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Contre le peuple, tout contre

En bon gaulliste « canal historique », Henri Guaino rappelle qu’on ne peut gouverner sans le consentement du peuple. Même s’il est difficile à définir, même s’il n’a pas toujours raison, le peuple doit toujours avoir le dernier mot. L’ancien conseiller spécial du président Sarkozy ajoute qu’il n’y a pas pire gouvernant que celui qui fait passer son orgueil personnel avant l’intérêt du pays.


On ne gouverne pas contre le peuple. Ce n’est pas la première fois que l’on essaie. Cela ne marche jamais. Et ça peut même mal finir. Mais c’est tellement tentant. Le peuple, ce n’est pas accommodant, c’est imprévisible, c’est inconstant, ça ne fait pas toujours ce que l’on veut, tantôt ça veut aller à gauche, tantôt ça veut aller à droite, tantôt ça ne veut aller nulle part, ça veut se mêler de tout, c’est rempli de contradictions, ça s’emporte pour un rien, ça se cabre, ça rue dans les brancards et ça empêche de gouverner tranquillement, surtout un peuple comme le nôtre, comment dit-on déjà ? Ah oui, un peuple de Gaulois réfractaires. Comme si les autres peuples étaient tellement plus faciles à gouverner. Un regard sur leur histoire suffirait à se convaincre que ce n’est pas vraiment le cas. Encore faudrait-il que ceux qui nous gouvernent pensent que l’histoire peut leur apprendre quelque chose au moins sur la nature humaine et ce qu’elle nous réserve, qui ne change pas beaucoup à travers les âges, ni d’un pays à l’autre.

Manifestation contre la réforme des retraites, 23 mars 2023. « La foule n’a besoin d’aucune légitimité pour prendre la parole. » © Yann Slama/sipa

Le peuple n’a pas toujours raison, mais il a toujours le dernier mot

Bon, c’est vrai que, de nos jours, le peuple n’est pas très à la mode. Populaire, ce n’est pas très flatteur, ça a un petit parfum de laisser-aller et de vulgarité. Il fut un temps où être un parti populaire, c’était valorisant, comme quand Malraux déclarait avec fierté que le RPF du Général de Gaulle c’était le métro à six heures du soir. De nos jours, quand on entend ça, on se pince un peu le nez : un parti digne de gouverner, c’est un parti de notables. C’est pourquoi le Parti socialiste a fini par devenir ce qu’il est devenu et qu’on a liquidé le RPR pour faire l’UMP et ce qu’il en reste. Populiste, c’est encore plus mal vu que populaire. C’est carrément synonyme de démagogie. Pas digne de gouverner. D’un côté, il y a les instruits, les raisonnables, les responsables et, de l’autre, les incultes, les irresponsables. Il m’arrive pourtant de penser que les irresponsables sont dans les palais nationaux et que les plus responsables, les plus lucides sont dans la rue. Mais comme le peuple est là de toutes les façons, il faut bien faire avec. Ah, si au moins il ne votait pas, ce serait quand même mieux, on se répartirait les postes entre soi dans le cercle de la raison. Finalement, le suffrage censitaire, ce n’était pas si mal. On pourrait même ajouter un critère de diplôme. Évidemment, quand on voit comment certains surdiplômés pensent et agissent quand ils sont au pouvoir, on hésite quand même un peu à souhaiter cette République platonicienne gouvernée par les plus intelligents. Quand on voit comment ils comptent, ce qu’ils font avec des chiffres dont ils finissent par avouer qu’ils ne savent même pas d’où ils sortent, quand on constate le mal qu’ils ont à calculer à combien de retraités leur réforme donnera une pension minimum de 1 200 euros, on en arrive à la conclusion que, non, le critère des diplômes n’est pas une bonne idée. Et si encore, ils ne faisaient que des erreurs de calcul. Mais il y a aussi l’hubris, cet orgueil démesuré qui est le ressort des tragédies d’Eschyle et de Sophocle et qui fait commettre bien des erreurs de jugement aux conséquences beaucoup plus lourdes que celles des erreurs de calcul. Et la pire des erreurs de jugement, c’est de croire que l’on peut se passer du peuple pour gouverner, voire que l’on peut gouverner contre lui parce que l’on croit savoir mieux que lui ce qu’il faut faire. Il est vrai que le peuple n’a pas toujours raison. Mais voilà, qu’il ait tort ou raison, il a toujours le dernier mot.

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À ce point de la discussion, il y a toujours quelqu’un qui se croit plus malin que les autres en faisant remarquer que le peuple, c’est un bien grand mot mais qu’à part la majorité qui sort des urnes, on ne sait pas très bien ce que ce mot désigne. On sait compter les bulletins de vote, mais on ne sait pas décrire le peuple qui reste une idée abstraite indéfinie, un concept sans portée opérationnelle, une image qui relève de l’imaginaire romantique. Ce n’est pas faux, mais s’en tenir là, c’est rester à la surface des choses et se condamner à commettre bien des erreurs qui conduiront à des drames. C’est exactement ce qu’exprime une phrase du genre de celle qu’a prononcée le président de la République à propos des manifestations contre la réforme des retraites : « La foule n’a pas de légitimité face aux élus. » Comme si la foule des manifestants qui protestent n’avait rien à dire sur les lois qui les concernent et sur la façon dont ceux qui s’expriment en son nom exercent leur mandat. Le seul résultat d’une telle phrase est de rendre la foule furieuse et de contribuer non à la déligitimation de la foule, qui n’a besoin d’aucune légitimité pour prendre la parole, mais à la déligitimation des institutions aux yeux au moins d’une partie de ceux qui sont la source de toute légitimité politique.

Au bord de la rupture

Parce qu’on peut le nommer mais non le définir concrètement, le peuple n’existerait donc pas. Mais si le peuple n’existe pas, la nation n’existe pas, la cité n’existe pas, la politique n’existe pas, la démocratie n’existe pas. Au demeurant, nous vivons avec beaucoup de mots qui désignent des choses que nous avons bien du mal à définir, mais dont nous avons tous l’intuition, telles que le Temps, la Beauté, la Justice, l’Amour, la Légitimité, l’Autorité ou encore l’État ou la Nation. Qu’est-ce que le peuple ? C’est une population qui a conscience d’être un peuple, qui se sent soudée par un ciment invisible, un sentiment d’appartenance, le sentiment de partager une destinée commune, qui est plus fort que tout ce qui peut la diviser. Quand ce qui la divise est plus fort que ce qui l’unit vient la guerre civile, la guerre de sécession. Un peuple peut la surmonter, comme le peuple américain après la guerre de Sécession, ou pas et se disloquer comme le peuple yougoslave. C’est le temps long qui fait les peuples et leur imaginaire commun. Comme le disait Braudel à propos des civilisations qui sont des personnages de l’histoire qui durent très longtemps, les peuples aussi sont des personnages de l’histoire, des êtres collectifs qui durent très longtemps. Et pour gouverner, il faut compter avec eux, il faut les respecter, les amadouer, les séduire, les convaincre, et les aimer. C’est l’essence même de l’art de gouverner. Même une tyrannie, si elle veut exercer son pouvoir absolu et durer, a besoin de convaincre son peuple, par l’endoctrinement, par la propagande, en flattant les instincts, en désignant des boucs émissaires, mais elle a besoin de convaincre, quels que soient les moyens qu’elle emploie parce que même le gouvernement par la terreur a ses limites, parce qu’il n’est possible de se faire obéir par la terreur que jusqu’à un certain point. Gouverner n’exige pas forcément l’adhésion, ni le consensus, ni l’unanimité mais exige au moins le consentement de presque tous. La nécessité du consentement, c’est bien ce qui semble oublié à l’heure actuelle. Dès lors, peut-on prendre quand même des décisions impopulaires parce qu’on les juge nécessaires pour le bien du pays ? La réponse est oui mais, encore et toujours, jusqu’à un certain point. Un point qu’il faut découvrir à chaque fois, dans chaque circonstance, pour chaque projet, surtout dans une société fracturée, au bord de la rupture. Encore faut-il se poser la question, encore faut-il être conscient que, pour gouverner, il faut se fixer à soi-même des limites qui ne sont inscrites nulle part. Il n’y a pas de livres de recettes de l’art de gouverner ou de commander. La guerre des Gaules n’est pas un livre de recettes. Le Mémorial de Sainte-Hélène et les Mémoires de guerre ou les Mémoires d’espoir non plus : ce sont des expériences exemplaires, des histoires dont chacun peut tirer pour lui-même des leçons de politique ou de commandement. Le Prince de Machiavel n’est pas autre chose qu’une réflexion, à partir d’une expérience, sur la nature de la politique et sur la nécessité de la conduire à partir de ce que de Gaulle appelait « les réalités ».

Machiavel met le peuple au centre de ces réalités qui s’imposent à la politique. C’est dire que s’il faut beaucoup d’orgueil pour se penser capable de gouverner les autres, il faut au moins autant d’humilité pour écouter, entendre et répondre au peuple qui gronde, et autant de courage pour ne pas tenter de le violer et pour reculer quand le refus est trop fort, parce que seuls les faibles font passer leur amour-propre avant l’amour de leur pays et seuls les tyrans font la guerre à leur peuple. C’est le choix gaullien, le seul au fond qui permet de sortir du genre d’impasse où la France s’enferme aujourd’hui.

« Ne rien céder », un aveu de faiblesse

C’est prendre un grand risque pour soi-même et pour les institutions que de faire de l’exercice du pouvoir une question personnelle et de dissoudre la fonction dans son moi au lieu de dissoudre son moi dans la fonction. Pour celui qui est censé incarner la souveraineté, ne jamais céder parce qu’il ne veut pas perdre la face, c’est manquer à ses devoirs et prendre le risque de tout perdre. Quand la résistance populaire est trop forte, et la démocratie représentative trop contestée, il n’y a que deux issues raisonnables : se retirer ou s’en remettre au référendum pour trancher. À charge pour le pouvoir de poser ou non par le référendum la question de confiance au peuple, comme le faisait le général de Gaulle lorsqu’il considérait que l’essentiel, à ses yeux, était en jeu ou que sa légitimité était en cause. Mais, à tout dramatiser, pour justifier son intransigeance, le gouvernement se condamne à une remise en jeu permanente de sa légitimité qui, si elle ne peut pas passer par les urnes ou par la protestation pacifique, finira par se frayer un autre chemin par la violence. Sous-estimer le risque, pour n’importe quelle société, de basculer dans l’engrenage de la violence, revient à méconnaître la nature du peuple et la nature humaine avec lesquelles, partout et toujours, la politique doit composer. C’est la raison pour laquelle tout pouvoir qui parie sur l’usure d’un mouvement social de grande ampleur et déterminé en usant les forces de l’ordre et l’autorité de l’État, qui mise sur la stratégie de la tension pour rallier autour de lui le parti de l’ordre face à la montée du désordre, joue dangereusement avec le feu.

Il n’y a rien de pire pour la politique qui a pour premier devoir de garantir la paix civile que de devenir une question d’orgueil face à cette réalité qui s’appelle le peuple et qui, répétons-le, n’a pas toujours raison, mais a toujours le dernier mot. Et ce dernier mot, c’est celui de la souveraineté, ce pouvoir inaliénable de dire « non », d’opposer un refus obstiné qui peut transformer le peuple en foule et la foule en meute dévorant tout sur son passage.

Vers une infantilisation généralisée

Un phénomène curieux gagne les Français… Ils régressent! Pas seulement en termes de niveau d’éducation. Non! ils sont gagnés par une curieuse nostalgie de l’enfance.


Est-ce le résultat pernicieux de la prise en charge croissante de l’État-nounou, lequel s’occupe de notre régime alimentaire, de nos co-voiturages ou du nombre de pas qu’il faut effectuer quotidiennement ? Est-ce la conséquence de notre abandon à cet Etat maternant qui gère la façon dont nous travaillons, l’éducation sexuelle de nos enfants (lesquels nous donnerons bientôt des leçons en la matière) ou notre microbiote et les cinq fruits et légumes qui vont avec ?

Bonne fête des mamans !

Tout un vocabulaire régressif accompagne le phénomène. N’est-ce pas un peu inquiétant d’entendre un ministre de la République important s’exprimer en disant « ma maman… », d’autres évoquer « mon papa » ?[1] Des termes mignons qui renvoient à la petite enfance et au domaine de l’affectif pur. Rappelons quand même que papa et maman sont les premiers mots de bébé lorsqu’il apprend à parler, et que l’adjectif possessif que certains y accolent systématiquement parachève son aspect enfantin  – au-delà de la sympathie sous-jacente, bien sûr, que ces termes provoquent. Même à la radio, les journalistes oublient le mot mère, utilisant « sa maman » pour parler de la mère d’un joueur de foot ! Une dilution sémantique qui nous fait vivre sous le règne de l’émotion bienveillante permanente. C’est tous les jours la fête des mères. Pardon, la fête des « mamans » !

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Dans le même ordre de constats, j’observe en entreprise depuis quelque temps l’apparition des bonbons en salle de réunion ; les cadres sont shootés à l’Haribo ! C’est tout juste si la DRH ne distribue pas des doudous en cas de menaces de burnout. Et puis, on fait joujou ; il y a désormais l’heure de la récré dans l’entreprise ; le babyfoot est à côté de la machine à café, et une table de billard installée en salle de réunion. Terminé le temps jadis où les adolescents et les jeunes rêvaient d’atteindre l’âge adulte, l’époque où la valeur, certes, « n’attendait pas le nombre des années », mais où l’on rêvait de faire ses preuves. On empruntait alors en cachette les vêtements des parents et l’impatience de vieillir était l’impatience de la vie. C’est fini : nos ados ne veulent plus vieillir, ils ne souhaitent pas follement entrer dans la vie active et prolongent indéfiniment leurs études. Ils revendiquent avec insolence le fait d’être jeunes… On a honte des boomers. Ce serait une qualité d’être jeune, au pire une excuse. C’est la démarche inverse qui a pris le pas, le jeunisme rôde: les parents s’habillent comme les « d’jeunes » ; à eux jeans troués, baskets et tee-shirts. On copie jusqu’au langage de sa progéniture pour être aussi jeunes qu’eux, soyons « cool ». Nous observons une sorte de refus de la maturité à tous les niveaux. Plus grave, le refus d’éduquer ses propres enfants, à qui on demande ce qu’il convient de faire, est à la mode. C’est un conformisme ambiant ; on a peur de ne pas être aimé de ses enfants, et l’autorité a changé de camp.

Big Bisou

En cas de vrai problème, quand on en a les moyens, on préfère faire appel à des psys. « Il voit quelqu’un », c’est la formule consacrée. Cela permet en tout cas de se disculper et de ne pas prendre ses responsabilités. Quant à l’Education nationale, chargée d’éduquer autant que d’enseigner, elle ne sait plus à quel prof se vouer, entre le prof à piercing vachement sympa parce qu’on ne le distingue plus des élèves, et celui qui tente d’imposer une discipline et qui sait que les parents lui tomberont dessus dès qu’il en punira un.

Mais, au pays des Bisounours, tout le monde s’aime, ou du moins donne des signes extérieurs d’affection… Le tutoiement est de rigueur, les fautes de syntaxes également. C’est chaleureux la faute de syntaxe ; la grammaire avait un côté censure rigide quand la faute de français apporte un côté plus humain à la phrase… « Bisous » remplace « au revoir », et tout le monde s’embrasse. Là aussi, c’est encore la mode ado qui nous a contaminés et on regretterait presque le Covid qui nous avait fourni l’occasion de rependre quelques distances sous un prétexte médical ! Tout le monde il est beau, tout le monde il est sympa, c’est devenu un véritable programme politique.

