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Retraites: En Marche forcée

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Il lui fallait 287 voix pour être adoptée, la motion de censure n’en aura recueilli que 278. La réforme des retraites est donc passée. Mais, dans une Ve République taillée pour le bipartisme, le pouvoir est aux abois et l’immobilisme menace. Le président Macron s’adressera aux Français, à 13 heures, demain à la télévision. Faut-il se réjouir du fait que plus rien ne nous rassemble dans un pays qui ne nous ressemble plus?


La réforme des retraites a finalement été adoptée au terme d’un processus qui laissera de profondes traces dans la vie politique française. Il a fallu l’emploi de l’article 49-3 de la Constitution puis passer l’épreuve de la motion de censure, étonnamment lancée par le centriste Charles de Courson avec son groupe LIOT (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires), pour que le gouvernement d’Elisabeth Borne puisse entrevoir une porte de sortie parlementaire à ce texte rejeté par une majorité de Français – pour des raisons diverses, sinon antagonistes, nous y reviendrons. Personne n’est toutefois dupe, il ne s’agit que d’un sursis pour la « majorité relative » ou la « minorité la plus puissante », c’est selon.

Neuf petites voix… ou le souffle du boulet de canon

Seules neuf petites voix LR ont donc manqué à l’appel pour obtenir la censure du gouvernement, ce qui aurait constitué une première depuis le 5 octobre 1962, date où les Gaullistes en majorité relative à l’Assemblée nationale avaient dû céder le pas face à une coalition hétéroclite de radicaux, chrétiens démocrates et socialistes, sur la question de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct. Evidemment, les choses étaient bien différentes puisque la rue était en l’espèce rangée à l’avis du chef de l’Etat. Ce qui est plus amusant à noter, avec le recul, est que la situation que nous traversons présentement n’est au fond que le stade terminal d’une Vème République finissante, dont les caractéristiques « semi-présidentielles » en font bien plus une démocrature qu’une démocratie moderne correspondant aux standards ayant cours dans la grande majorité des autres pays occidentaux.

Le débat ne porte donc pas strictement sur la « retraite à 64 ans », mais bien plus largement sur le fonctionnement même de nos institutions à l’aune d’un paysage politique fragmenté où plus rien ne parait être en mesure de rassembler une majorité de Français. Allons plus loin : sur le pacte social issu de l’après-guerre, puisque le régime de retraite par répartition en est aussi l’héritage. Les neuf voix supplémentaires nécessaires au vote de la motion de censure d’Elisabeth Borne ne trompent personne. Elles ne sont que la corde soutenant le pendu, l’affaire étant déjà tranchée. Réunir contre soi de falots parlementaires LR et centristes unissant leurs forces à l’extrême gauche de la Nupes et au Rassemblement national démontre bien que la colère populaire excède ses milieux habituels, que la « coupe est pleine ».

Le 49-3 n’est pas antidémocratique

C’est d’ailleurs sur cette colère qu’insista Charles de Courson dans son discours : « L’Assemblée nationale n’aura jamais voté sur ce projet de loi qui cristallise les inquiétudes et la colère de nos concitoyens. Je veux insister sur la gravité de cet instant. (…) Vous avez échoué à rassembler, à convaincre. Vous avez cédé à la facilité : éviter la sanction du vote. Rien ne vous obligeait au 49-3. Nous voulions voter, même les groupes de la majorité. » Se rejouait dans ce discours l’éternel débat opposant la légalité à la légitimité. Si la rue et les sondages ne gouvernent pas, il est très imprudent de ne pas les entendre quand tous les ingrédients d’une explosion de colère sont réunis… surtout en France.

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En décembre 2016, Manuel Valls déclarait à propos de l’article 49-3 « en connaitre parfaitement les effets pervers ». Il ajoutait ensuite que dans la société de participation dans laquelle nous vivons, « son utilisation est devenue dépassée et apparaît comme brutale ». Prévu par la Constitution, l’usage du troisième alinéa de son 49ème article offre au Premier ministre la possibilité d’engager « la responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée nationale sur le vote d’un projet de loi de finances ou de financement de la sécurité sociale ». Le projet est considéré comme adopté si une motion de censure n’est pas dûment votée en suivant. Dont acte. De nombreux chefs de gouvernement y ont eu recours avant Elisabeth Borne, mais la procédure cristallise depuis quelques années l’opposition populaire qui y voit une manœuvre « anti-démocratique ». Ce n’est en réalité pas le cas. Du moins, ce ne le serait pas dans un pays moins troublé où les représentations politiques sont si antagonistes et les institutions si autistes que les Français ont pris l’habitude de prendre la rue d’assaut à la moindre contrariété. Le « 49-3 » est vu comme un affront parce que les institutions figent tout. La France est un pays politiquement ultraconservateur, où chaque camp reste arcbouté sur ses positions et le rôle qu’il s’assigne. Les syndicats refusent tout. L’exécutif ordonne. Les oppositions au parlement font de l’obstruction. Et il faut bien dire que l’on a longtemps imposé aux Français des politiques qu’ils ne voulaient pas, pour lesquelles ils n’ont même pas eu le loisir de s’exprimer : fiscalité record, immigration record, administration corsetée et étouffante, comités Théodule en pagaille, etc.

La démocratie représentative en crise

Cette absence totale de pédagogie politique et de discours de vérité, tout simplement de bon sens et d’objectivité, a provoqué un divorce entre les Français et leur classe politique. À telle enseigne, du reste, qu’ils en viennent même à haïr le principe de la démocratie représentative, qui, s’il était un jeu de hasard serait pour eux un « Pile, tu perds. Face, je gagne ». C’est déjà ce problème majeur qui fut à l’origine de l’impressionnante mobilisation des gilets jaunes. Et si d’aventure demain les manifestations réunissaient plus de monde, la situation serait peut-être plus périlleuse encore qu’elle ne l’était au plus fort de la contestation de 2018.

La raison première est qu’il n’y a pas que la rue face à Emmanuel Macron. Tout d’abord, il doit composer avec une majorité extrêmement affaiblie qui aura le plus grand mal à gouverner lors de la suite de son quinquennat, s’il arrive jusque-là. Ensuite, il fait face à l’ensemble du monde syndical, à deux blocs de rupture d’envergure à l’Assemblée nationale, ainsi qu’à une partie du ventre mou de la vie politique française qui pense probablement tenir sa seule et unique planche de salut. Il faudra donc des trésors d’inventivité pour éviter à Emmanuel Macron de devenir un président fantoche – ou plus du tout un président – lors des mois et des années à venir.

« Je suis déterminée à continuer à porter les transformations nécessaires à notre pays avec mes ministres et à consacrer toute mon énergie à répondre aux attentes de nos concitoyens », a d’ailleurs dit Elisabeth Borne dans une intervention aussi symptomatique des errements de la macronie que tenant de la méthode Coué. Paradoxalement, ce que n’ont pas compris nombre des oppositions, singulièrement à l’extrême gauche, tient dans le fait qu’Elisabeth Borne tente par tous les moyens de conserver ce qui finira un jour par être défait : la social-démocratie dont ils profitent au quotidien. Ce régime redistributif arrive en fin de course parce qu’on a usé et abusé de lui : nous vivons sur la bête, ou plutôt sur la dette. Il n’y a plus grand-chose à tondre et l’argument des 150 milliards de déficit est une réalité concrète.

Le problème de la natalité française reste entier

Emmanuel Macron y a lui-même largement contribué, achetant la paix sociale avec le « quoi qu’il en coûte », distribuant aides directes et chèques cadeaux, mettant en place un bouclier énergétique. Autant de mesures qui ne sont que des pansements sur une jambe de bois, la difficulté majeure de l’économie française étant désormais la création de richesses. Nous ne produisons plus de richesses. C’est l’élément central de cette crise qui commanderait de refonder entièrement notre pacte générationnel et notre vision de la France : plus libre, moins fiscalisée, centrée autour du développement économique des Français, moins généreuse avec l’autre et plus soucieuse de ce qui est nôtre.

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Car, le financement des retraites ne sera jamais solutionné, ni la question de la natalité dans un pays où le capital économique en immobilier est détenu par les plus âgés qui vivent de plus en plus longtemps, provoquant des successions tardives, où les séparations et divorces sont la norme, où le CDI est une incongruité et la mobilité géographique comme professionnelle des impondérables, où la peur du lendemain est si grande que fonder une famille nombreuse en devient angoissant. Des considérations qui passent à mille lieux au-dessus de la tête des protestataires qui demandent plus de ces mesures qui ont conduit à nous conduire là où nous en sommes, c’est-à-dire de plus en plus déclassés dans la compétition que se livrent les nations dans la mondialisation. Si le régime a encore une forme de résilience – par sa passivité -, il est déjà tombé. L’essayiste Philippe Fabry annonce un évènement qui a déjà eu lieu, au terme d’un lent processus de pourrissement.

Mais la suite pourrait être pire. En effet, comme le soulignent à juste titre les observateurs, il n’y a pas de majorité politique qui se dégage dans un cadre dénué de bipartisme, pourtant consubstantiel à la Vème République. Nous allons donc continuer à reculer pour mieux sauter dans le vide sur absolument tous les sujets, la rue ayant compris depuis longtemps qu’elle peut tout faire échouer. Faut-il se réjouir du fait que plus rien ne nous rassemble dans un pays qui ne nous ressemble plus ? Il est permis d’en douter.

La chute de l'empire européen

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Le non du peuple

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Jean Dujardin incarnant Sylvain Tesson: quelle déception!

Jean Dujardin est à l’affiche demain de « Sur les chemins noirs », de Denis Imbert, une adaptation libre du livre de Sylvain Tesson, racontant son accident et sa reconstruction


Pas à la hauteur de l’autobiographie de Sylvain Tesson

On connaît les récits de randonnées hexagonales de Sylvain Tesson quand il ne part pas à l’autre bout du monde pour tenter de débusquer la panthère des neiges. Les « chemins noirs » dont il était question dans son livre ont inspiré un film à Denis Imbert, avec Jean Dujardin dans le rôle de l’écrivain. C’était pour Tesson une entreprise de rétablissement après une chute qui avait failli le paralyser. On retrouve ce versant « dramatique » dans le film et ce n’est pas son meilleur atout.

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On lui préfère nettement les moments où Tesson/Dujardin traverse des paysages à couper le souffle. Tout devient alors de toute beauté et on se surprend même à avoir envie de prendre la route pour tenter de retrouver ces contrées exotiques qui sont pourtant à nos portes. Dommage a contrario que le film atténue nettement le caractère de vieux réac grognon qu’affectionne Tesson : si Dujardin traverse bien à un moment donné un champ d’éoliennes, son regard est loin de porter une critique radicale de ces moulins modernistes disgracieux et assourdissants. Un film comme un dépliant touristique des beautés naturelles françaises ? Après tout, c’est déjà ça.


La métamorphose d’Ovidie

Le 16 mars, Ovidie était reçue sur France Inter pour parler de sa vie et de son dernier livre, La chair est triste hélas. Une révélation pour notre chroniqueur.


La radio publique, France 2 et Arte se l’arrachent. Le Sénat l’a invitée. L’université l’embauche. Les Inrocks l’encensent. Ovidie est une ex-actrice porno qui est maintenant câlinée par toute l’intelligentsia médiatico-féministe. Avant d’évoquer l’émission de Sonia Devillers sur France Inter, revenons un peu sur la vie et la carrière d’Ovidie, cette brillante théoricienne du sexe devenue la coqueluche des milieux médiatiques et culturels.

Oh, la grève du sexe ne s’est pas fait du jour au lendemain. Avant, la syndicaliste sexuelle avait organisé, « en guise de protoexpérimentation », une « grève de la pipe »

Née en 1980, Ovidie découvre l’extrême gauche et les sites porno à 16 ans. Immédiatement séduite par la puissance didactique des écrits de Trotsky et celle, empirique, de la production pornographique de Marc Dorcel, elle quitte le trop simple féminisme beauvoirien pour se lancer dans le féminisme pro-sexe, lequel élève la Grande roue viennoise, la galipette auvergnate et la brouette de Zanzibar au rang d’outils politiques et de dispositifs d’émancipation sexuelle et sociale. Ovidie milite alors pour les droits des « travailleurs du sexe » et fait siennes les réflexions d’une autre éminente penseuse, Virginie Despentes, qui considère que le féminisme pornographique est le seul moyen de résoudre ce qui semble être l’insurmontable problème du patriarcat. À 19 ans, désireuse de trancher ce nœud gordien et de mettre en branle la machine capable de détruire ce système oppressif, Ovidie offre son corps à la science et au féminisme révolutionnaires en devenant actrice porno.

John B. Root raille la BHL du porno

Le journal Libération qui, comme chacun sait, a toujours su être à la pointe des grands progrès de l’humanité en termes de sexualité, publie le 8 janvier 2002 un article sur cette « tête pensante du porno français » – Ovidie a un Deug de philosophie – qui se passionne « pour le piercing et les présocratiques ». Cette intello du X, écrit le journal, ne se laisse pas facilement dompter : « Je ne crois ni en l’âme, ni aux idées, ni en Dieu ». C’est une rebelle. Ses démêlés avec des réalisateurs de films pornographiques le prouvent. Après avoir tourné dans plusieurs dizaines de films X durant lesquels, à l’instar de Kant, Ovidie s’interroge sur ce qu’elle peut savoir et sur ce qu’elle doit faire, celle-ci impose aux réalisateurs une décision irrévocable : finies les éjaculations faciales – ce qui lui vaut les remarques acerbes du réalisateur John B. Root : « Elle aime sincèrement le sexe mais elle se prend un peu trop pour la BHL du porno. »

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Après quelques années d’apprentissage féministe sur les plateaux porno en tant qu’actrice, Ovidie décide de passer à la vitesse supérieure et devient réalisatrice de films… porno. Entre deux films, elle complète sa formation féministe en épluchant l’œuvre de la philosophe Manon Garcia [1] et de quelques autres penseuses du même acabit. En 2020, à 40 ans, forte de son expérience et de quelques relations, elle soutient et valide une thèse de doctorat en sciences humaines intitulée Se raconter sans se trahir : l’autonarration à l’écrit et à l’écran, devant un jury dans lequel siègent la féministe Geneviève Fraisse et la spécialiste « des représentations de genre » dans le cinéma et les séries télévisées, Iris Brey [2]. Chargée de cours à l’université de Limoges, Ovidie est régulièrement conviée dans les médias. France Culture l’invite ainsi à « déconstruire les codes amoureux » grâce à une série documentaire dans laquelle la docteure universitaire se frotte les neurones jusqu’à l’usure : « Ne serait-il pas vain de prétendre construire un amour égalitaire alors que nous vivons dans une société qui crée de l’inégalité ? » Arte diffuse sa série intitulée Libres !, un « manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels » et pour « lutter contre les injonctions sexuelles ». Il y est question, entre autres, de la « charge mentale des femmes » et de la sodomie devenue le « nouveau ciment du couple hétéro ». On voit par-là que notre experte sexuelle ne recule devant aucun concept révolutionnaire dès lors qu’il s’agit de renverser la table et de tordre le cou aux idées reçues sur la sexualité hétéronormée.

