Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La Sauvageonne et moi étions aux anges, il y a peu, au bar de la Comédie de Picardie, à Amiens, à l’occasion de la lecture donnée par l’écrivain Sylvie Payet ; elle était accompagnée par le remarquable pianiste Maxime Aliamus. Aux anges, oui, car, peut-être qu’au fond, nous sommes, tous deux, terriblement romantiques. Les textes de Sylvie, en tout cas, eux l’étaient, romantiques. Des textes et de courtes nouvelles dans lesquels on retrouvait, parfois, des accents de Nerval ou de Verlaine. Décidément, Nicolas Auvray, le subtil et généreux directeur du lieu, est bien inspiré d’ouvrir le bar de son théâtre là à des concerts, là à des lectures. On y découvre souvent de véritables perles. Ce fut le cas ce soir-là. Les textes, doux et subtils de Sylvie, étaient sertis des mélodies improvisées de Maxime.
« Les textes et poèmes que j’ai lus ce soir sont des inédits », expliqua l’écrivain à l’issue de la lecture. « Ils seront réunis dans un recueil de nouvelles qui sera publié en janvier à L’Harmattan, éditeur dont je suis très satisfaite. Maxime et moi, nous nous sommes rencontrés à La Briqueterie il y a huit mois environ. » Maxime confirme : « C’était en janvier ; j’avais une carte blanche avec Séverine Houpin pour un spectacle qui mêlait théâtre d’objets, théâtre d’ombres et marionnettes. Je faisais la partie musicale. C’était très expérimental ; Sylvie était présente. À la fin du spectacle, elle est venue me voir. C’était la première fois qu’on discutait ; on a décidé de travailler ensemble. » Maxime Aliamus, Amiénois et autodidacte, a commencé à apprendre le piano sur l’instrument d’étude de sa mère. Il avait 12 ans. Soudain, une note résonne mieux que les autres. C’est le déclic : « Je me suis dit que ça allait me sauver la vie », se souvient-il. « Sylvie et moi, on ne parle que d’amour. Ce n’est pas un gros mot. » Un sentiment que confirme Sylvie Payet : « C’est la rencontre de deux sensibilités. Nous nous sommes compris tout de suite, Maxime et moi. Nous n’avons pas eu besoin de répéter beaucoup. Ça se fait simplement ; on s’écoute. Ça se passe à travers les textes et la musique. Chacun laisse la place à l’autre ; c’est vraiment une communion. Et nous n’avons pas honte de dire que nous sommes romantiques. »
Dans les improvisations de Maxime Aliamus, on découvre, de-ci, de-là, des clins d’oeil à la musique classique et romantique. Il n’y a pas que ça : « Le premier morceau que j’ai commencé à jouer, c’est la ‘’Première Gymnopédie’’ », d’Erik Satie », confie-t-il. « La mélodie est présente dans toutes les improvisations que j’ai données au piano. » Rien d’étonnant en cela, cette mélodie écrite par le célèbre compositeur buveur d’absinthe est si… romantique.
Fusillade de Trappes – La Verrière. L’horreur, certes. Mais totalement imprévisible ?
La presse quotidienne donne ce matin toutes les informations sur la fusillade. DR.
Un homme qui se prénommerait Kevin, âgé de 39 ans, a ouvert le feu ce vendredi matin à « l’arme de guerre » en trois endroits différents de ces localités. Bilan terrible tel que nous le connaissons à l’heure actuelle : un mort, quatre blessés dont une petite fille. Ils auraient été la cible du tireur à cause de leur identification possible avec des individus immigrés ou issus de l’immigration.
Ces personnes, innocentes, ne demandaient rien à personne, si ce n’est de vivre encore. Et la folie humaine, la violence barbare est soudain venue les faucher. Tout naturellement – j’allais dire tout humainement – on est horrifié devant de tels actes, de tels crimes, cela va de soi. Et nos pensées vont évidemment en tout premier aux victimes, à leurs proches. Nous comprenons leur incompréhension devant ce qu’un tel drame a d’absurde, d’inexpiable, d’inacceptable.
Mais doit-on être réellement surpris que cet accès de barbarie se soit produit ? La France, nos sociétés occidentales, connaissent aujourd’hui un tel développement de violence, de cette violence dont le spectacle s’étale devant nous pratiquement matin, midi et soir, de pillages en saccages en agressions de toutes sortes, qu’on ne peut guère s’étonner qu’elle n’ait fini par s’exprimer aussi de cette manière-là.
Le président de la République, pas vraiment mieux inspiré qu’il ne l’est habituellement, y est allé de sa rhétorique de bon élève bien lisse, bien dressé. « Ce qui s’est passé aujourd’hui est un tournant, a-t-il proféré. C’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne. »
Chiche mémoire, facile déni ! Honteux accommodement avec notre histoire récente ! Est-ce que les tueries d’un Merah s’en prenant de sang-froid à des petites filles dans leur cour d’école, juste parce qu’elles étaient juives, sont à passer par profits et pertes ? Est-ce que la décapitation de Samuel Paty relève du banal fait divers ? Est-ce que le carnage aveugle du Bataclan ne ressortit pas à « un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants » ? Nous pourrions prolonger la litanie de nos victimes de la barbarie terroriste. On se contentera de noter que lorsque nous avions à les déplorer, au sommet de l’État, on ne suggérait pas alors un quelconque « tournant » civilisationnel. Pourtant, dès la première de ces malheureuses victimes, ce « tournant », ce basculement dans de l’horreur quasi-systémique était bel et bien là.
Alors pourquoi, aujourd’hui, tant de douleur et de révolte affichée ? Parce que, cette fois – ce qui est en fait une grande première ! – ce qu’on peut vouer aux gémonies, clouer au pilori s’inscrit pleinement dans la délétère culture de notre culpabilité de blancs, de coloniaux. Dans la volupté navrante de notre sacro-saint mea culpa. Alors, nos élites peuvent déverser des tombereaux d’anathèmes, d’excommunications, de condamnations sans craindre de choc en retour.
La lâcheté en paroles et en actes. Toujours cette lâcheté, qui, au fond, à regarder de près, bien loin de contribuer à juguler la violence ne fait in fine que la nourrir.
Soit cette vidéo a été fabriquée par l’IA, soit Macron affirme, au sujet de l’attentat ignoble de Trappes, que « c’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur… https://t.co/lYxiEH5sUk
On n’en peut plus. De ce que la France vit et subit. Des angoisses suscitées par la journée du 24 octobre, après le désastre de celle du 17. On n’en peut plus des forces de l’ordre agressées, limitées dans leur riposte, face à des voyous sans frein dans leurs violences et leurs pillages. Avec cette terrifiante possibilité que des commerçants en viennent à défendre eux-mêmes leur personne et leurs biens, face à une police ne se donnant pas le droit de tirer, même dans les jambes, comme le suggérait le général de Gaulle à une certaine époque. Des citoyens contraints de se barricader ou de s’armer : telle est l’alternative qui risque de leur être laissée. On n’en peut plus de cette distinction de plus en plus floue entre de faux lycéens ou étudiants ne cherchant qu’à en découdre et des black blocs venus de partout. On n’en peut plus de ces associations lycéennes de gauche et d’extrême gauche qui prétendent imposer l’exclusion de l’UNI et adoptent une posture de rejet de toute concertation pour dépasser, dans la surenchère, les syndicats classiques. Mais reçues par le président qui veut reprendre la main ! On n’en peut plus de ce pouvoir qui nous parle d’État de droit quand on attend tout simplement un État qui exerce son autorité. On n’en peut plus de ce Jean-Luc Mélenchon qui attise le feu puis, hypocrite, joue les modérateurs. On n’en peut plus de cette droite qui, à quelques mois des échéances présidentielles, n’est pas fichue d’organiser une primaire ou d’aller vers l’union de ces deux remarquables incarnations que sont Bruno Retailleau et David Lisnard, laissant les deux candidats macronistes tenter désespérément de faire oublier qu’ils ont servi le président et, dans le cas d’Édouard Philippe, qu’il a contribué à sa débâcle.
On n’en peut plus de cette gauche et de cette extrême gauche qui réclament le respect du droit de manifester, mais s’empressent d’aller à Orléans pour dénoncer, paraît-il, « le fascisme, le racisme et l’antisémitisme » du Rassemblement national, à l’occasion de son congrès et du lancement de sa campagne présidentielle. La bêtise absolue de cette agitation militante, menée notamment par des responsables politiques, aura une double conséquence : révéler l’hostilité de ces forces socialistes, écologistes et extrémistes au fonctionnement normal de la démocratie et, par leur incohérence même, contribuer à renforcer le RN, dont les intentions de vote avoisinent déjà les 40 %. Il ne faut pas oublier, dans cette volonté d’empêcher par avance le déroulement serein du jeu républicain, la présence permanente de Sophie Binet, auprès de laquelle ses prédécesseurs à la CGT apparaissent comme des syndicalistes pragmatiques – et pas seulement politisés. On n’en peut plus de cette démocratie qui proteste avant d’écouter, qui veut la justice pour ses amis et l’opprobre pour ses adversaires, qui prêche la violence mais s’étonne qu’elle fasse mal, qui affirme que la police « tue » et ne la défend jamais. On n’en peut plus de voir la France moquée comme si elle n’était plus rien, perdre tout crédit et renoncer à ce qu’elle aurait pu conserver de raison et d’influence dans une géopolitique dominée, de concert, par un erratique et un cynique. On n’en peut plus d’attendre impatiemment 2027 tout en redoutant son issue, avec la perspective d’un second tour qui opposerait les ambitions révolutionnaires de LFI et de ses alliés aux bouleversements sociaux, économiques et culturels que pourrait entraîner l’arrivée au pouvoir du RN. On n’en peut plus, tout simplement, d’être Français en se souvenant de ce qu’on a été.
La nation israélienne est d’abord l’enfant de son armée. Cette épopée unique dans l’histoire, racontée par Gil Mihaely dans La Culture du combat en Israël, nourrit le caractère et l’imaginaire de la société encore aujourd’hui. Elle permet aussi de comprendre les tensions et les fissures qui la travaillent.
Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1939, les autorités britanniques de Palestine font arrêter 43 membres de la Haganah, la force de défense du Yichouv – le foyer juif de Palestine, qui compte environ 500 000 habitants. Depuis les années 1920, ils sont victimes d’agressions, voire de pogroms perpétrés par leurs voisins arabes. Ces violences culminent en 1936 avec la grande révolte arabe qui, au passage, montre déjà le visage du djihad islamique. S’ils la répriment dans le sang, les Anglais, naguère défenseurs enthousiastes du projet sioniste, ont choisi leur camp en interdisant l’immigration juive et la vente de terres arabes aux juifs. Mais avec Rommel qui se rapproche du canal de Suez au sud, et les forces loyales à Pétain qui tiennent la Syrie et le Liban au nord, ils ne dédaignent pas le renfort des combattants juifs.
Le 17 février 1941, les détenus de la Haganah sont libérés et, dans la foulée, entraînés pour mener des actions communes avec le SOE (Special Operations Executive), créé en 1940 pour soutenir les mouvements de résistance. En juin 1941, l’un d’eux participe à l’invasion de la Syrie et du Liban avec les forces alliées. Un tireur ennemi touche la longue-vue qu’il tient à la main, les éclats de verre et de métal le blessent à l’œil gauche. Il s’appelle Moshe Dayan. Alors âgé de 26 ans, il est une figure montante du Palmach, unité d’élite de la Haganah fondée en 1940. Il sera l’un des artisans de la puissance militaire d’Israël et un politicien de premier plan.
Cet épisode et beaucoup d’autres sont relatés dans le passionnant ouvrage de Gil Mihaely, La Culture du combat en Israël. Il rappelle qu’entre 1939 et 1945, 30 000 hommes et femmes du Yichouv ont servi dans les forces alliées : « Cet engagement massif, unique dans le monde juif de l’époque s’inscrivait dans une stratégie mûrement réfléchie par les dirigeants sionistes : il ne s’agissait pas seulement d’un acte de solidarité face au nazisme, mais d’une opportunité de formation militaire, organisationnelle et logistique, en vue de la souveraineté future. »
Si en France, c’est l’État qui a très largement créé la nation, Mihaely montre que la nation israélienne est d’abord l’enfant de son armée. Dans l’épopée sioniste, Tsahal tient une place de choix. Le Juif en armes n’a pas effacé le Juif en pyjama rayé, mais il l’a tout de même un peu vengé. Ce ne sont pas les rabbins et les droits de l’Homme qui ont changé la donne et permis à des Juifs devenus Israéliens d’être maîtres de leur destin, c’est Tsahal – ce qui ne signifie évidemment pas que la réalité soit à la hauteur de la mythologie : les plans humains ont presque autant de mal à devenir des réalités que les plans divins.
