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Musset, une paresse d’ange

Le poème du dimanche


Alfred de Musset (1810-1857) a réussi un exploit dans l’histoire littéraire française: le romantisme ne l’a jamais rendu niais. Il a continué à aimer Racine, Boileau, Molière, les vieilles chansons françaises. Son théâtre a porté à un point d’incandescence presque angoissant cet art si français de la conversation.

Dandy débauché et précoce, il a terminé son œuvre à trente ans. Ensuite, il s’est contenté de survivre à sa légende de surdoué de la génération 1830 sur les bancs de l’Académie française, ce qui est un peu triste.

Il sera d’ailleurs victime de la haine posthume de Rimbaud, une haine trop virulente pour être vraiment sincère: « Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions que sa paresse d’ange a insultées. »

On goûtera, pour ce poème du dimanche, cette fantaisie dans le genre espagnol, qui fit fureur chez les romantiques. On en oubliera que les deux premiers vers, pour être bien balancés, n’en sont pas moins géographiquement approximatifs…


L’Andalouse

Avez-vous vu, dans Barcelone,
Une Andalouse au sein bruni ?
Pâle comme un beau soir d’automne !
C’est ma maîtresse, ma lionne !
La marquesa d’Amaëgui !

J’ai fait bien des chansons pour elle,
Je me suis battu bien souvent.
Bien souvent j’ai fait sentinelle,
Pour voir le coin de sa prunelle,
Quand son rideau tremblait au vent.

Elle est à moi, moi seul au monde.
Ses grands sourcils noirs sont à moi,
Son corps souple et sa jambe ronde,
Sa chevelure qui l’inonde,
Plus longue qu’un manteau de roi !

C’est à moi son beau corps qui penche
Quand elle dort dans son boudoir,
Et sa basquina sur sa hanche,
Son bras dans sa mitaine blanche,
Son pied dans son brodequin noir.

Vrai Dieu ! Lorsque son œil pétille
Sous la frange de ses réseaux,
Rien que pour toucher sa mantille,
De par tous les saints de Castille,
On se ferait rompre les os.

Qu’elle est superbe en son désordre,
Quand elle tombe, les seins nus,
Qu’on la voit, béante, se tordre
Dans un baiser de rage, et mordre
En criant des mots inconnus !

Et qu’elle est folle dans sa joie,
Lorsqu’elle chante le matin,
Lorsqu’en tirant son bas de soie,
Elle fait, sur son flanc qui ploie,
Craquer son corset de satin !

Allons, mon page, en embuscades !
Allons ! la belle nuit d’été !
Je veux ce soir des sérénades
À faire damner les alcades
De Tolose au Guadalété.

Alfred de Musset

Le bon élève est un crétin comme les autres…

Dernier volet des bonnes feuilles de notre chroniqueur sur l’École à deux vitesses. C’est le regard que nous posons sur les élèves qui doit changer. Cessons de nous conforter avec des bonnes notes qui ne signifient plus rien, et détectons les vrais talents. Sinon, nous aurons droit, pour les siècles des siècles, dit-il, à des clones d’Emmanuel Macron.


>> Relire : École des riches, École des pauvres <<

Le « bon » élève, tel que le conçoivent dans leur majorité mes collègues, n’est pas un vrai cador des disciplines scolaires : c’est une créature faite d’obéissance, de réflexes scolaires acquis très tôt, et d’un sens poussé de l’imitation et de la reproduction. Ce que nous appelons « bon élève » est un clone de nous-mêmes, enseignants, une resucée de ce que nous fûmes, et un reflet de ce qu’attendent les oligarques au pouvoir : les enseignants ont la plupart du temps été de « bons » élèves, dont le réflexe d’obéissance se perpétue tout au long de leur vie.

Un « bon » élève se reconnaît donc à sa capacité à se taire en dehors des moments où on lui adresse la parole (c’est une libre adaptation pédagogique du principe bourgeois, « à table, les enfants ne parlent pas », et du principe militaire, « silence dans les rangs ! »), à prendre des notes avec une frénésie ostentatoire et à poser sur le maître un regard émerveillé. On lui a appris à faire ses devoirs dans les temps, à les rendre sur une copie bien propre, à construire des paragraphes et des alinéas. Le bon élève joue au prof, et on le récompense pour cette capacité mimétique.

Si de surcroît il a une étincelle factice d’originalité, on le sacrera élève d’élite. Et même s’il échoue à Normale Sup, il se rattrapera à Sciences-Po et à l’ENA. C’est le parcours d’Emmanuel Macron, bon élève remarqué pour sa conformité aux codes et sa superficialité brillante. Sa capacité de surface à la flagornerie est le masque de sa profonde docilité à ses maîtres — avant-hier, les professeurs d’Henri-IV, qui n’aiment rien tant que les « bons » élèves qui ne leur causent ni problèmes ni suées excessives, hier le groupe de Bilderberg, qui en a fait l’un de ses poulains après l’avoir auditionné en 2014 (tout comme Edouard Philippe, reçu en 2016 dans cet aréopage de vrais décideurs), aujourd’hui les maîtres du monde, qui l’ont installé là pour servir leurs appétits — et, accessoirement détruire toutes les lois sociales issues des ordonnances de 1945.

A relire, notre numéro de février: Causeur: Rééducation nationale «Stop au grand endoctrinement!»

De là à le désigner comme « Mozart de la finance », il y a un gouffre que les thuriféraires de l’actuel président de la République des bons élèves n’hésitent pas à franchir. Pauvre Mozart !

La sélection des « élites » qu’opèrent les grands lycées napoléoniens trouve son pendant, dans l’enseignement privé, dans quelques établissements réservés aux enfants de la bourgeoisie — Stanislas ou l’Ecole alsacienne, à Paris, qui produisent à la chaîne les successeurs de leurs aînés. Pensez qu’une lumineuse intelligence comme Gabriel Attal sort de l’Alsacienne, où il chahutait à son gré, et s’est retrouvé membre du cabinet de la ministre de la Santé Marisol Touraine, à 23 ans, député à 28, secrétaire d’Etat à l’Education dans la foulée — ça a dû bien le faire rire — et ministre délégué chargé des comptes publics en 2022 — là aussi, il a dû s’esclaffer. Mais il ne s’est pas étonné, ce Mozart de la dissipation était promis à ce destin miraculeux.

Gabriel Attal à Bordeaux, janvier 2021 © UGO AMEZ/SIPA

Le bon élève est donc recruté dans des formations exigeantes, il réussit « naturellement » le concours d’entrée à telle ou telle grande école, et fait profiter la nation, ultérieurement, de son excellence…

On pourrait poser la question de l’utilité nationale de ces jeunes gens qui nous ont coûté si cher à chouchouter. Combien de Polytechniciens quittent la France qui les a formés pour s’encanailler avec les traders de la City ou de Wall Street ? Combien de Normaliens entrent dans des cabinets ministériels, où ils croiseront des énarques si dépourvus d’audace et d’imagination qu’on en fera peut-être des présidents de la République ? Si le système scolaire était réellement élitiste, assisterions-nous au spectacle pitoyable qu’offrent les éminences toutes passées par le même moule ? Nous ne sommes pas du tout dans l’élitisme, surtout pas dans l’élitisme républicain, mais dans la perpétuation des privilèges d’une caste arrogante et globalement dépourvue de talent.

A lire aussi: Sciences-Po Lille: le mur des cons 2

À noter que, comme le souligne l’historien Pierre Vermeren (in Marianne n°1360, 6-12 avril 2023), la réindustrialisation de la France « va être rude, en contexte de libre-échangisme idéologique, face aux résistances des marchands, des importateurs et des financiers, le tout avec une pénurie d’ingénieurs : la seule rénucléarisation d’EDF va assécher le marché des ingénieurs pour des années. Les dizaines de milliers d’étudiants brillants orientés de manière pavlovienne vers les métiers de la finance, de la communication et du droit vont cruellement faire défaut. » Enfants du peuple capables de faire des maths, vous voici prévenus !

C’est que le « bon » élève n’atteint pas cette distinction, comme disait Bourdieu, par son génie intrinsèque, mais par sa maîtrise précoce des codes.

Codes familiaux, codes pédagogiques. Code linguistique aussi : le bon élève s’exprime bien, il a appris ça tout petit en écoutant, à l’arrière de la voiture, les discussions de ses parents ou le flux de France Culture. Il est souvent bilingue, car on l’a envoyé en séjour linguistique dès cinq ans. Il a de jolies références historiques et géographiques, car on l’a baladé dans la France entière au gré de vacances « culturelles » destinées à enrichir le capital du petit ou de la petite. Et on lui a offert des livres à Noël… Il arrive en Maternelle avec un capital dormant inestimable, qui s’accroîtra dans les années à venir.

En même temps, le système scolaire de collège unique (appliqué aussi dans le privé sous contrat) nivèle nécessairement les niveaux. Ce qui différencie au final les déshérités de leurs camarades nantis, c’est le capital social. Les programmes qui depuis trente ans ont privilégié le savoir-vivre ou le savoir-être au détriment des savoirs tout court ont cristallisé cette différence : si l’on n’offre pas davantage aux enfants acculturés, on les relègue d’emblée en seconde division.

Mes collègues qui déplorent, dans les divers dispositifs destinés à faire entrer des élèves atypiques dans le saint des saints pédagogique, le mélange des genres et la mauvaise graine susceptible de contaminer leurs chers « bons » élèves, me rappellent ces procédures d’Ancien Régime qui réservaient, dans l’armée, les fonctions d’officiers aux enfants issus de l’aristocratie. Il a suffi d’un Bonaparte (de noblesse douteuse), nommé dans l’artillerie, corps peu prestigieux, pour que le système se renverse cul par-dessus tête. Se promener sur les boulevards des maréchaux, à Paris, c’est égrener la liste des enfants de rien et de personne, parvenus au faîte des honneurs par leurs qualités propres et leur audace. Murat, Ney, Lannes, Soult ou Masséna ont taillé en pièces les aristocrates passés à l’ennemi. Des cancres doués ! Des gens de rien qui osaient tout !

Nous avons rétabli, avec les « lycées d’élite », les prépas, les grandes écoles, la « voie royale » en pleine République. Mais justement, sommes-nous bien encore en République ?

À noter que Napoléon n’avait pas de préjugés. Quand il tombait sur un enfant de la noblesse pourvu des qualités idoines, il en faisait aussi un maréchal, Davout par exemple, ou Brune. Mais statistiquement, on comprend bien que le peuple, le peuple ignorant, les gens de peu, les gens de rien, produisent malgré eux la majorité des enfants aux capacités réelles, dont le non-emploi est aujourd’hui le cancer de la France.

A lire aussi: Thierry Lentz: “Nous avons tous quelque chose de Napoléon”

Peut-être vous rappelez-vous Billy Elliot, le très joli film de Stephen Daldry. Dans le dernier quart du film, le héros, fils de mineur (en grève, nous sommes sous l’ère Thatcher) est convoqué pour une audition devant le jury de la Royal Ballet School — le saint des saints de la danse outre-Manche, la grande école par excellence. Audition peu convaincante, à la limite du grotesque, tant les prérequis de la discipline ne sont pas maîtrisés. Mais interrogé par ces maîtres impitoyables sur ce qu’il ressent quand il danse, le jeune Billy explique laborieusement : « C’est comme si je disparaissais… Un changement dans mon corps… Comme si je prenais feu… Le feu… L’oiseau… Comme l’électricité… »

C’est sur cette déclaration qu’il est finalement pris dans l’une des écoles de danse les plus exigeantes au monde. Car, comme on lui fait remarquer, le reste, la technique, on lui apprendra. On est là pour ça. Mais il est essentiel qu’il ait le feu sacré.

En vérité je le dis à ceux de mes collègues qui ne souhaitent que de « bons » élèves : il est des cancres plus valeureux que bien des élèves admirablement formatés. Parce qu’ils ne sont pas bons, certes, ils n’existent pas encore, ils sont en projection vers le futur. Et ils seront meilleurs que les autres, pourvu que vous leur appreniez arabesques, assemblés, battements et sauts de chat. Ou, si vous préférez, pourvu que vous leur appreniez les bases qu’on ne leur a jamais enseignées, qu’ils n’avaient aucune chance d’acquérir à travers leur environnement familial, les bases sans lesquelles ils ne pourraient progresser, mais qu’ils assimileront, pourvu que vous preniez le temps de les leur enseigner. Il est des cancres qui sont de vraies élites en puissance — mieux parfois que ceux qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche et une distinction « naturelle », c’est-à-dire héritée.

Parmi les enfants de l’oligarchie se glissent un certain nombre d’enfants d’enseignants, malgré le statut dévalué de cette fonction. S’ils n’ont pas tous les codes sociaux, ils ont les codes pédagogiques. Et puis c’est bien le moins que l’on doit à leurs géniteurs, qui font le sale boulot pour maintenir au pouvoir une caste à laquelle ils n’accèderont jamais.

Nous nous privons ainsi des forces vives qui pourraient ressusciter ce « vieux pays », comme disait De Gaulle. D’autant que les pseudo-élites sélectionnées ne planent pas bien haut : les « bons élèves » sont malheureusement des crétins comme les autres. Mais ils détiennent les clés du pouvoir. Il n’y a qu’à les observer pour saisir à quel point, en politique aussi, le niveau a baissé.

Les forces vives du peuple, confinées dans des lycées professionnels méprisées, dans des filières bouchées, dans des options pédagogiques dont suintent le mépris sous prétexte de sollicitude, sont riches de destins empêchés, comme autrefois on les empêchait en les jetant dans la mine à huit ans. La désindustrialisation de la France nous contraint à passer par la case du non-emploi, ou de l’emploi précaire, de l’ubérisation tous azimuts, pour contenir les ambitions déçues et la colère de ces classes non laborieuses et qui pourraient bien à nouveau devenir dangereuses. Nous sommes en 1788, avec une minorité crispée sur d’arrogants privilèges. Elle devrait se méfier : après la nuit du 4 août, qui vit l’abolition des privilèges, on dressa la guillotine sur la place de la révolution. Il est de l’intérêt des gouvernants de se remettre en cause. Quitte à redistribuer le pouvoir.

Loin de moi l’idée de prétendre que tous les cancres sont des Hauts Potentiels Intellectuels ignorés par des enseignants jaloux. Mais ils sont nombreux à frapper à la porte de l’ascenseur social — définitivement en panne. Aidons-les à prendre l’escalier.

La fabrique du crétin: Vers l'apocalypse scolaire

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Molinier, précurseur du troisième sexe

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Déterminé à mener sa croisade idéologique au nom des minorités, le Frac Méca bordelais met à l’honneur Pierre Molinier (1900-1976), désormais reconnu comme une figure emblématique de l’art en France et à l’étranger.