Un essai qui a passionné Sonia Devillers

Comme il arrive parfois aux esprits les plus brillants, Ovidie a vécu dernièrement une sorte de révolution copernicienne. Une métamorphose s’est opérée en elle. Après le féminisme pro-sexe, place au féminisme sans-sexe. Elle s’en explique dans un ouvrage intitulé La chair est triste hélas et édité chez Julliard dans une nouvelle collection dirigée par… Vanessa Springora. Selon Sonia Devillers, qui recevait notre penseuse sur France Inter le jeudi 16 mars, ce « petit traité sur les effets de la mal-baise » est passionnant. Ovidie y relate sa décision de « sortir de l’hétérosexualité et de l’injonction de séduire l’autre ». À cet effet, elle fait la « grève du sexe » depuis quatre ans. Oh, cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Avant cette grève dite totale, la syndicaliste sexuelle avait organisé, « en guise de protoexpérimentation », une « grève de la pipe », écrit-elle. Cette idée, qu’elle qualifie de « lumineuse », lui est venue alors qu’elle discutait avec une amie, comme elle philosophe à ses heures, lui ayant « confié refuser de sucer ses amants tant qu’elle n’avait pas joui ». Un esprit affûté tire toujours profit d’une conversation a priori anodine – celle-ci a permis à Ovidie de se souvenir douloureusement que ces derniers temps elle s’était « surprise à sucer en ne pensant à rien ». De là naîtront de puissantes réflexions qui conduiront à la remise en cause d’une société hétéronormative et patriarcale refusant aux femmes une sexualité égalitaire, une jouissance participative et la possibilité de penser à quelque chose pendant la fellation.

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Mais qu’est-ce qui a conduit cette éminente chercheuse à cesser toute relation sexuelle avec des hétéros ? interroge fort à propos Sonia Devillers tout en précisant que cette grève du sexe n’est ni à proprement parler une abstinence – il arrive à Ovidie de faire l’amour avec des femmes – ni un « repli réactionnaire ». D’abord, répond Ovidie, la pénétration. La pénétration, gémit-elle, ça fait mal : « ça fait mal avant, ne serait-ce que s’épiler ; ça fait mal pendant, enfin pas tout le temps mais souvent ; et ça fait mal après. » Douleurs vaginales, anales, buccales, mycoses, cystites, la liste est longue des traumatismes vécus par cette ex-actrice et réalisatrice porno qui confesse que 25 ans d’hétérosexualité lui ont « fait plus de mal que quelques tournages de films pornographiques ». Ensuite, cette dissidente affirme ne plus vouloir être le jouet des « injonctions » hétéronormatives imposant de se maquiller, s’épiler, se coiffer ou acheter de la lingerie fine.

Enfin, Ovidie dit en avoir eu assez de « tous ces mecs de gauche qui baisent comme des mecs de droite » – c’est-à-dire, explique-t-elle à une Sonia Devillers éblouie par cette audacieuse analogie, de tous ces hommes se disant de gauche et dissertant à longueur de temps sur la justice sociale et l’égalité mais qui, « arrivés dans votre lit », vous font l’amour sans même vous demander si vous éprouvez du plaisir – ce qui est, comme chacun sait, le trait distinctif des amants de droite. Le dégoût, dit-elle, l’a peu à peu envahie. Puis cela a été « comme un épuisement psychique, un burn-out, une impossibilité de faire un pas de plus, de rouler un kilomètre supplémentaire sur cette longue route de la perte de sens », écrit-elle dans le prologue de son livre. C’est puissant. La revue de philosophie télévisuelle Télérama ne s’y trompe d’ailleurs pas et est emballée par le livre « coup de poing » d’Ovidie. De son côté, Le Parisien y voit une « confession de toute beauté » en même temps qu’une « coulée de lave et d’encre dans la tronche ». Sur France Inter, la penseuse empiriste confie : « Je suis juste mal baisée et j’en ai ras le bol d’être réduite à ma corporéité, à une simple fonction de désirabilité. » Elle envisage de « reprendre en main [son] propre rapport au désir et à la séduction ». Elle pense n’avoir pas tout dit sur ce sujet. Voilà qui nous promet de bien belles émissions sur France Culture, Arte ou France Télévisions [3]. Pour notre plus grand bonheur, nous n’avons vraisemblablement pas fini d’entendre parler d’Ovidie.


[1] J’ai consacré à cette « philosophe » un article paru le 13 octobre 2021 dans ces colonnes.

[2] J’ai consacré à cette « spécialiste du cinéma » un article paru le 19 mars 2020 dans ces colonnes.

[3] Depuis le 15 mars, france.tv met à la disposition des téléspectateurs un film d’Ovidie intitulé “D’autres chats à fouetter”, visible jusqu’au 24 novembre sur la plateforme de la télé publique. Le pitch : « Lors d’un carnaval de lycée, Paula, professeure d’anglais respectée à la ville, se retrouve à incarner une super-héroïne connue, Catwoman. Elle revêt alors un costume qui lui permet d’exercer son super pouvoir à elle : la domination. » Ça donne envie, non ?

Entre propagande et chienlit: l’école est finie !

En cessant d’être le lieu de la transmission des savoirs, l’école a ouvert la porte à toutes les propagandes. Privés de construction culturelle et intellectuelle, les élèves y sont plus que jamais « déconstruits ».


Il en est de la décomposition de l’école comme de certains faits divers, sitôt oubliés que rendus publics : baisse du niveau scolaire, appauvrissement de la langue française, faillite de l’autorité, violence et anarchie… Tout a déjà été dit et redit sans qu’aucune reprise en main sérieuse s’en soit suivie. Après avoir été le fleuron de la République, fière d’elle-même et de ses acquis, l’école est devenue le témoin de ses fractures et le laboratoire de son effondrement futur. On annonce certes périodiquement vouloir en revenir aux « fondamentaux » – parler correctement sa langue, savoir lire, compter –, mais comment revenir aux sources de tous les savoirs quand ce sont les conditions mêmes de la vie en commun qui sont aujourd’hui mises à mal, sur le lieu même où les enfants sont censés en faire l’apprentissage ? Et ce n’est pas parce que certaines écoles semblent pour l’heure à l’abri de ce désastre qu’il faut détourner les yeux de toutes les autres où, sur fond d’inculture et d’insécurité grandissantes, la propagande prospère dans un climat délétère ; islamisme radical et wokisme se partageant d’ores et déjà la meilleure part du gâteau.

À qui la faute ?

Certainement pas aux pédagogies alternatives qui proposent depuis plus d’un siècle d’autres modèles éducatifs (Maria Montessori, Rudolf Steiner), en vue d’un autre type de société (Ivan Illich). On peut ne pas adhérer à ces projets, mais du moins sont-ils cohérents. On s’est par contre ingénié depuis quelques décennies à « ouvrir » à tout prix l’école laïque et républicaine sur le monde, et l’intention était louable dès lors que l’acquisition des savoirs continuait intra-muros. Mais quand le monde extérieur n’est plus que bruit et fureur, et que l’ouverture relève d’une idéologie qui se vante de transgresser toutes les limites, la brèche est ouverte par où les « faits de société » vont pouvoir prendre la place des enseignements fondamentaux. En matière de connaissances, l’école est par ailleurs de plus en plus concurrencée par des sources d’information multiples que les enfants sont invités à consulter ; cet apport extérieur étant même si important qu’il oblige à redéfinir la tâche de l’enseignant : est-il délivré d’une fonction finalement subalterne, et de ce fait plus disponible pour se consacrer à la formation des esprits ? Encore faudrait-il que les jeunes esprits soient eux aussi disponibles et pas dispersés mentalement comme ils le sont aujourd’hui ! Alors transmettre quoi, et à qui ?

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L’école « à l’ancienne » ne transmettait pas seulement des connaissances, mais aussi, à travers elles, des manières d’être et un état d’esprit permettant à chacun(e) de se situer dans la société de son temps, et d’y évoluer en fonction de son caractère, de sa vocation et de ses talents. Transmettre, lorsqu’on était enseignant, n’était donc pas seulement informer, communiquer ce qu’on avait soi-même appris. C’était aussi se porter garant, témoigner, par sa personne et son attitude mêmes, d’une continuité culturelle et parfois spirituelle capable d’intégrer les différences de tous ordres sans avoir à renier son identité. Il n’est qu’à relire George Steiner pour comprendre quels rapports étroits unissaient en ce sens transmission et culture (1) ; et l’école eut longtemps pour mission de libérer les esprits des pesanteurs ancestrales, mais aussi des préjugés nouveaux derrière lesquels on s’abrite pour mieux se dire progressiste et moderne. Or, partout où la transmission faillit à sa mission, c’est la propagande qui gagne du terrain.

L’instruction publique joue rôle des parents

En effet, la propagande n’est plus l’arme idéologique des seuls systèmes totalitaires qui en font un usage massif et coercitif. Elle est depuis peu devenue le poison des démocraties, qui s’insinue dans les divers réseaux à travers lesquels circulent des milliers d’informations pour la plupart difficilement vérifiables. La propagande est désormais partout où des informations approximatives et des jugements à l’emporte-pièce se propagent (du latin propagare, « répandre ») à une vitesse qui les rend d’autant plus dangereux qu’ils sont porteurs d’une charge émotionnelle dont on reconnaît implicitement, en la disant « virale », le caractère infectieux, contagieux. L’école était jusqu’alors épargnée par ce fléau, mais elle ne l’est plus ; et ce sont même les questions de société les plus chargées d’émotivité – homophobie, racisme, théorie du genre, etc. – qui sont maintenant proposées à la réflexion des enfants et adolescents, alors même que la plupart d’entre eux en sont encore à s’interroger sur leur propre identité. Une invitation à se déconstruire avant même de s’être construit ! L’implication de plus en plus insistante des parents d’élèves dans l’école tend de son côté à faire oublier que le traitement de ces questions revenait de plein droit il y a quelques années encore à l’éducation parentale, et pas à l’instruction publique.

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À qui par ailleurs transmettre un héritage dont on se sent fier lorsque celles et ceux à qui l’on s’adresse font clairement savoir qu’ils appartiennent à un autre monde et ne se sentent pas du tout concernés par les questions de société qu’on leur pose ? C’est quotidiennement que La Journée de la jupe (2) est rejouée à guichets fermés dans certains quartiers ; quotidiennement aussi que des écoliers subissent, dans l’enceinte scolaire censée les protéger, harcèlement moral et violences physiques, tandis que des enseignants, épuisés ou écœurés, démissionnent ou se suicident, quand ce ne sont pas les fous de Dieu qui s’en chargent pour eux. Avoir laissé cette situation explosive s’installer dans la durée est un crime resté à ce jour impuni, qui n’aurait pu être commis sans la participation plus ou moins active de responsables politiques et d’acteurs sociaux spéculant, à des fins idéologiques ou carriéristes, sur les effets cumulés de l’illettrisme et de l’amnésie.

1 : Cf. Françoise Bonardel, « La vocation du clerc », Causeur n° 77, mars 2020.

2 : Film de Jean-Paul Lilienfeld (2009) avec Isabelle Adjani dans le rôle principal.

De grandes espérances, un film politique excitant

On sait gré au cinéma français de sortir de temps à autre de la quadrature du couple en chambre pour aborder d’autres rivages, plus périlleux et donc plus excitants. Le film politique par exemple.


Quelle justesse!

Tout commence en Corse. Chez d’impeccables vacanciers qui louent une superbe villa sur la mer. On s’y prélasse au bord de la piscine. Et le soir, au dîner, on boit des cocktails en évoquant l’avenir de la France. On se dit alors que décidément un certain cinéma français reste manifestement fasciné par l’étalage du luxe, comme dans le dernier film de Nicolas Bedos. L’ennui risque d’être au rendez-vous parce qu’au bout d’un moment la prétendue dolce vita devient répétitive. Mais Sylvain Desclous, qui nous avait l’an passé régalé avec un documentaire très politique intitulé Campagne de France, revient ici avec une fiction qui entend bien briser le carcan de la chronique estivale. Placé d’entrée de jeu au centre du portrait de famille, l’insupportable petit couple de futurs énarques-conseillers ministériels rencontre, au détour d’une innocente promenade automobile, l’occasion d’éprouver sa capacité à encaisser le réel et la responsabilité individuelle qui va avec. On se gardera cependant de dévoiler ici la très habile situation scénaristique qui se joue alors : parler d’un film n’équivaut pas à dévoiler à son potentiel spectateur les ressorts dramatiques qui en font la valeur. Desclous s’est manifestement décarcassé avec son coscénariste pour inventer une admirable machine narrative. Chacun pourra s’en rendre compte en allant dans une salle obscure.

Amoralisme de bon aloi

Reste l’envie d’abandonner le récit pour dire le prix d’un film qui détonne dans le paysage. D’abord, parce qu’il fait preuve d’un amoralisme de bon aloi. Où l’on apprendra que, même un père jugé de haut par sa fille happée par l’ascenseur social des études supérieures peut s’en déclarer solidaire au point de s’en rendre complice. C’est exactement ce que faisait en son temps Philippe Noiret alias Michel Descombes dans L’Horloger de Saint-Paul de Bertrand Tavernier. Il souffle alors comme un air, sinon de bon sens, du moins une forme de contestation à l’injonction de transparence totale. Qu’un père « sauve » sa famille en enjambant la loi devient presque un exploit. Et que la fille en question soit jouée et déjouée par l’étoile montante du cinéma français, Rebecca Marder, est un autre motif d’intense satisfaction. Délaissant les rôles niaiseux, l’actrice campe une personnalité rugueuse à souhait et dont les convictions s’accompagnent d’un arrivisme à toute épreuve. Face à elle, Benjamin Lavernhe, de la Comédie-Française, prouve avec éclat qu’il est capable de tout jouer avec une indéniable classe, y compris la lâcheté et la veulerie. D’ailleurs, toute la distribution du film mériterait amplement d’être citée, Emmanuelle Bercot en tête, plus que parfaite dans ses habits de députée d’opposition capable de retourner sa veste pour un ministère.

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Ce qui plombe en général le film politique, c’est l’invraisemblance des situations et des personnages. On oscille trop souvent entre la farce de droite et la légende dorée de gauche. Desclous marche, lui, dans les pas de Pierre Schoeller (L’Exercice de l’État) et Nicolas Pariser (Alice et le Maire), et c’est heureux. Tout sonne juste dans son portrait de ce petit milieu politique où l’Énarchie constitue un État dans l’État. Les deux spécimens du film impressionnent par leur réalisme, tandis que la description des mœurs politiques nous entraîne du côté de Balzac. La « ténébreuse affaire » qui nous est ici racontée mélange allègrement le fait divers et le fait politique, la morale et la nécessité, les vices privés et la vertu publique (à moins que ce ne soit l’inverse).

Si De grandes espérances tient à ce point ses promesses artistiques (et non électorales…), c’est tout simplement qu’il résiste jusqu’au bout à la tentation facile de la caricature ou de la dérision. Ce qu’il dit de l’état de l’État relève d’une analyse complexe qui laisse largement la place aux destinées individuelles. On a assurément la haute fonction publique et la classe politique qu’on mérite : c’est cette lucidité bienfaisante qui conduit le cinéaste Desclous à nous montrer le réel par le biais de la fiction. Entreprise aussi nécessaire que réjouissante.

Motion de censure: les Républicains sont-ils morts?

Mais pourquoi les Républicains n’ont ils pas voté la motion de censure? Le parti pourrait vite opérer une purge. Quant à la macronie, elle, elle finit toujours par s’en sortir…


Ainsi les députés LR ont refusé l’unité, la seule cohérence qui aurait valu: voter ensemble la motion de censure pour sanctionner le déficit démocratique de ce pouvoir sauvé de justesse, mais sans justice, à neuf voix près. Dix-neuf de ceux-ci, cependant, ne se sont pas pliés à l’injonction précipitée d’Eric Ciotti et ont su sortir leur parti d’un simulacre d’opposition. Que la Première ministre saisisse directement le Conseil constitutionnel pour un examen du texte est un piètre moyen pour donner le change. Cela ne change rien au « coup » d’avant. Le 21, je ne sais ce que LR décidera, mais il est clair qu’on ne pourra plus se contenter d’une ligne équivoque. Quel que soit le choix, il devra être sans ambiguïté. On se résout à rejoindre le macronisme fragilisé, ou alors une minorité courageuse et agissante sauvera cette droite, parce qu’elle mérite de l’être en ayant d’abord pour principe de respecter ce que lui demandent ses adhérents et militants.