« Israël est un caprice de l’Histoire », écrit Koestler, autrement dit, un événement qui n’aurait pas dû se produire. Il en a fallu beaucoup, des événements improbables, des décisions fantasques, des paris hasardeux, des circonstances bizarres, des bricolages empiriques, pour transformer une milice paysanne vouée à l’autodéfense en l’une des armées les plus performantes du monde. Et aussi des échecs sanglants, souvent plus instructifs encore que les victoires. En 1956, durant la campagne de Suez, Ariel Sharon, qui commandait le 890e bataillon de parachutistes, tenta, contre les ordres formels de ses supérieurs, de conquérir une position égyptienne. Bilan : 38 morts et un pataquès diplomatique. Critiqué pour son indulgence, Dayan fit cette réponse cinglante : « Il vaut mieux se battre avec des chevaux de race qu’il faut retenir et brider, plutôt que d’essayer de pousser et de fouetter des bœufs têtus qui refusent d’avancer. »
Peu de gens savent que l’un des premiers inspirateurs et acteurs de cette saga est un évangélique anglais aussi fervent sioniste que chrétien, le capitaine Orde Charles Wingate, créateur des Special Night Squads qui furent un véritable centre de formation pour toute la future élite militaire israélienne. « Il concevait l’affrontement militaire comme un choc entre systèmes de valeurs, formes d’organisation et volontés collectives, écrit Mihaely. Il élabora une doctrine de “contre-gang”, dont le cœur était la mobilité nocturne, la surprise et la connaissance du terrain. L’embuscade devint l’outil principal de l’action offensive. » En 1976, Ariel Sharon lui rendra les honneurs dans un entretien au quotidien Davar : « Wingate a été le premier à comprendre qu’en cette terre on ne peut vaincre en se contentant de se défendre. Il nous a appris à attaquer, à prendre l’initiative, à frapper la nuit sur le terrain de l’ennemi. C’est de lui que vient la véritable révolution de notre pensée militaire. »
Mihaely montre comment l’esprit militaire a synthétisé de nombreux héritages. Ainsi, pour lui, l’égalitarisme, qui explique la proximité entre soldats et officiers, eux-mêmes sortis du rang, vient des shtetls où il « n’était pas seulement une valeur proclamée mais une habitude sociale profondément intériorisée issue de siècles de vie communautaire sans aristocratie ». Il convoque même l’expérience de la révolution bolchevique : « L’Armée rouge a forgé un imaginaire du combat révolutionnaire, où la guerre est une entreprise de volonté et de transformation sociale. Et c’est précisément cette vision intégrée du combat que l’on retrouve dans la pensée d’Yitzhak Sadeh, le fondateur du Palmach. »
Laboratoire de l’esprit public et du sentiment national, acteur économique de premier plan, premier DRH du pays, l’armée est aussi, dès le départ, le théâtre des fractures qui traversent la société. Ben Gourion contre Jabotinsky : deux lectures du sionisme, « l’une universaliste et socialiste, ancrée dans l’expérience collective et la culture moderne ; l’autre religieuse et messianique, orientée vers la rédemption nationale et spirituelle », ont nourri deux visions de la guerre. Pour les uns, elle doit être morale, ce qui exige de ne jamais utiliser les armes contre des civils, tandis que les autres, convaincus que c’est « eux ou nous », assument une violence offensive et dissuasive.
À partir de la défaite travailliste de 1977, les idées libérales ne cessent de perdre du terrain au profit d’une droite de plus en plus messianique dont les enfants investissent les unités d’élite de l’armée. Il faut dire que, face aux partisans de la « Palestine de la mer au Jourdain », les avocats de la paix paraissent pour le moins angéliques. Après le 7-Octobre, les Israéliens ont de nombreuses raisons de penser que c’est « eux ou nous » et que, pour survivre, Israël doit assumer d’être brutal. L’ennui, c’est que même les Juifs ne peuvent pas s’asseoir sur les baïonnettes.
La Culture du combat en Israël, Gil Mihaely, Valeurs Ajoutées Éditions, 2026.
En se jouant des siècles comme de la géographie, Thomas B. Reverdy signe une anthologie pleine de poésie sur l’idée de ville. Un kaléidoscope littéraire qui reflète les multiples vies citadines.
Qu’est-ce qu’une ville, comment y vit-on, qu’y cherche-t-on ? Pour répondre à ces questions, Thomas B. Reverdy convoque la littérature et la richesse des siècles qu’elle charrie. Mais il abandonne la pesanteur d’une anthologie monolithique pour se munir d’un kaléidoscope afin d’explorer le bouillonnement urbain en toute liberté. Une liberté formelle d’abord, le recueil se découpant en six parties pleines de promesses poétiques (tenues) : nouveaux venus en ville ; les personnages d’une ville ; la ville rêvée ; une ville où se perdre ; rencontres ; inventaires. Une liberté de plume ensuite, les écrivains pouvant, devant, plus que quiconque, tout se permettre. Il y est question de Paris, bien sûr, à travers la déception, voire le dégoût que la saleté de la capitale inspire à Rousseau, les panoramas si vivants brossés par Louis-Sébastien Mercier, les fabuleuses descriptions obsessionnelles de Perec, ainsi que les portraits de ces pauvres hères qui nourrissent l’œuvre de Zola et de Hugo. C’est presque toujours par les marges qu’on aborde la ville, relève Reverdy, par ses banlieusards, ses prostituées et ses « misérables ».
Direction New York, cette « ville debout », écrit Céline, alors que « chez nous, elles sont couchées les villes », « celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout ». À Manhattan, Baudrillard peine à ordonner les sentiments contradictoires qui lui viennent face à cette ruche humaine, ces millions de gens seuls qui « ne s’additionnent pas. Au contraire, ils se soustraient les uns aux autres ». En voir certains manger seuls en public, sur un banc, contre un mur, est pour lui plus triste encore que la misère et la mendicité – même les bêtes, souligne-t-il, font honneur de se partager ou de se disputer la nourriture.
Borges l’avoue : « Les rues de Buenos Aires sont déjà passées dans ma chair. » Et les rêves tranquilles de Cortázar se lovent dans une maison perdue dans un jardin, non loin de la capitale argentine. Se jouant du temps comme de toute contrainte géographique, les pages réunies par Reverdy nous mènent aussi chez Howard Phillips Lovecraft, le « reclus de Providence » (Rhode Island), qui a fait de sa ville natale un personnage de ses romans d’épouvante. Elles nous font monter dans le taxi avec Richard Brautigan à Tokyo, un vendredi soir, quand le quartier de Shibuya se mue en une « gigantesque surboum de Japonais » ; on accompagne Houellebecq dans les rues de Rouen, un dimanche, qui, ne retrouvant pas sa voiture, se met à observer les passants : « je me sens différent d’eux, sans pour autant pouvoir préciser la nature de cette différence » ; on peine à suivre la course fiévreuse de Raskolnikov dans le Saint-Pétersbourg de Dostoïevski ; comme on se faufile difficilement dans la foule et la circulation folle du Berlin d’Alfred Döblin. « La rue assourdissante autour de moi hurlait », lâchait déjà Baudelaire…
« Tous les chemins vont vers la ville », écrit Émile Verhaeren, comme ils mènent à Rome. Les Anciens l’appelaient en latin urbs (« la ville »), comme s’il n’y en avait qu’une ; une évidence.
Écrire la ville. Anthologie littéraire, Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2026. 160 pages
Avec Seconde Ballade, ce sont elles que nous invite à suivre Emilie Gévart. Un récit sublime et bouleversant. Un grand roman.
C’est banal et la phrase qui suit pourrait n’être qu’un truisme : on se sort pas indemne de ce roman. De ce récit plutôt. Car, bien qu’il soit écrit « roman » sur la couverture, on a très vite l’impression qu’il n’y a pas dans ce sublime texte une seule miette de fiction, ou si peu. Tout sonne vrai ; si vrai. Les personnages, les descriptions, les atmosphères, tout sent le vécu à plein nez. On est happé par cette histoire d’amour, de souvenirs, de regrets et de mort. Oui, happé. Le style y est pour beaucoup. L’auteur, Emilie Gévart, comédienne et metteuse en scène, ne s’écoute pas écrire ; elle n’a aucune envie de faire de la littérature. On sent bien qu’elle s’en fiche. Elle raconte avec son cœur, avec ses sens, avec ses tripes, avec ce terrible outil qu’est la mémoire. Parfois, ça s’emballe ; l’écriture devient folle quand les sentiments débordent ; quand la tension devient trop forte. Mais qu’est-ce que c’est beau ! Si beau ; sublime plutôt. Oui, ce roman-récit est sublime.
« Nos égos blessés »
De quoi s’agit ? Émilie et Jérôme se sont aimés vingt ans auparavant. Lui, il enseignait le piano et donnait des concerts ; elle, elle voulait devenir écrivain. Ils habitaient à Lille, voyageaient beaucoup, traînaient sur la falaise d’Etretat, tout au bord, tout au bord du vide. Ils finissent par se séparer. Douleurs infinies. Deux décennies plus tard, Jérôme la recontacte. Leurs existences ne sont plus les mêmes. Emilie vit en couple ; elle a deux enfants. Il vit seul, a plaqué le piano qui le faisait vivre. Et survivre. Elle le sent tendu… Au fil des conversations téléphoniques, tout leur revient dans la tronche. Leur vie d’avant ; celle de leur jeunesse et de leurs amours défuntes car c’est bien l’amitié qui les lie depuis leurs retrouvailles. Au bout du téléphone, elle imagine son visage. Mélancolie et nostalgie s’emparent d’eux comme s’imprègne en eux la mélodie de la Deuxième Balade de Chopin. C’est cette dernière qui conduit le roman-récit d’Emilie Gévart ; c’est elle qui lui donne son rythme et les titres aux chapitres.
« C’est pour toi que j’écris ce livre. Rien que pour toi », lâche-t-elle. « Ce chemin parfois je le perds, à trop vouloir m’écouter chanter. Tu comprends, je ne voudrais pas que tout ça s’éteigne dans les toussotements bourgeois d’un concert de musique classique. Ça pourrait être vachement prétentieux, ce bouquin. » Alors, sans cesse, elle lui écrit ; elle lui parle. Sans fard, sans filtre si ce n’est en trempant sa plume dans le philtre d’amour transformé en philtre d’amitié. De Villers-Bocage, dans la Somme, près d’Amiens, où elle réside, à la clinique dans laquelle il tente de se soigner, elle lui téléphone et/ou lui écrit. « Je ne veux pas te perdre – C’est tout ce que je trouve à te dire – Je ne veux pas te perdre encore. Je ne supporterai pas. Jérôme, je ne le supporterai pas. Je suis là. Je suis là pour toi quoi qu’il arrive. » Elle trouve sa sincérité désarmante ; il ne cherche pas à lui plaire. C’est ça qui la touche. « Tu es comme un enfant. Il faut s’occuper de toi. » Elle se souvient des falaises d’Etretat : « Nos perceptions étaient faussées par cette hypothèse vertigineuse. Sauter. Franchir le cap – au sens propre. Cette attirance vers l’abîme nous rapprochait. Toi comme moi savions que nous ne faisions pas qu’admirer la carte postale. L’aiguille creuse, la mer houleuse, le soleil couchant. C’était beau mais. Il fallait mettre en scène notre solitude dans ce chaos. Rien n’était assez grand pour nos égos blessés. » Et puis, au fil de leurs échanges, elle finit par comprendre que Jérôme va très mal : « De quoi souffrais-tu ? Simple dépression, ou autre chose ? J’avais besoin de diagnostics. Des mots. Mettre des mots. Comme une étiquette à ton trouble pour le mettre à distance. Ecouter oui mais (…) Comprendre à quel moment tu avais basculé. Pourquoi tu me rappelais. »
On reste suspendu à ses mots comme à une corde de douleur. Quel récit ! Rien à jeter. Un très grand livre.
