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Le vacarme Bruel et la crise silencieuse masculine

En érigeant les déboires judiciaires de Patrick Bruel en procès de l’ancien monde, notre époque formidablement progressiste semble se féliciter d’être enfin sur le point d’avoir libéré les relations humaines… Place à un désir parfaitement transparent et parfaitement sécurisé ! S’il ne s’agit pas de sauver le monde d’avant qui avait ses injustices, ses brutalités, ses complaisances et ses silences, il ne faut pas davantage se prosterner devant le monde d’aujourd’hui, explique notre contributeur.


L’affaire Patrick Bruel est devenue, en quelques jours, bien davantage qu’une affaire judiciaire. Le chanteur et acteur a été mis en examen le 10 juin 2026 pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel dans plusieurs dossiers, tout en contestant les accusations et en bénéficiant évidemment de la présomption d’innocence. Le Monde, Mediapart, Reuters et l’Associated Press ont rapporté cette mise en examen, son placement sous contrôle judiciaire et l’existence de plusieurs plaintes ou témoignages concernant des faits présumés s’étalant sur plusieurs années.

Monde d’avant

Il ne s’agit donc pas ici de trancher une affaire que seule la justice peut instruire, encore moins de décréter l’innocence ou la culpabilité d’un homme. Il s’agit de comprendre pourquoi une telle affaire prend immédiatement, dans notre époque, la dimension d’un symptôme. Patrick Bruel appartient à ce monde d’avant que le présent ne cesse de convoquer devant son tribunal. Il appartient à une époque où les rapports entre hommes et femmes obéissaient à d’autres codes, d’autres audaces, d’autres équivoques, d’autres silences, d’autres permissions implicites, parfois dangereuses, parfois grossières, parfois simplement conformes aux usages d’un temps que notre époque ne comprend plus que sous la forme de l’accusation.

Le paradoxe est là : jamais l’Occident n’a été aussi libéré sexuellement en apparence, jamais il n’a été aussi inquiet devant le désir. Le corps est partout, mais le geste est suspect. La sexualité est proclamée libre, mais l’approche devient périlleuse. L’individu se veut souverain, mais il vit sous la surveillance morale permanente de son époque. Le désir, autrefois livré à ses maladresses, à ses risques, à ses incertitudes, se trouve désormais sommé de produire ses garanties, ses preuves, ses autorisations, ses protocoles.

Il y a dans cette transformation quelque chose d’immense, qui dépasse infiniment le cas de Patrick Bruel. C’est toute la relation entre les sexes qui a changé de régime. Nous sommes passés d’un monde où la séduction relevait du théâtre social, du malentendu, de l’initiative, de la résistance, de la provocation parfois, à un monde où elle tend à être relue dans le langage du droit, du traumatisme, de la domination et du soupçon. Ce changement a permis de nommer des violences réelles, de briser des silences anciens, de rappeler qu’aucun prestige, aucune célébrité, aucun pouvoir ne donne droit au corps d’autrui. Mais il a aussi produit une difficulté nouvelle : celle de juger le passé à partir d’une morale que le passé ne possédait pas.

Il suffit de revoir les films des années cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt, et même d’une partie des années quatre-vingt-dix. Les westerns américains, les comédies françaises, les films italiens, les grands récits populaires regorgent de scènes qui seraient aujourd’hui signalées, dénoncées, disséquées par les nouveaux greffiers de la vertu. L’homme embrasse sans demander. Il saisit un bras. Il insiste. Il interprète une fuite comme une hésitation, une résistance comme un jeu, un refus comme une scène de séduction. La femme elle-même, dans ces fictions, participe souvent de cette ambiguïté codée où le non n’a pas toujours la signification immédiate et définitive que notre époque lui attribue désormais. On peut juger ces scènes choquantes aujourd’hui. On peut les regretter. On peut y voir la trace d’une domination masculine réelle. Mais on ne peut pas faire comme si elles n’avaient pas constitué l’imaginaire ordinaire de sociétés entières.

C’est ici que commence l’anachronisme moral. Nous exigeons des morts qu’ils aient parlé notre langue. Nous demandons à des générations anciennes d’avoir vécu selon des règles qui n’étaient pas les leurs. Nous transformons le passé en prévenu permanent. Nous croyons faire œuvre de justice, et nous oublions parfois l’intelligence historique.

Désir administré

Le monde d’avant n’était pas innocent. Il était rude, souvent injuste, parfois brutal, parfois odieux pour les femmes qui n’avaient pas les moyens de se défendre ou de se faire entendre. Mais il n’était pas seulement cela. Il était aussi un monde où le désir n’était pas encore entièrement administré, où la rencontre supposait une part de risque, où la séduction comportait cette zone d’ombre sans laquelle elle devient une négociation froide entre deux volontés juridiquement informées. La vie humaine était moins protégée ; elle était aussi moins surveillée.

Depuis MeToo, une mutation profonde s’est accomplie. Elle ne concerne pas seulement les violences sexuelles, mais la définition même de l’humain. L’individu contemporain se conçoit comme propriétaire absolu de son corps, de son histoire, de sa mémoire, de ses émotions et de ses blessures. Toute atteinte réelle ou ressentie à cette souveraineté devient susceptible d’entrer dans l’ordre du préjudice. Le conflit devient blessure. La maladresse devient violence. L’insistance devient agression. Le souvenir lui-même devient parfois dossier.

Ce phénomène ne tombe pas du ciel. Il résulte de plusieurs transformations convergentes : l’individualisme démocratique, la montée du droit dans toutes les sphères de l’existence, la psychologisation de la vie sociale, l’importance nouvelle accordée au traumatisme, la puissance des réseaux sociaux, la transformation des rapports familiaux, l’influence de certains courants féministes radicaux, la diffusion universitaire et médiatique d’une lecture systématique des relations humaines à travers la domination.

Il ne s’agit pas de nier ce que ces courants ont apporté. Ils ont révélé des réalités que l’ordre ancien préférait taire. Ils ont donné un langage à des souffrances longtemps méprisées. Ils ont permis à des femmes de dire ce qui ne pouvait pas se dire. Mais ils ont parfois aussi installé une méfiance structurelle envers l’hétérosexualité elle-même, comme si la relation entre l’homme et la femme était d’abord, avant même d’être une rencontre, un rapport de pouvoir. Dans cette perspective, le désir masculin n’est plus une force ambiguë, humaine, contradictoire ; il devient une menace à contenir, une pulsion à rééduquer, une survivance archaïque à civiliser.

Il faut ici poser une question que l’époque refuse souvent d’entendre : certaines traditions intellectuelles issues du féminisme radical, notamment dans leur rapport critique à l’hétérosexualité, n’ont-elles pas contribué à transformer l’homme en suspect ontologique ? Non pas les femmes homosexuelles en tant que personnes, ce qui serait absurde et injuste, mais certains courants militants qui ont fait de l’hétérosexualité un système d’oppression et de la masculinité une structure de violence. Leur influence dans l’université, les médias, la culture et les institutions n’explique pas tout ; mais elle fait partie du paysage idéologique dans lequel nous vivons. Et ce paysage pèse désormais sur l’ensemble des rapports entre les sexes.

La crise de l’homme blanc occidental

La conséquence la plus visible est la crise silencieuse de l’homme occidental. On lui a appris ce qu’il ne devait plus être. On lui a beaucoup moins appris ce qu’il pouvait encore être. Il doit désirer sans inquiéter, séduire sans insister, prendre l’initiative sans apparaître dominateur, être viril sans être patriarcal, être tendre sans être faible, être déconstruit sans devenir inexistant. On l’a privé d’un langage positif de la masculinité. Il lui reste la prudence, l’excuse, la surveillance de soi, parfois le retrait.

Or, au même moment, la culture de masse continue de célébrer ce qu’elle prétend condamner. C’est l’une des grandes hypocrisies de notre époque. Pendant que l’on soumet la virilité occidentale à un examen de conscience permanent, la publicité, les clips, les séries, les réseaux sociaux, les industries du divertissement exaltent des figures masculines fondées sur l’assurance corporelle, la puissance, l’audace, la sensualité démonstrative, la capacité d’enlacer, de conduire, d’imposer un rythme, d’occuper l’espace.

Il ne faut pas feindre de ne pas voir ce qui se répète sous nos yeux. Dans d’innombrables publicités, dans des campagnes de communication, dans des images de mode, dans des clips et des vidéos virales, revient avec insistance la figure du couple formé par une femme blanche et un homme noir. Que ces couples existent dans la réalité, qu’ils soient parfaitement légitimes, qu’ils relèvent de la liberté la plus ordinaire, cela va de soi. Ce n’est pas leur existence qui doit être interrogée, mais leur fonction symbolique lorsqu’ils deviennent une figure obligée de l’imaginaire publicitaire et culturel.

La question n’est pas raciale ; elle est civilisationnelle et symbolique. Pourquoi cette image revient-elle avec une telle fréquence ? Que veut-elle dire ? Que cherche-t-elle à réparer, à montrer, à inverser, à conjurer ? Elle semble parfois fonctionner comme une scène de rédemption occidentale : la femme blanche, figure de l’Occident disponible à la nouvelle morale de l’ouverture, unie à l’homme noir, figure d’une vitalité supposée extérieure à l’Europe coupable. Il ne s’agit pas de dire que les individus représentés seraient enfermés dans ces rôles, mais de constater que les images, elles, produisent des récits. Et ces récits façonnent les consciences.

Le phénomène est plus manifeste encore dans certaines vidéos de danse, notamment de kizomba ou de danses rapprochées où l’on voit fréquemment un homme noir guider, enlacer, conduire une femme blanche dans une proximité corporelle intense. Là encore, rien d’illégitime en soi. La danse est un art du corps, du rythme, de la confiance, de l’abandon partiel. Mais la répétition de cette scène finit par produire un imaginaire : d’un côté, l’homme occidental hésitant, surveillé, culpabilisé ; de l’autre, une masculinité présentée comme plus sûre d’elle, plus incarnée, plus physique, plus immédiatement accordée au désir.

Ce n’est pas une vérité biologique. Ce n’est pas une essence. C’est une construction culturelle. Mais les constructions culturelles sont des réalités. Elles agissent. Elles blessent. Elles exaltent. Elles humilient. Elles donnent à certains le sentiment d’être désirables et à d’autres celui d’être déjà déclassés dans leur propre imaginaire.

L’homme blanc occidental, dans ces représentations, n’est pas seulement concurrencé. Il est souvent symboliquement remplacé. Il apparaît comme celui qui doit s’excuser de son histoire, douter de son corps, tempérer son désir, s’effacer devant une figure plus conforme à la nouvelle dramaturgie morale du monde. On lui demande d’être moins conquérant, moins sûr de lui, moins masculin au sens ancien du terme ; puis on célèbre ailleurs, sous d’autres formes et sous d’autres couleurs culturelles, exactement ce que l’on vient de lui interdire.

C’est cette contradiction qui produit le malaise. Non parce qu’il faudrait regretter une ancienne domination masculine blanche, ni parce qu’il faudrait dénoncer les couples mixtes ou les danses venues d’ailleurs, mais parce qu’une civilisation ne peut pas durablement dévaloriser ses propres formes symboliques tout en idéalisant celles des autres sans créer une pathologie du regard.

L’Occident est passé de l’ancienne arrogance à l’autodénigrement. Il avait cru autrefois incarner la mesure du monde ; il semble désormais ne plus se reconnaître qu’à travers ses fautes. Cette oscillation est l’un des signes les plus profonds de notre déséquilibre. Nous ne savons plus aimer ce que nous sommes sans craindre de dominer ; nous ne savons plus admirer l’autre sans nous abaisser nous-mêmes. Nous avons remplacé la supériorité coloniale par une fascination pénitentielle. Ce n’est pas un progrès de l’esprit, mais une autre forme d’aveuglement.

Les conséquences sont nombreuses

La première est une désorientation masculine. Beaucoup d’hommes ne savent plus comment entrer dans le jeu amoureux sans redouter l’accusation, le ridicule ou la faute. Ils se taisent, se retirent, s’abstiennent, ou se réfugient dans des formes de cynisme, de pornographie, de solitude numérique. Une société qui rend la rencontre dangereuse fabrique mécaniquement de l’isolement.

La deuxième conséquence est la judiciarisation du désir. La vie amoureuse, qui a toujours comporté une part d’ambiguïté, tend à être reconstruite après coup comme un dossier. Les gestes, les regards, les mots, les maladresses, les souvenirs sont réinterprétés dans une langue qui n’est plus celle de l’expérience vécue mais celle de la preuve, de la faute, du dommage et de la réparation. Il ne s’agit pas de contester la nécessité de poursuivre les crimes et les agressions. Il s’agit de rappeler que tout ne peut pas devenir matière judiciaire sans que la vie humaine elle-même se dessèche.

La troisième conséquence est la disparition de l’érotisme au profit de la morale. L’érotisme suppose la tension, l’incertitude, l’approche, le trouble, le risque de malentendu. La morale contemporaine voudrait un désir parfaitement transparent, parfaitement réversible, parfaitement sécurisé. Elle rêve d’une sexualité sans ombre, sans asymétrie, sans maladresse, sans inconscient, comme si l’être humain pouvait être purifié de ce qui le constitue.

La quatrième conséquence est la fragilisation de la relation entre hommes et femmes. À force de présenter l’homme comme un danger potentiel et la femme comme une victime possible, on détruit la confiance élémentaire sans laquelle aucune rencontre n’est possible. Le féminisme de protection devient parfois une pédagogie de la peur. La peur des hommes devient une forme de vertu. La défiance remplace la prudence. La blessure anticipée remplace l’expérience.

