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Rubens : Muray-Lens, et retour

Rubens : Muray-Lens, et retour

rubens promethee suppliciePour atteindre le Louvre-Lens, inauguré en décembre 2012, il faut prendre le train. Car la ville de Lens, dans le département du Pas-de-Calais, a fait le choix de se situer à environ 200 kilomètres de Paris. Un trajet en TGV d’environ une heure est donc le prix à payer pour visiter « L’Europe de Rubens », exposition présentant 170 œuvres de l’artiste anversois et de quelques-uns de ses contemporains. Le TGV est un endroit éprouvant fonctionnant à l’énergie nucléaire, où des humains très variés coexistent dans l’indifférence. Cet épisode ferroviaire est cependant l’occasion de se replonger dans La Gloire de Rubens, l’ouvrage que Philippe Muray a consacré au peintre en 1991, réédité il y a peu par Les Belles Lettres. Le contempteur féroce du festivisme aime Rubens autant qu’il abhorre les nouvelles idoles de l’art contemporain : « Je ne serais pas en train de parler de Rubens si je n’avais oublié depuis des éternités mes obligations filiales envers toutes les formes d’anti-culture, minimalisme, design, anti-art, avant-gardes et autres saintsulpiceries sur la mort de l’art. » Muray dit aussi, sur le ton de la confidence, à quel point l’art de Rubens renvoie à la sexualité : « Le dieu Rubens me poursuit depuis que les femmes existent. Avant de le connaître, je l’ai cent fois reconnu dans la courbe d’un dos, dans le penchant d’un flanc, au détour d’un cou, sous le murmure d’un visage. Plus je connais ses femmes, plus j’aime les autres à travers elles. » Comme on le comprend : Rubens mène à toutes les femmes, et toutes les femmes mènent à Rubens…

Le train s’arrête à Arras quelques minutes, le temps d’embarquer de nouveaux voyageurs. Pendant ce temps-là, Philippe Muray cite Louis-Ferdinand Céline pour nous faire toucher du doigt la chair des toiles de Rubens : « L’humanité ne sera sauvée que par l’amour des cuisses. Tout le reste n’est que haine et ennui. » La gare de Lens est inscrite au registre des monuments historiques depuis 1984. Son architecture art déco, ses fresques murales évoquant les destins liés des mineurs et des cheminots ainsi que sa grande tour surmontée d’une horloge bleue en font un passage touristique obligé. Une navette relie la gare au musée, si par hasard d’imprudents amateurs d’art en venaient à vouloir flâner dans les rues de la ville ouvrière. S’enchaînent les corons tristes, jusqu’au Louvre, construit sur la fosse n°9 de la Compagnie des mines de Lens, à l’endroit même où les mineurs extrayaient du charbon.

Naturellement, l’idée de « délocaliser » un peu du Louvre dans une ville telle que celle-ci peut faire sourire. La lourdingue velléité politique a même fait rire beaucoup de monde à l’étranger, dont un journaliste britannique qui y a vu « une initiative maladroite, le mouvement d’auto-détestation d’une institution qui devrait, au contraire, être fière de sa splendeur palatiale ». [access capability=”lire_inedits”] Et pourquoi Lens, et pas Vesoul, Guéret ou Maulévrier (Maine-et-Loire) ville natale de Jean-Marc Ayrault ? Les visiteurs sont rares dans le hall du musée imposant, à l’architecture de hangar aéronautique. Quelques cars de touristes égayent le parking de leurs couleurs bariolées.

Rubens n’était pas seulement le peintre de la chair et des cuisses, mais aussi le peintre de l’Europe. Telle est la ligne directrice de cette excellente exposition temporaire visible jusqu’au 23 septembre en ces confins nordistes. L’Anversois Rubens est européen. Il est employé par les cours de différentes capitales européennes pour son art suggestif du portrait. « Dans le monde des cours, est-il précisé, les peintres ne sont pas les artistes les plus importants. Les musiciens, en général, priment. » Et plus  encore les maîtres d’armes…

Catholique, hostile à la cause protestante, Rubens – dont l’œuvre est stridence et grâce – illustre avec une épaisseur sans pareille les épisodes bibliques. Ses œuvres ont des titres sublimes…  Vierge à l’enfant entourée des saints Innocents (1618), où Marie, vierge potelée, est exubérante de grâce et de générosité. Plus loin, on voit La Pitié et la Victoire tenant une couronne  (1632-1633) aux dominantes de rouges et de jaunes irradiants ; puis La Sagesse victorieuse de la guerre et de la discorde sous le gouvernement de Jacques Ier d’Angleterre, dont la composition gracieuse et classique renvoie aux maîtres de Rubens, à commencer par Michel-Ange. Mais Rubens, peintre du XVIIe siècle n’oublie jamais les leçons de la Renaissance : ainsi peint-il, en 1632-33 L’Angleterre et l’Écosse avec Minerve et l’Amour où l’inspiration antique est très perceptible. Partout, il travaille les corps avec ferveur, et attache une immense importance aux détails. Dans Vénus et l’Amour tenant un miroir (1613), la grâce vient de la délicatesse de l’image renvoyée par le miroir, ce visage envoûtant de Vénus. Dans la célèbre toile Prométhée supplicié (1611-1612), l’aigle terrifiant − envoyé par Zeus − dévore le foie du titan imprudent ayant donné le feu divin aux hommes, en une composition majestueuse. Avec Léda et le cygne (1600) les relations entre les hommes et les animaux sont apaisées : la figure mythologique s’abandonne en un baiser légendaire au volatile divin ; l’imbrication de leurs corps est charnelle et troublante.

Pas la moindre fausse note dans ce parcours, si ce n’est − à mi-chemin − la diffusion d’une vidéo sur les différentes capitales européennes (infiniment dispensable…). Dans son journal, en date du 6 octobre 1987, Philippe Muray écrit au sujet de Rubens : « Qu’est-ce qu’être abondant dans un monde petit, avare, parcimonieux ? Qu’est-ce qu’être un artiste joyeux, coloré, bondissant, dans l’univers d’art qui s’est ouvert après les carrés blancs sur fonds blancs ? » Et quid des cuisses des femmes de Rubens en ce monde émacié ? Quid des générosités démonstratives du peintre anversois dans ce monde du politiquement correct et du principe de précaution ? Dans le TGV qui me ramène vers Paris, je songe que Rubens pourrait bien sauver le monde de l’ennui, et qu’il est peut-être même notre dernier recours…[/access]

 

Philippe Muray, La Gloire de Rubens, Les Belles Lettres.

Exposition « L’Europe de Rubens », du 22 mai au 23 septembre 2013, au Louvre-Lens.

 

*Photo: Rubens, Prométhée supplicié

 

Eté 2013 #4

Article extrait du Magazine Causeur


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