Seconde Ballade, Emilie Gévart ; éd. les passagères ; 371 pages.
L’hiver approche, la ville tremble, nous allons changer d’heure ce week-end. Dans une époque trouble, nous avons soif d’imaginaire. Lisons tous, à haute voix, les Contes de Champagne aux éditions Grasset de l’enlumineur Éric Poindron, le bienfaiteur des âmes perdues…
Il est là, au creux de la nuit, au feu crépitant, assis sur une chaise, ses mots en apesanteur, en lévitation, au-dessus d’une assemblée blottie, attentive, captive au moindre craquement. Les châtaignes pétaradent dans l’âtre de la cheminée, la chaleur monte, les esprits s’enivrent, les enfants ont les yeux qui brillent. De sa voix d’or, il raconte des histoires des temps immémoriaux.
Passeur de mémoire
Des histoires rapportées, rapiécées, ravaudées, au fil des siècles. Des histoires pour trembler et s’unir. Pour le plaisir de vibrer. Pour le plaisir de traverser la campagne avec des bottes de sept lieues, d’enjamber les coteaux ensoleillés et de plonger dans les mares au diable. Simplement, pour le plaisir de se retrouver ensemble. De croire encore à une humanité durable et apaisée. C’est comme ça que je vois le griot Poindron, mon cousin de province, porteur d’histoires et passeur de mémoire, Icaunais singulier, enfin exfiltré des villes absurdes, à la fois populaire d’essence et littéraire de portée. L’écrivain Éric Poindron fait le pont entre Villon et Hardellet, tout en enfilant une veste de velours épaisse et charnelle que n’aurait pas reniée l’illustre Vincenot. Il nous revient cet automne avec un livre qui ne se résume pas, qui ne se déflore pas, qui ne se décortique pas en fiches signalétiques. D’érudition paysanne, Poindron voit plus haut et plus loin, il embrase les imaginaires.
Ses Contes de Champagne aux éditions Grasset sont autant de bulles d’espérance dans une époque navrante. Affligeante. Moderne par bêtise. Poseuse, car inapte à ressentir la poétique de l’étrange, de l’incongru, du fantastique et de l’évasion. Un peuple qui ne rêve pas à la fantasmagorie de sa propre histoire, est un peuple absent, retiré du monde. Avant d’aborder ce samedi cataclysmique, d’endosser une fois de plus les stigmates d’une France à cran, j’avais besoin, viscéralement besoin d’une lecture de connivence, d’apaisement, d’une lecture qui retisse les liens, rebouche les trous d’un pays à la dérive. Ses Contes de Champagne dans la collection « La France par ses contes » ont la permanence des grimoires et des livres de recette. Ils ont le parfum des œufs meurette, des mouillettes et des bibliothèques de jadis, celles où les enfants uniques venaient panser leurs douleurs. Ses contes recollent nos îlots d’amertume et nous redonnent un semblant de cohésion. Poindron vient colmater les fissures. Nous l’attendions. Ses contes médiévaux sont des lampions, flammèches ou phares d’Épernay, ils ravivent la flamme des inconsolables que nous sommes. Je ne veux surtout pas les froisser, ne surtout pas les réveiller, les résumer maladroitement ; c’est à vous lecteurs de les découvrir, et, à votre tour, de les porter de ville en ville, de lieu-dit en bourg, de propager le sillon des amitiés fécondes, c’est grâce à vous qu’ils prospéreront. Ses contes sont des offrandes avant la Noël, Saint-Nicolas avant l’heure, on y parle de grenouilles, de rose de Chypre, de l’abbaye de Clairvaux, de valet, de fous de Troyes, de feux follets ou de la Mère lièvre. Les éventer, ce serait gâcher votre plaisir. Il faut accepter « les fantaisies du passé » nous avertit-il, nous débarrasser de cet esprit raisonneur, persifleur, atrocement moderne et finalement brumeux. Car, le conte est un maillon essentiel des chaînons villageois et probablement des quartiers bétonnés.
Réchauffant
L’imaginaire n’a pas de frontières. Je me rappelle des monologues berrichons de ma grand-mère, apnées dans les coulisses du temps, délicieusement ruraux et pénétrants. Le conte est partout chez lui, il entre avec la même force de conviction aussi bien dans les tours boulonnées que dans les fermes isolées. Le conte fait communauté. J’aime les premières phrases de l’ami Poindron quand il évoque son grand-père André, « un sacré raconteur d’histoires », il se place sous son auguste magistère et la phrase d’après, nous pénétrons dans la généalogie Poindrienne, au-dessus, il y a a le père d’André, Jules, surnommé « Monsieur joli conte ». Ce « petit » livre se goûte, j’en salive encore, il réchauffera les cœurs arides. Et, ils sont nombreux en ce moment.
Avec l’ami Poindron, nous n’avons qu’un seul point de désaccord quand il affirme (mais je ne le crois pas) que le conte n’est pas de la littérature. Il nous livre ici de la grande littérature, ample, rurale et sauvage, il est assurément un Comte de Champagne.
Contes de Champagne – Éric Poindron – Grasset 232 pages
Au moment où une insurrection est à craindre, où l’Etat semble impuissant, où Jean-Luc Mélenchon attise le feu et l’ultra-gauche a le vent en poupe, le pays se tourne vers la justice pour apporter une réponse. Pour Philippe Bilger, si l’on compare la situation actuelle avec les lendemains des émeutes du passé, il y a eu quelques améliorations. Plus de condamnations ont été prononcées, jusqu’à présent, accompagnées de plus d’incarcérations. Les progrès sont modestes mais appréciables.
En revanche, il reste un problème du côté des tribunaux administratifs qui n’hésitent pas à annuler les interdictions à manifester décidées par les préfets. On voit ici toute la contradiction entre la réalité du terrain et les idéaux abstraits de la justice administrative qui pratique le droit en chambre.
Ce weekend, des hordes de « manifestants » menacent de descendre sur Orléans pour protester contre la tenue du congrès du Rassemblement National. Les LFIstes prétendent souscrire à la démocratie mais s’opposent au processus démocratique quand il s’agit de leurs adversaires. Cette hypocrisie est le résultat de deux phénomènes : un mépris pour l’Etat de droit et une bêtise qui finira par faire le jeu de Marine Le Pen qui ne pourra que monter plus haut dans les sondages. La candidate du RN a sagement adopté la bonne tactique en refusant de souffler sur les braises.
La vraie tragédie de la République à l’heure actuelle, c’est que les autorités accablent les forces de l’ordre d’injonctions à limiter l’usage de la force, tandis qu’en face se trouvent des voyous qui n’ont plus de limites.
Cela fait au moins deux générations que l’excès de séborrhée n’est plus la seule caractéristique de l’adolescence. Il s’y ajoute maintenant une initiation à l’émeute, condition sine qua non de l’inclusion des jeunes dans l’univers multi-divers de leurs aînés.
Tous les prétextes sont bons pour effectuer cette mue, qui transforme de banals lycéens en barbares assoiffés de sang et de cendres.
La cuvée 2026 avait mieux qu’un prétexte pour descendre dans la rue : une vraie raison. La tiers-mondisation de la France se sous-développant dans tous les secteurs, l’Éducation nationale n’arrive plus à remplacer les enseignants absents ou démissionnaires. Ajoutez à cela que certains établissements sont à la limite de l’insalubrité et que, partout, les débouchés diminuent proportionnellement à l’inflation de bacheliers et vous avez une recette de manif cuite à point (et/ou saignante).
Le 17 octobre, un mécontentement légitime a viré à la sauvagerie débridée. Le catalyseur qui a provoqué cette réaction chimique s’appelle « palestinisme ». Il transforme l’idéalisation idéologique de la cause palestinienne en champignon hallucinogène. C’est cela qui, inoculé aux pyromanes déchaînés, les conduit à se voir en héros d’une lutte anticoloniale mondialisée.
À Marseille, certains attaquants de la mairie s’étaient drapés dans le drapeau palestinien.
À Lyon, des drapeaux palestiniens ou algériens fasseyaient parmi les casseurs qui ont incendié l’Office du tourisme.
À Toulouse, les voyous n’ont pas réussi à déboulonner la statue de Jeanne d’Arc, mais ils l’ont décorée d’un drapeau palestinien.
Dans la capitale, le vrai chic parisien s’est habillé de keffieh pour razzier les boutiques de luxe et menacer les forces de l’ordre.
Intifada, j’écris ton nom…
Comme tous les drapeaux, celui des deux entités palestiniennes[2] est un symbole. À des petits bourgeois, comme à des ratés de tout poil en recherche d’héroïsme et de justice, il procure une exaltation quasi-orgasmique. À la France, il dit que les casseurs « connaissent leurs droits » et qu’ils n’envisagent pas de conditionner ceux-ci au moindre devoir, fut-ce celui d’apprendre à conjuguer les verbes du deuxième groupe.
Cet exhibitionnisme est significatif : la « cause palestinienne » ne fait même plus semblant de s’intéresser au peuple palestinien, elle signifie juste la haine de l’Occident, des Blancs, du capitalisme. Et des Juifs, cela va de soi.
En mettant le feu aux monuments, aux mairies, aux camions de pompiers, bref, à tout ce qui symbolise la France, des ignorants hystérisés jouent à l’intifada. Ils se vivent en Palestiniens martyrs, dans le confort d’une République généreuse et dans la certitude d’une conscience immaculée, sûrs de l’impunité à laquelle l’indulgence des juges les a habitués.
L’intifada leur sert de dépucelage, de signal pavlovien, de parti politique, de réussite sociale et de carte d’ancien combattant. Elle est un but, pas un moyen !
Les villes françaises en flammes, un repoussoir aux yeux du monde entier
En témoigne le président américain, trop content de rallier des supporters à son panache roux en leur faisant entendre que les États-Unis sont en danger de francisation.
Un commentateur britannique, Brendan O’Neill, a repéré que les hommes politiques, les médias mainstream et le tout-pipole du monde du spectacle ont fait preuve d’une « complaisance suicidaire face à la frénésie de l’intifada qui a balayé la France au lendemain du pogrom perpétré par le Hamas, le 7 octobre 2023. La foule a peut-être allumé les feux, mais ce sont les élites qui lui ont donné les allumettes. » L’auteur de cette phrase est un des fondateurs de Spiked, le magazine dont il est maintenant le rédacteur en chef politique. Il est, comme son magazine, passé d’un trotskisme marginal à un libertarisme anti-establishment. C’est dire si, quand il parle de convergence rouge-verte extrême-gauche + islamisme, il s’exprime en connaisseur.
Brendan O’Neill, qui n’est pas abonné à Complotapart, ne peut donc juger que les faits. Il voit, dans l’uniforme drapeau/keffieh, la preuve que « cette haine hystérique, disproportionnée, sectaire — et parfois délirante — à l’égard de l’État juif démontre qu’Israël a été érigé en bouc émissaire de l’Occident et de tous les crimes qui lui sont imputés. » Ces crimes putatifs sont indispensables à la bonne conscience des porteurs de keffieh, dont la haine a besoin d’une justification. Quant au bien-être des Palestiniens réels, il les laisse de marbre.
Le palestinisme comme Destop moral
L’analyse de Brendan O’Neill concorde avec celle du Pr Dan Dicker, directeur de la lutte contre la guerre politique au JCSPA[3]. Celui-ci voit « une convergence tactique entre militants d’extrême gauche et réseaux islamistes, qui a transformé le palestinisme en une arme, agissant comme un dissolvant moral qui mine la confiance de l’Occident en lui-même. (…) La présence de drapeaux palestiniens et d’une rhétorique radicale au sein des manifestations s’inscrivent dans une dynamique précise : une offensive « rouge-verte » qui unit radicaux marxistes et islamistes contre l’Occident libéral-démocratique et l’État juif. » Il explique le mécanisme par lequel l’intifada a débarqué sur les rives de la Seine : « En traitant, au fil des gouvernements successifs, les guerres défensives d’Israël comme le problème moral majeur au Proche-Orient, tout en minimisant la charte génocidaire du Hamas et les agissements de l’axe iranien, les autorités françaises ont contribué à normaliser l’idée que la puissance occidentale serait, par nature, illégitime. » Et il voit que « cette même inversion morale, qui justifie les événements du 7 octobre au nom de la « résistance », sert désormais à excuser l’incendie des mairies et le pillage des commerces en France, présentés comme de simples manifestations de « rage »».