Jadis vieux tonton pervers infréquentable, aujourd’hui grand-père cool que les ados aimeraient présenter à leurs potes ! Pensez donc, Pierre Molinier était un précurseur de la fluidité des genres et des transidentités, une incarnation avant l’heure du pronom « iel », qui n’hésitait pas à déambuler en bas de soie dans le Bordeaux corseté des années 50, et dont la pente résolument transgressive l’amenait à utiliser du sperme dans ses peintures ainsi qu’à recevoir ses étudiants tout en continuant à se masturber…

Un esprit indépendant ? Sans doute. Un chantre de la tolérance ? Pas vraiment. Plutôt un esprit sectaire, à l’image du club érotique qu’il fonda, « la Secte des voluptueux ». A priori pourtant, les ambitions affichées, à savoir rassembler des personnes se donnant et recevant du plaisir « sans tabous ni jugements », peuvent apparaître comme un gage d’ouverture manifeste. Mais il faut lire les notes de bas de page qu’il a lui-même rédigées : « L’androgynie est de rigueur. Ne peut être admis dans la secte celui ou celle qui a la prétention d’être essentiellement femme ou homme. »

Odeur de soufre

Mais laissons là l’homme et allons voir du côté de l’artiste, puisque le Frac bordelais consacre à Molinier une importante exposition qui embrasse toutes les facettes de son œuvre. Attention néanmoins, odeur de soufre oblige : « La dimension érotique de certaines œuvres de l’exposition Molinier Rose Saumon “Nous sommes tous des menteurs” nous a conduits à interdire son accès à un public mineur », explique-t-on du côté de l’institution bordelaise. Pas de panique néanmoins : les moins de 18 ans pourront se frotter à l’univers de l’artiste dans une salle accessible à tous les publics en découvrant l’exposition à l’intitulé clairement ancré dans l’air du temps : « Pierre Molinier, questionner les corps et les genres ». « Ce sera l’occasion d’aborder différentes thématiques telles que les représentations des corps féminins et masculins, les notions de genres ou de travestissement », indique le Frac.

Alceste de la question transgenre

Quant au titre de l’exposition principale, il met l’accent sur une couleur généralement considérée comme féminine pour mieux brouiller les cartes et affirmer l’un des enjeux de cette exposition : la déconstruction. À moins qu’il ne se réfère au phénomène d’inversion de sexe observé chez le saumon chinook ? Le sous-titre, lui, « nous sommes tous des menteurs », place l’artiste comme le public dans le même sac de complaisance à l’égard d’une société qui étoufferait notre « moi » profond. Une réserve s’impose néanmoins : Molinier, sorte d’Alceste de la question transgenre, accuse plus volontiers les autres que lui-même, comme le montre sa réaction après le tollé provoqué par la présentation du Grand Combat au 30e Salon des Indépendants bordelais en 1951.

A lire, du même auteur : La cité Frugès, une utopie à valoriser?

Mi-abstrait, mi-figuratif, ce tableau représente « des corps entrelacés pris dans un tourbillon érotique », commente pudiquement le Frac. Molinier, cru et provocateur, dit clairement qu’il s’agit d’ « un couple qui baise ». Face à la rupture fracassante avec la « bonne société » bordelaise, l’artiste se sent trahi par tous, y compris par ses pairs, ses amis. D’où son amertume, qui prendra la forme d’une Lettre ouverte tonitruante, premier texte de lui à être rendu public : « Que me reprochez-vous dans mon œuvre ? D’être moi-même ? Allez donc, vous crevez de conformisme ! Vous n’êtes pas des artistes, vous êtes des esclaves ! Vous êtes des bornes à distribuer de l’essence ! Vous êtes le signal vert et rouge au coin de la rue… Et allez donc, enfoutrés ! » Première incarnation esthétique des passions de l’artiste, Le Grand Combat marque une étape décisive dans son parcours, à partir de laquelle il va défendre mordicus, d’une part ses pratiques fétichistes SM et son idéal androgyne d’autre part. Ou comment l’artistiquement incorrect d’hier est devenu la norme culturelle d’aujourd’hui.

Du narcissisme comme vertu créatrice

Dès lors, sa peinture aussi bien que ses photographies porteront le sceau du militantisme. Précurseur du Body Art, Molinier s’ingéniera sans relâche à déconstruire les catégories de l’identité en se prenant systématiquement pour modèle. De manière invariable et quelque peu lassante (André Breton se montrera critique à son endroit), il se photographie après s’être épilé et maquillé, masqué d’un loup et vêtu d’un corset, d’une guêpière en dentelles, de résille et de talons aiguilles, puis opère un travail de recomposition à base de découpage et de collage pour proposer une image idéale de lui-même, tel que le proclame l’un de ses tirages, « Comme je voudrais être » (1968-1969). À savoir multiple, protéiforme et indéfini.

Narcissisme posé en vertu créatrice, obsessions personnelles érigées en matériau universel, volonté transgressive affichée comme valeur esthétique suprême, goût pour la déconstruction et refus des normes, Pierre Molinier apparaît plus que jamais comme un artiste avec qui il faudra compter dans les années à venir…


« Molinier rose saumon », exposition anniversaire des 40 ans des Frac ; du 31 mars au 17 septembre.

Ramsès II, toujours au service de l’Égypte

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Plus de 145 000 billets ont été vendus pour l’exposition « Ramsès et l’or des pharaons » qui se tient depuis le 6 avril, à la Grande Halle de la Villette.


L’exposition a même déjà dépassé en nombre de billets pré-vendus l’exposition de 2019 « Toutankhamon, le trésor pharaon ». Et comme celle-ci avait connu 1,4 million de visiteurs, tous les espoirs sont permis ! La France n’est pas seule à accueillir cette exposition, Paris est une escale parmi neuf autres dans le « world tour » du pharaon défunt mais, en revanche, c’est uniquement à la Villette que les visiteurs peuvent admirer le cercueil en bois peint de Ramsès II – sans la momie – pour remercier la France de l’avoir restaurée en 1976. 

Des pièces sortant d’Egypte pour la première fois

L’exposition retrace les grandes étapes de la vie de Ramsès II et présente 180 pièces ; des momies d’animaux, des masques royaux, des bijoux et amulettes qui témoignent du grand savoir-faire des artistes égyptiens. On peut aussi y admirer des pièces jamais sorties d’Égypte jusqu’à ce jour, comme le cercueil du pharaon Chéchong II ou des bijoux appartenant au trésor des successeurs de Ramsès. Ces trésors sans prix ne sont pas uniquement un patrimoine pour l’Egypte mais surtout le vecteur principal d’un véritable « soft power ». Cette autre dimension de l’Egyptologie ou plutôt l’intérêt, voire la passion, pour le passé égyptien, largement partagés dans le monde et particulièrement vivaces en France, ont été discutés lors d’un colloque organisé par Abdelrahim Ali, directeur général du CEMO (Centre d’études du Moyen-Orient), coloque qui a réuni le jour de l’inauguration de l’exposition la figure de proue de l’Egyptologie populaire, Zahi Hawass (« l’Indiana Jones » égyptien), le ministre égyptien du Tourisme et des antiquités Ahmad Issa et Alaa Youssef, l’ambassadeur d’Egypte en France. C’est donc autant en visite d’État qu’en tant qu’objet d’antiquité que Ramsès arrive en France. Et l’Histoire de cette deuxième vie politique des anciens monarques égyptiens, le rôle joué par leurs vestiges, et l’imaginaire associé à leur mémoire peu connue, n’est pas moins intéressante que celle de leur passage sur terre. De la pièce où les débats se déroulaient on pouvait contempler l’Obélisque de Louxor, qui nous rappelait ces va et viens incessants entre archéologie et politique, diplomatie et tourisme, mémoire et économie.

La façade du Grand Temple de Ramsès II, Abou Simbel, Assouan Photo : Sandro Vannini/Laboratoriorosso © World Heritage Exhibitions Nouvel Empire, XIXe dynastie

Affaire d’amateurs éclairés, à savoir les antiquaires jusqu’au XVIIIe siècle, l’étude des « ruines » s’institutionnalise au XIXe siècle dans le sillage du colonialisme européen et de la construction nationale des sociétés métropolitaines. La discipline devient rapidement un facteur important dans des constructions – et revendications – identitaires impériales et nationales. L’Egyptologie, qui doit son élan à l’expédition militaro-scientifique française en Egypte (1798-1801), en est la parfaite illustration : ce font baptismal de l’Egypte contemporaine, et plus généralement du Moyen-Orient que nous connaissons aujourd’hui, a non seulement propulsé l’histoire de la région sur le devant de la scène, mais a également relancé l’étude de son passé et notamment celui de l’Egypte. Comme le disent les historiens, les nations naissent vieilles… et dès leur plus jeune âge, le passé est un champ de bataille.

Ainsi, les puissances étrangères ont dominé l’Égypte sur le plan culturel et politique pendant une grande partie de son histoire contemporaine. Méhémet Ali, le fondateur de l’Égypte contemporaine, a fait des compromis importants avec les Britanniques ; lesquels ont établi un protectorat plus tard, en 1882, et ont gardé le contrôle sur une grande partie du pays, jusqu’à ce que Gamal Abdul Nasser et les jeunes officiers prennent le pouvoir en 1952, et nationalisent le canal de Suez en 1956. Un tel changement politique aurait dû modifier le cadre culturel de l’Égypte. Cependant, en dépit de cette révolution, les musées et la politique des antiquités de l’Égypte n’en ont pas été vraiment modifiés. Certes, les choses ont changé depuis que Méhémet Ali a offert à la France les deux obélisques du temps de Louxor, mais le pouvoir des Occidentaux sur le patrimoine culturel de la nation demeure, que ce soit dans les musées ou sur les sites historiques.

A lire aussi, du même auteur: Iran: avant de bloquer les réseaux sociaux, le régime les pourrit

Au début, les Égyptiens n’ont pas participé à la conservation ou à la collecte des antiquités. La création du musée égyptien a commencé comme un conglomérat d’anciennes collections personnelles de riches bureaucrates, mais a finalement été placée sous la supervision officielle d’un directeur étranger tel qu’Auguste Mariette (1858-1881). Ce dernier fut chargé de la collecte, du stockage, de la conservation et des découvertes.

Bracelet de Chéchonq II Photo : Sandro Vannini/Laboratoriorosso © World Heritage Exhibitions Troisième Période intermédiaire, XXIIe dynastie

Jusqu’en 1953, le Service des antiquités égyptiennes était contrôlé par des directeurs français. Toutes les découvertes dans la Vallée des Rois, et ce jusqu’en 2007, ont été faites par des archéologues étrangers, et ce n’est que depuis 1983 que tous les objets excavés sont devenus la propriété du gouvernement égyptien, comme les nouvelles découvertes du Dr Zawi Hawass  – archéologue et ministre des antiquités haut en couleur- à Saqqarah, cette vaste nécropole au sud du Caire.

Ahmad Issa à la tête d’un vaste ministère s’occupant du Tourisme et des Antiquités

Lorsque Nasser est arrivé au pouvoir, l’occasion de remodeler l’Égypte et son image s’est enfin présentée. Les institutions culturelles telles que les musées comptent parmi les fondements les plus solides du développement et de la promotion d’une identité nationale dont les fondements précèdent largement l’Islam.

Avec un changement aussi radical d’une société ouvertement dominée par les étrangers à une société nationale, le musée aurait naturellement dû suivre le mouvement. Le musée changeant  d’orientation, ce ne furent plus les touristes étrangers mais le peuple égyptien et surtout sa jeunesse, qui furent désormais la cible par excellence des musées et des sites. Mais cette transformation a mis quelques décennies à s’accomplir et n’a été complètement achevée qu’à la veille du mandat de  Hawass, sous la présidence de Moubarak, une quarantaine d’années plus tard.

A l’heure actuelle, de nombreuses antiquités égyptiennes ont déjà été dispersées, notamment à Paris, Londres et Berlin. Le musée du Caire a dû faire face aux problèmes de rapatriement des œuvres des XIXe et XXe siècles, mais, avec l’arrivée de Zahi Hawass sur le devant de la scène le style a complètement changé. Si l’archéologie et la mémoire jouaient un rôle croissant dans les relations extérieures de l’Egypte, à la politique étrangère est venue ensuite s’ajouter la dimension économique de la question.

L’économie égyptienne a toujours été tributaire des apports de l’étranger, et le Caire reste toujours très dépendant des revenus du canal de Suez, des transferts de leurs ressortissants travaillant dans d’autres pays (notamment arabes), de ses propres exportations de pétrole et de gaz et des montants massifs d’aide étrangère (les Etats-Unis et les monarchies pétrolières). A cette liste il faut ajouter le tourisme dont la contribution au PIB s’est élevée à 8% (dans une bonne année les « péages » du Canal de Suez rapportent 3%), tout cela, cependant, avant les révolutions de 2011. Et n’oublions pas que le secteur touristique comprend 12% des emplois dans le pays ! Les touristes, étrangers pour la plupart, redeviennent le public privilégié des musées. L’Egyptologie et plus généralement l’imaginaire lié aux pharaons sont plus que jamais une ressource stratégique pour le pays. Ce nouvel atout s’est matérialisé par la création d’un ministère des antiquités ; voulu par le président Hosni Moubarak et confié à Zahi Hawass, et, quelques années plus tard, fin 2019, par la fusion de ce ministère avec celui du tourisme. Enfin, dernier signal intéressant : le premier à exercer les fonctions du ministère fusionné était l’égyptologue Khaled El-Anany ; il a été remplacé en 2022 par le banquier Ahmad Issa.

Mais tous ces enjeux n’enlèvent rien à l’intérêt intrinsèque des objets exposés à la Villette. Ce sont les histoires des gardiens temporaires des trésors qui vont nous survivre, comme elles survivront d’ailleurs à nos civilisations pour s’inscrire dans d’autres Histoires.

À partir du 7 avril 2023 et jusqu’à septembre, Grande halle de la Villette, à Paris. Informations pratiques: https://www.expo-ramses.com

Un principe de paix civile

Après la validation, hier soir, de l’essentiel du texte de la réforme des retraites par le Conseil constitutionnel, l’intersyndicale a demandé « solennellement » à Emmanuel Macron de ne pas promulguer la loi. Le président tient bon et a promulgué le texte pendant la nuit. L’exécutif cédera-t-il face à la rue?


Le choix est très simple : soit c’est le gouvernement qui nous gouverne, soit c’est la rue qui nous gouverne. Le gouvernement de la France est constitué à l’issue d’un processus légal dont les règles sont fixées par la Constitution. Cela s’appelle une démocratie représentative, c’est-à-dire, le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Ce processus, légal, parfaitement codifié, et les institutions qui en résultent, peuvent seuls garantir la paix sociale, à la simple condition que tout le monde respecte les règles qu’il établit.

Emportés par la foule

La « rue » est constituée de groupes d’opinions ou d’actions, agissant de façon concertée ou non, par des manifestations, des blocages, voire des actions violentes, pour imposer ses propres décisions au gouvernement, pour en quelque sorte se substituer à lui.

