On ne pourra pas dire que Sarah Knafo aura attendu de réaliser le très estimable score de 10% aux municipales parisiennes pour sourire. Avec 10%, elle a en effet de quoi, quand on veut bien considérer qu’il se trouve encore 35% d’électeurs parisiens pour adouber le dauphin, l’héritier désigné, le continuateur de Madame Hidalgo. À croire que le Paris qu’elle leur laisse leur convient parfaitement, endettement et surmulots compris. 35% pour une resucée de six années d’hidalgisme, voilà qui, on en conviendra, donne tout son prix à la louable performance de la dame de Reconquête.
Au-delà de cette circonstance particulière, s’il y a une chose que Sarah Knafo a parfaitement comprise, c’est le grand manque que nous pouvions ressentir depuis des lustres face au spectacle – souvent navrant il est vrai – du grand cirque de la politicaillerie. Ce manque : le sourire.
Toutes considérations de programme, de convictions, d’opinons mises à part, la candidate à la mairie de Paris nous aura apporté au moins cela, le sourire en politique.
Pas le sourire niais d’un Lecanuet, ce monsieur dents blanches haleine fraîche dont les moins de vingt ans – peut-être même les moins de cinquante – ne peuvent se souvenir. Le sourire genre ravi de la crèche. Sourire factice, fabriqué, mécanique, façon bellâtre de tréteau de foire, illustration finalement assez fidèle du piètre politicien qu’il était.
Non, en l’occurrence il ne s’agit pas du tout de cela. Le sourire Knafo dit quelque chose de sensible, d’évident que, pour simplifier, on pourrait qualifier de joie de vivre. Sur les plateaux de télévision, dès la première minute, elle sait donner l’impression qu’elle est heureuse d’être là. Et sans doute l’est-elle en effet.
Ce faisant, elle inaugure un nouveau type de personnage du casting électoral. Le snipper souriant. Le flingueur à double détente, la dialectique et la zygomatique. C’est ravissant et ça fait un bien fou. Voltaire, je crois, disait « la gaieté désarme ». Sarah a compris cela. Preuve d’intelligence. Et de sens politique. Quand on vous balance en substance en plein débat : « Monsieur vous êtes un con », ou une gentillesse approchante, et que cela vous est asséné avec un charmant sourire des lèvres et de la prunelle, difficile de monter après cela dans les tours sans se ridiculiser.
Le grand problème avec le sourire est qu’on l’a ou qu’on ne l’a pas. S’y forcer sonne toujours faux et il n’y a pas pire que cela. Plus contre-productif, tu meurs ! Le sourire contrefait ne pardonne pas. Sarah Knafo, donc, l’a, elle.
Il faut espérer deux choses. Premièrement qu’elle ne le perde pas, tant la vie politique est âpre et ne prête que très exceptionnellement à se réjouir. Deuxièmement, plus important encore, qu’elle le garde en l’état. C’est à dire, spontané, naturel…Que nous continuions à avoir ce petit quelque chose qui, d’un seul coup d’un seul, rend un peu moins barbant et convenu le pugilat électoral.
On l’a ou on ne l’a pas, ce sourire, disais-je. L’idée de ce petit billet m’est venue en voyant les deux photos, les deux portraits qui illustrent un papier récent d’Ivan Rioufol, paru ici même. Sarah et Rachida. Regardez bien. L’une, la commissure des lèvres vers le bas, bouche plutôt maussade, illustration parfaite de l’expression « faire la lippe », l’autre, la commissure des lèvres vers le haut. Déjà, au naturel, au repos allais-je dire, l’esquisse, l’amorce d’un sourire. Mieux que l’amorce, la promesse d’un sourire. Par le temps qui courent, ce n’est pas peu de chose…
Préambule – Paris, dimanche 15 mars : le signal politique des municipales Les résultats du premier tour des élections municipales du 15 mars ont confirmé un phénomène désormais bien installé dans la capitale : la solidité électorale de la gauche parisienne. Au niveau de Paris, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire arrivé premier devance de plus de 12 points la candidate de la droite Rachida Dati. Dans plusieurs arrondissements, les listes soutenues par l’alliance de gauche — socialistes, écologistes et composantes proches de la France insoumise — ont enregistré des scores élevés, confirmant la sociologie politique particulière de Paris : une métropole diplômée, fortement insérée dans l’économie mondiale, culturellement progressiste et largement acquise aux valeurs du progressisme urbain. Dans plusieurs secteurs centraux et de l’est parisien, ces listes dépassent nettement leurs adversaires, consolidant une domination politique qui dure désormais depuis plus de deux décennies. Ce résultat n’est pas seulement électoral ; il révèle aussi un climat intellectuel et culturel propre aux grandes métropoles occidentales : une adhésion massive à un certain imaginaire moral et politique, porté par les milieux universitaires, médiatiques et culturels. Ce phénomène parisien — que l’on retrouve sous des formes proches dans d’autres grandes villes européennes — pose une question plus profonde : quel est le rapport des nouvelles générations urbaines à l’histoire, à la politique et à la réalité du monde ? C’est à cette interrogation qu’il faut désormais répondre • CR.
Ils ont tout, absolument tout, les enfants de l’ère connectée. Les écrans, les réseaux, les flux continus d’informations — cette bouillie mondiale qu’on confond avec le savoir. Jamais une génération n’a eu à sa disposition une telle masse de connaissances, d’archives, de bibliothèques numérisées, de témoignages filmés, de documents accessibles en quelques secondes. Et pourtant, jamais peut-être une génération n’a été aussi peu instruite du sens historique de son existence.
Fin de l’Histoire
Ce paradoxe constitue l’une des énigmes les plus frappantes de notre époque. L’humanité a réussi l’exploit technique de rendre le monde entier disponible à chaque individu — et, simultanément, de rendre ce monde presque illisible. L’accès universel à l’information n’a pas produit l’intelligence collective qu’on nous promettait ; il a souvent engendré une confusion permanente où tout se vaut, où tout s’additionne sans jamais se hiérarchiser.
La connaissance suppose un ordre. Elle suppose une profondeur. Elle suppose aussi une continuité entre les générations. Or c’est précisément cette continuité qui s’est brisée.
Les jeunes générations ne sont pas simplement moins attachées à l’histoire : elles vivent dans un univers mental où l’histoire elle-même devient inutile. L’horizon de la pensée n’est plus la durée, mais l’instant. L’événement n’est plus ce qui s’inscrit dans une chaîne de causes et de conséquences ; il devient un fragment d’actualité qui surgit, s’impose quelques heures, puis disparaît dans le flux.
Dans ce monde de l’instantané, les ancêtres n’ont plus de place. Non parce qu’ils seraient contestés ou critiqués — ce qui serait encore une forme de dialogue — mais parce qu’ils ont cessé d’exister comme référence. Les morts ne parlent plus aux vivants. La transmission s’est interrompue.
Il ne s’agit pas seulement d’une crise de l’école ou de la culture classique. Il s’agit d’une transformation beaucoup plus profonde du rapport au temps. Les sociétés modernes avaient déjà affaibli le poids de la tradition au nom de l’autonomie individuelle. Mais ce que nous voyons aujourd’hui va plus loin : ce n’est plus seulement l’autorité du passé qui disparaît, c’est la conscience même d’appartenir à une histoire.
Bêtise festive
On comprend alors pourquoi cette génération peut vivre au milieu d’un monde en crise sans percevoir la gravité de ce qu’elle traverse. Car pour reconnaître la décadence, encore faut-il avoir connu la grandeur. Pour sentir la fragilité d’une civilisation, encore faut-il savoir ce qu’elle fut. Or cette mémoire a été effacée.
De cette rupture avec l’histoire naît un phénomène singulier que l’on pourrait appeler la bêtise festive. Non pas la bêtise au sens trivial du terme — celle qui relève de l’ignorance brute ou du manque d’éducation — mais une forme beaucoup plus sophistiquée : une bêtise cultivée, diplômée, socialement valorisée. Elle est parfaitement adaptée au monde contemporain. Elle parle le langage de la morale universelle. Elle maîtrise les codes médiatiques. Elle possède les bons diplômes, les bonnes indignations, les bonnes références culturelles. C’est une bêtise branchée. Elle se reconnaît à son ton péremptoire. Elle fonctionne comme un tweet : rapide, définitive, sans nuance. Elle ne cherche pas à comprendre ; elle cherche à classer. Qui est le coupable ? Qui est la victime ? Qui est du bon côté de l’histoire ?
La complexité du réel n’a guère de place dans ce dispositif moral. Elle gêne. Elle retarde la condamnation.
Ainsi se constitue une nouvelle orthodoxie. Elle ne ressemble plus aux dogmes religieux d’autrefois ; elle ne s’appuie ni sur la théologie ni sur la tradition. Mais elle possède pourtant les traits essentiels d’une religion. Elle a ses prêtres — souvent médiatiques ou universitaires. Elle a ses rites — manifestations, hashtags, prises de position obligées. Elle a ses excommunications — accusations de racisme, de réaction, d’extrémisme. Et surtout, elle possède une certitude absolue : celle d’avoir enfin découvert la morale véritable. Mais c’est précisément cette certitude qui constitue le problème.
Car l’histoire nous enseigne que les sociétés deviennent dangereuses non lorsqu’elles doutent, mais lorsqu’elles sont convaincues de leur supériorité morale. Les idéologies du XXᵉ siècle — fascisme, nazisme, communisme — se présentaient toutes comme des entreprises de salut. Elles prétendaient libérer l’humanité, purifier la société, construire un monde meilleur.
Ce qui les rendait redoutables, ce n’était pas seulement leur violence ; c’était leur innocence. Les hommes qui y adhéraient se croyaient du côté du bien.
La comparaison n’implique évidemment pas que nous vivions aujourd’hui dans un système totalitaire. Mais elle rappelle une vérité essentielle : le totalitarisme ne surgit jamais dans une société cynique. Il surgit dans une société persuadée de sa vertu. Or c’est précisément ce que l’on observe dans une partie des nouvelles générations. Leur pacifisme, par exemple, possède souvent une dimension profondément paradoxale. Il ne procède pas d’une analyse lucide des rapports de force internationaux ; il relève plutôt d’un imaginaire moral où la violence est toujours le produit d’un oppresseur identifiable et où la paix serait le résultat naturel de la bonne volonté.
Ce pacifisme est en réalité décoratif. Il appartient à la culture du festival, de la manifestation symbolique, de la proclamation vertueuse. Il célèbre la paix mais refuse de penser la guerre. Il invoque la justice mais ignore la tragédie.
Or la politique, précisément, commence là où la tragédie apparaît. Elle commence lorsque l’on découvre que certaines situations ne comportent pas de solution parfaite, que certaines décisions impliquent des choix douloureux, que la force — aussi déplaisante soit-elle — fait partie de l’histoire humaine. Refuser de voir cette dimension tragique ne supprime pas la violence : cela rend simplement les sociétés incapables d’y faire face. Un autre trait caractéristique de cette génération tient à sa relation paradoxale à l’information. Jamais l’humanité n’a produit autant de données. Les statistiques, les images, les analyses circulent en permanence. Les réseaux sociaux transforment chaque événement en spectacle planétaire. Mais cette abondance ne crée pas de compréhension.
Le triomphe de la bien-pensance dominante
Elle produit souvent l’effet inverse : une saturation cognitive. Lorsque tout devient information, plus rien ne devient signification. Les faits se succèdent sans s’organiser. Les crises se superposent sans être hiérarchisées.
L’esprit humain, pour comprendre, a besoin de structures : des récits, des catégories, des cadres d’interprétation. Lorsque ces structures disparaissent, l’individu se retrouve plongé dans un chaos d’événements. Il cherche alors désespérément un point fixe. Et ce point fixe, aujourd’hui, prend souvent la forme de la bien-pensance dominante.
Cette bien-pensance fonctionne comme une boussole morale simplifiée. Elle permet de se repérer rapidement dans un monde trop complexe. Elle fournit des réponses immédiates. Elle dispense de l’effort de penser. Mais ce confort intellectuel a un prix : il affaiblit la capacité critique. Or une démocratie vivante repose précisément sur cette capacité. Elle suppose des citoyens capables de douter, de discuter, de reconnaître les contradictions du réel.
Lorsque cette faculté disparaît, la démocratie se transforme peu à peu en théâtre moral où chacun récite les formules attendues. C’est peut-être là que réside la véritable bêtise de notre temps. Elle n’est ni grossière ni primitive. Elle est policée, civilisée, convaincue d’elle-même. Elle parle le langage des droits humains et de la tolérance. Elle croit sincèrement protéger le monde. Mais, faute de lucidité historique et de sens tragique, elle risque de produire l’effet inverse. Car les civilisations ne disparaissent pas seulement sous les coups de leurs ennemis. Elles disparaissent aussi lorsque leurs propres enfants cessent de comprendre ce qui les a fait naître, ce qui les a rendues possibles, ce qui les oblige à se défendre. Alors elles deviennent vulnérables.
Elles continuent de célébrer leurs valeurs — la liberté, la justice, la dignité humaine — mais elles oublient que ces valeurs ne sont pas des évidences naturelles. Elles sont le produit fragile d’une histoire, d’institutions, de luttes et parfois de guerres.
Lorsqu’une société oublie cela, elle croit habiter un monde définitivement pacifié. Elle rit, elle célèbre, elle proclame sa supériorité morale. Et pendant ce temps, dans l’ombre, d’autres forces apprennent à la regarder comme une proie. Ainsi la bêtise contemporaine n’est pas seulement une faiblesse intellectuelle. Elle est une naïveté historique. Elle croit sauver le monde. Elle risque, sans le vouloir, de le livrer aux loups du futur.
Le gouvernement Starmer a fait voter une loi abrogeant l’immunité judiciaire des soldats britanniques ayant combattu en Irlande du Nord, en Irak et en Afghanistan. Parmi eux, des membres du Special Air Service, une unité d’élite créée en 1941. Ces commandos s’estiment trahis par des responsables politiques censés les couvrir.
C’est au cours de l’été 1941 qu’un aristocrate écossais, David Stirling, crée le Special Air Service (SAS). À l’origine, cette petite unité de l’armée britannique est destinée à mener des actions commandos en Afrique du Nord derrière la ligne de front italo-allemande. Le raid inaugural, en novembre 1941, est un désastre. Sur 55 hommes parachutés en Libye, seuls 21 reviennent à la base. Le SAS manque alors d’être dissous.
Peu de gens le savent, s’il est finalement décidé de maintenir cette unité, qui devient rapidement le régiment de forces spéciales le plus célèbre au monde, et est toujours considéré comme tel quatre-vingt-cinq ans plus tard, c’est en grande partie grâce à un groupe de militaires… français !