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Ce qui aura pour conséquence de ne plus se soucier de « tous les chapeaux à plumes » qui, depuis le désastre de Valérie Pécresse, le score des élections législatives et la réélection d’Emmanuel Macron, ont continué à tenir le haut du pavé. On n’a plus besoin des importants: ils font de la politique quand on veut de la France et de l’avenir. Plus de « tout de suite » et plus du tout de « en même temps » ! Honoré de Balzac a écrit : « Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, puis l’histoire secrète où sont les véritables causes des événements ». La première, on la connaît à peu près. La seconde, comme j’aimerais qu’on ne soit pas obligé d’attendre des années la levée de tant de chapes de plomb et de silence, pour qu’elle nous soit révélée.

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Nicolas Sarkozy, Eric Ciotti, Laurent Wauquiez, Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron, Alexis Kohler, Elisabeth Borne, Edouard Philippe, Marine Le Pen, Bruno Le Maire, Eric Zemmour, Eric Dupond-Moretti, Gérald Darmanin, toutes ces personnalités d’hier, d’aujourd’hui et peut-être de demain, que de choses elles auraient à nous dire, que de marchés elles ont dû conclure, que de fausses oppositions et de vraies connivences elles ont dû manifester ! Que de luttes souterraines nous sont occultées et comme nous ne savons au fond presque rien, derrière les façades politiques, gouvernementale et présidentielle !

On se bat, on s’empoigne, on déteste, on soutient, au nom des lumières qu’on s’imagine posséder alors qu’on est dans le noir. C’est sans doute dans ce genre de gouffre que les aurores se plaisent à surgir. Une autre comédie humaine à créer. Balzac, reviens !

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Révolte et révolution, hier et aujourd’hui

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La révolte et la révolution sont devenues, plus que jamais, les mots d’ordre de notre modernité – en politique, en art, en économie: ce désir passionné de tout renverser, toujours plus et toujours plus vite, est aussi le signe d’une société qui s’éloigne chaque jour un peu plus des valeurs traditionnelles, celles de la contemplation, du collectif et de la spiritualité.


« Tout ce que je vois, écrivait Voltaire dans une lettre datée du 2 avril 1764 et adressée au marquis de Chauvelin, jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s’est tellement répandue de proche en proche, qu’on éclatera à la première occasion ; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux ; ils verront de belles choses. »

Tout est admirable dans cette prédiction : et l’événement – la Révolution, celle avec une majuscule –, et sa date – qu’il eût pu espérer suffisamment proche pour voir le grand acte s’accomplir, mais qu’il eut le courage de reculer assez pour tomber dans le juste. Quant aux « belles choses », on les mettra sur le compte de l’optimisme voltairien, fermant les yeux sur cette guillotine qu’il fallut sans cesse déplacer d’une place à l’autre, parce qu’elle indisposait les commerçants, et gonflait la terre de sang.

Si Voltaire a pu prédire cette Révolution, c’est parce qu’il a su admirablement la définir comme une inexorabilité. Quand il en sort, le mot de révolution est employé à tort et à travers : chacun, dans son domaine, le veut s’approprier pour tout, et tout le temps. Revenons donc aux bases : une révolution, c’est ce qui « sort de la nécessité », pour reprendre le mot de Victor Hugo dans Les Misérables (chapitre « Lézardes sous la fondation »). Qui sort de la nécessité, et qui, bien sûr, touche à l’ordre politique – au sens le plus général, et le plus noble, que l’on puisse donner à ce terme. Le poète ajoutait, au même chapitre, cette belle formule qui est aussi une belle synthèse : « Une révolution est un retour du factice au réel. Elle est parce qu’il faut qu’elle soit. »

A lire aussi, du même auteur: La position du démissionnaire

Ceci pris en compte, il nous est nettement moins difficile que Voltaire, en ce premier jour du printemps de l’année 2023, de prédire sinon une révolution, du moins de sacrées révoltes pour les temps à venir. Car outre le fait que depuis trop longtemps déjà, une partie du réel échappe aux gouvernants (l’on se souvient de M. Macron comparant la Seine-Saint-Denis à la Californie, entre deux grossièretés familièrement adressées à ceux qui ne sont rien), les « actions » des jours prochains contre la réforme des retraites, portées par des partis qui en rêvent, d’une énième révolution, promettent d’ores et déjà de devenir des étincelles de feux nourris que l’on aurait bien tort de dédaigner. Sans compter que l’histoire moderne et contemporaine nous enseigne que nos institutions toucheront bientôt à leur point de rupture. Que l’on en juge : en France, si l’on met entre parenthèses les guerres de quatorze et de quarante, les révolutions, depuis deux siècles, se succèdent comme des grains de chapelet – 1789, 1830, 1848, 1871, 1968. Notre Révolution, certes, eut cent ans de retard sur celle de l’Angleterre, le pays de la liberté ; et pourtant, n’en déplaise au président de la République, le sang gaulois réfractaire n’est pas le seul qui coule dans nos veines – ce serait oublier trop vite l’origine, et le sens même, du beau mot de France. Enfin, si tout cela n’était pas encore suffisant pour nous prendre pour Voltaire, nous rappellerons, à bon entendeur, que la Cinquième deviendra, dans cinq petites années, le régime le plus long que notre pays aura connu depuis la chute de la monarchie…

Justice dépassée, éducation décadente, insécurité bondissante, déclassement généralisé, condition du travail devenue de plus en plus insoutenable à cause des effets conjugués, et parfois contradictoires, de l’industrialisation, de la tertiarisation et de la mécanisation des tâches, et d’un irrespect grandissant : l’état lamentable du pays, en ces jours mauvais, ne justifierait-il point une révolte nécessaire – qui deviendrait donc une révolution ? Peut-être. Mais cessons donc de la prédire, cela n’a plus guère d’intérêt, ni de valeur en soi : car à force de confondre révolte et révolution (et nous renvoyons là encore le lecteur aux pages précitées des Misérables), l’on finit par apercevoir les révolutions partout, puisqu’il y a toujours des révoltes. La révolte, la révolution, sont devenues, plus que jamais, les mots d’ordre de notre modernité – en politique, en art, en économie – : ce désir passionné de tout renverser, toujours plus, et toujours plus vite, est aussi le signe des temps – temps d’une société qui s’éloigne chaque jour un peu plus des valeurs traditionnelles, celles de la contemplation, du collectif et de la spiritualité.

A lire aussi: Éric Zemmour: «Toute une génération est prise entre wokisme et islamisme»

Revenons, pour conclure, à la Révolution, la seule qui ait droit à une majuscule. En plus des classiques – Les dieux ont soif d’Anatole France, L’Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville, et bien sûr Les Origines de la France contemporaine de Taine, remis au goût du jour, avec Bainville, par l’admiration qu’en a toujours eu l’ex-candidat à la présidentielle Éric Zemmour –, nous ne saurions trop conseiller la lecture del’ouvrage formidable de Robert Margerit, sobrement mais efficacement intitulé La Révolution, dont l’année 2023 marque le soixantième anniversaire de la publication par les éditions Gallimard. La Révolution est bien plus qu’un roman : elle est une œuvre de journaliste. « Je vois, je sens, j’y suis », écrivait dans une lettre l’auteur au style digne des plus grands, que l’histoire commence déjà de trop injustement oublier, un jour qu’il était plongé – littéralement – dans les archives de l’époque. Le lecteur aussi la voit, la sent, y est, dans cette Révolution, que l’on ne peut comprendre, comme le fait si bien Margerit, qu’en la revivant au jour le jour… et dont l’histoire est une mine de pierres précieuses, et, plus encore, une clé nécessaire pour bien comprendre les ressorts de notre contemporanéité.

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«Dans l’ancien empire colonial, les coups d’État ne sont plus perpétrés depuis longtemps par des anciens des services français!»

Entretien avec l’essayiste Loup Viallet autour de la tournée africaine du président Macron.


Emmanuel de Gestas. Dimanche 12 mars, la chaîne LCP a déprogrammé une interview de Kemi Seba tournée par Yves Thréard, à la suite d’une polémique. Pourriez-vous nous éclairer sur cet événement ?

Loup Viallet. Gilles Capochichi, dit Kemi Seba, a travaillé avec Evgueni Prigojine, le patron de Wagner, et a contribué à désinformer sur la présence française en Afrique de l’Ouest. Il décrit en outre la France comme son ennemi et les diplomates français comme des « terroristes » ! Son combat « anti-occidental » (sa haine contre une France, présentée comme tortionnaire de l’Afrique) a notamment été adoubé par Alexandre Douguine et il s’est exprimé en soutien de l’impérialisme russe à l’institut des relations internationales de Moscou en octobre dernier devant un parterre d’officiels.

La France serait selon moi fondée à engager des procédures judiciaires contre ce bi-national, qui a plusieurs fois assumé ses activités de provocation au terrorisme et d’intelligence avec une puissance étrangère pour déstabiliser la France en Afrique. Alors qu’il cible la France et que même le département d’État américain l’a désigné comme un agent d’influence de l’écosystème de propagande lié au patron de Wagner, dès novembre 2022, il a donc été reçu sur une chaîne publique comme s’il s’agissait d’un interlocuteur fiable ! Deux semaines auparavant, il était invité sur la chaîne « Les Incorrectibles » où un intervieweur complaisant lui a permis de déblatérer sa propagande sans chercher à la critiquer, laissant même dire que « le premier responsable du terrorisme est le gouvernement français ». Yves Thréard a emboîté le pas de cette chaîne YouTube conspirationniste, en accueillant Capochichi sur la Chaîne Parlementaire. Le retrait de l’interview et la polémique qui s’en est suivie permettront une fois de plus à Capochichi de se victimiser et de crédibiliser son personnage.

Loup Viallet.

Avant d’entamer sa tournée africaine, le président Emmanuel Macron a tenu une conférence de presse le 27 février. Parmi les annonces qu’a faites le chef de l’État, il a notamment confirmé la poursuite de la réduction des effectifs militaires français présents sur le continent africain au profit du G5 Sahel. Est-ce une stratégie concluante pour affronter plus efficacement les groupes armés terroristes qui tentent de conquérir la bande sahélo-saharienne ?

La France pourra-t-elle se passer encore longtemps de repenser sa politique africaine ?

Sous la Ve République, les présidents français ont régulièrement affiché l’ambition d’impulser un ‘’nouveau départ’’ aux relations franco-africaines sans parvenir à en tracer les contours, à le concrétiser, à lui donner un sens. Si les relations franco-africaines ont profondément changé depuis un demi-siècle (Paris n’exerce plus aucun contrôle politique ni économique en Afrique, la majorité des intérêts commerciaux des entreprises françaises sont situés hors de la zone franc; quant au franc CFA il n’est plus gouverné depuis la France mais garanti par le Trésor français comme les monnaies du Cap-Vert et de Sao-Tomé-Et-Principe le sont par le Trésor portugais, les pays africains ont diversifié leurs partenariats économiques et sécuritaires, leurs bailleurs de fonds…), l’action de la France en Afrique demeure entachée d’un soupçon, facilement amplifié et instrumentalisé par des puissances qui cherchent à y gagner de l’influence (comme la Russie ou la Chine).

A lire aussi : Sahel: «La tentative de conquête néocoloniale de Poutine en Ukraine va décrédibiliser la propagande russe en Afrique»

Pourquoi continuer à soutenir le franc CFA, qui fut une monnaie coloniale ? Pourquoi maintenir des bases militaires dans ce qui fut l’ancien « pré carré » de la France ? Pourquoi continuer à intervenir dans les conflits africains ?

L’Afrique est le continent le plus proche du nôtre. C’est aussi la région la plus pauvre du monde, la plus conflictuelle, la plus exposée au réchauffement climatique et celle où les États sont parmi les plus fragiles. Y entretenir des relations de voisinage est complexe, en particulier du point de vue d’une puissance comme la France, dont le PIB équivaut  à celui de toutes les économies africaines réunies, dont le passé africain est perçu comme un passif et dont l’assistance, même conjuguée à celle des autres pays occidentaux, ne suffit pas pour créer les conditions de la paix et de la prospérité.

« Il n’y a plus de politique africaine de la France » avait déclaré le président Macron à l’occasion d’un déplacement à Ouagadougou en novembre 2017, au début de son premier quinquennat. Comme si ne rien promettre, ne fixer aucun repère, aucun objectif, permettrait au président français d’affranchir son action des critiques et de court-circuiter tout soupçon. À défaut de créer de la déception, cette expression a annoncé une séquence où la politique africaine de la France a été marquée par une forme d’errance, de tâtonnements, de confusion.

Près de six ans après cette assertion, le président Macron aura néanmoins impulsé de nombreuses initiatives pour moderniser les relations franco-africaines. Force est de constater que hormis la politique de restitution d’œuvres d’art (laquelle n’est pas exempte de critiques), elles se sont quasiment toutes soldées par un échec :

–          la tentative de réforme du franc CFA en éco (à moitié réalisée, stoppée à cause des conséquences financières de la pandémie de Covid-19),

–          la création de la coalition de forces spéciales européennes Takuba (qui n’aura duré que deux ans),

–          le nouveau format du sommet Afrique-France (humiliant pour le président français),

–          le conseil présidentiel pour l’Afrique (une coquille vide).

À ces échecs, s’ajoutent aussi des revers : sous la présidence d’Emmanuel Macron, l’opération Barkhane et l’opération Sabre se sont terminées en eau de boudin sous la pression de juntes démagogues appuyées sur la Russie. La dégradation des conditions économiques et sécuritaires du Sahel s’est accélérée, menaçant la stabilité de nos alliés nord et ouest africains. Ce faisant, la France s’est montrée hésitante, déroutée, à la traîne.

Cet affaiblissement du leadership français a créé un espace dans lequel se sont engouffrés les États-Unis. Alors que c’est la France qui est ciblée par Wagner dans tous les pays africains avec lesquels elle entretient une certaine influence, ce sont les États-Unis qui ont décidé les premiers d’adopter une stratégie de confrontation, en les intégrant à la liste des organisations criminelles transnationales du Trésor américain, pour leur infliger des sanctions financières d’une part, en marchandant leur départ de Centrafrique en échange d’un renforcement de la coopération avec les États-Unis d’autre part.

Le 27 février, en évoquant les principes de la nouvelle politique de la France en Afrique, le président Macron s’est livré – en creux – à un aggiornamento de sa propre politique. Moins d’exposition, plus de discrétion. Et des promesses qui ressemblent à de vieilles antiennes, comme la volonté qui n’est pas neuve de permettre aux armées africaines de monter en compétence (ces services de formation et d’encadrement sont déjà assurés par nos militaires).

Pourquoi ne pas avoir clarifié les motivations de la France en Afrique et mis en lumière les liens d’interdépendance que nous avons à gérer collectivement ? Agir dans l’ombre pourrait accroître la perception ambiguë du rôle de la France en Afrique. Est-ce seulement possible ? Le 30 janvier 2020, devant les représentants du Comité des Forces Armées du Sénat américain, le général commandant en chef de l’USAFRICOM, Stephen Townsend, déclarait que l’armée américaine entretenait une « empreinte légère » en Afrique (« a light footprint »). Mais rien n’est plus faux : plus de 34 bases militaires américaines ont été recensées aux quatre coins du continent par The Intercept. Leur présence n’est cependant pas soumise aux mêmes critiques ni aux mêmes soupçons que ceux auxquels la France, ancienne puissance coloniale et actuelle puissance européenne située dans le grand voisinage de l’Afrique, doit faire face.

Le président Macron en déplacement au Gabon, 2 mars 2023 © Jacques Witt/SIPA

Au cours de sa tournée, Emmanuel Macron a participé à Libreville, au Gabon, à un sommet sur la préservation des forêts du bassin du fleuve Congo. Pour quelle raison la question environnementale s’invite-t-elle désormais dans les relations franco-africaines ?