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On aime les jeunes au point d’en faire des idoles. On envisage de les faire voter de plus en plus tôt (alors qu’ils votent de moins en moins). On les fait s’exprimer, à 15 ans, sur les retraites à la télé, sans qu’ils comprennent d’ailleurs que c’est leur propre retraite qui va sauter si on les écoute, car en tout état de cause on ne pourra pas la leur payer… De toute façon, sous l’œil admiratif de nos élus de gauche et de leurs parents esbaudis, ils déclarent « qu’ils ne veulent pas perdre leur vie à la gagner » ; ça c’est dit ! Ces petits chéris sont nos sages d’antan. Le monde n’a-t-il pas pris conscience de l’urgence écologique grâce à Greta Thunberg, alors âgée de 14 ans, et à qui on n’a jamais osé demander quand elle allait à l’école ?

Le péril jeune

Quant aux manifs actuelles en France, on les scrute à la loupe. Le drame serait que les étudiants sortent en masse dans la rue, car on ne sait vraiment pas comment les faire rentrer ensuite. C’est comme si on avait des cohortes d’orphelins à gérer, et la culture de l’excuse a remplacé tout jugement objectif : ni responsables, ni coupables. Ce sont des jeunes, ils ont le droit de savoir mieux que tout le monde. D’ailleurs ils l’ont lu sur internet !

Quoi qu’il en soit, l’assistanat croissant est une façon, volontaire ou pas, d’infantiliser tous les adultes que nous sommes, de même que la politique des chèques cadeaux se révèle très efficace pour avoir la main sur nos dépenses et nos gains.

Demande à l’État, papa et maman n’ont plus les moyens…

La France sens dessus dessous !: Les caprices de Marianne

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[1] https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/video-ma-maman-gerald-darmanin-ses-arguments-personnels-pour-convaincre-sur-la-reforme-des-retraites_512575

Oui, que Macron parle!

Macron va parler ce soir. Et alors? Il n’y aucune surprise à attendre d’une allocution où le président continuera à vivre dans un monde parallèle, persifle Jérôme Leroy.


Jérôme Leroy, un justicier qui surgit hors de la nuit…

Macron va parler et finalement, tout le monde s’en moque un peu. Ce qu’il lui reste de partisans ou d’obligés sait qu’il ne changera rien, qu’il « assumera ». Comme ce verbe aura plu à la macronie ! Assumer, c’est-à-dire, refuser tout examen critique. Et non, comme ce serait le cas pour un bandit de grand-chemin qui ferait un hold-up sur deux ans de la vie des Français, reconnaître sa faute et en assumer les conséquences, c’est-à-dire le châtiment qui va avec. Si l’image du bandit de grand chemin m’est venue, c’est à cause de l’heure à laquelle Macron a promulgué sa loi inique: en pleine nuit, à la manière des tire-laine et autre monte-en l’air.

Pour les partisans de Macron donc, notamment s’ils sont députés, les retours en circonscription sont de plus en plus douloureux. Tel député du centre de la France, et de l’échiquier politique Macron-compatible, rencontré dans un salon littéraire, me racontait sa divine surprise de 2017 quand il avait été élu contre un sortant socialiste ; et sa tristesse en 2022 quand il avait été élu plus largement… mais face à un candidat RN qui n’avait aucun poids jusque-là !

La gauche disparait du jeu politique, la colère apparait dans les rues

Ce que cela signifiait, c’est que si la gauche avait disparu de cette circonscription rurale, elle avait été remplacée par ceux qui avaient su capitaliser la colère : celle des gilets jaunes, celle d’une population lassée par l’arrogance constante de Macron, par l’incroyable mépris de classe dont il n’a jamais su se départir face à « ceux qui ne sont rien ». Si mon député en question tient le choc pour l’instant, c’est parce que contrairement à beaucoup d’autres Renaissance et assimilés, il est un enfant du pays, que les gens le connaissent, qu’ils l’engueulent mais l’aiment bien au fond. Est-ce que cela suffira la prochaine fois ? Il a, quand on lui pose la question, un sourire mélancolique et il lève les yeux au ciel…

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M’est alors venu à l’idée, après cette conversation, que nous expérimentions à quel point la Vème République, surtout depuis la coïncidence de la présidentielle et des législatives et l’impossibilité de faire plus de deux mandats consécutifs, était devenue une arme dangereuse quand une personnalité comme celle de l’actuel président se retrouvait au pouvoir, avec une mission bien précise: mater l’exception française, c’est-à-dire, parlons clair, mater le peuple français qui est l’un des derniers à n’être pas convaincu que la vie doive se résumer à une soumission totale au libéralisme. Il y aurait, au moins depuis 1995, une histoire à écrire de ces refus successifs qui font l’honneur d’un pays.

C’est pour cela que les opposants – que ce soit l’Intersyndicale ou les parlementaires, y compris ceux du groupe Liot avec Charles de Courson et une fraction des LR – , eux non plus, n’attendent rien de leur côté. L’onction du Conseil Constitutionnel a dopé Emmanuel Macron. Un Conseil, qui a jugé « en droit » comme on dit, mais qui a, de fait, pris une position politique et montré son mépris pour le RIP – lequel ressemble, pour les neuf sages, à ces jouets, ces pistolets factices que l’on donne aux enfants pour faire panpan avec la bouche mais qui ne pourront jamais tirer à balle réelle.

Quand est-ce qu’on arrive?

C’est amusant, d’ailleurs, quand on entend Elisabeth Borne dire « qu’on est allé au bout du processus démocratique ». Se rend-elle compte que sa phrase est à double sens ? Que l’on peut comprendre que finalement, les moyens démocratiques n’ont pas suffi à faire reculer une loi dont, on ne se lassera jamais de le dire, neuf Français actifs sur 10 sont contre; et que même la possibilité d’un referendum ne leur sera pas donnée ?

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Alors, oui, que Macron parle ! Sa parole est complètement dépassée, démonétisée. Son aveuglement, réel ou feint, montrera juste à quel point il est dans un autre monde. Les clefs du pouvoir sont dans la boite à gants : c’est le titre qu’avait donné Frédéric Dard, alias San Antonio, à un excellent roman politique. Désormais, les clefs du pouvoir sont dans la poche du costume fité de Macron et il n’a pas l’intention de les lâcher. Il dira qu’il faudra passer à autre chose, et Borne, en écho, parle déjà « d’accélérer les réformes ». Vraiment ? Après quatre mois de mobilisation populaire ? Après les blessures infligées par un mépris sans faille ? Avec un parlement à la majorité introuvable, auquel on a tordu le bras ? Le président parlera d’écologie, d’éducation, de santé mais il sera inaudible sauf pour les commentateurs qui feront des émissions spéciales. Sans doute mise-t-il sur le précédent Sarkozy lors du mouvement de 2010, aussi ample que celui-ci. Il oublie juste que Sarkozy, en 2010, disposait d’une majorité confortable au parlement et d’une partie non négligeable de l’opinion derrière lui. Et même comme cela, deux ans après, il se faisait battre par le plus mauvais candidat possible, François Hollande.

On souhaite bien de la chance à ceux qui se présenteront après Macron en « assumant » cette réforme des retraites parce que n’importe quel manche à balai qui se présentera en promettant un retour au « statu quo ante » des 62 ans lui passera devant. Mais Macron, lui, sera loin. Il donna des conférences à Davos ou à Dubaï, et comme il sera encore jeune, il pourra faire ça jusqu’à 64 ans. Au moins.

Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants

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C’est l’hallu finale!

Le « 10 améliorable », note plancher


Tous ensemble, toutes ensemble : grève générale ! « En plein mouvement contre la réforme des retraites, nous considérons que chacun doit pouvoir se mobiliser pour son avenir sans être inquiété.e de redoubler. En conséquence, nous exigeons que soit mise en place à Paris 1 la note plancher du « 10 améliorable » pour les examens de fin de semestre, et que tous les enseignements soient banalisés pour mettre fin aux politiques d’assiduité qui pénalisent celles et ceux qui combattent les politiques du gouvernement » (Assemblée générale, centre Tolbiac, 4 avril). Ni Dieu ni Masters ! C’est l’hallucination finale !

Le partiel est au bout du fusil

Les assemblées générales inter-facs, apprentis insoumis néo-maos-trotskystes, champions du tri non sélectif et des incendies de poubelles, manquent d’imagination et d’ambition…Tout ça pour un 10/20 ! Le partiel est au bout du fusil, camarades ! Soyez réalistes, exigez des « 18 améliorables », le vin et l’agreg pour tous ! Il y a deux générations, Jacques Martin avait inventé une école citoyenne, inclusive, bienveillante, démocratique et participative, L’école des fans, 10/10 pour tous ! 

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Terreur pipole de Saint Germain-des-près, génération Bob L’éponge, l’activiste Juan Branco, avocat sanguinaire et sans examen d’accès à l’Ecole d’Avocats (qu’il intègre par équivalence), lâche une bombe dans Coup d’Etat, son dernier brûlot : « La fin des rois approche, et la lame sanglante, sur leur nuque fraîche et préservée, s’apprête à tomber ». Billy the Kid ne met pas la barre très haut : son ennemi mortel, c’est Emmanuel Macron. N’est pas Robespierre, Thiers ou Vergès qui veut. Attention Juan : la Révolution dévore ses enfants et les bébés requins de l’eau du bain ! Avant la Révolution, Marat, 1er de Corday, intrigua en vain pour faire reconnaître une fausse noblesse espagnole et enregistrer un blason. L’appétit vient en mentant, 1789 rend lyrique : « La grandeur du crime est la seule différence qu’il y ait entre un conquérant et un brigand… C’est par la violence que l’on doit établir la liberté ». Touche pas à mon Pol Pot ! Adolescent, Tourgueniev avait accroché un portrait de Fouquier-Tinville dans sa chambre. On ne la fait pas à Arletty : « Les terreurs j’en suis revenu, elles ont surtout la terreur du boulot ». Jean Yanne est raccord : « Les hommes naissent libres et égaux en droit. Après ils se démerdent ».

L’UNEF a été braquée par L’Alternative, nouvelle fédération étudiante téléguidée par LFI. Louis Boyard, Blague Bock Bambino-Bambino de la Nupes, a trouvé un slogan de Mai 68 à sa pointure : « J’ai quelque chose à dire, mais je ne sais pas quoi ». Annie Ernaux -Comtesse de c’est dur et des malheurs de sophismes- fulmine : « Penser que des gens mourront avant d’être à la retraite est quelque chose de très violent ». Good bye Staline… La véritable héritière du joli Moi de Mais, de la Société du spectacle, Mille Plateaux télé, c’est Marlène Schiappa. Sur BFMTV, dans Playboy, ses romans libertins, elle vit sans temps mort et jouit sans entraves. La Cause des femmes est plus rentable que celle du peuple. Deux générations plus tard, les soixante-huitards oligophrènes, greluchons diversocrates, Racaille le Rouge ont gagné la partie. Comme la République, la bêtise est une et indivisible. « Ne dites plus : Monsieur le Professeur, dites: crève salope ! Penser ensemble, non. Pousser ensemble, oui ! Prenons nos désirs pour des réalités ! ». Le niveau baisse dans tous les coins.

Identification d’une flemme

Conçue entre deux hashtags et trois textos, ardente, pâle, nerveuse, coupée de ses racines, vampirisée par les écrans et réseaux sociaux, la jeunesse peine à se projeter en dehors de TikTok et des incendies de scooters électriques. « Les Trissotin lui ont appris (à l’élève) l’art d’écraser un texte littéraire entre l’enclume des pseudo-concepts linguistiques et le marteau des bonnes intentions civico-humanitaires (…) Reste que l’enseignement du français ne peut être considéré comme un champ de ruines parmi d’autres, parce qu’en s’effondrant, la maîtrise de la langue et la compréhension des textes écrits ont emporté avec elles la capacité d’argumenter et l’intelligence critique » (Pierre Mari).

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Les programmes extra-light, discours creux faisant parler les orphelins et les esprits enfantins, la fausse monnaie de l’évolution des connaissances, rien n’y fait, tout va de mal en PISA, la glissade continue : le roman de l’aboulie nationale. Les politiques démagos, syndicats corporatistes, cacographes héraults des marqueurs d’énonciation, ont coulé l’école de la République et la méritocratie. Parcoursup et les algorithmes ont achevé le mammouth. La modernité pédagogique ne date pas d’hier. En 1804, Stéphanie de Warhouf publiait un opus iconoclaste : Vélocifère grammatical ou la langue française et l’orthographe apprises en chantant (ouvrage très élémentaire, unique en son genre, mis en vaudevilles et dédié aux Demoiselles, suivie De l’arithmétique des dames, ouvrage simplifié et à la portée des personnes les moins intelligentes).

Dans le 8e arrondissement, les émigrés factieux soucieux de blés flamands et de coton anglais, multicultu.râlent et slaloment pour échapper à Parcoursup… Un LLB à McGill (Montréal) ? Une école d’archi en Italie ? Les parents de L’Auberge espagnole doivent financer la Salade Grecque des enfants. À l’heure où blêmit l’hypokhâgne – les yeux fixés sur leurs pensées, tristes, le dos courbé – les grands-parents regrettent Rosemonde Gérard, Marcel Pagnol, l’odeur de l’encre, la craie, le calcul, les dictées.

Pas facile de sortir de l’ornière ; le terrain est miné. Pas de vagues. Des pistes sont étudiées en haut lieu depuis cinquante ans… Depuis cinquante ans, en haut lieu… Cinquante ans depuis, en haut des pistes… : Remplacer les divisions de profs démissionnaires par des ‘droit commun’, contre une remise de peine ? Abandonner les méthodes transversalo-globalo-visuelles de lecture et les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires ? Oublier les adaptations d’Iphigénie en rap(t) et les châteaux-forts en pot de yaourt ? Imperturbable dans la tourmente, Pap N’Diaye garde son flegme (la marque des grands serviteurs de l’État) et occupe le terrain : le harcèlement dans les Maternelles Moyenne section, la mixité sociale à l’École Alsacienne… « Je suis sûrement plus complexe que l’on a pu le penser. Je gagne à être connu ! ».

Les premières victimes de l’effondrement culturel et pédagogique, ce sont les classes populaires. « Ce qui rend notre culture si difficile à communiquer au peuple, ce n’est pas qu’elle soit trop haute, c’est qu’elle est trop basse. On prend un singulier remède en l’abaissant encore davantage avant de la lui débiter par morceaux » (Simone Weil).

Pourquoi le buste en bronze de Samuel Paty est remisé dans un entrepôt plutôt qu’au Collège du Bois d’Aulne ? De qui, de quoi, a-t-on peur ? Qui fait la loi ?

Qu’est-ce que le président va bien pouvoir raconter aux Français ce soir?

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Un président trop pressé et des Sages bien trop sages. L’analyse politique de Philippe Bilger.


