L’image a fait sourire le monde entier. Sa sainteté le pape Benoit XVI entouré de collègues ensoutanés, appuyant d’une main tremblante sur une tablette numérique pour envoyer son premier tweet à des millions de fidèles « followers », sous les flashes des journalistes et les applaudissements d’une foule en délire devant l’événement.

Ma première réaction ne fut pas le rire, mais un sursaut d’horreur et de pitié face à ce que j’identifiais à une tragédie grotesque.En effet, comment ne pas frémir devant cette vision parousiaque d’un contact entre l’héritier de St Pierre , chef de l’Eglise universelle et incarnation du « point d’infaillibilité » (Maistre) sur terre, et les simagrées futiles et contingentes du réseau, cette compromission ridicule de l’intemporalité  à la mondanité, qui plus est à travers l’odieux symbole du monde capitalo-consumériste qu’est l’Ipad.

Quoi ! Le message unique, absolu, métaphysique de l’évangile, passer par un gazouillis digital ?!  La bénédiction papale, se répandre, comme une onde parmi les ondes, dans les méandres du web 2.0 ! L’éternité du dogme se plier aux exigences de la révolution numérique !

J’ai alors tout de suite pensé au scénario inventé par Gide dans Les caves du Vatican, où il imagine l’histoire abracadabrante d’un pape enlevé et remplacé par une marionnette aux ordres des francs-maçons, songeant avec terreur que l’Apocalypse étant proche, l’Eglise elle-même était peut être en train de tomber dans les mains du prince de ce monde. Le doigt du pape sur l’écran digital m’apparut alors, comme l’or du Vatican, les bagues des cardinaux  et la luxure des Borgia, une concession de l’Eglise au « monde »,  emportée une fois de plus par les affres du temporel.

Et puis, après ce moment d’indignation et de révolte, je me suis souvenue de ce qu’était le catholicisme. Et j’ai compris que l’image de ce pape vieillissant envoyant ce tweet à ses fidèles était l’image même d’une religion qui est par essence religion de la médiation.

Car le catholicisme n’est pas la religion d’un dieu hors du monde qui laisse courir les hommes tout seuls à leur perte ou à leur salut. Ni une religion temporelle au sens où le serait l’orthodoxie rêvée par Dostoïevski ou un islam politique qui fondent l’Eglise dans l’Etat. L’Eglise n’est pas le royaume des cieux. Elle n’est pas non plus le Vatican. Elle est cette institution médiatrice, entre temporel et spirituel, Dieu et les hommes. Elle est à la fois humaine et divine, faillible dans ses actes, et infaillible dans ses sacrements, dans le monde et hors du monde.

L’Eglise, c’est à la fois la splendeur des cathédrales et le tintement des pièces de la quête pendant la messe,  les chants grégoriens et les gardes suisses, les stigmates des mystiques et la casuistique jésuite, la foi et le rite, la nécessité du dogme et la contingence des hommes. Le pape qui tweete, ce n’est donc pas le signe d’une Eglise décadente qui s’adapte à son temps en tremblant, mais le symbole même de cette médiation universelle entre Dieu et les hommes dont l’Eglise est le moyen terme.

En ces temps où l’absence de (re)pères se fait cruellement sentir dans des débats déboussolés sur des questions « sociétales » comme le mariage pour tous ou l’euthanasie, la place de l’Eglise est plus que jamais nécessaire dans « le monde », comme une des seules puissances qui croit encore à l’unicité et à l’universalité de la vérité.

Du Christ en croix au pape qui tweete, de Rerum novarum à Vatican II,  c’est la même histoire, celle d’une religion médiatisée, incarnéepar la révélation, qui doit donc dialoguer avec le temporel et y ajuster sa forme, sans pour autant céder aux sirènes du progressisme en tiédissant le contenu de son message.

*Image : compte twitter de Benoit XVI.

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