En son temps, Philippe Muray avait composé un « Tombeau pour une touriste innocente » qui narre, en vers et contre tout, la rencontre malheureuse d’une gentille altermondialiste avec un barbu aux antipodes. Nicolas Lévine rend hommage au maître en rédigeant un nouveau poème, hélas toujours d’actualité.


La Méprise

 

Ils étaient des dizaines dans le grand oiseau blanc

Heureux de fuir les autres et les jours anonymes

D’aller chercher au loin ce soleil brûlant

Qui raffermit la peau et soigne la déprime

 

C’était déjà octobre et lorsqu’ils reviendraient

Ils pourraient raconter aux crétins du bureau

La douceur du Bosphore et les hauts minarets

Les bains qui purifient et les supers restos

 

Tel sentait déjà sous sa langue impavide

Fondre tous ces mezzes dont le Turc est avide

Et après des orgies qui le laisseraient heureux

Boire ce fameux café qui digère pour deux

 

Telle autre se voyait déjà dans Galata

Dans les bras d’un grand brun aux yeux clairs

Qui lui dirait qu’il l’aime en riant aux éclats

Et la ramènerait ivre chez lui en scooter

 

Celui-ci qui aimait les monuments antiques

Parcourait la ville son Nikon à la main

Pour immortaliser de manière artistique

Le génie de Sinan et des Constantiniens

 

Et ce couple serein qui se roulait des pelles

En bavant insensible au monde extérieur

Comptait enjoliver via l’offre culturelle

Sa singulière virée au pays du bonheur

 

Istanbul serait un grand terrain de jeu

Où leur VISA Premier ouvriraient des possibles

Ça valait bien le coup parfois d’être audacieux

Et puis fallait le dire : c’était très accessible…

 

Bien sûr en sortant ils feraient attention

Aux fous qui comme Dieu ont un grand incendiaire

Et ils étaient conscients des abominations

D’un régime violent et son nouvel Hitler

 

Mais il faut distinguer le peuple du tyran

Qui sait jouer des peurs et qui promet la lune

Dont la police écrase tous les récalcitrants

Et dont l’Occident couard cautionne la fortune

 

Pour ces braves Anglais la Terre était amie

À l’instar de leurs pères au temps de Victoria

C’est la planète entière qui était leur patrie

Mais eux venaient en frères et non pas en soldats

 

Ils venaient apprendre et non pas pour juger

Ils venaient rencontrer cet Autre qui sait lui

Que la joie est le fruit de la simplicité

Et qui a des valeurs et qui n’est pas aigri

 

Bien vautrés sur leurs sièges ils envoyaient

Des nuées de textos qui voulaient divertir

Quand soudain apparut de deux hommes flanqué

Un garçon menotté – ils arrêtèrent de rire

 

C’était un grand gaillard à l’œil malicieux

Qui hurlait en silence comme toutes les victimes

Des mille injustices que les hommes oublieux

Justifient quand elles sont les alibis du Crime

 

C’était un réfugié qu’on renvoyait ainsi

Que l’État expédiait vers une mort certaine

Qui rentrait vers la guerre la famine la haine

« En Afghanistan » estima sûr de lui

 

Un quadra révolté par cette scène indigne

Et qui fut rejoint par d’autres globe-trotteurs

Qui exigèrent des deux auxiliaires du malheur

De réévaluer leurs odieuses consignes

 

Ils étaient tous unis par leur indignation

Ils ne laisseraient pas s’accomplir l’expulsion

Ça s’était décidé dans un élan commun

Au fond n’était-ce pas tout simplement humain ?

 

Les matons sidérés luttaient avec le gars

Que ce hardi soutien avait rasséréné

Le craintif Pachtoune s’était alors mué

En féroce guerrier comme on en fait là-bas

 

Pour ce nouveau Bounty c’était l’heure cruciale

Il ne s’agissait plus d’émouvoir la flicaille

Alors à la rescousse du demandeur d’asile

Allèrent ces touristes un petit peu fébriles

 

C’est qu’ils prenaient le risque évident

De se voir louer sur les réseaux sociaux

Et d’être par la presse statufiés vivants

Et par le maire de Londres qualifiés de héros

 

S’ils perdaient un cheveu dans cette juste lutte

Des armées d’avocats sans parler honoraires

Briseraient le destin des deux affreuses brutes

Qui s’étaient comportées en nazis ordinaires

 

Ils savaient et pourtant écoutant leur courage

Sous les cris des assis qui tendaient leurs portables

Ils prirent l’iniquité à l’abordage

Et enfin put cesser la chose insupportable

 

Dans tout l’aéroport les échos du scandale

Avaient fait redouter un nouvel attentat

Les renforts policiers à l’allure martiale

Se pressaient à la porte avec tout leur barda

 

Comme il était entré le migrant ressortit

On entendait au loin la voix de la victoire

Alors devinrent claires les raisons des retards

Et par la foule inquiète l’homme fut applaudi

 

Le calme revenu dans l’avion mutiné

Les justiciers du jour regagnèrent leur place

Ils étaient tout surpris et fiers de leur audace

(Une femme affirma qu’ils seraient remboursés)

 

Quelques jours plus tard devant Sainte-Sophie

Sur les Îles des Princes et devant Topkapi

Ces redresseurs de torts apprirent via Twitter

Qu’ils avaient eu tout faux sur leur ami boxeur

 

Il n’était pas Afghan mais plutôt Somalien

Et s’il était monté avec eux sur ce vol

C’est parce qu’avec trois de ses charmants copains

Ils avaient fait subir à une ado un viol

 

Et parce que délinquant multirécidiviste

Et parce que sans remords et un peu terroriste

Il avait agacé un juge conséquent

Qui l’avait condamné au bannissement

 

Il s’appelait Ahmed et pour épiloguer

C’était un vrai supplice que celui de la fille

À qui ce moins que rien sans doute racisé

Avait pris l’innocence en citant Mucchielli

 

Grâce à l’intervention des idiots en partance

Il pouvait espérer qu’un ténor du barreau

Blâmant la société l’enfance les bistros

Lui fasse prolonger ses taquines vacances

 

Car lui aussi en somme était un voyageur

Qui confondait ses droits avec ses désirs

Qui réclamait sa part d’insolites plaisirs

Mais le faisait peut-être avec trop de ferveur


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