Si tu veux la paix, prépare la guerre
En France, où une guerre civile qui ne dit pas son nom fait rage, une élue très rouge de la banlieue nantaise, Hélène Macon, enrage de voir que l’on enseigne le patriotisme aux enfants de CM1. Un texte officiel ordonne en effet une « cérémonie annuelle d’hommage à tous les « Morts pour la France » dans chaque école élémentaire, dès le CM1, ainsi que dans les collèges et les lycées. » L’élue, elle, préfère préparer les gamins à la défaite et à la soumission. Elle veut interdire les cérémonies du souvenir, comme la présence de correspondants défense des communes et de délégués militaires.
On peut être complice des agresseurs « rouge-vert » en les comparant à des résistants et l’on peut optimiser le résultat en préparant leurs futures victimes à les accueillir avec des fleurs, des bougies et des nounours. C’est ce qui arrivera probablement à Saint-Jean-de-Boiseau, où un vote des élus a abrogé la circulaire instaurant la cérémonie du souvenir.
En attendant le résultat de cette éducation à l’ignorance, le Premier ministre israélien a raconté une histoire juive, donc drôle à faire rire jaune : « Emmanuel Macron m’a appelé après le 7 octobre […] et il m’a dit : « Il faut une solution diplomatique ». » Netanyahou lui a répondu : « Emmanuel, si nous ne les éliminons pas ici, vous les aurez à Paris. » Le Premier ministre israélien fait de la voyance, notre président fait le clown.
[1] Paul Nizan, écrivain, philosophe et militant communiste français, in Aden Arabie : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai jamais personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »
[2] Pour ceux qui ignorent où se trouvent la rivière et la mer à libérer, il s’agit de la Judée-Samarie (alias Cisjordanie) et de Gaza.
[3] JCSPA : Jérusalem Center for Security and Public Affairs (Centre d’études de la sécurité et des affaires publiques), un think tank indépendant basé à Jérusalem.
Frank Furedi a été trotskiste, communiste, libertaire anti-étatiste, anti-wokiste et enfin orbaniste. Un expert du grand écart ? Non, un fidèle de la liberté, et un fidèle du peuple, répond-il ! Ce Canado-Hongrois est désormais à Bruxelles pour défendre le populisme: «la démocratie en action». Portrait d’un aventurier-sociologue.
Un nouveau front souverainiste s’ouvre à Bruxelles. Le 23 septembre, le sociologue canado-hongrois Frank Furedi annonçait la création de Freedom and Sovereignty Initiative-Europe1, un think tank au service d’une Europe des nations. De quoi fournir des arguments aux partisans d’une autre Union Européenne, qui défende ses frontières, respecte ses démocraties, s’affranchisse du malthusianisme écolo et cesse enfin de saper la liberté d’expression. Une soirée de lancement est annoncée à Bruxelles le 14 octobre. Mais l’UE est-elle réformable ? Nul ne peut préjuger de l’efficacité d’une telle initiative intellectuelle visant à rectifier la trajectoire du paquebot bureaucratique européen. C’est, quoi qu’il advienne, l’occasion d’aller à la rencontre de Frank Furedi pour l’interroger sur son œuvre prolifique, son parcours – celui d’un ex-trotsko devenu compagnon de route du parangon de l’anticommunisme Viktor Orbán – et bien sûr converser sur son dernier livre : In Defence of Populism[1] (Plaidoyer pour le populisme).
Populiste toi-même !
Populiste : le mot, à connotation péjorative, est généralement utilisé par les ennemis de la chose. Malgré une littérature universitaire pléthorique, il n’y a pas de consensus sur sa définition. Du reste, personne, ni aucun parti ne se revendique du populisme. Le populiste, c’est l’autre ! Dans son livre, Frank Furedi visite le catalogue d’insultes niché dans les publications académiques et les déclarations politiques. C’est sans limites. Le « virus populiste », raciste et xénophobe, infecte l’Occident. C’est une nouvelle pandémie. D’où le cordon sanitaire, vital pour ostraciser les partis concernés. Quant au vulgum pecus séduit par les sirènes populistes, les électeurs de Donald Trump, par exemple ? « Des déplorables » (Hillary Clinton, 2016), « des détritus » (Joe Biden, 2024).
Frank Furedi assimile le populisme à un état d’esprit plutôt qu’une idéologie : « Le populisme est engagé dans une opération de sauvetage culturel. Il s’agit de préserver un mode de vie. Ce mouvement se définit par son aspiration à la solidarité ; il ressortit à un registre pré-politique qui valorise la famille, la communauté, le legs du passé, la nation. Les peuples refusent d’être considérés comme des masses sans instruction, irrationnelles et indignes de confiance. Ils veulent que leur voix soit entendue. En quoi ils montrent une disposition positive pour la vie publique. Le populisme incarne la démocratie en action. Voilà pourquoi j’ai écrit ce livre. Il me paraît crucial de préserver cette impulsion démocratique. »
Or, l’idéologie postnationale de l’UE vient bousculer la conception de la citoyenneté, au fondement de l’exercice démocratique. Dans son Substack intitulé « Roots and Wings » (« Des racines et des ailes »), Furedi qualifiait récemment le drapeau européen d’antipatriotique. Mais où se situe la loyauté de cet universitaire d’origine hongroise ayant vécu au Canada et mené carrière au Royaume-Uni ? « Émotionnellement, je suis hongrois, c’est ma langue préférée. Intellectuellement, je suis plutôt anglais. Je ressens une forte loyauté envers ce pays d’autant que ma femme et mon fils sont anglais, tout comme mes amis. Le seul dilemme survient quand l’Angleterre et la Hongrie s’affrontent au football. Je soutiens toujours la Hongrie. »
Sa famille quitte la Hongrie quand il a neuf ans
Sa famille quitte Budapest en 1956. Frank a 9 ans. « Mon père dirigeait le 5e district des conseils de travailleurs[2]à Budapest. Ma grande sœur faisait venir des vivres de la campagne pour soutenir la révolte étudiante. Une fois le soulèvement maté par les Soviétiques, il était impensable qu’on reste en Hongrie. » Ils trouvent refuge à Montréal. Furedi y passe douze ans, mais conservera peu de liens avec le Canada hormis un passeport qui lui confère la double nationalité. Après une licence à McGill (Montréal), il poursuit ses études à Londres : un master, puis un doctorat à l’École des études orientales et africaines. Sa thèse porte sur la révolte des Mau Mau au Kenya.
Péter Magyar célèbre la victoire de son parti Tisza aux élections législatives, Budapest, 12 avril 2026 (C) Alexander Ryumin/TASS/Sipa
Les années de formation se doublent d’un militantisme très seventies au sein de groupuscules d’extrême gauche antistaliniens. De schismes en recalibrages théoriques, il finit par fonder le Revolutionary Communist Party. Avant de définitivement disparaître en 1996, le RCP évolue vers des positions libertaires anti-étatistes et lance ce qui deviendra Spiked, un média numérique en première ligne du combat culturel contre le wokisme. À contre-courant du malthusianisme écologiste, Spiked plaide pour une société d’abondance et revendique un humanisme radical, d’où sa devise « Humanity is underrated » (« L’humanité est sous-estimée »).
Bad boys and girls
Pendant 30 ans, Furedi enseigne la sociologie à l’université du Kent où il est maintenant professeur émérite. Mais depuis 2022, son camp de base se trouve à Bruxelles. Il y dirigeait le Mathias Cornivus Collegium Brussels (MCC Brussels), un think tank créé dans le cadre des relations houleuses entre Viktor Orbán et l’UE. « Un jour, à Londres, je rencontre Balázs Orbán, conseiller politique de Viktor Orbán, alors Premier Ministre. Vu la virulence des attaques de l’UE, je lui suggère de créer un think tank à Bruxelles. Vous pourriez vous en charger ? » me dit-il. Furedi relève le défi et embauche une poignée de chercheurs dans divers domaines, arts, politique, sciences sociales, une équipe qu’il qualifie de « bad boys and girls ». Objectif : scruter et documenter ce qui se passe dans les institutions européennes, organiser des conférences, inviter des chercheurs, élargir le cercle de réflexion.
Prôner l’Europe des nations en plein quartier européen, près du rond-point Schuman, au cœur du réacteur, n’est pas une promenade de santé. « Comme dans un film hollywoodien, on passe notre temps à esquiver les embûches. Les bourgmestres socialistes de Bruxelles annulaient nos conférences, prétextant des menaces à l’ordre public. Nous avons eu des problèmes constants avec les antifas. Nous avons subi les attaques des ONG qui ont tout fait pour nous exclure du registre de transparence de l’UE[3]. Il faut se battre sans arrêt. Mais c’est une bonne expérience, on développe toutes sortes de tactiques », raconte non sans gourmandise cet homme de 79 ans qui ne déteste pas la bagarre.
Le changement de régime consécutif aux élections hongroises de mai 2026 ne va pas lui simplifier la vie. Le nouveau Premier ministre Péter Magyar a juré d’en finir avec le système Orbán et n’a pas attendu pour agir. Son parti Tisza, majoritaire au Parlement, a modifié la Constitution pour destituer le président de la République proche du Fidesz. Le 6 juillet, la télévision nationale a suspendu ses programmes et diffusé ce message sur un fond d’écran noir : « Les médias de service public ne devraient pas mentir. Nous demandons pardon de vous avoir menti toutes ces années. » Le 22 juillet, c’est le procureur général qui était poussé à la démission. « C’est une chose de placer des gens à soi lors d’une alternance démocratique. C’en est une autre de saccager la constitution, d’humilier ses opposants, commente Furedi. Quand Orbán a apporté des changements à la constitution, c’était au terme de plusieurs mois de consultations. Ce qui se déroule actuellement en Hongrie ressemble à une purge – sans aucune réaction de l’UE, soit dit en passant. »
Le 3 septembre, Furedi démissionnait de son poste de directeur de MCC Brussels. « Le gouvernement hongrois a fait pression sur les deux conglomérats qui nous finançaient. Mon staff n’a pas été payé. Ils nous ont coupé les vivres, façon de se faire bien voir de l’UE. » Ni une, ni deux, Furedi reprend les armes et lance FSI Europe. La quasi-totalité de son équipe continue le boulot bénévolement en attendant de nouveaux mécènes.
Sociologue de bibliothèque
Quelle est la vraie nature de Furedi ? Agitateur politique ou sociologue de bibliothèque ? « Jamais je ne délaisserai l’écriture ; c’est ce que j’aime le plus. Mais m’impliquer sur le terrain nourrit ma réflexion. Le combat entre les blocs populiste et antipopuliste est, plus que jamais, au cœur de la vie politique européenne. » C’est précisément le propos de son dernier ouvrage. Sa bibliographie est en prise directe avec son temps. À preuve quelques-uns des titres de ses 26 livres : La guerre contre le passé : pourquoi l’Occident doit se battre pour son histoire ; Comment la psychologie sape notre humanité ; Réapprendre à tracer des frontières ; La Culture de la peur ; Le Pouvoir de la lecture, de Socrate à Twitter ; Parents paranos.
Quel thème traverse son œuvre ? « Je suis plutôt connu pour mes travaux sur la peur et le risque. Mais un éditeur m’avait fait remarquer que le thème de l’autorité apparaissait dans la plupart de mes écrits. Il m’a suggéré d’y consacrer un livre[4]. Lequel n’a pas eu grand succès. Mais c’est la chose la plus importante que j’ai accomplie. À une époque où la société perçoit l’autorité de manière négative, il fallait explorer cette question. Ce thème imprègne mes écrits sur l’éducation, l’identité, le rapport à l’histoire, la confiance dans les institutions ». L’œuvre de Furedi est traduite dans le monde entier. Pas en France. Avis aux éditeurs !
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[1]In Defence of Populism, Polity Press, mai 2026.
[2] Les conseils de travailleurs coordonnaient les grèves pendant la révolte de 1956.
[3] Qui répertorie les lobbyistes et groupes de pression. Y figurer offre un accès institutionnel indispensable pour s’informer des décisions prises au sein de l’UE.
