Si les principaux thèmes de campagne (Emploi, Sécurité, Europe,…) constituent le fond (et le cœur) des (d)ébats présidentiels, dans quelle mesure la forme, je veux parler du style et de l’allure des hommes politiques, a-t-elle, ou non, une influence sur leur image, et, plus concrètement, une incidence sur le vote des électeurs ?

Pour tenter d’y répondre, les deux soirées (télé)visuelles des 20 mars et 4 avril se révèlent un bon indicateur stylistique.

Pour chaque candidat, c’est une opportunité (une aubaine ?) de porter la tenue idoine, en cohérence avec sa ligne programmatique, d’imprimer un style, socle d’une image assumée, et de susciter, sinon l’adhésion, du moins une envie… motrice du bulletin le 23 avril prochain. L’effort peut paraître futile mais s’avérer utile. Tour d’horizon vestimentaire le 20 mars dernier!

« Avoir du style, c’est trouver son style »

Limité au quatuor des « ON » (Fillon, Hamon, Macron et Mélenchon) – si l’on oublie Marine Le Pen – le 1er débat n’a fait ressortir qu’une monotonie de bon aloi, entre les trois premiers (se seraient-ils concertés avant ?), portant le sempiternel costume bleu marine-chemise bleu clair-cravate bleu marine, propre mais sans caractère. Tenue convenable pour éviter toute déconvenue (l’image de la cravate de travers de François Hollande hante encore les esprits) !

Cette uniformisation, proche du mimétisme, n’est-elle pas au fond symptomatique d’un manque de singularité des programmes de chaque candidat ? Les idées fortes deviennent moyennes… comme les looks de ceux qui les défendent ! Le fond révèle la forme… et inversement.

C’est donc naturellement Mélenchon qui tira, lors de ce débat, son épingle du jeu, arborant un look mi bobo-mi prolo (veste noire de travail de la marque « le laboureur » – ça ne s’invente pas ! -, chemise blanche et cravate lie-de-vin, plus noble que le rouge) réussissant l’exploit d’avoir adopté une tenue en harmonie avec un électorat, pourtant hétérogène. Etre proche des ouvriers, comme des cadres supérieurs… mais avec style et élégance.

Et quid de ce lien, de cet équilibre entre le style et les idées de chaque prétendant ? Là encore, le fondateur de « la France insoumise » s’en sort avec les honneurs : il a su faire évoluer son image au fil des ans (rappelez-vous son costume noir endimanché qu’il portait en 2012 !) pour trouver une réelle identité. Sa coiffure, légèrement hirsute, vient parachever ce look de frondeur soigné, tendance « intellectuel de gauche » tranchant volontairement avec celle, beaucoup plus lisse et attendue, de ses concurrents les plus sérieux (les 3 autres « ON »).

Ainsi, Emmanuel Macron, chantre et héraut d’un renouveau économique et social, et dont on attendait une certaine originalité stylistique, s’est étonnamment fondu dans une image très policée et aseptisée que ses costumes bleu marine à revers étroit, coupés correctement mais sans relief, lui confèrent.

Tenue assez similaire de celle de Benoît Hamon… qui avait, lui aussi, opté pour un costume très formel et une cravate bleue marine. On regrettera toutefois que le combat cravate rouge, apanage de la gauche, contre cravate bleue, préférence plutôt droitière, n’ait pas eu lieu.

François Fillon, quant à lui, reste fidèle, depuis des lustres, au revers cranté de ses (fameux) costumes d’Arnys, tailleur germanopratin que la France entière a découvert il y a quelques semaines, synonyme d’élégance française un brin surannée, plutôt en phase avec une partie de son électorat traditionaliste. En ces temps de turbulences judiciaires, changer d’image serait peut-être risqué ou, qui sait, salvateur !

Trois semaines plus tard : le débat réunit cette fois, non plus 4 mais 9 candidats masculins. Comment se distinguer au sein de cet aréopage élargi ? Nos 4 principaux prétendants vont-ils changer de tenue ou miser sur une constance stylistique ?