Je l’aurais parié : le président de la République a promulgué la loi sur les retraites dans la soirée du 14 avril et elle a été publiée dans la nuit du 14 au 15 avril, à 3 heures 28 du matin. Quand la démocratie se repose, lui a veillé pour lui faire, non pas un mauvais coup mais une provocation de plus. Etait-il absolument nécessaire de précipiter ainsi le mouvement pour désigner de manière ostentatoire le vainqueur de la partie ? Après avoir lu attentivement le 14 la décision du Conseil constitutionnel pour une émission spéciale de Sud Radio, je voudrais à toute force me garder de pensées suspicieuses sur l’indépendance des neuf Sages et sur leurs possibles liens officieux avec le pouvoir avant que la décision soit officiellement rendue. En effet j’avoue avoir été surpris quelques jours en amont par l’annonce de certains médias indiquant que le gouvernement aurait laissé volontairement quelques « cavaliers » sociaux dans la loi pour que le Conseil constitutionnel ait un peu de grain à moudre. Et de fait ils ont été censurés, notamment l’index senior.

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Le Conseil constitutionnel fait preuve d’un juridisme étroit dans son argumentation

Je n’ai pu m’empêcher non plus d’analyser la démarche du président, au cours de la semaine précédant la décision, comme révélatrice d’une forte intuition sur le caractère favorable de celle-ci, de sorte que par exemple il pouvait proposer, bien avant l’heure, une rencontre aux syndicats le 18 avril. Ils l’ont d’ailleurs refusée dans l’attente du 1er mai. Ce sont des indices qui ne signifient peut-être rien ou sont sans doute, de la part d’une juridiction suprême, tellement évidents – cette relation en amont avec le pouvoir exécutif, au moins pour l’information de ce dernier – qu’il ne faudrait pas en tirer des conclusions délétères.

D’autant plus que je ne crois pas que le problème central du Conseil constitutionnel soit l’indépendance des neuf Sages au sens strict. J’espère ne pas être naïf mais je n’imagine pas que ses membres, et encore moins son président, aient été si peu soucieux de leur mission capitale à la fois juridique et démocratique pour la brader de manière vulgaire en s’assujettissant au pouvoir.

Il n’empêche qu’en écartant ce grief injurieux, on peut en revanche s’étonner du juridisme étroit et de l’éclatante tonalité conservatrice de l’argumentation développée par le Conseil constitutionnel. Pour ce qui se rapporte à l’essentiel des recours portant sur la procédure suivie pour l’adoption de la loi, en gros, ce qui est formellement constitutionnel doit être forcément validé, comme si seule comptait la lettre et non l’esprit. Cette logique a été suivie au sujet de « la loi de financement rectificative de la sécurité sociale pour procéder à une réforme des retraites ».

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Pas de préjudice « substantiel », dites-vous ?

Et encore davantage pour la discussion sur « la clarté et la sincérité des débats parlementaires », et sur un mode à mon sens sinon choquant du moins désincarné – le regard juridique se dépouillant délibérément de toute intelligence politique. De sorte que chacune des pistes qui aurait pu conduire à une censure était systématiquement écartée. Pourtant le Conseil constitutionnel, pour les procédures mises en œuvre, évoquait leur « application cumulative », récusait « toute atteinte substantielle » et en concluait que « leur cumul(…)n’était pas à lui seul de nature à rendre inconstitutionnel l’ensemble de la procédure ayant conduit à l’adoption de cette loi ». Il me semble que cette approche révèle le souci du Conseil constitutionnel de s’arrêter à mi-chemin, de ne pas tirer toutes les conséquences d’un état parlementaire des lieux pourtant incontestable, en décidant pas exemple l’absence de toute atteinte « substantielle ». Qu’aurait-il donc fallu pour que cette « application cumulative » de procédures exceptionnelles au sens commun fût considérée comme créatrice « d’une atteinte substantielle » ? Il est en effet difficile de concevoir que dans la vie parlementaire un tel abus de procédures dérogatoires à la normalité d’un vote puisse être demain à nouveau imposé aux députés et aux sénateurs, ce qui conduit à s’interroger : quand donc un préjudice « substantiel » pourrait-il donc être relevé ?

Le fait que les députés de LFI aient par leur comportement collectif dévoyé mis du leur dans ces péripéties parlementaires tronquées ne rend pas moins insupportable l’atteinte qui a été causée à tous les droits des députés, toutes tendances confondues, d’avoir un débat à la fois durable et non contraint. Loin de moi l’idée de dénoncer une quelconque partialité du Conseil constitutionnel : plutôt, une crainte tellement obsessionnelle de tomber dans la politisation qu’il en a oublié qu’au nom du droit et de l’apaisement démocratique, une perception lucidement politique venant enrichir le premier et susciter le second pouvait être attendue de lui…

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Le paradoxe est qu’on pourrait imputer à cette assemblée de neuf Sages prétendus souvent partisans, non pas un déficit juridique mais une carence utilement politique. Je comprends qu’on puisse éprouver au mieux comme un sentiment d’inachèvement face à cette décision qui a permis une promulgation à toute bride abattue nocturne. Le référendum d’initiative partagée a été rejeté pour une raison sans équivoque. Le second, le 3 mai, aura-t-il la bonne fortune d’être admis ? Le président nous parlera ce soir à 20 heures. À moins d’un miracle politique, la France est loin d’être sortie de ses affres.


Attendre quelque chose ce soir : un devoir…
Le plus triste, sur le plan politique, pour notre démocratie, est qu’apparemment les Français n’attendent plus rien de l’allocution du président de la République à 20 heures ce soir. Si j’en juge par les réactions de ceux qui ont été questionnés dans le journal télévisé de la 6 le 16 avril. Ils ne se disent même pas qu’elle ne pourra qu’être meilleure, plus utile, plus respectueuse et empathique, que le dernier entretien qu’Emmanuel Macron nous avait offert avec la complicité bienveillante de deux journalistes. Ils ne sont même pas sûrs d’avoir envie d’écouter le président ce soir et certains, d’ailleurs, s’en passeront. Parce que la politique ne les intéresse plus, parce que ce président décidément n’est pas le leur, qu’il les ait déçus dès le début ou au fil du temps, ou qu’ils n’éprouvent que l’unique besoin de fuir les rites et les processus de la France traditionnelle, classique pour créer du désordre et de la révolution. Pourtant – et c’est une obligation républicaine – il conviendra d’attendre, d’espérer quelque chose ce soir. Je ne parle pas du socle stable des inconditionnels, des fidèles du président mais de tous ceux qui, critiques comme moi, pourraient être tentés de jeter l’éponge citoyenne. Il ne faut surtout pas. Pratiquer le contraire du « #BoycottMacron20heures » qui est une stupidité à tous points de vue. Un miracle est toujours possible et même si ce soir le président ne nous présentera que la face discutable de son être politique, qu’importe. On doit composer avec lui comme lui n’a pas d’autre choix que de s’accommoder de nous.
La seule manière de briser son autarcie si peu accordée à l’esprit profond du pays – dont la protestation constante est le rappel désespéré ou furieux qu’il existe et qu’on doit l’écouter – est de nous acharner à ne pas lui laisser le champ libre. Rendez-vous ce soir. P. Bilger.

Retraites, argent magique: l’impossible sevrage

Notre « modèle social » conduit la France à la ruine. Et la réforme des retraites est une mesurette qui ne résout rien au problème abyssal de la dette publique. Quant à ceux qui prônent toujours plus de mesures sociales, ils nous mènent sur le chemin de la Grèce, forcée par les marchés financiers à suivre une véritable cure d’austérité.


Occupés à jucher leur sac poubelle sur un tas d’immondices ou à y mettre le feu, les Français nombrilistes peinent à réaliser le profond mépris qu’ils inspirent à l’étranger. Dans une zone euro solidaire par construction, les salariés du reste de l’Europe ont bien compris que les Gaulois entendaient les faire marner jusqu’à 67 ans pour permettre aux mangeurs de grenouilles de partir à 62.

Ces étrangers – dont la culture est pourtant révérée en d’autres circonstances – ne manquent pas d’arguments pour ridiculiser l’Hexagone. Partout en Europe (et ailleurs évidemment) on travaille, par an et sur une vie, plus que les Français. Les syndicats qui défilent contre la réforme des retraites ont par ailleurs appelé à voter pour le candidat qui proposait de repousser l’âge de départ à 65 ans, contre celle qui promettait de le ramener à 60 ans – tout en s’indignant désormais d’un report à 64 ans par leur président démocratiquement élu. Aucun manifestant ne semble non plus se soucier que la richesse par habitant ait dévissé de 16 % entre la France et l’Allemagne depuis 2005. S’appauvrir, mais continuer à dépenser toujours plus paraît pourtant impossible – mais impossible n’est pas Français. Quant au changement de paradigme induit par la remontée des taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation, autant leur expliquer la fin de l’argent magique en dialecte pachtoun. Vu de l’étranger, rien ne peut excuser notre peuple rétif à cette réformette – tellement bâclée qu’il faudra y revenir en 2030 (perspective enthousiasmante pour le futur président de la République). Aucune excuse donc, si ce n’est l’addiction à la gabegie publique. Les pensions versées aux retraités Français sont ainsi supérieures de 69 milliards par an à la moyenne européenne, un avantage, à leurs yeux, éternellement acquis. Mais un avantage financé à crédit, par les horribles marchés financiers auprès desquels nous faisons la manche depuis quarante ans – et qui nous ont dépannés de 206 milliards en 2022.

L’état du pays dressé par les élites fait douter les Français

Et pourtant, on peut trouver quelques circonstances atténuantes à ce peuple dont la comptabilité publique défie les lois de la gravitation universelle. Les Français se voient gouvernés depuis 1981 par des gens bien élevés qui mènent tous exactement la même politique – plus d’Europe, plus de dettes, plus d’allocs, plus d’immigration, plus d’impôts, moins de services publics. Avec les résultats que l’on sait en matière d’éducation, de santé ou de sécurité, un palmarès déjà consternant auquel il convient d’ajouter désormais le démantèlement de la filière nucléaire de Jospin (arrêt de Superphénix en 1997) à Macron (fermeture de Fessenheim en 2020). Quelles élites, dans l’histoire de France, laisseront une trace aussi infamante ?

Avec un tel bilan, entaché d’énormes mensonges sur l’état réel de ce pays, difficile de demander au simple citoyen de croire sur parole Emmanuel Macron lorsqu’il affirme que la réforme des retraites est indispensable. Ils les ont trompés depuis tellement longtemps – Valls vient par exemple de déclarer que la France ne pouvait plus accueillir d’immigrés, on n’a pas le souvenir que ce constat guidait la politique du gouvernement qu’il dirigeait.

Les Français concernés par l’allongement de la vie active sont par définition ceux qui ne vivent pas des allocations de l’État-providence le plus généreux de la planète – 33 % du PIB y est consacré à la « protection sociale  », 834 milliards d’Euros par an. Le salaire de ceux qui se lèvent tôt est amputé de charges et d’impôts destinés à financer un assistanat hors de tout contrôle. Ces rémunérations nettes, trop faibles de l’aveu général – mais qu’une réduction des prélèvements obligatoires revaloriserait instantanément – sont désormais grevées d’une inflation galopante, conséquence d’un « quoi qu’il en coûte » irresponsable. Pour peu que ces salariés habitent une ville moyenne désertée par les services publics, le sentiment que « c’est toujours aux mêmes que l’on demande des efforts » paraît en réalité légitime.

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Avec un sens du contretemps parfait, Emmanuel Macron, dans sa causerie du 22 mars dernier, disait vouloir s’attaquer, après les retraites, à l’épineux dossier des contreparties à demander aux allocataires du RSA. Sans doute aurait-il été mieux inspiré de commencer par là. Mettre un frein à la folle générosité du modèle social français semble effectivement une condition nécessaire à l’acceptabilité d’un report de l’âge de la retraite.

Nécessaire, mais pas suffisante. Tant que Mélenchon ou Le Pen feront miroiter aux Français qu’aucune réforme des retraites n’est justifiée, les macronistes ont peu de chances de convaincre. Ces héritiers du chiraco-hollandisme, au pouvoir depuis quatre décennies, n’ont pas été élus pour réformer quoi que ce soit, mais pour arracher à la BCE, à Berlin, à l’Europe les moyens du statu quo. Notre peuple de pleurnichards a délégué à des gouvernants geignards le soin de porter ce message urbi et orbi : les réformes – ouin ouin –, c’est trop dur ; et si vous ne nous donnez pas les sous, ce sera Le Pen au pouvoir – ouin ouin.

Comme en 1981, après trente-trois ans de pouvoir ininterrompu de la droite, la France aurait en réalité bien besoin d’une alternance, afin de confier les manettes à ceux qui prétendent gouverner autrement. Mais la Macronie, dernier avatar de l’UMPS, a fait en sorte que cette alternance ne puisse théoriquement survenir. C’est sans doute là son erreur et son ultime trahison : dans une démocratie, il ne peut pas y avoir qu’un seul parti dit de gouvernement – plus exactement, un autre est appelé tôt ou tard à le devenir, ce fut le cas du PS à partir de 1983. À l’instar d’Alexis Tsipras en Grèce, arrivé au pouvoir avec un programme économique d’extrême gauche, si le futur locataire de l’Élysée était issu de LFI ou du RN, nul doute qu’entre la banqueroute et les réformes « ultralibérales », il choisirait ces dernières. Dans une France sociétalement de droite et économiquement de gauche, somme toute, la mieux placée pour porter l’âge de la retraite à 70 ans, même si elle ne le sait pas encore, s’appelle… Marine Le Pen.

Macron: le tout à l’égo

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Revenu tout cabossé d’une humiliante tournée à l’étranger, Pif Poche est plus déterminé que jamais à se venger sur les Français coupables de ne pas l’aimer. Après avoir demandé à ses ministres de cultiver l’apaisement en semant l’humilité – on croit rêver – Pifounet un casque de chantier sur la truffe menace: “ne rien lâcher c’est ma devise”. Ça tombe bien. Le peuple souverain si longtemps moutonnier, retrouve son instinct sauvage pour le soumettre ou le démettre. Au terminus des prétentieux il va y avoir du sport. Le billet satirique de Denis Hatchondo…


Faites dodo vous aurez du Lolo. Plus sage que l’académie des neuf du Conseil Constitutionnel tu meurs à Honfleur. Lolo Fabius, la dent de sagesse incarnée, a été parfait. Avec l’aide de ses huit acolytes plus sages que des images, dont la sage-femme Jacqueline Gouraud ex-ministre de Macron, Lolo a servi sur un plateau au président le rapport qu’il voulait. Retoquant seulement les six articles cédés après d’âpres négociations aux LR. Les Républicains, Ciotti, Larcher et Retailleau en tête, se sont faits rouler dans la farine comme des cordons bleus du Père Dodu Cocu. Il faut dire que Lolo le godelureau, fut l’un des premiers freluquets de la 5ème. Avant d’être retoqué par un Chirac le qualifiant de roquet. Mais 40 ans après le Lolo est toujours là, plus fidèle qu’une arapède à son rocher. Magnifique République française qui fabrique des hommes politiques à vie ! Avec de super points de chute dorés pour leur retraite argentée. Peu importe que la bande des neuf n’ait aucune qualification pour faire du droit, à fortiori constitutionnel, ils sont là pour servir après avoir été si bien servis.