[4]Authority : A Sociological History, Cambridge University Press, 2013.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La Sauvageonne et moi étions aux anges, il y a peu, au bar de la Comédie de Picardie, à Amiens, à l’occasion de la lecture donnée par l’écrivain Sylvie Payet ; elle était accompagnée par le remarquable pianiste Maxime Aliamus. Aux anges, oui, car, peut-être qu’au fond, nous sommes, tous deux, terriblement romantiques. Les textes de Sylvie, en tout cas, eux l’étaient, romantiques. Des textes et de courtes nouvelles dans lesquels on retrouvait, parfois, des accents de Nerval ou de Verlaine. Décidément, Nicolas Auvray, le subtil et généreux directeur du lieu, est bien inspiré d’ouvrir le bar de son théâtre là à des concerts, là à des lectures. On y découvre souvent de véritables perles. Ce fut le cas ce soir-là. Les textes, doux et subtils de Sylvie, étaient sertis des mélodies improvisées de Maxime.
« Les textes et poèmes que j’ai lus ce soir sont des inédits », expliqua l’écrivain à l’issue de la lecture. « Ils seront réunis dans un recueil de nouvelles qui sera publié en janvier à L’Harmattan, éditeur dont je suis très satisfaite. Maxime et moi, nous nous sommes rencontrés à La Briqueterie il y a huit mois environ. » Maxime confirme : « C’était en janvier ; j’avais une carte blanche avec Séverine Houpin pour un spectacle qui mêlait théâtre d’objets, théâtre d’ombres et marionnettes. Je faisais la partie musicale. C’était très expérimental ; Sylvie était présente. À la fin du spectacle, elle est venue me voir. C’était la première fois qu’on discutait ; on a décidé de travailler ensemble. » Maxime Aliamus, Amiénois et autodidacte, a commencé à apprendre le piano sur l’instrument d’étude de sa mère. Il avait 12 ans. Soudain, une note résonne mieux que les autres. C’est le déclic : « Je me suis dit que ça allait me sauver la vie », se souvient-il. « Sylvie et moi, on ne parle que d’amour. Ce n’est pas un gros mot. » Un sentiment que confirme Sylvie Payet : « C’est la rencontre de deux sensibilités. Nous nous sommes compris tout de suite, Maxime et moi. Nous n’avons pas eu besoin de répéter beaucoup. Ça se fait simplement ; on s’écoute. Ça se passe à travers les textes et la musique. Chacun laisse la place à l’autre ; c’est vraiment une communion. Et nous n’avons pas honte de dire que nous sommes romantiques. »
Dans les improvisations de Maxime Aliamus, on découvre, de-ci, de-là, des clins d’oeil à la musique classique et romantique. Il n’y a pas que ça : « Le premier morceau que j’ai commencé à jouer, c’est la ‘’Première Gymnopédie’’ », d’Erik Satie », confie-t-il. « La mélodie est présente dans toutes les improvisations que j’ai données au piano. » Rien d’étonnant en cela, cette mélodie écrite par le célèbre compositeur buveur d’absinthe est si… romantique.
Fusillade de Trappes – La Verrière. L’horreur, certes. Mais totalement imprévisible ?
La presse quotidienne donne ce matin toutes les informations sur la fusillade. DR.
Un homme qui se prénommerait Kevin, âgé de 39 ans, a ouvert le feu ce vendredi matin à « l’arme de guerre » en trois endroits différents de ces localités. Bilan terrible tel que nous le connaissons à l’heure actuelle : un mort, quatre blessés dont une petite fille. Ils auraient été la cible du tireur à cause de leur identification possible avec des individus immigrés ou issus de l’immigration.
Ces personnes, innocentes, ne demandaient rien à personne, si ce n’est de vivre encore. Et la folie humaine, la violence barbare est soudain venue les faucher. Tout naturellement – j’allais dire tout humainement – on est horrifié devant de tels actes, de tels crimes, cela va de soi. Et nos pensées vont évidemment en tout premier aux victimes, à leurs proches. Nous comprenons leur incompréhension devant ce qu’un tel drame a d’absurde, d’inexpiable, d’inacceptable.
Mais doit-on être réellement surpris que cet accès de barbarie se soit produit ? La France, nos sociétés occidentales, connaissent aujourd’hui un tel développement de violence, de cette violence dont le spectacle s’étale devant nous pratiquement matin, midi et soir, de pillages en saccages en agressions de toutes sortes, qu’on ne peut guère s’étonner qu’elle n’ait fini par s’exprimer aussi de cette manière-là.
Le président de la République, pas vraiment mieux inspiré qu’il ne l’est habituellement, y est allé de sa rhétorique de bon élève bien lisse, bien dressé. « Ce qui s’est passé aujourd’hui est un tournant, a-t-il proféré. C’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne. »
Chiche mémoire, facile déni ! Honteux accommodement avec notre histoire récente ! Est-ce que les tueries d’un Merah s’en prenant de sang-froid à des petites filles dans leur cour d’école, juste parce qu’elles étaient juives, sont à passer par profits et pertes ? Est-ce que la décapitation de Samuel Paty relève du banal fait divers ? Est-ce que le carnage aveugle du Bataclan ne ressortit pas à « un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants » ? Nous pourrions prolonger la litanie de nos victimes de la barbarie terroriste. On se contentera de noter que lorsque nous avions à les déplorer, au sommet de l’État, on ne suggérait pas alors un quelconque « tournant » civilisationnel. Pourtant, dès la première de ces malheureuses victimes, ce « tournant », ce basculement dans de l’horreur quasi-systémique était bel et bien là.
Alors pourquoi, aujourd’hui, tant de douleur et de révolte affichée ? Parce que, cette fois – ce qui est en fait une grande première ! – ce qu’on peut vouer aux gémonies, clouer au pilori s’inscrit pleinement dans la délétère culture de notre culpabilité de blancs, de coloniaux. Dans la volupté navrante de notre sacro-saint mea culpa. Alors, nos élites peuvent déverser des tombereaux d’anathèmes, d’excommunications, de condamnations sans craindre de choc en retour.
La lâcheté en paroles et en actes. Toujours cette lâcheté, qui, au fond, à regarder de près, bien loin de contribuer à juguler la violence ne fait in fine que la nourrir.
Soit cette vidéo a été fabriquée par l’IA, soit Macron affirme, au sujet de l’attentat ignoble de Trappes, que « c’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur… https://t.co/lYxiEH5sUk
On n’en peut plus. De ce que la France vit et subit. Des angoisses suscitées par la journée du 24 octobre, après le désastre de celle du 17. On n’en peut plus des forces de l’ordre agressées, limitées dans leur riposte, face à des voyous sans frein dans leurs violences et leurs pillages. Avec cette terrifiante possibilité que des commerçants en viennent à défendre eux-mêmes leur personne et leurs biens, face à une police ne se donnant pas le droit de tirer, même dans les jambes, comme le suggérait le général de Gaulle à une certaine époque. Des citoyens contraints de se barricader ou de s’armer : telle est l’alternative qui risque de leur être laissée. On n’en peut plus de cette distinction de plus en plus floue entre de faux lycéens ou étudiants ne cherchant qu’à en découdre et des black blocs venus de partout. On n’en peut plus de ces associations lycéennes de gauche et d’extrême gauche qui prétendent imposer l’exclusion de l’UNI et adoptent une posture de rejet de toute concertation pour dépasser, dans la surenchère, les syndicats classiques. Mais reçues par le président qui veut reprendre la main ! On n’en peut plus de ce pouvoir qui nous parle d’État de droit quand on attend tout simplement un État qui exerce son autorité. On n’en peut plus de ce Jean-Luc Mélenchon qui attise le feu puis, hypocrite, joue les modérateurs. On n’en peut plus de cette droite qui, à quelques mois des échéances présidentielles, n’est pas fichue d’organiser une primaire ou d’aller vers l’union de ces deux remarquables incarnations que sont Bruno Retailleau et David Lisnard, laissant les deux candidats macronistes tenter désespérément de faire oublier qu’ils ont servi le président et, dans le cas d’Édouard Philippe, qu’il a contribué à sa débâcle.
On n’en peut plus de cette gauche et de cette extrême gauche qui réclament le respect du droit de manifester, mais s’empressent d’aller à Orléans pour dénoncer, paraît-il, « le fascisme, le racisme et l’antisémitisme » du Rassemblement national, à l’occasion de son congrès et du lancement de sa campagne présidentielle. La bêtise absolue de cette agitation militante, menée notamment par des responsables politiques, aura une double conséquence : révéler l’hostilité de ces forces socialistes, écologistes et extrémistes au fonctionnement normal de la démocratie et, par leur incohérence même, contribuer à renforcer le RN, dont les intentions de vote avoisinent déjà les 40 %. Il ne faut pas oublier, dans cette volonté d’empêcher par avance le déroulement serein du jeu républicain, la présence permanente de Sophie Binet, auprès de laquelle ses prédécesseurs à la CGT apparaissent comme des syndicalistes pragmatiques – et pas seulement politisés. On n’en peut plus de cette démocratie qui proteste avant d’écouter, qui veut la justice pour ses amis et l’opprobre pour ses adversaires, qui prêche la violence mais s’étonne qu’elle fasse mal, qui affirme que la police « tue » et ne la défend jamais. On n’en peut plus de voir la France moquée comme si elle n’était plus rien, perdre tout crédit et renoncer à ce qu’elle aurait pu conserver de raison et d’influence dans une géopolitique dominée, de concert, par un erratique et un cynique. On n’en peut plus d’attendre impatiemment 2027 tout en redoutant son issue, avec la perspective d’un second tour qui opposerait les ambitions révolutionnaires de LFI et de ses alliés aux bouleversements sociaux, économiques et culturels que pourrait entraîner l’arrivée au pouvoir du RN. On n’en peut plus, tout simplement, d’être Français en se souvenant de ce qu’on a été.
La nation israélienne est d’abord l’enfant de son armée. Cette épopée unique dans l’histoire, racontée par Gil Mihaely dans La Culture du combat en Israël, nourrit le caractère et l’imaginaire de la société encore aujourd’hui. Elle permet aussi de comprendre les tensions et les fissures qui la travaillent.
Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1939, les autorités britanniques de Palestine font arrêter 43 membres de la Haganah, la force de défense du Yichouv – le foyer juif de Palestine, qui compte environ 500 000 habitants. Depuis les années 1920, ils sont victimes d’agressions, voire de pogroms perpétrés par leurs voisins arabes. Ces violences culminent en 1936 avec la grande révolte arabe qui, au passage, montre déjà le visage du djihad islamique. S’ils la répriment dans le sang, les Anglais, naguère défenseurs enthousiastes du projet sioniste, ont choisi leur camp en interdisant l’immigration juive et la vente de terres arabes aux juifs. Mais avec Rommel qui se rapproche du canal de Suez au sud, et les forces loyales à Pétain qui tiennent la Syrie et le Liban au nord, ils ne dédaignent pas le renfort des combattants juifs.
Le 17 février 1941, les détenus de la Haganah sont libérés et, dans la foulée, entraînés pour mener des actions communes avec le SOE (Special Operations Executive), créé en 1940 pour soutenir les mouvements de résistance. En juin 1941, l’un d’eux participe à l’invasion de la Syrie et du Liban avec les forces alliées. Un tireur ennemi touche la longue-vue qu’il tient à la main, les éclats de verre et de métal le blessent à l’œil gauche. Il s’appelle Moshe Dayan. Alors âgé de 26 ans, il est une figure montante du Palmach, unité d’élite de la Haganah fondée en 1940. Il sera l’un des artisans de la puissance militaire d’Israël et un politicien de premier plan.
Cet épisode et beaucoup d’autres sont relatés dans le passionnant ouvrage de Gil Mihaely, La Culture du combat en Israël. Il rappelle qu’entre 1939 et 1945, 30 000 hommes et femmes du Yichouv ont servi dans les forces alliées : « Cet engagement massif, unique dans le monde juif de l’époque s’inscrivait dans une stratégie mûrement réfléchie par les dirigeants sionistes : il ne s’agissait pas seulement d’un acte de solidarité face au nazisme, mais d’une opportunité de formation militaire, organisationnelle et logistique, en vue de la souveraineté future. »
Si en France, c’est l’État qui a très largement créé la nation, Mihaely montre que la nation israélienne est d’abord l’enfant de son armée. Dans l’épopée sioniste, Tsahal tient une place de choix. Le Juif en armes n’a pas effacé le Juif en pyjama rayé, mais il l’a tout de même un peu vengé. Ce ne sont pas les rabbins et les droits de l’Homme qui ont changé la donne et permis à des Juifs devenus Israéliens d’être maîtres de leur destin, c’est Tsahal – ce qui ne signifie évidemment pas que la réalité soit à la hauteur de la mythologie : les plans humains ont presque autant de mal à devenir des réalités que les plans divins.