Seules des menaces graves contre les libertés fondamentales ou des atteintes délibérées aux fondements mêmes de la démocratie constitutionnelle, justifient des mouvements de protestation populaires, voire l’insurrection. Je ne sache pas que nous soyons dans une telle situation de danger pour la démocratie : le Conseil constitutionnel se prononçait hier sur une réforme économique, changeant les modalités de départ à la retraite !!

A lire aussi: Retraites, déficits… Fantasmes du peuple, mensonges des élites: Emportés par la foule

Si la rue impose sa loi au gouvernement, si le pouvoir légal cède, rien n’empêchera qu’à tout projet de l’exécutif qui ne plaira pas à tel ou tel syndicat ou parti, celui-ci ne s’efforce de mobiliser à nouveau la rue pour obtenir satisfaction. Et l’on sait que les possibilités de manipulation des foules se sont multipliées avec les technologies numériques.

L’émergence d’un quatrième pouvoir

Il n’est pas question ici de défendre une loi sur les retraites, ou un gouvernement ou un président. Il est simplement question de défendre un principe vital pour la paix civile.

Quelles que soient les bonnes raisons des syndicats, derrière le faux-nez d’une pseudo « démocratie sociale », se cache une action de force visant à tordre le bras de l’exécutif. Si cela fonctionne ce sera l’émergence d’un quatrième pouvoir qui en voudra toujours plus.

En tant que citoyen français, je ne souhaite pas que dorénavant des décisions concernant la gouvernance de mon pays me soient imposées par Madame Binet, en tête d’un cortège de drapeaux rouges, ni même par Monsieur Berger, ni une quelconque intersyndicale. Céder sur ce principe c’est jeter à la rue les clés de notre démocratie.

Ordre du jour: la «question juive»


Sur la rive du lac Wannsee, dans la banlieue occidentale huppée de Berlin, la villa existe toujours. Elle abrite aujourd’hui un centre éducatif consacré à la fameuse « Conférence de Wannsee », cette réunion d’une quinzaine de hiérarques nazis qui, le 20 janvier 1942, autour de Reinhard Heydrich, le chef de la SS (lequel, comme l’on sait, sera assassiné à Prague quelques mois plus tard), décida du sort réservé aux six millions de Juifs européens.

Réalisé par Matti Geschonneck, vétéran du cinéma d’outre-Rhin et natif d’Allemagne de l’Est, La Conférence, pour ce qui est des extérieurs, a été tourné sur les lieux mêmes du sinistre conclave – le décor intérieur étant quant à lui reconstitué en studio, documents d’époque à l’appui. À partir du procès-verbal établi alors par Adolf Eichmann (chargé des affaires juives au sein de l’Office central de sûreté du Reich) dont ne subsiste qu’une seule et unique copie, le scénario, signé Magnus Vattrodt, n’est jamais, faute d’un verbatim en bonne et due forme comme source indiscutable, que la restitution purement imaginaire des échanges verbaux supposés entre ces messieurs, au cours des 90 minutes qu’ont duré les débats, hors pauses-buffet  –  car ils étaient gourmets. Rappelons que ces hauts-fonctionnaires compétents et zélés avaient tous entre 35 et 50 ans: carrières en pleine ascension.

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Unité de lieu, unité de temps : le film prend le parti de ne s’extraire jamais de la scène du crime ; les futures victimes en sont le hors champ. Incarné par une brochette de comédiens expérimentés, à commencer par l’Autrichien Philipp Hochmair dans le rôle de Heydrich en président de séance plein d’une courtoisie douceâtre et vipérine, le huis-clos bureaucratique qui planifie les camps de la mort est rendu d’une façon plutôt crédible : depuis l’euphémisation systématique de la « solution finale », envisagée comme « traitement » (il s’agit d’hygiène raciale), jusqu’aux burlesques pinaillages juridiques sur la question de savoir comment s’occuper des Germains demi-juifs, voire quart-de-juifs, en passant par les suspicions intestines et autres rivalités internes entre membres décisionnaires au sein de l’appareil d’Etat, tous renchérissant sur leurs gages de loyauté au Führer, ou encore les macabres arguties relatives aux coûts de fonctionnement induits (frais de bouche, transports, ressources humaines)… L’abstraction technocratique, dans son obscénité ontologique, apparaît ici hyperbolisée par la nature ignoble du projet dont il s’agit.


A titre de pièce à conviction, votre serviteur ne résiste pas à citer dans le texte un extrait du PV de Heydrich en personne [1] : « Au cours de la solution finale, les Juifs devront être mobilisés pour le travail sous une forme appropriée avec l’encadrement voulu à l’Est. En grandes colonnes de travailleurs, séparés par sexe, les Juifs aptes au travail seront amenés à construire des routes dans ces territoires, ce qui sans doute permettra une diminution naturelle substantielle de leur nombre. Pour finir il faudra appliquer un traitement approprié à la totalité de ceux qui resteront, car il s’agira évidemment des éléments les plus résistants, puisqu’issus d’une sélection naturelle, et qui seraient susceptibles d’être le germe d’une nouvelle souche juive, pour peu qu’on les laisse en liberté ». Qui dira que le SS-Obergruppenführer n’avait pas l’esprit de synthèse ?  Bref, La Conférence puise aux sources les mieux avérées – là n’est pas la question (sans mauvais jeu de mots).

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Reste que le sacro-saint « devoir de mémoire » n’appelle pas, de toute nécessité et sans autre forme de procès, l’adhésion a priori à n’importe quelle forme d’esthétisation sous les auspices du Septième art, fussent-elles bardées des meilleures intentions du monde, s’agissant en l’espèce d’un épisode historiquement clair, avéré, consigné, dont les remugles particulièrement puissants n’avaient nul besoin impérieux de ressurgir plus de 70 ans après. On peut donc se demander s’il n’y a pas une certaine complaisance à « documenter » en 2023, sur le registre de la fiction, qui plus est dans un style propret et passablement académique, un consistoire de crapules. C’est faire beaucoup d’honneur à cette immonde « Conférence de Wannsee » que de la donner en spectacle sur grand écran.


La Conférence. Film de Matti Geschonneck. Allemagne, couleur, 2022. Durée: 1h48. En salles le 19 avril 2023.

[1] cité dans l’excellent ouvrage de Jean-Christophe Buisson, Le noir et le brun, p.311. Perrin, éd. 2022.

Maître Gims et les Pyramides: la société du spectacle adore rire des idoles discounts qu’elle a elle-même créées…

Assurant que l’Égypte avait de l’électricité dès l’époque antique, le rappeur bouffi aux lunettes noires s’attire les railleries de tous.


Quand tout va mal, les consommateurs français se réconfortent en riant tous en chœur et à gorge déployée des fausses valeurs qu’ils ont eux-mêmes intronisées au Panthéon de la sous-culture du moment. Comme avec le Quasimodo de Notre Dame de Paris, c’est toujours après avoir couronné le Pape des fous qu’on le cloue au pilori pour lui tirer la langue et lui jeter des tomates pourries. Aujourd’hui comme au Moyen-Âge, rien ne plaît tant à la populace que les railleries et le lynchage en place publique des saltimbanques dont elle buvait naguère les vers insipides. “Vox populi, vox Dei”, soupirerait D.H Lawrence.

Non mais allo quoi

L’actualité devenant vraiment trop maussade, Maître Gims et ses pyramides électriques tombent à pic. Comme durant l’âge d’or de la télé-réalité, on attend avec une impatience malsaine la prochaine absurdité dont nous gratifiera une idole jetable.

Mais dans le cas du rappeur, l’affaire serait trop grave : la presse institutionnelle elle-même relaie avec engouement la rumeur de la déchéance du troubadour dans les abîmes du ridicule, comme le faisaient en leur temps ces pamphlets calomnieux qu’on se passait sous le manteau.

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Cela rassure le bon Français en lui rappelant qu’il trouvera toujours plus idiot que lui. S’il n’a pas lu la moitié des livres de sa bibliothèque, il y aura fort heureusement toujours un benêt qui, lui, n’en aura jamais ouvert aucun. On trouve aisément plus méprisable que soit, alors ne boudons pas notre plaisir. Si le Dîner de Cons est une comédie aussi réussie, c’est parce que le film est probablement l’un des meilleurs portraits de notre société si friande de moquerie condescendante et de franche méchanceté, pouffant volontiers de son voisin de palier pour lui rappeler quelle est sa place (et se rappeler quelle est la nôtre, par la même occasion).

Mais enfin, tout de même, puiser l’imbécile du moment dans le vivier du rap français : n’est-ce pas d’une facilité redondante ? Plongez la main dans un nid d’idiots, vous en sortirez forcément une poignée d’oisillons… Le troubadour à la petite semaine se couvrira de ridicule sans même y avoir été invité. Et les Français de ricaner fièrement dans leurs visages plissés, tels ces petits marquis poudrés sous les traits desquels tant de pays se plaisent à nous caricaturer.

De doux dingue à… ennemi de la société

Selon le Parisien, Maître Gims ne se contente pas de sortir des inepties, cela « frôle même le complotisme ». Le terrible mot est lâché, couvrant d’opprobre le malheureux qui ne peut plus cacher son hérésie derrière sa folie.

Vous pouvez croire en n’importe quel délire mais il ne doit en aucun cas impliquer le moindre complot dans sa structure dramatique, sinon vous n’êtes plus à ranger parmi les doux dingues mais parmi les ennemis de la société. On le sait, pourfendre le complotisme est devenu la priorité d’un pouvoir qui a pourtant, rappelons-le, invité en 2018 à l’Élysée Monseigneur Tom Cruise de l’Église de Scientologie, pour célébrer le 14 juillet ! Pour rappel, c’est cette église qui prétend qu’il y a 75 millions d’années, des extra-terrestres furent envoyés sur Terre par Lord Xenu afin de les brûler dans des volcans et que les Thetans, les âmes des extraterrestres exilés qui ont survécu au génocide, viennent s’accrocher à nous et nous renvoient des images de nos vies antérieures.

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À ce niveau-là, même l’électricité en Égypte Antique est une théorie plus probante…

Entre croyances odieuses et croyances respectables, fausses sciences et vrai scientisme, on est vite perdu et démoralisé : heureusement, c’est là que l’idiot entre en scène. Il ressoude la nation en sortant deux-trois âneries devant les micros, balayant d’un revers de casquette tous nos petits différends. Nous voilà soulagés : nous ne sommes pas si bêtes puisque lui l’est bien plus que nous. On rira de bon cœur avant de se lamenter ensemble d’un ton convenu sur la décadence d’une époque qui décidément ne nous mérite pas. Bref, on se sent mieux. Excepté peut-être pour l’idiot choisi, c’est une histoire qui finit plutôt bien. Merci à lui pour ce beau moment de partage.

Il faut tout de même reconnaître que ce bon Maître Gims a de l’imagination à revendre. Ce dont nous manquons peut-être le plus…


Elisabeth Lévy: « L’idée que les centrales nucléaires ou les avions de demain seront construits par des gens qui croient aux foutaises de Gims n’est pas très rassurante »

La directrice de la rédaction de Causeur est à retrouver au micro de Sud Radio du lundi au jeudi, après le journal de 8 heures, dans la matinale.

Débat des valeurs, c’est reparti pour un tour!

Pour la deuxième année consécutive, l’hebdomadaire de droite, Valeurs actuelles, organisait son grand barnum au Palais des sports, porte de Versailles. Debriefing. 


Cette année, pas de Gaspard Proust en culotte de peau, mais un Geoffroy Lejeune à la guitare tentant de reprendre timidement du Vianney ! C’est moins cher, et presque aussi efficace. Le leitmotiv de la soirée, comme l’indique notre titre, c’était donc le débat ; puisqu’il n’y a pas toujours une place en France pour la vraie confrontation des idées, puisque chaque chapelle a souvent le tort de faire sa vie de son côté, Valeurs actuelles entendait organiser de vrais duels.
Face à Jordan Bardella (RN), Stanislas Rigault (Reconquête) ou François-Xavier Bellamy (LR), lesquels jouaient en quelque sorte à domicile, l’ancien Premier ministre Manuel Valls et le journaliste écolo agaçant Hugo Clément ont eu le courage de faire le déplacement et de descendre dans l’arène.

Un petit coup d’œil en coulisse
19h20. Le Palais de Sports est déjà rempli à moitié. « Une dose de stress, mais nous sommes confiants, on va passer une bonne soirée », me confie un des organisateurs. L’atmosphère est déjà électrique. Dans le tintamarre général, j’aperçois Hugo Clément dans un coin les bras croisés. Le journaliste et militant écologiste sort de sa bulle, et m’adresse un sympathique et souriant « bonjour ». Stressé ? Probablement. À l’écart ? C’est certain. Plus loin, les droites se saluent… Marion Maréchal s’adresse amicalement au député RN Hervé de Lépinau, après avoir conversé avec l’ancien Premier ministre de gauche Manuel Valls. Stanislas Rigault, le jeune patron de Génération Z, arrive un peu plus tard d’un pas assuré, avec toute sa clique de jeunes, clopes aux becs. 
19h55. À quelques minutes du lancement de la soirée, la tension monte d’un coup parmi les organisateurs. Quoi de mieux qu’un petit avertissement humoristique, de Geoffroy Lejeune, envers les probables et redoutées pulsions femen ? « Ne faites pas ça, vraiment ! Je connais les gars de la sécurité, ils ne font pas de différences entre une féministe et un djihadiste ». L’année dernière, les féministes avaient interrompu Zemmour. Cette année, la soirée se déroule sans encombre. Presque dommage… Xavier Lebas.

Premier débat et politique fiction

Le premier débat a opposé François-Xavier Bellamy à Manuel Valls. Le député européen est un peu trop jeune pour avoir à endosser le bilan de l’UMP et, fort de sa virginité, il a pu asséner quelques tacles à l’ancien Premier ministre socialiste revenu de Barcelone, dans un esprit toutefois courtois et républicain. À demi-mot, Manuel Valls a concédé que son ton quelque peu agressif, lorsqu’il était au pouvoir, n’avait pas contribué à la sérénité des débats politiques. Auteur d’un livre sur le courage, publié ces jours-ci, et dans lequel il rend hommage tour à tour à Charb, à Charles de Gaulle ou aux 343 salopes, Manuel Valls semblait revenu assagi de sa virée espagnole.
Mais, entre « Valeurs actuelles » et le Franco-Espagnol, la relation reste ambiguë: la fameuse “droite des valeurs” n’a pas complètement oublié sa gestion de la Manif pour tous, et les quelques gaz lacrymogènes tirés lors de manifestations alors qu’il était à l’Intérieur. Toutefois, on sait à droite reconnaître la figure d’homme d’État à celui qui a eu à gérer les terribles attentats islamistes. En 2021, Manuel Valls appelait à voter Valérie Pécresse lors des régionales, contre la coalition de gauche. Dernièrement, il appelait à une alliance LREM-LR. Et si ? Et si ? Et si ? Et si un jour Manuel Valls était capable de mobiliser derrière son coup de menton énergique ce qu’il reste de la droite et de la gauche républicaines ?