Le plus grand puits de carbone du monde est situé dans les forêts du bassin du fleuve Congo, un espace qui relie six pays d’Afrique centrale (Cameroun, Gabon, RDC, République du Congo, Centrafrique, Guinée équatoriale). Premier poumon vert de la planète, il absorbe davantage de CO2 que la forêt amazonienne (l’équivalent de dix années d’émissions mondiales de dioxyde de carbone). La préservation de ces forêts est non seulement vitale pour les peuples qui y vivent (60 millions d’habitants), mais elle est aussi nécessaire pour ne pas accroître les effets du dérèglement climatique à l’échelle mondiale. Or, des changements dévastateurs y sont à l’œuvre : la température annuelle moyenne a augmenté d’1°C en 30 ans, selon la revue Sustainability, les pluies se raréfient, les saisons sèches s’allongent… Ce processus de dégradation s’accélère sous la pression d’une urbanisation galopante, de la déforestation, des incendies et de la pollution des cours d’eau provoqués par l’implantation d’industries extractives, lesquelles sont aussi les principales sources de revenus des États riverains…

A lire aussi: “Tout n’a pas été négatif dans la colonisation” Entretien avec Denis Sassou-Nguesso

L’Afrique est la région du monde la plus exposée au réchauffement climatique. Le bassin du fleuve Congo compte parmi les hot-spot climatiques les plus vulnérables du continent avec le Sahel et le bassin du lac Tchad. Les conséquences du dérèglement climatique de leurs écosystèmes n’ont pas de frontières : les effets sont planétaires. L’Afrique constitue une priorité de la politique de développement française tant les risques climatiques dans cette région du monde relèvent d’un intérêt collectif et nécessitent coopération et assistance.

Pour opérer cette politique, le gouvernement français dispose d’institutions spécialisées dans le financement de la transition énergétique (AFD, Proparco, Fonds Français pour l’Environnement Mondial), dans la coopération technique et scientifique (Expertise France). Ces opérateurs n’ont pas attendu le One Forest Summit de Libreville qui s’est tenu début mars 2023, pour soutenir les administrations locales dans leurs projets d’aménagement de territoire, dans la lutte contre le braconnage, la formation à une gestion durable des ressources… Sur le volet climatique, l’action de la France aux côtés des gouvernements et des sociétés civiles a commencé il y a un peu plus de 30 ans, dans la foulée du Sommet de la Terre (1992). Si cette action est nécessaire, elle est aussi insuffisante et nécessite, pour être efficace, la mobilisation des gouvernements africains. Des changements profonds ne peuvent procéder que de leur volonté de coopérer ensemble, de transformer en profondeur leurs modèles de développement économique et de leur capacité à diversifier leurs sources de revenus. C’est plus qu’une gageure pour des États aussi fragiles, qui ont à gérer avec peu de moyens une croissance démographique qui trouve peu de débouchés sur le marché de travail et des déplacements massifs de populations provoqués par la pauvreté et par l’insécurité. Comment organiser la transition écologique dans des pays qui ne sont pas en paix et dont les économies reposent sur des rentes de matières premières (en large part, des énergies non-renouvelables) dont les processus d’extractions sont polluants et peu ou pas encadrés ?

Une séquence, celle d’une conférence de presse commune entre Emmanuel Macron et son homologue Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo, a été vivement commentée, le président congolais reprochant son « paternalisme » à son alter ego français. L’ère de la « Françafrique » est-elle définitivement révolue, comme l’a affirmé Emmanuel Macron, ou s’agit-il d’un vœu pieux ?

Il y a deux sujets : celui de la survivance ou de la disparition d’un système de prédation et de contrôle, de type néocolonial, qu’instituerait la France sur ses anciennes colonies (la « Françafrique »), et le reproche du président congolais au président français au sujet de l’expression utilisée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian pour qualifier l’élection de Félix Tshisekedi à la présidence de la RDC: « un compromis à l’africaine ».

À propos de la Françafrique : ce terme ne renvoie plus à aucun système. La France n’a aucun monopole économique ou politique sur le continent africain. En moyenne, le commerce avec la France représente 12,5% des échanges des pays de son ancien empire colonial. L’ancien pré-carré français représente environ 10% des échanges de la France en Afrique, qui eux-mêmes correspondent à 5,5% de son commerce extérieur. Dans l’ancien empire colonial, les coups d’État perpétrés par des militaires ne sont plus depuis longtemps signés par des anciens des services français, mais promus par la désinformation du groupe Wagner et appuyés par la Russie.
Ce qui reste de la Françafrique, ce sont des symboles, des grilles de lecture, des postures, des suspicions. Ainsi, lorsque le président Tshisekedi reproche au président Macron le mot de son ancien ministre des Affaires étrangères, il détourne le sujet de fond (sa légitimité démocratique) en employant un discours victimaire et culpabilisateur, retournant ainsi la situation à son avantage pour donner une leçon à un président français perçu comme un donneur de leçons. C’était la première visite du président en RDC, aussi fallait-il s’attendre à ce genre d’échange, lequel ne résume d’ailleurs pas la conférence de presse commune donnée par les deux présidents.

À l’occasion de cet accrochage, le président Macron a tenté de rapporter cette expression à un commentaire de la presse française, soulignant son indépendance, sa liberté de ton et la vertu de la critique journalistique pour une démocratie, sans désavouer son ancien ministre. Mais le propos avait été tenu par un membre du gouvernement, ce que le président congolais n’a pas manqué de rappeler. J’ignore si le président Macron et son équipe avaient anticipé ce moment. Considérant la tournure qu’a pris l’échange, il me semble plutôt que le président français a été pris au dépourvu. La viralité de cet extrait a résonné comme une énième séquence d’humiliation pour le président français, qui est apparu comme insincère, soit l’exact inverse de l’impression qu’il cherchait à produire. Ou peut-être est-ce la pénitence de Canossa qui inspire la nouvelle stratégie du président Macron en Afrique. Auquel cas il aurait atteint son objectif !
Mais je doute que sa répétition serve les intérêts de la France ou contribue à aiguiller utilement les relations franco-africaines.

La fin du franc CFA

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Après la paix: Défis français

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Ne pleure pas, Babeth!

Par la voix de son ministre du Travail, Elisabeth Borne a vite démenti avoir versé des larmes après l’annonce du 49-3. À contre courant de la mode lacrymale très actuelle.


À l’image du pays, les députés français sont ingérables depuis le lancement jupitérien de la réforme des retraites. Jeudi 16 mars, le Premier ministre, Elisabeth Borne, aurait versé quelques larmes à la sortie de l’hémicycle, après un discours annonçant le recours obligé à l’article 49-3 devant une Assemblée nationale déchainée.

Une empathie de courte durée

Ces larmes, inattendues de la part d’une femme à qui l’on reproche son manque d’empathie, l’ont brusquement rendue humaine. Elisabeth Borne, connue pour préparer minutieusement ses dossiers, s’est engagée en « bon petit soldat », perchée sur une falaise de verre [1], assumant d’être le « fusible » de cette réforme. Laisser ses émotions poindre est un outil puissant de communication. Si ses larmes sont dues à la tristesse, cela favorise la réconciliation. Si elles sont dues à de la frustration, elles seraient légitimes.  

A lire aussi, Alix Fortin: Les pleureuses

Mais patatras ! Ce potentiel capital sympathie généré par les larmes d’Elisabeth Borne est aussitôt effacé.

Le ministre du Travail, Olivier Dussopt, donne rapidement à la presse une explication: «Non, la Première ministre ne pleure pas ». Et il rassure : « Mais vous savez, la Première ministre est solide » [2].

Un ministre du Travail assez vieux jeu

C’est donc de cela dont il s’agit ? De « solidité » ? Barack Obama, Theresa May ou même Elizabeth II, qui n’ont pas retenu leurs larmes en public, n’étaient pas solides, alors ? À la décharge du malheureux Olivier Dussopt, il persiste en France une méfiance à l’égard des émotions, depuis le très cartésien Descartes et le siècle des Lumières. Sont depuis cette époque en toutes circonstances privilégiées la raison et la science, la séparation de l’esprit et du corps, la supériorité du raisonnement sur tout le reste… Aujourd’hui, les neurosciences démontrent pourtant que « ressentir des émotions est indispensable à la mise en œuvre de comportements rationnels » [3]. En management, les émotions permettraient la mise en mouvement des collaborateurs, et même à un leader d’embarquer ses équipes et de dénouer les situations inextricables…  

L’entourage d’Elisabeth Borne s’est montré soucieux de ne pas laisser soupçonner une quelconque « faiblesse », dans l’épreuve de force terrible du 49-3. Dommage: l’occasion était pourtant belle pour le leadership d’Elisabeth Borne de s’incarner. C’est presque à pleurer…


[1] Dans le monde de l’entreprise, la falaise de verre consiste à nommer des femmes en dernier recours à des postes dans des situations désespérées.

[2] Interview d’Olivier Dussopt, sur BFMTV le 17 mars 2023

[3] Voir l’ouvrage L’erreur de Descartes, par Antonio R.Damasio, Odile Jacob, 2006.

La position du démissionnaire, témoignage d’un enseignant

Pour ne pas subir le désastre de l’Éducation nationale, Paul Rafin a choisi d’enseigner dans des établissements privés sous contrat. Il y a retrouvé les méthodes qui ont fait leur preuve dans l’instruction publique pour fabriquer des crétins. Il a jeté l’éponge. Témoignage


J’ai été professeur de français au collège et au lycée. Pour ne pas subir l’idéologie gauchiste qui gangrène l’Éducation nationale, j’ai choisi de passer le Cafep, le concours qui permet d’enseigner dans les établissements privés sous contrat. J’ai pu découvrir que le privé est en passe d’égaler le public ! Cela commence dès la formation des professeurs à l’Isfec (Institut supérieur de formation de l’enseignement catholique). La devise des formateurs tient en trois mots : bienveillance, mélange et différenciation.

Bienveillance : il ne faut pas mettre de mauvaises notes, il ne faut pas corriger au stylo rouge, il ne faut pas établir de classements, il ne faut pas faire de l’apprentissage par cœur (trop traumatisant), il ne faut pas punir les élèves qui perturbent la classe (car ils ont sans doute des « problèmes » d’hyperactivité, un trouble magique qui, dans neuf cas sur dix, ne sert qu’à justifier la mauvaise éducation).

À lire aussi : École: exigence zéro, bienveillance infinie

Mélange : il faut mêler les bons élèves aux mauvais. Résultat : les bons sont tirés vers le bas. Le mot merveilleux de l’Éducation nationale, c’est l’« intergénérationnalité ». Il s’agit d’organiser des travaux de groupe entre élèves de différents niveaux. J’ai dû, pour ma part, monter une pièce de théâtre avec des maternelles, des élèves de 4e et des élèves de lycée. Autant vous dire que le résultat n’a pas été triste… Et que de temps perdu ! Il m’a également fallu encadrer, pour un projet de groupe, des filles de 5e et de 3e qui envisageaient d’organiser un « défilé de mode ». Pour mémoire, j’étais professeur de français : j’ignorais alors que pour l’Éducation nationale, le Cafep et le BAFA étaient la même chose.

Différenciation : afin d’égaliser à tout prix – vers le bas, évidemment – les bons et les mauvais élèves, le mot « nul » est proscrit, si vous l’employez, vous êtes immédiatement relégué dans la catégorie des « fascistes ». Il faut établir des évaluations différentes selon le niveau de chaque enfant. Résultat : toute la classe réussit ses interrogations. Dans les établissements où j’ai travaillé, les notes, en sport, étaient carrément remplacées par des codes couleur.

Un système de notation qui se plie à la médiocrité

La première semaine de ma première rentrée dans un bon établissement du centre-ville de Chartres, j’ai fait faire une dictée à ma classe de 4e. Naïf, je me suis mis en tête d’enlever un point par faute et deux points par faute grave. Quelle n’a pas été ma surprise de constater que je ne mettais quasiment que des 0/20 ! J’ai dû changer mon système de notation, car le niveau était si faible qu’il aurait fallu que les neuf dixièmes de la classe retournent en maternelle ! Je me suis retrouvé à mettre des notes supérieures à 15/20, en dictée, à des élèves qui ne savaient pas écrire trois mots sans faire de fautes… (à ce sujet : il ne faut pas employer le mot « faute », c’est trop vertical, il faut préférer le mot « erreur »). J’ai personnellement été traité de « Hitler »(sic) par la formatrice de l’Isfec pour avoir dit : « Si un élève est mauvais en sport parce qu’il a une mauvaise condition physique, c’est normal qu’il ait de mauvaises notes. Il se rattrapera en histoire ou en mathématiques. »

C’est aussi parce que ça fait « trop vertical » qu’il n’y a plus d’estrade dans les salles de classe. Elles ont été systématiquement supprimées par les chefs d’établissement.

Quant aux manuels, ils prouvent une volonté claire d’abaisser le niveau des connaissances. Dans certains d’entre eux, les première et deuxième personnes du pluriel du passé simple ont disparu des tableaux de conjugaison… Et dans tous les manuels, il n’y a plus d’imparfait du subjonctif ! Il est tout simplement interdit de l’enseigner alors qu’il est constamment employé par les plus grands écrivains. Par ailleurs, il est presque impossible de faire lire des alexandrins : les élèves sont incapables de les comprendre. L’Isfec m’a tapé sur les doigts quand j’ai avoué faire étudier Le Cid de Corneille à mes classes de 4e. Tout « bienveillant » soit-il, l’Isfec passe son temps à interdire : de faire du cours magistral, de rendre les notes dans l’ordre pour établir un classement, d’enseigner la grammaire séparément de la littérature, de dicter le cours (en 4e !), de faire des contrôles de connaissance après un apprentissage par cœur…

Lacunes et chahut

Au début de l’année 2021, j’ai été affecté dans un collège à Chinon. Le jour de la prérentrée, le chef d’établissement nous a dit : « Selon moi, le rôle du professeur n’est plus d’apporter des connaissances. Cette école-là est dépassée. Aujourd’hui, les élèves peuvent acquérir du savoir partout sur internet. Le professeur doit se contenter de guider les élèves dans leurs démarches de recherches. » La messe était dite. Le jour même, j’ai reçu mon emploi du temps : tous les matins, de huit heures à neuf heures, je devais animer un « atelier d’éveil »pour « préparer les élèves à la journée ». En clair : jouer avec eux à des jeux de société ou leur montrer des films pour les aider à bien démarrer la journée de travail. Je ne suis pas fermé d’esprit, si le collège avait été excellent, si le niveau avait crevé le plafond, si tout cela avait fonctionné, c’est avec plaisir que je m’y serais soumis. Hélas, force était de constater que tout cela n’était que du temps perdu : non seulement le niveau était incroyablement faible (ce n’est pas exagéré de dire qu’en 3e les élèves savent à peine écrire), mais le reste du temps, les classes étaient si dissipées qu’il était tout simplement impossible de faire cours. Les collègues, eux, étaient résignés : « Allez, dans un an, ils partent au lycée, on ne les reverra plus. »

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Même les professeurs les plus à gauche le constatent : plus rien ne fonctionne ! Je m’entendais particulièrement bien avec mon collègue professeur de philosophie – dont je me rappelle l’avoir entendu parler de CNews comme d’une « chaîne de nazis ». Un jour, je lui ai fait timidement remarquer que le niveau général n’était quand même pas très bon… « Tu rigoles ? Mais c’est la barbarie, tu veux dire ! » me répond-il avant d’ajouter que l’Éducation nationale n’est même plus en chute libre, « elle a déjà coulé, et depuis longtemps ».

Pour moi, c’en était trop : j’ai démissionné. Un midi, j’ai pris ma voiture et je ne suis jamais revenu.

Retraites: En Marche forcée

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Marine Le Pen (RN) et Charles de Courson (LIOT) à l'Assemblée nationale, hier © Jacques Witt/ Jeanne Acco/SIPA

Il lui fallait 287 voix pour être adoptée, la motion de censure n’en aura recueilli que 278. La réforme des retraites est donc passée. Mais, dans une Ve République taillée pour le bipartisme, le pouvoir est aux abois et l’immobilisme menace. Le président Macron s’adressera aux Français, à 13 heures, demain à la télévision. Faut-il se réjouir du fait que plus rien ne nous rassemble dans un pays qui ne nous ressemble plus?


