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Roland Jaccard, l’ami nihiliste

Roland Jaccard, l’ami nihiliste
(Photo : Hannah Assouline)
(Photo : Hannah Assouline)

J’ai été ami avec Roland Jaccard bien avant de le rencontrer. Dans ma bibliothèque, il était classé entre Ionesco et Jaccottet. Il aurait pu plus mal tomber et, pour une fois, l’ordre alphabétique faisait bien les choses. Roland Jaccard partage avec Ionesco un sens aigu de l’absurde et un humour que l’on qualifiera, faute de mieux, de sarcastique avec  un je ne sais quoi de discrètement mélancolique. Pour Jaccottet, un de nos plus grands poètes vivants, le rapprochement est moins évident à première vue, sauf si on se souvient que Roland est suisse, c’est-à-dire soumis à une manière de géométrie non euclidienne qui fait de ce pays à la fois la périphérie du monde et son centre secret. Il ne faudrait tout de même pas oublier que la Suisse, au hasard et dans le désordre, nous a donné des génies aussi atypiques que Ramuz, Godard, Taner, Chessex, ou Bouvier, pour ne parler que du XXe siècle siècle.

Roland Jaccard, je l’ai d’abord croisé vers 20 ans quand j’ai découvert Cioran. Les syllogismes de l’amertume avaient mis à l’époque ce qu’il fallait de nuance dans mes certitudes idéologiques qui auraient pu devenir stérilisantes. Cioran ne m’a pas fait abjurer ma foi rouge — le léopard meurt avec ses tâches —, mais il m’a permis de savoir prendre mes distances et de comprendre que le monde est une belle saloperie sauf dans le cœur des hommes et des femmes qui disent non et savent sourire dans l’épouvante. Il était beaucoup question de Cioran dans le premier livre de Jaccard qui m’est tombé entre les mains, Le dictionnaire du parfait cynique, un florilège de citations où l’on retrouvait la fine fleur des esprits qui ne s’en laissent pas compter : « Le cynisme n’est ni une philosophie, ni une morale, ni même un trait de caractère, mais un rapport conflictuel avec le langage, une suspicion active, et souvent éloquente, à l’égard des mots et de l’idéologie dont on les sent infectés » écrivait-il dans sa préface.

Quel était cet homme qui me mettait ainsi fraternellement en garde ? Je connaissais le critique du Monde spécialisé dans la psychanalyse et le directeur de la collection « Perspectives critique » aux PUF où il faisait découvrir Clément Rosset ou Deleuze, tout en publiant lui-même La tentation nihiliste et L’exil intérieur, une étude très savante sur la schizoïdie, cette forme très contemporaine de solitude et d’insensibilité au monde, maladie dont le malade n’est même pas conscient.  Mais il y avait aussi, tel qu’on pouvait le découvrir dans ses journaux intimes comme L’âme est un vaste pays, l’ascète hédoniste, le joueur d’échec, le paresseux fécond de la piscine Deligny et le mentor sensuel de jeunes filles douées auxquelles il transmettait, sur un mode aimablement vampirique, une culture irremplaçable.

Ensuite, quand j’ai pu rencontrer Roland dans la vie, il est resté mon ami. Ce n’est pas évident. Prendre le risque de faire connaissance avec un écrivain qui vous a éveillé peut amener de sévères déconvenues. Il est rare que les hommes ressemblent à leurs œuvres. Roland, si. Il est même, comme le disait Montaigne, tout entier la matière de ses livres comme vous le prouvera le dernier sorti, De l’influence des intellectuels sur les talons aiguilles qui rassemblent pour une grande partie des chroniques que les lecteurs de Causeur ont pu découvrir, mois après mois, dans le magazine.

C’est une introduction idéale à l’œuvre de Roland qui joue subtilement sur des variations autour des mêmes thèmes depuis ses débuts. On ne répètera jamais assez que les écrivains, les vrais, écrivent toujours le même livre sans jamais se répéter parce que justement ce sont de vrais écrivains. Partageant son temps entre Saint-Germain-des-Prés, les palaces de Lausanne et des escapades au Japon (« Le tropisme nippon chez Roland Jaccard » pourrait être un excellent sujet pour des étudiants en mastère de nihilisme), Roland regarde le monde et il le trouve de moins en moins aimable. On lira les pages cruelles qu’il peut écrire sur la France, la lâcheté de l’Occident ou Dorothy Parker qu’il aime pour des raisons opposées aux miennes : lui voit en elle un peintre de « l’insondable bêtise des femmes » tandis qu’elle reste pour moi l’amie de Dashiell Hammett, d’une conduite exemplaire au moment de la « chasse aux sorcières » du sénateur McCarthy, anticommuniste hystérique.

Ce n’est pas, d’ailleurs, mon seul point de désaccord avec Roland. Il estime par exemple que seuls les néo-conservateurs sauront lutter contre l’islamisme alors qu’il me semble qu’ils en ont été les fourriers plus ou moins conscients. Et je ne peux m’empêcher de penser que lui qui a professé un nihilisme très chic l’a enfin rencontré dans ce qu’il a de plus effroyable.

Mais voilà, au bout du compte, ces divergences sont bien vite oubliées quand nous nous mettons à parler de ce qui fait la matière de cette Influence des intellectuels sur les talons aiguilles : l’esprit viennois, Karl Kraus, la littérature (je lui dois la découverte du grand Paul Nizon), le cinéma et la frange de Louise Brooks, Frédéric Pajak, Romain Slocombe et la sensation toujours partagée de vivre les prodromes d’une catastrophe qui en viendrait presque à se faire attendre.

Et puis, de toute façon, je ne suis pas là pour me fâcher avec un homme qui a donné à un de ses livres le titre le plus sexy et balnéaire qui soit : Une fille pour l’été.

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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