La réponse est plurielle : si Mélenchon et Macron, surfant sur des sondages prometteurs, n’ont strictement rien modifié à leur tenue initiale, François Fillon a simplement troqué sa chemise bleue contre une blanche (à la recherche d’une image virginale ou rédemptrice ?). Mais c’est le candidat socialiste, en quête de sursaut électoral, qui a le plus « cassé » son image : une cravate parme a remplacé la bleu marine, le costume bleu marine s’est mué en noir pour un look plus coloré, autrement plus accrocheur. Certes, on n’atteint pas le parangon de l’élégance (l’association noir-parme est un peu hasardeuse) mais l’effet est plutôt réussi : image plus dynamique, look tonique.

Des cinq autres « petits » candidats masculins, c’est sans nul doute Philippe Poutou qui fit sensation, nanti d’un modeste tee-shirt gris à manches longues à boutons (façon tunisienne), symbole populaire d’un discours désinvolte, parfois irrespectueux. En cohérence parfaite avec ses électeurs et ses idées, il s’est ainsi démarqué, entouré du souverainiste Dupont-Aignan, au look bleu-blanc rouge très patriotique… et des iconoclastes Cheminade, Asselineau et Lassalle.


Philippe Poutou : « Fillon, que des histoires… par CNEWS

L’enjeu plombe l’audace

Hormis ces quelques exceptions, comment expliquer cette frilosité vestimentaire ?

D’abord, la fonction présidentielle incite au manque d’audace : nos hommes politiques actuels sont écartelés entre la volonté naturelle de se distinguer par leur image, au risque de déstabiliser une partie de leur électorat et la nécessité impérieuse, presque obsessionnelle, de plaire au plus grand nombre, de véhiculer une image consensuelle… qui les contraint à la banaliser en optant pour un look très conventionnel et conformiste.

En second lieu, l’absence de culture vestimentaire qui fait tant défaut au landerneau politique français : épaule naturelle ou rembourrée, revers de veste large ou plus étroit, poche à rabat (avec ou sans ticket) ou poche plaquée, veste deux boutons ou faux trois boutons, chemise à col français ou cutaway…? Autant de détails qu’il faut maîtriser selon son physique et qui conditionnent un style, une allure.

Certains de leurs prédécesseurs ont fait fi de cette morosité bien française pour affirmer un vrai style, en adoptant des tenues immédiatement identifiables tant par leur coupe, à l’instar d’Edouard Balladur, portant un très ajusté et très british costume 3 boutons à poche-ticket de Savile Row, que par l’association des motifs et couleurs comme Jack Lang avec ses duos chemises vichy rose (ou mauve) à col anglais, cravate noire et étroite, portées sous ses costumes noirs soigneusement choisis chez Mugler. Plus récemment, c’est l’actuel Premier ministre, Bernard Cazeneuve, qui portait, il y a quelques jours, une splendide cravate verte du meilleur effet associée à une chemise bleu clair et un costume, bien coupé, bleu marine… rehaussé d’une pochette blanche. Fidèle à lui-même : classique mais toujours chic, ajusté et raffiné. Trois références masculines, trois sources d’inspiration, bien au-delà du strict cadre politique.

Lacan prétendait que « le style, c’est l’homme même ». Force est de constater qu’y inclure l’homme politique français relève presque de la gageure.

Nos représentants sont, en matière de style, très prudents ; leur impéritie stylistique n’est pas tant d’en manquer (on peut leur pardonner)… mais de ne pas oser en avoir !

Endosser l’habit de président de la République n’est certes pas chose aisée, mais la solennité de la fonction ne doit pas empêcher pour autant le futur hôte de l’Elysée de gouverner « stylé ».

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Patrice Brandmeyer est consultant en style et "relooking"Il travaille pour Bonnegueule, leader français de conseil en mode masculine. Il est également associé au sein de la marque Zampa di Gallina, unique site dédié aux vêtements et accessoires haut de gamme napolitains.