« Israël est un caprice de l’Histoire », écrit Koestler, autrement dit, un événement qui n’aurait pas dû se produire. Il en a fallu beaucoup, des événements improbables, des décisions fantasques, des paris hasardeux, des circonstances bizarres, des bricolages empiriques, pour transformer une milice paysanne vouée à l’autodéfense en l’une des armées les plus performantes du monde. Et aussi des échecs sanglants, souvent plus instructifs encore que les victoires. En 1956, durant la campagne de Suez, Ariel Sharon, qui commandait le 890e bataillon de parachutistes, tenta, contre les ordres formels de ses supérieurs, de conquérir une position égyptienne. Bilan : 38 morts et un pataquès diplomatique. Critiqué pour son indulgence, Dayan fit cette réponse cinglante : « Il vaut mieux se battre avec des chevaux de race qu’il faut retenir et brider, plutôt que d’essayer de pousser et de fouetter des bœufs têtus qui refusent d’avancer. »
Peu de gens savent que l’un des premiers inspirateurs et acteurs de cette saga est un évangélique anglais aussi fervent sioniste que chrétien, le capitaine Orde Charles Wingate, créateur des Special Night Squads qui furent un véritable centre de formation pour toute la future élite militaire israélienne. « Il concevait l’affrontement militaire comme un choc entre systèmes de valeurs, formes d’organisation et volontés collectives, écrit Mihaely. Il élabora une doctrine de “contre-gang”, dont le cœur était la mobilité nocturne, la surprise et la connaissance du terrain. L’embuscade devint l’outil principal de l’action offensive. » En 1976, Ariel Sharon lui rendra les honneurs dans un entretien au quotidien Davar : « Wingate a été le premier à comprendre qu’en cette terre on ne peut vaincre en se contentant de se défendre. Il nous a appris à attaquer, à prendre l’initiative, à frapper la nuit sur le terrain de l’ennemi. C’est de lui que vient la véritable révolution de notre pensée militaire. »
Mihaely montre comment l’esprit militaire a synthétisé de nombreux héritages. Ainsi, pour lui, l’égalitarisme, qui explique la proximité entre soldats et officiers, eux-mêmes sortis du rang, vient des shtetls où il « n’était pas seulement une valeur proclamée mais une habitude sociale profondément intériorisée issue de siècles de vie communautaire sans aristocratie ». Il convoque même l’expérience de la révolution bolchevique : « L’Armée rouge a forgé un imaginaire du combat révolutionnaire, où la guerre est une entreprise de volonté et de transformation sociale. Et c’est précisément cette vision intégrée du combat que l’on retrouve dans la pensée d’Yitzhak Sadeh, le fondateur du Palmach. »
Laboratoire de l’esprit public et du sentiment national, acteur économique de premier plan, premier DRH du pays, l’armée est aussi, dès le départ, le théâtre des fractures qui traversent la société. Ben Gourion contre Jabotinsky : deux lectures du sionisme, « l’une universaliste et socialiste, ancrée dans l’expérience collective et la culture moderne ; l’autre religieuse et messianique, orientée vers la rédemption nationale et spirituelle », ont nourri deux visions de la guerre. Pour les uns, elle doit être morale, ce qui exige de ne jamais utiliser les armes contre des civils, tandis que les autres, convaincus que c’est « eux ou nous », assument une violence offensive et dissuasive.
À partir de la défaite travailliste de 1977, les idées libérales ne cessent de perdre du terrain au profit d’une droite de plus en plus messianique dont les enfants investissent les unités d’élite de l’armée. Il faut dire que, face aux partisans de la « Palestine de la mer au Jourdain », les avocats de la paix paraissent pour le moins angéliques. Après le 7-Octobre, les Israéliens ont de nombreuses raisons de penser que c’est « eux ou nous » et que, pour survivre, Israël doit assumer d’être brutal. L’ennui, c’est que même les Juifs ne peuvent pas s’asseoir sur les baïonnettes.
La Culture du combat en Israël, Gil Mihaely, Valeurs Ajoutées Éditions, 2026.
En se jouant des siècles comme de la géographie, Thomas B. Reverdy signe une anthologie pleine de poésie sur l’idée de ville. Un kaléidoscope littéraire qui reflète les multiples vies citadines.
Qu’est-ce qu’une ville, comment y vit-on, qu’y cherche-t-on ? Pour répondre à ces questions, Thomas B. Reverdy convoque la littérature et la richesse des siècles qu’elle charrie. Mais il abandonne la pesanteur d’une anthologie monolithique pour se munir d’un kaléidoscope afin d’explorer le bouillonnement urbain en toute liberté. Une liberté formelle d’abord, le recueil se découpant en six parties pleines de promesses poétiques (tenues) : nouveaux venus en ville ; les personnages d’une ville ; la ville rêvée ; une ville où se perdre ; rencontres ; inventaires. Une liberté de plume ensuite, les écrivains pouvant, devant, plus que quiconque, tout se permettre. Il y est question de Paris, bien sûr, à travers la déception, voire le dégoût que la saleté de la capitale inspire à Rousseau, les panoramas si vivants brossés par Louis-Sébastien Mercier, les fabuleuses descriptions obsessionnelles de Perec, ainsi que les portraits de ces pauvres hères qui nourrissent l’œuvre de Zola et de Hugo. C’est presque toujours par les marges qu’on aborde la ville, relève Reverdy, par ses banlieusards, ses prostituées et ses « misérables ».
Direction New York, cette « ville debout », écrit Céline, alors que « chez nous, elles sont couchées les villes », « celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout ». À Manhattan, Baudrillard peine à ordonner les sentiments contradictoires qui lui viennent face à cette ruche humaine, ces millions de gens seuls qui « ne s’additionnent pas. Au contraire, ils se soustraient les uns aux autres ». En voir certains manger seuls en public, sur un banc, contre un mur, est pour lui plus triste encore que la misère et la mendicité – même les bêtes, souligne-t-il, font honneur de se partager ou de se disputer la nourriture.
Borges l’avoue : « Les rues de Buenos Aires sont déjà passées dans ma chair. » Et les rêves tranquilles de Cortázar se lovent dans une maison perdue dans un jardin, non loin de la capitale argentine. Se jouant du temps comme de toute contrainte géographique, les pages réunies par Reverdy nous mènent aussi chez Howard Phillips Lovecraft, le « reclus de Providence » (Rhode Island), qui a fait de sa ville natale un personnage de ses romans d’épouvante. Elles nous font monter dans le taxi avec Richard Brautigan à Tokyo, un vendredi soir, quand le quartier de Shibuya se mue en une « gigantesque surboum de Japonais » ; on accompagne Houellebecq dans les rues de Rouen, un dimanche, qui, ne retrouvant pas sa voiture, se met à observer les passants : « je me sens différent d’eux, sans pour autant pouvoir préciser la nature de cette différence » ; on peine à suivre la course fiévreuse de Raskolnikov dans le Saint-Pétersbourg de Dostoïevski ; comme on se faufile difficilement dans la foule et la circulation folle du Berlin d’Alfred Döblin. « La rue assourdissante autour de moi hurlait », lâchait déjà Baudelaire…
« Tous les chemins vont vers la ville », écrit Émile Verhaeren, comme ils mènent à Rome. Les Anciens l’appelaient en latin urbs (« la ville »), comme s’il n’y en avait qu’une ; une évidence.
Écrire la ville. Anthologie littéraire, Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2026. 160 pages
Avec Seconde Ballade, ce sont elles que nous invite à suivre Emilie Gévart. Un récit sublime et bouleversant. Un grand roman.
C’est banal et la phrase qui suit pourrait n’être qu’un truisme : on se sort pas indemne de ce roman. De ce récit plutôt. Car, bien qu’il soit écrit « roman » sur la couverture, on a très vite l’impression qu’il n’y a pas dans ce sublime texte une seule miette de fiction, ou si peu. Tout sonne vrai ; si vrai. Les personnages, les descriptions, les atmosphères, tout sent le vécu à plein nez. On est happé par cette histoire d’amour, de souvenirs, de regrets et de mort. Oui, happé. Le style y est pour beaucoup. L’auteur, Emilie Gévart, comédienne et metteuse en scène, ne s’écoute pas écrire ; elle n’a aucune envie de faire de la littérature. On sent bien qu’elle s’en fiche. Elle raconte avec son cœur, avec ses sens, avec ses tripes, avec ce terrible outil qu’est la mémoire. Parfois, ça s’emballe ; l’écriture devient folle quand les sentiments débordent ; quand la tension devient trop forte. Mais qu’est-ce que c’est beau ! Si beau ; sublime plutôt. Oui, ce roman-récit est sublime.
« Nos égos blessés »
De quoi s’agit ? Émilie et Jérôme se sont aimés vingt ans auparavant. Lui, il enseignait le piano et donnait des concerts ; elle, elle voulait devenir écrivain. Ils habitaient à Lille, voyageaient beaucoup, traînaient sur la falaise d’Etretat, tout au bord, tout au bord du vide. Ils finissent par se séparer. Douleurs infinies. Deux décennies plus tard, Jérôme la recontacte. Leurs existences ne sont plus les mêmes. Emilie vit en couple ; elle a deux enfants. Il vit seul, a plaqué le piano qui le faisait vivre. Et survivre. Elle le sent tendu… Au fil des conversations téléphoniques, tout leur revient dans la tronche. Leur vie d’avant ; celle de leur jeunesse et de leurs amours défuntes car c’est bien l’amitié qui les lie depuis leurs retrouvailles. Au bout du téléphone, elle imagine son visage. Mélancolie et nostalgie s’emparent d’eux comme s’imprègne en eux la mélodie de la Deuxième Balade de Chopin. C’est cette dernière qui conduit le roman-récit d’Emilie Gévart ; c’est elle qui lui donne son rythme et les titres aux chapitres.
« C’est pour toi que j’écris ce livre. Rien que pour toi », lâche-t-elle. « Ce chemin parfois je le perds, à trop vouloir m’écouter chanter. Tu comprends, je ne voudrais pas que tout ça s’éteigne dans les toussotements bourgeois d’un concert de musique classique. Ça pourrait être vachement prétentieux, ce bouquin. » Alors, sans cesse, elle lui écrit ; elle lui parle. Sans fard, sans filtre si ce n’est en trempant sa plume dans le philtre d’amour transformé en philtre d’amitié. De Villers-Bocage, dans la Somme, près d’Amiens, où elle réside, à la clinique dans laquelle il tente de se soigner, elle lui téléphone et/ou lui écrit. « Je ne veux pas te perdre – C’est tout ce que je trouve à te dire – Je ne veux pas te perdre encore. Je ne supporterai pas. Jérôme, je ne le supporterai pas. Je suis là. Je suis là pour toi quoi qu’il arrive. » Elle trouve sa sincérité désarmante ; il ne cherche pas à lui plaire. C’est ça qui la touche. « Tu es comme un enfant. Il faut s’occuper de toi. » Elle se souvient des falaises d’Etretat : « Nos perceptions étaient faussées par cette hypothèse vertigineuse. Sauter. Franchir le cap – au sens propre. Cette attirance vers l’abîme nous rapprochait. Toi comme moi savions que nous ne faisions pas qu’admirer la carte postale. L’aiguille creuse, la mer houleuse, le soleil couchant. C’était beau mais. Il fallait mettre en scène notre solitude dans ce chaos. Rien n’était assez grand pour nos égos blessés. » Et puis, au fil de leurs échanges, elle finit par comprendre que Jérôme va très mal : « De quoi souffrais-tu ? Simple dépression, ou autre chose ? J’avais besoin de diagnostics. Des mots. Mettre des mots. Comme une étiquette à ton trouble pour le mettre à distance. Ecouter oui mais (…) Comprendre à quel moment tu avais basculé. Pourquoi tu me rappelais. »
On reste suspendu à ses mots comme à une corde de douleur. Quel récit ! Rien à jeter. Un très grand livre.
Seconde Ballade, Emilie Gévart ; éd. les passagères ; 371 pages.