Hugo Clément face à un public de droite: mieux que la corrida!

En attendant, désolé Monsieur le Premier ministre, mais la véritable attraction de la soirée c’était quand même… Hugo Clément! Quand il a été annoncé à la salle que c’était son tour, tout le monde avait un peu peur de le voir lâché dans l’arène, tel un jeune veau, face à un public hostile. Mais, le journaliste a finalement fait mentir une couverture de Valeurs actuelles qui le présentait comme un « sectaire » de l’écologie « anti-joie de vivre ». Face à un Jordan Bardella bien décidé à se saisir des thèmes écologiques, Hugo Clément est même parvenu à récolter quelques applaudissements. Oh ! bien sûr, l’alliance électorale n’est pas encore pour demain – on a même vu quelques aficionados de la chasse à courre dans la salle – mais l’ancien journaliste de Quotidien a rappelé qu’après tout, le ciel allait tomber sur la tête de tout le monde et qu’il s’inquiétait du péril climatique aussi pour les gens de droite et les électeurs du RN. Il a par ailleurs opportunément cité un sondage qui indiquait que les électeurs RN étaient parmi les plus hostiles à la corrida et à la chasse à courre. Habile manière de rappeler que sur les questions écologiques ou animalières, entre les militants qui se mobilisent au Trocadéro ou vont aux soirées de Valeurs actuelles et la base électorale, il y a un léger hiatus sociologique… En attendant, creusez vos piscines dès maintenant, réservez vite vos 4×4 en concessions, car Hugo Clément risque bien de nous interdire bientôt tout cela avec ses camarades écolos. Une journaliste de gauche me glisse: « Faites-le taire, il va finir par nous rendre Bardella sympathique »…

Consigny et Rigault s’amusent avec le public

Finalement, la vraie tête à claques de la soirée a peut-être été l’avocat médiatique Charles Consigny, lequel était opposé à Stanislas Rigault. Engagé chez LR, héritier d’une droite chassée du pouvoir en 2012 mais se considérant comme la seule vraiment légitime à occuper le pouvoir, il a fait une promesse: avec lui, il n’y aura ni alliance avec Macron, ni avec Zemmour, ni avec Le Pen. Pas question d’union des droites. Le simple emploi, dans sa bouche, du terme diabolisateur « extrême-droite » suffit alors à déchaîner le public, largement frontiste et zemmouriste. À la surprise générale, c’est bien Consigny qui était hier soir l’invité ayant essuyé le plus de brimades – à en rendre jaloux Hugo Clément. L’accueil que lui a réservé le public a rappelé la très difficile intervention de Valérie Pécresse, l’année dernière. Stanislas Rigault n’hésita pas, d’ailleurs, à rentrer dans le jeu de la foule railleuse, en appuyant où ça fait mal: « LR, vous êtes dans la merde ! » 
La soirée, bien organisée, a réuni hier soir un parterre plutôt acquis à l’union des droites. Pourtant, paradoxalement, on sentait que la dernière période électorale avait contribué à diviser encore un peu plus les troupes. Enfin, face à l’émergence de Chat GPT (sujet qui a fait l’objet d’un débat stimulant entre Jordan Bardella et Olivier Babeau, durant lequel on s’est demandé s’il pouvait vraiment exister un point de vue de droite contre un point de vue de gauche), cela a semblé un peu dérisoire…

Octave Mirbeau, le «live streaming» et l’horreur

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


Les responsables de la police définissent ainsi le « live streaming » : « Un phénomène apparu en 2012 qui consiste à diffuser par webcam à des fins commerciales des vidéos de violences sexuelles commises par des adultes sur des enfants. Le commanditaire prescrit souvent un scénario des faits pour correspondre à la réalisation de ses fantasmes. » Cette horreur pédocriminelle décrite récemment dans une enquête fouillée du Monde est glaçante, et le mot est faible.

Mais le spectacle du viol et de la torture comme réalisation de la jouissance ne date pas, hélas, de 2012. Un roman d’Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, paru en 1883, raconte une histoire qui annonce ce voyeurisme mortifère, jusque dans l’origine des bourreaux, de riches Occidentaux, et dans celle des victimes à chercher du côté des pays pauvres, la Chine au temps de Mirbeau, les Philippines aujourd’hui : « L’archipel asiatique est le premier pays producteur de live streaming au monde », déclare une magistrate française. Clara, l’héroïne de Mirbeau, jeune femme raffinée, ne trouve son plaisir que dans les souffrances infligées aux prisonniers d’un bagne. Elle paye des fortunes pour accéder à un jardin jouxtant la prison, où elle voit à travers des grilles des scènes de torture qui l’amènent à l’extase : « Il est vraiment fâcheux que vous ne soyez pas venue une heure plus tôt. Un travail extraordinaire, milady !… J’ai retaillé un homme, des pieds à la tête, après lui avoir enlevé toute la peau… »

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La police, et c’est son rôle, cherche des profils psychologiques, des motivations, des moyens d’éradiquer le « live streaming ». C’est évidemment difficile. Les clichés sur les commanditaires ou les consommateurs de ce genre de choses, les représentations qu’on se fait d’eux sont chaque jour démentis. Une commandante de police explique ainsi : « Le cliché du quinquagénaire paupérisé et désocialisé est erroné – c’est un crime socialement transverse. Au départ, il y a donc un homme égocentré, narcissique et immature, qui utilise ces images comme une soupape psychique – d’autres font la même chose avec des substances. À l’instar d’une addiction, où la puissance des doses doit augmenter, la violence des actes visionnés s’aggrave. »

Mirbeau, lui, en a fait une femme, comme Morand avait aussi utilisé une femme pédophile dans Hécate et ses chiens. Mais c’étaient deux vieux réacs.

Et d’ailleurs, pour aggraver son cas, Mirbeau donne la nature humaine, autre grand concept réac, comme seule explication possible à ces horreurs : « L’univers m’apparaît comme un immense, comme un inexorable jardin des supplices… Partout du sang, et là où il y a plus de vie, partout d’horribles tourmenteurs qui fouillent les chairs, scient les os, vous retournent la peau, avec des faces sinistres de joie… »

Hécate et ses chiens

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Bordeaux: de Sylviane Agacinski à Action directe

« Il n’y a que la première honte qui coûte »


Dans sa préface au livre de Song Yongyi, Les massacres de la Révolution culturelle, Marie Holzman[1] observe à propos de la jeunesse alors radicalisée de Pékin: « Les jeunes… découvrent avec enthousiasme qu’ils peuvent déjà jouer un rôle décisif dans la vie politique de leurs établissements scolaires, de leurs familles ou du pays. Ils se ruent aussitôt, Le Petit Livre Rouge en main, sur les cibles qui leur sont explicitement désignées par le centre : les grands intellectuels… »[2]. Il me semble que la France de 2023 commence à avoir un arrière-goût de cette « terreur rouge » qui en Chine en 1966 consista à traquer les enseignants « dans les campus universitaires au nom de ce qu’ils nommaient « la lutte critique »[3].

Un mur de la honte

Les pratiques célèbres de Gardes rouges gagneraient-elles le pays de Voltaire, de Victor Hugo, d’Albert Camus ? Qui n’entrevoit ces nuages lourds qui commencent à obscurcir l’horizon de la France de 2023 ? Des noms d’étudiants opposés à l’ultra-gauche radicale sont affichés à Science-Po Lille le 3 avril sur un « mur de la honte », par un de ces groupes qui se pensent investi d’une mission rédemptrice. Le mot « fasciste » est ici l’équivalent de l’anathème « quatrième catégorie puante » qui servait à désigner les intellectuels lors de la persécution politique appelée « Purification de Pékin » en 1966.

Song Yongyi qualifiait ces bandes de Gardes rouges de « troupes d’assaut fascisantes ». Seuls ceux qu’un enseignement épuré de l’Histoire a maintenu loin des tragédies des mondes rêvés de Staline, de Mao, des Khmers rouges ignorent encore qu’il peut exister un fascisme de gauche. Sur l’émergence de ce surgeon des utopies rêvant d’un Grand soir, la gauche française (qui fut la mienne lorsque j’étais de gauche) observe un silence assourdissant. On sait hélas depuis longtemps que la gauche, bien que se pensant dans le camp du Bien, recèle la même proportion que le reste de l’humanité en individus dignes et courageux comme en figures pleutres et indignes. « Il n’est que la première honte qui coûte » avait dit Victor Serge à Paul Vaillant-Couturier alors directeur de l’Humanité, lorsque ce dernier, sur les ordres du PCF, avait signé l’article condamnant son ami, conformément aux directives de Moscou[4]. C’était en 1933 lors des procès de Moscou.

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Comme à Lille en mars 2023, à Science-Po Grenoble le 4 mars 2021, des professeurs avaient été traités publiquement de « fascistes » et leurs noms affichés sur les murs de l’université. Les Gardes rouges locaux s’intitulaient alors « Union syndicale ». La directrice de cet établissement se gardera de s’engager contre ces méthodes fascisantes et renverra dos-à-dos les auteurs et les victimes des petits Torquemada.

3 avril 2023. Le directeur de Science-Po Lille, amateur de rencontres avec des musulmans douteux, avait censuré la venue du journaliste Geoffroy Lejeune, car la revue que dirigeait le susdit n’était pas « de gauche ». Le directeur de cette université préférait peut-être la fréquentation de l’UOIF, plutôt que celle d’un intellectuel coupable d’appartenir à ce que dans la Chine de Mao on nommait encore « les cinq espèces noires »! La série s’allongeait. Les « Polices de la pensée » de l’IEP de Lille s’étaient déjà opposées en 2020 à la venue de l’eurodéputé François-Xavier Bellamy et à celle de Pierre Moscovici. On mesure le courage de la direction de l’université pour défendre la liberté d’expression. Les brigades de Science-Po (Lille, Grenoble, Toulouse, Paris, etc…) évoquent les « troupes d’assaut fascisantes » dont parle Song Yonyi, qui s’étaient attelées à une épuration politique nommée la « Purification de Pékin », à la fin des années soixante. L’université française est en voie de purification.

Pierre Hurmic ne fait pas de commentaire

Les « tribunaux suprêmes » semblent essaimer en France. Le 24 octobre 2019, la philosophe Sylviane Agacinski avait vu sa venue censurée à l’Université Bordeaux Montaigne. L’épouse de Lionel Jospin fut qualifiée « d’homophobe notoire » par les tenants de l’empire du Bien qui obtinrent l’interdiction de sa conférence. François Hollande n’échappa pas à l’anathème qui le 28 novembre 2019 conduisit à l’annulation de sa venue à Science-Po Toulouse. Celle-ci avait été précédée le 12 novembre par l’empêchement de la tenue d’une autre intervention de l’ancien président de la république à l’Université de Lille-2. Il est vrai que cette université porta Sandrine Rousseau à sa vice-présidence de 2008 à 2021, popularisant son sourire terrifiant, sorte de symétrique « à gauche » du rictus de haine de Jean-Luc Mélenchon.

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La liste s’allongeait et Science-Po se taillait en France une place de choix dans la distribution des sanbenito aux nouveaux hérétiques. Sanbenito, autodafé, Torquemada… comment ne pas voir surgir à la mémoire ces sinistres références historiques devant la destruction rageuse de 400 exemplaires du livre de François Hollande à Lille le 12 novembre 2019 accompagnée du saccage de la librairie qui le reçevait ? Silence dans les médias de confort.

Étudiant, j’avais fréquenté à Bordeaux les cours de Jacques Ellul (Sandrine, tu as entendu parler de Jacques Ellul ? oui, un écolo. Même que c’était avant René Dumont… ah, t’as pas entendu parler…). C’était avant d’y entamer à mon tour une longue vie de professeur, fréquentant quelques unités de recherches et d’enseignement de Bordeaux-Montaigne. Je ne pouvais imaginer que quelques années plus tard je ne parviendrais pas à empêcher que ressurgissent en moi les images de ces professeurs chinois, courbant l’échine sous les coups et crachats des purificateurs, la pancarte d’infamie attachée à leur cou, dans les années 1960-70.

Apothéose de cet effondrement, l’université de Bordeaux qui avait écarté Sophie Agacinski, accueillait le 28 mars 2023… Jean-Marc Rouillan, fervent apologiste du terrorisme, qui avait qualifié de « très courageux » les auteurs de l’attentat islamiste du 13 novembre 2015. L’invitation par un mouvement intitulé « Révolution Permanente » n’a pas ému le courageux maire écologiste de Bordeaux qui a déclaré « je ne sais pas ce qu’il a dit et ne tiens pas à commenter ». Présenté comme écrivain et « ancien prisonnier politique », le co-fondateur du groupe terroriste Action directe avait été condamné pour l’assassinat du général René Audran en 1985 et celui de Georges Besse en 1986. Un pedigree qui le qualifiait autrement que Madame Agacinski pour donner une conférence dans la ville qui avant lui honora Montaigne et Montesquieu !

Il n’y eut pas que le maire de Bordeaux à n’avoir pas d’opinion sur cette tribune offerte au fondateur d’une organisation terroriste qui a revendiqué près de 80 attentats. Je n’ai pas trouvé trace de réaction du président de l’Université. Quant à la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, madame… comment dites-vous ?… oui madame Sylvie Retailleau – et à sa réaction mettant en avant « l’autonomie de l’université », certains y verront des encouragements à permettre un jour l’accueil de « conférenciers » de Boko Aram, de représentants du Hezbollah, des milices Wagner, des brigades d’Izz Al-Din Al-Qassam… Autonomie des universités oblige… Comment cette dame peut-elle laisser l’ultra-gauche radicale établir sa loi sur l’université française, ne plus représenter cette liberté d’expression qui fut interdite à Sylviane Agacinski, à François Hollande ? Le silence du Ministre de l’Éducation Nationale, que certains appellent maintenant Ministre de la Rééducation Nationale, est assourdissant. La dignité, je la cherche désespérément à gauche. « Il n’y a que la première honte qui coûte ».


[1] – Marie Holzman, sociologue, spécialiste de la Chine contemporaine.

[2] – Song Yongyi, Les massacres de la Révolution culturelle, Préface de Marie Holzman, Gallimard-Folio, p 9.

[3] – Song Yongyi, op cit p 26.

[4] – Jean-Paul Loubes, Paul Vaillant-Couturier, Essai sur un écrivain qui s’est empêché de l’être, Editions du Sextant, 2013, p 152.

Musset, une paresse d’ange

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Alfred de Musset (1810-1857) © ABECASIS/SIPA

Le poème du dimanche


Alfred de Musset (1810-1857) a réussi un exploit dans l’histoire littéraire française: le romantisme ne l’a jamais rendu niais. Il a continué à aimer Racine, Boileau, Molière, les vieilles chansons françaises. Son théâtre a porté à un point d’incandescence presque angoissant cet art si français de la conversation.

