Débat pour la primaire des Républicains (photo : SIPA_ap21962745_000001)

À l’origine, l’élection du Président de la République par le scrutin universel uninominal à deux tours avait pour objectif d’asseoir la légitimité populaire du chef de l’Etat dans l’exercice de sa fonction. Et puis les socialistes ont eu l’idée de la primaire, avant que la droite dite de gouvernement, toujours prompte à courir derrière les billevesées de la gauche ne l’imite, trahissant ainsi un peu plus de ce qu’il reste de son héritage bonaparto-gaulliste.

L’article 3 de la Constitution de la Vème République est pourtant limpide et dispose que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum », rappelant ainsi la filiation naturelle entre les deux grandes figures historiques de la droite qui dans la classification de René Rémond s’apparente au même courant de pensée.

« Vous voyez le Général de Gaulle dans un débat à huit, avec son ancien premier ministre, son ministre des Affaires Etrangères, de l’Agriculture? »

Caution gaulliste et gaullienne du mandat de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino lui-même est tombé dans le piège en feignant de se présenter au casting d’ « Adopte un Chef (d’Etat) » organisé ce mois-ci par ses camarades de parti, alors même qu’il fût le premier et sûrement l’un des seuls à déconseiller l’ancien Président de la République de s’y présenter. « Vous voyez le Général de Gaulle dans un débat à huit, avec son ancien premier ministre, son ministre des Affaires Etrangères, de l’Agriculture? », aime-t-il d’ailleurs faire semblant de questionner à travers une rhétorique cruelle et implacable, qui illustre pourtant de façon tragique l’abaissement de la fonction présidentielle et le manque de hauteur dont font montre les prétendants à la Magistrature Suprême.

Il faut dire que d’un scrutin uninominal majoritaire à deux tours où chaque candidat a rendez-vous avec ses concitoyens dans le but d’incarner la Nation française aux yeux du monde entier, nous sommes passés à un scrutin à quatre tours où tout se joue lors de la première manche.

Une première manche tronquée si l’on considère le poids des sondages dans le choix du candidat et le corps électoral impliqué, les classes populaires, déjà les plus abstentionnistes, ne se déplaçant pas ou très peu.

Car à n’en pas douter, sous couvert d’étendre la démocratie partisane à la base militante, force est de constater que les primaires ont pour seul but de verrouiller le choix des candidats et a fortiori limiter le corps électoral à la portion des privilégiés.

Et tant pis si leurs idées sont parfois contraires à l’idée que l’on se fait du corpus idéologique de sa famille politique. Les électeurs, souvent issus des centres villes des grandes métropoles, catégorie CSP+ ou retraités, choisissent alors « celui qui a le plus de chances d’être au second tour » selon le phénomène bien connu du « band wagon ».

Peu importe le poids réel du candidat au sein de son parti et auprès des militants, ce qui compte désormais c’est son poids supposé auprès de l’ensemble des français, mesuré par les instituts de sondage.

A gauche, que ce soit en 2007 ou 2012, la primaire s’est transformée en plébiscite pour le candidat le mieux placé, les instituts de sondage jouant ici le rôle de catalyseur à travers des projections ajustées en fonction des besoins du résultat final.

Annoncée favorite dès le début de l’année 2006 par plusieurs enquêtes d’opinion, Ségolène Royal n’a pas eu trop de mal à convaincre les militants socialistes à se rallier à sa candidature en dépit d’une lutte interne entre les vieux pachydermes mitterandiens.

Idem cinq années plus tard en dépit d’un soubresaut inattendu répondant au doux nom de Nafissatou Diallo. Si la femme de ménage a bien ruiné les ambitions politiques de DSK, il en fallait plus à la caste médiatique et sondagière pour remettre en cause son statut de faiseur de roi, ajustant son discours et ses projections en faveur du candidat qui disposait alors de plus d’argent et d’une large clientèle partisane pour avoir été premier secrétaire général du PS.

La suite, on la connaît.

Une République des partis soumise au suffrage censitaire.

La droite, pourtant héritière d’une certaine conception de l’incarnation du pouvoir républicain, s’est donc laissée biaiser par le jeu calendaire et médiatique, se coupant un peu plus des classes populaires qui lui avait pourtant permis d’enregistrer un de ces plus beaux succès électoraux en 2007 et d’éviter la débâcle annoncée de toute part en 2012.

Les débats télévisés, les meetings, les congrès ne sont ici qu’artifices, chacun ayant peu ou prou un programme similaire qui ne diverge que sur les mises en œuvres techniques de son application. Et comme il est quasiment acté que le champion de cette primaire aura le privilège d’affronter Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle en mai prochain, il s’agit de bénéficier des meilleures projections pour remporter la mise.

Reste donc l’image que renvoie chaque candidat auprès des journalistes pour juger de sa capacité à faire barrage au second tour au Front National. Détesté par une partie des médias alors même qu’il est adulé par une large portion de la base militante, Nicolas Sarkozy sent bien qu’il est en train de se faire voler sa victoire par le mécanisme de la primaire ouverte. Une ouverture vers le centre – pour ne pas dire le centre gauche – qui bénéficie à Alain Juppé, de retour parmi les vivants, et qui a su tirer profit des querelles internes de l’automne 2012 et des casseroles judiciaires de l’ancien chef d’Etat.

Technocrate, pince-sans-rire, à l’origine du plus important mouvement social de la fin du XXème, « le meilleur d’entre nous » est en passe de réussir son pari à coup de « Une » dans une presse iconoclaste pour la droite (Les Inrocks, Society …). Et tant pis si la majorité des sympathisants LR ne souhaitent pas voir l’actuel maire de Bordeaux porter les couleurs de la droite au printemps prochain au motif – entre autre – du soutien affiché de François Bayrou.

François Fillon a d’ailleurs bien résumé la tragicomédie de cette primaire ouverte lors du deuxième débat des primaires : « 6 millions de chômeurs, 100% de dette, le totalitarisme islamique qui frappe à notre porte, et le sujet majeur de la campagne des primaires, c’est le sort du maire de Pau. C’est le retour à la République des partis ».

Une République des partis soumise au suffrage censitaire. Pas de doute,  46 ans après la disparition de son illustre fondateur, l’esprit de la Vème République est bien mort et enterré.