Le gouvernement du Québec entend faire voter une loi interdisant les signes religieux à certains fonctionnaires. Sévèrement critiqué par le Premier ministre canadien de Justin Trudeau, le projet doit aussi faire face à l’opposition de la gauche québécoise. 


Au Québec, le projet de loi sur la laïcité de l’État mobilise les esprits à gauche comme à droite. Les uns y voient le parachèvement de la laïcisation de l’État québécois, amorcée dans les années 1960, et une affirmation de la nation francophone ; les autres y voient un outil visant à atténuer les inquiétudes d’un méchant peuple traversé par le racisme et la xénophobie. Alors que des lobbys identitaires et religieux demandent le retrait du projet de loi, 14 municipalités – pour la plupart anglophones – affirment qu’elles ne se soumettront pas à la loi de l’État. Le maire de Montréal, Valérie Plante, a vite réclamé une « clause Montréal » pour que sa ville en soit exemptée en droit.

Un rempart à la montée du communautarisme

Si le projet de loi est adopté en juin, les signes religieux seront interdits pour les agents de l’État en position d’autorité comme les procureurs, les gardiens de prison, les juges et les enseignants. Le principe de laïcité sera aussi inscrit dans la Charte québécoise des droits et libertés. Pour éviter d’éventuelles contestations judiciaires (le multiculturalisme étant enchâssé dans la loi fondamentale du Canada), le gouvernement a prévu d’inclure deux « clauses dérogatoires » dans son projet de loi : cela lui permettra d’affirmer la souveraineté parlementaire de l’Assemblée nationale vis-à-vis du gouvernement des juges. Au pays de Justin Trudeau, les élites juridiques aiment bien, de temps à autre, confisquer la démocratie au nom des droits de l’homme.

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Une lecture rapide permet de comprendre que derrière la volonté du gouvernement de la Coalition avenir Québec (centre droit) se trouve l’intention d’ériger un rempart – le principe de laïcité – à la montée du communautarisme. Cette loi contribuera à renforcer l’État et confortera les aspirations de la majorité francophone. Alors que la majorité parlementaire (75 députés sur 125) de centre droit a les coudées franches pour tourner la page sur un débat qui fait rage depuis dix ans, la gauche crie au loup et saupoudre le débat de sa pureté morale.

Le dépassement de la nation

Les sociétés contemporaines sont marquées par l’avènement de l’identitaire. L’espace de rassemblement de nos sociétés n’est plus la nation. L’universalisme est mort. Nos sociétés entretiennent des projets qui leur font concurrence, signe supplémentaire de leur déchéance. Elles sont dépourvues de projet commun ; pis encore, elles ne sont plus en mesure d’entretenir une image unifiée d’elles-mêmes. C’est la montée des tribalismes et le déclin du politique.

La citoyenneté d’hier était universelle, celle d’aujourd’hui est particulariste. Qu’on la nomme « nation » ou « République », la communauté politique a été perçue pendant longtemps comme la force motrice de la société. Alors qu’on devenait citoyen en mettant de côté ses particularités, voilà qu’on le devient désormais en les mettant en évidence. Le « genre », l’absence de genre, l’orientation sexuelle, la race et la religion l’emportent maintenant sur la nation et la République.

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Au Québec, l’adhésion des élites à ce pluralisme identitaire – le multiculturalisme – s’est affermie après l’échec du référendum de 1995 portant sur l’accession à la souveraineté. Depuis lors, autant les promoteurs de l’indépendance que les défenseurs de la justice sociale ont adopté le vocabulaire de la gauche régressive américaine. Les uns veulent défendre l’identité québécoise ; les autres se portent à la défense des identités multiples, vectrices de cohésion chez les groupes minoritaires. Plus la cohésion des minorités est forte, moins l’est celle de la nation.

Le Québec ne veut pas devenir la Belgique

Le principe de laïcité tel qu’il semble être compris par le gouvernement québécois ne vise pas à étouffer les manifestations religieuses dans la société ; il vise à encadrer leur déploiement pour certaines fonctions précises et à prémunir l’État de dérives observées ailleurs. Loin de vouloir créer un paradis sur terre, le gouvernement souhaite que les fantasmes religieux soient tenus à l’écart de l’État.

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Le parti radical de gauche, Québec solidaire, qui ne compte que 10 députés sur 125 à l’Assemblée nationale, a fait volte-face en donnant préséance à ses voix radicales. Alors qu’il appuyait la position dite consensuelle du rapport Bouchard-Taylor (le fruit d’une commission d’enquête sur les accommodements raisonnables qui s’est tenue en 2007), qui proposait d’interdire les signes religieux chez les agents de l’État en position d’autorité hormis les enseignants, le parti a choisi de rejeter toute interdiction de signes religieux. La députée Ruba Ghazal a même affirmé qu’une téléphoniste de l’État pourrait porter un voile intégral. De part et d’autre de l’Atlantique, une certaine gauche propose la régression de la société au stade d’avant la modernité politique.

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