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4 heures du mat Macron a des frissons. Pas à un enculage de mouche près, Freluquet 1er convoque ce mardi l’intersyndicale pour négocier le sexe des anges. Après avoir été méprisée pendant des mois, la représentation des salariés devrait se précipiter à l’appel du maitre. Le maitre de Nemo, le chien qui pisse à tort et à travers sur des murs chargés d’histoire. Le maitre que la communauté internationale invite à relire Pif le Chien avant d’émettre un ouah ouah aussi inutile que vain. Alors au nom des syndicats, Laurent Berger décline l’invitation tout en incitant le président à un délai de décence. Oh putain la leçon de savoir-vivre en politique! Alors qu’à l’extérieur du Château les manifs sauvages fleurissent comme les roses de Picardie au soleil d’Amiens, à l’intérieur du crâne du kid d’Amiens la vengeance arrive à ébullition. A 3h58 pendant que Berger dort comme un nouveau-né Macron promulgue sa loi avant d’aller se coucher. Je me répète en citant de nouveau un Luc Ferry éclairé, cuvée 2018: On a mis un gamin à l’Élysée et on n’a pas fini de le payer.

Féminicides, entre fait de société et faits divers

Que deviennent les hommes à l’heure où la révolution des mœurs – la révolution morale – souffle en tempête sur l’Occident?


L’assassinat de Cécile Hussherr-Poisson, enseignante-chercheuse poignardée le 20 mars dernier dans son hall d’immeuble à Paris par son ex-conjoint, a frappé les esprits. Normalien, comme elle, le meurtrier est président et cofondateur d’une start-up d’intelligence artificielle. Cet événement montre que les « féminicides » peuvent se produire même dans les milieux socialement favorisés, présumés préservés de la violence ailleurs omniprésente. C’est sans doute ce qui, dans la sauvagerie de ce meurtre, a sidéré le public. « Stupeur et effroi », titre le Point. Il y a autre chose. Qu’il s’agisse d’une mère de famille ajoute à l’horreur. Mais ce qui domine, c’est qu’il s’agisse d’une femme. Parmi les hommages rendus à la victime dans le hall de son immeuble, on peut lire cette affichette : « Encore un féminicide ! »

Un concept apparu en 1976

Bien que le Code pénal français ne consacre pas le mot « féminicide », tandis que l’ONU le reconnaît et que la typologie de l’OMS en retient quatre types (féminicide intime, féminicide commis au nom de l’honneur, féminicide lié à la dot, féminicide non intime), ce concept continue de questionner. En quoi le meurtre d’une femme par son conjoint, ex-conjoint, compagnon, ex-compagnon ou tout autre individu, est-il perçu comme plus dramatique que celui de n’importe quel homme ? Et pourquoi ce type d’événement sort-il du registre des faits divers pour entrer dans celui des faits de société ?

Il s’agit pourtant, traditionnellement, d’un fait divers, rubrique dans laquelle une partie de la presse continue de ranger les crimes passionnels, quitte à les qualifier en même temps de féminicides. À l’inverse, la presse progressiste les qualifie toujours, et uniquement, de féminicides, façon de souligner qu’ils « s’inscrivent dans des cadres de nature systémique et dans une logique de domination masculine » (définition de l’OMS). Cette double inscription laisse supposer que la situation en Occident s’apparente par essence à celle qui prévaut dans des sociétés de culture absolument différente (par exemple celle de la Norvège comparée à celle de l’Afghanistan).

L’apparition du concept est éclairante. Il a été utilisé pour la première fois au sein du Tribunal international des crimes contre les femmes, à Bruxelles, en 1976, pour exprimer le constat que, dans à peu près toutes les sociétés, des femmes sont tuées parce qu’elles sont des femmes. Le terme de « féminicide » sert à qualifier de fait de société ce type de meurtre. Ce qu’il est pour une part, et en même temps ce qu’il n’est pas. Le problème posé par le concept réside dans cette dualité, pour peu qu’on refuse de souscrire aux arguments du féminisme politique qui le fonde.

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On doit parler de fait divers dans la mesure où chacun de ces crimes relève d’une histoire singulière, irréductible à toute interprétation globalisante. Les motivations sont chaque fois spécifiques au drame – la femme n’est pas tuée parce qu’elle est « une » femme, mais parce qu’elle est cette femme particulière. Le problème n’est alors pas politique, mais psychiatrique. C’est d’ailleurs de ce côté qu’il faudrait aller en priorité pour prévenir ces crimes, plutôt que s’en remettre à une attitude accusatoire qui ne mène nulle part (malgré les lourdes condamnations, évidemment justifiées, la fréquence de ces drames ne diminue pas). Seulement, une prise en charge psychiatrique des hommes susceptibles de passer à l’acte exigerait un développement considérable de la psychiatrie, discipline médicale négligée depuis des lustres par les pouvoirs publics, alors même que sa nécessité ne cesse de croître.

Si l’on reste dans le registre des faits divers, la raison demande que les meurtres appelés indûment féminicides soient considérés comme des homicides intra-familiaux et répertoriés sous ce nom, pour les différencier des véritables féminicides, c’est-à-dire des crimes d’honneur et des crimes, généralement précédés de viols, commis par des psychopathes à l’encontre de femmes fortuitement croisées.

Criminaliser tous les hommes

De plus, et ce n’est pas le moindre de ses inconvénients, l’utilisation du mot féminicide tend, implicitement ou explicitement, à criminaliser l’ensemble des hommes. En dehors de situations hors norme comme les guerres, la quasi-totalité des hommes obéit au commandement « Tu ne tueras point ». Cette évidence, valable au moins pour la France, se traduit par ces chiffres de 2022 : d’après le collectif Féminicides par compagnons ou ex, le nombre de meurtres de femmes s’élève à 112, dont 58 en contexte de séparation et/ou de violences connues (ce qui, semble-t-il, ôte du total les « féminicides non intimes »).  Le nombre de meurtres, 112, un tous les trois jours, paraît émotionnellement énorme, mais statistiquement marginal au regard du nombre de couples en France (un meurtre tous les six jours si l’on décompte les « féminicides non intimes »).

En revanche, et c’est sans doute en quoi on peut parler de fait de société, ce total doit être rapporté au nombre de meurtres toutes catégories confondues : en 2022, toujours d’après le collectif Féminicides par compagnons ou ex, on a recensé 948 victimes. On comprend, à travers cette proportion, ce qu’a de partiellement pertinent le concept de féminicide, si on le caractérise par le refus de l’émancipation d’une femme au point d’aboutir à son assassinat. Un refus dont la dimension psycho-pathologique ne doit cependant jamais être mise sous le boisseau.

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Au fond, le grand apport du concept tient à ce qu’il a permis d’attirer l’attention de nombreux États sur un phénomène qui, pour marginal qu’il soit sous nos climats, n’en est pas moins représentatif d’une réalité spéciale, comme le montre le ratio homicides de femmes/homicides en général. Ainsi, l’accueil dans les commissariats des femmes menacées de violences meurtrières s’améliore sans cesse, outre toutes les structures vouées à leur protection.

Reste maintenant à espérer que cette remarquable attention portée à la condition féminine ne cache pas un phénomène inquiétant, les inégalités dont, en Occident, les hommes sont victimes. La question est abordée dans un article saisissant publié par Le Figaro du 25 mars 2023, qui rend compte de l’essai de Richard V. Reeves, Of Boys and Men (Swift Press, 2022), paru en septembre dernier au Royaume-Uni. La traduction en français de l’ouvrage ne saurait tarder. Elle s’inscrira dans la lente prise de conscience du fait, lui aussi politique, qu’on a tellement chargé la barque des hommes qu’elle finit par tanguer dangereusement, au risque de se retourner.

Trésors des racines wokistes

C’est officiel, « le guide de langue inclusive » d’Oxfam International vient de paraitre. Si son contenu est risible, la traque aux blancs est, elle, très sérieuse.


Bible de la novlangue de l’ultra-gauche ou chef-d’œuvre d’autoparodie ? Le lecteur reste désemparé devant le « Guide du langage inclusif » que vient de publier le géant du caritatif, Oxfam International. Cette structure chapeaute 19 organisations nationales dont la britannique à elle seule engrange 420 millions d’euros de revenu. Partant du principe que la langue possède le pouvoir de façonner la réalité, le document de 92 pages explique aux salariés quel est le vocabulaire le mieux adapté à leur mission. Le texte s’excuse d’abord d’être écrit en anglais, langue coloniale, avant de s’attaquer aux genres traditionnels et à l’hétéronormativité. Il est recommandé de préférer « parent » à « père » et « mère », ainsi que « personne enceinte » à « future maman », pour ne pas offenser les trans. Il faut éviter de dire « I stand with… » (« je suis solidaire de… ») – erreur validiste – pour ne pas offenser ceux qui ne peuvent pas se tenir debout (stand). Pourtant, le comique de tant d’absurdités cède la place à quelque chose de plus sinistre, un véritable programme marxiste de revanche tiers-mondiste. Le privilège et la suprématie blancs vont de soi et les non-Blancs, qu’il faut appeler les « personnes noires, indigènes et de couleur », en sont les victimes. Les mots « capitalisme » et « néolibéralisme » sont à utiliser, car il faut nommer ce système économique afin de le contester. La répartition actuelle des richesses est le résultat du colonialisme et de la traite des Noirs. Payer des « réparations » est donc un « devoir ». On apprend que ceux qui forment les minorités ethniques en Occident sont la majorité dans le monde. Pour renverser la vapeur, il faut appeler les Occidentaux la « minorité globale » et les autres la « majorité globale », bien que la situation de la Chine ait peu à voir avec celle des pays africains les plus pauvres. Le message est clair : non-Blancs de tous les pays, unissez-vous contre l’oppresseur minoritaire ! Certes, après des scandales de prostitution au Tchad et à Haïti, Oxfam a beaucoup à se faire pardonner, mais a-t-on envie d’être charitable ?

Mary Quant disparaît et emporte avec elle le “Swinging London”

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La styliste britannique, disparue cette semaine, faisait partie de ces créateurs ayant donné naissance à la minijupe. Surtout, elle était emblématique de la décennie 1960, dans la capitale britannique; une époque joyeuse et créative.


Le Royaume-Uni est en train de perdre toutes ses reines ! Sa Majesté Elizabeth II, bien sûr, qui nous a quittés en septembre dernier, et plus récemment, Vivienne Westwood, qui régna sur la mode british pendant quatre décennies, et qui popularisa l’aspect vestimentaire du mouvement punk. Enfin, le 13 avril dernier, Mary Quant, dite Dame Mary, a emporté avec elle, à 93 ans, ses mini jupes et les derniers vestiges du Swinging London. 

Excentriques Anglais !

Le fait que Vivienne Westwood soit assimilée au mouvement punk (elle n’a fait que commercialiser un mouvement qui venait de la rue) et que Mary Quant soit considérée comme l’inventeur (l’inventrice?) de la mini jupe – bien que certains l’attribuent au Français Courrèges – n’est finalement qu’anecdotique. Cela va me permettre d’aborder le phénomène du Swinging London, et plus largement la pop culture, que les Anglais (je ne cesse de le répéter) ont inventée. La France est le pays de l’intellectualisme et des révolutions, l’Angleterre est selon moi celui de l’excentricité et du pragmatisme politique. Paradoxalement, le fait que la Perfide Albion soit une société de classes a dynamisé et fait circuler la culture. Le « Working Class Hero » John Lennon ne dirait pas le contraire.

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Après guerre, le gouvernement travailliste décida de rendre les écoles d’Art gratuites, donc accessibles à la working class, qui, en Angleterre, à l’époque, avait une identité très forte. Cela a malheureusement beaucoup changé. Ce phénomène est expliqué dans le documentaire sur Brian Ferry, le chanteur du groupe Roxy Music, diffusé en ce moment sur Arte. Brian Ferry, ce prolétaire brillant, qui même lorsqu’il avait trois sous s’habillait déjà comme un prince, fréquenta une de ces écoles, et l’Art fut sa première passion. Il était fan de Ready Made et de Duchamp, et cela se sentait dans les premiers albums de Roxy Music, que je qualifierais de glam rock expérimental, notamment grâce au clavier de Brian Eno. Tous ces enfants de prolos, ou de la lower middle class, donnèrent donc naissance au Swinging London, qui fut, pendant quelques années, au centre du monde culturel. Que s’y passait-il au juste ? Tout d’abord, il y régnait un mélange détonnant; le rock’n’roll, la mode, l’art contemporain (qui, là-bas, n’était donc pas un phénomène élitiste) s’y mélangeaient joyeusement. Ensuite, évidemment, on y faisait la fête, on consommait des substances illicites, quelquefois, on s’y perdait. Mais, l’espace d’un moment de grâce, on y inventa un mode de vie.

Plutôt ne rien manger que de paraitre mal vêtu

La mode y joua un rôle primordial. En effet, tout le beau monde issu de la culture underground se réunissait dans la boutique de Mary Quant, sur King’s Road : Bazaar. On donna à ce mouvement l’appellation de Youthquake que l’on pourrait traduire par : jeunesse en transe. Dorénavant, c’est la jeunesse de la rue qui inspirerait la mode. La jeunesse française, quant à elle, discutait de la lutte des classes dans les universités, en attendant son heure. Bien sûr, vous pourriez rétorquer que tout cela n’était que du marketing, c’est évident, les Américains ayant déjà inventé le concept d’adolescence avec l’explosion du rock’n’roll à la fin des années 50. En Europe, nous avons dû attendre les Beatles. 

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Autre particularité so british : la mode y est, depuis toujours, une affaire d’hommes. D’ailleurs, le style british masculin reste une valeur sûre. 
Au commencement, au XVIIIème siècle, fut le Beau Brummel, qui inventa le dandysme, terme si galvaudé de nos jours, qu’on en a perdu la signification. Costumes admirablement coupés, cravates savamment nouées, Brummel prétendait qu’il mettait cinq heures à s’habiller. Mais le dandysme est aussi, et surtout, un mode de vie. Les dandys sont le contraire du bourgeois (en témoigne Baudelaire); ils font de leur vie de l’art. Brummel, qui perdit sa fortune au jeu, préférait ne pas manger que d’apparaître mal vêtu…
La notion de dandysme perdura, et devint, au XXème siècle, davantage synonyme d’une certaine excentricité maîtrisée. Brian Jones, le guitariste des Stones, en fut l’exemple ultime. D’ailleurs, dans les années 60, nombre de chanteurs pop britanniques étaient qualifiés de dandys. En témoigne cette chanson des Kinks – groupe qui représentait la quintessence de l’attitude rock’n’rollesque british – « Dedicated follower of fashion » (obsédé par la mode). Mais alors, où se situe le dandysme en France, le pays de Chanel et de l’élégance discrète ? Au risque d’en surprendre plus d’un, Sagan, avec son élégance désinvolte et son mode de vie scandaleux, est une figure que l’on pourrait qualifier de « dandyesque. » Mais, à mon sens, les derniers véritables dandys sont les sapeurs africains. Qui, à l’image de Brummel en son temps, sacrifient tout à la sape.

Contre le peuple, tout contre

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Henri Guaino © Photo: Hannah Assouline

En bon gaulliste « canal historique », Henri Guaino rappelle qu’on ne peut gouverner sans le consentement du peuple. Même s’il est difficile à définir, même s’il n’a pas toujours raison, le peuple doit toujours avoir le dernier mot. L’ancien conseiller spécial du président Sarkozy ajoute qu’il n’y a pas pire gouvernant que celui qui fait passer son orgueil personnel avant l’intérêt du pays.