Entente cordiale
Après la catastrophe du premier raid, David Stirling a désespérément besoin de nouveaux volontaires. Il entend parler de 52 soldats des forces gaullistes désœuvrés à Damas. Des parachutistes bien entraînés et désireux de combattre l’ennemi occupant leur pays. Le 31 décembre 1941, les 52 Français reçoivent l’ordre de monter dans quatre camions pour un long voyage vers l’Égypte. Leur destination finale est Kabrit, à 130 km à l’est du Caire, où les SAS les attendent. Leurs hôtes britanniques expliquent aux Français qu’ils vont mener ensemble un nouveau type de guerre : la « guérilla », rendue possible par les progrès des transports, des communications et de l’armement.
L’une des innovations majeures est la jeep américaine Willys Bantam, moyen idéal pour se déplacer de façon furtive et rapide en territoire ennemi. Elle est notamment utilisée lors du fait d’armes qui va redorer le blason du SAS : le raid du 26 juillet 1942 contre l’aérodrome de Sidi Haneish, en Libye. Parmi les 18 jeeps employées dans l’opération, trois sont occupées par des équipages français, placés respectivement sous les ordres des officiers Augustin Jordan, François Martin et André Zirnheld.
Sidi Haneish se trouve en plein milieu du désert. Il faut quatre heures aux commandos pour parcourir, en deux colonnes, les 110 km qui séparent les hommes de Stirling de cette petite base aérienne où stationnent des appareils allemands. Bénéficiant d’un effet de surprise total, le commando parvient à détruire plus de trente Messerschmitt, Junkers, Stukas et Heinkel, avant que son chef donne l’ordre du retrait. Un seul camarade est tué pendant cette phase. C’est alors que commence la partie la plus dangereuse : le retour en lieu sûr.
Les jeeps se séparent en plusieurs groupes pour réduire les risques d’être repérées par les avions allemands assoiffés de vengeance. Cependant, une patrouille de Stukas parvient à retrouver le trio des véhicules français et fait aussitôt feu sur lui. Un homme est abattu : l’Alsacien André Zirnheld, 29 ans, professeur de philosophie dans le civil. Après son enterrement, on retrouvera dans ses effets personnels un poème magnifique qu’il avait écrit, intitulé La Prière.
Aujourd’hui connu sous le nom de Prière du para, le texte est devenu un chant traditionnel de l’armée française. Voici ses plus célèbres vers :
« Je veux l’insécurité et l’inquiétude, Je veux la tourmente et la bagarre, Et que vous me les donniez, mon Dieu, Définitivement. »
Grâce à des succès comme le raid de Sidi Haneish, le SAS devient vite un outil privilégié des Alliés, au point de carrément former à la fin de la guerre une brigade, composée de deux régiments britanniques, deux régiments français et une compagnie belge. En octobre 1945, le général Michael Calvert, commandant du SAS, préside une cérémonie à Tarbes au cours de laquelle il remercie le détachement français et assiste à sa réincorporation officielle dans les rangs de l’armée française, notamment au sein du 1er bataillon de choc, créé pour l’occasion.
Lettre ouverte
Aujourd’hui, le principal cantonnement du SAS britannique se trouve près de la petite ville de Credenhill, à environ 220 km à l’ouest de Londres. Non moins prestigieux, l’équivalent naval du SAS, le Special Boat Service (SBS), est basé quant à lui sur le port de Poole, au bord de la Manche. Habituées aux opérations secrètes et réputées pour leur discrétion, ces troupes ne font presque jamais la une des journaux. Depuis quelques semaines, pourtant, elles sont au cœur d’une polémique d’ampleur nationale au Royaume-Uni.
En décembre, dans une lettre ouverte publiée par le quotidien Daily Telegraph, sept anciens officiers supérieurs du SAS ont accusé le pouvoir travailliste d’orchestrer une chasse aux sorcières judiciaire contre leur corps. Ils dénoncent le projet du gouvernement Starmer d’abroger une loi de 2023 accordant une immunité judiciaire aux soldats – qui se trouvent en majorité être des SAS – ayant combattu pendant les « Troubles », le conflit qui a ensanglanté l’Irlande du Nord entre 1969 et 1998. La loi d’abrogation a été adoptée aux Communes en janvier 2026.
Tout cela n’a rien de surprenant étant donné que le Premier ministre, Keir Starmer, est un ancien avocat spécialisé dans les droits de l’homme, qui a notamment contribué en 2007 à la reprise d’une procédure judiciaire contre un soldat britannique pourtant innocenté quatre ans plus tôt dans la mort d’un civil lors de la guerre en Irak.
Parmi les dossiers qui risquent à présent d’être rouverts par les tribunaux en vertu de la nouvelle loi d’abrogation figure l’opération menée par le SAS en 1987 contre une cellule terroriste de l’IRA qui s’apprêtait à faire exploser une bombe de 90 kilos devant un commissariat de police à Loughgall, en Irlande du Nord. Huit membres de l’organisation indépendantiste avaient été tués dans cette embuscade, qui a fait l’objet d’une enquête de la police ayant conclu que le SAS avait agi conformément au droit.
Le 11 novembre, dans une lettre ouverte publiée par le Times, huit anciens généraux quatre étoiles ont qualifié la remise en cause de l’amnistie sur l’Irlande du Nord de menace pour la sécurité nationale. Selon eux, la confiance des troupes dans le système judiciaire ne peut qu’en être minée : « Aujourd’hui, chaque soldat britannique déployé doit non seulement se méfier de l’ennemi qui se trouve devant lui, mais aussi de l’avocat qui se trouve derrière lui. Ne vous y trompez pas, nos plus proches alliés observent la situation avec inquiétude et nos ennemis se frottent les mains. »
Adrian Weale, historien militaire, a servi en Irlande du Nord dans les années 1980 : « Il s’est passé des choses dans lesquelles j’ai été indirectement impliqué et qui ont refait surface à la suite de la remise en cause du passé, explique-t-il. Cela n’en finit pas, et des gens reviennent sans cesse pour remuer ce passé. Or ces événements se sont produits il y a quarante ans. » Weale attribue cette « guerre judiciaire » à deux causes : « D’abord,depuis l’ère Tony Blair, nous avons un gouvernement d’avocats. Ensuite, ils ne voient pas vraiment où est le problème. » Au lieu de se ranger du côté des soldats britanniques, explique Weale, le gouvernement semble soutenir les partisans de l’IRA : « Or, ceux-ci ne veulent pas la justice mais la vengeance ». L’année dernière, Richard Williams, qui commandait le SAS pendant les conflits en Irak et en Afghanistan, a averti que le SAS et le SBS connaissaient un taux de départ en forte hausse, car la confiance des soldats dans leurs autorités politiques est selon lui en train de s’évaporer. Un ancien membre du SBS, qui a souhaité rester anonyme, confie : « Les gars posent des questions évidentes concernant leur protection juridique. La réponse qu’on leur donne semble incertaine et l’atmosphère est un peu tendue… Comme ils le disent, “cela ne vaut plus le risque”. »
Keir Starmer lors d’une réception pour des vétérans à Windsor, 11 novembre 2025, dans un contexte de tensions entre le gouvernement travailliste et d’anciens officiers du SAS (C) Andrew Matthews/WPA Pool/Shutterstock/SIPA.
Ce vétéran du SBS a servi en Irak et en Afghanistan et est bien conscient du « chaos moral » causé par ce type de guerres, en particulier dans le cadre des opérations « CoIn » (contre-insurrection), menées contre un ennemi qui n’hésite pas à utiliser des civils comme boucliers humains. « Tout ne se passe pas toujours comme il faut », admet-il. Alors que la plupart des officiers supérieurs ont une « approche systématique dans la sélection des cibles et dans l’approbation des actions, basées sur les opérations CoInprécédentes », un ou deux commandants des forces spéciales ont pu par le passé se montrer moins regardants.
Témoin de ce « chaos moral » à l’œuvre dans certaines opérations des forces spéciales en Irak, un incident datant de mars 2008. Les forces spéciales britanniques et américaines tentaient d’appréhender une équipe d’insurgés fabriquant des bombes au nord de Bagdad. Elles ont encerclé la maison, située dans une banlieue aisée, et ont demandé par haut-parleur aux insurgés de se rendre, ou au moins de libérer tous les civils. Comme ces appels restaient sans réponse, les SAS sont passés à l’action, mais se sont retrouvés pris dans un feu croisé bien organisé. Un soldat a été tué et quatre autres blessés. Les Américains ont alors demandé une frappe aérienne qui a tué les insurgés, mais aussi hélas plusieurs civils.
Lois de la guerre
Dans l’armée française, des affaires comparables se sont produites pendant la guerre d’Algérie. Et quatre jours après les accords d’Évian du 18 mars 1962, une amnistie générale était proclamée, graciant les combattants algériens ainsi que les militaires et policiers français. Cette amnistie a pour effet d’interdire aujourd’hui encore l’accès à de nombreuses archives de l’armée relatives à la guerre d’Algérie, déplore l’historien Fabrice Riceputi, qui plaide pour une ouverture totale. « De nombreux dossiers restent classés confidentiels pour protéger la vie privée des personnes impliquées encore en vie ou de leurs descendants, regrette-t-il. Le gouvernement français a également décidé qu’une partie des sources ne pouvait pas être ouverte au public sous prétexte qu’elles avaient toujours une valeur opérationnelle. »
Au Royaume-Uni, Adrian Weale s’oppose à une amnistie générale telle que celle accordée par la France après la guerre d’Algérie : « Lorsqu’il existe des preuves d’actes répréhensibles, d’atrocités, peu importe le nom que vous leur donnez, alors les auteurs doivent être poursuivis et jugés, affirme-t-il, mais il faut qu’il y ait un délai de prescription. » Un officier en service dans les forces spéciales françaises partage cet avis : « Il est du devoir de l’armée d’enquêter sur les allégations crédibles de violations du droit afin de condamner les actes individuels qui dépassent les “lois de la guerre”, tels que l’exécution de civils ou de prisonniers, ou le recours à la torture. Bref, garantir la transparence, la justice et la responsabilité. » Selon lui, l’attitude du gouvernement français « a considérablement changé depuis la guerre d’Algérie » : il n’y a plus de culture du déni et de minimisation des faits. Néanmoins, on comprend mieux à Paris qu’à Londres ce qu’il appelle « le désordre moral de la guerre » pour désigner les situations où des soldats des forces spéciales « doivent prendre des décisions en quelques secondes, sous menace de mort, avec des informations incomplètes, dans un environnement chaotique ». Les soldats sont des êtres humains et des erreurs peuvent parfois être commises.
En France, les opérations commando sont autorisées au plus haut niveau et, par conséquent, les forces spéciales sont entièrement protégées sur le plan juridique et opérationnel (sauf bien sûr en cas de comportement répréhensible envers la hiérarchie). Selon l’officier des forces spéciales françaises que nous avons interrogé, il existe un contrat moral singulier entre chaque pays et ses soldats, qui est « au cœur de la loyauté et de la discipline militaires ».
En Grande-Bretagne, le pouvoir travailliste a rompu ce contrat. Dans leur lettre ouverte publiée en décembre dans le Daily Telegraph, les ex-officiers SAS mettent en garde le gouvernement Starmer : « Défendez nos défenseurs de manière équitable et ferme, en gardant les yeux ouverts sur le chaos moral de la guerre, ou continuez à faire le travail de l’ennemi, une fuite, une enquête, un soldat brisé à la fois. Une démocratie qui ne soutient pas ses guerriers ne dure pas longtemps. »
Neuf millions d’habitants. Une bande de terre large comme deux départements français. Pas une goutte de pétrole. Aucune profondeur stratégique…
À sa naissance, ses voisins lui promettaient une disparition rapide. La question n’était pas « si », mais « quand ». L’État juif rêvé par Theodore Herzl devait être un accident de l’histoire, un épisode bref dans le grand récit arabe et musulman du Moyen-Orient. Une anomalie appelée à se résorber.
Et pourtant, depuis le 7 octobre 2023, ce que l’un de nos distingués ambassadeurs[1] de France appelait avec une élégance toute diplomatique un « little shitty country » se bat sur plusieurs fronts à la fois : Gaza, Liban, Syrie, Yémen, et désormais au cœur même de l’Iran.
L’Iran. Un pays immense vaste comme quatre fois la France, peuplé de 92 millions d’habitants. Riche en pétrole, en gaz, en ressources de toute nature. Armé jusqu’aux dents de missiles et de drones. Une théocratie militante qui a fait de la destruction de « l’entité sioniste » non seulement un objectif stratégique, mais une mission quasi métaphysique.
Or voici que ce petit pays frappe aujourd’hui à des milliers de kilomètres de ses frontières, et vise avec une précision chirurgicale les centres nerveux d’un régime islamiste totalitaire qui s’approchait dangereusement de l’arme atomique.
La sagesse est d’être fou lorsque les circonstances en valent la peine
Pendant ce temps, sur nos plateaux télé, les experts soupirent. Le diplomate voit la région sombrer dans le chaos. Le général explique qu’on ne renverse pas un régime à coups de bombardements. L’avocat international évoque l’érosion des normes. Le grand reporter s’inquiète pour les marchés, la « stabilité régionale » et la tentation « expansionniste » d’Israël. Tout cela est dit sur le même ton, celui de la sagesse prudente, de la gravité responsable, de l’expérience supérieure. Bref, le ton de ceux pour qui rien n’est jamais possible, et pour qui il serait plus raisonnable, au fond, de ne rien tenter.
Le contraste est saisissant. D’un côté, un Occident saturé de prudence qui explique pourquoi l’histoire ne peut pas bouger. De l’autre, un pays minuscule qui agit. Un fait demeure : un État de neuf millions d’habitants affronte aujourd’hui une puissance régionale redoutable à laquelle la plupart des capitales occidentales n’osaient pas se frotter. Un pouvoir de fanatiques cruels qui pend ses opposants, écrase ses femmes, tire sur sa jeunesse et finance à coups de milliards un terrorisme international tentaculaire.
Israël : une frontière civilisationnelle
Pourquoi ce petit pays tient-il ? La réponse tient en un choix ancien, presque civilisationnel. Très tôt dans son histoire moderne, Israël a compris qu’il ne pourrait jamais rivaliser par la taille, par la démographie ou par les ressources naturelles. Alors il a parié sur autre chose, l’intelligence humaine. Là où certains pays vivent de la rente, Israël investit dans l’éducation. Là où d’autres s’appuient sur l’endoctrinement des masses, Israël parie sur la science. Là où beaucoup accumulent les hommes, Israël accumule les cerveaux.