La cinquième conséquence est la crise de transmission. Que peut dire aujourd’hui un père à son fils ? Qu’il doit être respectueux, évidemment. Qu’il ne doit jamais contraindre, cela va de soi. Mais peut-il encore lui dire qu’il doit apprendre à plaire, à oser, à parler, à s’avancer, à prendre le risque du refus ? Peut-il encore lui transmettre une masculinité qui ne soit ni prédation ni effacement ? C’est peut-être l’une des grandes questions éducatives de notre temps…

La sixième conséquence est la perte d’intelligence historique. Nous ne comprenons plus les époques qui nous ont précédés. Nous les jugeons, nous les instruisons, nous les condamnons. Nous regardons les films anciens comme des scènes de crime. Nous lisons les romans du passé avec les lunettes du procureur. Nous ne savons plus distinguer entre ce qui fut réellement violent, ce qui fut maladroit, ce qui fut conforme à des codes disparus, et ce qui relève simplement de la distance irréductible entre deux mondes.

L’affaire Patrick Bruel surgit dans ce climat. Encore une fois, la justice dira ce qu’elle pourra dire. Mais l’époque, elle, a déjà commencé son propre procès. Elle ne juge pas seulement un homme ; elle juge un monde. Elle juge une manière ancienne de désirer, de séduire, de parler, d’être homme. Elle juge parfois avec raison. Elle juge souvent sans mémoire.

Il ne s’agit pas de sauver le monde d’avant. Il avait ses injustices, ses brutalités, ses complaisances, ses silences. Mais il ne faut pas davantage se prosterner devant le monde d’aujourd’hui. Celui-ci a ses hypocrisies, ses puritanismes, ses lâchetés, ses obsessions, ses tribunaux médiatiques, ses confusions entre justice et vengeance, entre protection et suspicion, entre liberté sexuelle et police morale du désir. Nous avons besoin d’autre chose : d’une morale sans hystérie, d’une justice sans anachronisme, d’un féminisme sans haine de l’homme, d’une masculinité sans brutalité, d’une liberté sans naïveté, d’un érotisme sans prédation, d’une mémoire sans tribunal permanent.

Car les hommes et les femmes ne sont pas des abstractions juridiques. Ils sont des êtres de chair, de peur, de désir, de honte, de malentendus, de regrets et d’élans. Ils vivent dans l’imperfection. Ils se cherchent mal. Ils se blessent parfois. Ils se rencontrent aussi. Une civilisation qui oublie cela au nom de la pureté morale finit par ne plus comprendre ni l’amour, ni le désir, ni la faute, ni le pardon.

Et peut-être est-ce là le signe le plus inquiétant de notre temps : nous voulons purifier la vie humaine de ses ambiguïtés au moment même où nous prétendons la libérer. Nous voulons sauver le désir en l’administrant. Nous voulons protéger les êtres en les séparant. Nous voulons rendre la rencontre impossible au nom de la sécurité de chacun.

Il faudra pourtant retrouver un chemin entre l’ancien abus et la nouvelle suspicion, entre la brutalité d’hier et le puritanisme d’aujourd’hui, entre l’homme prédateur et l’homme effacé. Sans quoi nous ne produirons ni des hommes meilleurs, ni des femmes plus libres, mais des solitudes dressées les unes contre les autres, chacune armée de sa blessure, de son droit, de sa mémoire et de sa peur.

Un week-end dans « Le Monde »

Chaque jour que Dieu fait, le président d’Avocats sans frontières s’astreint à la lecture du «quotidien de référence».


Nous sommes le dimanche 24 mai. Il est autour de midi. Je viens d’achever ma lecture du Monde. Ce n’est pas un plaisir, mais un devoir. À l’instar de l’écoute quotidienne de France Inter, de mes séances régulières de gymnastique et de ma visite annuelle chez le dentiste.

Échantillons :

Un éditorial approuvant la résolution à l’ONU en date du 25 mars, selon qui la traite esclavagiste transatlantique est « le plus grave crime contre l’humanité » de tous les temps. Le Monde reproche à la France de n’avoir pas voté ce texte sous le prétexte, insuffisant à ses yeux, de ne pas vouloir hiérarchiser les malheurs du monde. Mais rien de rien sur la traite esclavagiste arabo-islamique pourtant plus ancienne et plus cruelle. Et qui perdure encore. Walou.

Une tribune d’artistes progressistes (pardon pour la formule pléonastique) qui mettent en garde contre la « mainmise idéologique de l’extrême droite sur les espaces d’art et de pensée en France ». À titre d’exemple, ces belles âmes citent la commission d’enquête sur l’odieux visuel de sévices publics menée par l’ignoble Charles Alloncle. Il est vrai que France Inter et France Info sont les remparts du pluralisme culturel et politique…

A lire aussi: Comptez la femme…

Un article sur l’action judiciaire menée par la CGT spectacle et la Ligue française des droits de l’homme contre le groupe Canal+, accusé d’une manière de maccarthysme. À aucun moment il n’est rappelé que la pétition à l’origine de l’affaire, parue dans Libération au début du dernier Festival de Cannes, taxe Vincent Bolloré de « crypto-fasciste ». À dire le vrai, être poursuivi par la CGT et la LDH, toutes deux décrédibilisées depuis longtemps pour leur extrémisme extrême, vaut mieux qu’une Légion d’honneur. Notez que, si cette action triomphe – pour autant qu’elle soit menée jusqu’au bout –, je veux bien troquer ma robe d’avocat pour une autre en bure.

Une tribune contre Patrick Bruel, rédigée par une avocate expressément adepte de MeToo. À aucun moment, la présomption d’innocence, même partielle, n’est seulement envisagée. Étrange pour une juriste même très engagée. Si j’étais le conseil de l’artiste, je ferais bien un petit quelque chose.

Une interview d’un intellectuel palestinien aux États-Unis par Benjamin Barthe. Je rappelle que ce journaliste du Monde est l’époux à la ville d’une Palestinienne qui a célébré dans l’allégresse certains faits s’étant déroulés un certain 7 octobre. La même, qui publie sur X ses pensées sous l’enseigne « Free Palestine », a recommandé à Dieu l’âme du chef du Hamas lorsque celui-ci a été rappelé à lui avec un petit coup de main de Tsahal. Toujours est-il que l’intellectuel palestinien se félicite de constater que la popularité d’Israël baisse aux États-Unis. Il tient bien évidemment à largement relaxer les détracteurs de l’État juif dans les facultés américaines de tout antisémitisme. L’interview est longue et détaillée. Pourtant, à aucun moment Benjamin Barthe ne songe à questionner son interviewé sur le Hamas et le 7-Octobre. Madame sera contente.

Il est dimanche 15 h 23. C’était un week-end dans Le Monde.

Qui ne tourne vraiment pas rond.

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Esclavagiste toi-même !

En France, l’abrogation du Code noir donne du grain à moudre aux militants de l’anti-racisme. Pendant ce temps-là, nos voisins britanniques apprécient peu de se faire sermonner par Antoinette Fernandez (notre photo) pour leur passé colonial.


Le 12 mai sur France Info, Marion Maréchal a accusé le maire de Saint-Denis d’ignorer le rôle joué par les Africains dans la traite transatlantique, ajoutant : « Bally Bagayoko a plus de chances d’être un descendant d’esclavagistes que moi. » Or, un exemple outre-Manche illustre à merveille l’hypocrisie de ceux qui se servent de l’histoire à des fins électorales. Le 7 mai, Antoinette Fernandez a été élue au conseil de Lea Bridge, dans un arrondissement de Londres. Membre du Parti vert d’Angleterre et du Pays de Galles, elle occupe le poste de « responsable des réparations » pour « Global Greens », une alliance de partis écologistes qui fait campagne pour la « justice raciale et environnementale ». Au cœur de ce programme figure le paiement de réparations pour la traite transatlantique par les anciennes puissances coloniales, à commencer par le Royaume-Uni. En mars 2026, l’ONU a voté en faveur du principe de versement de réparations, dont le montant pourrait s’élever à 18 trillions de dollars selon l’estimation d’un juge.

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Étonnamment, personne ne semble avoir pensé à mettre Antoinette Fernandez et sa famille à contribution. Car il se trouve que l’activiste appartient à une lignée royale nigériane par sa mère. Elle est donc une descendante des rois Obas qui étaient, selon les historiens, de grands trafiquants ayant perçu des commissions lucratives sur la traite. Un de ses aïeux aurait été propriétaire de 14 000 esclaves. De surcroît, le père de Mme Fernandez était un des hommes les plus riches d’Afrique.

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Cette hypocrisie mémorielle n’est pas passée inaperçue. La candidate à la mairie de Londres de Reform UK, le parti de Nigel Farage, a commenté : « Pendant que les Britanniques sont écrasés par la crise économique, [Fernandez] exige qu’ils déboursent une fortune en réparations, bien que le Royaume-Uni ait dépensé des milliards pour mettre fin à la traite des esclaves. » Farage lui-même a déclaré qu’un gouvernement Reform pourrait suspendre les visas des ressortissants de pays réclamant de telles réparations. La défense du Parti vert ? Accuser les critiques de racisme…

Si le music-hall m’était conté…

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Bernard Swysen et Christophe Alvès font d’Annie Cordy (1928-2020) une héroïne de bande-dessinée dans Nini Cordy 1949 aux éditions Anspach. Une comédie policière se déroulant à Bruxelles en pleine Guerre froide qui permet de (re)découvrir le caractère, le talent, l’humanité et surtout les premiers pas de la jeune Annie dans le music-hall avant qu’elle ne devienne la grande Cordy…


Comment l’oublier ? Dans le monde du spectacle, son nom vaut sésame. Les plus retors s’adoucissent au son de sa voix, les plus jaloux lui reconnaissent une capacité de travail peu commune, les plus fourbes se taisent car ils savent que l’on ne touche pas impunément à cette immense artiste. Notre totem. Et le grand public, unanime, sait d’instinct, sans grand discours démonstratif, ni hagiographie en librairie, que Nini la chance était à part dans ce milieu. Elle savait tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, feindre le drame et toucher en plein cœur. Au cinéma, nous l’avons vu chez Claude Chabrol, René Clément, Alain Resnais, Pierre Tchernia ou Pascal Thomas. Elle a grandement contribué aux grandes heures de la télévision de papa, des Carpentier à Guy Lux. Nous avions de l’affection et du respect pour elle. Nous ne lui avons pas assez dit, voilà le regret d’une société française des Arts réunis, trop souvent aveuglée par quelques tribuns médiatiques et engluée dans un intellectualisme miteux.

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Annie la populaire dépassait allégrement ces mesquineries par son génie de la comédie et par une fantaisie tourbillonnante. Elle méritait le titre d’artiste complète, d’artiste totale, dont l’onde bienfaitrice courra longtemps après sa disparition. Le grand artiste seul, survit à son œuvre, sa féerie se propage sans publicité ; Annie était ancrée dans nos vies, elle le restera. En 2004, le roi Albert II l’avait élevée au rang de Baronne. Par l’entremise d’Annie, nous apprenions un métier à l’ancienne, le labeur, la sueur, les cours de danse, de chant, le placement sur scène, le rythme, l’invention chaque soir malgré la répétition, les coulisses des cabarets, l’arrivée à Paris, puis son refus de partir en Amérique où on lui offrait pourtant une gloire internationale et toujours le divertissement comme fil rouge d’une carrière. Elle a changé notre vision du divertissement. Elle l’a élevé en un art majeur, accessible à tous. Annie était transfrontalière, chacun de nos deux pays se l’appropriait. « La France est mon pays, la Belgique est ma patrie. On ne renie pas sa patrie », disait-elle.

Authentique humanité

Elle était née Léonie Cooreman à Laeken dans une famille modeste et vivante, son père menuisier fabriquait des articles en bois pour les artistes peintres et sa mère tenait une épicerie de poche. Elle s’est éteinte à Vallauris, dans sa villa des Alpes-Maritimes. Sa filleule veillait à ses côtés depuis la disparition de l’homme de sa vie, Bruno. Pourquoi l’avons-nous tant aimée ? Parce que son humanité n’était pas un leurre, une manière de séduire, un forcing de l’ego ; dans toutes ses activités, dans un téléfilm, un gala ou un duo improvisé, sa sincérité transpirait. Elle nous émouvait et l’on riait beaucoup. Les grands artistes ont cette virtuosité à basculer d’un registre à l’autre, sans se départir de leur nature profonde. C’est un don et une discipline quotidienne. Annie avait cette haute humanité en partage avec son ami Bourvil.

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L’admiration et la tendresse du public lui sont donc acquises durablement. Elle était l’élue de nos soirées. Il y avait un plaisir enfantin de l’entendre et de reprendre ses tubes, puis, en une volte-face, elle nous cueillait dans un rôle plus dramatique. Annie nous surprenait et nous aimions cette dualité-là. Elle avait surtout le sens du music-hall, la scène était son pré-carré. Bernard Swysen (scénario), Christophe Alvès (dessin) et Drac (couleur) ont eu le bon goût de nous raconter la vie d’Annie juste avant qu’elle ne devienne la meneuse de revue du Lido et la reine du microsillon. Ils ont mélangé habilement la véritable histoire de Nini dans son quartier de Bruxelles, sa rencontre, par exemple, à Knokke avec Maurice Chevalier lui prédisant le succès et ses années d’apprentissage au Bœuf sur le Toit à une fiction policière en pleine guerre froide où il est question d’une partition de Chostakovitch. Annie aurait validé à 100 % cette BD joliment virevoltante.

Nini Cordy 1949, bande-dessinée de Bernard Swysen et Christophe Alvès, éditions Anspach, 56 pages.

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On a bien ri: merci Corbie!

