Exposition à la A. Galerie. Crédit photo : Sonia Sieff.

Dans une France coincée entre pudibonderie religieuse et voyeurisme marchand, le corps des femmes disparaît derrière le rideau des convenances et des peurs. Les discours idéologiques l’emportent dorénavant sur le grain des peaux. La fausse perfection esthétique imposée par l’industrie balaye les infinies variations de la beauté jusqu’à leur nier une quelconque réalité. Nos yeux habitués à cette nudité calibrée dans les rues, dans les magazines, au cinéma ont perdu leur acuité, leur film sensible.

Nous redonner foi dans l’émotion d’une courbe, l’allure d’une épaule, le galbe d’un sein, le profil d’un visage s’apparente, en fait, à une démarche artistique très osée. Sonia Sieff, parisienne de tempérament, fille de Barbara et JeanLoup, élevée dans les secrets de la chambre noire, devait relever deux défis : oublier l’image tutélaire du père, immense styliste de la photo, et renouveler le genre si dévoyé du nu. Accepter son atavisme sans imiter tout en imposant son regard sans tricher. La frontière entre érotisme libidineux et naturalisme froid est parfois ténue. La focale tient à un fil. Il est si facile de tomber dans l’exagération des chairs, dans l’outrance du désir et d’en oublier l’essentiel, c’est-à-dire l’expression d’une liberté sans fard, ni vêtements.

Une exposition sereine et éclatante

 

Sonia le prouve d’une façon éclatante et sereine, en exposant ses photographies à la A. Galerie dans le XVIème arrondissement jusqu’au 29 avril et en publiant son premier livre « Les Françaises » chez Rizzoli New-York. Dans sa préface, Boris Bergmann écrit que « Sonia Sieff ne masque pas, elle laisse les corps à vif, retrace les vies, chuchote leur dialectes intimes ». Cette recherche de l’intimité donc de la singularité de chaque femme en les dénudant totalement n’est pas anodine dans une époque cadenassée. La trentenaire passée par Vogue, Vanity Fair ou le Telegraph fait fi des interdits. Il y a une forme de résistance et d’engagement politique qui démontrent, s’il fallait en douter, de l’audace des Françaises. Insoumises et désirables. Secrètes et impudiques.

Puissantes et graciles. Elles n’abdiquent pas. Elles revendiquent juste le droit de poser sans aucun artifice, c’est leur manière à elles de faire taire les obscurantismes. Tous les modèles anonymes ou célèbres ont fait preuve, à la fois d’un courage et d’un abandon ce qui revient finalement au même. Se montrer nu relève plus de la psychologie que de la sexualité. Mais dans les arts comme ailleurs, entre la volonté du créateur et la réalisation concrète de son œuvre, en l’espèce des clichés, il peut y avoir des zones de friction. Sonia Sieff ne s’est pas laissée submerger par son sujet, sa technique parfaite, notamment son travail très délicat sur les ombres et les lignes de fuite, a fait le reste. Chez elle, la maîtrise n’occulte jamais l’émotion. Ses Françaises s’appellent Alba, Alix, Lubna, Marie, Pauline ou Zoé, elles sont plutôt jeunes et mystérieuses. On reconnait quelques actrices ou chanteuses, Elodie, Cécile ou encore Hélène.

Mise à nu, leur notoriété s’efface, elle n’est qu’un voile de malentendu. Mieux que certains réalisateurs, Sonia Sieff a rendu uniques toutes ces femmes avec un simple appareil. Chaque inconnue qui défile devant son objectif, irradie vraiment comme si la photographe avait su capturer leur moi profond. Boudeuses ou moqueuses, éthérées ou solaires, provocantes ou effacées, toute la palette des caractères et des sentiments se fixe sur le papier. Un rai de lumière dévoile Sara en jouant subtilement sur le quadrillage d’une chaise ajourée. A Porquerolles, Zoé ressemble à la Vénus de Botticelli. A Beaulieu, de dos, Allégria et son chignon font penser à une sculpture de Lorenzo Bartolini. A Paris, Constance déplie ses longues jambes et soutient son regard vers l’objectif. Ophélie suspend le temps tandis qu’en Normandie, sur la Côte d’Albâtre, la silhouette de Charlène se dessine sur les falaises crayeuses. Les Françaises possèdent un charme indéfinissable et Sonia Sieff, beaucoup de talent.

Exposition à la A. Galerie jusqu’au 29 avril – 4, rue Léonce Reynaud 75 116 PARIS

Les Françaises de Sonia Sieff – Editions Rizzoli New-York

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...