Ce pari a produit des universités parmi les plus performantes du monde, des ingénieurs par dizaines de milliers, une culture scientifique et technologique qui irrigue aujourd’hui l’économie globale. Dans la paix, cela donne la « start-up nation ». Dans la guerre, cela se traduit par l’audace opérationnelle, l’avantage technologique et une capacité d’innovation stratégique qui déconcerte régulièrement ses adversaires.
Un grand pays peut survivre par sa taille. Un petit pays, lui, ne survit que par l’intelligence et la détermination de ses citoyens. C’est peut-être pour cela que, depuis plus de soixante-quinze ans – étroit ombilic sur la carte mais au cœur des passions religieuses, des calculs d’empires et des obsessions idéologiques -, ce pays en forme de mouchoir de poche continue d’écrire une histoire que tant de prophètes annonçaient impossible.
Même ses ennemis les plus résolus finissent parfois par le reconnaître à demi-mot. Dans ce si petit pays, il existe quelque chose que beaucoup de puissances occidentales semblent avoir perdu. La volonté d’exister. Et le courage d’en payer le prix.
Grand défenseur de la construction européenne comme « remède » au nationalisme, le philosophe allemand vient de mourir
L’intellectuel allemand Jürgen Habermas théoricien de l’espace public et de la démocratie délibérative aura défendu jusqu’au bout une certaine idée de l’Europe et de la modernité. Né à Düsseldorf, il est mort à l’âge de 96 ans, à Starnberg, en Bavière, le 14 mars 2026.
Intellectuel majeur de l’Allemagne d’après-guerre, Jürgen Habermas appartient à cette génération allemande forcément marquée dans sa jeunesse par le national-socialisme, puis par l’effondrement moral et politique de 1945. Comme beaucoup de jeunes de son époque, il fut pris dans les organes de l’Allemagne hitlérienne durant sa prime adolescence. La découverte du caractère criminel du régime nazi à la libération nourrira son engagement intellectuel.
Influencé par Max Weber ou Wittgenstein, Habermas est surtout associé à l’Ecole de Francfort – appelée aussi école freudo-marxiste –, avec Horkheimer, Adorno et Marcuse, cette pensée marxiste du XXe siècle qui a gommé la dimension « de gauche » du national-socialisme allemand, réduit à un mouvement d’extrême-droite. Néanmoins Habermas a été, après-guerre, de ceux qui ont remonté le niveau des sciences sociales allemandes à l’échelle internationale pour les sortir du risque de « provincialisation ».
D’emblée Habermas pense contre les totalitarismes. Il s’attaque au silence ou aux compromissions d’une partie du monde intellectuel allemand avec le nazisme, notamment à travers sa critique célèbre du grand philosophe Martin Heidegger qui fut le mentor de Sartre. Ainsi il est devenu l’un de ces sociologues allemands de classe internationale.
Cette exigence de lucidité face au passé, puis face aux dérives possibles du présent, a largement contribué à faire de lui une autorité morale autant qu’un professeur de philosophie.
Habermas a inventé pour se substituer au nationalisme allemand, le patriotisme constitutionnel, complétement dévoyé aujourd’hui par les Cours constitutionnelles. Mais c’est à promouvoir un projet fédéral européen qu’il a consacré la fin de sa vie contre le retour des nations libres voulu par les peuples européens et soutenu par le nouveau pouvoir américain que ce soit le président Donald Trump, le vice-président J.D. Vance ou l’industriel Elon Musk. Son nom reste associé à plusieurs concepts devenus centraux dans les sciences sociales contemporaines. Celui d’espace public – sa thèse de doctorat –, développé dans un ouvrage paru au début des années 1960, où il analyse la manière dont se forme un débat public rationnel dans les sociétés modernes. Celui de raison communicationnelle, au cœur de son œuvre, Théorie de l’agir communicationnel, publiée en 1981.
L’idée, chez Habermas, est que la raison ne se réduit ni à la technique, ni à l’efficacité, ni au calcul. Elle se déploie aussi dans l’échange, dans la discussion, dans la confrontation des arguments. Le langage n’est pas seulement un outil pour décrire le monde ; il est aussi ce qui permet à des hommes de chercher un accord, de soumettre leurs affirmations à la critique et, éventuellement, de dégager des normes communes.
De là découle toute une réflexion sur l’éthique de la discussion, la légitimité démocratique et les conditions d’un débat public digne de ce nom. Habermas a ainsi défendu l’idée qu’une norme n’est véritablement légitime que si elle peut être discutée librement par tous ceux qu’elle concerne.
Contre les tentations d’un « fascisme de gauche »
Habermas ne fut jamais un penseur retiré dans sa tour d’ivoire. À l’image d’un André Glucksmann ou d’un Finkielkraut en France, il a constamment pris part aux débats de son époque. Dans les années 1960, il dialogue avec la contestation étudiante allemande, avant de mettre en garde contre ses dérives et contre ce qu’il désignera plus tard comme les tentations d’un « fascisme de gauche ». Il intervient ensuite sur la réunification allemande dont « le Deutsche mark était l’étendard » critique-t-il ; sur l’éthique biomédicale ; sur la place des religions dans les sociétés sécularisées ; sur le 11-Septembre ; sur la crise sanitaire ; sur la guerre en Ukraine, inquiet du ton belliciste des jeunes figures politiques de l’écologie ; ou encore sur l’état des démocraties occidentales.
Notons qu’il a refusé le prix littéraire Cheikh Zahed en 2021, considérant les Emirats Arabes Unis comme une non-démocratie répressive.
Cette présence continue dans le débat public a contribué à faire de lui bien davantage qu’un universitaire renommé. En Allemagne, terre de Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Schopenhauer… où l’on distribue rarement à la légère le titre de philosophe, Habermas s’était imposé comme une figure à part, parfois décrite comme une conscience publique de la République fédérale.
Sa pensée a été admirée, discutée, critiquée. Certains lui ont reproché son attachement persistant à l’universalisme des Lumières, d’autres son optimisme jugé excessif quant aux vertus de la discussion rationnelle. D’autres encore ont vu dans sa confiance dans le consensus une forme d’idéalisme peu compatible avec la brutalité réelle des rapports de forces politiques. Mais même ses adversaires reconnaissaient généralement l’ampleur de son œuvre et son importance dans le champ intellectuel européen.
Au cours de ces dernières décennies, Habermas, à la différence du philosophe anglais Roger Scruton défenseur du Brexit, s’est de plus en plus identifié à la défense d’un projet européen fort. Hostile au retour des « nationalismes », il voyait dans Bruxelles bien davantage qu’un simple marché ou qu’un arrangement institutionnel. Il y cherchait un cadre politique nouveau, susceptible de dépasser l’État-nation sans dissoudre pour autant les libertés publiques.
Patriotisme constitutionnel
C’est dans ce contexte qu’il a développé l’idée de patriotisme constitutionnel, c’est-à-dire d’un attachement non pas à une appartenance ethnique ou historique fermée, mais à des institutions, à des règles communes et à un ordre démocratique. Cette notion a profondément marqué la pensée politique allemande et européenne de ceux qu’on appelle les « européistes » sans qu’ils ne lui rendent pour autant expressément hommage.
Habermas croyait à la possibilité d’une citoyenneté postnationale, fondée sur le droit, la discussion publique et l’adhésion à des principes démocratiques plutôt qu’à une seule identité historique ou nationale. Il a donc naturellement défendu une intégration européenne plus poussée, de tonalité franchement fédérale, dans l’espoir de conjurer les rivalités qui avaient ravagé le continent au XXe siècle.
Cette orientation a aussi nourri des critiques. Pour ses partisans, elle prolongeait logiquement son combat contre les passions identitaires meurtrières. Pour ses détracteurs, elle traduisait une forme d’aveuglement aux réalités historiques, culturelles et politiques des nations européennes. Mais là encore, Habermas aura imposé un cadre de débat que nul ne pouvait ignorer.
La disparition de Jürgen Habermas précèdera-elle la fin du globalisme européen, prodrome du globalisme occidental américain, aujourd’hui remis en question par l’Amérique de Trump après avoir été remis en question par l’Angleterre de Boris Johnson avec le Brexit ? Avec lui s’éteint l’un des derniers grands philosophes européens capables de tenir ensemble spéculation théorique, intervention civique et ambition historique. Son œuvre, dense, souvent difficile, restera pourtant incontournable pour quiconque veut comprendre les débats modernes sur la démocratie, le droit, la communication, la légitimité ou l’espace public.
Parmi ses livres les plus importants figurent L’Espace public, Théorie de l’agir communicationnel, Morale et communication, Droit et démocratie, Le discours philosophique de la modernité, Vérité et justification ou encore ses travaux plus tardifs sur l’Europe et l’histoire de la philosophie.
Il a continué d’écrire, de publier et d’intervenir, jusqu’à un âge très avancé. Ses derniers ouvrages témoignaient encore de cette fidélité à une conviction : défendre l’usage public de la raison. C’est sans doute là, au-delà des querelles académiques et des controverses politiques, que réside l’héritage essentiel de Jürgen Habermas. Nouvel Érasme, un homme qui, après les ruines européennes du XXe siècle, aura voulu croire que la parole, la discussion et le droit pouvaient encore servir de rempart contre le chaos. Pour les défenseurs des nations libres qui échangent et coopèrent entre-elles librement, il reste le meilleur des adversaires, parce qu’il les oblige à donner le meilleur d’eux-mêmes.
La cérémonie de dimanche a notamment vu triompher le chef-d’œuvre néo-progressiste Une Bataille après l’Autre.
C’était attendu : le thriller burlesque Une Bataille après l’Autre triomphe aux Oscars avec six trophées, dont les deux plus convoités – meilleur film et meilleur réalisateur. Le film devance Sinners, épopée vampiro-démoniaque afro-américaine qui repart néanmoins avec quatre statuettes, dont celle du « meilleur acteur » pour Michael B. Jordan, devenu le 6e acteur noir de l’histoire à décrocher cette récompense.
Cette domination de Une Bataille… marque surtout la consécration tardive de son réalisateur, Paul Thomas Anderson. Celui qui avait déjà signé Magnolia et There Will Be Blood a dû attendre l’âge de 55 ans pour être enfin couronné par ses pairs et repartir avec la mythique statuette asexuée.
Violence politique
Le film lui-même s’inscrit dans une veine très contemporaine. Une Bataille… met en scène une Amérique irréconciliable où des terroristes d’extrême-gauche sont traqués par un suprémaciste blanc incarné par Sean Penn. Snobisme oblige, l’acteur n’était pas présent pour récupérer son Oscar du meilleur second rôle masculin. Le scénario réserve un retournement final spectaculaire : le chasseur de gauchistes finit gazé par une société secrète néo-nazie héritière du Ku Klux Klan après la révélation de ses origines juives.
Sur le plan formel et technique, le film relève incontestablement du chef-d’œuvre. Mais sur le fond, il n’échappe pas à certains clichés. Sean Penn peine notamment à rendre son personnage réellement crédible, tandis que Paul Thomas Anderson choisit de rendre sympathiques des héros qui restent, au fond, des adeptes assumés de la violence politique.
Une Amérique progressiste toujours autant obsédée par la race
Dans un registre différent mais tout aussi engagé, Sinners illustre lui aussi cette dimension politique du cinéma hollywoodien contemporain. Totalement afro-américain dans son casting et sa narration, le film raconte l’histoire de deux jumeaux – incarnés par Michael B. Jordan – combattant des vampires qui « sucent » la culture noire, métaphore transparente des blessures laissées par la ségrégation.
La récompense du meilleur acteur vient ainsi consacrer Michael B. Jordan, désormais membre d’un club encore restreint : celui des acteurs noirs oscarisés pour le prix du meilleur acteur. Ils sont désormais six dans l’histoire de l’Académie, aux côtés notamment de Sidney Poitier, Denzel Washington, Jamie Foxx, Forest Whitaker ou encore Will Smith (et 21, toutes statuettes confondues). Ce dernier, toutefois, reste persona non grata à Hollywood. Lors de la cérémonie de 2022, il avait giflé sur scène l’humoriste Chris Rock après une blague sur l’alopécie de son épouse. Un geste qui lui a valu d’être banni pour dix ans des cérémonies de l’Académie.
Pris ensemble, les deux films les plus récompensés – Une Bataille… et Sinners, qui totalisent dix Oscars à eux deux – donnent le ton du palmarès. Hollywood confirme une fois encore sa tendance à se percevoir comme un contre-pouvoir culturel face à Donald Trump.
Javier Bardem grotesque
Cette orientation tranche avec certaines grandes cérémonies du passé. Titanic avait ainsi raflé onze Oscars en 1998, et Le Seigneur des Anneaux avait reproduit le même exploit en 2004. À l’époque, l’industrie semblait privilégier de grandes fresques spectaculaires, davantage tournées vers le divertissement que vers le message politique.
Mais Hollywood se voit peut-être aujourd’hui investi d’une mission pédagogique. Paul Thomas Anderson l’a lui-même expliqué lors de son discours : « J’ai écrit ce film pour mes enfants, afin de leur demander pardon pour le bazar que nous leur léguons dans ce monde, mais aussi pour les encourager à devenir la génération qui, je l’espère, nous apportera un peu de bon sens et de décence. »
Pour autant, la cérémonie n’a pas viré au meeting politique. À part Javier Bardem, qui a lancé un bref « Libérez la Palestine », la plupart des discours sont restés relativement consensuels.
Certaines surprises ont néanmoins marqué la soirée. Alors que beaucoup attendaient un triomphe de Hamnet, qui raconte de manière fictionnelle le deuil de William Shakespeare après la mort de son fils en 1596, le film doit finalement se « contenter » de l’Oscar de la meilleure actrice pour Jessie Buckley, qui incarne l’épouse du dramaturge.
Timothée Chalamet bredouille
Autre déception notable : Timothée Chalamet repart bredouille pour son rôle dans « Marty Supreme ». Son interprétation d’un champion de tennis de table n’a manifestement pas convaincu l’Académie. On ignore toutefois si ses déclarations sur le ballet et le théâtre, dont il juge que « tout le monde se fiche » ont joué contre lui.
Du côté des récompenses techniques, c’est Frankenstein de Guillermo del Toro qui tire son épingle du jeu. Le film remporte trois Oscars pour les costumes, le maquillage et la conception visuelle. Une réussite esthétique indéniable, même si le réalisateur ne révolutionne pas vraiment le mythe imaginé par Mary Shelley. L’un des points forts reste toutefois la créature incarnée par l’acteur australien Jacob Elordi, dont la stature imposante – un mètre quatre-vingt-seize – donne une présence physique saisissante au monstre.