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie


Comédienne, la Sauvageonne adore le théâtre. Et moi, j’adore Corbie, ville de 6000 habitants qui se trouve à une quinzaine de kilomètres à l’est d’Amiens. Dès qu’elle a su que le comédien et metteur en scène Guillaume Paulette présentait, à la Buanderie, une restitution des ateliers théâtre qu’il anime dans la cité – déjà – citée (c’est joli, cité citée, ne trouvez-vous pas, lectrices et lecteurs adulés ?), mon ébouriffée blonde, pulpeuse et si craquante, m’a entrepris tout de go : « Et si on y allait, vieux Yak ? Qu’en penses-tu ? Allez, fais-moi plaisir ! » Comme elle m’en procure des tonnes, j’aime aussi lui faire plaisir. Pourtant, Dieu et Marx savent que je suis un sacré casanier. Lorsque je me rends à Viry-Noureuil, à Mareuil-Caubert ou dans le Vaugandy (pays imaginaire qui ressemble fort à la Thiérache que je cite dans mes inoubliables romans Le chemin des fugues et Mise au vert, parus aux éditions du Rocher), je me sens dans la peau d’Henry de Monfreid. J’ai pris sur moi, ai ordonné à Firmin, notre valet, d’harnacher Yvonne, notre fidèle jument, et de préparer notre fiacre, puis ai annoncé la bonne nouvelle à ma petite princesse : « C’est comme si c’était fait, ma chérie ! Remplis tes malles de tes effets affriolants ! Direction Corbie ! » (Au loin, nous entendions le hennissement mélodieux d’Yvonne qui, adolescente, chantait dans une chorale d’équidés.) Sur place, nous filâmes papoter avec Guillaume qui nous raconta sa vie. Né à Camon (4359 habitants), il habite aujourd’hui Amiens. « J’ai commencé le théâtre amateur très tard, à l’âge de 30 ans », explique-t-il. « Avant j’étais analyste en informatique. Mon dernier vrai travail, c’était pour la Direction régionale de l’environnement. Je m’occupais des statistiques et de leur site internet. Puis, le théâtre est devenu une passion. J’ai eu la chance de jouer avec de jeunes professionnels. A 39 ans, comme ça marchait pas mal, je me suis décidé à faire une formation professionnelle à l’école Lecoq, à Paris, de 2006 à 2008. J’étais parti pour un an ; finalement, je suis resté deux ans. Ensuite, j’ai été embauché par des compagnies professionnelles locales et/ou régionales : le Théâtre du Lin, des compagnies de l’Oise, Théâtre de l’Orage, compagnie du Chahut, Michel Fontaine, Le Passe-Muraille, à Abbeville, etc. Je fais aussi du théâtre en anglais, à Courbevoie. Je joue le Français car j’ai un accent que les Français ne perçoivent pas mais les Anglais, eux, le perçoivent tout de suite. Je ne suis pas bilingue mais j’ai un bon niveau en anglais. En picard aussi. (Rires.) » Puis, il fila vers la scène car la restitution des ateliers commençait ; il avait baptisé cette dernière « Le théâtre fait son cinéma ». Vingt scènes de films célèbres, parmi lesquels Le Dîner de cons, César et Rosalie, Buffet froid, Les bronzés font du ski, La Boum, Marius, etc., étaient proposées. « Douze comédiens étaient inscrits à cet atelier », poursuivit Guillaume. « Seuls deux comédiens étaient débutants ; les dix autres avaient sept ans d’expérience avec moi. Certains avaient déjà joué dans des compagnies amateures du secteur d’Amiens. » La Sauvageonne et moi avons bien ri. Yvonne aussi. Merci, Corbie !

Guillaume Paulette et deux comédiennes

Le chemin des fugues

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Mise au vert

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France-Algérie, dialogue de mabouls

Pierre Vermeren, familier du Maghreb, démontre dans son nouveau livre qu’une suite de décisions irrationnelles a scellé la relation franco-algérienne. Français orgueilleux courant à coups de fusil après des mirages, Algériens attachés névrotiquement à un colonisateur qu’ils haïssent… Plongée dans les vicissitudes d’une relation toxique.


Avec France-Algérie, de 1962 à nos jours, histoire d’une relation pathologique, Pierre Vermeren nous livre un véritable bijou. À chaque chapitre sa pierre précieuse sous la forme d’une vérité contre-intuitive qui oblige à s’arrêter et à réfléchir. Aussi, s’agit-il d’un des rares livres réellement utiles parus récemment sur la relation franco-algérienne (celui de l’ambassadeur Driencourt entre dans cette catégorie). Il n’a pas pour propos de flatter les ressentiments des uns (certains pieds-noirs) ou la repentance des autres (les élites françaises) mais de cartographier l’histoire des sentiments, des illusions et des préjugés de part et d’autre de la Méditerranée. Quand Vermeren parle d’une relation pathologique, ce n’est pas une clause de style. Vermeren déroule le récit de malentendus en série et de projections psychologiques en chaîne qui ont abouti à une relation complètement anormale et dysfonctionnelle. Une relation de « mabouls » comme dirait notre cher président de la République qui aurait bien besoin de lire ce livre, mais il ne le lira probablement pas car il n’est pas écrit en Anglais américain…

Une ignorance systémique

Tiens, s’il y avait deux enseignements de ce livre à transmettre dans une note de synthèse à notre cher président, quels seraient-ils ? 

Le premier est que la relation franco-algérienne s’est cassée relativement récemment. Jusqu’aux années 1980, le respect et la coopération ont primé, chacun étant pressé de tourner à sa manière la page de la guerre d’Algérie : la France par l’oubli, l’Algérie par un activisme effréné et souvent brillant sur la scène internationale. Le tournant remonte à la décennie noire (1992-2002) lorsque le régime algérien a failli disparaître. Les islamistes l’ont accusé d’être « hizb frança » c’est-à-dire le parti de la France. Ils se proposaient de le liquider afin d’achever la décolonisation de l’Algérie. En réponse, les généraux et leurs relais dans le pouvoir civil ont alors inventé le devoir de mémoire et de repentance et depuis, ils l’opposent névrotiquement à la France. Vilipender la France est une trouvaille récente d’un régime en détresse qui souhaitait s’acheter une virginité.

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Le deuxième enseignement est que les Français en général et leurs élites en particulier ne connaissent rien de l’Algérie. Cette ignorance systémique permet à Monsieur Tebboune aujourd’hui de se jouer des sentiments des dirigeants français. Elle rend possible la repentance. Celui qui connaît les détails de l’histoire sait que toutes les parties ont des choses (graves) à se reprocher.

Une histoire de fous

En vérité et contrairement à ce que son titre suggère, le livre remonte aux origines de la relation franco-algérienne donc à 1830, date de l’invasion française. Etape par étape et jusqu’à la période actuelle, il s’attache à comprendre les réelles motivations des deux parties. Et très souvent, il ne trouve pas de logique derrière les motivations des uns et des autres mais des affects et des paris un peu fous sur l’avenir. Ainsi, Bugeaud, pièce maîtresse de la conquête du pays, déconseille de demeurer en Algérie au motif qu’il s’agit d’une possession coûteuse, d’une terre pauvre et d’un peuple guerrier. Seulement, l’état-major et les officiers supérieurs poussent la France à s’y maintenir car ils courent après les médailles et une carrière stimulante. Bien plus tard, au moment de l’indépendance, la France plie bagages mais ne coupe pas le cordon ombilical, elle le renforce : « La France a plus investi en Algérie sous De Gaulle que durant la colonisation ». À l’Algérie du FLN, la France gaullienne envoie ses coopérants, ses prêts et ses dons. Il lui offre la libre-circulation des hommes et des femmes, consacrée par le célèbre accord migratoire de 1968.

Les Algériens, régime et population, brillent aussi par leur « irrationnalité », enlevant aux Français le monopole de l’incohérence.  L’adoption de la langue française n’a jamais été aussi forte et massive que dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire après l’indépendance qui aurait dû signifier le divorce total avec la France. À l’école, à l’université, au sein de l’administration et même au sein du conseil des ministres, le Français est la langue de travail et de pensée. L’arabisation, qui vient beaucoup plus tard, est notamment motivée par la « haine de soi » de certains Algériens, dégoûtés par leur berbérité. Le régime fait venir en masse des Frères Musulmans d’Egypte, déguisés en enseignants arabisants. Ce faisant, il importe « la peste » salafiste qui retournera la jeunesse algérienne contre lui. Quand on parle de « mabouls » !

Impartial

Pour restituer cette histoire, Vermeren est l’homme de la situation.  Il comprend la psychologie algérienne et maghrébine en général. Il a enseigné au Maroc et en Tunisie, avant d’écrire un livre fondamental sur la formation intellectuelle des élites du Maghreb (La formation des élites marocaines et tunisiennes, La Découverte, 2002).  Il n’est pas un historien du Quartier Latin qui imagine l’Arabe ou le Kabyle depuis son bureau ni un fils ou petit-fils de pied-noir qui considère (à juste titre) qu’il est une victime du FLN. S’il se place au-dessus de la mêlée, sa pensée vient aussi des entrailles, d’où l’importance de son approche.

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Enseignant au Lycée Descartes à Rabat dans les années 1990, Vermeren a été mon professeur. Je me souviens d’avoir été invité chez lui un été pour son pot de départ. Nous étions une trentaine d’élèves de sa classe d’histoire-géo en prépa HEC. Traversé par un enthousiasme soudain sous l’effet de la bière Corona, j’ai pris la parole pour faire un discours bref mais décisif : « Ce soir, au nom du peuple marocain, je vous pardonne la colonisation ! ». Je me souviens d’avoir rendu le micro immédiatement devant une audience médusée. J’avais 19 ans et toute la vie devant moi. C’est exactement le contraire de la France et de l’Algérie contemporaines. Ces vieilles nations se savent fatiguées et traversées par le doute, elles n’ont plus confiance en elles, alors elles se permettent la repentance (pour l’une) et l’amertume (pour l’autre). Et si le retour de l’espoir était le seul antidote à cette relation pathologique ?

Pierre Vermeren, France-Algérie. De 1962 à nos jours, Éditions Tallandier, 2026, 304 pages.

Formation des élites marocaines

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Le procès de Nadav Lapid

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L’histoire est délicieuse. Elle est même tellement parfaite qu’on dirait une fable écrite pour démontrer ce que beaucoup refusent encore de voir.

Le cinéaste israélien Nadav Lapid, enfant chéri d’une certaine gauche culturelle européenne, invité vedette d’un festival de cinéma à Marseille, a finalement dû renoncer à sa participation après que plusieurs réalisateurs ont refusé de partager l’affiche avec lui. Pourquoi ? Parce qu’il est israélien, figurez-vous. Le reste n’est qu’habillage rhétorique.

Pas un sioniste fanatique !

Or Nadav Lapid n’est pas exactement un colon fanatique chantant les louanges de l’horrible Ben Gvir entre deux projections. Il n’est pas davantage un fidèle de Bibi Netanyahou, ni un propagandiste du gouvernement israélien. Bien au contraire. Depuis des années, il s’est imposé comme l’une des voix les plus farouchement critiques de son pays. Ses films, ses interviews, ses prises de position publiques témoignent d’une sévérité à l’égard d’Israël que nombre de militants occidentaux pourraient lui envier. Il lui est même arrivé, de reprendre à son compte certaines des accusations les plus radicales portées contre son pays.

À l’heure où l’accusation de génocide est devenue le mot magique censé clore toute discussion sur Gaza, un mot que l’historien israélien Omer Bartov revendique haut et fort, Lapid n’a jamais cherché à se tenir à distance. En théorie, il devrait donc être un héros. Mieux, une mascotte progressiste, la preuve vivante que la critique d’Israël est non seulement possible mais nécessaire. Or le voilà, en France, rejeté par son propre camp ! Et c’est là que l’affaire devient vraiment passionnante.

Depuis des années, on martèle avec une insistance presque liturgique cette pieuse distinction : l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme. L’un relèverait du débat politique ; l’autre de la haine raciale. Circulez, il n’y a rien à voir. Le problème est que la réalité se montre parfois bien moins disciplinée que les slogans. Car si ce qui est reproché à Israël concerne la politique de son gouvernement, son côté belliciste ou sa conduite de la guerre, pourquoi ostraciser un homme qui passe son temps à dénoncer précisément ces mêmes choses ? Pourquoi exclure un allié objectif ? Pourquoi condamner un témoin à charge, et transformer en paria quelqu’un qui accomplit déjà tout ce que l’on exige de lui ?

La réponse est inconfortable. Parce qu’à un certain stade, le problème n’est plus ce qu’il pense, mais ce qu’il est. Voilà, mesdames et messieurs, ce que révèle l’affaire Lapid.

Politique et identité

Dans certains milieux, l’Israélien est présumé coupable. Il lui appartient de démontrer son innocence. Il doit confesser, dénoncer, expier. Il doit produire en permanence les preuves de sa respectabilité morale. Il doit montrer qu’il est différent des autres Israéliens, qu’il est du bon côté, qu’il a compris. Mais l’absolution n’arrive jamais. Pourquoi ? Parce que le procès n’est pas réellement politique, il est identitaire.

L’histoire européenne connaît parfaitement ce mécanisme. Le « bon juif » est une figure ancienne. On l’acceptait à condition qu’il se convertisse, puis à condition qu’il s’assimile, puis à condition qu’il renonce à certaines fidélités jugées suspectes. Aujourd’hui, on l’accepte à condition qu’il rompe avec Israël. Mais c’est un marché de dupes. Cette acceptation demeure toujours provisoire ; le certificat de conformité morale expire avant même d’avoir été délivré.

Shakespeare l’avait compris bien avant nous. Dans Le Marchand de Venise, Shylock perd tout. Son procès ne s’achève pas par une simple défaite judiciaire mais par une humiliation existentielle. On le dépouille de sa fortune, on lui impose la conversion, on lui retire jusqu’au droit d’être lui-même. Pourtant, personne ne l’accueille ensuite parmi les siens, car le problème n’était pas ce qu’il avait fait, mais ce qu’il était. Un problème d’ontologie, nous disent les philosophes.  

Quatre siècles plus tard, le décor a changé, les costumes aussi, mais certaines logiques demeurent étonnamment familières. On ne demande plus au Juif d’abjurer sa religion, d’abjurer son peuple, de quitter la synagogue, de quitter symboliquement Israël. On ne lui demande plus de changer de foi, on lui demande de changer de camp. Nadav Lapid a accepté une grande partie de ce deal. Il a dénoncé son gouvernement, accusé son propre pays, et repris des mots que ses adversaires eux-mêmes n’osaient parfois employer qu’avec prudence. De fait, cela ne suffit pas. Parce que, comme tant d’autres avant lui, il découvre qu’il existe des tribunaux dont le verdict précède le procès.