L’hiver approche, la ville tremble, nous allons changer d’heure ce week-end. Dans une époque trouble, nous avons soif d’imaginaire. Lisons tous, à haute voix, les Contes de Champagne aux éditions Grasset de l’enlumineur Éric Poindron, le bienfaiteur des âmes perdues…
Il est là, au creux de la nuit, au feu crépitant, assis sur une chaise, ses mots en apesanteur, en lévitation, au-dessus d’une assemblée blottie, attentive, captive au moindre craquement. Les châtaignes pétaradent dans l’âtre de la cheminée, la chaleur monte, les esprits s’enivrent, les enfants ont les yeux qui brillent. De sa voix d’or, il raconte des histoires des temps immémoriaux.
Passeur de mémoire
Des histoires rapportées, rapiécées, ravaudées, au fil des siècles. Des histoires pour trembler et s’unir. Pour le plaisir de vibrer. Pour le plaisir de traverser la campagne avec des bottes de sept lieues, d’enjamber les coteaux ensoleillés et de plonger dans les mares au diable. Simplement, pour le plaisir de se retrouver ensemble. De croire encore à une humanité durable et apaisée. C’est comme ça que je vois le griot Poindron, mon cousin de province, porteur d’histoires et passeur de mémoire, Icaunais singulier, enfin exfiltré des villes absurdes, à la fois populaire d’essence et littéraire de portée. L’écrivain Éric Poindron fait le pont entre Villon et Hardellet, tout en enfilant une veste de velours épaisse et charnelle que n’aurait pas reniée l’illustre Vincenot. Il nous revient cet automne avec un livre qui ne se résume pas, qui ne se déflore pas, qui ne se décortique pas en fiches signalétiques. D’érudition paysanne, Poindron voit plus haut et plus loin, il embrase les imaginaires.
Ses Contes de Champagne aux éditions Grasset sont autant de bulles d’espérance dans une époque navrante. Affligeante. Moderne par bêtise. Poseuse, car inapte à ressentir la poétique de l’étrange, de l’incongru, du fantastique et de l’évasion. Un peuple qui ne rêve pas à la fantasmagorie de sa propre histoire, est un peuple absent, retiré du monde. Avant d’aborder ce samedi cataclysmique, d’endosser une fois de plus les stigmates d’une France à cran, j’avais besoin, viscéralement besoin d’une lecture de connivence, d’apaisement, d’une lecture qui retisse les liens, rebouche les trous d’un pays à la dérive. Ses Contes de Champagne dans la collection « La France par ses contes » ont la permanence des grimoires et des livres de recette. Ils ont le parfum des œufs meurette, des mouillettes et des bibliothèques de jadis, celles où les enfants uniques venaient panser leurs douleurs. Ses contes recollent nos îlots d’amertume et nous redonnent un semblant de cohésion. Poindron vient colmater les fissures. Nous l’attendions. Ses contes médiévaux sont des lampions, flammèches ou phares d’Épernay, ils ravivent la flamme des inconsolables que nous sommes. Je ne veux surtout pas les froisser, ne surtout pas les réveiller, les résumer maladroitement ; c’est à vous lecteurs de les découvrir, et, à votre tour, de les porter de ville en ville, de lieu-dit en bourg, de propager le sillon des amitiés fécondes, c’est grâce à vous qu’ils prospéreront. Ses contes sont des offrandes avant la Noël, Saint-Nicolas avant l’heure, on y parle de grenouilles, de rose de Chypre, de l’abbaye de Clairvaux, de valet, de fous de Troyes, de feux follets ou de la Mère lièvre. Les éventer, ce serait gâcher votre plaisir. Il faut accepter « les fantaisies du passé » nous avertit-il, nous débarrasser de cet esprit raisonneur, persifleur, atrocement moderne et finalement brumeux. Car, le conte est un maillon essentiel des chaînons villageois et probablement des quartiers bétonnés.
Réchauffant
L’imaginaire n’a pas de frontières. Je me rappelle des monologues berrichons de ma grand-mère, apnées dans les coulisses du temps, délicieusement ruraux et pénétrants. Le conte est partout chez lui, il entre avec la même force de conviction aussi bien dans les tours boulonnées que dans les fermes isolées. Le conte fait communauté. J’aime les premières phrases de l’ami Poindron quand il évoque son grand-père André, « un sacré raconteur d’histoires », il se place sous son auguste magistère et la phrase d’après, nous pénétrons dans la généalogie Poindrienne, au-dessus, il y a a le père d’André, Jules, surnommé « Monsieur joli conte ». Ce « petit » livre se goûte, j’en salive encore, il réchauffera les cœurs arides. Et, ils sont nombreux en ce moment.
Avec l’ami Poindron, nous n’avons qu’un seul point de désaccord quand il affirme (mais je ne le crois pas) que le conte n’est pas de la littérature. Il nous livre ici de la grande littérature, ample, rurale et sauvage, il est assurément un Comte de Champagne.
Contes de Champagne – Éric Poindron – Grasset 232 pages
Des policiers équipés de casques et de boucliers sont alignés sur la place de la République lors de la manifestation. Paris, France, 17 octobre 2026. Dorian Delettre/SIPA
Avec Philippe Bilger et Jeremy Stubbs.
Au moment où une insurrection est à craindre, où l’Etat semble impuissant, où Jean-Luc Mélenchon attise le feu et l’ultra-gauche a le vent en poupe, le pays se tourne vers la justice pour apporter une réponse. Pour Philippe Bilger, si l’on compare la situation actuelle avec les lendemains des émeutes du passé, il y a eu quelques améliorations. Plus de condamnations ont été prononcées, jusqu’à présent, accompagnées de plus d’incarcérations. Les progrès sont modestes mais appréciables.
En revanche, il reste un problème du côté des tribunaux administratifs qui n’hésitent pas à annuler les interdictions à manifester décidées par les préfets. On voit ici toute la contradiction entre la réalité du terrain et les idéaux abstraits de la justice administrative qui pratique le droit en chambre.
Ce weekend, des hordes de « manifestants » menacent de descendre sur Orléans pour protester contre la tenue du congrès du Rassemblement National. Les LFIstes prétendent souscrire à la démocratie mais s’opposent au processus démocratique quand il s’agit de leurs adversaires. Cette hypocrisie est le résultat de deux phénomènes : un mépris pour l’Etat de droit et une bêtise qui finira par faire le jeu de Marine Le Pen qui ne pourra que monter plus haut dans les sondages. La candidate du RN a sagement adopté la bonne tactique en refusant de souffler sur les braises.
La vraie tragédie de la République à l’heure actuelle, c’est que les autorités accablent les forces de l’ordre d’injonctions à limiter l’usage de la force, tandis qu’en face se trouvent des voyous qui n’ont plus de limites.
Cela fait au moins deux générations que l’excès de séborrhée n’est plus la seule caractéristique de l’adolescence. Il s’y ajoute maintenant une initiation à l’émeute, condition sine qua non de l’inclusion des jeunes dans l’univers multi-divers de leurs aînés.
Tous les prétextes sont bons pour effectuer cette mue, qui transforme de banals lycéens en barbares assoiffés de sang et de cendres.
La cuvée 2026 avait mieux qu’un prétexte pour descendre dans la rue : une vraie raison. La tiers-mondisation de la France se sous-développant dans tous les secteurs, l’Éducation nationale n’arrive plus à remplacer les enseignants absents ou démissionnaires. Ajoutez à cela que certains établissements sont à la limite de l’insalubrité et que, partout, les débouchés diminuent proportionnellement à l’inflation de bacheliers et vous avez une recette de manif cuite à point (et/ou saignante).
Le 17 octobre, un mécontentement légitime a viré à la sauvagerie débridée. Le catalyseur qui a provoqué cette réaction chimique s’appelle « palestinisme ». Il transforme l’idéalisation idéologique de la cause palestinienne en champignon hallucinogène. C’est cela qui, inoculé aux pyromanes déchaînés, les conduit à se voir en héros d’une lutte anticoloniale mondialisée.
À Marseille, certains attaquants de la mairie s’étaient drapés dans le drapeau palestinien.
À Lyon, des drapeaux palestiniens ou algériens fasseyaient parmi les casseurs qui ont incendié l’Office du tourisme.
À Toulouse, les voyous n’ont pas réussi à déboulonner la statue de Jeanne d’Arc, mais ils l’ont décorée d’un drapeau palestinien.
Dans la capitale, le vrai chic parisien s’est habillé de keffieh pour razzier les boutiques de luxe et menacer les forces de l’ordre.
Intifada, j’écris ton nom…
Comme tous les drapeaux, celui des deux entités palestiniennes[2] est un symbole. À des petits bourgeois, comme à des ratés de tout poil en recherche d’héroïsme et de justice, il procure une exaltation quasi-orgasmique. À la France, il dit que les casseurs « connaissent leurs droits » et qu’ils n’envisagent pas de conditionner ceux-ci au moindre devoir, fut-ce celui d’apprendre à conjuguer les verbes du deuxième groupe.
Cet exhibitionnisme est significatif : la « cause palestinienne » ne fait même plus semblant de s’intéresser au peuple palestinien, elle signifie juste la haine de l’Occident, des Blancs, du capitalisme. Et des Juifs, cela va de soi.
En mettant le feu aux monuments, aux mairies, aux camions de pompiers, bref, à tout ce qui symbolise la France, des ignorants hystérisés jouent à l’intifada. Ils se vivent en Palestiniens martyrs, dans le confort d’une République généreuse et dans la certitude d’une conscience immaculée, sûrs de l’impunité à laquelle l’indulgence des juges les a habitués.
L’intifada leur sert de dépucelage, de signal pavlovien, de parti politique, de réussite sociale et de carte d’ancien combattant. Elle est un but, pas un moyen !
Les villes françaises en flammes, un repoussoir aux yeux du monde entier
En témoigne le président américain, trop content de rallier des supporters à son panache roux en leur faisant entendre que les États-Unis sont en danger de francisation.
Un commentateur britannique, Brendan O’Neill, a repéré que les hommes politiques, les médias mainstream et le tout-pipole du monde du spectacle ont fait preuve d’une « complaisance suicidaire face à la frénésie de l’intifada qui a balayé la France au lendemain du pogrom perpétré par le Hamas, le 7 octobre 2023. La foule a peut-être allumé les feux, mais ce sont les élites qui lui ont donné les allumettes. » L’auteur de cette phrase est un des fondateurs de Spiked, le magazine dont il est maintenant le rédacteur en chef politique. Il est, comme son magazine, passé d’un trotskisme marginal à un libertarisme anti-establishment. C’est dire si, quand il parle de convergence rouge-verte extrême-gauche + islamisme, il s’exprime en connaisseur.
Brendan O’Neill, qui n’est pas abonné à Complotapart, ne peut donc juger que les faits. Il voit, dans l’uniforme drapeau/keffieh, la preuve que « cette haine hystérique, disproportionnée, sectaire — et parfois délirante — à l’égard de l’État juif démontre qu’Israël a été érigé en bouc émissaire de l’Occident et de tous les crimes qui lui sont imputés. » Ces crimes putatifs sont indispensables à la bonne conscience des porteurs de keffieh, dont la haine a besoin d’une justification. Quant au bien-être des Palestiniens réels, il les laisse de marbre.
Le palestinisme comme Destop moral
L’analyse de Brendan O’Neill concorde avec celle du Pr Dan Dicker, directeur de la lutte contre la guerre politique au JCSPA[3]. Celui-ci voit « une convergence tactique entre militants d’extrême gauche et réseaux islamistes, qui a transformé le palestinisme en une arme, agissant comme un dissolvant moral qui mine la confiance de l’Occident en lui-même. (…) La présence de drapeaux palestiniens et d’une rhétorique radicale au sein des manifestations s’inscrivent dans une dynamique précise : une offensive « rouge-verte » qui unit radicaux marxistes et islamistes contre l’Occident libéral-démocratique et l’État juif. » Il explique le mécanisme par lequel l’intifada a débarqué sur les rives de la Seine : « En traitant, au fil des gouvernements successifs, les guerres défensives d’Israël comme le problème moral majeur au Proche-Orient, tout en minimisant la charte génocidaire du Hamas et les agissements de l’axe iranien, les autorités françaises ont contribué à normaliser l’idée que la puissance occidentale serait, par nature, illégitime. » Et il voit que « cette même inversion morale, qui justifie les événements du 7 octobre au nom de la « résistance », sert désormais à excuser l’incendie des mairies et le pillage des commerces en France, présentés comme de simples manifestations de « rage »».