Au final, cette cérémonie des Oscars aura donc, une fois de plus, délivré un message politique. Mais contrairement à certaines éditions précédentes, celui-ci s’est exprimé de manière plus subtile. On progresse ?
L’abstention est finalement le seul parti qui gagne toujours. Les oubliés voteront-ils un jour la fin du système?
Les Français oubliés se libèreront-ils, par les urnes, de leurs maltraitants ? Le premier parti reste celui des abstentionnistes, vu la médiocre participation, hier, au premier tour des municipales (58%). Les formations politiques, qui recueillent la défiance de 90% des citoyens (sondage Ipsos « Fractures françaises »), ne savent plus s’adresser aux citoyens abandonnés. La démocratie est bloquée. Le dégagisme des « élites » sentencieuses, amorcé avec la déroute de la macronie, reste pourtant la seule issue pour rompre avec le système mondialiste : en cinquante ans, il a fait de la nation dépecée une proie pour le djihad importé.
L’actualité étant occupée par la guerre en Iran, les macronistes ne sont pas parvenus à se faire entendre pendant la campagne des municipales. Gabriel Attal, hier. RS.
Samedi à Paris, au prétexte de manifester contre une fictive menace fasciste, l’extrême gauche a été rejointe par des défenseurs du régime nazislamiste des mollahs iraniens. Répondant à la mort de l’adjudant-chef Arnaud Frion, tué le 12 mars au Kurdistan irakien par un commando pro-iranien, Emmanuel Macron a prudemment rappelé : « Nous ne sommes pas engagés et en guerre contre qui que ce soit ». Seul Vladimir Poutine l’obsède. Alors que les Etats-Unis et Israël mènent, depuis deux semaines, une offensive civilisationnelle contre le totalitarisme apocalyptique des ayatollahs sous les applaudissements des Iraniens oppressés, la gauche-mondaine et la gauche-halal se pâment devant la résistance des Gardiens de la révolution, classés par l’UE comme terroristes. La haine contre Trump et Netanyahou fait prédire à certains, même à droite, leur défaite. La veulerie face à l’islam politique caractérise les dirigeants et les médias acquis à la politique de « l’apaisement ».
Dans ce contexte, rien n’est moins surprenant que les bons scores obtenus par la France insoumise. A Roubaix, symbole de la « nouvelle France » islamisée théorisée par Jean-Luc Mélenchon, David Guiraud recueille 46,5% des suffrages. A Paris, Sophia Chikirou obtient 12% des suffrages tandis que Sarah Knafo (Reconquête) atteint tout juste les 10% lui permettant théoriquement de se maintenir dimanche prochain. Le RN, qui aligne aussi de bons résultats, risque néanmoins de perdre Marseille à cause d’une droite LR invertébrée qui n’ose appeler à des alliances. C’est un écrivain, Boualem Sansal, qui se montre le plus déterminé dans la résistance à l’obscurantisme islamique et à rhinocérite de l’intelligentsia. Vendredi, le nouvel Académicien a fait connaître son choix d’abandonner, après 27 ans de collaboration, son éditeur Gallimard, pour rejoindre Grasset et le groupe Hachette de Vincent Bolloré. Otage durant un an du régime algérien, Sansal a expliqué hier au JDD les raisons de sa rupture: «Je traine quelque-chose en moi dont je dois me libérer. Rester chez Gallimard, c’était accepter de rester otage. J’ai senti le besoin de m’éloigner de ceux qui me poussent à accepter ma situation au nom de considérations géostratégiques ou je ne sais quoi».
En septembre 2015, Antoine Gallimard avait prétendu que Sansal refuserait le prix Sakharov qui lui proposait Jordan Bardella au nom des « Patriotes pour l’Europe » du parlement européen. Une position que Sansal avait démentie à sa libération.
Face à la pensée totalitaire et aux belles âmes à ventre mou, le Soljenitsyne de l’islamisme a choisi son camp. A défaut de leader politique, il est l’exemple à suivre pour tourner la page.
RN et LFI réalisent des percées inédites lors des élections municipales. Désormais en France, même nos tranquilles élections municipales témoignent d‘expériences sociales citoyennes si divergentes qu’elles en produisent des visions du monde incompatibles.
Avant toute interprétation, il faut regarder les faits. Les élections municipales du 15 mars ont livré leurs premiers enseignements. Dans plusieurs grandes villes françaises, deux forces politiques que tout oppose progressent simultanément : le Rassemblement national et La France insoumise. Ce double mouvement éclaire la polarisation croissante du pays.
Quelques résultats marquants du premier tour permettent d’en mesurer l’ampleur.
Concernant le Rassemblement national de Jordan Bardella et Marine Le Pen
Perpignan : Louis Aliot (RN) réélu dès le premier tour avec plus de 50 % des voix, confirmant l’enracinement municipal du parti.
Marseille : Franck Allisio (RN) autour de 35 %, pratiquement à égalité avec le maire sortant Benoît Payan.
Toulon : le RN arrive en tête du premier tour et Laure Lavalette se place en position de conquérir la ville au second tour.
Nice : Éric Ciotti de l’UDR, partenaire du RN, est bien placé pour chiper la mairie à Christian Estrosi.
Fréjus : le maire RN David Rachline est réélu avec une large avance.
Hénin-Beaumont : le bastion historique du RN est confirmé au premier tour (Steeve Briois remporte près de 77% des suffrages).
Ces résultats montrent la transformation progressive du RN en force municipale durable, notamment dans le sud et dans plusieurs villes populaires.
La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon
Dans les métropoles et certaines villes populaires, c’est un autre phénomène qui apparaît : la progression de la gauche radicale.
Toulouse : François Piquemal (LFI) 27,56 %, arrivant deuxième derrière le maire sortant.
Roubaix : forte poussée de la gauche radicale qui arrive en tête en racolant le vote immigré.
Lille : progression significative de la candidate LFI dans une ville historiquement socialiste.
Saint-Denis : implantation solide de la gauche radicale dans l’électorat urbain populaire. Victoire de la liste de Bally Bagayoko au premier tour.
Ce double phénomène – enracinement municipal du RN et percée urbaine de LFI – dessine un paysage politique profondément transformé.
Les partis traditionnels, longtemps dominants dans les grandes villes françaises, apparaissent désormais pris entre deux radicalités électorales qui progressent simultanément.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire les résultats de ces municipales. Il arrive qu’un pays parle d’une voix basse, presque souterraine, une voix qui ne passe ni par les éditoriaux ni par les proclamations officielles, mais par ces gestes minuscules et obstinés que sont les bulletins déposés dans une urne. Hier soir, dans plusieurs villes françaises, cette voix s’est faite entendre.
Les résultats du premier tour des élections municipales ne sont pas seulement des chiffres. Ils ressemblent à ces fissures qui apparaissent dans un mur que l’on croyait solide. Au début on les remarque à peine. Puis on comprend qu’elles disent autre chose : le bâtiment lui-même travaille. La France est entrée dans un âge de fracture.
Dans certaines villes, les listes qualifiées par la presse d’« extrême droite » progressent nettement, portées par un électorat populaire qui réclame avant tout la sécurité, l’ordre et la protection d’un monde qu’il sent se dérober. Dans d’autres secteurs urbains, des votes communautaires apparaissent désormais au grand jour, structurés par des réseaux religieux, identitaires ou territoriaux.
Mais un autre phénomène mérite d’être regardé avec la même attention : le renforcement visible de La France insoumise dans plusieurs métropoles. Il serait trop simple d’y voir la confirmation d’un vote traditionnel de gauche. Ce qui s’exprime ici est autre chose : une colère politique qui cherche son langage et qui le trouve dans une parole de rupture, d’accusation et parfois d’affrontement. Ainsi la France se polarise.
D’un côté, une demande d’ordre et de protection. De l’autre, une gauche de confrontation qui prospère sur la dénonciation d’un système jugé injuste et illégitime. Entre les deux, le vieux monde politique – celui du compromis républicain, de la social-démocratie municipale, des équilibres prudents – semble se dissoudre. Certaines villes françaises ressemblent désormais à des archipels politiques. Dans un même espace urbain coexistent des territoires électoraux qui n’appartiennent plus au même imaginaire national.
Il ne s’agit donc pas simplement d’un changement de majorité municipale. Ce qui apparaît à travers ces élections, c’est un état du pays : celui d’une société traversée par la peur, la colère et la sensation obscure que quelque chose de fondamental se défait.
La peur
Il faut commencer par la peur. La peur est un mot que les sociétés modernes aiment disqualifier. On le relègue volontiers dans le domaine des passions honteuses, des instincts archaïques, des fantasmes politiques. Mais la peur possède une propriété étrange : lorsqu’elle devient collective, elle finit toujours par trouver une forme politique.
La peur française n’est pas une abstraction. Elle habite les gestes quotidiens. Elle se lit dans ces détours que l’on fait pour rentrer chez soi, dans ces regards rapides échangés dans le métro, dans ces silences qui s’installent lorsqu’un groupe trop bruyant, trop imprévisible, traverse une place. Ce sont des choses minuscules. Mais les sociétés se transforment par ces détails. Un jour, sans que personne ne l’ait décidé, l’espace commun cesse d’être pleinement partagé.
La modernité démocratique reposait sur une promesse simple : chacun devait pouvoir circuler librement dans un monde commun, sans avoir à craindre l’autre. Lorsque cette évidence disparaît, ce n’est pas seulement un problème d’ordre public. C’est une transformation beaucoup plus profonde : une transformation du rapport que les individus entretiennent avec la société elle-même. La France d’aujourd’hui vit cette transformation.
Les militaires devant les écoles, les patrouilles dans les gares, les contrôles permanents, les alertes, les sirènes : tout cela est devenu normal. On ne s’en étonne plus. L’extraordinaire est devenu banal. Mais ce qui rend cette peur politiquement explosive n’est pas son existence. C’est le fait qu’elle soit niée. Depuis plusieurs décennies, une partie des élites intellectuelles et médiatiques s’est habituée à considérer les inquiétudes populaires comme une illusion morale. La peur ne serait qu’un produit de l’ignorance, du préjugé ou de la manipulation. Ainsi se produit une inversion étrange : l’expérience vécue devient suspecte. Celui qui dit sa peur n’est plus un citoyen décrivant le monde tel qu’il le perçoit ; il devient un individu dont il faudrait corriger les représentations. Or aucune société ne peut durablement fonctionner sur une telle négation du réel.
La colère
Lorsque la peur ne peut pas être dite, elle se transforme. Elle devient colère. La colère est un sentiment plus politique que la peur. Elle naît lorsque ceux qui vivent une situation difficile ont le sentiment que leurs institutions refusent de la voir. Alors la confiance disparaît.
Le peuple commence à soupçonner que ceux qui gouvernent ne vivent pas dans le même monde que lui. Les dirigeants parlent de statistiques, de perceptions biaisées, de fantasmes collectifs. Mais la vie quotidienne, elle, continue.
Dans ce fossé s’installe la rancœur. Les élections deviennent alors l’un des rares moments où cette rancœur peut se manifester. C’est ce qui explique la puissance des votes de rupture observés dans toute l’Europe. Ils ne sont pas seulement idéologiques. Ils sont l’expression d’une demande de reconnaissance. La France n’échappe pas à ce mouvement.
Le double radicalisme
Les municipales qui viennent d’avoir lieu montrent que cette colère emprunte désormais deux chemins opposés. Dans certains territoires, elle se traduit par un vote en faveur de formations promettant la restauration de l’ordre et de l’autorité. Dans d’autres, elle alimente la progression d’une gauche radicale qui voit dans la société française l’expression d’une domination structurelle.
Le renforcement de La France insoumise dans plusieurs grandes villes appartient à ce second phénomène. Ce vote ne signifie pas seulement une fidélité partisane. Il révèle l’installation d’une culture politique de confrontation. Pour une partie de ses électeurs, la société française n’est plus un espace de compromis imparfait qu’il faudrait améliorer. Elle est devenue un système injuste qu’il faudrait combattre.
Ce récit possède une puissance émotionnelle réelle. Il offre un langage à ceux qui se vivent comme des victimes d’une société française qui serait raciste et à une jeunesse urbaine qui épouse la cause palestinienne. Mais il contribue aussi à durcir les lignes de fracture. Car face à cette gauche de rupture se développe une demande symétrique de protection et d’autorité.
La France se retrouve ainsi prise dans un mouvement de polarisation qui traverse désormais toutes les démocraties occidentales.
Le conflit des imaginaires
Il y a, au cœur de cette fracture, un conflit plus profond encore. Certains Français regardent les transformations démographiques, culturelles et religieuses du pays avec une inquiétude qui touche à l’idée même de continuité historique. Ils ont le sentiment que la France change trop vite, trop profondément, sans qu’aucun débat véritable n’ait jamais eu lieu. Pour eux, ces mutations ressemblent à une dépossession silencieuse.
D’autres, au contraire, voient dans ces transformations l’annonce d’un monde nouveau. Une société plus diverse, plus métissée, plus affranchie de ses héritages nationaux anciens. Ce que les uns redoutent, les autres l’appellent de leurs vœux. Ainsi le même mouvement historique devient l’objet d’un conflit d’interprétation radical. Les uns parlent de perte. Les autres parlent de progrès. Les uns redoutent un basculement civilisationnel. Les autres y voient l’accomplissement d’une promesse politique.
Entre ces deux visions du monde, la discussion devient presque impossible. Car il ne s’agit plus seulement de politique, mais d’identité, d’histoire et de destin collectif.
Une démocratie fragilisée?
Une démocratie peut survivre à des conflits profonds. Elle peut même prospérer dans la confrontation. Mais elle suppose l’existence d’un monde commun, d’un espace symbolique dans lequel les adversaires politiques continuent de se reconnaître comme appartenant à la même communauté. C’est précisément ce monde commun qui semble aujourd’hui vaciller. Les municipales de cette année ne sont donc pas seulement un événement local. Elles ressemblent à un symptôme. Le symptôme d’un pays où les expériences sociales divergent au point de produire des visions du monde incompatibles.
Un pays où la peur des uns est jugée illégitime par les autres. Un pays où la colère devient la seule langue politique encore audible. La démocratie ne meurt pas parce que les citoyens ont peur. Elle meurt lorsque leurs peurs ne peuvent plus être dites. Elle meurt quand les conflits indispensables dans une démocratie se transforment en violence et en diabolisations réciproques.
Et si les urnes municipales ont ainsi parlé hier soir, c’est peut-être parce qu’elles ont servi de refuge à une parole que la société française ne sait plus entendre autrement.