Dandy débauché et précoce, il a terminé son œuvre à trente ans. Ensuite, il s’est contenté de survivre à sa légende de surdoué de la génération 1830 sur les bancs de l’Académie française, ce qui est un peu triste.

Il sera d’ailleurs victime de la haine posthume de Rimbaud, une haine trop virulente pour être vraiment sincère: « Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions que sa paresse d’ange a insultées. »

On goûtera, pour ce poème du dimanche, cette fantaisie dans le genre espagnol, qui fit fureur chez les romantiques. On en oubliera que les deux premiers vers, pour être bien balancés, n’en sont pas moins géographiquement approximatifs…


L’Andalouse

Avez-vous vu, dans Barcelone,
Une Andalouse au sein bruni ?
Pâle comme un beau soir d’automne !
C’est ma maîtresse, ma lionne !
La marquesa d’Amaëgui !

J’ai fait bien des chansons pour elle,
Je me suis battu bien souvent.
Bien souvent j’ai fait sentinelle,
Pour voir le coin de sa prunelle,
Quand son rideau tremblait au vent.

Elle est à moi, moi seul au monde.
Ses grands sourcils noirs sont à moi,
Son corps souple et sa jambe ronde,
Sa chevelure qui l’inonde,
Plus longue qu’un manteau de roi !

C’est à moi son beau corps qui penche
Quand elle dort dans son boudoir,
Et sa basquina sur sa hanche,
Son bras dans sa mitaine blanche,
Son pied dans son brodequin noir.

Vrai Dieu ! Lorsque son œil pétille
Sous la frange de ses réseaux,
Rien que pour toucher sa mantille,
De par tous les saints de Castille,
On se ferait rompre les os.

Qu’elle est superbe en son désordre,
Quand elle tombe, les seins nus,
Qu’on la voit, béante, se tordre
Dans un baiser de rage, et mordre
En criant des mots inconnus !

Et qu’elle est folle dans sa joie,
Lorsqu’elle chante le matin,
Lorsqu’en tirant son bas de soie,
Elle fait, sur son flanc qui ploie,
Craquer son corset de satin !

Allons, mon page, en embuscades !
Allons ! la belle nuit d’été !
Je veux ce soir des sérénades
À faire damner les alcades
De Tolose au Guadalété.

Alfred de Musset

Le bon élève est un crétin comme les autres…

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Juliette Chappey et Vincent Claude dans "L'élève Ducobu" de Philippe de Chauveron (2011) © SIPA

Dernier volet des bonnes feuilles de notre chroniqueur sur l’École à deux vitesses. C’est le regard que nous posons sur les élèves qui doit changer. Cessons de nous conforter avec des bonnes notes qui ne signifient plus rien, et détectons les vrais talents. Sinon, nous aurons droit, pour les siècles des siècles, dit-il, à des clones d’Emmanuel Macron.


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Le « bon » élève, tel que le conçoivent dans leur majorité mes collègues, n’est pas un vrai cador des disciplines scolaires : c’est une créature faite d’obéissance, de réflexes scolaires acquis très tôt, et d’un sens poussé de l’imitation et de la reproduction. Ce que nous appelons « bon élève » est un clone de nous-mêmes, enseignants, une resucée de ce que nous fûmes, et un reflet de ce qu’attendent les oligarques au pouvoir : les enseignants ont la plupart du temps été de « bons » élèves, dont le réflexe d’obéissance se perpétue tout au long de leur vie.

Un « bon » élève se reconnaît donc à sa capacité à se taire en dehors des moments où on lui adresse la parole (c’est une libre adaptation pédagogique du principe bourgeois, « à table, les enfants ne parlent pas », et du principe militaire, « silence dans les rangs ! »), à prendre des notes avec une frénésie ostentatoire et à poser sur le maître un regard émerveillé. On lui a appris à faire ses devoirs dans les temps, à les rendre sur une copie bien propre, à construire des paragraphes et des alinéas. Le bon élève joue au prof, et on le récompense pour cette capacité mimétique.

Si de surcroît il a une étincelle factice d’originalité, on le sacrera élève d’élite. Et même s’il échoue à Normale Sup, il se rattrapera à Sciences-Po et à l’ENA. C’est le parcours d’Emmanuel Macron, bon élève remarqué pour sa conformité aux codes et sa superficialité brillante. Sa capacité de surface à la flagornerie est le masque de sa profonde docilité à ses maîtres — avant-hier, les professeurs d’Henri-IV, qui n’aiment rien tant que les « bons » élèves qui ne leur causent ni problèmes ni suées excessives, hier le groupe de Bilderberg, qui en a fait l’un de ses poulains après l’avoir auditionné en 2014 (tout comme Edouard Philippe, reçu en 2016 dans cet aréopage de vrais décideurs), aujourd’hui les maîtres du monde, qui l’ont installé là pour servir leurs appétits — et, accessoirement détruire toutes les lois sociales issues des ordonnances de 1945.

A relire, notre numéro de février: Causeur: Rééducation nationale «Stop au grand endoctrinement!»

De là à le désigner comme « Mozart de la finance », il y a un gouffre que les thuriféraires de l’actuel président de la République des bons élèves n’hésitent pas à franchir. Pauvre Mozart !

La sélection des « élites » qu’opèrent les grands lycées napoléoniens trouve son pendant, dans l’enseignement privé, dans quelques établissements réservés aux enfants de la bourgeoisie — Stanislas ou l’Ecole alsacienne, à Paris, qui produisent à la chaîne les successeurs de leurs aînés. Pensez qu’une lumineuse intelligence comme Gabriel Attal sort de l’Alsacienne, où il chahutait à son gré, et s’est retrouvé membre du cabinet de la ministre de la Santé Marisol Touraine, à 23 ans, député à 28, secrétaire d’Etat à l’Education dans la foulée — ça a dû bien le faire rire — et ministre délégué chargé des comptes publics en 2022 — là aussi, il a dû s’esclaffer. Mais il ne s’est pas étonné, ce Mozart de la dissipation était promis à ce destin miraculeux.

Gabriel Attal à Bordeaux, janvier 2021 © UGO AMEZ/SIPA

Le bon élève est donc recruté dans des formations exigeantes, il réussit « naturellement » le concours d’entrée à telle ou telle grande école, et fait profiter la nation, ultérieurement, de son excellence…

On pourrait poser la question de l’utilité nationale de ces jeunes gens qui nous ont coûté si cher à chouchouter. Combien de Polytechniciens quittent la France qui les a formés pour s’encanailler avec les traders de la City ou de Wall Street ? Combien de Normaliens entrent dans des cabinets ministériels, où ils croiseront des énarques si dépourvus d’audace et d’imagination qu’on en fera peut-être des présidents de la République ? Si le système scolaire était réellement élitiste, assisterions-nous au spectacle pitoyable qu’offrent les éminences toutes passées par le même moule ? Nous ne sommes pas du tout dans l’élitisme, surtout pas dans l’élitisme républicain, mais dans la perpétuation des privilèges d’une caste arrogante et globalement dépourvue de talent.

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À noter que, comme le souligne l’historien Pierre Vermeren (in Marianne n°1360, 6-12 avril 2023), la réindustrialisation de la France « va être rude, en contexte de libre-échangisme idéologique, face aux résistances des marchands, des importateurs et des financiers, le tout avec une pénurie d’ingénieurs : la seule rénucléarisation d’EDF va assécher le marché des ingénieurs pour des années. Les dizaines de milliers d’étudiants brillants orientés de manière pavlovienne vers les métiers de la finance, de la communication et du droit vont cruellement faire défaut. » Enfants du peuple capables de faire des maths, vous voici prévenus !

C’est que le « bon » élève n’atteint pas cette distinction, comme disait Bourdieu, par son génie intrinsèque, mais par sa maîtrise précoce des codes.

Codes familiaux, codes pédagogiques. Code linguistique aussi : le bon élève s’exprime bien, il a appris ça tout petit en écoutant, à l’arrière de la voiture, les discussions de ses parents ou le flux de France Culture. Il est souvent bilingue, car on l’a envoyé en séjour linguistique dès cinq ans. Il a de jolies références historiques et géographiques, car on l’a baladé dans la France entière au gré de vacances « culturelles » destinées à enrichir le capital du petit ou de la petite. Et on lui a offert des livres à Noël… Il arrive en Maternelle avec un capital dormant inestimable, qui s’accroîtra dans les années à venir.

En même temps, le système scolaire de collège unique (appliqué aussi dans le privé sous contrat) nivèle nécessairement les niveaux. Ce qui différencie au final les déshérités de leurs camarades nantis, c’est le capital social. Les programmes qui depuis trente ans ont privilégié le savoir-vivre ou le savoir-être au détriment des savoirs tout court ont cristallisé cette différence : si l’on n’offre pas davantage aux enfants acculturés, on les relègue d’emblée en seconde division.

Mes collègues qui déplorent, dans les divers dispositifs destinés à faire entrer des élèves atypiques dans le saint des saints pédagogique, le mélange des genres et la mauvaise graine susceptible de contaminer leurs chers « bons » élèves, me rappellent ces procédures d’Ancien Régime qui réservaient, dans l’armée, les fonctions d’officiers aux enfants issus de l’aristocratie. Il a suffi d’un Bonaparte (de noblesse douteuse), nommé dans l’artillerie, corps peu prestigieux, pour que le système se renverse cul par-dessus tête. Se promener sur les boulevards des maréchaux, à Paris, c’est égrener la liste des enfants de rien et de personne, parvenus au faîte des honneurs par leurs qualités propres et leur audace. Murat, Ney, Lannes, Soult ou Masséna ont taillé en pièces les aristocrates passés à l’ennemi. Des cancres doués ! Des gens de rien qui osaient tout !

Nous avons rétabli, avec les « lycées d’élite », les prépas, les grandes écoles, la « voie royale » en pleine République. Mais justement, sommes-nous bien encore en République ?

À noter que Napoléon n’avait pas de préjugés. Quand il tombait sur un enfant de la noblesse pourvu des qualités idoines, il en faisait aussi un maréchal, Davout par exemple, ou Brune. Mais statistiquement, on comprend bien que le peuple, le peuple ignorant, les gens de peu, les gens de rien, produisent malgré eux la majorité des enfants aux capacités réelles, dont le non-emploi est aujourd’hui le cancer de la France.

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Peut-être vous rappelez-vous Billy Elliot, le très joli film de Stephen Daldry. Dans le dernier quart du film, le héros, fils de mineur (en grève, nous sommes sous l’ère Thatcher) est convoqué pour une audition devant le jury de la Royal Ballet School — le saint des saints de la danse outre-Manche, la grande école par excellence. Audition peu convaincante, à la limite du grotesque, tant les prérequis de la discipline ne sont pas maîtrisés. Mais interrogé par ces maîtres impitoyables sur ce qu’il ressent quand il danse, le jeune Billy explique laborieusement : « C’est comme si je disparaissais… Un changement dans mon corps… Comme si je prenais feu… Le feu… L’oiseau… Comme l’électricité… »

C’est sur cette déclaration qu’il est finalement pris dans l’une des écoles de danse les plus exigeantes au monde. Car, comme on lui fait remarquer, le reste, la technique, on lui apprendra. On est là pour ça. Mais il est essentiel qu’il ait le feu sacré.

En vérité je le dis à ceux de mes collègues qui ne souhaitent que de « bons » élèves : il est des cancres plus valeureux que bien des élèves admirablement formatés. Parce qu’ils ne sont pas bons, certes, ils n’existent pas encore, ils sont en projection vers le futur. Et ils seront meilleurs que les autres, pourvu que vous leur appreniez arabesques, assemblés, battements et sauts de chat. Ou, si vous préférez, pourvu que vous leur appreniez les bases qu’on ne leur a jamais enseignées, qu’ils n’avaient aucune chance d’acquérir à travers leur environnement familial, les bases sans lesquelles ils ne pourraient progresser, mais qu’ils assimileront, pourvu que vous preniez le temps de les leur enseigner. Il est des cancres qui sont de vraies élites en puissance — mieux parfois que ceux qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche et une distinction « naturelle », c’est-à-dire héritée.

Parmi les enfants de l’oligarchie se glissent un certain nombre d’enfants d’enseignants, malgré le statut dévalué de cette fonction. S’ils n’ont pas tous les codes sociaux, ils ont les codes pédagogiques. Et puis c’est bien le moins que l’on doit à leurs géniteurs, qui font le sale boulot pour maintenir au pouvoir une caste à laquelle ils n’accèderont jamais.

Nous nous privons ainsi des forces vives qui pourraient ressusciter ce « vieux pays », comme disait De Gaulle. D’autant que les pseudo-élites sélectionnées ne planent pas bien haut : les « bons élèves » sont malheureusement des crétins comme les autres. Mais ils détiennent les clés du pouvoir. Il n’y a qu’à les observer pour saisir à quel point, en politique aussi, le niveau a baissé.

Les forces vives du peuple, confinées dans des lycées professionnels méprisées, dans des filières bouchées, dans des options pédagogiques dont suintent le mépris sous prétexte de sollicitude, sont riches de destins empêchés, comme autrefois on les empêchait en les jetant dans la mine à huit ans. La désindustrialisation de la France nous contraint à passer par la case du non-emploi, ou de l’emploi précaire, de l’ubérisation tous azimuts, pour contenir les ambitions déçues et la colère de ces classes non laborieuses et qui pourraient bien à nouveau devenir dangereuses. Nous sommes en 1788, avec une minorité crispée sur d’arrogants privilèges. Elle devrait se méfier : après la nuit du 4 août, qui vit l’abolition des privilèges, on dressa la guillotine sur la place de la révolution. Il est de l’intérêt des gouvernants de se remettre en cause. Quitte à redistribuer le pouvoir.

Loin de moi l’idée de prétendre que tous les cancres sont des Hauts Potentiels Intellectuels ignorés par des enseignants jaloux. Mais ils sont nombreux à frapper à la porte de l’ascenseur social — définitivement en panne. Aidons-les à prendre l’escalier.

La fabrique du crétin: Vers l'apocalypse scolaire

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Molinier, précurseur du troisième sexe

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Pierre Molinier, « Le Grand Combat » © Frac Aquitaine

Déterminé à mener sa croisade idéologique au nom des minorités, le Frac Méca bordelais met à l’honneur Pierre Molinier (1900-1976), désormais reconnu comme une figure emblématique de l’art en France et à l’étranger.


