Interrogé sur OSS 117, l’acteur joue les parangons de la France d’après… et se fout de la gueule de celle d’avant. Un pays raciste, antisémite, phallocrate donc répréhensible.


Entendons-nous bien : les deux premiers opus d’OSS 117 dans lesquels Jean Dujardin redonne vie à Hubert Bonisseur de la Bath m’ont fait hurler de rire, comme quelques millions de Français. Ceci posé, la comédie cinématographique demeurant chose sérieuse, on a le droit de s’interroger sur les ressorts de ce rire, bien souvent perçu comme transgressif. Plus encore qu’au Caire – où OSS aborde l’Orient compliqué avec les idées simples d’une xénophobie débonnaire – Hubert se permet à Rio des sorties antisémites qu’on pensait réservées à Gaspard Proust. Pourtant, à la différence de films pré-soixante-huitards comportant des caricatures équivalentes, les blagues d’OSS ne sont pas là pour se moquer des Juifs ou des Arabes, mais au contraire pour ridiculiser celui qui profère de telles horreurs – tout en offrant au spectateur de jouir secrètement du premier degré de celles-ci.

 Dupont Lajoie au soleil

Cette différence peut sembler relever du détail alors qu’elle constitue la clé de voûte de l’univers recréé par Dujardin et Hazanavicius. OSS 117, c’est Dupont Lajoie au soleil. Sans ce tour de passe-passe, pas de film. Hubert Bonnisseur de la Bath incarne le Français d’avant (avant quoi ? demandait Muray), c’est-à-dire – cliniquement parlant – un énorme connard raciste, antisémite, machiste, hostile à la jeunesse et au progrès. Il n’est certes pas méchant, mais navrant de préjugés douteux qui offriront au spectateur progressiste, par contraste, une pinte de bon sang. Le Français d’après, tolérant, ouvert à la diversité et totalement convaincu que l’indifférenciation des sexes relève désormais de la vérité scientifique, pourra se moquer de ses aïeux en toute bonne conscience. Vue sous cet angle, la série des OSS 117, loin d’être transgressive figure au contraire l’archétype d’un humour politiquement correct basé sur une repentance boulevardière. Jean Dujardin vient (enfin) de l’avouer à nos confrères du Point : « […] je pense que ce sont des films très politiquement corrects. […] Avec OSS 117, on sait de qui on rigole : un raciste, un idiot, un con, un réac, un candide, un abruti qui enfile les clichés comme des perles. On peut rire de sa connerie, de nos problèmes, de nos réflexes xénophobes. Je symbolise cette France crasse, idiote, basse de plafond. »

Pauvre Bébel

On a souvent voulu voir en Jean Dujardin le digne successeur de Jean-Paul Belmondo, et il est vrai que OSS et l’homme de Rio bondissent avec la même énergie tempérée par un œil rigolard. Mais leurs personnages n’ont rien en commun. On ne rit pas de la testostérone de Bébel, on se moque de ceux qui pâtissent de son trop-plein. Gabin, Ventura, Delon ne semblaient pas non plus particulièrement prédisposés au comique de repentance. La filiation entre Dujardin et ses glorieux devanciers s’apparente ainsi à une méprise ou à un habile détournement de notre mémoire collective cinématographique.

En cours d’écriture, le troisième volet de cette série d’humour progressiste – que je verrai avec enthousiasme et sur lequel je n’ai aucune information exclusive – pourrait utilement prêter à OSS des propos stigmatisant les homosexuels, faisant peu de cas de l’écologie ou du climat. Il pourrait même fumer des clopes et rouler au diesel (avec une interdiction aux moins de 16 ans ?). Dans quelques décennies, Hubert s’étonnera de trouver du quinoa dans sa salade, mangera du pain au gluten et fraternisera avec un boucher. On va bien rigoler.

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