Nos intrépides reporters ont suivi l’annonce des résultats dans les QG de Mmes Dati et Knafo, hier soir. Sur le fil, la candidate surprise du scrutin parisien, vêtue de jaune, a finalement passé la barre des 10% au bout de la nuit. Cinq candidats se retrouvent au second tour dans la capitale.
Les soirées électorales font partie de ces moments qui réunissent dans des endroits plus ou moins exigus des journalistes en chaussures Veja et des militants de droite de l’Ouest parisien. A Paris, il y avait un peu de choix, même si Thierry Mariani (RN-UDR) avait décidé de renoncer à ce rituel, faute d’intérêt suscité par sa campagne.
Nous nous ruons tout d’abord au QG de Rachida Dati, dans le 12ème arrondissement. Entassés dans un local à peine plus large qu’une grosse cabine téléphonique, des échotiers commentent les premiers sondages et tentent de détecter, à distance, les premiers indices d’une déferlante droitière dans l’hexagone.
Sur place, les militants font défaut : on veut les imaginer encore dans les bureaux de vote à dépouiller et à remonter les premiers résultats.
On file chez Sarah
Vers 19 heures 30, la tentation d’aller voir ce qui se passe chez la coqueluche de la campagne, Sarah Knafo, est trop grande et nous pousse à traverser les quelques stations de métro qui nous séparent de l’événement. Dans le 2ème arrondissement, l’équipe de campagne a vu les choses en grand, en louant un espace de 335 mètres carré à quelques mètres de la place de l’Opéra. Ici, la déambulation et l’accès au bar sont plus commodes. De premières estimations qui bruissent sous le manteau annoncent la championne à 16%, ce qui entraîne un début d’euphorie parmi les militants, gonflés à bloc et ravis de la campagne acidulée et flashy de Sarah Knafo. « On a vu énormément de nouveaux militants arriver, ceux qui n’étaient pas dans la campagne de Zemmour en 2022 et ont rejoint Reconquête et Sarah à cette occasion. On a vu revenir aussi quelques têtes que nous avions perdu », nous confie Jannick, tête de liste dans le 12ème arrondissement.
Une question agite tous les esprits : Sarah Knafo pourra-t-elle imposer l’union des droites à Rachida Dati, et donc une fusion de liste – provoquant, à l’occasion, un petit séisme politique ? Et si l’ancienne ministre de la Culture ferme la porte à une telle union, Sarah Knafo maintiendra-t-elle sa candidature au risque de passer pour celle qui aura fait perdre la droite ? « Je laisse ma candidate choisir » rappelle ce militant parisien. Un cadre de Reconquête, candidat bien placé, « très confiant », s’emballe : « Cette élection, si elle conduit à une union des droites au second tour, peut donner de grandes choses aux présidentielles ». Et si l’alliance échoue ? « La faute incomberait à Dati et non à Knafo, pas question de se saborder. Il faut imposer un rapport de force à LR et les obliger à la fusion ».
La question du retrait unilatéral pour ne pas trop embêter la candidature Dati coupe la salle en deux. Un jeune adhérent, encarté de la première heure, se dit « contre tout retrait unilatéral » en cas de refus de fusion de Dati. De toute façon, abonde un jeune militant, 18 ans, étudiant parisien, « nos électeurs ne voteront pas Dati si on ne leur tend pas la main. » Un sabordage de la liste serait donc difficile à faire avaler à une partie des militants, même si c’est pour la bonne cause : faire battre la gauche.
La fête est finie
Les nouveaux chiffres qui circulent sont désormais moins favorables. La possibilité d’un maintien possible au second tour n’est même plus évidente. Olivier Ubéda, maître des grandes cérémonies Reconquête, prend le micro pour faire fermer (provisoirement) le bar : la fête est finie. L’écran de BFMTV affiche un score en dessous de 10. Celui de CNews juste au seuil de qualification. L’enthousiasme débordant de début de soirée est quelque peu refroidi. Comme à Roland-Garros, la balle va hésiter toute la soirée, sur la ligne blanche du filet, entre les 10,1 % et les 9,9 % fatidiques. Maintien possible ou non au second tour, l’hypothèse d’un braquage électoral et d’une fusion « imposée » à Dati s’est de toute façon éteinte. Aucun membre de l’équipe ne veut commenter les résultats provisoires : « Commenter quoi ? » répond Olivier Ubéda, « il n’y a pas encore de résultats ». Les militants les plus bavards se lâchent un peu : « Paris a perdu une sacrée candidate » ; « faut croire que les Parisiens aiment la gauche, les impôts, la saleté, l’insécurité. » « Je vais noyer le chagrin dans un calva vieilli en fût de whisky » assure ce militant bien affrété du VIIe arrondissement parti retourner s’enterrer dans sa « maison de campagne en Normandie ». Un cadre du parti tempère le propos et n’est pas tant surpris par le bon score du candidat Grégoire : « Il a fait une bonne campagne. Il n’a rien fait ou dit dans la campagne qui puisse effrayer un électeur centriste ».
De Kingdom of Heaven à Amélie Poulain
Quelques militants Reconquête canal historique critiquent légèrement l’esthétique de la campagne Knafo. « Moi, la mise en scène Pixar et les visuels à l’intelligence artificielle… j’ai trouvé ça ridicule » nous confie ce militant de l’Est de la France, présent pour la soirée électorale. Quelques voix regrettent que Reconquête soit passé un peu vite de Kingdom of Heaven (avec la musique de Vangelis) à Amélie Poulain (avec l’accordéon de Yann Tiersen). Un trop gros score de Knafo aurait pu enterrer politiquement Eric Zemmour pour la présidentielle ; désormais, il est possible de manifester à Reconquête sa préférence pour le président du parti.
Tandis que Rachida Dati a fait un clin d’œil appuyé à la campagne de Sarah Knafo, celle-ci prend enfin la parole. Tant pis si rien ne permet pour le moment d’être certain que la barre des 10 % sera franchie. « Nos voix peuvent faire gagner la droite. Nous pouvons être assez nombreux pour faire barrage à la gauche. Il ne faut pas laisser passer cette chance. Comme je l’ai toujours dit, je garde le cap. Je veux la victoire contre la gauche. D’ores et déjà, les résultats parlent : les voix du centre ne suffiront pas à l’emporter. Toutes les familles de la droite seront nécessaires. Elles devront toutes être représentées et respectées pour l’emporter », déclare la candidate, dans un discours rendant possible toutes les décisions finales. Nous sondons la chanteuse Koxie, aka Laura Cohen, qui, tel un valeureux arrière droit de Ligue 1 respectueux des consignes, ne nous apporte comme unique éclairage que : « Sarah a parlé. Nous attendons la suite ». La nuit portera conseil, et après tout, il fera jour demain.
C’est une belle histoire à raconter dans les écoles, les prêches et les veillées chez les personnes de bonne volonté.
Figurez-vous qu’aux États-Unis ils ont aussi leur Jake Lang. Mais avec un « e » de plus à la fin du prénom et, autre différence notable, le leur se veut militant d’extrême-droite. Il se montre en particulier très actif dans le soutien à la police de l’immigration, ICE, celle dont on a tant parlé dans nos médias français de référence et de bien-pensance après deux bavures, de fait extrêmement regrettables, puisque deux personnes y ont perdu la vie.
Cet ancien émeutier du Capitole gracié par Donald Trump avait cru judicieux d’organiser, voilà quelques semaines, le 17 janvier dernier pour être précis, une manifestation en faveur de la police sus-mentionnée à Minneapolis, dans le Minnesota.
Il s’attendait à ce qu’il y ait foule. Ce ne fut pas vraiment le cas. Il paraît que l’événement aurait surtout réussi à mobiliser le camp d’en face, les anti-police de l’immigration. De ce côté-là, on est venu en nombre, et notre aventureux Jake Lang a bien failli passer là un très sale quart d’heure. Pris à parti, malmené, insulté, il aurait même pu y laisser non seulement des plumes, mais la vie. Carrément.
Or, là où l’histoire devient non seulement plaisante mais édifiante et jolie est que ce gars qui fait profession de détester les Noirs, qui conchie autant qu’il le peut les transsexuels, les homos, se vit protégé des coups par un Black de trente ans, Ishciah Blackwell, genre costaud de chez costaud, et sauvé de la meute par un(e) transgenre, noire elle aussi, qui passait par là en voiture en compagnie de son amie. Daye Gottche – c’est son nom – a arrêté l’auto pour permettre au gringalet bien mal parti de s’enfuir. Notre vaillant et calamiteux activiste Lang doit donc une fière chandelle à deux personnes appartenant aux catégories sociales qu’il combat aussi violemment qu’il le peut, qu’il méprise matin, midi et soir, et qu’il voudrait voir réduites au silence et à l’inexistence.
Les déclarations de ses sauveurs sont intéressantes, elles aussi édifiantes. Autant au moins que leur action. Blackwell, le costaud, a simplement dit : « Je suis un homme et je crois que tous les humains doivent être traités de la même manière. » Précisons que, faisant un rempart de son corps, il a ménagé assez d’espace à Lang pour que celui-ci puisse s’éloigner de la zone sensible et grimper dans la voiture.
Daye Cottsche, quant à elle – ou lui, ou iel, au choix – a reconnu ne pas avoir reconnu le boutefeu extrémiste au moment où elle l’a fait monter dans la voiture. Cependant elle a tenu à préciser que si elle l’avait reconnu elle aurait agi exactement de la même manière. Joli, non ? « Si nous ne nous étions pas arrêtés, a-t-elle ajouté, sans doute aurait-il été mort. »
Belle histoire, en effet. Le maire de Minneapolis y est allé de son commentaire : « Lang considérait cet homme noir comme inférieur à lui, cet homme noir, lui, le considérait comme un être humain. Est-ce suffisant pour le faire réfléchir ? »
Rien n’est moins certain. À un certain degré, la haine abolit toute faculté de réflexion, hélas…
En revanche, nous pouvons être certain d’une chose : s’il s’était agi de notre Jack Lang à nous, le fait que la jeune trans à l’auto ne l’ait pas reconnu l’aurait sans aucun doute tué net. Son ego n’y aurait pas survécu.
On ne pourra pas dire que Sarah Knafo aura attendu de réaliser le très estimable score de 10% aux municipales parisiennes pour sourire. Avec 10%, elle a en effet de quoi, quand on veut bien considérer qu’il se trouve encore 35% d’électeurs parisiens pour adouber le dauphin, l’héritier désigné, le continuateur de Madame Hidalgo. À croire que le Paris qu’elle leur laisse leur convient parfaitement, endettement et surmulots compris. 35% pour une resucée de six années d’hidalgisme, voilà qui, on en conviendra, donne tout son prix à la louable performance de la dame de Reconquête.
Au-delà de cette circonstance particulière, s’il y a une chose que Sarah Knafo a parfaitement comprise, c’est le grand manque que nous pouvions ressentir depuis des lustres face au spectacle – souvent navrant il est vrai – du grand cirque de la politicaillerie. Ce manque : le sourire.
Toutes considérations de programme, de convictions, d’opinons mises à part, la candidate à la mairie de Paris nous aura apporté au moins cela, le sourire en politique.
Pas le sourire niais d’un Lecanuet, ce monsieur dents blanches haleine fraîche dont les moins de vingt ans – peut-être même les moins de cinquante – ne peuvent se souvenir. Le sourire genre ravi de la crèche. Sourire factice, fabriqué, mécanique, façon bellâtre de tréteau de foire, illustration finalement assez fidèle du piètre politicien qu’il était.
Non, en l’occurrence il ne s’agit pas du tout de cela. Le sourire Knafo dit quelque chose de sensible, d’évident que, pour simplifier, on pourrait qualifier de joie de vivre. Sur les plateaux de télévision, dès la première minute, elle sait donner l’impression qu’elle est heureuse d’être là. Et sans doute l’est-elle en effet.
Ce faisant, elle inaugure un nouveau type de personnage du casting électoral. Le snipper souriant. Le flingueur à double détente, la dialectique et la zygomatique. C’est ravissant et ça fait un bien fou. Voltaire, je crois, disait « la gaieté désarme ». Sarah a compris cela. Preuve d’intelligence. Et de sens politique. Quand on vous balance en substance en plein débat : « Monsieur vous êtes un con », ou une gentillesse approchante, et que cela vous est asséné avec un charmant sourire des lèvres et de la prunelle, difficile de monter après cela dans les tours sans se ridiculiser.
Le grand problème avec le sourire est qu’on l’a ou qu’on ne l’a pas. S’y forcer sonne toujours faux et il n’y a pas pire que cela. Plus contre-productif, tu meurs ! Le sourire contrefait ne pardonne pas. Sarah Knafo, donc, l’a, elle.
Il faut espérer deux choses. Premièrement qu’elle ne le perde pas, tant la vie politique est âpre et ne prête que très exceptionnellement à se réjouir. Deuxièmement, plus important encore, qu’elle le garde en l’état. C’est à dire, spontané, naturel…Que nous continuions à avoir ce petit quelque chose qui, d’un seul coup d’un seul, rend un peu moins barbant et convenu le pugilat électoral.
On l’a ou on ne l’a pas, ce sourire, disais-je. L’idée de ce petit billet m’est venue en voyant les deux photos, les deux portraits qui illustrent un papier récent d’Ivan Rioufol, paru ici même. Sarah et Rachida. Regardez bien. L’une, la commissure des lèvres vers le bas, bouche plutôt maussade, illustration parfaite de l’expression « faire la lippe », l’autre, la commissure des lèvres vers le haut. Déjà, au naturel, au repos allais-je dire, l’esquisse, l’amorce d’un sourire. Mieux que l’amorce, la promesse d’un sourire. Par le temps qui courent, ce n’est pas peu de chose…
Préambule – Paris, dimanche 15 mars : le signal politique des municipales Les résultats du premier tour des élections municipales du 15 mars ont confirmé un phénomène désormais bien installé dans la capitale : la solidité électorale de la gauche parisienne. Au niveau de Paris, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire arrivé premier devance de plus de 12 points la candidate de la droite Rachida Dati. Dans plusieurs arrondissements, les listes soutenues par l’alliance de gauche — socialistes, écologistes et composantes proches de la France insoumise — ont enregistré des scores élevés, confirmant la sociologie politique particulière de Paris : une métropole diplômée, fortement insérée dans l’économie mondiale, culturellement progressiste et largement acquise aux valeurs du progressisme urbain. Dans plusieurs secteurs centraux et de l’est parisien, ces listes dépassent nettement leurs adversaires, consolidant une domination politique qui dure désormais depuis plus de deux décennies. Ce résultat n’est pas seulement électoral ; il révèle aussi un climat intellectuel et culturel propre aux grandes métropoles occidentales : une adhésion massive à un certain imaginaire moral et politique, porté par les milieux universitaires, médiatiques et culturels. Ce phénomène parisien — que l’on retrouve sous des formes proches dans d’autres grandes villes européennes — pose une question plus profonde : quel est le rapport des nouvelles générations urbaines à l’histoire, à la politique et à la réalité du monde ? C’est à cette interrogation qu’il faut désormais répondre • CR.