Jadis vieux tonton pervers infréquentable, aujourd’hui grand-père cool que les ados aimeraient présenter à leurs potes ! Pensez donc, Pierre Molinier était un précurseur de la fluidité des genres et des transidentités, une incarnation avant l’heure du pronom « iel », qui n’hésitait pas à déambuler en bas de soie dans le Bordeaux corseté des années 50, et dont la pente résolument transgressive l’amenait à utiliser du sperme dans ses peintures ainsi qu’à recevoir ses étudiants tout en continuant à se masturber…

Un esprit indépendant ? Sans doute. Un chantre de la tolérance ? Pas vraiment. Plutôt un esprit sectaire, à l’image du club érotique qu’il fonda, « la Secte des voluptueux ». A priori pourtant, les ambitions affichées, à savoir rassembler des personnes se donnant et recevant du plaisir « sans tabous ni jugements », peuvent apparaître comme un gage d’ouverture manifeste. Mais il faut lire les notes de bas de page qu’il a lui-même rédigées : « L’androgynie est de rigueur. Ne peut être admis dans la secte celui ou celle qui a la prétention d’être essentiellement femme ou homme. »

Odeur de soufre

Mais laissons là l’homme et allons voir du côté de l’artiste, puisque le Frac bordelais consacre à Molinier une importante exposition qui embrasse toutes les facettes de son œuvre. Attention néanmoins, odeur de soufre oblige : « La dimension érotique de certaines œuvres de l’exposition Molinier Rose Saumon “Nous sommes tous des menteurs” nous a conduits à interdire son accès à un public mineur », explique-t-on du côté de l’institution bordelaise. Pas de panique néanmoins : les moins de 18 ans pourront se frotter à l’univers de l’artiste dans une salle accessible à tous les publics en découvrant l’exposition à l’intitulé clairement ancré dans l’air du temps : « Pierre Molinier, questionner les corps et les genres ». « Ce sera l’occasion d’aborder différentes thématiques telles que les représentations des corps féminins et masculins, les notions de genres ou de travestissement », indique le Frac.

Alceste de la question transgenre

Quant au titre de l’exposition principale, il met l’accent sur une couleur généralement considérée comme féminine pour mieux brouiller les cartes et affirmer l’un des enjeux de cette exposition : la déconstruction. À moins qu’il ne se réfère au phénomène d’inversion de sexe observé chez le saumon chinook ? Le sous-titre, lui, « nous sommes tous des menteurs », place l’artiste comme le public dans le même sac de complaisance à l’égard d’une société qui étoufferait notre « moi » profond. Une réserve s’impose néanmoins : Molinier, sorte d’Alceste de la question transgenre, accuse plus volontiers les autres que lui-même, comme le montre sa réaction après le tollé provoqué par la présentation du Grand Combat au 30e Salon des Indépendants bordelais en 1951.

A lire, du même auteur : La cité Frugès, une utopie à valoriser?

Mi-abstrait, mi-figuratif, ce tableau représente « des corps entrelacés pris dans un tourbillon érotique », commente pudiquement le Frac. Molinier, cru et provocateur, dit clairement qu’il s’agit d’ « un couple qui baise ». Face à la rupture fracassante avec la « bonne société » bordelaise, l’artiste se sent trahi par tous, y compris par ses pairs, ses amis. D’où son amertume, qui prendra la forme d’une Lettre ouverte tonitruante, premier texte de lui à être rendu public : « Que me reprochez-vous dans mon œuvre ? D’être moi-même ? Allez donc, vous crevez de conformisme ! Vous n’êtes pas des artistes, vous êtes des esclaves ! Vous êtes des bornes à distribuer de l’essence ! Vous êtes le signal vert et rouge au coin de la rue… Et allez donc, enfoutrés ! » Première incarnation esthétique des passions de l’artiste, Le Grand Combat marque une étape décisive dans son parcours, à partir de laquelle il va défendre mordicus, d’une part ses pratiques fétichistes SM et son idéal androgyne d’autre part. Ou comment l’artistiquement incorrect d’hier est devenu la norme culturelle d’aujourd’hui.

Du narcissisme comme vertu créatrice

Dès lors, sa peinture aussi bien que ses photographies porteront le sceau du militantisme. Précurseur du Body Art, Molinier s’ingéniera sans relâche à déconstruire les catégories de l’identité en se prenant systématiquement pour modèle. De manière invariable et quelque peu lassante (André Breton se montrera critique à son endroit), il se photographie après s’être épilé et maquillé, masqué d’un loup et vêtu d’un corset, d’une guêpière en dentelles, de résille et de talons aiguilles, puis opère un travail de recomposition à base de découpage et de collage pour proposer une image idéale de lui-même, tel que le proclame l’un de ses tirages, « Comme je voudrais être » (1968-1969). À savoir multiple, protéiforme et indéfini.

Narcissisme posé en vertu créatrice, obsessions personnelles érigées en matériau universel, volonté transgressive affichée comme valeur esthétique suprême, goût pour la déconstruction et refus des normes, Pierre Molinier apparaît plus que jamais comme un artiste avec qui il faudra compter dans les années à venir…


« Molinier rose saumon », exposition anniversaire des 40 ans des Frac ; du 31 mars au 17 septembre.

Ramsès II, toujours au service de l’Égypte

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Buste en granit de Merenptah © 2020 World Heritage Exhibitions Nouvel Empire, XIXe dynastie

Plus de 145 000 billets ont été vendus pour l’exposition « Ramsès et l’or des pharaons » qui se tient depuis le 6 avril, à la Grande Halle de la Villette.


L’exposition a même déjà dépassé en nombre de billets pré-vendus l’exposition de 2019 « Toutankhamon, le trésor pharaon ». Et comme celle-ci avait connu 1,4 million de visiteurs, tous les espoirs sont permis ! La France n’est pas seule à accueillir cette exposition, Paris est une escale parmi neuf autres dans le « world tour » du pharaon défunt mais, en revanche, c’est uniquement à la Villette que les visiteurs peuvent admirer le cercueil en bois peint de Ramsès II – sans la momie – pour remercier la France de l’avoir restaurée en 1976. 

Des pièces sortant d’Egypte pour la première fois

L’exposition retrace les grandes étapes de la vie de Ramsès II et présente 180 pièces ; des momies d’animaux, des masques royaux, des bijoux et amulettes qui témoignent du grand savoir-faire des artistes égyptiens. On peut aussi y admirer des pièces jamais sorties d’Égypte jusqu’à ce jour, comme le cercueil du pharaon Chéchong II ou des bijoux appartenant au trésor des successeurs de Ramsès. Ces trésors sans prix ne sont pas uniquement un patrimoine pour l’Egypte mais surtout le vecteur principal d’un véritable « soft power ». Cette autre dimension de l’Egyptologie ou plutôt l’intérêt, voire la passion, pour le passé égyptien, largement partagés dans le monde et particulièrement vivaces en France, ont été discutés lors d’un colloque organisé par Abdelrahim Ali, directeur général du CEMO (Centre d’études du Moyen-Orient), coloque qui a réuni le jour de l’inauguration de l’exposition la figure de proue de l’Egyptologie populaire, Zahi Hawass (« l’Indiana Jones » égyptien), le ministre égyptien du Tourisme et des antiquités Ahmad Issa et Alaa Youssef, l’ambassadeur d’Egypte en France. C’est donc autant en visite d’État qu’en tant qu’objet d’antiquité que Ramsès arrive en France. Et l’Histoire de cette deuxième vie politique des anciens monarques égyptiens, le rôle joué par leurs vestiges, et l’imaginaire associé à leur mémoire peu connue, n’est pas moins intéressante que celle de leur passage sur terre. De la pièce où les débats se déroulaient on pouvait contempler l’Obélisque de Louxor, qui nous rappelait ces va et viens incessants entre archéologie et politique, diplomatie et tourisme, mémoire et économie.

La façade du Grand Temple de Ramsès II, Abou Simbel, Assouan Photo : Sandro Vannini/Laboratoriorosso © World Heritage Exhibitions Nouvel Empire, XIXe dynastie

Affaire d’amateurs éclairés, à savoir les antiquaires jusqu’au XVIIIe siècle, l’étude des « ruines » s’institutionnalise au XIXe siècle dans le sillage du colonialisme européen et de la construction nationale des sociétés métropolitaines. La discipline devient rapidement un facteur important dans des constructions – et revendications – identitaires impériales et nationales. L’Egyptologie, qui doit son élan à l’expédition militaro-scientifique française en Egypte (1798-1801), en est la parfaite illustration : ce font baptismal de l’Egypte contemporaine, et plus généralement du Moyen-Orient que nous connaissons aujourd’hui, a non seulement propulsé l’histoire de la région sur le devant de la scène, mais a également relancé l’étude de son passé et notamment celui de l’Egypte. Comme le disent les historiens, les nations naissent vieilles… et dès leur plus jeune âge, le passé est un champ de bataille.

Ainsi, les puissances étrangères ont dominé l’Égypte sur le plan culturel et politique pendant une grande partie de son histoire contemporaine. Méhémet Ali, le fondateur de l’Égypte contemporaine, a fait des compromis importants avec les Britanniques ; lesquels ont établi un protectorat plus tard, en 1882, et ont gardé le contrôle sur une grande partie du pays, jusqu’à ce que Gamal Abdul Nasser et les jeunes officiers prennent le pouvoir en 1952, et nationalisent le canal de Suez en 1956. Un tel changement politique aurait dû modifier le cadre culturel de l’Égypte. Cependant, en dépit de cette révolution, les musées et la politique des antiquités de l’Égypte n’en ont pas été vraiment modifiés. Certes, les choses ont changé depuis que Méhémet Ali a offert à la France les deux obélisques du temps de Louxor, mais le pouvoir des Occidentaux sur le patrimoine culturel de la nation demeure, que ce soit dans les musées ou sur les sites historiques.

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Au début, les Égyptiens n’ont pas participé à la conservation ou à la collecte des antiquités. La création du musée égyptien a commencé comme un conglomérat d’anciennes collections personnelles de riches bureaucrates, mais a finalement été placée sous la supervision officielle d’un directeur étranger tel qu’Auguste Mariette (1858-1881). Ce dernier fut chargé de la collecte, du stockage, de la conservation et des découvertes.

Bracelet de Chéchonq II Photo : Sandro Vannini/Laboratoriorosso © World Heritage Exhibitions Troisième Période intermédiaire, XXIIe dynastie

Jusqu’en 1953, le Service des antiquités égyptiennes était contrôlé par des directeurs français. Toutes les découvertes dans la Vallée des Rois, et ce jusqu’en 2007, ont été faites par des archéologues étrangers, et ce n’est que depuis 1983 que tous les objets excavés sont devenus la propriété du gouvernement égyptien, comme les nouvelles découvertes du Dr Zawi Hawass  – archéologue et ministre des antiquités haut en couleur- à Saqqarah, cette vaste nécropole au sud du Caire.

Ahmad Issa à la tête d’un vaste ministère s’occupant du Tourisme et des Antiquités

Lorsque Nasser est arrivé au pouvoir, l’occasion de remodeler l’Égypte et son image s’est enfin présentée. Les institutions culturelles telles que les musées comptent parmi les fondements les plus solides du développement et de la promotion d’une identité nationale dont les fondements précèdent largement l’Islam.

Avec un changement aussi radical d’une société ouvertement dominée par les étrangers à une société nationale, le musée aurait naturellement dû suivre le mouvement. Le musée changeant  d’orientation, ce ne furent plus les touristes étrangers mais le peuple égyptien et surtout sa jeunesse, qui furent désormais la cible par excellence des musées et des sites. Mais cette transformation a mis quelques décennies à s’accomplir et n’a été complètement achevée qu’à la veille du mandat de  Hawass, sous la présidence de Moubarak, une quarantaine d’années plus tard.

A l’heure actuelle, de nombreuses antiquités égyptiennes ont déjà été dispersées, notamment à Paris, Londres et Berlin. Le musée du Caire a dû faire face aux problèmes de rapatriement des œuvres des XIXe et XXe siècles, mais, avec l’arrivée de Zahi Hawass sur le devant de la scène le style a complètement changé. Si l’archéologie et la mémoire jouaient un rôle croissant dans les relations extérieures de l’Egypte, à la politique étrangère est venue ensuite s’ajouter la dimension économique de la question.

L’économie égyptienne a toujours été tributaire des apports de l’étranger, et le Caire reste toujours très dépendant des revenus du canal de Suez, des transferts de leurs ressortissants travaillant dans d’autres pays (notamment arabes), de ses propres exportations de pétrole et de gaz et des montants massifs d’aide étrangère (les Etats-Unis et les monarchies pétrolières). A cette liste il faut ajouter le tourisme dont la contribution au PIB s’est élevée à 8% (dans une bonne année les « péages » du Canal de Suez rapportent 3%), tout cela, cependant, avant les révolutions de 2011. Et n’oublions pas que le secteur touristique comprend 12% des emplois dans le pays ! Les touristes, étrangers pour la plupart, redeviennent le public privilégié des musées. L’Egyptologie et plus généralement l’imaginaire lié aux pharaons sont plus que jamais une ressource stratégique pour le pays. Ce nouvel atout s’est matérialisé par la création d’un ministère des antiquités ; voulu par le président Hosni Moubarak et confié à Zahi Hawass, et, quelques années plus tard, fin 2019, par la fusion de ce ministère avec celui du tourisme. Enfin, dernier signal intéressant : le premier à exercer les fonctions du ministère fusionné était l’égyptologue Khaled El-Anany ; il a été remplacé en 2022 par le banquier Ahmad Issa.

Mais tous ces enjeux n’enlèvent rien à l’intérêt intrinsèque des objets exposés à la Villette. Ce sont les histoires des gardiens temporaires des trésors qui vont nous survivre, comme elles survivront d’ailleurs à nos civilisations pour s’inscrire dans d’autres Histoires.

À partir du 7 avril 2023 et jusqu’à septembre, Grande halle de la Villette, à Paris. Informations pratiques: https://www.expo-ramses.com

Un principe de paix civile

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La responsable de la CGT Sophie Binet s'adresse aux journalistes, hier, Paris © ISA HARSIN/SIPA

Après la validation, hier soir, de l’essentiel du texte de la réforme des retraites par le Conseil constitutionnel, l’intersyndicale a demandé « solennellement » à Emmanuel Macron de ne pas promulguer la loi. Le président tient bon et a promulgué le texte pendant la nuit. L’exécutif cédera-t-il face à la rue?


Le choix est très simple : soit c’est le gouvernement qui nous gouverne, soit c’est la rue qui nous gouverne. Le gouvernement de la France est constitué à l’issue d’un processus légal dont les règles sont fixées par la Constitution. Cela s’appelle une démocratie représentative, c’est-à-dire, le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Ce processus, légal, parfaitement codifié, et les institutions qui en résultent, peuvent seuls garantir la paix sociale, à la simple condition que tout le monde respecte les règles qu’il établit.

Emportés par la foule

La « rue » est constituée de groupes d’opinions ou d’actions, agissant de façon concertée ou non, par des manifestations, des blocages, voire des actions violentes, pour imposer ses propres décisions au gouvernement, pour en quelque sorte se substituer à lui.