Si le problème était Netanyahou, Lapid serait un allié. Si le problème était Gaza, il serait un témoin à charge. Si le problème était le sionisme, il serait une pièce à conviction. Or il est rejeté malgré tout. Cette contradiction devrait inquiéter tous ceux qui croient sottement que la question porte exclusivement sur la politique israélienne. A commencer par Lapid lui-même qui continue de se bercer de ses illusions, comme le montrent ses interviews. Car lorsqu’un Israélien qui accuse Israël plus durement que beaucoup de ses ennemis demeure malgré cela frappé d’ostracisme, il faut envisager sérieusement l’hypothèse que l’objet réel de la réprobation se situe ailleurs.

L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme, certes, mais il arrive qu’il lui serve de passerelle, qu’il lui fournisse son vocabulaire, qu’il lui offre sa respectabilité. Et il arrive aussi qu’il produise exactement le même résultat, l’impossibilité de voir un individu derrière son appartenance.

Les militants qui ont obtenu l’éviction de Lapid croient combattre un État. Ils ont surtout révélé quelque chose sur eux-mêmes. La difficulté croissante, dans une partie de l’Occident, à regarder un Israélien autrement que comme un Israélien et, parfois, derrière autrement que comme un juif. C’est ainsi que commencent les aveuglements collectifs. Ils ne naissent jamais de la haine déclarée ; ils naissent du moment où l’on cesse de juger les hommes pour ce qu’ils pensent afin de les juger pour ce qu’ils sont.

L’affaire Lapid n’est donc pas seulement l’histoire d’un réalisateur boycotté, c’est – qu’on le veuille ou non – l’histoire d’un homme qui a cru qu’en dénonçant les siens plus fort que les autres il finirait par être accepté, avant de découvrir que certains tribunaux idéologiques n’accordent jamais l’acquittement. Parce que leur véritable sujet n’a peut-être jamais été Israël. Et peut-être même jamais la politique.

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Il y a peu d’écrivains bavards. Et peu d’écrivains savent faire parler leurs confrères. Aussi, quand deux de ces espèces rares se rencontrent, cela fait des étincelles. En 1984, Alain Paucard décide de mettre son vieux copain Pierre Gripari à table. À tous les sens du terme. Les deux essayistes, romanciers et nouvellistes ont l’habitude de se retrouver régulièrement autour d’un menu entrée-plat-dessert concocté par Paucard et d’une bonne bouteille de vin. Mais parce que Paucard est généreux, il enregistre leurs conversations durant trois repas afin de les partager avec leurs lecteurs. L’opus qui leur est servi l’année suivante ne manque pas de ragoût.

Scandaleusement libre

Gripari connaît alors le succès, surtout grâce à ses livres pour enfants – parmi des dizaines d’autres, Les Contes de la rue Broca sont devenus un classique – et cela l’agace. Il veut être reconnu pour son œuvre romanesque et théâtrale, pour sa culture littéraire et pour son style… Mais il est de droite et ne s’en cache pas. De même qu’il ne fait pas mystère de son homosexualité brandie avec un dandysme bravache (avec fierté, dirions-nous aujourd’hui) des zincs de banlieue aux salons parisiens. En cela, Pierre Gripari a plus de cinquante ans d’avance sur son époque ; cette même époque qui lui permet d’être un « auteur jeunesse » populaire sans renier ses sympathies fascisantes, son antijudaïsme, son antichristianisme, son anti-anticolonialisme, son anti beaucoup de choses en somme qu’il justifie par une citation de Chesterton : « Nous choisissons nos amis, mais Dieu choisit notre voisin. » Cependant, nulle haine n’affleure dans son œuvre ni ses propos. Ce sont les pensées d’un homme « seul, vraiment seul », et scandaleusement libre. Avant une gloire fugace – il meurt en 1990 –, sa vie est marquée par la dèche et les échecs, mais il n’a jamais dévié du cap fixé par sa boussole d’écrivain. Il ne croit qu’en la valeur du travail auquel il se consacre exclusivement – viennent ensuite, s’il en a le temps, l’amitié et parfois l’amour.

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Alain Paucard connaît son camarade, il sait pointer ses contradictions – elles sont nombreuses –, le relancer, le recadrer, le piquer avec complicité et s’effacer dans un exercice d’admiration doublé d’un exercice de compréhension : pourquoi et comment devient-on Pierre Gripari ? La réponse n’est pas simple, mais les explications sont savoureuses, telle leur joute, goguenarde et furieusement érudite, sur ses auteurs favoris de l’Antiquité à la BD.

Ces entretiens se lisent comme un dialogue de cinéma, on entend la voix des acteurs, on imagine le gros magnéto à cassette posé sur la table du dîner entre les verres et le cendrier… manquent les didascalies qu’on aurait pu confier à Claude Sautet.

Gripari a alors près de 60 ans, et ce monsieur seul au monde sait mieux que personne comment marche ce monde. La preuve : « On a raison de faire lire l’Histoire aux gosses : il faut apprendre à désespérer de bonne heure. »

Gripari mode d’emploi, Alain Paucard, L’Âge d’Homme, 1985.

Gripari, mode d'emploi

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Une caricature

Cette critique de la malbouffe sortait il y a tout juste cinquante ans…


Ce pourrait n’être qu’une aimable pochade culinaire. D’autant plus que la réalisation est inexistante ou presque et la photographie carrément moche. Mais voilà, L’Aile ou la Cuisse de Claude Zidi a été tourné il y a tout juste cinquante ans et n’a rien perdu de son mordant contre la malbouffe.

Le personnage « vertueux » qu’incarne le toujours génial Louis de Funès, fondateur du Guide Duchemin (suivez mon regard), s’oppose à celui joué à la perfection par le formidable Julien Guiomar, salaud partisan de la nourriture industrielle à outrance. On oublie le jeu inexistant de Coluche, des fautes de… goût (un bordeaux rouge est vanté avec le vocabulaire réservé aux blancs liquoreux, par exemple). Mais les scènes d’inspection de restaurants ou d’usines sont hilarantes et le discours général du film aussi réjouissant qu’en avance sur son temps.

Et sur grand écran, tout cela prend plus d’importance encore : c’est le lieu naturel pour une telle dégustation.

Les gémonies culturelles

(Ô race, ô désespoir…)


Deux quinquennats durant, vibrionnant, impuissant, dans le néant, Jupiter a singé le pouvoir, seumard comme Icare. Plouf. Blague to blague, dix ans de perdus. Le compte à rebours de la présidentielle 2027 a commencé : 300 jours, une nouvelle bataille de Verdun. Des cordelles de Barons noirs, mouches du coach, Rastignac de bac à sable, reluquent les fromages, interrogent Claude, fourbissent des slogans. Tous les naufrageurs sont sur le pont, prêts à rempiler.

Dimanche dernier, à Saint-Denis, dans les oukases, les effluves de brochettes et cannabis, ateliers « Métissage et Macramé », Jean-Luc Mélenchon a planté le décor de sa dernière farce : la « Nouvelle France ». La victoire, dans un an, passe par la bataille des médias, des idées, l’hégémonie culturelle. Annie Ernaux, intellectuelle organique, « Comtesse de c’est dur » et des « Malheurs de sophismes » arbore un keffieh palestinien. Barbusse adorait Staline, la Pasionaria normande cire les bottes du trotskyste thaumaturge. Gramsci professait un mantra emprunté à Romain Rolland : avoir le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. Il y a bien longtemps que l’intelligence, la volonté, la culture et la pensée ont disparu, à gauche.

L’amer de toutes les batailles

Les lendemains ne chantent plus, la révolution c’est fatiguant. Le wokisme achève la social-démocratie dans le compost citoyen, l’autoflagellation, les lamentos victimaires, l’immigrationisme, le matraquage fiscal, l’impôt sur les os. Les crises de nerf, les guerres de races, de sexes, de tous contre tous, la Plenelisation des esprits, finiront par accoucher de la tyrannie. Après les Corons, le Coran. Après le « Grand soir », le « Grand remplacement » et la captation de l’électorat musulman. LFI assume une stratégie de tension permanente, de guerre civile, la libanisation du pays. Le peuple qui a compris la tartufferie, déserte la gauche et les banlieues.

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En 2027 nous n’échapperons pas à un festival de Requiem, « Messe en si d’aventure » (label Deutsche Grammophon), barrages contre le vent mauvais et nauséabond, avec effet garanti de peur sur les passants. L’Affiche noire angoisse les bobos de la rue des Martyrs. Adieu la peine et le plaisir, adieu les roses. Pasolini était lucide sur l’imposture antifasciste. « Le nouveau pouvoir se servira de vos paroles libertaires pour créer un nouveau pouvoir homologué, pour créer une nouvelle inquisition, pour créer un nouveau conformisme. Et ses clercs seront des clercs de gauche ».

Son programme est indigent mais le camp du bien ne manque, ni de soutiens, ni de relais. Les milliardaires, c’est comme le cholestérol. Il y a les mauvais, les têtes de lard, catholiques, patriotes, Pierre-Édouard Stérin, Vincent Bolloré, qui soutiennent les banquets du Canon français. Et puis, il y a les bons. Xavier Niel, Daniel Křetínský, Matthieu Pigasse, restructurent la dette du Vénézuéla, rachètent au rabais des entreprises en déconfiture, soignent leur image, financent des danseuses, Libération, Le Monde, Les Inrocks, une cour de nains bavards, contre-pitres du monde d’après. Sur France Inter, Radio Nova, des franciscains d’opérette, Augustes insoumis sous perfusion, éructent contre les clowns blancs du pouvoir. Leurs aides de géants les empêchent de voler.

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Dans l’audiovisuel public, le pluralisme politique c’est sacré : 50 % pour la gauche, 50 % contre l’extrême droite, une pieuvre tentaculaire aux mille visages : Gérald Darmanin, Éric Ciotti, Bruneau Retailleau, Philippe de Villiers, François-Xavier Bellamy, Charles Alloncle, Sarah Knafo… Ils sont partout. L’ARCOM vient d’épingler Radio France qui relaie dans ses programmes nocturnes le temps de parole accordé au Rassemblement national.

Sur 93,5 FM on cherche en vain la France, la culture et « l’esprit d’ouverture ». Après l’écroulement des humanités, l’activisme tient lieu de pensée. L’actualité, l’histoire, la littérature, la philosophie sont systématiquement politisées, décryptées dans les bourdieuseries, l’intersectionnalité et le manichéisme. Des sociologues bas de plafond, doctorantes à l’Hamas soufflent sur les braises de la colonisation et de l’esclavage, les bûchers de sorcières au XVI e siècle, la charge mentale de la femme de l’Homme de Tautavel, la précarité menstruelle de Lady Macbeth, l’invisibilisation des Kwassa-kwassa. Depuis quarante ans, Répliques, le petit village gaulois de l’irréductible Alain Finkielkraut,fait de la résistance.

Sur la Brecht

A Stockholm, Cannes, Hollywood, dans le maquis des Espaces de création, au sommet des Marches, dans la Cour d’honneur, les lettres ouvertes, au Collège de France, sur les horizons indépassables, sur les formes scintillantes, sur les lèvres attentives, sur chaque main qui se tend, les artistes engagés, intellectuels éclairés, le camp du progrès, écrivent la liberté.

Ils combattent Landru, Hannibal Lecter, Éric Zemmour – nostalgique de la France mère des arts, des armes et des lois -, l’injuste puissance qui laisse le crime en paix et poursuit l’innocence. Ils séparent le bon grain progressiste de l’ivraie populiste. Ils éclairent, alertent, aèrent, dénoncent, le rance et les crispations. Ils luttent pour la retraite à cinquante ans, la grenouille glissante du Togo, Frida Kahlo, Andromaque et Hermione. Ils interrogent la page blanche, auscultent les corps dominés, les transfuges de classe, explorent « l’autofriction », déconstruisent les habitus, montent des ateliers d’écriture nomade dans des yourtes zéro carbone, place Colette. Ils lèchent toutes les blessures du monde, cherchent des mécènes, courent après les sponsors.

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Au creux des lits, dans les suites du Majestic (1700 euros la nuit, debout ou couchée), les rebelles du Festival de Cannes, les apparatchiks de FranceTélévision, Delphine Ernotte, Sibyle Veil font des rêves. Sifflez compagnons, dans la nuit la liberté vous écoute.

Il y avait un pays, une culture, des écrivains ; il n’y a plus rien.

         « -J’avais pensé pour toi à une carrière dans les Lettres, mais évidemment, même ça demande un certain travail.

-Les Lettres ? demanda Milou méfiant.

-Écrivain. Tu écrirais des livres. Je suis sûr que tu réussirais très bien. Tu es photogénique et fils de croquemort, il n’en faut guère plus. Le reste viendrait tout seul. Naturellement, tu ferais dans la misère du peuple, l’injustice sociale, la poésie des masses, la noblesse de leurs instincts. Je t’aiderais un peu pour les commencements. J’ai pensé que tu pourrais débuter par des souvenirs d’enfance. Tu écrirais simplement, comme tu as appris. Je vois très bien des petites phrases courtes, dans le genre de celles-ci : Mon père était croque-mort. Ma mère faisait des ménages. Nous étions sept frères et sœurs. Le soir, à table, le père racontait sa journée. Tantôt, disait-il, j’ai enterré un sacré lapin. Ce cochon-là faisait au moins cent quatre-vingts livres. On riait. Il était content. Je l’admirais. Il était le maître de la vie et de la mort » (Marcel Aymé).

Le vacarme Bruel et la crise silencieuse masculine

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Flavie Flament remet l'étoile "Séduction Masculine" à Patrick Bruel à l'Olympia, à Paris, lors de Cérémonie des étoiles "Chérie FM", le 25 septembre 2006 © NIVIERE-TV/NRJ/OH/SIPA

En érigeant les déboires judiciaires de Patrick Bruel en procès de l’ancien monde, notre époque formidablement progressiste semble se féliciter d’être enfin sur le point d’avoir libéré les relations humaines… Place à un désir parfaitement transparent et parfaitement sécurisé ! S’il ne s’agit pas de sauver le monde d’avant qui avait ses injustices, ses brutalités, ses complaisances et ses silences, il ne faut pas davantage se prosterner devant le monde d’aujourd’hui, explique notre contributeur.