Ils ont tout, absolument tout, les enfants de l’ère connectée. Les écrans, les réseaux, les flux continus d’informations — cette bouillie mondiale qu’on confond avec le savoir. Jamais une génération n’a eu à sa disposition une telle masse de connaissances, d’archives, de bibliothèques numérisées, de témoignages filmés, de documents accessibles en quelques secondes. Et pourtant, jamais peut-être une génération n’a été aussi peu instruite du sens historique de son existence.
Fin de l’Histoire
Ce paradoxe constitue l’une des énigmes les plus frappantes de notre époque. L’humanité a réussi l’exploit technique de rendre le monde entier disponible à chaque individu — et, simultanément, de rendre ce monde presque illisible. L’accès universel à l’information n’a pas produit l’intelligence collective qu’on nous promettait ; il a souvent engendré une confusion permanente où tout se vaut, où tout s’additionne sans jamais se hiérarchiser.
La connaissance suppose un ordre. Elle suppose une profondeur. Elle suppose aussi une continuité entre les générations. Or c’est précisément cette continuité qui s’est brisée.
Les jeunes générations ne sont pas simplement moins attachées à l’histoire : elles vivent dans un univers mental où l’histoire elle-même devient inutile. L’horizon de la pensée n’est plus la durée, mais l’instant. L’événement n’est plus ce qui s’inscrit dans une chaîne de causes et de conséquences ; il devient un fragment d’actualité qui surgit, s’impose quelques heures, puis disparaît dans le flux.
Dans ce monde de l’instantané, les ancêtres n’ont plus de place. Non parce qu’ils seraient contestés ou critiqués — ce qui serait encore une forme de dialogue — mais parce qu’ils ont cessé d’exister comme référence. Les morts ne parlent plus aux vivants. La transmission s’est interrompue.
Il ne s’agit pas seulement d’une crise de l’école ou de la culture classique. Il s’agit d’une transformation beaucoup plus profonde du rapport au temps. Les sociétés modernes avaient déjà affaibli le poids de la tradition au nom de l’autonomie individuelle. Mais ce que nous voyons aujourd’hui va plus loin : ce n’est plus seulement l’autorité du passé qui disparaît, c’est la conscience même d’appartenir à une histoire.
Bêtise festive
On comprend alors pourquoi cette génération peut vivre au milieu d’un monde en crise sans percevoir la gravité de ce qu’elle traverse. Car pour reconnaître la décadence, encore faut-il avoir connu la grandeur. Pour sentir la fragilité d’une civilisation, encore faut-il savoir ce qu’elle fut. Or cette mémoire a été effacée.
De cette rupture avec l’histoire naît un phénomène singulier que l’on pourrait appeler la bêtise festive. Non pas la bêtise au sens trivial du terme — celle qui relève de l’ignorance brute ou du manque d’éducation — mais une forme beaucoup plus sophistiquée : une bêtise cultivée, diplômée, socialement valorisée. Elle est parfaitement adaptée au monde contemporain. Elle parle le langage de la morale universelle. Elle maîtrise les codes médiatiques. Elle possède les bons diplômes, les bonnes indignations, les bonnes références culturelles. C’est une bêtise branchée. Elle se reconnaît à son ton péremptoire. Elle fonctionne comme un tweet : rapide, définitive, sans nuance. Elle ne cherche pas à comprendre ; elle cherche à classer. Qui est le coupable ? Qui est la victime ? Qui est du bon côté de l’histoire ?
La complexité du réel n’a guère de place dans ce dispositif moral. Elle gêne. Elle retarde la condamnation.
Ainsi se constitue une nouvelle orthodoxie. Elle ne ressemble plus aux dogmes religieux d’autrefois ; elle ne s’appuie ni sur la théologie ni sur la tradition. Mais elle possède pourtant les traits essentiels d’une religion. Elle a ses prêtres — souvent médiatiques ou universitaires. Elle a ses rites — manifestations, hashtags, prises de position obligées. Elle a ses excommunications — accusations de racisme, de réaction, d’extrémisme. Et surtout, elle possède une certitude absolue : celle d’avoir enfin découvert la morale véritable. Mais c’est précisément cette certitude qui constitue le problème.
Car l’histoire nous enseigne que les sociétés deviennent dangereuses non lorsqu’elles doutent, mais lorsqu’elles sont convaincues de leur supériorité morale. Les idéologies du XXᵉ siècle — fascisme, nazisme, communisme — se présentaient toutes comme des entreprises de salut. Elles prétendaient libérer l’humanité, purifier la société, construire un monde meilleur.
Ce qui les rendait redoutables, ce n’était pas seulement leur violence ; c’était leur innocence. Les hommes qui y adhéraient se croyaient du côté du bien.
La comparaison n’implique évidemment pas que nous vivions aujourd’hui dans un système totalitaire. Mais elle rappelle une vérité essentielle : le totalitarisme ne surgit jamais dans une société cynique. Il surgit dans une société persuadée de sa vertu. Or c’est précisément ce que l’on observe dans une partie des nouvelles générations. Leur pacifisme, par exemple, possède souvent une dimension profondément paradoxale. Il ne procède pas d’une analyse lucide des rapports de force internationaux ; il relève plutôt d’un imaginaire moral où la violence est toujours le produit d’un oppresseur identifiable et où la paix serait le résultat naturel de la bonne volonté.
Ce pacifisme est en réalité décoratif. Il appartient à la culture du festival, de la manifestation symbolique, de la proclamation vertueuse. Il célèbre la paix mais refuse de penser la guerre. Il invoque la justice mais ignore la tragédie.
Or la politique, précisément, commence là où la tragédie apparaît. Elle commence lorsque l’on découvre que certaines situations ne comportent pas de solution parfaite, que certaines décisions impliquent des choix douloureux, que la force — aussi déplaisante soit-elle — fait partie de l’histoire humaine. Refuser de voir cette dimension tragique ne supprime pas la violence : cela rend simplement les sociétés incapables d’y faire face. Un autre trait caractéristique de cette génération tient à sa relation paradoxale à l’information. Jamais l’humanité n’a produit autant de données. Les statistiques, les images, les analyses circulent en permanence. Les réseaux sociaux transforment chaque événement en spectacle planétaire. Mais cette abondance ne crée pas de compréhension.
Le triomphe de la bien-pensance dominante
Elle produit souvent l’effet inverse : une saturation cognitive. Lorsque tout devient information, plus rien ne devient signification. Les faits se succèdent sans s’organiser. Les crises se superposent sans être hiérarchisées.
L’esprit humain, pour comprendre, a besoin de structures : des récits, des catégories, des cadres d’interprétation. Lorsque ces structures disparaissent, l’individu se retrouve plongé dans un chaos d’événements. Il cherche alors désespérément un point fixe. Et ce point fixe, aujourd’hui, prend souvent la forme de la bien-pensance dominante.
Cette bien-pensance fonctionne comme une boussole morale simplifiée. Elle permet de se repérer rapidement dans un monde trop complexe. Elle fournit des réponses immédiates. Elle dispense de l’effort de penser. Mais ce confort intellectuel a un prix : il affaiblit la capacité critique. Or une démocratie vivante repose précisément sur cette capacité. Elle suppose des citoyens capables de douter, de discuter, de reconnaître les contradictions du réel.
Lorsque cette faculté disparaît, la démocratie se transforme peu à peu en théâtre moral où chacun récite les formules attendues. C’est peut-être là que réside la véritable bêtise de notre temps. Elle n’est ni grossière ni primitive. Elle est policée, civilisée, convaincue d’elle-même. Elle parle le langage des droits humains et de la tolérance. Elle croit sincèrement protéger le monde. Mais, faute de lucidité historique et de sens tragique, elle risque de produire l’effet inverse. Car les civilisations ne disparaissent pas seulement sous les coups de leurs ennemis. Elles disparaissent aussi lorsque leurs propres enfants cessent de comprendre ce qui les a fait naître, ce qui les a rendues possibles, ce qui les oblige à se défendre. Alors elles deviennent vulnérables.
Elles continuent de célébrer leurs valeurs — la liberté, la justice, la dignité humaine — mais elles oublient que ces valeurs ne sont pas des évidences naturelles. Elles sont le produit fragile d’une histoire, d’institutions, de luttes et parfois de guerres.
Lorsqu’une société oublie cela, elle croit habiter un monde définitivement pacifié. Elle rit, elle célèbre, elle proclame sa supériorité morale. Et pendant ce temps, dans l’ombre, d’autres forces apprennent à la regarder comme une proie. Ainsi la bêtise contemporaine n’est pas seulement une faiblesse intellectuelle. Elle est une naïveté historique. Elle croit sauver le monde. Elle risque, sans le vouloir, de le livrer aux loups du futur.
Le gouvernement Starmer a fait voter une loi abrogeant l’immunité judiciaire des soldats britanniques ayant combattu en Irlande du Nord, en Irak et en Afghanistan. Parmi eux, des membres du Special Air Service, une unité d’élite créée en 1941. Ces commandos s’estiment trahis par des responsables politiques censés les couvrir.
C’est au cours de l’été 1941 qu’un aristocrate écossais, David Stirling, crée le Special Air Service (SAS). À l’origine, cette petite unité de l’armée britannique est destinée à mener des actions commandos en Afrique du Nord derrière la ligne de front italo-allemande. Le raid inaugural, en novembre 1941, est un désastre. Sur 55 hommes parachutés en Libye, seuls 21 reviennent à la base. Le SAS manque alors d’être dissous.
Peu de gens le savent, s’il est finalement décidé de maintenir cette unité, qui devient rapidement le régiment de forces spéciales le plus célèbre au monde, et est toujours considéré comme tel quatre-vingt-cinq ans plus tard, c’est en grande partie grâce à un groupe de militaires… français !
Entente cordiale
Après la catastrophe du premier raid, David Stirling a désespérément besoin de nouveaux volontaires. Il entend parler de 52 soldats des forces gaullistes désœuvrés à Damas. Des parachutistes bien entraînés et désireux de combattre l’ennemi occupant leur pays. Le 31 décembre 1941, les 52 Français reçoivent l’ordre de monter dans quatre camions pour un long voyage vers l’Égypte. Leur destination finale est Kabrit, à 130 km à l’est du Caire, où les SAS les attendent. Leurs hôtes britanniques expliquent aux Français qu’ils vont mener ensemble un nouveau type de guerre : la « guérilla », rendue possible par les progrès des transports, des communications et de l’armement.
L’une des innovations majeures est la jeep américaine Willys Bantam, moyen idéal pour se déplacer de façon furtive et rapide en territoire ennemi. Elle est notamment utilisée lors du fait d’armes qui va redorer le blason du SAS : le raid du 26 juillet 1942 contre l’aérodrome de Sidi Haneish, en Libye. Parmi les 18 jeeps employées dans l’opération, trois sont occupées par des équipages français, placés respectivement sous les ordres des officiers Augustin Jordan, François Martin et André Zirnheld.
Sidi Haneish se trouve en plein milieu du désert. Il faut quatre heures aux commandos pour parcourir, en deux colonnes, les 110 km qui séparent les hommes de Stirling de cette petite base aérienne où stationnent des appareils allemands. Bénéficiant d’un effet de surprise total, le commando parvient à détruire plus de trente Messerschmitt, Junkers, Stukas et Heinkel, avant que son chef donne l’ordre du retrait. Un seul camarade est tué pendant cette phase. C’est alors que commence la partie la plus dangereuse : le retour en lieu sûr.
Les jeeps se séparent en plusieurs groupes pour réduire les risques d’être repérées par les avions allemands assoiffés de vengeance. Cependant, une patrouille de Stukas parvient à retrouver le trio des véhicules français et fait aussitôt feu sur lui. Un homme est abattu : l’Alsacien André Zirnheld, 29 ans, professeur de philosophie dans le civil. Après son enterrement, on retrouvera dans ses effets personnels un poème magnifique qu’il avait écrit, intitulé La Prière.
Aujourd’hui connu sous le nom de Prière du para, le texte est devenu un chant traditionnel de l’armée française. Voici ses plus célèbres vers :
« Je veux l’insécurité et l’inquiétude, Je veux la tourmente et la bagarre, Et que vous me les donniez, mon Dieu, Définitivement. »
Grâce à des succès comme le raid de Sidi Haneish, le SAS devient vite un outil privilégié des Alliés, au point de carrément former à la fin de la guerre une brigade, composée de deux régiments britanniques, deux régiments français et une compagnie belge. En octobre 1945, le général Michael Calvert, commandant du SAS, préside une cérémonie à Tarbes au cours de laquelle il remercie le détachement français et assiste à sa réincorporation officielle dans les rangs de l’armée française, notamment au sein du 1er bataillon de choc, créé pour l’occasion.
Lettre ouverte
Aujourd’hui, le principal cantonnement du SAS britannique se trouve près de la petite ville de Credenhill, à environ 220 km à l’ouest de Londres. Non moins prestigieux, l’équivalent naval du SAS, le Special Boat Service (SBS), est basé quant à lui sur le port de Poole, au bord de la Manche. Habituées aux opérations secrètes et réputées pour leur discrétion, ces troupes ne font presque jamais la une des journaux. Depuis quelques semaines, pourtant, elles sont au cœur d’une polémique d’ampleur nationale au Royaume-Uni.
En décembre, dans une lettre ouverte publiée par le quotidien Daily Telegraph, sept anciens officiers supérieurs du SAS ont accusé le pouvoir travailliste d’orchestrer une chasse aux sorcières judiciaire contre leur corps. Ils dénoncent le projet du gouvernement Starmer d’abroger une loi de 2023 accordant une immunité judiciaire aux soldats – qui se trouvent en majorité être des SAS – ayant combattu pendant les « Troubles », le conflit qui a ensanglanté l’Irlande du Nord entre 1969 et 1998. La loi d’abrogation a été adoptée aux Communes en janvier 2026.
Tout cela n’a rien de surprenant étant donné que le Premier ministre, Keir Starmer, est un ancien avocat spécialisé dans les droits de l’homme, qui a notamment contribué en 2007 à la reprise d’une procédure judiciaire contre un soldat britannique pourtant innocenté quatre ans plus tôt dans la mort d’un civil lors de la guerre en Irak.