La réforme des retraites a finalement été adoptée au terme d’un processus qui laissera de profondes traces dans la vie politique française. Il a fallu l’emploi de l’article 49-3 de la Constitution puis passer l’épreuve de la motion de censure, étonnamment lancée par le centriste Charles de Courson avec son groupe LIOT (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires), pour que le gouvernement d’Elisabeth Borne puisse entrevoir une porte de sortie parlementaire à ce texte rejeté par une majorité de Français – pour des raisons diverses, sinon antagonistes, nous y reviendrons. Personne n’est toutefois dupe, il ne s’agit que d’un sursis pour la « majorité relative » ou la « minorité la plus puissante », c’est selon.

Neuf petites voix… ou le souffle du boulet de canon

Seules neuf petites voix LR ont donc manqué à l’appel pour obtenir la censure du gouvernement, ce qui aurait constitué une première depuis le 5 octobre 1962, date où les Gaullistes en majorité relative à l’Assemblée nationale avaient dû céder le pas face à une coalition hétéroclite de radicaux, chrétiens démocrates et socialistes, sur la question de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct. Evidemment, les choses étaient bien différentes puisque la rue était en l’espèce rangée à l’avis du chef de l’Etat. Ce qui est plus amusant à noter, avec le recul, est que la situation que nous traversons présentement n’est au fond que le stade terminal d’une Vème République finissante, dont les caractéristiques « semi-présidentielles » en font bien plus une démocrature qu’une démocratie moderne correspondant aux standards ayant cours dans la grande majorité des autres pays occidentaux.

Le débat ne porte donc pas strictement sur la « retraite à 64 ans », mais bien plus largement sur le fonctionnement même de nos institutions à l’aune d’un paysage politique fragmenté où plus rien ne parait être en mesure de rassembler une majorité de Français. Allons plus loin : sur le pacte social issu de l’après-guerre, puisque le régime de retraite par répartition en est aussi l’héritage. Les neuf voix supplémentaires nécessaires au vote de la motion de censure d’Elisabeth Borne ne trompent personne. Elles ne sont que la corde soutenant le pendu, l’affaire étant déjà tranchée. Réunir contre soi de falots parlementaires LR et centristes unissant leurs forces à l’extrême gauche de la Nupes et au Rassemblement national démontre bien que la colère populaire excède ses milieux habituels, que la « coupe est pleine ».

Le 49-3 n’est pas antidémocratique

C’est d’ailleurs sur cette colère qu’insista Charles de Courson dans son discours : « L’Assemblée nationale n’aura jamais voté sur ce projet de loi qui cristallise les inquiétudes et la colère de nos concitoyens. Je veux insister sur la gravité de cet instant. (…) Vous avez échoué à rassembler, à convaincre. Vous avez cédé à la facilité : éviter la sanction du vote. Rien ne vous obligeait au 49-3. Nous voulions voter, même les groupes de la majorité. » Se rejouait dans ce discours l’éternel débat opposant la légalité à la légitimité. Si la rue et les sondages ne gouvernent pas, il est très imprudent de ne pas les entendre quand tous les ingrédients d’une explosion de colère sont réunis… surtout en France.

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En décembre 2016, Manuel Valls déclarait à propos de l’article 49-3 « en connaitre parfaitement les effets pervers ». Il ajoutait ensuite que dans la société de participation dans laquelle nous vivons, « son utilisation est devenue dépassée et apparaît comme brutale ». Prévu par la Constitution, l’usage du troisième alinéa de son 49ème article offre au Premier ministre la possibilité d’engager « la responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée nationale sur le vote d’un projet de loi de finances ou de financement de la sécurité sociale ». Le projet est considéré comme adopté si une motion de censure n’est pas dûment votée en suivant. Dont acte. De nombreux chefs de gouvernement y ont eu recours avant Elisabeth Borne, mais la procédure cristallise depuis quelques années l’opposition populaire qui y voit une manœuvre « anti-démocratique ». Ce n’est en réalité pas le cas. Du moins, ce ne le serait pas dans un pays moins troublé où les représentations politiques sont si antagonistes et les institutions si autistes que les Français ont pris l’habitude de prendre la rue d’assaut à la moindre contrariété. Le « 49-3 » est vu comme un affront parce que les institutions figent tout. La France est un pays politiquement ultraconservateur, où chaque camp reste arcbouté sur ses positions et le rôle qu’il s’assigne. Les syndicats refusent tout. L’exécutif ordonne. Les oppositions au parlement font de l’obstruction. Et il faut bien dire que l’on a longtemps imposé aux Français des politiques qu’ils ne voulaient pas, pour lesquelles ils n’ont même pas eu le loisir de s’exprimer : fiscalité record, immigration record, administration corsetée et étouffante, comités Théodule en pagaille, etc.

La démocratie représentative en crise

Cette absence totale de pédagogie politique et de discours de vérité, tout simplement de bon sens et d’objectivité, a provoqué un divorce entre les Français et leur classe politique. À telle enseigne, du reste, qu’ils en viennent même à haïr le principe de la démocratie représentative, qui, s’il était un jeu de hasard serait pour eux un « Pile, tu perds. Face, je gagne ». C’est déjà ce problème majeur qui fut à l’origine de l’impressionnante mobilisation des gilets jaunes. Et si d’aventure demain les manifestations réunissaient plus de monde, la situation serait peut-être plus périlleuse encore qu’elle ne l’était au plus fort de la contestation de 2018.

La raison première est qu’il n’y a pas que la rue face à Emmanuel Macron. Tout d’abord, il doit composer avec une majorité extrêmement affaiblie qui aura le plus grand mal à gouverner lors de la suite de son quinquennat, s’il arrive jusque-là. Ensuite, il fait face à l’ensemble du monde syndical, à deux blocs de rupture d’envergure à l’Assemblée nationale, ainsi qu’à une partie du ventre mou de la vie politique française qui pense probablement tenir sa seule et unique planche de salut. Il faudra donc des trésors d’inventivité pour éviter à Emmanuel Macron de devenir un président fantoche – ou plus du tout un président – lors des mois et des années à venir.

« Je suis déterminée à continuer à porter les transformations nécessaires à notre pays avec mes ministres et à consacrer toute mon énergie à répondre aux attentes de nos concitoyens », a d’ailleurs dit Elisabeth Borne dans une intervention aussi symptomatique des errements de la macronie que tenant de la méthode Coué. Paradoxalement, ce que n’ont pas compris nombre des oppositions, singulièrement à l’extrême gauche, tient dans le fait qu’Elisabeth Borne tente par tous les moyens de conserver ce qui finira un jour par être défait : la social-démocratie dont ils profitent au quotidien. Ce régime redistributif arrive en fin de course parce qu’on a usé et abusé de lui : nous vivons sur la bête, ou plutôt sur la dette. Il n’y a plus grand-chose à tondre et l’argument des 150 milliards de déficit est une réalité concrète.

Le problème de la natalité française reste entier

Emmanuel Macron y a lui-même largement contribué, achetant la paix sociale avec le « quoi qu’il en coûte », distribuant aides directes et chèques cadeaux, mettant en place un bouclier énergétique. Autant de mesures qui ne sont que des pansements sur une jambe de bois, la difficulté majeure de l’économie française étant désormais la création de richesses. Nous ne produisons plus de richesses. C’est l’élément central de cette crise qui commanderait de refonder entièrement notre pacte générationnel et notre vision de la France : plus libre, moins fiscalisée, centrée autour du développement économique des Français, moins généreuse avec l’autre et plus soucieuse de ce qui est nôtre.

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Car, le financement des retraites ne sera jamais solutionné, ni la question de la natalité dans un pays où le capital économique en immobilier est détenu par les plus âgés qui vivent de plus en plus longtemps, provoquant des successions tardives, où les séparations et divorces sont la norme, où le CDI est une incongruité et la mobilité géographique comme professionnelle des impondérables, où la peur du lendemain est si grande que fonder une famille nombreuse en devient angoissant. Des considérations qui passent à mille lieux au-dessus de la tête des protestataires qui demandent plus de ces mesures qui ont conduit à nous conduire là où nous en sommes, c’est-à-dire de plus en plus déclassés dans la compétition que se livrent les nations dans la mondialisation. Si le régime a encore une forme de résilience – par sa passivité -, il est déjà tombé. L’essayiste Philippe Fabry annonce un évènement qui a déjà eu lieu, au terme d’un lent processus de pourrissement.

Mais la suite pourrait être pire. En effet, comme le soulignent à juste titre les observateurs, il n’y a pas de majorité politique qui se dégage dans un cadre dénué de bipartisme, pourtant consubstantiel à la Vème République. Nous allons donc continuer à reculer pour mieux sauter dans le vide sur absolument tous les sujets, la rue ayant compris depuis longtemps qu’elle peut tout faire échouer. Faut-il se réjouir du fait que plus rien ne nous rassemble dans un pays qui ne nous ressemble plus ? Il est permis d’en douter.

La chute de l'empire européen

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Le non du peuple

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Jean Dujardin incarnant Sylvain Tesson: quelle déception!

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©Thomas Goisque/Radar Film
©Thomas Goisque/Radar Film

Jean Dujardin est à l’affiche demain de « Sur les chemins noirs », de Denis Imbert, une adaptation libre du livre de Sylvain Tesson, racontant son accident et sa reconstruction


Pas à la hauteur de l’autobiographie de Sylvain Tesson

On connaît les récits de randonnées hexagonales de Sylvain Tesson quand il ne part pas à l’autre bout du monde pour tenter de débusquer la panthère des neiges. Les « chemins noirs » dont il était question dans son livre ont inspiré un film à Denis Imbert, avec Jean Dujardin dans le rôle de l’écrivain. C’était pour Tesson une entreprise de rétablissement après une chute qui avait failli le paralyser. On retrouve ce versant « dramatique » dans le film et ce n’est pas son meilleur atout.

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On lui préfère nettement les moments où Tesson/Dujardin traverse des paysages à couper le souffle. Tout devient alors de toute beauté et on se surprend même à avoir envie de prendre la route pour tenter de retrouver ces contrées exotiques qui sont pourtant à nos portes. Dommage a contrario que le film atténue nettement le caractère de vieux réac grognon qu’affectionne Tesson : si Dujardin traverse bien à un moment donné un champ d’éoliennes, son regard est loin de porter une critique radicale de ces moulins modernistes disgracieux et assourdissants. Un film comme un dépliant touristique des beautés naturelles françaises ? Après tout, c’est déjà ça.


La métamorphose d’Ovidie

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L'ancienne actrice porno Ovidie © Charlotte Krebs

Le 16 mars, Ovidie était reçue sur France Inter pour parler de sa vie et de son dernier livre, La chair est triste hélas. Une révélation pour notre chroniqueur.


La radio publique, France 2 et Arte se l’arrachent. Le Sénat l’a invitée. L’université l’embauche. Les Inrocks l’encensent. Ovidie est une ex-actrice porno qui est maintenant câlinée par toute l’intelligentsia médiatico-féministe. Avant d’évoquer l’émission de Sonia Devillers sur France Inter, revenons un peu sur la vie et la carrière d’Ovidie, cette brillante théoricienne du sexe devenue la coqueluche des milieux médiatiques et culturels.

Oh, la grève du sexe ne s’est pas fait du jour au lendemain. Avant, la syndicaliste sexuelle avait organisé, « en guise de protoexpérimentation », une « grève de la pipe »

Née en 1980, Ovidie découvre l’extrême gauche et les sites porno à 16 ans. Immédiatement séduite par la puissance didactique des écrits de Trotsky et celle, empirique, de la production pornographique de Marc Dorcel, elle quitte le trop simple féminisme beauvoirien pour se lancer dans le féminisme pro-sexe, lequel élève la Grande roue viennoise, la galipette auvergnate et la brouette de Zanzibar au rang d’outils politiques et de dispositifs d’émancipation sexuelle et sociale. Ovidie milite alors pour les droits des « travailleurs du sexe » et fait siennes les réflexions d’une autre éminente penseuse, Virginie Despentes, qui considère que le féminisme pornographique est le seul moyen de résoudre ce qui semble être l’insurmontable problème du patriarcat. À 19 ans, désireuse de trancher ce nœud gordien et de mettre en branle la machine capable de détruire ce système oppressif, Ovidie offre son corps à la science et au féminisme révolutionnaires en devenant actrice porno.

John B. Root raille la BHL du porno

Le journal Libération qui, comme chacun sait, a toujours su être à la pointe des grands progrès de l’humanité en termes de sexualité, publie le 8 janvier 2002 un article sur cette « tête pensante du porno français » – Ovidie a un Deug de philosophie – qui se passionne « pour le piercing et les présocratiques ». Cette intello du X, écrit le journal, ne se laisse pas facilement dompter : « Je ne crois ni en l’âme, ni aux idées, ni en Dieu ». C’est une rebelle. Ses démêlés avec des réalisateurs de films pornographiques le prouvent. Après avoir tourné dans plusieurs dizaines de films X durant lesquels, à l’instar de Kant, Ovidie s’interroge sur ce qu’elle peut savoir et sur ce qu’elle doit faire, celle-ci impose aux réalisateurs une décision irrévocable : finies les éjaculations faciales – ce qui lui vaut les remarques acerbes du réalisateur John B. Root : « Elle aime sincèrement le sexe mais elle se prend un peu trop pour la BHL du porno. »

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Après quelques années d’apprentissage féministe sur les plateaux porno en tant qu’actrice, Ovidie décide de passer à la vitesse supérieure et devient réalisatrice de films… porno. Entre deux films, elle complète sa formation féministe en épluchant l’œuvre de la philosophe Manon Garcia [1] et de quelques autres penseuses du même acabit. En 2020, à 40 ans, forte de son expérience et de quelques relations, elle soutient et valide une thèse de doctorat en sciences humaines intitulée Se raconter sans se trahir : l’autonarration à l’écrit et à l’écran, devant un jury dans lequel siègent la féministe Geneviève Fraisse et la spécialiste « des représentations de genre » dans le cinéma et les séries télévisées, Iris Brey [2]. Chargée de cours à l’université de Limoges, Ovidie est régulièrement conviée dans les médias. France Culture l’invite ainsi à « déconstruire les codes amoureux » grâce à une série documentaire dans laquelle la docteure universitaire se frotte les neurones jusqu’à l’usure : « Ne serait-il pas vain de prétendre construire un amour égalitaire alors que nous vivons dans une société qui crée de l’inégalité ? » Arte diffuse sa série intitulée Libres !, un « manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels » et pour « lutter contre les injonctions sexuelles ». Il y est question, entre autres, de la « charge mentale des femmes » et de la sodomie devenue le « nouveau ciment du couple hétéro ». On voit par-là que notre experte sexuelle ne recule devant aucun concept révolutionnaire dès lors qu’il s’agit de renverser la table et de tordre le cou aux idées reçues sur la sexualité hétéronormée.

Un essai qui a passionné Sonia Devillers

Comme il arrive parfois aux esprits les plus brillants, Ovidie a vécu dernièrement une sorte de révolution copernicienne. Une métamorphose s’est opérée en elle. Après le féminisme pro-sexe, place au féminisme sans-sexe. Elle s’en explique dans un ouvrage intitulé La chair est triste hélas et édité chez Julliard dans une nouvelle collection dirigée par… Vanessa Springora. Selon Sonia Devillers, qui recevait notre penseuse sur France Inter le jeudi 16 mars, ce « petit traité sur les effets de la mal-baise » est passionnant. Ovidie y relate sa décision de « sortir de l’hétérosexualité et de l’injonction de séduire l’autre ». À cet effet, elle fait la « grève du sexe » depuis quatre ans. Oh, cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Avant cette grève dite totale, la syndicaliste sexuelle avait organisé, « en guise de protoexpérimentation », une « grève de la pipe », écrit-elle. Cette idée, qu’elle qualifie de « lumineuse », lui est venue alors qu’elle discutait avec une amie, comme elle philosophe à ses heures, lui ayant « confié refuser de sucer ses amants tant qu’elle n’avait pas joui ». Un esprit affûté tire toujours profit d’une conversation a priori anodine – celle-ci a permis à Ovidie de se souvenir douloureusement que ces derniers temps elle s’était « surprise à sucer en ne pensant à rien ». De là naîtront de puissantes réflexions qui conduiront à la remise en cause d’une société hétéronormative et patriarcale refusant aux femmes une sexualité égalitaire, une jouissance participative et la possibilité de penser à quelque chose pendant la fellation.