Seules des menaces graves contre les libertés fondamentales ou des atteintes délibérées aux fondements mêmes de la démocratie constitutionnelle, justifient des mouvements de protestation populaires, voire l’insurrection. Je ne sache pas que nous soyons dans une telle situation de danger pour la démocratie : le Conseil constitutionnel se prononçait hier sur une réforme économique, changeant les modalités de départ à la retraite !!

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Si la rue impose sa loi au gouvernement, si le pouvoir légal cède, rien n’empêchera qu’à tout projet de l’exécutif qui ne plaira pas à tel ou tel syndicat ou parti, celui-ci ne s’efforce de mobiliser à nouveau la rue pour obtenir satisfaction. Et l’on sait que les possibilités de manipulation des foules se sont multipliées avec les technologies numériques.

L’émergence d’un quatrième pouvoir

Il n’est pas question ici de défendre une loi sur les retraites, ou un gouvernement ou un président. Il est simplement question de défendre un principe vital pour la paix civile.

Quelles que soient les bonnes raisons des syndicats, derrière le faux-nez d’une pseudo « démocratie sociale », se cache une action de force visant à tordre le bras de l’exécutif. Si cela fonctionne ce sera l’émergence d’un quatrième pouvoir qui en voudra toujours plus.

En tant que citoyen français, je ne souhaite pas que dorénavant des décisions concernant la gouvernance de mon pays me soient imposées par Madame Binet, en tête d’un cortège de drapeaux rouges, ni même par Monsieur Berger, ni une quelconque intersyndicale. Céder sur ce principe c’est jeter à la rue les clés de notre démocratie.

Ordre du jour: la «question juive»

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© Constantin Film

Sur la rive du lac Wannsee, dans la banlieue occidentale huppée de Berlin, la villa existe toujours. Elle abrite aujourd’hui un centre éducatif consacré à la fameuse « Conférence de Wannsee », cette réunion d’une quinzaine de hiérarques nazis qui, le 20 janvier 1942, autour de Reinhard Heydrich, le chef de la SS (lequel, comme l’on sait, sera assassiné à Prague quelques mois plus tard), décida du sort réservé aux six millions de Juifs européens.

Réalisé par Matti Geschonneck, vétéran du cinéma d’outre-Rhin et natif d’Allemagne de l’Est, La Conférence, pour ce qui est des extérieurs, a été tourné sur les lieux mêmes du sinistre conclave – le décor intérieur étant quant à lui reconstitué en studio, documents d’époque à l’appui. À partir du procès-verbal établi alors par Adolf Eichmann (chargé des affaires juives au sein de l’Office central de sûreté du Reich) dont ne subsiste qu’une seule et unique copie, le scénario, signé Magnus Vattrodt, n’est jamais, faute d’un verbatim en bonne et due forme comme source indiscutable, que la restitution purement imaginaire des échanges verbaux supposés entre ces messieurs, au cours des 90 minutes qu’ont duré les débats, hors pauses-buffet  –  car ils étaient gourmets. Rappelons que ces hauts-fonctionnaires compétents et zélés avaient tous entre 35 et 50 ans: carrières en pleine ascension.

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Unité de lieu, unité de temps : le film prend le parti de ne s’extraire jamais de la scène du crime ; les futures victimes en sont le hors champ. Incarné par une brochette de comédiens expérimentés, à commencer par l’Autrichien Philipp Hochmair dans le rôle de Heydrich en président de séance plein d’une courtoisie douceâtre et vipérine, le huis-clos bureaucratique qui planifie les camps de la mort est rendu d’une façon plutôt crédible : depuis l’euphémisation systématique de la « solution finale », envisagée comme « traitement » (il s’agit d’hygiène raciale), jusqu’aux burlesques pinaillages juridiques sur la question de savoir comment s’occuper des Germains demi-juifs, voire quart-de-juifs, en passant par les suspicions intestines et autres rivalités internes entre membres décisionnaires au sein de l’appareil d’Etat, tous renchérissant sur leurs gages de loyauté au Führer, ou encore les macabres arguties relatives aux coûts de fonctionnement induits (frais de bouche, transports, ressources humaines)… L’abstraction technocratique, dans son obscénité ontologique, apparaît ici hyperbolisée par la nature ignoble du projet dont il s’agit.


A titre de pièce à conviction, votre serviteur ne résiste pas à citer dans le texte un extrait du PV de Heydrich en personne [1] : « Au cours de la solution finale, les Juifs devront être mobilisés pour le travail sous une forme appropriée avec l’encadrement voulu à l’Est. En grandes colonnes de travailleurs, séparés par sexe, les Juifs aptes au travail seront amenés à construire des routes dans ces territoires, ce qui sans doute permettra une diminution naturelle substantielle de leur nombre. Pour finir il faudra appliquer un traitement approprié à la totalité de ceux qui resteront, car il s’agira évidemment des éléments les plus résistants, puisqu’issus d’une sélection naturelle, et qui seraient susceptibles d’être le germe d’une nouvelle souche juive, pour peu qu’on les laisse en liberté ». Qui dira que le SS-Obergruppenführer n’avait pas l’esprit de synthèse ?  Bref, La Conférence puise aux sources les mieux avérées – là n’est pas la question (sans mauvais jeu de mots).

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Reste que le sacro-saint « devoir de mémoire » n’appelle pas, de toute nécessité et sans autre forme de procès, l’adhésion a priori à n’importe quelle forme d’esthétisation sous les auspices du Septième art, fussent-elles bardées des meilleures intentions du monde, s’agissant en l’espèce d’un épisode historiquement clair, avéré, consigné, dont les remugles particulièrement puissants n’avaient nul besoin impérieux de ressurgir plus de 70 ans après. On peut donc se demander s’il n’y a pas une certaine complaisance à « documenter » en 2023, sur le registre de la fiction, qui plus est dans un style propret et passablement académique, un consistoire de crapules. C’est faire beaucoup d’honneur à cette immonde « Conférence de Wannsee » que de la donner en spectacle sur grand écran.


La Conférence. Film de Matti Geschonneck. Allemagne, couleur, 2022. Durée: 1h48. En salles le 19 avril 2023.

[1] cité dans l’excellent ouvrage de Jean-Christophe Buisson, Le noir et le brun, p.311. Perrin, éd. 2022.

Maître Gims et les Pyramides: la société du spectacle adore rire des idoles discounts qu’elle a elle-même créées…

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Le "Chairman" et le rappeur Gims parlent du Congo, de la religion et de leurs théories sur l'histoire sur YouTube, mars 2023. D.R.

Assurant que l’Égypte avait de l’électricité dès l’époque antique, le rappeur bouffi aux lunettes noires s’attire les railleries de tous.


Quand tout va mal, les consommateurs français se réconfortent en riant tous en chœur et à gorge déployée des fausses valeurs qu’ils ont eux-mêmes intronisées au Panthéon de la sous-culture du moment. Comme avec le Quasimodo de Notre Dame de Paris, c’est toujours après avoir couronné le Pape des fous qu’on le cloue au pilori pour lui tirer la langue et lui jeter des tomates pourries. Aujourd’hui comme au Moyen-Âge, rien ne plaît tant à la populace que les railleries et le lynchage en place publique des saltimbanques dont elle buvait naguère les vers insipides. “Vox populi, vox Dei”, soupirerait D.H Lawrence.

Non mais allo quoi

L’actualité devenant vraiment trop maussade, Maître Gims et ses pyramides électriques tombent à pic. Comme durant l’âge d’or de la télé-réalité, on attend avec une impatience malsaine la prochaine absurdité dont nous gratifiera une idole jetable.

Mais dans le cas du rappeur, l’affaire serait trop grave : la presse institutionnelle elle-même relaie avec engouement la rumeur de la déchéance du troubadour dans les abîmes du ridicule, comme le faisaient en leur temps ces pamphlets calomnieux qu’on se passait sous le manteau.

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Cela rassure le bon Français en lui rappelant qu’il trouvera toujours plus idiot que lui. S’il n’a pas lu la moitié des livres de sa bibliothèque, il y aura fort heureusement toujours un benêt qui, lui, n’en aura jamais ouvert aucun. On trouve aisément plus méprisable que soit, alors ne boudons pas notre plaisir. Si le Dîner de Cons est une comédie aussi réussie, c’est parce que le film est probablement l’un des meilleurs portraits de notre société si friande de moquerie condescendante et de franche méchanceté, pouffant volontiers de son voisin de palier pour lui rappeler quelle est sa place (et se rappeler quelle est la nôtre, par la même occasion).

Mais enfin, tout de même, puiser l’imbécile du moment dans le vivier du rap français : n’est-ce pas d’une facilité redondante ? Plongez la main dans un nid d’idiots, vous en sortirez forcément une poignée d’oisillons… Le troubadour à la petite semaine se couvrira de ridicule sans même y avoir été invité. Et les Français de ricaner fièrement dans leurs visages plissés, tels ces petits marquis poudrés sous les traits desquels tant de pays se plaisent à nous caricaturer.

De doux dingue à… ennemi de la société

Selon le Parisien, Maître Gims ne se contente pas de sortir des inepties, cela « frôle même le complotisme ». Le terrible mot est lâché, couvrant d’opprobre le malheureux qui ne peut plus cacher son hérésie derrière sa folie.

Vous pouvez croire en n’importe quel délire mais il ne doit en aucun cas impliquer le moindre complot dans sa structure dramatique, sinon vous n’êtes plus à ranger parmi les doux dingues mais parmi les ennemis de la société. On le sait, pourfendre le complotisme est devenu la priorité d’un pouvoir qui a pourtant, rappelons-le, invité en 2018 à l’Élysée Monseigneur Tom Cruise de l’Église de Scientologie, pour célébrer le 14 juillet ! Pour rappel, c’est cette église qui prétend qu’il y a 75 millions d’années, des extra-terrestres furent envoyés sur Terre par Lord Xenu afin de les brûler dans des volcans et que les Thetans, les âmes des extraterrestres exilés qui ont survécu au génocide, viennent s’accrocher à nous et nous renvoient des images de nos vies antérieures.

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À ce niveau-là, même l’électricité en Égypte Antique est une théorie plus probante…

Entre croyances odieuses et croyances respectables, fausses sciences et vrai scientisme, on est vite perdu et démoralisé : heureusement, c’est là que l’idiot entre en scène. Il ressoude la nation en sortant deux-trois âneries devant les micros, balayant d’un revers de casquette tous nos petits différends. Nous voilà soulagés : nous ne sommes pas si bêtes puisque lui l’est bien plus que nous. On rira de bon cœur avant de se lamenter ensemble d’un ton convenu sur la décadence d’une époque qui décidément ne nous mérite pas. Bref, on se sent mieux. Excepté peut-être pour l’idiot choisi, c’est une histoire qui finit plutôt bien. Merci à lui pour ce beau moment de partage.

Il faut tout de même reconnaître que ce bon Maître Gims a de l’imagination à revendre. Ce dont nous manquons peut-être le plus…

Idiocracy

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Elisabeth Lévy: « L’idée que les centrales nucléaires ou les avions de demain seront construits par des gens qui croient aux foutaises de Gims n’est pas très rassurante »

La directrice de la rédaction de Causeur est à retrouver au micro de Sud Radio du lundi au jeudi, après le journal de 8 heures, dans la matinale.

Débat des valeurs, c’est reparti pour un tour!

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Le journaliste Hugo Clément et le président du Rassemblement national Jordan Bardella, Paris, 13 avril 2023 © Barbara Viollet / Valeurs actuelles.

Pour la deuxième année consécutive, l’hebdomadaire de droite, Valeurs actuelles, organisait son grand barnum au Palais des sports, porte de Versailles. Debriefing. 


Cette année, pas de Gaspard Proust en culotte de peau, mais un Geoffroy Lejeune à la guitare tentant de reprendre timidement du Vianney ! C’est moins cher, et presque aussi efficace. Le leitmotiv de la soirée, comme l’indique notre titre, c’était donc le débat ; puisqu’il n’y a pas toujours une place en France pour la vraie confrontation des idées, puisque chaque chapelle a souvent le tort de faire sa vie de son côté, Valeurs actuelles entendait organiser de vrais duels.
Face à Jordan Bardella (RN), Stanislas Rigault (Reconquête) ou François-Xavier Bellamy (LR), lesquels jouaient en quelque sorte à domicile, l’ancien Premier ministre Manuel Valls et le journaliste écolo agaçant Hugo Clément ont eu le courage de faire le déplacement et de descendre dans l’arène.

Un petit coup d’œil en coulisse
19h20. Le Palais de Sports est déjà rempli à moitié. « Une dose de stress, mais nous sommes confiants, on va passer une bonne soirée », me confie un des organisateurs. L’atmosphère est déjà électrique. Dans le tintamarre général, j’aperçois Hugo Clément dans un coin les bras croisés. Le journaliste et militant écologiste sort de sa bulle, et m’adresse un sympathique et souriant « bonjour ». Stressé ? Probablement. À l’écart ? C’est certain. Plus loin, les droites se saluent… Marion Maréchal s’adresse amicalement au député RN Hervé de Lépinau, après avoir conversé avec l’ancien Premier ministre de gauche Manuel Valls. Stanislas Rigault, le jeune patron de Génération Z, arrive un peu plus tard d’un pas assuré, avec toute sa clique de jeunes, clopes aux becs. 
19h55. À quelques minutes du lancement de la soirée, la tension monte d’un coup parmi les organisateurs. Quoi de mieux qu’un petit avertissement humoristique, de Geoffroy Lejeune, envers les probables et redoutées pulsions femen ? « Ne faites pas ça, vraiment ! Je connais les gars de la sécurité, ils ne font pas de différences entre une féministe et un djihadiste ». L’année dernière, les féministes avaient interrompu Zemmour. Cette année, la soirée se déroule sans encombre. Presque dommage… Xavier Lebas.

Premier débat et politique fiction

Le premier débat a opposé François-Xavier Bellamy à Manuel Valls. Le député européen est un peu trop jeune pour avoir à endosser le bilan de l’UMP et, fort de sa virginité, il a pu asséner quelques tacles à l’ancien Premier ministre socialiste revenu de Barcelone, dans un esprit toutefois courtois et républicain. À demi-mot, Manuel Valls a concédé que son ton quelque peu agressif, lorsqu’il était au pouvoir, n’avait pas contribué à la sérénité des débats politiques. Auteur d’un livre sur le courage, publié ces jours-ci, et dans lequel il rend hommage tour à tour à Charb, à Charles de Gaulle ou aux 343 salopes, Manuel Valls semblait revenu assagi de sa virée espagnole.
Mais, entre « Valeurs actuelles » et le Franco-Espagnol, la relation reste ambiguë: la fameuse “droite des valeurs” n’a pas complètement oublié sa gestion de la Manif pour tous, et les quelques gaz lacrymogènes tirés lors de manifestations alors qu’il était à l’Intérieur. Toutefois, on sait à droite reconnaître la figure d’homme d’État à celui qui a eu à gérer les terribles attentats islamistes. En 2021, Manuel Valls appelait à voter Valérie Pécresse lors des régionales, contre la coalition de gauche. Dernièrement, il appelait à une alliance LREM-LR. Et si ? Et si ? Et si ? Et si un jour Manuel Valls était capable de mobiliser derrière son coup de menton énergique ce qu’il reste de la droite et de la gauche républicaines ?