Parmi les dossiers qui risquent à présent d’être rouverts par les tribunaux en vertu de la nouvelle loi d’abrogation figure l’opération menée par le SAS en 1987 contre une cellule terroriste de l’IRA qui s’apprêtait à faire exploser une bombe de 90 kilos devant un commissariat de police à Loughgall, en Irlande du Nord. Huit membres de l’organisation indépendantiste avaient été tués dans cette embuscade, qui a fait l’objet d’une enquête de la police ayant conclu que le SAS avait agi conformément au droit.
Le 11 novembre, dans une lettre ouverte publiée par le Times, huit anciens généraux quatre étoiles ont qualifié la remise en cause de l’amnistie sur l’Irlande du Nord de menace pour la sécurité nationale. Selon eux, la confiance des troupes dans le système judiciaire ne peut qu’en être minée : « Aujourd’hui, chaque soldat britannique déployé doit non seulement se méfier de l’ennemi qui se trouve devant lui, mais aussi de l’avocat qui se trouve derrière lui. Ne vous y trompez pas, nos plus proches alliés observent la situation avec inquiétude et nos ennemis se frottent les mains. »
Adrian Weale, historien militaire, a servi en Irlande du Nord dans les années 1980 : « Il s’est passé des choses dans lesquelles j’ai été indirectement impliqué et qui ont refait surface à la suite de la remise en cause du passé, explique-t-il. Cela n’en finit pas, et des gens reviennent sans cesse pour remuer ce passé. Or ces événements se sont produits il y a quarante ans. » Weale attribue cette « guerre judiciaire » à deux causes : « D’abord,depuis l’ère Tony Blair, nous avons un gouvernement d’avocats. Ensuite, ils ne voient pas vraiment où est le problème. » Au lieu de se ranger du côté des soldats britanniques, explique Weale, le gouvernement semble soutenir les partisans de l’IRA : « Or, ceux-ci ne veulent pas la justice mais la vengeance ». L’année dernière, Richard Williams, qui commandait le SAS pendant les conflits en Irak et en Afghanistan, a averti que le SAS et le SBS connaissaient un taux de départ en forte hausse, car la confiance des soldats dans leurs autorités politiques est selon lui en train de s’évaporer. Un ancien membre du SBS, qui a souhaité rester anonyme, confie : « Les gars posent des questions évidentes concernant leur protection juridique. La réponse qu’on leur donne semble incertaine et l’atmosphère est un peu tendue… Comme ils le disent, “cela ne vaut plus le risque”. »
Keir Starmer lors d’une réception pour des vétérans à Windsor, 11 novembre 2025, dans un contexte de tensions entre le gouvernement travailliste et d’anciens officiers du SAS (C) Andrew Matthews/WPA Pool/Shutterstock/SIPA.
Ce vétéran du SBS a servi en Irak et en Afghanistan et est bien conscient du « chaos moral » causé par ce type de guerres, en particulier dans le cadre des opérations « CoIn » (contre-insurrection), menées contre un ennemi qui n’hésite pas à utiliser des civils comme boucliers humains. « Tout ne se passe pas toujours comme il faut », admet-il. Alors que la plupart des officiers supérieurs ont une « approche systématique dans la sélection des cibles et dans l’approbation des actions, basées sur les opérations CoInprécédentes », un ou deux commandants des forces spéciales ont pu par le passé se montrer moins regardants.
Témoin de ce « chaos moral » à l’œuvre dans certaines opérations des forces spéciales en Irak, un incident datant de mars 2008. Les forces spéciales britanniques et américaines tentaient d’appréhender une équipe d’insurgés fabriquant des bombes au nord de Bagdad. Elles ont encerclé la maison, située dans une banlieue aisée, et ont demandé par haut-parleur aux insurgés de se rendre, ou au moins de libérer tous les civils. Comme ces appels restaient sans réponse, les SAS sont passés à l’action, mais se sont retrouvés pris dans un feu croisé bien organisé. Un soldat a été tué et quatre autres blessés. Les Américains ont alors demandé une frappe aérienne qui a tué les insurgés, mais aussi hélas plusieurs civils.
Lois de la guerre
Dans l’armée française, des affaires comparables se sont produites pendant la guerre d’Algérie. Et quatre jours après les accords d’Évian du 18 mars 1962, une amnistie générale était proclamée, graciant les combattants algériens ainsi que les militaires et policiers français. Cette amnistie a pour effet d’interdire aujourd’hui encore l’accès à de nombreuses archives de l’armée relatives à la guerre d’Algérie, déplore l’historien Fabrice Riceputi, qui plaide pour une ouverture totale. « De nombreux dossiers restent classés confidentiels pour protéger la vie privée des personnes impliquées encore en vie ou de leurs descendants, regrette-t-il. Le gouvernement français a également décidé qu’une partie des sources ne pouvait pas être ouverte au public sous prétexte qu’elles avaient toujours une valeur opérationnelle. »
Au Royaume-Uni, Adrian Weale s’oppose à une amnistie générale telle que celle accordée par la France après la guerre d’Algérie : « Lorsqu’il existe des preuves d’actes répréhensibles, d’atrocités, peu importe le nom que vous leur donnez, alors les auteurs doivent être poursuivis et jugés, affirme-t-il, mais il faut qu’il y ait un délai de prescription. » Un officier en service dans les forces spéciales françaises partage cet avis : « Il est du devoir de l’armée d’enquêter sur les allégations crédibles de violations du droit afin de condamner les actes individuels qui dépassent les “lois de la guerre”, tels que l’exécution de civils ou de prisonniers, ou le recours à la torture. Bref, garantir la transparence, la justice et la responsabilité. » Selon lui, l’attitude du gouvernement français « a considérablement changé depuis la guerre d’Algérie » : il n’y a plus de culture du déni et de minimisation des faits. Néanmoins, on comprend mieux à Paris qu’à Londres ce qu’il appelle « le désordre moral de la guerre » pour désigner les situations où des soldats des forces spéciales « doivent prendre des décisions en quelques secondes, sous menace de mort, avec des informations incomplètes, dans un environnement chaotique ». Les soldats sont des êtres humains et des erreurs peuvent parfois être commises.
En France, les opérations commando sont autorisées au plus haut niveau et, par conséquent, les forces spéciales sont entièrement protégées sur le plan juridique et opérationnel (sauf bien sûr en cas de comportement répréhensible envers la hiérarchie). Selon l’officier des forces spéciales françaises que nous avons interrogé, il existe un contrat moral singulier entre chaque pays et ses soldats, qui est « au cœur de la loyauté et de la discipline militaires ».
En Grande-Bretagne, le pouvoir travailliste a rompu ce contrat. Dans leur lettre ouverte publiée en décembre dans le Daily Telegraph, les ex-officiers SAS mettent en garde le gouvernement Starmer : « Défendez nos défenseurs de manière équitable et ferme, en gardant les yeux ouverts sur le chaos moral de la guerre, ou continuez à faire le travail de l’ennemi, une fuite, une enquête, un soldat brisé à la fois. Une démocratie qui ne soutient pas ses guerriers ne dure pas longtemps. »
Neuf millions d’habitants. Une bande de terre large comme deux départements français. Pas une goutte de pétrole. Aucune profondeur stratégique…
À sa naissance, ses voisins lui promettaient une disparition rapide. La question n’était pas « si », mais « quand ». L’État juif rêvé par Theodore Herzl devait être un accident de l’histoire, un épisode bref dans le grand récit arabe et musulman du Moyen-Orient. Une anomalie appelée à se résorber.
Et pourtant, depuis le 7 octobre 2023, ce que l’un de nos distingués ambassadeurs[1] de France appelait avec une élégance toute diplomatique un « little shitty country » se bat sur plusieurs fronts à la fois : Gaza, Liban, Syrie, Yémen, et désormais au cœur même de l’Iran.
L’Iran. Un pays immense vaste comme quatre fois la France, peuplé de 92 millions d’habitants. Riche en pétrole, en gaz, en ressources de toute nature. Armé jusqu’aux dents de missiles et de drones. Une théocratie militante qui a fait de la destruction de « l’entité sioniste » non seulement un objectif stratégique, mais une mission quasi métaphysique.
Or voici que ce petit pays frappe aujourd’hui à des milliers de kilomètres de ses frontières, et vise avec une précision chirurgicale les centres nerveux d’un régime islamiste totalitaire qui s’approchait dangereusement de l’arme atomique.
La sagesse est d’être fou lorsque les circonstances en valent la peine
Pendant ce temps, sur nos plateaux télé, les experts soupirent. Le diplomate voit la région sombrer dans le chaos. Le général explique qu’on ne renverse pas un régime à coups de bombardements. L’avocat international évoque l’érosion des normes. Le grand reporter s’inquiète pour les marchés, la « stabilité régionale » et la tentation « expansionniste » d’Israël. Tout cela est dit sur le même ton, celui de la sagesse prudente, de la gravité responsable, de l’expérience supérieure. Bref, le ton de ceux pour qui rien n’est jamais possible, et pour qui il serait plus raisonnable, au fond, de ne rien tenter.
Le contraste est saisissant. D’un côté, un Occident saturé de prudence qui explique pourquoi l’histoire ne peut pas bouger. De l’autre, un pays minuscule qui agit. Un fait demeure : un État de neuf millions d’habitants affronte aujourd’hui une puissance régionale redoutable à laquelle la plupart des capitales occidentales n’osaient pas se frotter. Un pouvoir de fanatiques cruels qui pend ses opposants, écrase ses femmes, tire sur sa jeunesse et finance à coups de milliards un terrorisme international tentaculaire.
Israël : une frontière civilisationnelle
Pourquoi ce petit pays tient-il ? La réponse tient en un choix ancien, presque civilisationnel. Très tôt dans son histoire moderne, Israël a compris qu’il ne pourrait jamais rivaliser par la taille, par la démographie ou par les ressources naturelles. Alors il a parié sur autre chose, l’intelligence humaine. Là où certains pays vivent de la rente, Israël investit dans l’éducation. Là où d’autres s’appuient sur l’endoctrinement des masses, Israël parie sur la science. Là où beaucoup accumulent les hommes, Israël accumule les cerveaux.
Ce pari a produit des universités parmi les plus performantes du monde, des ingénieurs par dizaines de milliers, une culture scientifique et technologique qui irrigue aujourd’hui l’économie globale. Dans la paix, cela donne la « start-up nation ». Dans la guerre, cela se traduit par l’audace opérationnelle, l’avantage technologique et une capacité d’innovation stratégique qui déconcerte régulièrement ses adversaires.
Un grand pays peut survivre par sa taille. Un petit pays, lui, ne survit que par l’intelligence et la détermination de ses citoyens. C’est peut-être pour cela que, depuis plus de soixante-quinze ans – étroit ombilic sur la carte mais au cœur des passions religieuses, des calculs d’empires et des obsessions idéologiques -, ce pays en forme de mouchoir de poche continue d’écrire une histoire que tant de prophètes annonçaient impossible.
Même ses ennemis les plus résolus finissent parfois par le reconnaître à demi-mot. Dans ce si petit pays, il existe quelque chose que beaucoup de puissances occidentales semblent avoir perdu. La volonté d’exister. Et le courage d’en payer le prix.
Grand défenseur de la construction européenne comme « remède » au nationalisme, le philosophe allemand vient de mourir
L’intellectuel allemand Jürgen Habermas théoricien de l’espace public et de la démocratie délibérative aura défendu jusqu’au bout une certaine idée de l’Europe et de la modernité. Né à Düsseldorf, il est mort à l’âge de 96 ans, à Starnberg, en Bavière, le 14 mars 2026.
Intellectuel majeur de l’Allemagne d’après-guerre, Jürgen Habermas appartient à cette génération allemande forcément marquée dans sa jeunesse par le national-socialisme, puis par l’effondrement moral et politique de 1945. Comme beaucoup de jeunes de son époque, il fut pris dans les organes de l’Allemagne hitlérienne durant sa prime adolescence. La découverte du caractère criminel du régime nazi à la libération nourrira son engagement intellectuel.
Influencé par Max Weber ou Wittgenstein, Habermas est surtout associé à l’Ecole de Francfort – appelée aussi école freudo-marxiste –, avec Horkheimer, Adorno et Marcuse, cette pensée marxiste du XXe siècle qui a gommé la dimension « de gauche » du national-socialisme allemand, réduit à un mouvement d’extrême-droite. Néanmoins Habermas a été, après-guerre, de ceux qui ont remonté le niveau des sciences sociales allemandes à l’échelle internationale pour les sortir du risque de « provincialisation ».
D’emblée Habermas pense contre les totalitarismes. Il s’attaque au silence ou aux compromissions d’une partie du monde intellectuel allemand avec le nazisme, notamment à travers sa critique célèbre du grand philosophe Martin Heidegger qui fut le mentor de Sartre. Ainsi il est devenu l’un de ces sociologues allemands de classe internationale.
Cette exigence de lucidité face au passé, puis face aux dérives possibles du présent, a largement contribué à faire de lui une autorité morale autant qu’un professeur de philosophie.
Habermas a inventé pour se substituer au nationalisme allemand, le patriotisme constitutionnel, complétement dévoyé aujourd’hui par les Cours constitutionnelles. Mais c’est à promouvoir un projet fédéral européen qu’il a consacré la fin de sa vie contre le retour des nations libres voulu par les peuples européens et soutenu par le nouveau pouvoir américain que ce soit le président Donald Trump, le vice-président J.D. Vance ou l’industriel Elon Musk. Son nom reste associé à plusieurs concepts devenus centraux dans les sciences sociales contemporaines. Celui d’espace public – sa thèse de doctorat –, développé dans un ouvrage paru au début des années 1960, où il analyse la manière dont se forme un débat public rationnel dans les sociétés modernes. Celui de raison communicationnelle, au cœur de son œuvre, Théorie de l’agir communicationnel, publiée en 1981.
L’idée, chez Habermas, est que la raison ne se réduit ni à la technique, ni à l’efficacité, ni au calcul. Elle se déploie aussi dans l’échange, dans la discussion, dans la confrontation des arguments. Le langage n’est pas seulement un outil pour décrire le monde ; il est aussi ce qui permet à des hommes de chercher un accord, de soumettre leurs affirmations à la critique et, éventuellement, de dégager des normes communes.
De là découle toute une réflexion sur l’éthique de la discussion, la légitimité démocratique et les conditions d’un débat public digne de ce nom. Habermas a ainsi défendu l’idée qu’une norme n’est véritablement légitime que si elle peut être discutée librement par tous ceux qu’elle concerne.