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Mais qu’est-ce qui a conduit cette éminente chercheuse à cesser toute relation sexuelle avec des hétéros ? interroge fort à propos Sonia Devillers tout en précisant que cette grève du sexe n’est ni à proprement parler une abstinence – il arrive à Ovidie de faire l’amour avec des femmes – ni un « repli réactionnaire ». D’abord, répond Ovidie, la pénétration. La pénétration, gémit-elle, ça fait mal : « ça fait mal avant, ne serait-ce que s’épiler ; ça fait mal pendant, enfin pas tout le temps mais souvent ; et ça fait mal après. » Douleurs vaginales, anales, buccales, mycoses, cystites, la liste est longue des traumatismes vécus par cette ex-actrice et réalisatrice porno qui confesse que 25 ans d’hétérosexualité lui ont « fait plus de mal que quelques tournages de films pornographiques ». Ensuite, cette dissidente affirme ne plus vouloir être le jouet des « injonctions » hétéronormatives imposant de se maquiller, s’épiler, se coiffer ou acheter de la lingerie fine.

Enfin, Ovidie dit en avoir eu assez de « tous ces mecs de gauche qui baisent comme des mecs de droite » – c’est-à-dire, explique-t-elle à une Sonia Devillers éblouie par cette audacieuse analogie, de tous ces hommes se disant de gauche et dissertant à longueur de temps sur la justice sociale et l’égalité mais qui, « arrivés dans votre lit », vous font l’amour sans même vous demander si vous éprouvez du plaisir – ce qui est, comme chacun sait, le trait distinctif des amants de droite. Le dégoût, dit-elle, l’a peu à peu envahie. Puis cela a été « comme un épuisement psychique, un burn-out, une impossibilité de faire un pas de plus, de rouler un kilomètre supplémentaire sur cette longue route de la perte de sens », écrit-elle dans le prologue de son livre. C’est puissant. La revue de philosophie télévisuelle Télérama ne s’y trompe d’ailleurs pas et est emballée par le livre « coup de poing » d’Ovidie. De son côté, Le Parisien y voit une « confession de toute beauté » en même temps qu’une « coulée de lave et d’encre dans la tronche ». Sur France Inter, la penseuse empiriste confie : « Je suis juste mal baisée et j’en ai ras le bol d’être réduite à ma corporéité, à une simple fonction de désirabilité. » Elle envisage de « reprendre en main [son] propre rapport au désir et à la séduction ». Elle pense n’avoir pas tout dit sur ce sujet. Voilà qui nous promet de bien belles émissions sur France Culture, Arte ou France Télévisions [3]. Pour notre plus grand bonheur, nous n’avons vraisemblablement pas fini d’entendre parler d’Ovidie.

La chair est triste hélas

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[1] J’ai consacré à cette « philosophe » un article paru le 13 octobre 2021 dans ces colonnes.

[2] J’ai consacré à cette « spécialiste du cinéma » un article paru le 19 mars 2020 dans ces colonnes.

[3] Depuis le 15 mars, france.tv met à la disposition des téléspectateurs un film d’Ovidie intitulé “D’autres chats à fouetter”, visible jusqu’au 24 novembre sur la plateforme de la télé publique. Le pitch : « Lors d’un carnaval de lycée, Paula, professeure d’anglais respectée à la ville, se retrouve à incarner une super-héroïne connue, Catwoman. Elle revêt alors un costume qui lui permet d’exercer son super pouvoir à elle : la domination. » Ça donne envie, non ?

Entre propagande et chienlit: l’école est finie !

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"Le peuple qui a les meilleures écoles est le premier peuple." Photo de classe d'une école élémentaire de Buigny-lès-Gamaches (Somme), 1906 © Archives Charmet/Bridgeman

En cessant d’être le lieu de la transmission des savoirs, l’école a ouvert la porte à toutes les propagandes. Privés de construction culturelle et intellectuelle, les élèves y sont plus que jamais « déconstruits ».


Il en est de la décomposition de l’école comme de certains faits divers, sitôt oubliés que rendus publics : baisse du niveau scolaire, appauvrissement de la langue française, faillite de l’autorité, violence et anarchie… Tout a déjà été dit et redit sans qu’aucune reprise en main sérieuse s’en soit suivie. Après avoir été le fleuron de la République, fière d’elle-même et de ses acquis, l’école est devenue le témoin de ses fractures et le laboratoire de son effondrement futur. On annonce certes périodiquement vouloir en revenir aux « fondamentaux » – parler correctement sa langue, savoir lire, compter –, mais comment revenir aux sources de tous les savoirs quand ce sont les conditions mêmes de la vie en commun qui sont aujourd’hui mises à mal, sur le lieu même où les enfants sont censés en faire l’apprentissage ? Et ce n’est pas parce que certaines écoles semblent pour l’heure à l’abri de ce désastre qu’il faut détourner les yeux de toutes les autres où, sur fond d’inculture et d’insécurité grandissantes, la propagande prospère dans un climat délétère ; islamisme radical et wokisme se partageant d’ores et déjà la meilleure part du gâteau.

À qui la faute ?

Certainement pas aux pédagogies alternatives qui proposent depuis plus d’un siècle d’autres modèles éducatifs (Maria Montessori, Rudolf Steiner), en vue d’un autre type de société (Ivan Illich). On peut ne pas adhérer à ces projets, mais du moins sont-ils cohérents. On s’est par contre ingénié depuis quelques décennies à « ouvrir » à tout prix l’école laïque et républicaine sur le monde, et l’intention était louable dès lors que l’acquisition des savoirs continuait intra-muros. Mais quand le monde extérieur n’est plus que bruit et fureur, et que l’ouverture relève d’une idéologie qui se vante de transgresser toutes les limites, la brèche est ouverte par où les « faits de société » vont pouvoir prendre la place des enseignements fondamentaux. En matière de connaissances, l’école est par ailleurs de plus en plus concurrencée par des sources d’information multiples que les enfants sont invités à consulter ; cet apport extérieur étant même si important qu’il oblige à redéfinir la tâche de l’enseignant : est-il délivré d’une fonction finalement subalterne, et de ce fait plus disponible pour se consacrer à la formation des esprits ? Encore faudrait-il que les jeunes esprits soient eux aussi disponibles et pas dispersés mentalement comme ils le sont aujourd’hui ! Alors transmettre quoi, et à qui ?

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L’école « à l’ancienne » ne transmettait pas seulement des connaissances, mais aussi, à travers elles, des manières d’être et un état d’esprit permettant à chacun(e) de se situer dans la société de son temps, et d’y évoluer en fonction de son caractère, de sa vocation et de ses talents. Transmettre, lorsqu’on était enseignant, n’était donc pas seulement informer, communiquer ce qu’on avait soi-même appris. C’était aussi se porter garant, témoigner, par sa personne et son attitude mêmes, d’une continuité culturelle et parfois spirituelle capable d’intégrer les différences de tous ordres sans avoir à renier son identité. Il n’est qu’à relire George Steiner pour comprendre quels rapports étroits unissaient en ce sens transmission et culture (1) ; et l’école eut longtemps pour mission de libérer les esprits des pesanteurs ancestrales, mais aussi des préjugés nouveaux derrière lesquels on s’abrite pour mieux se dire progressiste et moderne. Or, partout où la transmission faillit à sa mission, c’est la propagande qui gagne du terrain.

L’instruction publique joue rôle des parents

En effet, la propagande n’est plus l’arme idéologique des seuls systèmes totalitaires qui en font un usage massif et coercitif. Elle est depuis peu devenue le poison des démocraties, qui s’insinue dans les divers réseaux à travers lesquels circulent des milliers d’informations pour la plupart difficilement vérifiables. La propagande est désormais partout où des informations approximatives et des jugements à l’emporte-pièce se propagent (du latin propagare, « répandre ») à une vitesse qui les rend d’autant plus dangereux qu’ils sont porteurs d’une charge émotionnelle dont on reconnaît implicitement, en la disant « virale », le caractère infectieux, contagieux. L’école était jusqu’alors épargnée par ce fléau, mais elle ne l’est plus ; et ce sont même les questions de société les plus chargées d’émotivité – homophobie, racisme, théorie du genre, etc. – qui sont maintenant proposées à la réflexion des enfants et adolescents, alors même que la plupart d’entre eux en sont encore à s’interroger sur leur propre identité. Une invitation à se déconstruire avant même de s’être construit ! L’implication de plus en plus insistante des parents d’élèves dans l’école tend de son côté à faire oublier que le traitement de ces questions revenait de plein droit il y a quelques années encore à l’éducation parentale, et pas à l’instruction publique.

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À qui par ailleurs transmettre un héritage dont on se sent fier lorsque celles et ceux à qui l’on s’adresse font clairement savoir qu’ils appartiennent à un autre monde et ne se sentent pas du tout concernés par les questions de société qu’on leur pose ? C’est quotidiennement que La Journée de la jupe (2) est rejouée à guichets fermés dans certains quartiers ; quotidiennement aussi que des écoliers subissent, dans l’enceinte scolaire censée les protéger, harcèlement moral et violences physiques, tandis que des enseignants, épuisés ou écœurés, démissionnent ou se suicident, quand ce ne sont pas les fous de Dieu qui s’en chargent pour eux. Avoir laissé cette situation explosive s’installer dans la durée est un crime resté à ce jour impuni, qui n’aurait pu être commis sans la participation plus ou moins active de responsables politiques et d’acteurs sociaux spéculant, à des fins idéologiques ou carriéristes, sur les effets cumulés de l’illettrisme et de l’amnésie.

1 : Cf. Françoise Bonardel, « La vocation du clerc », Causeur n° 77, mars 2020.

2 : Film de Jean-Paul Lilienfeld (2009) avec Isabelle Adjani dans le rôle principal.

De grandes espérances, un film politique excitant

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© Sésame Films

On sait gré au cinéma français de sortir de temps à autre de la quadrature du couple en chambre pour aborder d’autres rivages, plus périlleux et donc plus excitants. Le film politique par exemple.


Quelle justesse!

Tout commence en Corse. Chez d’impeccables vacanciers qui louent une superbe villa sur la mer. On s’y prélasse au bord de la piscine. Et le soir, au dîner, on boit des cocktails en évoquant l’avenir de la France. On se dit alors que décidément un certain cinéma français reste manifestement fasciné par l’étalage du luxe, comme dans le dernier film de Nicolas Bedos. L’ennui risque d’être au rendez-vous parce qu’au bout d’un moment la prétendue dolce vita devient répétitive. Mais Sylvain Desclous, qui nous avait l’an passé régalé avec un documentaire très politique intitulé Campagne de France, revient ici avec une fiction qui entend bien briser le carcan de la chronique estivale. Placé d’entrée de jeu au centre du portrait de famille, l’insupportable petit couple de futurs énarques-conseillers ministériels rencontre, au détour d’une innocente promenade automobile, l’occasion d’éprouver sa capacité à encaisser le réel et la responsabilité individuelle qui va avec. On se gardera cependant de dévoiler ici la très habile situation scénaristique qui se joue alors : parler d’un film n’équivaut pas à dévoiler à son potentiel spectateur les ressorts dramatiques qui en font la valeur. Desclous s’est manifestement décarcassé avec son coscénariste pour inventer une admirable machine narrative. Chacun pourra s’en rendre compte en allant dans une salle obscure.

Amoralisme de bon aloi

Reste l’envie d’abandonner le récit pour dire le prix d’un film qui détonne dans le paysage. D’abord, parce qu’il fait preuve d’un amoralisme de bon aloi. Où l’on apprendra que, même un père jugé de haut par sa fille happée par l’ascenseur social des études supérieures peut s’en déclarer solidaire au point de s’en rendre complice. C’est exactement ce que faisait en son temps Philippe Noiret alias Michel Descombes dans L’Horloger de Saint-Paul de Bertrand Tavernier. Il souffle alors comme un air, sinon de bon sens, du moins une forme de contestation à l’injonction de transparence totale. Qu’un père « sauve » sa famille en enjambant la loi devient presque un exploit. Et que la fille en question soit jouée et déjouée par l’étoile montante du cinéma français, Rebecca Marder, est un autre motif d’intense satisfaction. Délaissant les rôles niaiseux, l’actrice campe une personnalité rugueuse à souhait et dont les convictions s’accompagnent d’un arrivisme à toute épreuve. Face à elle, Benjamin Lavernhe, de la Comédie-Française, prouve avec éclat qu’il est capable de tout jouer avec une indéniable classe, y compris la lâcheté et la veulerie. D’ailleurs, toute la distribution du film mériterait amplement d’être citée, Emmanuelle Bercot en tête, plus que parfaite dans ses habits de députée d’opposition capable de retourner sa veste pour un ministère.

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Ce qui plombe en général le film politique, c’est l’invraisemblance des situations et des personnages. On oscille trop souvent entre la farce de droite et la légende dorée de gauche. Desclous marche, lui, dans les pas de Pierre Schoeller (L’Exercice de l’État) et Nicolas Pariser (Alice et le Maire), et c’est heureux. Tout sonne juste dans son portrait de ce petit milieu politique où l’Énarchie constitue un État dans l’État. Les deux spécimens du film impressionnent par leur réalisme, tandis que la description des mœurs politiques nous entraîne du côté de Balzac. La « ténébreuse affaire » qui nous est ici racontée mélange allègrement le fait divers et le fait politique, la morale et la nécessité, les vices privés et la vertu publique (à moins que ce ne soit l’inverse).

Si De grandes espérances tient à ce point ses promesses artistiques (et non électorales…), c’est tout simplement qu’il résiste jusqu’au bout à la tentation facile de la caricature ou de la dérision. Ce qu’il dit de l’état de l’État relève d’une analyse complexe qui laisse largement la place aux destinées individuelles. On a assurément la haute fonction publique et la classe politique qu’on mérite : c’est cette lucidité bienfaisante qui conduit le cinéaste Desclous à nous montrer le réel par le biais de la fiction. Entreprise aussi nécessaire que réjouissante.

Motion de censure: les Républicains sont-ils morts?

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Eric Ciotti, président du parti Les Républicains, à Paris, le 27 février 2023 © Isa Harsin/SIPA

Mais pourquoi les Républicains n’ont ils pas voté la motion de censure? Le parti pourrait vite opérer une purge. Quant à la macronie, elle, elle finit toujours par s’en sortir…


Ainsi les députés LR ont refusé l’unité, la seule cohérence qui aurait valu: voter ensemble la motion de censure pour sanctionner le déficit démocratique de ce pouvoir sauvé de justesse, mais sans justice, à neuf voix près. Dix-neuf de ceux-ci, cependant, ne se sont pas pliés à l’injonction précipitée d’Eric Ciotti et ont su sortir leur parti d’un simulacre d’opposition. Que la Première ministre saisisse directement le Conseil constitutionnel pour un examen du texte est un piètre moyen pour donner le change. Cela ne change rien au « coup » d’avant. Le 21, je ne sais ce que LR décidera, mais il est clair qu’on ne pourra plus se contenter d’une ligne équivoque. Quel que soit le choix, il devra être sans ambiguïté. On se résout à rejoindre le macronisme fragilisé, ou alors une minorité courageuse et agissante sauvera cette droite, parce qu’elle mérite de l’être en ayant d’abord pour principe de respecter ce que lui demandent ses adhérents et militants.

À lire aussi, du même auteur: Motions de censure: franchement, de quoi ont-ils L’R ?