On ne gouverne pas contre le peuple. Ce n’est pas la première fois que l’on essaie. Cela ne marche jamais. Et ça peut même mal finir. Mais c’est tellement tentant. Le peuple, ce n’est pas accommodant, c’est imprévisible, c’est inconstant, ça ne fait pas toujours ce que l’on veut, tantôt ça veut aller à gauche, tantôt ça veut aller à droite, tantôt ça ne veut aller nulle part, ça veut se mêler de tout, c’est rempli de contradictions, ça s’emporte pour un rien, ça se cabre, ça rue dans les brancards et ça empêche de gouverner tranquillement, surtout un peuple comme le nôtre, comment dit-on déjà ? Ah oui, un peuple de Gaulois réfractaires. Comme si les autres peuples étaient tellement plus faciles à gouverner. Un regard sur leur histoire suffirait à se convaincre que ce n’est pas vraiment le cas. Encore faudrait-il que ceux qui nous gouvernent pensent que l’histoire peut leur apprendre quelque chose au moins sur la nature humaine et ce qu’elle nous réserve, qui ne change pas beaucoup à travers les âges, ni d’un pays à l’autre.

Manifestation contre la réforme des retraites, 23 mars 2023. « La foule n’a besoin d’aucune légitimité pour prendre la parole. » © Yann Slama/sipa

Le peuple n’a pas toujours raison, mais il a toujours le dernier mot

Bon, c’est vrai que, de nos jours, le peuple n’est pas très à la mode. Populaire, ce n’est pas très flatteur, ça a un petit parfum de laisser-aller et de vulgarité. Il fut un temps où être un parti populaire, c’était valorisant, comme quand Malraux déclarait avec fierté que le RPF du Général de Gaulle c’était le métro à six heures du soir. De nos jours, quand on entend ça, on se pince un peu le nez : un parti digne de gouverner, c’est un parti de notables. C’est pourquoi le Parti socialiste a fini par devenir ce qu’il est devenu et qu’on a liquidé le RPR pour faire l’UMP et ce qu’il en reste. Populiste, c’est encore plus mal vu que populaire. C’est carrément synonyme de démagogie. Pas digne de gouverner. D’un côté, il y a les instruits, les raisonnables, les responsables et, de l’autre, les incultes, les irresponsables. Il m’arrive pourtant de penser que les irresponsables sont dans les palais nationaux et que les plus responsables, les plus lucides sont dans la rue. Mais comme le peuple est là de toutes les façons, il faut bien faire avec. Ah, si au moins il ne votait pas, ce serait quand même mieux, on se répartirait les postes entre soi dans le cercle de la raison. Finalement, le suffrage censitaire, ce n’était pas si mal. On pourrait même ajouter un critère de diplôme. Évidemment, quand on voit comment certains surdiplômés pensent et agissent quand ils sont au pouvoir, on hésite quand même un peu à souhaiter cette République platonicienne gouvernée par les plus intelligents. Quand on voit comment ils comptent, ce qu’ils font avec des chiffres dont ils finissent par avouer qu’ils ne savent même pas d’où ils sortent, quand on constate le mal qu’ils ont à calculer à combien de retraités leur réforme donnera une pension minimum de 1 200 euros, on en arrive à la conclusion que, non, le critère des diplômes n’est pas une bonne idée. Et si encore, ils ne faisaient que des erreurs de calcul. Mais il y a aussi l’hubris, cet orgueil démesuré qui est le ressort des tragédies d’Eschyle et de Sophocle et qui fait commettre bien des erreurs de jugement aux conséquences beaucoup plus lourdes que celles des erreurs de calcul. Et la pire des erreurs de jugement, c’est de croire que l’on peut se passer du peuple pour gouverner, voire que l’on peut gouverner contre lui parce que l’on croit savoir mieux que lui ce qu’il faut faire. Il est vrai que le peuple n’a pas toujours raison. Mais voilà, qu’il ait tort ou raison, il a toujours le dernier mot.

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À ce point de la discussion, il y a toujours quelqu’un qui se croit plus malin que les autres en faisant remarquer que le peuple, c’est un bien grand mot mais qu’à part la majorité qui sort des urnes, on ne sait pas très bien ce que ce mot désigne. On sait compter les bulletins de vote, mais on ne sait pas décrire le peuple qui reste une idée abstraite indéfinie, un concept sans portée opérationnelle, une image qui relève de l’imaginaire romantique. Ce n’est pas faux, mais s’en tenir là, c’est rester à la surface des choses et se condamner à commettre bien des erreurs qui conduiront à des drames. C’est exactement ce qu’exprime une phrase du genre de celle qu’a prononcée le président de la République à propos des manifestations contre la réforme des retraites : « La foule n’a pas de légitimité face aux élus. » Comme si la foule des manifestants qui protestent n’avait rien à dire sur les lois qui les concernent et sur la façon dont ceux qui s’expriment en son nom exercent leur mandat. Le seul résultat d’une telle phrase est de rendre la foule furieuse et de contribuer non à la déligitimation de la foule, qui n’a besoin d’aucune légitimité pour prendre la parole, mais à la déligitimation des institutions aux yeux au moins d’une partie de ceux qui sont la source de toute légitimité politique.

Au bord de la rupture

Parce qu’on peut le nommer mais non le définir concrètement, le peuple n’existerait donc pas. Mais si le peuple n’existe pas, la nation n’existe pas, la cité n’existe pas, la politique n’existe pas, la démocratie n’existe pas. Au demeurant, nous vivons avec beaucoup de mots qui désignent des choses que nous avons bien du mal à définir, mais dont nous avons tous l’intuition, telles que le Temps, la Beauté, la Justice, l’Amour, la Légitimité, l’Autorité ou encore l’État ou la Nation. Qu’est-ce que le peuple ? C’est une population qui a conscience d’être un peuple, qui se sent soudée par un ciment invisible, un sentiment d’appartenance, le sentiment de partager une destinée commune, qui est plus fort que tout ce qui peut la diviser. Quand ce qui la divise est plus fort que ce qui l’unit vient la guerre civile, la guerre de sécession. Un peuple peut la surmonter, comme le peuple américain après la guerre de Sécession, ou pas et se disloquer comme le peuple yougoslave. C’est le temps long qui fait les peuples et leur imaginaire commun. Comme le disait Braudel à propos des civilisations qui sont des personnages de l’histoire qui durent très longtemps, les peuples aussi sont des personnages de l’histoire, des êtres collectifs qui durent très longtemps. Et pour gouverner, il faut compter avec eux, il faut les respecter, les amadouer, les séduire, les convaincre, et les aimer. C’est l’essence même de l’art de gouverner. Même une tyrannie, si elle veut exercer son pouvoir absolu et durer, a besoin de convaincre son peuple, par l’endoctrinement, par la propagande, en flattant les instincts, en désignant des boucs émissaires, mais elle a besoin de convaincre, quels que soient les moyens qu’elle emploie parce que même le gouvernement par la terreur a ses limites, parce qu’il n’est possible de se faire obéir par la terreur que jusqu’à un certain point. Gouverner n’exige pas forcément l’adhésion, ni le consensus, ni l’unanimité mais exige au moins le consentement de presque tous. La nécessité du consentement, c’est bien ce qui semble oublié à l’heure actuelle. Dès lors, peut-on prendre quand même des décisions impopulaires parce qu’on les juge nécessaires pour le bien du pays ? La réponse est oui mais, encore et toujours, jusqu’à un certain point. Un point qu’il faut découvrir à chaque fois, dans chaque circonstance, pour chaque projet, surtout dans une société fracturée, au bord de la rupture. Encore faut-il se poser la question, encore faut-il être conscient que, pour gouverner, il faut se fixer à soi-même des limites qui ne sont inscrites nulle part. Il n’y a pas de livres de recettes de l’art de gouverner ou de commander. La guerre des Gaules n’est pas un livre de recettes. Le Mémorial de Sainte-Hélène et les Mémoires de guerre ou les Mémoires d’espoir non plus : ce sont des expériences exemplaires, des histoires dont chacun peut tirer pour lui-même des leçons de politique ou de commandement. Le Prince de Machiavel n’est pas autre chose qu’une réflexion, à partir d’une expérience, sur la nature de la politique et sur la nécessité de la conduire à partir de ce que de Gaulle appelait « les réalités ».

Machiavel met le peuple au centre de ces réalités qui s’imposent à la politique. C’est dire que s’il faut beaucoup d’orgueil pour se penser capable de gouverner les autres, il faut au moins autant d’humilité pour écouter, entendre et répondre au peuple qui gronde, et autant de courage pour ne pas tenter de le violer et pour reculer quand le refus est trop fort, parce que seuls les faibles font passer leur amour-propre avant l’amour de leur pays et seuls les tyrans font la guerre à leur peuple. C’est le choix gaullien, le seul au fond qui permet de sortir du genre d’impasse où la France s’enferme aujourd’hui.

« Ne rien céder », un aveu de faiblesse

C’est prendre un grand risque pour soi-même et pour les institutions que de faire de l’exercice du pouvoir une question personnelle et de dissoudre la fonction dans son moi au lieu de dissoudre son moi dans la fonction. Pour celui qui est censé incarner la souveraineté, ne jamais céder parce qu’il ne veut pas perdre la face, c’est manquer à ses devoirs et prendre le risque de tout perdre. Quand la résistance populaire est trop forte, et la démocratie représentative trop contestée, il n’y a que deux issues raisonnables : se retirer ou s’en remettre au référendum pour trancher. À charge pour le pouvoir de poser ou non par le référendum la question de confiance au peuple, comme le faisait le général de Gaulle lorsqu’il considérait que l’essentiel, à ses yeux, était en jeu ou que sa légitimité était en cause. Mais, à tout dramatiser, pour justifier son intransigeance, le gouvernement se condamne à une remise en jeu permanente de sa légitimité qui, si elle ne peut pas passer par les urnes ou par la protestation pacifique, finira par se frayer un autre chemin par la violence. Sous-estimer le risque, pour n’importe quelle société, de basculer dans l’engrenage de la violence, revient à méconnaître la nature du peuple et la nature humaine avec lesquelles, partout et toujours, la politique doit composer. C’est la raison pour laquelle tout pouvoir qui parie sur l’usure d’un mouvement social de grande ampleur et déterminé en usant les forces de l’ordre et l’autorité de l’État, qui mise sur la stratégie de la tension pour rallier autour de lui le parti de l’ordre face à la montée du désordre, joue dangereusement avec le feu.

Il n’y a rien de pire pour la politique qui a pour premier devoir de garantir la paix civile que de devenir une question d’orgueil face à cette réalité qui s’appelle le peuple et qui, répétons-le, n’a pas toujours raison, mais a toujours le dernier mot. Et ce dernier mot, c’est celui de la souveraineté, ce pouvoir inaliénable de dire « non », d’opposer un refus obstiné qui peut transformer le peuple en foule et la foule en meute dévorant tout sur son passage.

Vers une infantilisation généralisée

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Un phénomène curieux gagne les Français… Ils régressent! Pas seulement en termes de niveau d’éducation. Non! ils sont gagnés par une curieuse nostalgie de l’enfance.


Est-ce le résultat pernicieux de la prise en charge croissante de l’État-nounou, lequel s’occupe de notre régime alimentaire, de nos co-voiturages ou du nombre de pas qu’il faut effectuer quotidiennement ? Est-ce la conséquence de notre abandon à cet Etat maternant qui gère la façon dont nous travaillons, l’éducation sexuelle de nos enfants (lesquels nous donnerons bientôt des leçons en la matière) ou notre microbiote et les cinq fruits et légumes qui vont avec ?

Bonne fête des mamans !

Tout un vocabulaire régressif accompagne le phénomène. N’est-ce pas un peu inquiétant d’entendre un ministre de la République important s’exprimer en disant « ma maman… », d’autres évoquer « mon papa » ?[1] Des termes mignons qui renvoient à la petite enfance et au domaine de l’affectif pur. Rappelons quand même que papa et maman sont les premiers mots de bébé lorsqu’il apprend à parler, et que l’adjectif possessif que certains y accolent systématiquement parachève son aspect enfantin  – au-delà de la sympathie sous-jacente, bien sûr, que ces termes provoquent. Même à la radio, les journalistes oublient le mot mère, utilisant « sa maman » pour parler de la mère d’un joueur de foot ! Une dilution sémantique qui nous fait vivre sous le règne de l’émotion bienveillante permanente. C’est tous les jours la fête des mères. Pardon, la fête des « mamans » !

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Dans le même ordre de constats, j’observe en entreprise depuis quelque temps l’apparition des bonbons en salle de réunion ; les cadres sont shootés à l’Haribo ! C’est tout juste si la DRH ne distribue pas des doudous en cas de menaces de burnout. Et puis, on fait joujou ; il y a désormais l’heure de la récré dans l’entreprise ; le babyfoot est à côté de la machine à café, et une table de billard installée en salle de réunion. Terminé le temps jadis où les adolescents et les jeunes rêvaient d’atteindre l’âge adulte, l’époque où la valeur, certes, « n’attendait pas le nombre des années », mais où l’on rêvait de faire ses preuves. On empruntait alors en cachette les vêtements des parents et l’impatience de vieillir était l’impatience de la vie. C’est fini : nos ados ne veulent plus vieillir, ils ne souhaitent pas follement entrer dans la vie active et prolongent indéfiniment leurs études. Ils revendiquent avec insolence le fait d’être jeunes… On a honte des boomers. Ce serait une qualité d’être jeune, au pire une excuse. C’est la démarche inverse qui a pris le pas, le jeunisme rôde: les parents s’habillent comme les « d’jeunes » ; à eux jeans troués, baskets et tee-shirts. On copie jusqu’au langage de sa progéniture pour être aussi jeunes qu’eux, soyons « cool ». Nous observons une sorte de refus de la maturité à tous les niveaux. Plus grave, le refus d’éduquer ses propres enfants, à qui on demande ce qu’il convient de faire, est à la mode. C’est un conformisme ambiant ; on a peur de ne pas être aimé de ses enfants, et l’autorité a changé de camp.

Big Bisou

En cas de vrai problème, quand on en a les moyens, on préfère faire appel à des psys. « Il voit quelqu’un », c’est la formule consacrée. Cela permet en tout cas de se disculper et de ne pas prendre ses responsabilités. Quant à l’Education nationale, chargée d’éduquer autant que d’enseigner, elle ne sait plus à quel prof se vouer, entre le prof à piercing vachement sympa parce qu’on ne le distingue plus des élèves, et celui qui tente d’imposer une discipline et qui sait que les parents lui tomberont dessus dès qu’il en punira un.

Mais, au pays des Bisounours, tout le monde s’aime, ou du moins donne des signes extérieurs d’affection… Le tutoiement est de rigueur, les fautes de syntaxes également. C’est chaleureux la faute de syntaxe ; la grammaire avait un côté censure rigide quand la faute de français apporte un côté plus humain à la phrase… « Bisous » remplace « au revoir », et tout le monde s’embrasse. Là aussi, c’est encore la mode ado qui nous a contaminés et on regretterait presque le Covid qui nous avait fourni l’occasion de rependre quelques distances sous un prétexte médical ! Tout le monde il est beau, tout le monde il est sympa, c’est devenu un véritable programme politique.

