Son dernier roman Occident (Grasset) est un acte de foi désespéré dans l’art.


J’avais beaucoup aimé Anthologie des apparitions, premier roman de Simon Liberati, moins Jayne Mansfield 1967, et je ne parvins pas à finir California Girls consacré à l’assassinat de Sharon Tate, épouse de Roman Polanski, enceinte de 8 mois, par la bande fracassée sous coke de Charles Manson. Mais il m’arrive de persister avec un écrivain dont l’univers est tourmenté et la voix singulière.

C’est un gros pavé, Occident. Un roman qu’il porte depuis de longues années, comme le Christ porta sa Croix sous les huées de la foule. Un texte arrêté, repris, raturé, réécrit, finalement achevé au bout de 10 ans. Le style se rapproche des débuts de Liberati, baroque, sauvage, inspiré, digressif, éprouvant, ébouriffant, solaire quand la mer est en vue, puisque le personnage principal, peintre figuratif, nous entraîne en Espagne. J’avoue avoir apprécié la première partie du roman, peut-être grâce à Poppée, jeune femme mariée, délectable dans sa petite robe débardeur bleu lavande, prude et perverse à la fois. Et puis Poppée, c’est original, ça « sonne » bien. Son vrai nom est Esther, mais cette israélienne a été « conçue » à Pompéi. Le narrateur est donc un peintre de quarante-six ans, alcoolique et drogué. Il se nomme Alain Leroy. Il considère l’art comme le seul rempart contre le désordre. Liberati, avant d’être publié, était peintre. Il sait de quoi il parle. Son personnage est crédible. Extrait : « J’ai toujours en tête une référence précise quand je peins, ce qui évite de me perdre dans l’ivresse de la sensation. » Il emploie des termes précis, comme le fit Zola pour crédibiliser son propos. Il parle de la toile qui « se redresse », cela signifie qu’elle arrive « à fonctionner quoiqu’elle manquât encore d’étoffe. »

Leroy ne résiste pas à Poppée. Il l’embrasse, se retrouve sur le lit. « Le contraste entre son innocence petite personne et une nudité brutale de marché aux esclaves provoqua une belle érection. » Il y a un peu de Dirty dans Poppée. Dirty, personnage débauché du roman de Georges Bataille, Le Bleu du ciel. Du reste, dans Occident, un personnage se nomme Pierre Angélique, l’un des pseudonymes de Bataille. Poppée tombe enceinte, pas forcément amoureuse. Leroy se croit le père. Cette femme, il finit par s’en méfier, la pense toxique, cherche à la fuir. Il est victime d’un infarctus. Le cœur a failli rompre. Il est temps de quitter Poppée pour rejoindre Emina, « d’une beauté à la Botticelli », jeune fille d’un ami d’enfance de Leroy, mentalement fragile, qui peint des anges. Nous basculons dans la seconde partie du roman, plus difficile à lire. Nous entrons dans le monde de la folie, des « tunnels blancs ». Le peintre s’interroge : Poppée ou Emina ? Chez Liberati, la femme est duale, elle est ange et démon. C’est à la fois Poppée et Emina. Cette dernière est persuadée qu’elle doit sauver l’Occident chrétien. L’obsession de la mort hante la dernière partie du roman qui se déroule en Andalousie, terre peuplée de fantômes couleur ivoire. Grâce à Emina, le peintre retrouve l’inspiration. Le message est clair : l’art et l’amour peuvent encore sauver le monde occidental du matérialisme destructeur. Il est possible de ne pas y croire, de penser que, bientôt, dans cent ans, nous marcherons courbés entre les décombres.

On reste un peu dubitatif après avoir refermé ce roman dense et parfois flamboyant. Il aurait fallu dégraisser pour toucher davantage le lecteur. Pour rester comme dans le cloitre d’un monastère de Majorque, subjugué par le silence et la mélancolie des pierres jaunissant sous le soleil du soir. Mais je suis allé jusqu’au mot final, Poppée, femme fatale, était réussie.

Simon Liberati, Occident, Grasset.

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