Ce qui aura pour conséquence de ne plus se soucier de « tous les chapeaux à plumes » qui, depuis le désastre de Valérie Pécresse, le score des élections législatives et la réélection d’Emmanuel Macron, ont continué à tenir le haut du pavé. On n’a plus besoin des importants: ils font de la politique quand on veut de la France et de l’avenir. Plus de « tout de suite » et plus du tout de « en même temps » ! Honoré de Balzac a écrit : « Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, puis l’histoire secrète où sont les véritables causes des événements ». La première, on la connaît à peu près. La seconde, comme j’aimerais qu’on ne soit pas obligé d’attendre des années la levée de tant de chapes de plomb et de silence, pour qu’elle nous soit révélée.

À lire aussi, Emmanuelle Ménard : Ma vie à l’Assemblée

Nicolas Sarkozy, Eric Ciotti, Laurent Wauquiez, Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron, Alexis Kohler, Elisabeth Borne, Edouard Philippe, Marine Le Pen, Bruno Le Maire, Eric Zemmour, Eric Dupond-Moretti, Gérald Darmanin, toutes ces personnalités d’hier, d’aujourd’hui et peut-être de demain, que de choses elles auraient à nous dire, que de marchés elles ont dû conclure, que de fausses oppositions et de vraies connivences elles ont dû manifester ! Que de luttes souterraines nous sont occultées et comme nous ne savons au fond presque rien, derrière les façades politiques, gouvernementale et présidentielle !

On se bat, on s’empoigne, on déteste, on soutient, au nom des lumières qu’on s’imagine posséder alors qu’on est dans le noir. C’est sans doute dans ce genre de gouffre que les aurores se plaisent à surgir. Une autre comédie humaine à créer. Balzac, reviens !

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Révolte et révolution, hier et aujourd’hui

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Des manifestants perturbent la circulation des trains pour protester contre la réforme des retraites, Bordeaux, 17 mars 2023 © UGO AMEZ/SIPA

La révolte et la révolution sont devenues, plus que jamais, les mots d’ordre de notre modernité – en politique, en art, en économie: ce désir passionné de tout renverser, toujours plus et toujours plus vite, est aussi le signe d’une société qui s’éloigne chaque jour un peu plus des valeurs traditionnelles, celles de la contemplation, du collectif et de la spiritualité.


« Tout ce que je vois, écrivait Voltaire dans une lettre datée du 2 avril 1764 et adressée au marquis de Chauvelin, jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s’est tellement répandue de proche en proche, qu’on éclatera à la première occasion ; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux ; ils verront de belles choses. »

Tout est admirable dans cette prédiction : et l’événement – la Révolution, celle avec une majuscule –, et sa date – qu’il eût pu espérer suffisamment proche pour voir le grand acte s’accomplir, mais qu’il eut le courage de reculer assez pour tomber dans le juste. Quant aux « belles choses », on les mettra sur le compte de l’optimisme voltairien, fermant les yeux sur cette guillotine qu’il fallut sans cesse déplacer d’une place à l’autre, parce qu’elle indisposait les commerçants, et gonflait la terre de sang.

Si Voltaire a pu prédire cette Révolution, c’est parce qu’il a su admirablement la définir comme une inexorabilité. Quand il en sort, le mot de révolution est employé à tort et à travers : chacun, dans son domaine, le veut s’approprier pour tout, et tout le temps. Revenons donc aux bases : une révolution, c’est ce qui « sort de la nécessité », pour reprendre le mot de Victor Hugo dans Les Misérables (chapitre « Lézardes sous la fondation »). Qui sort de la nécessité, et qui, bien sûr, touche à l’ordre politique – au sens le plus général, et le plus noble, que l’on puisse donner à ce terme. Le poète ajoutait, au même chapitre, cette belle formule qui est aussi une belle synthèse : « Une révolution est un retour du factice au réel. Elle est parce qu’il faut qu’elle soit. »

A lire aussi, du même auteur: La position du démissionnaire

Ceci pris en compte, il nous est nettement moins difficile que Voltaire, en ce premier jour du printemps de l’année 2023, de prédire sinon une révolution, du moins de sacrées révoltes pour les temps à venir. Car outre le fait que depuis trop longtemps déjà, une partie du réel échappe aux gouvernants (l’on se souvient de M. Macron comparant la Seine-Saint-Denis à la Californie, entre deux grossièretés familièrement adressées à ceux qui ne sont rien), les « actions » des jours prochains contre la réforme des retraites, portées par des partis qui en rêvent, d’une énième révolution, promettent d’ores et déjà de devenir des étincelles de feux nourris que l’on aurait bien tort de dédaigner. Sans compter que l’histoire moderne et contemporaine nous enseigne que nos institutions toucheront bientôt à leur point de rupture. Que l’on en juge : en France, si l’on met entre parenthèses les guerres de quatorze et de quarante, les révolutions, depuis deux siècles, se succèdent comme des grains de chapelet – 1789, 1830, 1848, 1871, 1968. Notre Révolution, certes, eut cent ans de retard sur celle de l’Angleterre, le pays de la liberté ; et pourtant, n’en déplaise au président de la République, le sang gaulois réfractaire n’est pas le seul qui coule dans nos veines – ce serait oublier trop vite l’origine, et le sens même, du beau mot de France. Enfin, si tout cela n’était pas encore suffisant pour nous prendre pour Voltaire, nous rappellerons, à bon entendeur, que la Cinquième deviendra, dans cinq petites années, le régime le plus long que notre pays aura connu depuis la chute de la monarchie…

Justice dépassée, éducation décadente, insécurité bondissante, déclassement généralisé, condition du travail devenue de plus en plus insoutenable à cause des effets conjugués, et parfois contradictoires, de l’industrialisation, de la tertiarisation et de la mécanisation des tâches, et d’un irrespect grandissant : l’état lamentable du pays, en ces jours mauvais, ne justifierait-il point une révolte nécessaire – qui deviendrait donc une révolution ? Peut-être. Mais cessons donc de la prédire, cela n’a plus guère d’intérêt, ni de valeur en soi : car à force de confondre révolte et révolution (et nous renvoyons là encore le lecteur aux pages précitées des Misérables), l’on finit par apercevoir les révolutions partout, puisqu’il y a toujours des révoltes. La révolte, la révolution, sont devenues, plus que jamais, les mots d’ordre de notre modernité – en politique, en art, en économie – : ce désir passionné de tout renverser, toujours plus, et toujours plus vite, est aussi le signe des temps – temps d’une société qui s’éloigne chaque jour un peu plus des valeurs traditionnelles, celles de la contemplation, du collectif et de la spiritualité.

A lire aussi: Éric Zemmour: «Toute une génération est prise entre wokisme et islamisme»

Revenons, pour conclure, à la Révolution, la seule qui ait droit à une majuscule. En plus des classiques – Les dieux ont soif d’Anatole France, L’Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville, et bien sûr Les Origines de la France contemporaine de Taine, remis au goût du jour, avec Bainville, par l’admiration qu’en a toujours eu l’ex-candidat à la présidentielle Éric Zemmour –, nous ne saurions trop conseiller la lecture del’ouvrage formidable de Robert Margerit, sobrement mais efficacement intitulé La Révolution, dont l’année 2023 marque le soixantième anniversaire de la publication par les éditions Gallimard. La Révolution est bien plus qu’un roman : elle est une œuvre de journaliste. « Je vois, je sens, j’y suis », écrivait dans une lettre l’auteur au style digne des plus grands, que l’histoire commence déjà de trop injustement oublier, un jour qu’il était plongé – littéralement – dans les archives de l’époque. Le lecteur aussi la voit, la sent, y est, dans cette Révolution, que l’on ne peut comprendre, comme le fait si bien Margerit, qu’en la revivant au jour le jour… et dont l’histoire est une mine de pierres précieuses, et, plus encore, une clé nécessaire pour bien comprendre les ressorts de notre contemporanéité.

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«Dans l’ancien empire colonial, les coups d’État ne sont plus perpétrés depuis longtemps par des anciens des services français!»

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Emmanuel Macron reçu par le président du Gabon Ali Bongo, lors de sa tournée en Afrique en mars 2023 © Jacques Witt/SIPA

Entretien avec l’essayiste Loup Viallet autour de la tournée africaine du président Macron.


Emmanuel de Gestas. Dimanche 12 mars, la chaîne LCP a déprogrammé une interview de Kemi Seba tournée par Yves Thréard, à la suite d’une polémique. Pourriez-vous nous éclairer sur cet événement ?

Loup Viallet. Gilles Capochichi, dit Kemi Seba, a travaillé avec Evgueni Prigojine, le patron de Wagner, et a contribué à désinformer sur la présence française en Afrique de l’Ouest. Il décrit en outre la France comme son ennemi et les diplomates français comme des « terroristes » ! Son combat « anti-occidental » (sa haine contre une France, présentée comme tortionnaire de l’Afrique) a notamment été adoubé par Alexandre Douguine et il s’est exprimé en soutien de l’impérialisme russe à l’institut des relations internationales de Moscou en octobre dernier devant un parterre d’officiels.

La France serait selon moi fondée à engager des procédures judiciaires contre ce bi-national, qui a plusieurs fois assumé ses activités de provocation au terrorisme et d’intelligence avec une puissance étrangère pour déstabiliser la France en Afrique. Alors qu’il cible la France et que même le département d’État américain l’a désigné comme un agent d’influence de l’écosystème de propagande lié au patron de Wagner, dès novembre 2022, il a donc été reçu sur une chaîne publique comme s’il s’agissait d’un interlocuteur fiable ! Deux semaines auparavant, il était invité sur la chaîne « Les Incorrectibles » où un intervieweur complaisant lui a permis de déblatérer sa propagande sans chercher à la critiquer, laissant même dire que « le premier responsable du terrorisme est le gouvernement français ». Yves Thréard a emboîté le pas de cette chaîne YouTube conspirationniste, en accueillant Capochichi sur la Chaîne Parlementaire. Le retrait de l’interview et la polémique qui s’en est suivie permettront une fois de plus à Capochichi de se victimiser et de crédibiliser son personnage.

Loup Viallet.

Avant d’entamer sa tournée africaine, le président Emmanuel Macron a tenu une conférence de presse le 27 février. Parmi les annonces qu’a faites le chef de l’État, il a notamment confirmé la poursuite de la réduction des effectifs militaires français présents sur le continent africain au profit du G5 Sahel. Est-ce une stratégie concluante pour affronter plus efficacement les groupes armés terroristes qui tentent de conquérir la bande sahélo-saharienne ?

La France pourra-t-elle se passer encore longtemps de repenser sa politique africaine ?

Sous la Ve République, les présidents français ont régulièrement affiché l’ambition d’impulser un ‘’nouveau départ’’ aux relations franco-africaines sans parvenir à en tracer les contours, à le concrétiser, à lui donner un sens. Si les relations franco-africaines ont profondément changé depuis un demi-siècle (Paris n’exerce plus aucun contrôle politique ni économique en Afrique, la majorité des intérêts commerciaux des entreprises françaises sont situés hors de la zone franc; quant au franc CFA il n’est plus gouverné depuis la France mais garanti par le Trésor français comme les monnaies du Cap-Vert et de Sao-Tomé-Et-Principe le sont par le Trésor portugais, les pays africains ont diversifié leurs partenariats économiques et sécuritaires, leurs bailleurs de fonds…), l’action de la France en Afrique demeure entachée d’un soupçon, facilement amplifié et instrumentalisé par des puissances qui cherchent à y gagner de l’influence (comme la Russie ou la Chine).

A lire aussi : Sahel: «La tentative de conquête néocoloniale de Poutine en Ukraine va décrédibiliser la propagande russe en Afrique»

Pourquoi continuer à soutenir le franc CFA, qui fut une monnaie coloniale ? Pourquoi maintenir des bases militaires dans ce qui fut l’ancien « pré carré » de la France ? Pourquoi continuer à intervenir dans les conflits africains ?

L’Afrique est le continent le plus proche du nôtre. C’est aussi la région la plus pauvre du monde, la plus conflictuelle, la plus exposée au réchauffement climatique et celle où les États sont parmi les plus fragiles. Y entretenir des relations de voisinage est complexe, en particulier du point de vue d’une puissance comme la France, dont le PIB équivaut  à celui de toutes les économies africaines réunies, dont le passé africain est perçu comme un passif et dont l’assistance, même conjuguée à celle des autres pays occidentaux, ne suffit pas pour créer les conditions de la paix et de la prospérité.

« Il n’y a plus de politique africaine de la France » avait déclaré le président Macron à l’occasion d’un déplacement à Ouagadougou en novembre 2017, au début de son premier quinquennat. Comme si ne rien promettre, ne fixer aucun repère, aucun objectif, permettrait au président français d’affranchir son action des critiques et de court-circuiter tout soupçon. À défaut de créer de la déception, cette expression a annoncé une séquence où la politique africaine de la France a été marquée par une forme d’errance, de tâtonnements, de confusion.

Près de six ans après cette assertion, le président Macron aura néanmoins impulsé de nombreuses initiatives pour moderniser les relations franco-africaines. Force est de constater que hormis la politique de restitution d’œuvres d’art (laquelle n’est pas exempte de critiques), elles se sont quasiment toutes soldées par un échec :

–          la tentative de réforme du franc CFA en éco (à moitié réalisée, stoppée à cause des conséquences financières de la pandémie de Covid-19),

–          la création de la coalition de forces spéciales européennes Takuba (qui n’aura duré que deux ans),

–          le nouveau format du sommet Afrique-France (humiliant pour le président français),

–          le conseil présidentiel pour l’Afrique (une coquille vide).

À ces échecs, s’ajoutent aussi des revers : sous la présidence d’Emmanuel Macron, l’opération Barkhane et l’opération Sabre se sont terminées en eau de boudin sous la pression de juntes démagogues appuyées sur la Russie. La dégradation des conditions économiques et sécuritaires du Sahel s’est accélérée, menaçant la stabilité de nos alliés nord et ouest africains. Ce faisant, la France s’est montrée hésitante, déroutée, à la traîne.

Cet affaiblissement du leadership français a créé un espace dans lequel se sont engouffrés les États-Unis. Alors que c’est la France qui est ciblée par Wagner dans tous les pays africains avec lesquels elle entretient une certaine influence, ce sont les États-Unis qui ont décidé les premiers d’adopter une stratégie de confrontation, en les intégrant à la liste des organisations criminelles transnationales du Trésor américain, pour leur infliger des sanctions financières d’une part, en marchandant leur départ de Centrafrique en échange d’un renforcement de la coopération avec les États-Unis d’autre part.

Le 27 février, en évoquant les principes de la nouvelle politique de la France en Afrique, le président Macron s’est livré – en creux – à un aggiornamento de sa propre politique. Moins d’exposition, plus de discrétion. Et des promesses qui ressemblent à de vieilles antiennes, comme la volonté qui n’est pas neuve de permettre aux armées africaines de monter en compétence (ces services de formation et d’encadrement sont déjà assurés par nos militaires).

Pourquoi ne pas avoir clarifié les motivations de la France en Afrique et mis en lumière les liens d’interdépendance que nous avons à gérer collectivement ? Agir dans l’ombre pourrait accroître la perception ambiguë du rôle de la France en Afrique. Est-ce seulement possible ? Le 30 janvier 2020, devant les représentants du Comité des Forces Armées du Sénat américain, le général commandant en chef de l’USAFRICOM, Stephen Townsend, déclarait que l’armée américaine entretenait une « empreinte légère » en Afrique (« a light footprint »). Mais rien n’est plus faux : plus de 34 bases militaires américaines ont été recensées aux quatre coins du continent par The Intercept. Leur présence n’est cependant pas soumise aux mêmes critiques ni aux mêmes soupçons que ceux auxquels la France, ancienne puissance coloniale et actuelle puissance européenne située dans le grand voisinage de l’Afrique, doit faire face.

Le président Macron en déplacement au Gabon, 2 mars 2023 © Jacques Witt/SIPA

Au cours de sa tournée, Emmanuel Macron a participé à Libreville, au Gabon, à un sommet sur la préservation des forêts du bassin du fleuve Congo. Pour quelle raison la question environnementale s’invite-t-elle désormais dans les relations franco-africaines ?