L’affaire Patrick Bruel est devenue, en quelques jours, bien davantage qu’une affaire judiciaire. Le chanteur et acteur a été mis en examen le 10 juin 2026 pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel dans plusieurs dossiers, tout en contestant les accusations et en bénéficiant évidemment de la présomption d’innocence. Le Monde, Mediapart, Reuters et l’Associated Press ont rapporté cette mise en examen, son placement sous contrôle judiciaire et l’existence de plusieurs plaintes ou témoignages concernant des faits présumés s’étalant sur plusieurs années.

Monde d’avant

Il ne s’agit donc pas ici de trancher une affaire que seule la justice peut instruire, encore moins de décréter l’innocence ou la culpabilité d’un homme. Il s’agit de comprendre pourquoi une telle affaire prend immédiatement, dans notre époque, la dimension d’un symptôme. Patrick Bruel appartient à ce monde d’avant que le présent ne cesse de convoquer devant son tribunal. Il appartient à une époque où les rapports entre hommes et femmes obéissaient à d’autres codes, d’autres audaces, d’autres équivoques, d’autres silences, d’autres permissions implicites, parfois dangereuses, parfois grossières, parfois simplement conformes aux usages d’un temps que notre époque ne comprend plus que sous la forme de l’accusation.

Le paradoxe est là : jamais l’Occident n’a été aussi libéré sexuellement en apparence, jamais il n’a été aussi inquiet devant le désir. Le corps est partout, mais le geste est suspect. La sexualité est proclamée libre, mais l’approche devient périlleuse. L’individu se veut souverain, mais il vit sous la surveillance morale permanente de son époque. Le désir, autrefois livré à ses maladresses, à ses risques, à ses incertitudes, se trouve désormais sommé de produire ses garanties, ses preuves, ses autorisations, ses protocoles.

Il y a dans cette transformation quelque chose d’immense, qui dépasse infiniment le cas de Patrick Bruel. C’est toute la relation entre les sexes qui a changé de régime. Nous sommes passés d’un monde où la séduction relevait du théâtre social, du malentendu, de l’initiative, de la résistance, de la provocation parfois, à un monde où elle tend à être relue dans le langage du droit, du traumatisme, de la domination et du soupçon. Ce changement a permis de nommer des violences réelles, de briser des silences anciens, de rappeler qu’aucun prestige, aucune célébrité, aucun pouvoir ne donne droit au corps d’autrui. Mais il a aussi produit une difficulté nouvelle : celle de juger le passé à partir d’une morale que le passé ne possédait pas.

Il suffit de revoir les films des années cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt, et même d’une partie des années quatre-vingt-dix. Les westerns américains, les comédies françaises, les films italiens, les grands récits populaires regorgent de scènes qui seraient aujourd’hui signalées, dénoncées, disséquées par les nouveaux greffiers de la vertu. L’homme embrasse sans demander. Il saisit un bras. Il insiste. Il interprète une fuite comme une hésitation, une résistance comme un jeu, un refus comme une scène de séduction. La femme elle-même, dans ces fictions, participe souvent de cette ambiguïté codée où le non n’a pas toujours la signification immédiate et définitive que notre époque lui attribue désormais. On peut juger ces scènes choquantes aujourd’hui. On peut les regretter. On peut y voir la trace d’une domination masculine réelle. Mais on ne peut pas faire comme si elles n’avaient pas constitué l’imaginaire ordinaire de sociétés entières.

C’est ici que commence l’anachronisme moral. Nous exigeons des morts qu’ils aient parlé notre langue. Nous demandons à des générations anciennes d’avoir vécu selon des règles qui n’étaient pas les leurs. Nous transformons le passé en prévenu permanent. Nous croyons faire œuvre de justice, et nous oublions parfois l’intelligence historique.

Désir administré

Le monde d’avant n’était pas innocent. Il était rude, souvent injuste, parfois brutal, parfois odieux pour les femmes qui n’avaient pas les moyens de se défendre ou de se faire entendre. Mais il n’était pas seulement cela. Il était aussi un monde où le désir n’était pas encore entièrement administré, où la rencontre supposait une part de risque, où la séduction comportait cette zone d’ombre sans laquelle elle devient une négociation froide entre deux volontés juridiquement informées. La vie humaine était moins protégée ; elle était aussi moins surveillée.

Depuis MeToo, une mutation profonde s’est accomplie. Elle ne concerne pas seulement les violences sexuelles, mais la définition même de l’humain. L’individu contemporain se conçoit comme propriétaire absolu de son corps, de son histoire, de sa mémoire, de ses émotions et de ses blessures. Toute atteinte réelle ou ressentie à cette souveraineté devient susceptible d’entrer dans l’ordre du préjudice. Le conflit devient blessure. La maladresse devient violence. L’insistance devient agression. Le souvenir lui-même devient parfois dossier.

Ce phénomène ne tombe pas du ciel. Il résulte de plusieurs transformations convergentes : l’individualisme démocratique, la montée du droit dans toutes les sphères de l’existence, la psychologisation de la vie sociale, l’importance nouvelle accordée au traumatisme, la puissance des réseaux sociaux, la transformation des rapports familiaux, l’influence de certains courants féministes radicaux, la diffusion universitaire et médiatique d’une lecture systématique des relations humaines à travers la domination.

Il ne s’agit pas de nier ce que ces courants ont apporté. Ils ont révélé des réalités que l’ordre ancien préférait taire. Ils ont donné un langage à des souffrances longtemps méprisées. Ils ont permis à des femmes de dire ce qui ne pouvait pas se dire. Mais ils ont parfois aussi installé une méfiance structurelle envers l’hétérosexualité elle-même, comme si la relation entre l’homme et la femme était d’abord, avant même d’être une rencontre, un rapport de pouvoir. Dans cette perspective, le désir masculin n’est plus une force ambiguë, humaine, contradictoire ; il devient une menace à contenir, une pulsion à rééduquer, une survivance archaïque à civiliser.

Il faut ici poser une question que l’époque refuse souvent d’entendre : certaines traditions intellectuelles issues du féminisme radical, notamment dans leur rapport critique à l’hétérosexualité, n’ont-elles pas contribué à transformer l’homme en suspect ontologique ? Non pas les femmes homosexuelles en tant que personnes, ce qui serait absurde et injuste, mais certains courants militants qui ont fait de l’hétérosexualité un système d’oppression et de la masculinité une structure de violence. Leur influence dans l’université, les médias, la culture et les institutions n’explique pas tout ; mais elle fait partie du paysage idéologique dans lequel nous vivons. Et ce paysage pèse désormais sur l’ensemble des rapports entre les sexes.

La crise de l’homme blanc occidental

La conséquence la plus visible est la crise silencieuse de l’homme occidental. On lui a appris ce qu’il ne devait plus être. On lui a beaucoup moins appris ce qu’il pouvait encore être. Il doit désirer sans inquiéter, séduire sans insister, prendre l’initiative sans apparaître dominateur, être viril sans être patriarcal, être tendre sans être faible, être déconstruit sans devenir inexistant. On l’a privé d’un langage positif de la masculinité. Il lui reste la prudence, l’excuse, la surveillance de soi, parfois le retrait.

Or, au même moment, la culture de masse continue de célébrer ce qu’elle prétend condamner. C’est l’une des grandes hypocrisies de notre époque. Pendant que l’on soumet la virilité occidentale à un examen de conscience permanent, la publicité, les clips, les séries, les réseaux sociaux, les industries du divertissement exaltent des figures masculines fondées sur l’assurance corporelle, la puissance, l’audace, la sensualité démonstrative, la capacité d’enlacer, de conduire, d’imposer un rythme, d’occuper l’espace.

Il ne faut pas feindre de ne pas voir ce qui se répète sous nos yeux. Dans d’innombrables publicités, dans des campagnes de communication, dans des images de mode, dans des clips et des vidéos virales, revient avec insistance la figure du couple formé par une femme blanche et un homme noir. Que ces couples existent dans la réalité, qu’ils soient parfaitement légitimes, qu’ils relèvent de la liberté la plus ordinaire, cela va de soi. Ce n’est pas leur existence qui doit être interrogée, mais leur fonction symbolique lorsqu’ils deviennent une figure obligée de l’imaginaire publicitaire et culturel.

La question n’est pas raciale ; elle est civilisationnelle et symbolique. Pourquoi cette image revient-elle avec une telle fréquence ? Que veut-elle dire ? Que cherche-t-elle à réparer, à montrer, à inverser, à conjurer ? Elle semble parfois fonctionner comme une scène de rédemption occidentale : la femme blanche, figure de l’Occident disponible à la nouvelle morale de l’ouverture, unie à l’homme noir, figure d’une vitalité supposée extérieure à l’Europe coupable. Il ne s’agit pas de dire que les individus représentés seraient enfermés dans ces rôles, mais de constater que les images, elles, produisent des récits. Et ces récits façonnent les consciences.

Le phénomène est plus manifeste encore dans certaines vidéos de danse, notamment de kizomba ou de danses rapprochées où l’on voit fréquemment un homme noir guider, enlacer, conduire une femme blanche dans une proximité corporelle intense. Là encore, rien d’illégitime en soi. La danse est un art du corps, du rythme, de la confiance, de l’abandon partiel. Mais la répétition de cette scène finit par produire un imaginaire : d’un côté, l’homme occidental hésitant, surveillé, culpabilisé ; de l’autre, une masculinité présentée comme plus sûre d’elle, plus incarnée, plus physique, plus immédiatement accordée au désir.

Ce n’est pas une vérité biologique. Ce n’est pas une essence. C’est une construction culturelle. Mais les constructions culturelles sont des réalités. Elles agissent. Elles blessent. Elles exaltent. Elles humilient. Elles donnent à certains le sentiment d’être désirables et à d’autres celui d’être déjà déclassés dans leur propre imaginaire.

L’homme blanc occidental, dans ces représentations, n’est pas seulement concurrencé. Il est souvent symboliquement remplacé. Il apparaît comme celui qui doit s’excuser de son histoire, douter de son corps, tempérer son désir, s’effacer devant une figure plus conforme à la nouvelle dramaturgie morale du monde. On lui demande d’être moins conquérant, moins sûr de lui, moins masculin au sens ancien du terme ; puis on célèbre ailleurs, sous d’autres formes et sous d’autres couleurs culturelles, exactement ce que l’on vient de lui interdire.

C’est cette contradiction qui produit le malaise. Non parce qu’il faudrait regretter une ancienne domination masculine blanche, ni parce qu’il faudrait dénoncer les couples mixtes ou les danses venues d’ailleurs, mais parce qu’une civilisation ne peut pas durablement dévaloriser ses propres formes symboliques tout en idéalisant celles des autres sans créer une pathologie du regard.

L’Occident est passé de l’ancienne arrogance à l’autodénigrement. Il avait cru autrefois incarner la mesure du monde ; il semble désormais ne plus se reconnaître qu’à travers ses fautes. Cette oscillation est l’un des signes les plus profonds de notre déséquilibre. Nous ne savons plus aimer ce que nous sommes sans craindre de dominer ; nous ne savons plus admirer l’autre sans nous abaisser nous-mêmes. Nous avons remplacé la supériorité coloniale par une fascination pénitentielle. Ce n’est pas un progrès de l’esprit, mais une autre forme d’aveuglement.

Les conséquences sont nombreuses

La première est une désorientation masculine. Beaucoup d’hommes ne savent plus comment entrer dans le jeu amoureux sans redouter l’accusation, le ridicule ou la faute. Ils se taisent, se retirent, s’abstiennent, ou se réfugient dans des formes de cynisme, de pornographie, de solitude numérique. Une société qui rend la rencontre dangereuse fabrique mécaniquement de l’isolement.

La deuxième conséquence est la judiciarisation du désir. La vie amoureuse, qui a toujours comporté une part d’ambiguïté, tend à être reconstruite après coup comme un dossier. Les gestes, les regards, les mots, les maladresses, les souvenirs sont réinterprétés dans une langue qui n’est plus celle de l’expérience vécue mais celle de la preuve, de la faute, du dommage et de la réparation. Il ne s’agit pas de contester la nécessité de poursuivre les crimes et les agressions. Il s’agit de rappeler que tout ne peut pas devenir matière judiciaire sans que la vie humaine elle-même se dessèche.

La troisième conséquence est la disparition de l’érotisme au profit de la morale. L’érotisme suppose la tension, l’incertitude, l’approche, le trouble, le risque de malentendu. La morale contemporaine voudrait un désir parfaitement transparent, parfaitement réversible, parfaitement sécurisé. Elle rêve d’une sexualité sans ombre, sans asymétrie, sans maladresse, sans inconscient, comme si l’être humain pouvait être purifié de ce qui le constitue.

La quatrième conséquence est la fragilisation de la relation entre hommes et femmes. À force de présenter l’homme comme un danger potentiel et la femme comme une victime possible, on détruit la confiance élémentaire sans laquelle aucune rencontre n’est possible. Le féminisme de protection devient parfois une pédagogie de la peur. La peur des hommes devient une forme de vertu. La défiance remplace la prudence. La blessure anticipée remplace l’expérience.

La cinquième conséquence est la crise de transmission. Que peut dire aujourd’hui un père à son fils ? Qu’il doit être respectueux, évidemment. Qu’il ne doit jamais contraindre, cela va de soi. Mais peut-il encore lui dire qu’il doit apprendre à plaire, à oser, à parler, à s’avancer, à prendre le risque du refus ? Peut-il encore lui transmettre une masculinité qui ne soit ni prédation ni effacement ? C’est peut-être l’une des grandes questions éducatives de notre temps…

La sixième conséquence est la perte d’intelligence historique. Nous ne comprenons plus les époques qui nous ont précédés. Nous les jugeons, nous les instruisons, nous les condamnons. Nous regardons les films anciens comme des scènes de crime. Nous lisons les romans du passé avec les lunettes du procureur. Nous ne savons plus distinguer entre ce qui fut réellement violent, ce qui fut maladroit, ce qui fut conforme à des codes disparus, et ce qui relève simplement de la distance irréductible entre deux mondes.