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On aime les jeunes au point d’en faire des idoles. On envisage de les faire voter de plus en plus tôt (alors qu’ils votent de moins en moins). On les fait s’exprimer, à 15 ans, sur les retraites à la télé, sans qu’ils comprennent d’ailleurs que c’est leur propre retraite qui va sauter si on les écoute, car en tout état de cause on ne pourra pas la leur payer… De toute façon, sous l’œil admiratif de nos élus de gauche et de leurs parents esbaudis, ils déclarent « qu’ils ne veulent pas perdre leur vie à la gagner » ; ça c’est dit ! Ces petits chéris sont nos sages d’antan. Le monde n’a-t-il pas pris conscience de l’urgence écologique grâce à Greta Thunberg, alors âgée de 14 ans, et à qui on n’a jamais osé demander quand elle allait à l’école ?

Le péril jeune

Quant aux manifs actuelles en France, on les scrute à la loupe. Le drame serait que les étudiants sortent en masse dans la rue, car on ne sait vraiment pas comment les faire rentrer ensuite. C’est comme si on avait des cohortes d’orphelins à gérer, et la culture de l’excuse a remplacé tout jugement objectif : ni responsables, ni coupables. Ce sont des jeunes, ils ont le droit de savoir mieux que tout le monde. D’ailleurs ils l’ont lu sur internet !

Quoi qu’il en soit, l’assistanat croissant est une façon, volontaire ou pas, d’infantiliser tous les adultes que nous sommes, de même que la politique des chèques cadeaux se révèle très efficace pour avoir la main sur nos dépenses et nos gains.

Demande à l’État, papa et maman n’ont plus les moyens…

La France sens dessus dessous !: Les caprices de Marianne

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[1] https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/video-ma-maman-gerald-darmanin-ses-arguments-personnels-pour-convaincre-sur-la-reforme-des-retraites_512575

Oui, que Macron parle!

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Macron va parler ce soir. Et alors? Il n’y aucune surprise à attendre d’une allocution où le président continuera à vivre dans un monde parallèle, persifle Jérôme Leroy.


Jérôme Leroy, un justicier qui surgit hors de la nuit…

Macron va parler et finalement, tout le monde s’en moque un peu. Ce qu’il lui reste de partisans ou d’obligés sait qu’il ne changera rien, qu’il « assumera ». Comme ce verbe aura plu à la macronie ! Assumer, c’est-à-dire, refuser tout examen critique. Et non, comme ce serait le cas pour un bandit de grand-chemin qui ferait un hold-up sur deux ans de la vie des Français, reconnaître sa faute et en assumer les conséquences, c’est-à-dire le châtiment qui va avec. Si l’image du bandit de grand chemin m’est venue, c’est à cause de l’heure à laquelle Macron a promulgué sa loi inique: en pleine nuit, à la manière des tire-laine et autre monte-en l’air.

Pour les partisans de Macron donc, notamment s’ils sont députés, les retours en circonscription sont de plus en plus douloureux. Tel député du centre de la France, et de l’échiquier politique Macron-compatible, rencontré dans un salon littéraire, me racontait sa divine surprise de 2017 quand il avait été élu contre un sortant socialiste ; et sa tristesse en 2022 quand il avait été élu plus largement… mais face à un candidat RN qui n’avait aucun poids jusque-là !

La gauche disparait du jeu politique, la colère apparait dans les rues

Ce que cela signifiait, c’est que si la gauche avait disparu de cette circonscription rurale, elle avait été remplacée par ceux qui avaient su capitaliser la colère : celle des gilets jaunes, celle d’une population lassée par l’arrogance constante de Macron, par l’incroyable mépris de classe dont il n’a jamais su se départir face à « ceux qui ne sont rien ». Si mon député en question tient le choc pour l’instant, c’est parce que contrairement à beaucoup d’autres Renaissance et assimilés, il est un enfant du pays, que les gens le connaissent, qu’ils l’engueulent mais l’aiment bien au fond. Est-ce que cela suffira la prochaine fois ? Il a, quand on lui pose la question, un sourire mélancolique et il lève les yeux au ciel…

À lire aussi, un autre son de cloche: Qu’est-ce que le président va bien pouvoir raconter aux Français ce soir?

M’est alors venu à l’idée, après cette conversation, que nous expérimentions à quel point la Vème République, surtout depuis la coïncidence de la présidentielle et des législatives et l’impossibilité de faire plus de deux mandats consécutifs, était devenue une arme dangereuse quand une personnalité comme celle de l’actuel président se retrouvait au pouvoir, avec une mission bien précise: mater l’exception française, c’est-à-dire, parlons clair, mater le peuple français qui est l’un des derniers à n’être pas convaincu que la vie doive se résumer à une soumission totale au libéralisme. Il y aurait, au moins depuis 1995, une histoire à écrire de ces refus successifs qui font l’honneur d’un pays.

C’est pour cela que les opposants – que ce soit l’Intersyndicale ou les parlementaires, y compris ceux du groupe Liot avec Charles de Courson et une fraction des LR – , eux non plus, n’attendent rien de leur côté. L’onction du Conseil Constitutionnel a dopé Emmanuel Macron. Un Conseil, qui a jugé « en droit » comme on dit, mais qui a, de fait, pris une position politique et montré son mépris pour le RIP – lequel ressemble, pour les neuf sages, à ces jouets, ces pistolets factices que l’on donne aux enfants pour faire panpan avec la bouche mais qui ne pourront jamais tirer à balle réelle.

Quand est-ce qu’on arrive?

C’est amusant, d’ailleurs, quand on entend Elisabeth Borne dire « qu’on est allé au bout du processus démocratique ». Se rend-elle compte que sa phrase est à double sens ? Que l’on peut comprendre que finalement, les moyens démocratiques n’ont pas suffi à faire reculer une loi dont, on ne se lassera jamais de le dire, neuf Français actifs sur 10 sont contre; et que même la possibilité d’un referendum ne leur sera pas donnée ?

À lire aussi, Henri Guaino: Contre le peuple, tout contre

Alors, oui, que Macron parle ! Sa parole est complètement dépassée, démonétisée. Son aveuglement, réel ou feint, montrera juste à quel point il est dans un autre monde. Les clefs du pouvoir sont dans la boite à gants : c’est le titre qu’avait donné Frédéric Dard, alias San Antonio, à un excellent roman politique. Désormais, les clefs du pouvoir sont dans la poche du costume fité de Macron et il n’a pas l’intention de les lâcher. Il dira qu’il faudra passer à autre chose, et Borne, en écho, parle déjà « d’accélérer les réformes ». Vraiment ? Après quatre mois de mobilisation populaire ? Après les blessures infligées par un mépris sans faille ? Avec un parlement à la majorité introuvable, auquel on a tordu le bras ? Le président parlera d’écologie, d’éducation, de santé mais il sera inaudible sauf pour les commentateurs qui feront des émissions spéciales. Sans doute mise-t-il sur le précédent Sarkozy lors du mouvement de 2010, aussi ample que celui-ci. Il oublie juste que Sarkozy, en 2010, disposait d’une majorité confortable au parlement et d’une partie non négligeable de l’opinion derrière lui. Et même comme cela, deux ans après, il se faisait battre par le plus mauvais candidat possible, François Hollande.

On souhaite bien de la chance à ceux qui se présenteront après Macron en « assumant » cette réforme des retraites parce que n’importe quel manche à balai qui se présentera en promettant un retour au « statu quo ante » des 62 ans lui passera devant. Mais Macron, lui, sera loin. Il donna des conférences à Davos ou à Dubaï, et comme il sera encore jeune, il pourra faire ça jusqu’à 64 ans. Au moins.

Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants

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C’est l’hallu finale!

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"Auto-conférence de la Commune libre de Tolbiac", 4 avril 2018. © Yannick Coupannec/Leemage

Le « 10 améliorable », note plancher


Tous ensemble, toutes ensemble : grève générale ! « En plein mouvement contre la réforme des retraites, nous considérons que chacun doit pouvoir se mobiliser pour son avenir sans être inquiété.e de redoubler. En conséquence, nous exigeons que soit mise en place à Paris 1 la note plancher du « 10 améliorable » pour les examens de fin de semestre, et que tous les enseignements soient banalisés pour mettre fin aux politiques d’assiduité qui pénalisent celles et ceux qui combattent les politiques du gouvernement » (Assemblée générale, centre Tolbiac, 4 avril). Ni Dieu ni Masters ! C’est l’hallucination finale !

Le partiel est au bout du fusil

Les assemblées générales inter-facs, apprentis insoumis néo-maos-trotskystes, champions du tri non sélectif et des incendies de poubelles, manquent d’imagination et d’ambition…Tout ça pour un 10/20 ! Le partiel est au bout du fusil, camarades ! Soyez réalistes, exigez des « 18 améliorables », le vin et l’agreg pour tous ! Il y a deux générations, Jacques Martin avait inventé une école citoyenne, inclusive, bienveillante, démocratique et participative, L’école des fans, 10/10 pour tous ! 

A lire aussi, Frederic Magellan: Juan Branco: le chaos très au point

Terreur pipole de Saint Germain-des-près, génération Bob L’éponge, l’activiste Juan Branco, avocat sanguinaire et sans examen d’accès à l’Ecole d’Avocats (qu’il intègre par équivalence), lâche une bombe dans Coup d’Etat, son dernier brûlot : « La fin des rois approche, et la lame sanglante, sur leur nuque fraîche et préservée, s’apprête à tomber ». Billy the Kid ne met pas la barre très haut : son ennemi mortel, c’est Emmanuel Macron. N’est pas Robespierre, Thiers ou Vergès qui veut. Attention Juan : la Révolution dévore ses enfants et les bébés requins de l’eau du bain ! Avant la Révolution, Marat, 1er de Corday, intrigua en vain pour faire reconnaître une fausse noblesse espagnole et enregistrer un blason. L’appétit vient en mentant, 1789 rend lyrique : « La grandeur du crime est la seule différence qu’il y ait entre un conquérant et un brigand… C’est par la violence que l’on doit établir la liberté ». Touche pas à mon Pol Pot ! Adolescent, Tourgueniev avait accroché un portrait de Fouquier-Tinville dans sa chambre. On ne la fait pas à Arletty : « Les terreurs j’en suis revenu, elles ont surtout la terreur du boulot ». Jean Yanne est raccord : « Les hommes naissent libres et égaux en droit. Après ils se démerdent ».

L’UNEF a été braquée par L’Alternative, nouvelle fédération étudiante téléguidée par LFI. Louis Boyard, Blague Bock Bambino-Bambino de la Nupes, a trouvé un slogan de Mai 68 à sa pointure : « J’ai quelque chose à dire, mais je ne sais pas quoi ». Annie Ernaux -Comtesse de c’est dur et des malheurs de sophismes- fulmine : « Penser que des gens mourront avant d’être à la retraite est quelque chose de très violent ». Good bye Staline… La véritable héritière du joli Moi de Mais, de la Société du spectacle, Mille Plateaux télé, c’est Marlène Schiappa. Sur BFMTV, dans Playboy, ses romans libertins, elle vit sans temps mort et jouit sans entraves. La Cause des femmes est plus rentable que celle du peuple. Deux générations plus tard, les soixante-huitards oligophrènes, greluchons diversocrates, Racaille le Rouge ont gagné la partie. Comme la République, la bêtise est une et indivisible. « Ne dites plus : Monsieur le Professeur, dites: crève salope ! Penser ensemble, non. Pousser ensemble, oui ! Prenons nos désirs pour des réalités ! ». Le niveau baisse dans tous les coins.

Identification d’une flemme

Conçue entre deux hashtags et trois textos, ardente, pâle, nerveuse, coupée de ses racines, vampirisée par les écrans et réseaux sociaux, la jeunesse peine à se projeter en dehors de TikTok et des incendies de scooters électriques. « Les Trissotin lui ont appris (à l’élève) l’art d’écraser un texte littéraire entre l’enclume des pseudo-concepts linguistiques et le marteau des bonnes intentions civico-humanitaires (…) Reste que l’enseignement du français ne peut être considéré comme un champ de ruines parmi d’autres, parce qu’en s’effondrant, la maîtrise de la langue et la compréhension des textes écrits ont emporté avec elles la capacité d’argumenter et l’intelligence critique » (Pierre Mari).

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Les programmes extra-light, discours creux faisant parler les orphelins et les esprits enfantins, la fausse monnaie de l’évolution des connaissances, rien n’y fait, tout va de mal en PISA, la glissade continue : le roman de l’aboulie nationale. Les politiques démagos, syndicats corporatistes, cacographes héraults des marqueurs d’énonciation, ont coulé l’école de la République et la méritocratie. Parcoursup et les algorithmes ont achevé le mammouth. La modernité pédagogique ne date pas d’hier. En 1804, Stéphanie de Warhouf publiait un opus iconoclaste : Vélocifère grammatical ou la langue française et l’orthographe apprises en chantant (ouvrage très élémentaire, unique en son genre, mis en vaudevilles et dédié aux Demoiselles, suivie De l’arithmétique des dames, ouvrage simplifié et à la portée des personnes les moins intelligentes).

Dans le 8e arrondissement, les émigrés factieux soucieux de blés flamands et de coton anglais, multicultu.râlent et slaloment pour échapper à Parcoursup… Un LLB à McGill (Montréal) ? Une école d’archi en Italie ? Les parents de L’Auberge espagnole doivent financer la Salade Grecque des enfants. À l’heure où blêmit l’hypokhâgne – les yeux fixés sur leurs pensées, tristes, le dos courbé – les grands-parents regrettent Rosemonde Gérard, Marcel Pagnol, l’odeur de l’encre, la craie, le calcul, les dictées.

Pas facile de sortir de l’ornière ; le terrain est miné. Pas de vagues. Des pistes sont étudiées en haut lieu depuis cinquante ans… Depuis cinquante ans, en haut lieu… Cinquante ans depuis, en haut des pistes… : Remplacer les divisions de profs démissionnaires par des ‘droit commun’, contre une remise de peine ? Abandonner les méthodes transversalo-globalo-visuelles de lecture et les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires ? Oublier les adaptations d’Iphigénie en rap(t) et les châteaux-forts en pot de yaourt ? Imperturbable dans la tourmente, Pap N’Diaye garde son flegme (la marque des grands serviteurs de l’État) et occupe le terrain : le harcèlement dans les Maternelles Moyenne section, la mixité sociale à l’École Alsacienne… « Je suis sûrement plus complexe que l’on a pu le penser. Je gagne à être connu ! ».

Les premières victimes de l’effondrement culturel et pédagogique, ce sont les classes populaires. « Ce qui rend notre culture si difficile à communiquer au peuple, ce n’est pas qu’elle soit trop haute, c’est qu’elle est trop basse. On prend un singulier remède en l’abaissant encore davantage avant de la lui débiter par morceaux » (Simone Weil).

Pourquoi le buste en bronze de Samuel Paty est remisé dans un entrepôt plutôt qu’au Collège du Bois d’Aulne ? De qui, de quoi, a-t-on peur ? Qui fait la loi ?

Qu’est-ce que le président va bien pouvoir raconter aux Français ce soir?

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Un président trop pressé et des Sages bien trop sages. L’analyse politique de Philippe Bilger.