Si tu veux la paix, prépare la guerre
En France, où une guerre civile qui ne dit pas son nom fait rage, une élue très rouge de la banlieue nantaise, Hélène Macon, enrage de voir que l’on enseigne le patriotisme aux enfants de CM1. Un texte officiel ordonne en effet une « cérémonie annuelle d’hommage à tous les « Morts pour la France » dans chaque école élémentaire, dès le CM1, ainsi que dans les collèges et les lycées. » L’élue, elle, préfère préparer les gamins à la défaite et à la soumission. Elle veut interdire les cérémonies du souvenir, comme la présence de correspondants défense des communes et de délégués militaires.
On peut être complice des agresseurs « rouge-vert » en les comparant à des résistants et l’on peut optimiser le résultat en préparant leurs futures victimes à les accueillir avec des fleurs, des bougies et des nounours. C’est ce qui arrivera probablement à Saint-Jean-de-Boiseau, où un vote des élus a abrogé la circulaire instaurant la cérémonie du souvenir.
En attendant le résultat de cette éducation à l’ignorance, le Premier ministre israélien a raconté une histoire juive, donc drôle à faire rire jaune : « Emmanuel Macron m’a appelé après le 7 octobre […] et il m’a dit : « Il faut une solution diplomatique ». » Netanyahou lui a répondu : « Emmanuel, si nous ne les éliminons pas ici, vous les aurez à Paris. » Le Premier ministre israélien fait de la voyance, notre président fait le clown.
[1] Paul Nizan, écrivain, philosophe et militant communiste français, in Aden Arabie : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai jamais personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »
[2] Pour ceux qui ignorent où se trouvent la rivière et la mer à libérer, il s’agit de la Judée-Samarie (alias Cisjordanie) et de Gaza.
[3] JCSPA : Jérusalem Center for Security and Public Affairs (Centre d’études de la sécurité et des affaires publiques), un think tank indépendant basé à Jérusalem.
Frank Furedi a été trotskiste, communiste, libertaire anti-étatiste, anti-wokiste et enfin orbaniste. Un expert du grand écart ? Non, un fidèle de la liberté, et un fidèle du peuple, répond-il ! Ce Canado-Hongrois est désormais à Bruxelles pour défendre le populisme: «la démocratie en action». Portrait d’un aventurier-sociologue.
Un nouveau front souverainiste s’ouvre à Bruxelles. Le 23 septembre, le sociologue canado-hongrois Frank Furedi annonçait la création de Freedom and Sovereignty Initiative-Europe1, un think tank au service d’une Europe des nations. De quoi fournir des arguments aux partisans d’une autre Union Européenne, qui défende ses frontières, respecte ses démocraties, s’affranchisse du malthusianisme écolo et cesse enfin de saper la liberté d’expression. Une soirée de lancement est annoncée à Bruxelles le 14 octobre. Mais l’UE est-elle réformable ? Nul ne peut préjuger de l’efficacité d’une telle initiative intellectuelle visant à rectifier la trajectoire du paquebot bureaucratique européen. C’est, quoi qu’il advienne, l’occasion d’aller à la rencontre de Frank Furedi pour l’interroger sur son œuvre prolifique, son parcours – celui d’un ex-trotsko devenu compagnon de route du parangon de l’anticommunisme Viktor Orbán – et bien sûr converser sur son dernier livre : In Defence of Populism[1] (Plaidoyer pour le populisme).
Populiste toi-même !
Populiste : le mot, à connotation péjorative, est généralement utilisé par les ennemis de la chose. Malgré une littérature universitaire pléthorique, il n’y a pas de consensus sur sa définition. Du reste, personne, ni aucun parti ne se revendique du populisme. Le populiste, c’est l’autre ! Dans son livre, Frank Furedi visite le catalogue d’insultes niché dans les publications académiques et les déclarations politiques. C’est sans limites. Le « virus populiste », raciste et xénophobe, infecte l’Occident. C’est une nouvelle pandémie. D’où le cordon sanitaire, vital pour ostraciser les partis concernés. Quant au vulgum pecus séduit par les sirènes populistes, les électeurs de Donald Trump, par exemple ? « Des déplorables » (Hillary Clinton, 2016), « des détritus » (Joe Biden, 2024).
Frank Furedi assimile le populisme à un état d’esprit plutôt qu’une idéologie : « Le populisme est engagé dans une opération de sauvetage culturel. Il s’agit de préserver un mode de vie. Ce mouvement se définit par son aspiration à la solidarité ; il ressortit à un registre pré-politique qui valorise la famille, la communauté, le legs du passé, la nation. Les peuples refusent d’être considérés comme des masses sans instruction, irrationnelles et indignes de confiance. Ils veulent que leur voix soit entendue. En quoi ils montrent une disposition positive pour la vie publique. Le populisme incarne la démocratie en action. Voilà pourquoi j’ai écrit ce livre. Il me paraît crucial de préserver cette impulsion démocratique. »
Or, l’idéologie postnationale de l’UE vient bousculer la conception de la citoyenneté, au fondement de l’exercice démocratique. Dans son Substack intitulé « Roots and Wings » (« Des racines et des ailes »), Furedi qualifiait récemment le drapeau européen d’antipatriotique. Mais où se situe la loyauté de cet universitaire d’origine hongroise ayant vécu au Canada et mené carrière au Royaume-Uni ? « Émotionnellement, je suis hongrois, c’est ma langue préférée. Intellectuellement, je suis plutôt anglais. Je ressens une forte loyauté envers ce pays d’autant que ma femme et mon fils sont anglais, tout comme mes amis. Le seul dilemme survient quand l’Angleterre et la Hongrie s’affrontent au football. Je soutiens toujours la Hongrie. »
Sa famille quitte la Hongrie quand il a neuf ans
Sa famille quitte Budapest en 1956. Frank a 9 ans. « Mon père dirigeait le 5e district des conseils de travailleurs[2]à Budapest. Ma grande sœur faisait venir des vivres de la campagne pour soutenir la révolte étudiante. Une fois le soulèvement maté par les Soviétiques, il était impensable qu’on reste en Hongrie. » Ils trouvent refuge à Montréal. Furedi y passe douze ans, mais conservera peu de liens avec le Canada hormis un passeport qui lui confère la double nationalité. Après une licence à McGill (Montréal), il poursuit ses études à Londres : un master, puis un doctorat à l’École des études orientales et africaines. Sa thèse porte sur la révolte des Mau Mau au Kenya.
Péter Magyar célèbre la victoire de son parti Tisza aux élections législatives, Budapest, 12 avril 2026 (C) Alexander Ryumin/TASS/Sipa
Les années de formation se doublent d’un militantisme très seventies au sein de groupuscules d’extrême gauche antistaliniens. De schismes en recalibrages théoriques, il finit par fonder le Revolutionary Communist Party. Avant de définitivement disparaître en 1996, le RCP évolue vers des positions libertaires anti-étatistes et lance ce qui deviendra Spiked, un média numérique en première ligne du combat culturel contre le wokisme. À contre-courant du malthusianisme écologiste, Spiked plaide pour une société d’abondance et revendique un humanisme radical, d’où sa devise « Humanity is underrated » (« L’humanité est sous-estimée »).
Bad boys and girls
Pendant 30 ans, Furedi enseigne la sociologie à l’université du Kent où il est maintenant professeur émérite. Mais depuis 2022, son camp de base se trouve à Bruxelles. Il y dirigeait le Mathias Cornivus Collegium Brussels (MCC Brussels), un think tank créé dans le cadre des relations houleuses entre Viktor Orbán et l’UE. « Un jour, à Londres, je rencontre Balázs Orbán, conseiller politique de Viktor Orbán, alors Premier Ministre. Vu la virulence des attaques de l’UE, je lui suggère de créer un think tank à Bruxelles. Vous pourriez vous en charger ? » me dit-il. Furedi relève le défi et embauche une poignée de chercheurs dans divers domaines, arts, politique, sciences sociales, une équipe qu’il qualifie de « bad boys and girls ». Objectif : scruter et documenter ce qui se passe dans les institutions européennes, organiser des conférences, inviter des chercheurs, élargir le cercle de réflexion.
Prôner l’Europe des nations en plein quartier européen, près du rond-point Schuman, au cœur du réacteur, n’est pas une promenade de santé. « Comme dans un film hollywoodien, on passe notre temps à esquiver les embûches. Les bourgmestres socialistes de Bruxelles annulaient nos conférences, prétextant des menaces à l’ordre public. Nous avons eu des problèmes constants avec les antifas. Nous avons subi les attaques des ONG qui ont tout fait pour nous exclure du registre de transparence de l’UE[3]. Il faut se battre sans arrêt. Mais c’est une bonne expérience, on développe toutes sortes de tactiques », raconte non sans gourmandise cet homme de 79 ans qui ne déteste pas la bagarre.
Le changement de régime consécutif aux élections hongroises de mai 2026 ne va pas lui simplifier la vie. Le nouveau Premier ministre Péter Magyar a juré d’en finir avec le système Orbán et n’a pas attendu pour agir. Son parti Tisza, majoritaire au Parlement, a modifié la Constitution pour destituer le président de la République proche du Fidesz. Le 6 juillet, la télévision nationale a suspendu ses programmes et diffusé ce message sur un fond d’écran noir : « Les médias de service public ne devraient pas mentir. Nous demandons pardon de vous avoir menti toutes ces années. » Le 22 juillet, c’est le procureur général qui était poussé à la démission. « C’est une chose de placer des gens à soi lors d’une alternance démocratique. C’en est une autre de saccager la constitution, d’humilier ses opposants, commente Furedi. Quand Orbán a apporté des changements à la constitution, c’était au terme de plusieurs mois de consultations. Ce qui se déroule actuellement en Hongrie ressemble à une purge – sans aucune réaction de l’UE, soit dit en passant. »
Le 3 septembre, Furedi démissionnait de son poste de directeur de MCC Brussels. « Le gouvernement hongrois a fait pression sur les deux conglomérats qui nous finançaient. Mon staff n’a pas été payé. Ils nous ont coupé les vivres, façon de se faire bien voir de l’UE. » Ni une, ni deux, Furedi reprend les armes et lance FSI Europe. La quasi-totalité de son équipe continue le boulot bénévolement en attendant de nouveaux mécènes.
Sociologue de bibliothèque
Quelle est la vraie nature de Furedi ? Agitateur politique ou sociologue de bibliothèque ? « Jamais je ne délaisserai l’écriture ; c’est ce que j’aime le plus. Mais m’impliquer sur le terrain nourrit ma réflexion. Le combat entre les blocs populiste et antipopuliste est, plus que jamais, au cœur de la vie politique européenne. » C’est précisément le propos de son dernier ouvrage. Sa bibliographie est en prise directe avec son temps. À preuve quelques-uns des titres de ses 26 livres : La guerre contre le passé : pourquoi l’Occident doit se battre pour son histoire ; Comment la psychologie sape notre humanité ; Réapprendre à tracer des frontières ; La Culture de la peur ; Le Pouvoir de la lecture, de Socrate à Twitter ; Parents paranos.
Quel thème traverse son œuvre ? « Je suis plutôt connu pour mes travaux sur la peur et le risque. Mais un éditeur m’avait fait remarquer que le thème de l’autorité apparaissait dans la plupart de mes écrits. Il m’a suggéré d’y consacrer un livre[4]. Lequel n’a pas eu grand succès. Mais c’est la chose la plus importante que j’ai accomplie. À une époque où la société perçoit l’autorité de manière négative, il fallait explorer cette question. Ce thème imprègne mes écrits sur l’éducation, l’identité, le rapport à l’histoire, la confiance dans les institutions ». L’œuvre de Furedi est traduite dans le monde entier. Pas en France. Avis aux éditeurs !
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[1]In Defence of Populism, Polity Press, mai 2026.
[2] Les conseils de travailleurs coordonnaient les grèves pendant la révolte de 1956.
[3] Qui répertorie les lobbyistes et groupes de pression. Y figurer offre un accès institutionnel indispensable pour s’informer des décisions prises au sein de l’UE.
[4]Authority : A Sociological History, Cambridge University Press, 2013.