L’affaire Patrick Bruel surgit dans ce climat. Encore une fois, la justice dira ce qu’elle pourra dire. Mais l’époque, elle, a déjà commencé son propre procès. Elle ne juge pas seulement un homme ; elle juge un monde. Elle juge une manière ancienne de désirer, de séduire, de parler, d’être homme. Elle juge parfois avec raison. Elle juge souvent sans mémoire.

Il ne s’agit pas de sauver le monde d’avant. Il avait ses injustices, ses brutalités, ses complaisances, ses silences. Mais il ne faut pas davantage se prosterner devant le monde d’aujourd’hui. Celui-ci a ses hypocrisies, ses puritanismes, ses lâchetés, ses obsessions, ses tribunaux médiatiques, ses confusions entre justice et vengeance, entre protection et suspicion, entre liberté sexuelle et police morale du désir. Nous avons besoin d’autre chose : d’une morale sans hystérie, d’une justice sans anachronisme, d’un féminisme sans haine de l’homme, d’une masculinité sans brutalité, d’une liberté sans naïveté, d’un érotisme sans prédation, d’une mémoire sans tribunal permanent.

Car les hommes et les femmes ne sont pas des abstractions juridiques. Ils sont des êtres de chair, de peur, de désir, de honte, de malentendus, de regrets et d’élans. Ils vivent dans l’imperfection. Ils se cherchent mal. Ils se blessent parfois. Ils se rencontrent aussi. Une civilisation qui oublie cela au nom de la pureté morale finit par ne plus comprendre ni l’amour, ni le désir, ni la faute, ni le pardon.

Et peut-être est-ce là le signe le plus inquiétant de notre temps : nous voulons purifier la vie humaine de ses ambiguïtés au moment même où nous prétendons la libérer. Nous voulons sauver le désir en l’administrant. Nous voulons protéger les êtres en les séparant. Nous voulons rendre la rencontre impossible au nom de la sécurité de chacun.

Il faudra pourtant retrouver un chemin entre l’ancien abus et la nouvelle suspicion, entre la brutalité d’hier et le puritanisme d’aujourd’hui, entre l’homme prédateur et l’homme effacé. Sans quoi nous ne produirons ni des hommes meilleurs, ni des femmes plus libres, mais des solitudes dressées les unes contre les autres, chacune armée de sa blessure, de son droit, de sa mémoire et de sa peur.

Un week-end dans « Le Monde »

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D.R.

Chaque jour que Dieu fait, le président d’Avocats sans frontières s’astreint à la lecture du «quotidien de référence».


Nous sommes le dimanche 24 mai. Il est autour de midi. Je viens d’achever ma lecture du Monde. Ce n’est pas un plaisir, mais un devoir. À l’instar de l’écoute quotidienne de France Inter, de mes séances régulières de gymnastique et de ma visite annuelle chez le dentiste.

Échantillons :

Un éditorial approuvant la résolution à l’ONU en date du 25 mars, selon qui la traite esclavagiste transatlantique est « le plus grave crime contre l’humanité » de tous les temps. Le Monde reproche à la France de n’avoir pas voté ce texte sous le prétexte, insuffisant à ses yeux, de ne pas vouloir hiérarchiser les malheurs du monde. Mais rien de rien sur la traite esclavagiste arabo-islamique pourtant plus ancienne et plus cruelle. Et qui perdure encore. Walou.

Une tribune d’artistes progressistes (pardon pour la formule pléonastique) qui mettent en garde contre la « mainmise idéologique de l’extrême droite sur les espaces d’art et de pensée en France ». À titre d’exemple, ces belles âmes citent la commission d’enquête sur l’odieux visuel de sévices publics menée par l’ignoble Charles Alloncle. Il est vrai que France Inter et France Info sont les remparts du pluralisme culturel et politique…

A lire aussi: Comptez la femme…

Un article sur l’action judiciaire menée par la CGT spectacle et la Ligue française des droits de l’homme contre le groupe Canal+, accusé d’une manière de maccarthysme. À aucun moment il n’est rappelé que la pétition à l’origine de l’affaire, parue dans Libération au début du dernier Festival de Cannes, taxe Vincent Bolloré de « crypto-fasciste ». À dire le vrai, être poursuivi par la CGT et la LDH, toutes deux décrédibilisées depuis longtemps pour leur extrémisme extrême, vaut mieux qu’une Légion d’honneur. Notez que, si cette action triomphe – pour autant qu’elle soit menée jusqu’au bout –, je veux bien troquer ma robe d’avocat pour une autre en bure.

Une tribune contre Patrick Bruel, rédigée par une avocate expressément adepte de MeToo. À aucun moment, la présomption d’innocence, même partielle, n’est seulement envisagée. Étrange pour une juriste même très engagée. Si j’étais le conseil de l’artiste, je ferais bien un petit quelque chose.

Une interview d’un intellectuel palestinien aux États-Unis par Benjamin Barthe. Je rappelle que ce journaliste du Monde est l’époux à la ville d’une Palestinienne qui a célébré dans l’allégresse certains faits s’étant déroulés un certain 7 octobre. La même, qui publie sur X ses pensées sous l’enseigne « Free Palestine », a recommandé à Dieu l’âme du chef du Hamas lorsque celui-ci a été rappelé à lui avec un petit coup de main de Tsahal. Toujours est-il que l’intellectuel palestinien se félicite de constater que la popularité d’Israël baisse aux États-Unis. Il tient bien évidemment à largement relaxer les détracteurs de l’État juif dans les facultés américaines de tout antisémitisme. L’interview est longue et détaillée. Pourtant, à aucun moment Benjamin Barthe ne songe à questionner son interviewé sur le Hamas et le 7-Octobre. Madame sera contente.

Il est dimanche 15 h 23. C’était un week-end dans Le Monde.

Qui ne tourne vraiment pas rond.

Journal de guerre: C'est l'Occident qu'on assassine

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Vol au-dessus d'un nid de cocus

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Esclavagiste toi-même !

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Antoinette Fernandez, élue locale et "responsable des réparations" pour le parti des Verts en Grande-Bretagne. D.R.

En France, l’abrogation du Code noir donne du grain à moudre aux militants de l’anti-racisme. Pendant ce temps-là, nos voisins britanniques apprécient peu de se faire sermonner par Antoinette Fernandez (notre photo) pour leur passé colonial.


Le 12 mai sur France Info, Marion Maréchal a accusé le maire de Saint-Denis d’ignorer le rôle joué par les Africains dans la traite transatlantique, ajoutant : « Bally Bagayoko a plus de chances d’être un descendant d’esclavagistes que moi. » Or, un exemple outre-Manche illustre à merveille l’hypocrisie de ceux qui se servent de l’histoire à des fins électorales. Le 7 mai, Antoinette Fernandez a été élue au conseil de Lea Bridge, dans un arrondissement de Londres. Membre du Parti vert d’Angleterre et du Pays de Galles, elle occupe le poste de « responsable des réparations » pour « Global Greens », une alliance de partis écologistes qui fait campagne pour la « justice raciale et environnementale ». Au cœur de ce programme figure le paiement de réparations pour la traite transatlantique par les anciennes puissances coloniales, à commencer par le Royaume-Uni. En mars 2026, l’ONU a voté en faveur du principe de versement de réparations, dont le montant pourrait s’élever à 18 trillions de dollars selon l’estimation d’un juge.

A lire aussi: Code noir et chèque en blanc

Étonnamment, personne ne semble avoir pensé à mettre Antoinette Fernandez et sa famille à contribution. Car il se trouve que l’activiste appartient à une lignée royale nigériane par sa mère. Elle est donc une descendante des rois Obas qui étaient, selon les historiens, de grands trafiquants ayant perçu des commissions lucratives sur la traite. Un de ses aïeux aurait été propriétaire de 14 000 esclaves. De surcroît, le père de Mme Fernandez était un des hommes les plus riches d’Afrique.

A lire aussi: Restore Britain: le Reconquête! à l’anglaise

Cette hypocrisie mémorielle n’est pas passée inaperçue. La candidate à la mairie de Londres de Reform UK, le parti de Nigel Farage, a commenté : « Pendant que les Britanniques sont écrasés par la crise économique, [Fernandez] exige qu’ils déboursent une fortune en réparations, bien que le Royaume-Uni ait dépensé des milliards pour mettre fin à la traite des esclaves. » Farage lui-même a déclaré qu’un gouvernement Reform pourrait suspendre les visas des ressortissants de pays réclamant de telles réparations. La défense du Parti vert ? Accuser les critiques de racisme…

Si le music-hall m’était conté…

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"Nini Cordy 1949" © Anspach

Bernard Swysen et Christophe Alvès font d’Annie Cordy (1928-2020) une héroïne de bande-dessinée dans Nini Cordy 1949 aux éditions Anspach. Une comédie policière se déroulant à Bruxelles en pleine Guerre froide qui permet de (re)découvrir le caractère, le talent, l’humanité et surtout les premiers pas de la jeune Annie dans le music-hall avant qu’elle ne devienne la grande Cordy…


Comment l’oublier ? Dans le monde du spectacle, son nom vaut sésame. Les plus retors s’adoucissent au son de sa voix, les plus jaloux lui reconnaissent une capacité de travail peu commune, les plus fourbes se taisent car ils savent que l’on ne touche pas impunément à cette immense artiste. Notre totem. Et le grand public, unanime, sait d’instinct, sans grand discours démonstratif, ni hagiographie en librairie, que Nini la chance était à part dans ce milieu. Elle savait tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, feindre le drame et toucher en plein cœur. Au cinéma, nous l’avons vu chez Claude Chabrol, René Clément, Alain Resnais, Pierre Tchernia ou Pascal Thomas. Elle a grandement contribué aux grandes heures de la télévision de papa, des Carpentier à Guy Lux. Nous avions de l’affection et du respect pour elle. Nous ne lui avons pas assez dit, voilà le regret d’une société française des Arts réunis, trop souvent aveuglée par quelques tribuns médiatiques et engluée dans un intellectualisme miteux.

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Annie la populaire dépassait allégrement ces mesquineries par son génie de la comédie et par une fantaisie tourbillonnante. Elle méritait le titre d’artiste complète, d’artiste totale, dont l’onde bienfaitrice courra longtemps après sa disparition. Le grand artiste seul, survit à son œuvre, sa féerie se propage sans publicité ; Annie était ancrée dans nos vies, elle le restera. En 2004, le roi Albert II l’avait élevée au rang de Baronne. Par l’entremise d’Annie, nous apprenions un métier à l’ancienne, le labeur, la sueur, les cours de danse, de chant, le placement sur scène, le rythme, l’invention chaque soir malgré la répétition, les coulisses des cabarets, l’arrivée à Paris, puis son refus de partir en Amérique où on lui offrait pourtant une gloire internationale et toujours le divertissement comme fil rouge d’une carrière. Elle a changé notre vision du divertissement. Elle l’a élevé en un art majeur, accessible à tous. Annie était transfrontalière, chacun de nos deux pays se l’appropriait. « La France est mon pays, la Belgique est ma patrie. On ne renie pas sa patrie », disait-elle.

Authentique humanité

Elle était née Léonie Cooreman à Laeken dans une famille modeste et vivante, son père menuisier fabriquait des articles en bois pour les artistes peintres et sa mère tenait une épicerie de poche. Elle s’est éteinte à Vallauris, dans sa villa des Alpes-Maritimes. Sa filleule veillait à ses côtés depuis la disparition de l’homme de sa vie, Bruno. Pourquoi l’avons-nous tant aimée ? Parce que son humanité n’était pas un leurre, une manière de séduire, un forcing de l’ego ; dans toutes ses activités, dans un téléfilm, un gala ou un duo improvisé, sa sincérité transpirait. Elle nous émouvait et l’on riait beaucoup. Les grands artistes ont cette virtuosité à basculer d’un registre à l’autre, sans se départir de leur nature profonde. C’est un don et une discipline quotidienne. Annie avait cette haute humanité en partage avec son ami Bourvil.

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L’admiration et la tendresse du public lui sont donc acquises durablement. Elle était l’élue de nos soirées. Il y avait un plaisir enfantin de l’entendre et de reprendre ses tubes, puis, en une volte-face, elle nous cueillait dans un rôle plus dramatique. Annie nous surprenait et nous aimions cette dualité-là. Elle avait surtout le sens du music-hall, la scène était son pré-carré. Bernard Swysen (scénario), Christophe Alvès (dessin) et Drac (couleur) ont eu le bon goût de nous raconter la vie d’Annie juste avant qu’elle ne devienne la meneuse de revue du Lido et la reine du microsillon. Ils ont mélangé habilement la véritable histoire de Nini dans son quartier de Bruxelles, sa rencontre, par exemple, à Knokke avec Maurice Chevalier lui prédisant le succès et ses années d’apprentissage au Bœuf sur le Toit à une fiction policière en pleine guerre froide où il est question d’une partition de Chostakovitch. Annie aurait validé à 100 % cette BD joliment virevoltante.

Nini Cordy 1949, bande-dessinée de Bernard Swysen et Christophe Alvès, éditions Anspach, 56 pages.

Nini Cordy 1949

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On a bien ri: merci Corbie!