Je l’aurais parié : le président de la République a promulgué la loi sur les retraites dans la soirée du 14 avril et elle a été publiée dans la nuit du 14 au 15 avril, à 3 heures 28 du matin. Quand la démocratie se repose, lui a veillé pour lui faire, non pas un mauvais coup mais une provocation de plus. Etait-il absolument nécessaire de précipiter ainsi le mouvement pour désigner de manière ostentatoire le vainqueur de la partie ? Après avoir lu attentivement le 14 la décision du Conseil constitutionnel pour une émission spéciale de Sud Radio, je voudrais à toute force me garder de pensées suspicieuses sur l’indépendance des neuf Sages et sur leurs possibles liens officieux avec le pouvoir avant que la décision soit officiellement rendue. En effet j’avoue avoir été surpris quelques jours en amont par l’annonce de certains médias indiquant que le gouvernement aurait laissé volontairement quelques « cavaliers » sociaux dans la loi pour que le Conseil constitutionnel ait un peu de grain à moudre. Et de fait ils ont été censurés, notamment l’index senior.

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Le Conseil constitutionnel fait preuve d’un juridisme étroit dans son argumentation

Je n’ai pu m’empêcher non plus d’analyser la démarche du président, au cours de la semaine précédant la décision, comme révélatrice d’une forte intuition sur le caractère favorable de celle-ci, de sorte que par exemple il pouvait proposer, bien avant l’heure, une rencontre aux syndicats le 18 avril. Ils l’ont d’ailleurs refusée dans l’attente du 1er mai. Ce sont des indices qui ne signifient peut-être rien ou sont sans doute, de la part d’une juridiction suprême, tellement évidents – cette relation en amont avec le pouvoir exécutif, au moins pour l’information de ce dernier – qu’il ne faudrait pas en tirer des conclusions délétères.

D’autant plus que je ne crois pas que le problème central du Conseil constitutionnel soit l’indépendance des neuf Sages au sens strict. J’espère ne pas être naïf mais je n’imagine pas que ses membres, et encore moins son président, aient été si peu soucieux de leur mission capitale à la fois juridique et démocratique pour la brader de manière vulgaire en s’assujettissant au pouvoir.

Il n’empêche qu’en écartant ce grief injurieux, on peut en revanche s’étonner du juridisme étroit et de l’éclatante tonalité conservatrice de l’argumentation développée par le Conseil constitutionnel. Pour ce qui se rapporte à l’essentiel des recours portant sur la procédure suivie pour l’adoption de la loi, en gros, ce qui est formellement constitutionnel doit être forcément validé, comme si seule comptait la lettre et non l’esprit. Cette logique a été suivie au sujet de « la loi de financement rectificative de la sécurité sociale pour procéder à une réforme des retraites ».

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Pas de préjudice « substantiel », dites-vous ?

Et encore davantage pour la discussion sur « la clarté et la sincérité des débats parlementaires », et sur un mode à mon sens sinon choquant du moins désincarné – le regard juridique se dépouillant délibérément de toute intelligence politique. De sorte que chacune des pistes qui aurait pu conduire à une censure était systématiquement écartée. Pourtant le Conseil constitutionnel, pour les procédures mises en œuvre, évoquait leur « application cumulative », récusait « toute atteinte substantielle » et en concluait que « leur cumul(…)n’était pas à lui seul de nature à rendre inconstitutionnel l’ensemble de la procédure ayant conduit à l’adoption de cette loi ». Il me semble que cette approche révèle le souci du Conseil constitutionnel de s’arrêter à mi-chemin, de ne pas tirer toutes les conséquences d’un état parlementaire des lieux pourtant incontestable, en décidant pas exemple l’absence de toute atteinte « substantielle ». Qu’aurait-il donc fallu pour que cette « application cumulative » de procédures exceptionnelles au sens commun fût considérée comme créatrice « d’une atteinte substantielle » ? Il est en effet difficile de concevoir que dans la vie parlementaire un tel abus de procédures dérogatoires à la normalité d’un vote puisse être demain à nouveau imposé aux députés et aux sénateurs, ce qui conduit à s’interroger : quand donc un préjudice « substantiel » pourrait-il donc être relevé ?

Le fait que les députés de LFI aient par leur comportement collectif dévoyé mis du leur dans ces péripéties parlementaires tronquées ne rend pas moins insupportable l’atteinte qui a été causée à tous les droits des députés, toutes tendances confondues, d’avoir un débat à la fois durable et non contraint. Loin de moi l’idée de dénoncer une quelconque partialité du Conseil constitutionnel : plutôt, une crainte tellement obsessionnelle de tomber dans la politisation qu’il en a oublié qu’au nom du droit et de l’apaisement démocratique, une perception lucidement politique venant enrichir le premier et susciter le second pouvait être attendue de lui…

En vente actuellement, Causeur #111: Retraites, déficits… Fantasmes du peuple, mensonges des élites: Emportés par la foule

Le paradoxe est qu’on pourrait imputer à cette assemblée de neuf Sages prétendus souvent partisans, non pas un déficit juridique mais une carence utilement politique. Je comprends qu’on puisse éprouver au mieux comme un sentiment d’inachèvement face à cette décision qui a permis une promulgation à toute bride abattue nocturne. Le référendum d’initiative partagée a été rejeté pour une raison sans équivoque. Le second, le 3 mai, aura-t-il la bonne fortune d’être admis ? Le président nous parlera ce soir à 20 heures. À moins d’un miracle politique, la France est loin d’être sortie de ses affres.


Attendre quelque chose ce soir : un devoir…
Le plus triste, sur le plan politique, pour notre démocratie, est qu’apparemment les Français n’attendent plus rien de l’allocution du président de la République à 20 heures ce soir. Si j’en juge par les réactions de ceux qui ont été questionnés dans le journal télévisé de la 6 le 16 avril. Ils ne se disent même pas qu’elle ne pourra qu’être meilleure, plus utile, plus respectueuse et empathique, que le dernier entretien qu’Emmanuel Macron nous avait offert avec la complicité bienveillante de deux journalistes. Ils ne sont même pas sûrs d’avoir envie d’écouter le président ce soir et certains, d’ailleurs, s’en passeront. Parce que la politique ne les intéresse plus, parce que ce président décidément n’est pas le leur, qu’il les ait déçus dès le début ou au fil du temps, ou qu’ils n’éprouvent que l’unique besoin de fuir les rites et les processus de la France traditionnelle, classique pour créer du désordre et de la révolution. Pourtant – et c’est une obligation républicaine – il conviendra d’attendre, d’espérer quelque chose ce soir. Je ne parle pas du socle stable des inconditionnels, des fidèles du président mais de tous ceux qui, critiques comme moi, pourraient être tentés de jeter l’éponge citoyenne. Il ne faut surtout pas. Pratiquer le contraire du « #BoycottMacron20heures » qui est une stupidité à tous points de vue. Un miracle est toujours possible et même si ce soir le président ne nous présentera que la face discutable de son être politique, qu’importe. On doit composer avec lui comme lui n’a pas d’autre choix que de s’accommoder de nous.
La seule manière de briser son autarcie si peu accordée à l’esprit profond du pays – dont la protestation constante est le rappel désespéré ou furieux qu’il existe et qu’on doit l’écouter – est de nous acharner à ne pas lui laisser le champ libre. Rendez-vous ce soir. P. Bilger.

Retraites, argent magique: l’impossible sevrage

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Manifestation contre la réforme des retraites, Paris, 23 mars 2023. © SEVGI/SIPA

Notre « modèle social » conduit la France à la ruine. Et la réforme des retraites est une mesurette qui ne résout rien au problème abyssal de la dette publique. Quant à ceux qui prônent toujours plus de mesures sociales, ils nous mènent sur le chemin de la Grèce, forcée par les marchés financiers à suivre une véritable cure d’austérité.


Occupés à jucher leur sac poubelle sur un tas d’immondices ou à y mettre le feu, les Français nombrilistes peinent à réaliser le profond mépris qu’ils inspirent à l’étranger. Dans une zone euro solidaire par construction, les salariés du reste de l’Europe ont bien compris que les Gaulois entendaient les faire marner jusqu’à 67 ans pour permettre aux mangeurs de grenouilles de partir à 62.

Ces étrangers – dont la culture est pourtant révérée en d’autres circonstances – ne manquent pas d’arguments pour ridiculiser l’Hexagone. Partout en Europe (et ailleurs évidemment) on travaille, par an et sur une vie, plus que les Français. Les syndicats qui défilent contre la réforme des retraites ont par ailleurs appelé à voter pour le candidat qui proposait de repousser l’âge de départ à 65 ans, contre celle qui promettait de le ramener à 60 ans – tout en s’indignant désormais d’un report à 64 ans par leur président démocratiquement élu. Aucun manifestant ne semble non plus se soucier que la richesse par habitant ait dévissé de 16 % entre la France et l’Allemagne depuis 2005. S’appauvrir, mais continuer à dépenser toujours plus paraît pourtant impossible – mais impossible n’est pas Français. Quant au changement de paradigme induit par la remontée des taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation, autant leur expliquer la fin de l’argent magique en dialecte pachtoun. Vu de l’étranger, rien ne peut excuser notre peuple rétif à cette réformette – tellement bâclée qu’il faudra y revenir en 2030 (perspective enthousiasmante pour le futur président de la République). Aucune excuse donc, si ce n’est l’addiction à la gabegie publique. Les pensions versées aux retraités Français sont ainsi supérieures de 69 milliards par an à la moyenne européenne, un avantage, à leurs yeux, éternellement acquis. Mais un avantage financé à crédit, par les horribles marchés financiers auprès desquels nous faisons la manche depuis quarante ans – et qui nous ont dépannés de 206 milliards en 2022.

L’état du pays dressé par les élites fait douter les Français

Et pourtant, on peut trouver quelques circonstances atténuantes à ce peuple dont la comptabilité publique défie les lois de la gravitation universelle. Les Français se voient gouvernés depuis 1981 par des gens bien élevés qui mènent tous exactement la même politique – plus d’Europe, plus de dettes, plus d’allocs, plus d’immigration, plus d’impôts, moins de services publics. Avec les résultats que l’on sait en matière d’éducation, de santé ou de sécurité, un palmarès déjà consternant auquel il convient d’ajouter désormais le démantèlement de la filière nucléaire de Jospin (arrêt de Superphénix en 1997) à Macron (fermeture de Fessenheim en 2020). Quelles élites, dans l’histoire de France, laisseront une trace aussi infamante ?

Avec un tel bilan, entaché d’énormes mensonges sur l’état réel de ce pays, difficile de demander au simple citoyen de croire sur parole Emmanuel Macron lorsqu’il affirme que la réforme des retraites est indispensable. Ils les ont trompés depuis tellement longtemps – Valls vient par exemple de déclarer que la France ne pouvait plus accueillir d’immigrés, on n’a pas le souvenir que ce constat guidait la politique du gouvernement qu’il dirigeait.

Les Français concernés par l’allongement de la vie active sont par définition ceux qui ne vivent pas des allocations de l’État-providence le plus généreux de la planète – 33 % du PIB y est consacré à la « protection sociale  », 834 milliards d’Euros par an. Le salaire de ceux qui se lèvent tôt est amputé de charges et d’impôts destinés à financer un assistanat hors de tout contrôle. Ces rémunérations nettes, trop faibles de l’aveu général – mais qu’une réduction des prélèvements obligatoires revaloriserait instantanément – sont désormais grevées d’une inflation galopante, conséquence d’un « quoi qu’il en coûte » irresponsable. Pour peu que ces salariés habitent une ville moyenne désertée par les services publics, le sentiment que « c’est toujours aux mêmes que l’on demande des efforts » paraît en réalité légitime.

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Avec un sens du contretemps parfait, Emmanuel Macron, dans sa causerie du 22 mars dernier, disait vouloir s’attaquer, après les retraites, à l’épineux dossier des contreparties à demander aux allocataires du RSA. Sans doute aurait-il été mieux inspiré de commencer par là. Mettre un frein à la folle générosité du modèle social français semble effectivement une condition nécessaire à l’acceptabilité d’un report de l’âge de la retraite.

Nécessaire, mais pas suffisante. Tant que Mélenchon ou Le Pen feront miroiter aux Français qu’aucune réforme des retraites n’est justifiée, les macronistes ont peu de chances de convaincre. Ces héritiers du chiraco-hollandisme, au pouvoir depuis quatre décennies, n’ont pas été élus pour réformer quoi que ce soit, mais pour arracher à la BCE, à Berlin, à l’Europe les moyens du statu quo. Notre peuple de pleurnichards a délégué à des gouvernants geignards le soin de porter ce message urbi et orbi : les réformes – ouin ouin –, c’est trop dur ; et si vous ne nous donnez pas les sous, ce sera Le Pen au pouvoir – ouin ouin.

Comme en 1981, après trente-trois ans de pouvoir ininterrompu de la droite, la France aurait en réalité bien besoin d’une alternance, afin de confier les manettes à ceux qui prétendent gouverner autrement. Mais la Macronie, dernier avatar de l’UMPS, a fait en sorte que cette alternance ne puisse théoriquement survenir. C’est sans doute là son erreur et son ultime trahison : dans une démocratie, il ne peut pas y avoir qu’un seul parti dit de gouvernement – plus exactement, un autre est appelé tôt ou tard à le devenir, ce fut le cas du PS à partir de 1983. À l’instar d’Alexis Tsipras en Grèce, arrivé au pouvoir avec un programme économique d’extrême gauche, si le futur locataire de l’Élysée était issu de LFI ou du RN, nul doute qu’entre la banqueroute et les réformes « ultralibérales », il choisirait ces dernières. Dans une France sociétalement de droite et économiquement de gauche, somme toute, la mieux placée pour porter l’âge de la retraite à 70 ans, même si elle ne le sait pas encore, s’appelle… Marine Le Pen.

Macron: le tout à l’égo

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Le président Macron et son épouse sur le chantier de Notre-Dame, Paris, 14 avril 2023 © SARAH MEYSSONNIER-POOL/SIPA

Revenu tout cabossé d’une humiliante tournée à l’étranger, Pif Poche est plus déterminé que jamais à se venger sur les Français coupables de ne pas l’aimer. Après avoir demandé à ses ministres de cultiver l’apaisement en semant l’humilité – on croit rêver – Pifounet un casque de chantier sur la truffe menace: “ne rien lâcher c’est ma devise”. Ça tombe bien. Le peuple souverain si longtemps moutonnier, retrouve son instinct sauvage pour le soumettre ou le démettre. Au terminus des prétentieux il va y avoir du sport. Le billet satirique de Denis Hatchondo…


Faites dodo vous aurez du Lolo. Plus sage que l’académie des neuf du Conseil Constitutionnel tu meurs à Honfleur. Lolo Fabius, la dent de sagesse incarnée, a été parfait. Avec l’aide de ses huit acolytes plus sages que des images, dont la sage-femme Jacqueline Gouraud ex-ministre de Macron, Lolo a servi sur un plateau au président le rapport qu’il voulait. Retoquant seulement les six articles cédés après d’âpres négociations aux LR. Les Républicains, Ciotti, Larcher et Retailleau en tête, se sont faits rouler dans la farine comme des cordons bleus du Père Dodu Cocu. Il faut dire que Lolo le godelureau, fut l’un des premiers freluquets de la 5ème. Avant d’être retoqué par un Chirac le qualifiant de roquet. Mais 40 ans après le Lolo est toujours là, plus fidèle qu’une arapède à son rocher. Magnifique République française qui fabrique des hommes politiques à vie ! Avec de super points de chute dorés pour leur retraite argentée. Peu importe que la bande des neuf n’ait aucune qualification pour faire du droit, à fortiori constitutionnel, ils sont là pour servir après avoir été si bien servis.

