En 2011, la famille Dupont de Ligonnès, mère, enfants et chiens, a été retrouvée morte et enterrée sous la terrasse de sa maison nantaise. Le père s’est volatilisé. Il bénéficie toujours de la présomption d’innocence, il est le seul suspect, et mort ou vif, il est introuvable.

Le scénariste Samuel Doux lui consacre non une enquête – elles pullulent sur internet – mais un roman-reconstitution, une biographie d’un homme que ses voisins qualifièrent de « sans histoires ». Il en raconte pourtant beaucoup.

Un environnement catholique traditionaliste

Xavier est l’aîné d’une famille catholique traditionaliste. Sa mère affirmait recevoir et transcrire des messages du Christ, son père multipliait les aventures. C’est une histoire de dualité irréconciliable. D’un côté, le christianisme dans sa version tridentine : messes en latin, flagellations, Dieu de colère, prêtres vengeurs et inquisiteurs du pêché, de l’autre, les années 1960, 1970 et 1980, l’appel du large, la séduction que le jeune homme exerce sur les femmes, sa passion pour les États-Unis. Quand il s’attarde sur l’enfance de Xavier, Samuel Doux parle de « stigmates ». On ne peut douter de l’influence qu’une liturgie aussi dramatique et violente exerce sur un esprit d’enfant. Ainsi, en 2011, après les faits, les enquêteurs se sont penchés sur ce qu’ils appellent la « piste mystique » : ayant perdu la foi, le père de famille postait  pourtant régulièrement des messages sur des forums de discussion en ligne, catholiques, où il évoquait le sacrifice humain et son approbation par Dieu. De là à un passage à l’acte, il ne manquait que des éléments de tragédie moderne. La suite de l’histoire les apporte.

Privé de référent masculin, élevé dans un « gynécée versaillais », Xavier manque d’air. Il tente sa chance aux États-Unis, il parcourt le pays de long en large avec santiags et Stetson, imite l’accent des rednecks, il s’y sent chez lui, mais n’y fera pas affaire. D’une manière générale, les comptes de la famille révèlent que Xavier n’a jamais réussi dans le rôle de père à l’ancienne qu’il s’était attribué. Criblé de dettes, mais arrogant, menteur, infidèle, irritable, « il adorait ses enfants ». Dans des passages que l’auteur a à peine imaginés, il apparaît insouciant devant les obstacles terrestres, sûr de lui, même et surtout devant la mort qui n’est pour lui qu’un mauvais moment à passer pour atteindre le Paradis des catholiques. Fort de l’idée qu’il possédait un « destin », Xavier Dupont de Ligonnès fait le lien et le grand écart entre la Contre-Réforme et Doctissimo, entre la religion du Christ et celle de l’argent ; on est tenté de conclure que c’est là l’air du temps.

Un homme clivé et pris au piège

Les indices dont disposent les enquêteurs et le grand public, que nous découvrons dans le livre de Samuel Doux et sur les écrans, forment le portrait d’un homme clivé, d’une manière si caricaturale que les crimes dont il est suspect répondent à une logique accablante, et surtout, d’un homme pris au piège. Cela ne veut pas dire que tous les ratés deviennent des assassins, cela ne veut pas dire que la « société », dans son sens péjoratif, la société comme usine à dettes et à petits propriétaires châtrés, fabrique des bombes à retardement. Cela veut dire que Xavier Dupont de Ligonnès en est le symbole involontaire et parfait.

« Pourvu qu’on ne le retrouve jamais », souhaite l’auteur de L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès, et le lecteur avec lui. La justice des hommes ne peut rien, ni pour, ni contre lui. « Comme tout bon cow-boy, il sait qu’il ne lui reste plus qu’une chose à faire : une balle dans la tête et une caresse sur le flanc, pas nécessairement dans cet ordre. »

Samuel Doux, L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès – Julliard, 336 pages.

Partager
Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.