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Photo : P. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie


Comédienne, la Sauvageonne adore le théâtre. Et moi, j’adore Corbie, ville de 6000 habitants qui se trouve à une quinzaine de kilomètres à l’est d’Amiens. Dès qu’elle a su que le comédien et metteur en scène Guillaume Paulette présentait, à la Buanderie, une restitution des ateliers théâtre qu’il anime dans la cité – déjà – citée (c’est joli, cité citée, ne trouvez-vous pas, lectrices et lecteurs adulés ?), mon ébouriffée blonde, pulpeuse et si craquante, m’a entrepris tout de go : « Et si on y allait, vieux Yak ? Qu’en penses-tu ? Allez, fais-moi plaisir ! » Comme elle m’en procure des tonnes, j’aime aussi lui faire plaisir. Pourtant, Dieu et Marx savent que je suis un sacré casanier. Lorsque je me rends à Viry-Noureuil, à Mareuil-Caubert ou dans le Vaugandy (pays imaginaire qui ressemble fort à la Thiérache que je cite dans mes inoubliables romans Le chemin des fugues et Mise au vert, parus aux éditions du Rocher), je me sens dans la peau d’Henry de Monfreid. J’ai pris sur moi, ai ordonné à Firmin, notre valet, d’harnacher Yvonne, notre fidèle jument, et de préparer notre fiacre, puis ai annoncé la bonne nouvelle à ma petite princesse : « C’est comme si c’était fait, ma chérie ! Remplis tes malles de tes effets affriolants ! Direction Corbie ! » (Au loin, nous entendions le hennissement mélodieux d’Yvonne qui, adolescente, chantait dans une chorale d’équidés.) Sur place, nous filâmes papoter avec Guillaume qui nous raconta sa vie. Né à Camon (4359 habitants), il habite aujourd’hui Amiens. « J’ai commencé le théâtre amateur très tard, à l’âge de 30 ans », explique-t-il. « Avant j’étais analyste en informatique. Mon dernier vrai travail, c’était pour la Direction régionale de l’environnement. Je m’occupais des statistiques et de leur site internet. Puis, le théâtre est devenu une passion. J’ai eu la chance de jouer avec de jeunes professionnels. A 39 ans, comme ça marchait pas mal, je me suis décidé à faire une formation professionnelle à l’école Lecoq, à Paris, de 2006 à 2008. J’étais parti pour un an ; finalement, je suis resté deux ans. Ensuite, j’ai été embauché par des compagnies professionnelles locales et/ou régionales : le Théâtre du Lin, des compagnies de l’Oise, Théâtre de l’Orage, compagnie du Chahut, Michel Fontaine, Le Passe-Muraille, à Abbeville, etc. Je fais aussi du théâtre en anglais, à Courbevoie. Je joue le Français car j’ai un accent que les Français ne perçoivent pas mais les Anglais, eux, le perçoivent tout de suite. Je ne suis pas bilingue mais j’ai un bon niveau en anglais. En picard aussi. (Rires.) » Puis, il fila vers la scène car la restitution des ateliers commençait ; il avait baptisé cette dernière « Le théâtre fait son cinéma ». Vingt scènes de films célèbres, parmi lesquels Le Dîner de cons, César et Rosalie, Buffet froid, Les bronzés font du ski, La Boum, Marius, etc., étaient proposées. « Douze comédiens étaient inscrits à cet atelier », poursuivit Guillaume. « Seuls deux comédiens étaient débutants ; les dix autres avaient sept ans d’expérience avec moi. Certains avaient déjà joué dans des compagnies amateures du secteur d’Amiens. » La Sauvageonne et moi avons bien ri. Yvonne aussi. Merci, Corbie !

Guillaume Paulette et deux comédiennes

Le chemin des fugues

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Mise au vert

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France-Algérie, dialogue de mabouls

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Pierre Vermeren © Hannah Assouline

Pierre Vermeren, familier du Maghreb, démontre dans son nouveau livre qu’une suite de décisions irrationnelles a scellé la relation franco-algérienne. Français orgueilleux courant à coups de fusil après des mirages, Algériens attachés névrotiquement à un colonisateur qu’ils haïssent… Plongée dans les vicissitudes d’une relation toxique.


Avec France-Algérie, de 1962 à nos jours, histoire d’une relation pathologique, Pierre Vermeren nous livre un véritable bijou. À chaque chapitre sa pierre précieuse sous la forme d’une vérité contre-intuitive qui oblige à s’arrêter et à réfléchir. Aussi, s’agit-il d’un des rares livres réellement utiles parus récemment sur la relation franco-algérienne (celui de l’ambassadeur Driencourt entre dans cette catégorie). Il n’a pas pour propos de flatter les ressentiments des uns (certains pieds-noirs) ou la repentance des autres (les élites françaises) mais de cartographier l’histoire des sentiments, des illusions et des préjugés de part et d’autre de la Méditerranée. Quand Vermeren parle d’une relation pathologique, ce n’est pas une clause de style. Vermeren déroule le récit de malentendus en série et de projections psychologiques en chaîne qui ont abouti à une relation complètement anormale et dysfonctionnelle. Une relation de « mabouls » comme dirait notre cher président de la République qui aurait bien besoin de lire ce livre, mais il ne le lira probablement pas car il n’est pas écrit en Anglais américain…

Une ignorance systémique

Tiens, s’il y avait deux enseignements de ce livre à transmettre dans une note de synthèse à notre cher président, quels seraient-ils ? 

Le premier est que la relation franco-algérienne s’est cassée relativement récemment. Jusqu’aux années 1980, le respect et la coopération ont primé, chacun étant pressé de tourner à sa manière la page de la guerre d’Algérie : la France par l’oubli, l’Algérie par un activisme effréné et souvent brillant sur la scène internationale. Le tournant remonte à la décennie noire (1992-2002) lorsque le régime algérien a failli disparaître. Les islamistes l’ont accusé d’être « hizb frança » c’est-à-dire le parti de la France. Ils se proposaient de le liquider afin d’achever la décolonisation de l’Algérie. En réponse, les généraux et leurs relais dans le pouvoir civil ont alors inventé le devoir de mémoire et de repentance et depuis, ils l’opposent névrotiquement à la France. Vilipender la France est une trouvaille récente d’un régime en détresse qui souhaitait s’acheter une virginité.

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Le deuxième enseignement est que les Français en général et leurs élites en particulier ne connaissent rien de l’Algérie. Cette ignorance systémique permet à Monsieur Tebboune aujourd’hui de se jouer des sentiments des dirigeants français. Elle rend possible la repentance. Celui qui connaît les détails de l’histoire sait que toutes les parties ont des choses (graves) à se reprocher.

Une histoire de fous

En vérité et contrairement à ce que son titre suggère, le livre remonte aux origines de la relation franco-algérienne donc à 1830, date de l’invasion française. Etape par étape et jusqu’à la période actuelle, il s’attache à comprendre les réelles motivations des deux parties. Et très souvent, il ne trouve pas de logique derrière les motivations des uns et des autres mais des affects et des paris un peu fous sur l’avenir. Ainsi, Bugeaud, pièce maîtresse de la conquête du pays, déconseille de demeurer en Algérie au motif qu’il s’agit d’une possession coûteuse, d’une terre pauvre et d’un peuple guerrier. Seulement, l’état-major et les officiers supérieurs poussent la France à s’y maintenir car ils courent après les médailles et une carrière stimulante. Bien plus tard, au moment de l’indépendance, la France plie bagages mais ne coupe pas le cordon ombilical, elle le renforce : « La France a plus investi en Algérie sous De Gaulle que durant la colonisation ». À l’Algérie du FLN, la France gaullienne envoie ses coopérants, ses prêts et ses dons. Il lui offre la libre-circulation des hommes et des femmes, consacrée par le célèbre accord migratoire de 1968.

Les Algériens, régime et population, brillent aussi par leur « irrationnalité », enlevant aux Français le monopole de l’incohérence.  L’adoption de la langue française n’a jamais été aussi forte et massive que dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire après l’indépendance qui aurait dû signifier le divorce total avec la France. À l’école, à l’université, au sein de l’administration et même au sein du conseil des ministres, le Français est la langue de travail et de pensée. L’arabisation, qui vient beaucoup plus tard, est notamment motivée par la « haine de soi » de certains Algériens, dégoûtés par leur berbérité. Le régime fait venir en masse des Frères Musulmans d’Egypte, déguisés en enseignants arabisants. Ce faisant, il importe « la peste » salafiste qui retournera la jeunesse algérienne contre lui. Quand on parle de « mabouls » !

Impartial

Pour restituer cette histoire, Vermeren est l’homme de la situation.  Il comprend la psychologie algérienne et maghrébine en général. Il a enseigné au Maroc et en Tunisie, avant d’écrire un livre fondamental sur la formation intellectuelle des élites du Maghreb (La formation des élites marocaines et tunisiennes, La Découverte, 2002).  Il n’est pas un historien du Quartier Latin qui imagine l’Arabe ou le Kabyle depuis son bureau ni un fils ou petit-fils de pied-noir qui considère (à juste titre) qu’il est une victime du FLN. S’il se place au-dessus de la mêlée, sa pensée vient aussi des entrailles, d’où l’importance de son approche.

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Enseignant au Lycée Descartes à Rabat dans les années 1990, Vermeren a été mon professeur. Je me souviens d’avoir été invité chez lui un été pour son pot de départ. Nous étions une trentaine d’élèves de sa classe d’histoire-géo en prépa HEC. Traversé par un enthousiasme soudain sous l’effet de la bière Corona, j’ai pris la parole pour faire un discours bref mais décisif : « Ce soir, au nom du peuple marocain, je vous pardonne la colonisation ! ». Je me souviens d’avoir rendu le micro immédiatement devant une audience médusée. J’avais 19 ans et toute la vie devant moi. C’est exactement le contraire de la France et de l’Algérie contemporaines. Ces vieilles nations se savent fatiguées et traversées par le doute, elles n’ont plus confiance en elles, alors elles se permettent la repentance (pour l’une) et l’amertume (pour l’autre). Et si le retour de l’espoir était le seul antidote à cette relation pathologique ?

Pierre Vermeren, France-Algérie. De 1962 à nos jours, Éditions Tallandier, 2026, 304 pages.

Formation des élites marocaines

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Le procès de Nadav Lapid

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Nadav Lapid à l'UGC Les Halles à Paris, le 12 septembre 2025 © Thierry le Fouille/SIPA

L’histoire est délicieuse. Elle est même tellement parfaite qu’on dirait une fable écrite pour démontrer ce que beaucoup refusent encore de voir.

Le cinéaste israélien Nadav Lapid, enfant chéri d’une certaine gauche culturelle européenne, invité vedette d’un festival de cinéma à Marseille, a finalement dû renoncer à sa participation après que plusieurs réalisateurs ont refusé de partager l’affiche avec lui. Pourquoi ? Parce qu’il est israélien, figurez-vous. Le reste n’est qu’habillage rhétorique.

Pas un sioniste fanatique !

Or Nadav Lapid n’est pas exactement un colon fanatique chantant les louanges de l’horrible Ben Gvir entre deux projections. Il n’est pas davantage un fidèle de Bibi Netanyahou, ni un propagandiste du gouvernement israélien. Bien au contraire. Depuis des années, il s’est imposé comme l’une des voix les plus farouchement critiques de son pays. Ses films, ses interviews, ses prises de position publiques témoignent d’une sévérité à l’égard d’Israël que nombre de militants occidentaux pourraient lui envier. Il lui est même arrivé, de reprendre à son compte certaines des accusations les plus radicales portées contre son pays.

À l’heure où l’accusation de génocide est devenue le mot magique censé clore toute discussion sur Gaza, un mot que l’historien israélien Omer Bartov revendique haut et fort, Lapid n’a jamais cherché à se tenir à distance. En théorie, il devrait donc être un héros. Mieux, une mascotte progressiste, la preuve vivante que la critique d’Israël est non seulement possible mais nécessaire. Or le voilà, en France, rejeté par son propre camp ! Et c’est là que l’affaire devient vraiment passionnante.

Depuis des années, on martèle avec une insistance presque liturgique cette pieuse distinction : l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme. L’un relèverait du débat politique ; l’autre de la haine raciale. Circulez, il n’y a rien à voir. Le problème est que la réalité se montre parfois bien moins disciplinée que les slogans. Car si ce qui est reproché à Israël concerne la politique de son gouvernement, son côté belliciste ou sa conduite de la guerre, pourquoi ostraciser un homme qui passe son temps à dénoncer précisément ces mêmes choses ? Pourquoi exclure un allié objectif ? Pourquoi condamner un témoin à charge, et transformer en paria quelqu’un qui accomplit déjà tout ce que l’on exige de lui ?

La réponse est inconfortable. Parce qu’à un certain stade, le problème n’est plus ce qu’il pense, mais ce qu’il est. Voilà, mesdames et messieurs, ce que révèle l’affaire Lapid.

Politique et identité

Dans certains milieux, l’Israélien est présumé coupable. Il lui appartient de démontrer son innocence. Il doit confesser, dénoncer, expier. Il doit produire en permanence les preuves de sa respectabilité morale. Il doit montrer qu’il est différent des autres Israéliens, qu’il est du bon côté, qu’il a compris. Mais l’absolution n’arrive jamais. Pourquoi ? Parce que le procès n’est pas réellement politique, il est identitaire.

L’histoire européenne connaît parfaitement ce mécanisme. Le « bon juif » est une figure ancienne. On l’acceptait à condition qu’il se convertisse, puis à condition qu’il s’assimile, puis à condition qu’il renonce à certaines fidélités jugées suspectes. Aujourd’hui, on l’accepte à condition qu’il rompe avec Israël. Mais c’est un marché de dupes. Cette acceptation demeure toujours provisoire ; le certificat de conformité morale expire avant même d’avoir été délivré.

Shakespeare l’avait compris bien avant nous. Dans Le Marchand de Venise, Shylock perd tout. Son procès ne s’achève pas par une simple défaite judiciaire mais par une humiliation existentielle. On le dépouille de sa fortune, on lui impose la conversion, on lui retire jusqu’au droit d’être lui-même. Pourtant, personne ne l’accueille ensuite parmi les siens, car le problème n’était pas ce qu’il avait fait, mais ce qu’il était. Un problème d’ontologie, nous disent les philosophes.  