À lire ensuite Ivan Rioufol: Les grosses ficelles macroniennes ne fonctionnent plus, la rue ne se taira pas de sitôt

4 heures du mat Macron a des frissons. Pas à un enculage de mouche près, Freluquet 1er convoque ce mardi l’intersyndicale pour négocier le sexe des anges. Après avoir été méprisée pendant des mois, la représentation des salariés devrait se précipiter à l’appel du maitre. Le maitre de Nemo, le chien qui pisse à tort et à travers sur des murs chargés d’histoire. Le maitre que la communauté internationale invite à relire Pif le Chien avant d’émettre un ouah ouah aussi inutile que vain. Alors au nom des syndicats, Laurent Berger décline l’invitation tout en incitant le président à un délai de décence. Oh putain la leçon de savoir-vivre en politique! Alors qu’à l’extérieur du Château les manifs sauvages fleurissent comme les roses de Picardie au soleil d’Amiens, à l’intérieur du crâne du kid d’Amiens la vengeance arrive à ébullition. A 3h58 pendant que Berger dort comme un nouveau-né Macron promulgue sa loi avant d’aller se coucher. Je me répète en citant de nouveau un Luc Ferry éclairé, cuvée 2018: On a mis un gamin à l’Élysée et on n’a pas fini de le payer.

Féminicides, entre fait de société et faits divers

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© SCHEIBER/Sipa

Que deviennent les hommes à l’heure où la révolution des mœurs – la révolution morale – souffle en tempête sur l’Occident?


L’assassinat de Cécile Hussherr-Poisson, enseignante-chercheuse poignardée le 20 mars dernier dans son hall d’immeuble à Paris par son ex-conjoint, a frappé les esprits. Normalien, comme elle, le meurtrier est président et cofondateur d’une start-up d’intelligence artificielle. Cet événement montre que les « féminicides » peuvent se produire même dans les milieux socialement favorisés, présumés préservés de la violence ailleurs omniprésente. C’est sans doute ce qui, dans la sauvagerie de ce meurtre, a sidéré le public. « Stupeur et effroi », titre le Point. Il y a autre chose. Qu’il s’agisse d’une mère de famille ajoute à l’horreur. Mais ce qui domine, c’est qu’il s’agisse d’une femme. Parmi les hommages rendus à la victime dans le hall de son immeuble, on peut lire cette affichette : « Encore un féminicide ! »

Un concept apparu en 1976

Bien que le Code pénal français ne consacre pas le mot « féminicide », tandis que l’ONU le reconnaît et que la typologie de l’OMS en retient quatre types (féminicide intime, féminicide commis au nom de l’honneur, féminicide lié à la dot, féminicide non intime), ce concept continue de questionner. En quoi le meurtre d’une femme par son conjoint, ex-conjoint, compagnon, ex-compagnon ou tout autre individu, est-il perçu comme plus dramatique que celui de n’importe quel homme ? Et pourquoi ce type d’événement sort-il du registre des faits divers pour entrer dans celui des faits de société ?

Il s’agit pourtant, traditionnellement, d’un fait divers, rubrique dans laquelle une partie de la presse continue de ranger les crimes passionnels, quitte à les qualifier en même temps de féminicides. À l’inverse, la presse progressiste les qualifie toujours, et uniquement, de féminicides, façon de souligner qu’ils « s’inscrivent dans des cadres de nature systémique et dans une logique de domination masculine » (définition de l’OMS). Cette double inscription laisse supposer que la situation en Occident s’apparente par essence à celle qui prévaut dans des sociétés de culture absolument différente (par exemple celle de la Norvège comparée à celle de l’Afghanistan).

L’apparition du concept est éclairante. Il a été utilisé pour la première fois au sein du Tribunal international des crimes contre les femmes, à Bruxelles, en 1976, pour exprimer le constat que, dans à peu près toutes les sociétés, des femmes sont tuées parce qu’elles sont des femmes. Le terme de « féminicide » sert à qualifier de fait de société ce type de meurtre. Ce qu’il est pour une part, et en même temps ce qu’il n’est pas. Le problème posé par le concept réside dans cette dualité, pour peu qu’on refuse de souscrire aux arguments du féminisme politique qui le fonde.

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On doit parler de fait divers dans la mesure où chacun de ces crimes relève d’une histoire singulière, irréductible à toute interprétation globalisante. Les motivations sont chaque fois spécifiques au drame – la femme n’est pas tuée parce qu’elle est « une » femme, mais parce qu’elle est cette femme particulière. Le problème n’est alors pas politique, mais psychiatrique. C’est d’ailleurs de ce côté qu’il faudrait aller en priorité pour prévenir ces crimes, plutôt que s’en remettre à une attitude accusatoire qui ne mène nulle part (malgré les lourdes condamnations, évidemment justifiées, la fréquence de ces drames ne diminue pas). Seulement, une prise en charge psychiatrique des hommes susceptibles de passer à l’acte exigerait un développement considérable de la psychiatrie, discipline médicale négligée depuis des lustres par les pouvoirs publics, alors même que sa nécessité ne cesse de croître.

Si l’on reste dans le registre des faits divers, la raison demande que les meurtres appelés indûment féminicides soient considérés comme des homicides intra-familiaux et répertoriés sous ce nom, pour les différencier des véritables féminicides, c’est-à-dire des crimes d’honneur et des crimes, généralement précédés de viols, commis par des psychopathes à l’encontre de femmes fortuitement croisées.

Criminaliser tous les hommes

De plus, et ce n’est pas le moindre de ses inconvénients, l’utilisation du mot féminicide tend, implicitement ou explicitement, à criminaliser l’ensemble des hommes. En dehors de situations hors norme comme les guerres, la quasi-totalité des hommes obéit au commandement « Tu ne tueras point ». Cette évidence, valable au moins pour la France, se traduit par ces chiffres de 2022 : d’après le collectif Féminicides par compagnons ou ex, le nombre de meurtres de femmes s’élève à 112, dont 58 en contexte de séparation et/ou de violences connues (ce qui, semble-t-il, ôte du total les « féminicides non intimes »).  Le nombre de meurtres, 112, un tous les trois jours, paraît émotionnellement énorme, mais statistiquement marginal au regard du nombre de couples en France (un meurtre tous les six jours si l’on décompte les « féminicides non intimes »).

En revanche, et c’est sans doute en quoi on peut parler de fait de société, ce total doit être rapporté au nombre de meurtres toutes catégories confondues : en 2022, toujours d’après le collectif Féminicides par compagnons ou ex, on a recensé 948 victimes. On comprend, à travers cette proportion, ce qu’a de partiellement pertinent le concept de féminicide, si on le caractérise par le refus de l’émancipation d’une femme au point d’aboutir à son assassinat. Un refus dont la dimension psycho-pathologique ne doit cependant jamais être mise sous le boisseau.

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Au fond, le grand apport du concept tient à ce qu’il a permis d’attirer l’attention de nombreux États sur un phénomène qui, pour marginal qu’il soit sous nos climats, n’en est pas moins représentatif d’une réalité spéciale, comme le montre le ratio homicides de femmes/homicides en général. Ainsi, l’accueil dans les commissariats des femmes menacées de violences meurtrières s’améliore sans cesse, outre toutes les structures vouées à leur protection.

Reste maintenant à espérer que cette remarquable attention portée à la condition féminine ne cache pas un phénomène inquiétant, les inégalités dont, en Occident, les hommes sont victimes. La question est abordée dans un article saisissant publié par Le Figaro du 25 mars 2023, qui rend compte de l’essai de Richard V. Reeves, Of Boys and Men (Swift Press, 2022), paru en septembre dernier au Royaume-Uni. La traduction en français de l’ouvrage ne saurait tarder. Elle s’inscrira dans la lente prise de conscience du fait, lui aussi politique, qu’on a tellement chargé la barque des hommes qu’elle finit par tanguer dangereusement, au risque de se retourner.

Trésors des racines wokistes

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C’est officiel, « le guide de langue inclusive » d’Oxfam International vient de paraitre. Si son contenu est risible, la traque aux blancs est, elle, très sérieuse.


Bible de la novlangue de l’ultra-gauche ou chef-d’œuvre d’autoparodie ? Le lecteur reste désemparé devant le « Guide du langage inclusif » que vient de publier le géant du caritatif, Oxfam International. Cette structure chapeaute 19 organisations nationales dont la britannique à elle seule engrange 420 millions d’euros de revenu. Partant du principe que la langue possède le pouvoir de façonner la réalité, le document de 92 pages explique aux salariés quel est le vocabulaire le mieux adapté à leur mission. Le texte s’excuse d’abord d’être écrit en anglais, langue coloniale, avant de s’attaquer aux genres traditionnels et à l’hétéronormativité. Il est recommandé de préférer « parent » à « père » et « mère », ainsi que « personne enceinte » à « future maman », pour ne pas offenser les trans. Il faut éviter de dire « I stand with… » (« je suis solidaire de… ») – erreur validiste – pour ne pas offenser ceux qui ne peuvent pas se tenir debout (stand). Pourtant, le comique de tant d’absurdités cède la place à quelque chose de plus sinistre, un véritable programme marxiste de revanche tiers-mondiste. Le privilège et la suprématie blancs vont de soi et les non-Blancs, qu’il faut appeler les « personnes noires, indigènes et de couleur », en sont les victimes. Les mots « capitalisme » et « néolibéralisme » sont à utiliser, car il faut nommer ce système économique afin de le contester. La répartition actuelle des richesses est le résultat du colonialisme et de la traite des Noirs. Payer des « réparations » est donc un « devoir ». On apprend que ceux qui forment les minorités ethniques en Occident sont la majorité dans le monde. Pour renverser la vapeur, il faut appeler les Occidentaux la « minorité globale » et les autres la « majorité globale », bien que la situation de la Chine ait peu à voir avec celle des pays africains les plus pauvres. Le message est clair : non-Blancs de tous les pays, unissez-vous contre l’oppresseur minoritaire ! Certes, après des scandales de prostitution au Tchad et à Haïti, Oxfam a beaucoup à se faire pardonner, mais a-t-on envie d’être charitable ?

Mary Quant disparaît et emporte avec elle le “Swinging London”

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La créatrice anglaise Mary Quant photographiée en 1961 © Steen/ANL/Shutterstock/SIPA

La styliste britannique, disparue cette semaine, faisait partie de ces créateurs ayant donné naissance à la minijupe. Surtout, elle était emblématique de la décennie 1960, dans la capitale britannique; une époque joyeuse et créative.


Le Royaume-Uni est en train de perdre toutes ses reines ! Sa Majesté Elizabeth II, bien sûr, qui nous a quittés en septembre dernier, et plus récemment, Vivienne Westwood, qui régna sur la mode british pendant quatre décennies, et qui popularisa l’aspect vestimentaire du mouvement punk. Enfin, le 13 avril dernier, Mary Quant, dite Dame Mary, a emporté avec elle, à 93 ans, ses mini jupes et les derniers vestiges du Swinging London. 

Excentriques Anglais !

Le fait que Vivienne Westwood soit assimilée au mouvement punk (elle n’a fait que commercialiser un mouvement qui venait de la rue) et que Mary Quant soit considérée comme l’inventeur (l’inventrice?) de la mini jupe – bien que certains l’attribuent au Français Courrèges – n’est finalement qu’anecdotique. Cela va me permettre d’aborder le phénomène du Swinging London, et plus largement la pop culture, que les Anglais (je ne cesse de le répéter) ont inventée. La France est le pays de l’intellectualisme et des révolutions, l’Angleterre est selon moi celui de l’excentricité et du pragmatisme politique. Paradoxalement, le fait que la Perfide Albion soit une société de classes a dynamisé et fait circuler la culture. Le « Working Class Hero » John Lennon ne dirait pas le contraire.

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Après guerre, le gouvernement travailliste décida de rendre les écoles d’Art gratuites, donc accessibles à la working class, qui, en Angleterre, à l’époque, avait une identité très forte. Cela a malheureusement beaucoup changé. Ce phénomène est expliqué dans le documentaire sur Brian Ferry, le chanteur du groupe Roxy Music, diffusé en ce moment sur Arte. Brian Ferry, ce prolétaire brillant, qui même lorsqu’il avait trois sous s’habillait déjà comme un prince, fréquenta une de ces écoles, et l’Art fut sa première passion. Il était fan de Ready Made et de Duchamp, et cela se sentait dans les premiers albums de Roxy Music, que je qualifierais de glam rock expérimental, notamment grâce au clavier de Brian Eno. Tous ces enfants de prolos, ou de la lower middle class, donnèrent donc naissance au Swinging London, qui fut, pendant quelques années, au centre du monde culturel. Que s’y passait-il au juste ? Tout d’abord, il y régnait un mélange détonnant; le rock’n’roll, la mode, l’art contemporain (qui, là-bas, n’était donc pas un phénomène élitiste) s’y mélangeaient joyeusement. Ensuite, évidemment, on y faisait la fête, on consommait des substances illicites, quelquefois, on s’y perdait. Mais, l’espace d’un moment de grâce, on y inventa un mode de vie.

Plutôt ne rien manger que de paraitre mal vêtu

La mode y joua un rôle primordial. En effet, tout le beau monde issu de la culture underground se réunissait dans la boutique de Mary Quant, sur King’s Road : Bazaar. On donna à ce mouvement l’appellation de Youthquake que l’on pourrait traduire par : jeunesse en transe. Dorénavant, c’est la jeunesse de la rue qui inspirerait la mode. La jeunesse française, quant à elle, discutait de la lutte des classes dans les universités, en attendant son heure. Bien sûr, vous pourriez rétorquer que tout cela n’était que du marketing, c’est évident, les Américains ayant déjà inventé le concept d’adolescence avec l’explosion du rock’n’roll à la fin des années 50. En Europe, nous avons dû attendre les Beatles. 

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Autre particularité so british : la mode y est, depuis toujours, une affaire d’hommes. D’ailleurs, le style british masculin reste une valeur sûre. 
Au commencement, au XVIIIème siècle, fut le Beau Brummel, qui inventa le dandysme, terme si galvaudé de nos jours, qu’on en a perdu la signification. Costumes admirablement coupés, cravates savamment nouées, Brummel prétendait qu’il mettait cinq heures à s’habiller. Mais le dandysme est aussi, et surtout, un mode de vie. Les dandys sont le contraire du bourgeois (en témoigne Baudelaire); ils font de leur vie de l’art. Brummel, qui perdit sa fortune au jeu, préférait ne pas manger que d’apparaître mal vêtu…
La notion de dandysme perdura, et devint, au XXème siècle, davantage synonyme d’une certaine excentricité maîtrisée. Brian Jones, le guitariste des Stones, en fut l’exemple ultime. D’ailleurs, dans les années 60, nombre de chanteurs pop britanniques étaient qualifiés de dandys. En témoigne cette chanson des Kinks – groupe qui représentait la quintessence de l’attitude rock’n’rollesque british – « Dedicated follower of fashion » (obsédé par la mode). Mais alors, où se situe le dandysme en France, le pays de Chanel et de l’élégance discrète ? Au risque d’en surprendre plus d’un, Sagan, avec son élégance désinvolte et son mode de vie scandaleux, est une figure que l’on pourrait qualifier de « dandyesque. » Mais, à mon sens, les derniers véritables dandys sont les sapeurs africains. Qui, à l’image de Brummel en son temps, sacrifient tout à la sape.