Hugo Clément face à un public de droite: mieux que la corrida!

En attendant, désolé Monsieur le Premier ministre, mais la véritable attraction de la soirée c’était quand même… Hugo Clément! Quand il a été annoncé à la salle que c’était son tour, tout le monde avait un peu peur de le voir lâché dans l’arène, tel un jeune veau, face à un public hostile. Mais, le journaliste a finalement fait mentir une couverture de Valeurs actuelles qui le présentait comme un « sectaire » de l’écologie « anti-joie de vivre ». Face à un Jordan Bardella bien décidé à se saisir des thèmes écologiques, Hugo Clément est même parvenu à récolter quelques applaudissements. Oh ! bien sûr, l’alliance électorale n’est pas encore pour demain – on a même vu quelques aficionados de la chasse à courre dans la salle – mais l’ancien journaliste de Quotidien a rappelé qu’après tout, le ciel allait tomber sur la tête de tout le monde et qu’il s’inquiétait du péril climatique aussi pour les gens de droite et les électeurs du RN. Il a par ailleurs opportunément cité un sondage qui indiquait que les électeurs RN étaient parmi les plus hostiles à la corrida et à la chasse à courre. Habile manière de rappeler que sur les questions écologiques ou animalières, entre les militants qui se mobilisent au Trocadéro ou vont aux soirées de Valeurs actuelles et la base électorale, il y a un léger hiatus sociologique… En attendant, creusez vos piscines dès maintenant, réservez vite vos 4×4 en concessions, car Hugo Clément risque bien de nous interdire bientôt tout cela avec ses camarades écolos. Une journaliste de gauche me glisse: « Faites-le taire, il va finir par nous rendre Bardella sympathique »…

Consigny et Rigault s’amusent avec le public

Finalement, la vraie tête à claques de la soirée a peut-être été l’avocat médiatique Charles Consigny, lequel était opposé à Stanislas Rigault. Engagé chez LR, héritier d’une droite chassée du pouvoir en 2012 mais se considérant comme la seule vraiment légitime à occuper le pouvoir, il a fait une promesse: avec lui, il n’y aura ni alliance avec Macron, ni avec Zemmour, ni avec Le Pen. Pas question d’union des droites. Le simple emploi, dans sa bouche, du terme diabolisateur « extrême-droite » suffit alors à déchaîner le public, largement frontiste et zemmouriste. À la surprise générale, c’est bien Consigny qui était hier soir l’invité ayant essuyé le plus de brimades – à en rendre jaloux Hugo Clément. L’accueil que lui a réservé le public a rappelé la très difficile intervention de Valérie Pécresse, l’année dernière. Stanislas Rigault n’hésita pas, d’ailleurs, à rentrer dans le jeu de la foule railleuse, en appuyant où ça fait mal: « LR, vous êtes dans la merde ! » 
La soirée, bien organisée, a réuni hier soir un parterre plutôt acquis à l’union des droites. Pourtant, paradoxalement, on sentait que la dernière période électorale avait contribué à diviser encore un peu plus les troupes. Enfin, face à l’émergence de Chat GPT (sujet qui a fait l’objet d’un débat stimulant entre Jordan Bardella et Olivier Babeau, durant lequel on s’est demandé s’il pouvait vraiment exister un point de vue de droite contre un point de vue de gauche), cela a semblé un peu dérisoire…

Octave Mirbeau, le «live streaming» et l’horreur

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Image d'illustration Unsplash

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


Les responsables de la police définissent ainsi le « live streaming » : « Un phénomène apparu en 2012 qui consiste à diffuser par webcam à des fins commerciales des vidéos de violences sexuelles commises par des adultes sur des enfants. Le commanditaire prescrit souvent un scénario des faits pour correspondre à la réalisation de ses fantasmes. » Cette horreur pédocriminelle décrite récemment dans une enquête fouillée du Monde est glaçante, et le mot est faible.

Mais le spectacle du viol et de la torture comme réalisation de la jouissance ne date pas, hélas, de 2012. Un roman d’Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, paru en 1883, raconte une histoire qui annonce ce voyeurisme mortifère, jusque dans l’origine des bourreaux, de riches Occidentaux, et dans celle des victimes à chercher du côté des pays pauvres, la Chine au temps de Mirbeau, les Philippines aujourd’hui : « L’archipel asiatique est le premier pays producteur de live streaming au monde », déclare une magistrate française. Clara, l’héroïne de Mirbeau, jeune femme raffinée, ne trouve son plaisir que dans les souffrances infligées aux prisonniers d’un bagne. Elle paye des fortunes pour accéder à un jardin jouxtant la prison, où elle voit à travers des grilles des scènes de torture qui l’amènent à l’extase : « Il est vraiment fâcheux que vous ne soyez pas venue une heure plus tôt. Un travail extraordinaire, milady !… J’ai retaillé un homme, des pieds à la tête, après lui avoir enlevé toute la peau… »

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La police, et c’est son rôle, cherche des profils psychologiques, des motivations, des moyens d’éradiquer le « live streaming ». C’est évidemment difficile. Les clichés sur les commanditaires ou les consommateurs de ce genre de choses, les représentations qu’on se fait d’eux sont chaque jour démentis. Une commandante de police explique ainsi : « Le cliché du quinquagénaire paupérisé et désocialisé est erroné – c’est un crime socialement transverse. Au départ, il y a donc un homme égocentré, narcissique et immature, qui utilise ces images comme une soupape psychique – d’autres font la même chose avec des substances. À l’instar d’une addiction, où la puissance des doses doit augmenter, la violence des actes visionnés s’aggrave. »

Mirbeau, lui, en a fait une femme, comme Morand avait aussi utilisé une femme pédophile dans Hécate et ses chiens. Mais c’étaient deux vieux réacs.

Et d’ailleurs, pour aggraver son cas, Mirbeau donne la nature humaine, autre grand concept réac, comme seule explication possible à ces horreurs : « L’univers m’apparaît comme un immense, comme un inexorable jardin des supplices… Partout du sang, et là où il y a plus de vie, partout d’horribles tourmenteurs qui fouillent les chairs, scient les os, vous retournent la peau, avec des faces sinistres de joie… »

Hécate et ses chiens

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Bordeaux: de Sylviane Agacinski à Action directe

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« Il n’y a que la première honte qui coûte »


Dans sa préface au livre de Song Yongyi, Les massacres de la Révolution culturelle, Marie Holzman[1] observe à propos de la jeunesse alors radicalisée de Pékin: « Les jeunes… découvrent avec enthousiasme qu’ils peuvent déjà jouer un rôle décisif dans la vie politique de leurs établissements scolaires, de leurs familles ou du pays. Ils se ruent aussitôt, Le Petit Livre Rouge en main, sur les cibles qui leur sont explicitement désignées par le centre : les grands intellectuels… »[2]. Il me semble que la France de 2023 commence à avoir un arrière-goût de cette « terreur rouge » qui en Chine en 1966 consista à traquer les enseignants « dans les campus universitaires au nom de ce qu’ils nommaient « la lutte critique »[3].

Un mur de la honte

Les pratiques célèbres de Gardes rouges gagneraient-elles le pays de Voltaire, de Victor Hugo, d’Albert Camus ? Qui n’entrevoit ces nuages lourds qui commencent à obscurcir l’horizon de la France de 2023 ? Des noms d’étudiants opposés à l’ultra-gauche radicale sont affichés à Science-Po Lille le 3 avril sur un « mur de la honte », par un de ces groupes qui se pensent investi d’une mission rédemptrice. Le mot « fasciste » est ici l’équivalent de l’anathème « quatrième catégorie puante » qui servait à désigner les intellectuels lors de la persécution politique appelée « Purification de Pékin » en 1966.

Song Yongyi qualifiait ces bandes de Gardes rouges de « troupes d’assaut fascisantes ». Seuls ceux qu’un enseignement épuré de l’Histoire a maintenu loin des tragédies des mondes rêvés de Staline, de Mao, des Khmers rouges ignorent encore qu’il peut exister un fascisme de gauche. Sur l’émergence de ce surgeon des utopies rêvant d’un Grand soir, la gauche française (qui fut la mienne lorsque j’étais de gauche) observe un silence assourdissant. On sait hélas depuis longtemps que la gauche, bien que se pensant dans le camp du Bien, recèle la même proportion que le reste de l’humanité en individus dignes et courageux comme en figures pleutres et indignes. « Il n’est que la première honte qui coûte » avait dit Victor Serge à Paul Vaillant-Couturier alors directeur de l’Humanité, lorsque ce dernier, sur les ordres du PCF, avait signé l’article condamnant son ami, conformément aux directives de Moscou[4]. C’était en 1933 lors des procès de Moscou.

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Comme à Lille en mars 2023, à Science-Po Grenoble le 4 mars 2021, des professeurs avaient été traités publiquement de « fascistes » et leurs noms affichés sur les murs de l’université. Les Gardes rouges locaux s’intitulaient alors « Union syndicale ». La directrice de cet établissement se gardera de s’engager contre ces méthodes fascisantes et renverra dos-à-dos les auteurs et les victimes des petits Torquemada.

3 avril 2023. Le directeur de Science-Po Lille, amateur de rencontres avec des musulmans douteux, avait censuré la venue du journaliste Geoffroy Lejeune, car la revue que dirigeait le susdit n’était pas « de gauche ». Le directeur de cette université préférait peut-être la fréquentation de l’UOIF, plutôt que celle d’un intellectuel coupable d’appartenir à ce que dans la Chine de Mao on nommait encore « les cinq espèces noires »! La série s’allongeait. Les « Polices de la pensée » de l’IEP de Lille s’étaient déjà opposées en 2020 à la venue de l’eurodéputé François-Xavier Bellamy et à celle de Pierre Moscovici. On mesure le courage de la direction de l’université pour défendre la liberté d’expression. Les brigades de Science-Po (Lille, Grenoble, Toulouse, Paris, etc…) évoquent les « troupes d’assaut fascisantes » dont parle Song Yonyi, qui s’étaient attelées à une épuration politique nommée la « Purification de Pékin », à la fin des années soixante. L’université française est en voie de purification.

Pierre Hurmic ne fait pas de commentaire

Les « tribunaux suprêmes » semblent essaimer en France. Le 24 octobre 2019, la philosophe Sylviane Agacinski avait vu sa venue censurée à l’Université Bordeaux Montaigne. L’épouse de Lionel Jospin fut qualifiée « d’homophobe notoire » par les tenants de l’empire du Bien qui obtinrent l’interdiction de sa conférence. François Hollande n’échappa pas à l’anathème qui le 28 novembre 2019 conduisit à l’annulation de sa venue à Science-Po Toulouse. Celle-ci avait été précédée le 12 novembre par l’empêchement de la tenue d’une autre intervention de l’ancien président de la république à l’Université de Lille-2. Il est vrai que cette université porta Sandrine Rousseau à sa vice-présidence de 2008 à 2021, popularisant son sourire terrifiant, sorte de symétrique « à gauche » du rictus de haine de Jean-Luc Mélenchon.

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La liste s’allongeait et Science-Po se taillait en France une place de choix dans la distribution des sanbenito aux nouveaux hérétiques. Sanbenito, autodafé, Torquemada… comment ne pas voir surgir à la mémoire ces sinistres références historiques devant la destruction rageuse de 400 exemplaires du livre de François Hollande à Lille le 12 novembre 2019 accompagnée du saccage de la librairie qui le reçevait ? Silence dans les médias de confort.

Étudiant, j’avais fréquenté à Bordeaux les cours de Jacques Ellul (Sandrine, tu as entendu parler de Jacques Ellul ? oui, un écolo. Même que c’était avant René Dumont… ah, t’as pas entendu parler…). C’était avant d’y entamer à mon tour une longue vie de professeur, fréquentant quelques unités de recherches et d’enseignement de Bordeaux-Montaigne. Je ne pouvais imaginer que quelques années plus tard je ne parviendrais pas à empêcher que ressurgissent en moi les images de ces professeurs chinois, courbant l’échine sous les coups et crachats des purificateurs, la pancarte d’infamie attachée à leur cou, dans les années 1960-70.

Apothéose de cet effondrement, l’université de Bordeaux qui avait écarté Sophie Agacinski, accueillait le 28 mars 2023… Jean-Marc Rouillan, fervent apologiste du terrorisme, qui avait qualifié de « très courageux » les auteurs de l’attentat islamiste du 13 novembre 2015. L’invitation par un mouvement intitulé « Révolution Permanente » n’a pas ému le courageux maire écologiste de Bordeaux qui a déclaré « je ne sais pas ce qu’il a dit et ne tiens pas à commenter ». Présenté comme écrivain et « ancien prisonnier politique », le co-fondateur du groupe terroriste Action directe avait été condamné pour l’assassinat du général René Audran en 1985 et celui de Georges Besse en 1986. Un pedigree qui le qualifiait autrement que Madame Agacinski pour donner une conférence dans la ville qui avant lui honora Montaigne et Montesquieu !

Il n’y eut pas que le maire de Bordeaux à n’avoir pas d’opinion sur cette tribune offerte au fondateur d’une organisation terroriste qui a revendiqué près de 80 attentats. Je n’ai pas trouvé trace de réaction du président de l’Université. Quant à la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, madame… comment dites-vous ?… oui madame Sylvie Retailleau – et à sa réaction mettant en avant « l’autonomie de l’université », certains y verront des encouragements à permettre un jour l’accueil de « conférenciers » de Boko Aram, de représentants du Hezbollah, des milices Wagner, des brigades d’Izz Al-Din Al-Qassam… Autonomie des universités oblige… Comment cette dame peut-elle laisser l’ultra-gauche radicale établir sa loi sur l’université française, ne plus représenter cette liberté d’expression qui fut interdite à Sylviane Agacinski, à François Hollande ? Le silence du Ministre de l’Éducation Nationale, que certains appellent maintenant Ministre de la Rééducation Nationale, est assourdissant. La dignité, je la cherche désespérément à gauche. « Il n’y a que la première honte qui coûte ».


[1] – Marie Holzman, sociologue, spécialiste de la Chine contemporaine.

[2] – Song Yongyi, Les massacres de la Révolution culturelle, Préface de Marie Holzman, Gallimard-Folio, p 9.

[3] – Song Yongyi, op cit p 26.

[4] – Jean-Paul Loubes, Paul Vaillant-Couturier, Essai sur un écrivain qui s’est empêché de l’être, Editions du Sextant, 2013, p 152.