Quatre siècles plus tard, le décor a changé, les costumes aussi, mais certaines logiques demeurent étonnamment familières. On ne demande plus au Juif d’abjurer sa religion, d’abjurer son peuple, de quitter la synagogue, de quitter symboliquement Israël. On ne lui demande plus de changer de foi, on lui demande de changer de camp. Nadav Lapid a accepté une grande partie de ce deal. Il a dénoncé son gouvernement, accusé son propre pays, et repris des mots que ses adversaires eux-mêmes n’osaient parfois employer qu’avec prudence. De fait, cela ne suffit pas. Parce que, comme tant d’autres avant lui, il découvre qu’il existe des tribunaux dont le verdict précède le procès.

Si le problème était Netanyahou, Lapid serait un allié. Si le problème était Gaza, il serait un témoin à charge. Si le problème était le sionisme, il serait une pièce à conviction. Or il est rejeté malgré tout. Cette contradiction devrait inquiéter tous ceux qui croient sottement que la question porte exclusivement sur la politique israélienne. A commencer par Lapid lui-même qui continue de se bercer de ses illusions, comme le montrent ses interviews. Car lorsqu’un Israélien qui accuse Israël plus durement que beaucoup de ses ennemis demeure malgré cela frappé d’ostracisme, il faut envisager sérieusement l’hypothèse que l’objet réel de la réprobation se situe ailleurs.

L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme, certes, mais il arrive qu’il lui serve de passerelle, qu’il lui fournisse son vocabulaire, qu’il lui offre sa respectabilité. Et il arrive aussi qu’il produise exactement le même résultat, l’impossibilité de voir un individu derrière son appartenance.

Les militants qui ont obtenu l’éviction de Lapid croient combattre un État. Ils ont surtout révélé quelque chose sur eux-mêmes. La difficulté croissante, dans une partie de l’Occident, à regarder un Israélien autrement que comme un Israélien et, parfois, derrière autrement que comme un juif. C’est ainsi que commencent les aveuglements collectifs. Ils ne naissent jamais de la haine déclarée ; ils naissent du moment où l’on cesse de juger les hommes pour ce qu’ils pensent afin de les juger pour ce qu’ils sont.

L’affaire Lapid n’est donc pas seulement l’histoire d’un réalisateur boycotté, c’est – qu’on le veuille ou non – l’histoire d’un homme qui a cru qu’en dénonçant les siens plus fort que les autres il finirait par être accepté, avant de découvrir que certains tribunaux idéologiques n’accordent jamais l’acquittement. Parce que leur véritable sujet n’a peut-être jamais été Israël. Et peut-être même jamais la politique.

La boîte du bouquiniste

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Pierre Gripari. D.R.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Il y a peu d’écrivains bavards. Et peu d’écrivains savent faire parler leurs confrères. Aussi, quand deux de ces espèces rares se rencontrent, cela fait des étincelles. En 1984, Alain Paucard décide de mettre son vieux copain Pierre Gripari à table. À tous les sens du terme. Les deux essayistes, romanciers et nouvellistes ont l’habitude de se retrouver régulièrement autour d’un menu entrée-plat-dessert concocté par Paucard et d’une bonne bouteille de vin. Mais parce que Paucard est généreux, il enregistre leurs conversations durant trois repas afin de les partager avec leurs lecteurs. L’opus qui leur est servi l’année suivante ne manque pas de ragoût.

Scandaleusement libre

Gripari connaît alors le succès, surtout grâce à ses livres pour enfants – parmi des dizaines d’autres, Les Contes de la rue Broca sont devenus un classique – et cela l’agace. Il veut être reconnu pour son œuvre romanesque et théâtrale, pour sa culture littéraire et pour son style… Mais il est de droite et ne s’en cache pas. De même qu’il ne fait pas mystère de son homosexualité brandie avec un dandysme bravache (avec fierté, dirions-nous aujourd’hui) des zincs de banlieue aux salons parisiens. En cela, Pierre Gripari a plus de cinquante ans d’avance sur son époque ; cette même époque qui lui permet d’être un « auteur jeunesse » populaire sans renier ses sympathies fascisantes, son antijudaïsme, son antichristianisme, son anti-anticolonialisme, son anti beaucoup de choses en somme qu’il justifie par une citation de Chesterton : « Nous choisissons nos amis, mais Dieu choisit notre voisin. » Cependant, nulle haine n’affleure dans son œuvre ni ses propos. Ce sont les pensées d’un homme « seul, vraiment seul », et scandaleusement libre. Avant une gloire fugace – il meurt en 1990 –, sa vie est marquée par la dèche et les échecs, mais il n’a jamais dévié du cap fixé par sa boussole d’écrivain. Il ne croit qu’en la valeur du travail auquel il se consacre exclusivement – viennent ensuite, s’il en a le temps, l’amitié et parfois l’amour.

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Alain Paucard connaît son camarade, il sait pointer ses contradictions – elles sont nombreuses –, le relancer, le recadrer, le piquer avec complicité et s’effacer dans un exercice d’admiration doublé d’un exercice de compréhension : pourquoi et comment devient-on Pierre Gripari ? La réponse n’est pas simple, mais les explications sont savoureuses, telle leur joute, goguenarde et furieusement érudite, sur ses auteurs favoris de l’Antiquité à la BD.

Ces entretiens se lisent comme un dialogue de cinéma, on entend la voix des acteurs, on imagine le gros magnéto à cassette posé sur la table du dîner entre les verres et le cendrier… manquent les didascalies qu’on aurait pu confier à Claude Sautet.

Gripari a alors près de 60 ans, et ce monsieur seul au monde sait mieux que personne comment marche ce monde. La preuve : « On a raison de faire lire l’Histoire aux gosses : il faut apprendre à désespérer de bonne heure. »

Gripari mode d’emploi, Alain Paucard, L’Âge d’Homme, 1985.

Gripari, mode d'emploi

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Une caricature

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© Studio Canal

Cette critique de la malbouffe sortait il y a tout juste cinquante ans…


Ce pourrait n’être qu’une aimable pochade culinaire. D’autant plus que la réalisation est inexistante ou presque et la photographie carrément moche. Mais voilà, L’Aile ou la Cuisse de Claude Zidi a été tourné il y a tout juste cinquante ans et n’a rien perdu de son mordant contre la malbouffe.

Le personnage « vertueux » qu’incarne le toujours génial Louis de Funès, fondateur du Guide Duchemin (suivez mon regard), s’oppose à celui joué à la perfection par le formidable Julien Guiomar, salaud partisan de la nourriture industrielle à outrance. On oublie le jeu inexistant de Coluche, des fautes de… goût (un bordeaux rouge est vanté avec le vocabulaire réservé aux blancs liquoreux, par exemple). Mais les scènes d’inspection de restaurants ou d’usines sont hilarantes et le discours général du film aussi réjouissant qu’en avance sur son temps.

Et sur grand écran, tout cela prend plus d’importance encore : c’est le lieu naturel pour une telle dégustation.

Les gémonies culturelles

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Annie Ernaux à Saint-Denis (93), le 7 juin 2026 © Cesar VILETTE/SIPA

(Ô race, ô désespoir…)


Deux quinquennats durant, vibrionnant, impuissant, dans le néant, Jupiter a singé le pouvoir, seumard comme Icare. Plouf. Blague to blague, dix ans de perdus. Le compte à rebours de la présidentielle 2027 a commencé : 300 jours, une nouvelle bataille de Verdun. Des cordelles de Barons noirs, mouches du coach, Rastignac de bac à sable, reluquent les fromages, interrogent Claude, fourbissent des slogans. Tous les naufrageurs sont sur le pont, prêts à rempiler.

Dimanche dernier, à Saint-Denis, dans les oukases, les effluves de brochettes et cannabis, ateliers « Métissage et Macramé », Jean-Luc Mélenchon a planté le décor de sa dernière farce : la « Nouvelle France ». La victoire, dans un an, passe par la bataille des médias, des idées, l’hégémonie culturelle. Annie Ernaux, intellectuelle organique, « Comtesse de c’est dur » et des « Malheurs de sophismes » arbore un keffieh palestinien. Barbusse adorait Staline, la Pasionaria normande cire les bottes du trotskyste thaumaturge. Gramsci professait un mantra emprunté à Romain Rolland : avoir le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. Il y a bien longtemps que l’intelligence, la volonté, la culture et la pensée ont disparu, à gauche.

L’amer de toutes les batailles

Les lendemains ne chantent plus, la révolution c’est fatiguant. Le wokisme achève la social-démocratie dans le compost citoyen, l’autoflagellation, les lamentos victimaires, l’immigrationisme, le matraquage fiscal, l’impôt sur les os. Les crises de nerf, les guerres de races, de sexes, de tous contre tous, la Plenelisation des esprits, finiront par accoucher de la tyrannie. Après les Corons, le Coran. Après le « Grand soir », le « Grand remplacement » et la captation de l’électorat musulman. LFI assume une stratégie de tension permanente, de guerre civile, la libanisation du pays. Le peuple qui a compris la tartufferie, déserte la gauche et les banlieues.

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En 2027 nous n’échapperons pas à un festival de Requiem, « Messe en si d’aventure » (label Deutsche Grammophon), barrages contre le vent mauvais et nauséabond, avec effet garanti de peur sur les passants. L’Affiche noire angoisse les bobos de la rue des Martyrs. Adieu la peine et le plaisir, adieu les roses. Pasolini était lucide sur l’imposture antifasciste. « Le nouveau pouvoir se servira de vos paroles libertaires pour créer un nouveau pouvoir homologué, pour créer une nouvelle inquisition, pour créer un nouveau conformisme. Et ses clercs seront des clercs de gauche ».

Son programme est indigent mais le camp du bien ne manque, ni de soutiens, ni de relais. Les milliardaires, c’est comme le cholestérol. Il y a les mauvais, les têtes de lard, catholiques, patriotes, Pierre-Édouard Stérin, Vincent Bolloré, qui soutiennent les banquets du Canon français. Et puis, il y a les bons. Xavier Niel, Daniel Křetínský, Matthieu Pigasse, restructurent la dette du Vénézuéla, rachètent au rabais des entreprises en déconfiture, soignent leur image, financent des danseuses, Libération, Le Monde, Les Inrocks, une cour de nains bavards, contre-pitres du monde d’après. Sur France Inter, Radio Nova, des franciscains d’opérette, Augustes insoumis sous perfusion, éructent contre les clowns blancs du pouvoir. Leurs aides de géants les empêchent de voler.

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Dans l’audiovisuel public, le pluralisme politique c’est sacré : 50 % pour la gauche, 50 % contre l’extrême droite, une pieuvre tentaculaire aux mille visages : Gérald Darmanin, Éric Ciotti, Bruneau Retailleau, Philippe de Villiers, François-Xavier Bellamy, Charles Alloncle, Sarah Knafo… Ils sont partout. L’ARCOM vient d’épingler Radio France qui relaie dans ses programmes nocturnes le temps de parole accordé au Rassemblement national.

Sur 93,5 FM on cherche en vain la France, la culture et « l’esprit d’ouverture ». Après l’écroulement des humanités, l’activisme tient lieu de pensée. L’actualité, l’histoire, la littérature, la philosophie sont systématiquement politisées, décryptées dans les bourdieuseries, l’intersectionnalité et le manichéisme. Des sociologues bas de plafond, doctorantes à l’Hamas soufflent sur les braises de la colonisation et de l’esclavage, les bûchers de sorcières au XVI e siècle, la charge mentale de la femme de l’Homme de Tautavel, la précarité menstruelle de Lady Macbeth, l’invisibilisation des Kwassa-kwassa. Depuis quarante ans, Répliques, le petit village gaulois de l’irréductible Alain Finkielkraut,fait de la résistance.

Sur la Brecht

A Stockholm, Cannes, Hollywood, dans le maquis des Espaces de création, au sommet des Marches, dans la Cour d’honneur, les lettres ouvertes, au Collège de France, sur les horizons indépassables, sur les formes scintillantes, sur les lèvres attentives, sur chaque main qui se tend, les artistes engagés, intellectuels éclairés, le camp du progrès, écrivent la liberté.

Ils combattent Landru, Hannibal Lecter, Éric Zemmour – nostalgique de la France mère des arts, des armes et des lois -, l’injuste puissance qui laisse le crime en paix et poursuit l’innocence. Ils séparent le bon grain progressiste de l’ivraie populiste. Ils éclairent, alertent, aèrent, dénoncent, le rance et les crispations. Ils luttent pour la retraite à cinquante ans, la grenouille glissante du Togo, Frida Kahlo, Andromaque et Hermione. Ils interrogent la page blanche, auscultent les corps dominés, les transfuges de classe, explorent « l’autofriction », déconstruisent les habitus, montent des ateliers d’écriture nomade dans des yourtes zéro carbone, place Colette. Ils lèchent toutes les blessures du monde, cherchent des mécènes, courent après les sponsors.

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Au creux des lits, dans les suites du Majestic (1700 euros la nuit, debout ou couchée), les rebelles du Festival de Cannes, les apparatchiks de FranceTélévision, Delphine Ernotte, Sibyle Veil font des rêves. Sifflez compagnons, dans la nuit la liberté vous écoute.

Il y avait un pays, une culture, des écrivains ; il n’y a plus rien.

         « -J’avais pensé pour toi à une carrière dans les Lettres, mais évidemment, même ça demande un certain travail.

-Les Lettres ? demanda Milou méfiant.

-Écrivain. Tu écrirais des livres. Je suis sûr que tu réussirais très bien. Tu es photogénique et fils de croquemort, il n’en faut guère plus. Le reste viendrait tout seul. Naturellement, tu ferais dans la misère du peuple, l’injustice sociale, la poésie des masses, la noblesse de leurs instincts. Je t’aiderais un peu pour les commencements. J’ai pensé que tu pourrais débuter par des souvenirs d’enfance. Tu écrirais simplement, comme tu as appris. Je vois très bien des petites phrases courtes, dans le genre de celles-ci : Mon père était croque-mort. Ma mère faisait des ménages. Nous étions sept frères et sœurs. Le soir, à table, le père racontait sa journée. Tantôt, disait-il, j’ai enterré un sacré lapin. Ce cochon-là faisait au moins cent quatre-vingts livres. On riait. Il était content. Je l’admirais. Il était le maître de la vie et de la mort » (Marcel Aymé).