Le plus grand puits de carbone du monde est situé dans les forêts du bassin du fleuve Congo, un espace qui relie six pays d’Afrique centrale (Cameroun, Gabon, RDC, République du Congo, Centrafrique, Guinée équatoriale). Premier poumon vert de la planète, il absorbe davantage de CO2 que la forêt amazonienne (l’équivalent de dix années d’émissions mondiales de dioxyde de carbone). La préservation de ces forêts est non seulement vitale pour les peuples qui y vivent (60 millions d’habitants), mais elle est aussi nécessaire pour ne pas accroître les effets du dérèglement climatique à l’échelle mondiale. Or, des changements dévastateurs y sont à l’œuvre : la température annuelle moyenne a augmenté d’1°C en 30 ans, selon la revue Sustainability, les pluies se raréfient, les saisons sèches s’allongent… Ce processus de dégradation s’accélère sous la pression d’une urbanisation galopante, de la déforestation, des incendies et de la pollution des cours d’eau provoqués par l’implantation d’industries extractives, lesquelles sont aussi les principales sources de revenus des États riverains…

A lire aussi: “Tout n’a pas été négatif dans la colonisation” Entretien avec Denis Sassou-Nguesso

L’Afrique est la région du monde la plus exposée au réchauffement climatique. Le bassin du fleuve Congo compte parmi les hot-spot climatiques les plus vulnérables du continent avec le Sahel et le bassin du lac Tchad. Les conséquences du dérèglement climatique de leurs écosystèmes n’ont pas de frontières : les effets sont planétaires. L’Afrique constitue une priorité de la politique de développement française tant les risques climatiques dans cette région du monde relèvent d’un intérêt collectif et nécessitent coopération et assistance.

Pour opérer cette politique, le gouvernement français dispose d’institutions spécialisées dans le financement de la transition énergétique (AFD, Proparco, Fonds Français pour l’Environnement Mondial), dans la coopération technique et scientifique (Expertise France). Ces opérateurs n’ont pas attendu le One Forest Summit de Libreville qui s’est tenu début mars 2023, pour soutenir les administrations locales dans leurs projets d’aménagement de territoire, dans la lutte contre le braconnage, la formation à une gestion durable des ressources… Sur le volet climatique, l’action de la France aux côtés des gouvernements et des sociétés civiles a commencé il y a un peu plus de 30 ans, dans la foulée du Sommet de la Terre (1992). Si cette action est nécessaire, elle est aussi insuffisante et nécessite, pour être efficace, la mobilisation des gouvernements africains. Des changements profonds ne peuvent procéder que de leur volonté de coopérer ensemble, de transformer en profondeur leurs modèles de développement économique et de leur capacité à diversifier leurs sources de revenus. C’est plus qu’une gageure pour des États aussi fragiles, qui ont à gérer avec peu de moyens une croissance démographique qui trouve peu de débouchés sur le marché de travail et des déplacements massifs de populations provoqués par la pauvreté et par l’insécurité. Comment organiser la transition écologique dans des pays qui ne sont pas en paix et dont les économies reposent sur des rentes de matières premières (en large part, des énergies non-renouvelables) dont les processus d’extractions sont polluants et peu ou pas encadrés ?

Une séquence, celle d’une conférence de presse commune entre Emmanuel Macron et son homologue Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo, a été vivement commentée, le président congolais reprochant son « paternalisme » à son alter ego français. L’ère de la « Françafrique » est-elle définitivement révolue, comme l’a affirmé Emmanuel Macron, ou s’agit-il d’un vœu pieux ?

Il y a deux sujets : celui de la survivance ou de la disparition d’un système de prédation et de contrôle, de type néocolonial, qu’instituerait la France sur ses anciennes colonies (la « Françafrique »), et le reproche du président congolais au président français au sujet de l’expression utilisée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian pour qualifier l’élection de Félix Tshisekedi à la présidence de la RDC: « un compromis à l’africaine ».

À propos de la Françafrique : ce terme ne renvoie plus à aucun système. La France n’a aucun monopole économique ou politique sur le continent africain. En moyenne, le commerce avec la France représente 12,5% des échanges des pays de son ancien empire colonial. L’ancien pré-carré français représente environ 10% des échanges de la France en Afrique, qui eux-mêmes correspondent à 5,5% de son commerce extérieur. Dans l’ancien empire colonial, les coups d’État perpétrés par des militaires ne sont plus depuis longtemps signés par des anciens des services français, mais promus par la désinformation du groupe Wagner et appuyés par la Russie.
Ce qui reste de la Françafrique, ce sont des symboles, des grilles de lecture, des postures, des suspicions. Ainsi, lorsque le président Tshisekedi reproche au président Macron le mot de son ancien ministre des Affaires étrangères, il détourne le sujet de fond (sa légitimité démocratique) en employant un discours victimaire et culpabilisateur, retournant ainsi la situation à son avantage pour donner une leçon à un président français perçu comme un donneur de leçons. C’était la première visite du président en RDC, aussi fallait-il s’attendre à ce genre d’échange, lequel ne résume d’ailleurs pas la conférence de presse commune donnée par les deux présidents.

À l’occasion de cet accrochage, le président Macron a tenté de rapporter cette expression à un commentaire de la presse française, soulignant son indépendance, sa liberté de ton et la vertu de la critique journalistique pour une démocratie, sans désavouer son ancien ministre. Mais le propos avait été tenu par un membre du gouvernement, ce que le président congolais n’a pas manqué de rappeler. J’ignore si le président Macron et son équipe avaient anticipé ce moment. Considérant la tournure qu’a pris l’échange, il me semble plutôt que le président français a été pris au dépourvu. La viralité de cet extrait a résonné comme une énième séquence d’humiliation pour le président français, qui est apparu comme insincère, soit l’exact inverse de l’impression qu’il cherchait à produire. Ou peut-être est-ce la pénitence de Canossa qui inspire la nouvelle stratégie du président Macron en Afrique. Auquel cas il aurait atteint son objectif !
Mais je doute que sa répétition serve les intérêts de la France ou contribue à aiguiller utilement les relations franco-africaines.

La fin du franc CFA

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Après la paix: Défis français

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Ne pleure pas, Babeth!

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Le Premier ministre Elisabeth Borne, 18 mars 2023, Paris © RAPHAEL LAFARGUE / POOL/SIPA

Par la voix de son ministre du Travail, Elisabeth Borne a vite démenti avoir versé des larmes après l’annonce du 49-3. À contre courant de la mode lacrymale très actuelle.


À l’image du pays, les députés français sont ingérables depuis le lancement jupitérien de la réforme des retraites. Jeudi 16 mars, le Premier ministre, Elisabeth Borne, aurait versé quelques larmes à la sortie de l’hémicycle, après un discours annonçant le recours obligé à l’article 49-3 devant une Assemblée nationale déchainée.

Une empathie de courte durée

Ces larmes, inattendues de la part d’une femme à qui l’on reproche son manque d’empathie, l’ont brusquement rendue humaine. Elisabeth Borne, connue pour préparer minutieusement ses dossiers, s’est engagée en « bon petit soldat », perchée sur une falaise de verre [1], assumant d’être le « fusible » de cette réforme. Laisser ses émotions poindre est un outil puissant de communication. Si ses larmes sont dues à la tristesse, cela favorise la réconciliation. Si elles sont dues à de la frustration, elles seraient légitimes.  

A lire aussi, Alix Fortin: Les pleureuses

Mais patatras ! Ce potentiel capital sympathie généré par les larmes d’Elisabeth Borne est aussitôt effacé.

Le ministre du Travail, Olivier Dussopt, donne rapidement à la presse une explication: «Non, la Première ministre ne pleure pas ». Et il rassure : « Mais vous savez, la Première ministre est solide » [2].

Un ministre du Travail assez vieux jeu

C’est donc de cela dont il s’agit ? De « solidité » ? Barack Obama, Theresa May ou même Elizabeth II, qui n’ont pas retenu leurs larmes en public, n’étaient pas solides, alors ? À la décharge du malheureux Olivier Dussopt, il persiste en France une méfiance à l’égard des émotions, depuis le très cartésien Descartes et le siècle des Lumières. Sont depuis cette époque en toutes circonstances privilégiées la raison et la science, la séparation de l’esprit et du corps, la supériorité du raisonnement sur tout le reste… Aujourd’hui, les neurosciences démontrent pourtant que « ressentir des émotions est indispensable à la mise en œuvre de comportements rationnels » [3]. En management, les émotions permettraient la mise en mouvement des collaborateurs, et même à un leader d’embarquer ses équipes et de dénouer les situations inextricables…  

L’entourage d’Elisabeth Borne s’est montré soucieux de ne pas laisser soupçonner une quelconque « faiblesse », dans l’épreuve de force terrible du 49-3. Dommage: l’occasion était pourtant belle pour le leadership d’Elisabeth Borne de s’incarner. C’est presque à pleurer…


[1] Dans le monde de l’entreprise, la falaise de verre consiste à nommer des femmes en dernier recours à des postes dans des situations désespérées.

[2] Interview d’Olivier Dussopt, sur BFMTV le 17 mars 2023

[3] Voir l’ouvrage L’erreur de Descartes, par Antonio R.Damasio, Odile Jacob, 2006.

La position du démissionnaire, témoignage d’un enseignant

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Paul Rafin, professeur de français © D.R.

Pour ne pas subir le désastre de l’Éducation nationale, Paul Rafin a choisi d’enseigner dans des établissements privés sous contrat. Il y a retrouvé les méthodes qui ont fait leur preuve dans l’instruction publique pour fabriquer des crétins. Il a jeté l’éponge. Témoignage


J’ai été professeur de français au collège et au lycée. Pour ne pas subir l’idéologie gauchiste qui gangrène l’Éducation nationale, j’ai choisi de passer le Cafep, le concours qui permet d’enseigner dans les établissements privés sous contrat. J’ai pu découvrir que le privé est en passe d’égaler le public ! Cela commence dès la formation des professeurs à l’Isfec (Institut supérieur de formation de l’enseignement catholique). La devise des formateurs tient en trois mots : bienveillance, mélange et différenciation.

Bienveillance : il ne faut pas mettre de mauvaises notes, il ne faut pas corriger au stylo rouge, il ne faut pas établir de classements, il ne faut pas faire de l’apprentissage par cœur (trop traumatisant), il ne faut pas punir les élèves qui perturbent la classe (car ils ont sans doute des « problèmes » d’hyperactivité, un trouble magique qui, dans neuf cas sur dix, ne sert qu’à justifier la mauvaise éducation).

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Mélange : il faut mêler les bons élèves aux mauvais. Résultat : les bons sont tirés vers le bas. Le mot merveilleux de l’Éducation nationale, c’est l’« intergénérationnalité ». Il s’agit d’organiser des travaux de groupe entre élèves de différents niveaux. J’ai dû, pour ma part, monter une pièce de théâtre avec des maternelles, des élèves de 4e et des élèves de lycée. Autant vous dire que le résultat n’a pas été triste… Et que de temps perdu ! Il m’a également fallu encadrer, pour un projet de groupe, des filles de 5e et de 3e qui envisageaient d’organiser un « défilé de mode ». Pour mémoire, j’étais professeur de français : j’ignorais alors que pour l’Éducation nationale, le Cafep et le BAFA étaient la même chose.

Différenciation : afin d’égaliser à tout prix – vers le bas, évidemment – les bons et les mauvais élèves, le mot « nul » est proscrit, si vous l’employez, vous êtes immédiatement relégué dans la catégorie des « fascistes ». Il faut établir des évaluations différentes selon le niveau de chaque enfant. Résultat : toute la classe réussit ses interrogations. Dans les établissements où j’ai travaillé, les notes, en sport, étaient carrément remplacées par des codes couleur.

Un système de notation qui se plie à la médiocrité

La première semaine de ma première rentrée dans un bon établissement du centre-ville de Chartres, j’ai fait faire une dictée à ma classe de 4e. Naïf, je me suis mis en tête d’enlever un point par faute et deux points par faute grave. Quelle n’a pas été ma surprise de constater que je ne mettais quasiment que des 0/20 ! J’ai dû changer mon système de notation, car le niveau était si faible qu’il aurait fallu que les neuf dixièmes de la classe retournent en maternelle ! Je me suis retrouvé à mettre des notes supérieures à 15/20, en dictée, à des élèves qui ne savaient pas écrire trois mots sans faire de fautes… (à ce sujet : il ne faut pas employer le mot « faute », c’est trop vertical, il faut préférer le mot « erreur »). J’ai personnellement été traité de « Hitler »(sic) par la formatrice de l’Isfec pour avoir dit : « Si un élève est mauvais en sport parce qu’il a une mauvaise condition physique, c’est normal qu’il ait de mauvaises notes. Il se rattrapera en histoire ou en mathématiques. »

C’est aussi parce que ça fait « trop vertical » qu’il n’y a plus d’estrade dans les salles de classe. Elles ont été systématiquement supprimées par les chefs d’établissement.

Quant aux manuels, ils prouvent une volonté claire d’abaisser le niveau des connaissances. Dans certains d’entre eux, les première et deuxième personnes du pluriel du passé simple ont disparu des tableaux de conjugaison… Et dans tous les manuels, il n’y a plus d’imparfait du subjonctif ! Il est tout simplement interdit de l’enseigner alors qu’il est constamment employé par les plus grands écrivains. Par ailleurs, il est presque impossible de faire lire des alexandrins : les élèves sont incapables de les comprendre. L’Isfec m’a tapé sur les doigts quand j’ai avoué faire étudier Le Cid de Corneille à mes classes de 4e. Tout « bienveillant » soit-il, l’Isfec passe son temps à interdire : de faire du cours magistral, de rendre les notes dans l’ordre pour établir un classement, d’enseigner la grammaire séparément de la littérature, de dicter le cours (en 4e !), de faire des contrôles de connaissance après un apprentissage par cœur…

Lacunes et chahut

Au début de l’année 2021, j’ai été affecté dans un collège à Chinon. Le jour de la prérentrée, le chef d’établissement nous a dit : « Selon moi, le rôle du professeur n’est plus d’apporter des connaissances. Cette école-là est dépassée. Aujourd’hui, les élèves peuvent acquérir du savoir partout sur internet. Le professeur doit se contenter de guider les élèves dans leurs démarches de recherches. » La messe était dite. Le jour même, j’ai reçu mon emploi du temps : tous les matins, de huit heures à neuf heures, je devais animer un « atelier d’éveil »pour « préparer les élèves à la journée ». En clair : jouer avec eux à des jeux de société ou leur montrer des films pour les aider à bien démarrer la journée de travail. Je ne suis pas fermé d’esprit, si le collège avait été excellent, si le niveau avait crevé le plafond, si tout cela avait fonctionné, c’est avec plaisir que je m’y serais soumis. Hélas, force était de constater que tout cela n’était que du temps perdu : non seulement le niveau était incroyablement faible (ce n’est pas exagéré de dire qu’en 3e les élèves savent à peine écrire), mais le reste du temps, les classes étaient si dissipées qu’il était tout simplement impossible de faire cours. Les collègues, eux, étaient résignés : « Allez, dans un an, ils partent au lycée, on ne les reverra plus. »

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Même les professeurs les plus à gauche le constatent : plus rien ne fonctionne ! Je m’entendais particulièrement bien avec mon collègue professeur de philosophie – dont je me rappelle l’avoir entendu parler de CNews comme d’une « chaîne de nazis ». Un jour, je lui ai fait timidement remarquer que le niveau général n’était quand même pas très bon… « Tu rigoles ? Mais c’est la barbarie, tu veux dire ! » me répond-il avant d’ajouter que l’Éducation nationale n’est même plus en chute libre, « elle a déjà coulé, et depuis longtemps ».

Pour moi, c’en était trop : j’ai démissionné. Un midi, j’ai pris ma voiture et je ne suis jamais revenu.