Contre les tentations d’un « fascisme de gauche »
Habermas ne fut jamais un penseur retiré dans sa tour d’ivoire. À l’image d’un André Glucksmann ou d’un Finkielkraut en France, il a constamment pris part aux débats de son époque. Dans les années 1960, il dialogue avec la contestation étudiante allemande, avant de mettre en garde contre ses dérives et contre ce qu’il désignera plus tard comme les tentations d’un « fascisme de gauche ». Il intervient ensuite sur la réunification allemande dont « le Deutsche mark était l’étendard » critique-t-il ; sur l’éthique biomédicale ; sur la place des religions dans les sociétés sécularisées ; sur le 11-Septembre ; sur la crise sanitaire ; sur la guerre en Ukraine, inquiet du ton belliciste des jeunes figures politiques de l’écologie ; ou encore sur l’état des démocraties occidentales.
Notons qu’il a refusé le prix littéraire Cheikh Zahed en 2021, considérant les Emirats Arabes Unis comme une non-démocratie répressive.
Cette présence continue dans le débat public a contribué à faire de lui bien davantage qu’un universitaire renommé. En Allemagne, terre de Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Schopenhauer… où l’on distribue rarement à la légère le titre de philosophe, Habermas s’était imposé comme une figure à part, parfois décrite comme une conscience publique de la République fédérale.
Sa pensée a été admirée, discutée, critiquée. Certains lui ont reproché son attachement persistant à l’universalisme des Lumières, d’autres son optimisme jugé excessif quant aux vertus de la discussion rationnelle. D’autres encore ont vu dans sa confiance dans le consensus une forme d’idéalisme peu compatible avec la brutalité réelle des rapports de forces politiques. Mais même ses adversaires reconnaissaient généralement l’ampleur de son œuvre et son importance dans le champ intellectuel européen.
Au cours de ces dernières décennies, Habermas, à la différence du philosophe anglais Roger Scruton défenseur du Brexit, s’est de plus en plus identifié à la défense d’un projet européen fort. Hostile au retour des « nationalismes », il voyait dans Bruxelles bien davantage qu’un simple marché ou qu’un arrangement institutionnel. Il y cherchait un cadre politique nouveau, susceptible de dépasser l’État-nation sans dissoudre pour autant les libertés publiques.
Patriotisme constitutionnel
C’est dans ce contexte qu’il a développé l’idée de patriotisme constitutionnel, c’est-à-dire d’un attachement non pas à une appartenance ethnique ou historique fermée, mais à des institutions, à des règles communes et à un ordre démocratique. Cette notion a profondément marqué la pensée politique allemande et européenne de ceux qu’on appelle les « européistes » sans qu’ils ne lui rendent pour autant expressément hommage.
Habermas croyait à la possibilité d’une citoyenneté postnationale, fondée sur le droit, la discussion publique et l’adhésion à des principes démocratiques plutôt qu’à une seule identité historique ou nationale. Il a donc naturellement défendu une intégration européenne plus poussée, de tonalité franchement fédérale, dans l’espoir de conjurer les rivalités qui avaient ravagé le continent au XXe siècle.
Cette orientation a aussi nourri des critiques. Pour ses partisans, elle prolongeait logiquement son combat contre les passions identitaires meurtrières. Pour ses détracteurs, elle traduisait une forme d’aveuglement aux réalités historiques, culturelles et politiques des nations européennes. Mais là encore, Habermas aura imposé un cadre de débat que nul ne pouvait ignorer.
La disparition de Jürgen Habermas précèdera-elle la fin du globalisme européen, prodrome du globalisme occidental américain, aujourd’hui remis en question par l’Amérique de Trump après avoir été remis en question par l’Angleterre de Boris Johnson avec le Brexit ? Avec lui s’éteint l’un des derniers grands philosophes européens capables de tenir ensemble spéculation théorique, intervention civique et ambition historique. Son œuvre, dense, souvent difficile, restera pourtant incontournable pour quiconque veut comprendre les débats modernes sur la démocratie, le droit, la communication, la légitimité ou l’espace public.
Parmi ses livres les plus importants figurent L’Espace public, Théorie de l’agir communicationnel, Morale et communication, Droit et démocratie, Le discours philosophique de la modernité, Vérité et justification ou encore ses travaux plus tardifs sur l’Europe et l’histoire de la philosophie.
Il a continué d’écrire, de publier et d’intervenir, jusqu’à un âge très avancé. Ses derniers ouvrages témoignaient encore de cette fidélité à une conviction : défendre l’usage public de la raison. C’est sans doute là, au-delà des querelles académiques et des controverses politiques, que réside l’héritage essentiel de Jürgen Habermas. Nouvel Érasme, un homme qui, après les ruines européennes du XXe siècle, aura voulu croire que la parole, la discussion et le droit pouvaient encore servir de rempart contre le chaos. Pour les défenseurs des nations libres qui échangent et coopèrent entre-elles librement, il reste le meilleur des adversaires, parce qu’il les oblige à donner le meilleur d’eux-mêmes.
La cérémonie de dimanche a notamment vu triompher le chef-d’œuvre néo-progressiste Une Bataille après l’Autre.
C’était attendu : le thriller burlesque Une Bataille après l’Autre triomphe aux Oscars avec six trophées, dont les deux plus convoités – meilleur film et meilleur réalisateur. Le film devance Sinners, épopée vampiro-démoniaque afro-américaine qui repart néanmoins avec quatre statuettes, dont celle du « meilleur acteur » pour Michael B. Jordan, devenu le 6e acteur noir de l’histoire à décrocher cette récompense.
Cette domination de Une Bataille… marque surtout la consécration tardive de son réalisateur, Paul Thomas Anderson. Celui qui avait déjà signé Magnolia et There Will Be Blood a dû attendre l’âge de 55 ans pour être enfin couronné par ses pairs et repartir avec la mythique statuette asexuée.
Violence politique
Le film lui-même s’inscrit dans une veine très contemporaine. Une Bataille… met en scène une Amérique irréconciliable où des terroristes d’extrême-gauche sont traqués par un suprémaciste blanc incarné par Sean Penn. Snobisme oblige, l’acteur n’était pas présent pour récupérer son Oscar du meilleur second rôle masculin. Le scénario réserve un retournement final spectaculaire : le chasseur de gauchistes finit gazé par une société secrète néo-nazie héritière du Ku Klux Klan après la révélation de ses origines juives.
Sur le plan formel et technique, le film relève incontestablement du chef-d’œuvre. Mais sur le fond, il n’échappe pas à certains clichés. Sean Penn peine notamment à rendre son personnage réellement crédible, tandis que Paul Thomas Anderson choisit de rendre sympathiques des héros qui restent, au fond, des adeptes assumés de la violence politique.
Une Amérique progressiste toujours autant obsédée par la race
Dans un registre différent mais tout aussi engagé, Sinners illustre lui aussi cette dimension politique du cinéma hollywoodien contemporain. Totalement afro-américain dans son casting et sa narration, le film raconte l’histoire de deux jumeaux – incarnés par Michael B. Jordan – combattant des vampires qui « sucent » la culture noire, métaphore transparente des blessures laissées par la ségrégation.
La récompense du meilleur acteur vient ainsi consacrer Michael B. Jordan, désormais membre d’un club encore restreint : celui des acteurs noirs oscarisés pour le prix du meilleur acteur. Ils sont désormais six dans l’histoire de l’Académie, aux côtés notamment de Sidney Poitier, Denzel Washington, Jamie Foxx, Forest Whitaker ou encore Will Smith (et 21, toutes statuettes confondues). Ce dernier, toutefois, reste persona non grata à Hollywood. Lors de la cérémonie de 2022, il avait giflé sur scène l’humoriste Chris Rock après une blague sur l’alopécie de son épouse. Un geste qui lui a valu d’être banni pour dix ans des cérémonies de l’Académie.
Pris ensemble, les deux films les plus récompensés – Une Bataille… et Sinners, qui totalisent dix Oscars à eux deux – donnent le ton du palmarès. Hollywood confirme une fois encore sa tendance à se percevoir comme un contre-pouvoir culturel face à Donald Trump.
Javier Bardem grotesque
Cette orientation tranche avec certaines grandes cérémonies du passé. Titanic avait ainsi raflé onze Oscars en 1998, et Le Seigneur des Anneaux avait reproduit le même exploit en 2004. À l’époque, l’industrie semblait privilégier de grandes fresques spectaculaires, davantage tournées vers le divertissement que vers le message politique.
Mais Hollywood se voit peut-être aujourd’hui investi d’une mission pédagogique. Paul Thomas Anderson l’a lui-même expliqué lors de son discours : « J’ai écrit ce film pour mes enfants, afin de leur demander pardon pour le bazar que nous leur léguons dans ce monde, mais aussi pour les encourager à devenir la génération qui, je l’espère, nous apportera un peu de bon sens et de décence. »
Pour autant, la cérémonie n’a pas viré au meeting politique. À part Javier Bardem, qui a lancé un bref « Libérez la Palestine », la plupart des discours sont restés relativement consensuels.
Certaines surprises ont néanmoins marqué la soirée. Alors que beaucoup attendaient un triomphe de Hamnet, qui raconte de manière fictionnelle le deuil de William Shakespeare après la mort de son fils en 1596, le film doit finalement se « contenter » de l’Oscar de la meilleure actrice pour Jessie Buckley, qui incarne l’épouse du dramaturge.
Timothée Chalamet bredouille
Autre déception notable : Timothée Chalamet repart bredouille pour son rôle dans « Marty Supreme ». Son interprétation d’un champion de tennis de table n’a manifestement pas convaincu l’Académie. On ignore toutefois si ses déclarations sur le ballet et le théâtre, dont il juge que « tout le monde se fiche » ont joué contre lui.
Du côté des récompenses techniques, c’est Frankenstein de Guillermo del Toro qui tire son épingle du jeu. Le film remporte trois Oscars pour les costumes, le maquillage et la conception visuelle. Une réussite esthétique indéniable, même si le réalisateur ne révolutionne pas vraiment le mythe imaginé par Mary Shelley. L’un des points forts reste toutefois la créature incarnée par l’acteur australien Jacob Elordi, dont la stature imposante – un mètre quatre-vingt-seize – donne une présence physique saisissante au monstre.
Au final, cette cérémonie des Oscars aura donc, une fois de plus, délivré un message politique. Mais contrairement à certaines éditions précédentes, celui-ci s’est exprimé de manière plus subtile. On progresse ?
Le député islamo-gauchiste David Guiraud, probable futur maire de Roubaix, et l'écrivain Boualem Sansal. Photos DR.
L’abstention est finalement le seul parti qui gagne toujours. Les oubliés voteront-ils un jour la fin du système?
Les Français oubliés se libèreront-ils, par les urnes, de leurs maltraitants ? Le premier parti reste celui des abstentionnistes, vu la médiocre participation, hier, au premier tour des municipales (58%). Les formations politiques, qui recueillent la défiance de 90% des citoyens (sondage Ipsos « Fractures françaises »), ne savent plus s’adresser aux citoyens abandonnés. La démocratie est bloquée. Le dégagisme des « élites » sentencieuses, amorcé avec la déroute de la macronie, reste pourtant la seule issue pour rompre avec le système mondialiste : en cinquante ans, il a fait de la nation dépecée une proie pour le djihad importé.
L’actualité étant occupée par la guerre en Iran, les macronistes ne sont pas parvenus à se faire entendre pendant la campagne des municipales. Gabriel Attal, hier. RS.
Samedi à Paris, au prétexte de manifester contre une fictive menace fasciste, l’extrême gauche a été rejointe par des défenseurs du régime nazislamiste des mollahs iraniens. Répondant à la mort de l’adjudant-chef Arnaud Frion, tué le 12 mars au Kurdistan irakien par un commando pro-iranien, Emmanuel Macron a prudemment rappelé : « Nous ne sommes pas engagés et en guerre contre qui que ce soit ». Seul Vladimir Poutine l’obsède. Alors que les Etats-Unis et Israël mènent, depuis deux semaines, une offensive civilisationnelle contre le totalitarisme apocalyptique des ayatollahs sous les applaudissements des Iraniens oppressés, la gauche-mondaine et la gauche-halal se pâment devant la résistance des Gardiens de la révolution, classés par l’UE comme terroristes. La haine contre Trump et Netanyahou fait prédire à certains, même à droite, leur défaite. La veulerie face à l’islam politique caractérise les dirigeants et les médias acquis à la politique de « l’apaisement ».
Dans ce contexte, rien n’est moins surprenant que les bons scores obtenus par la France insoumise. A Roubaix, symbole de la « nouvelle France » islamisée théorisée par Jean-Luc Mélenchon, David Guiraud recueille 46,5% des suffrages. A Paris, Sophia Chikirou obtient 12% des suffrages tandis que Sarah Knafo (Reconquête) atteint tout juste les 10% lui permettant théoriquement de se maintenir dimanche prochain. Le RN, qui aligne aussi de bons résultats, risque néanmoins de perdre Marseille à cause d’une droite LR invertébrée qui n’ose appeler à des alliances. C’est un écrivain, Boualem Sansal, qui se montre le plus déterminé dans la résistance à l’obscurantisme islamique et à rhinocérite de l’intelligentsia. Vendredi, le nouvel Académicien a fait connaître son choix d’abandonner, après 27 ans de collaboration, son éditeur Gallimard, pour rejoindre Grasset et le groupe Hachette de Vincent Bolloré. Otage durant un an du régime algérien, Sansal a expliqué hier au JDD les raisons de sa rupture: «Je traine quelque-chose en moi dont je dois me libérer. Rester chez Gallimard, c’était accepter de rester otage. J’ai senti le besoin de m’éloigner de ceux qui me poussent à accepter ma situation au nom de considérations géostratégiques ou je ne sais quoi».
En septembre 2015, Antoine Gallimard avait prétendu que Sansal refuserait le prix Sakharov qui lui proposait Jordan Bardella au nom des « Patriotes pour l’Europe » du parlement européen. Une position que Sansal avait démentie à sa libération.
Face à la pensée totalitaire et aux belles âmes à ventre mou, le Soljenitsyne de l’islamisme a choisi son camp. A défaut de leader politique, il est l’exemple à suivre pour tourner la page.
RN et LFI réalisent des percées inédites lors des élections municipales. Désormais en France, même nos tranquilles élections municipales témoignent d‘expériences sociales citoyennes si divergentes qu’elles en produisent des visions du monde incompatibles.
Avant toute interprétation, il faut regarder les faits. Les élections municipales du 15 mars ont livré leurs premiers enseignements. Dans plusieurs grandes villes françaises, deux forces politiques que tout oppose progressent simultanément : le Rassemblement national et La France insoumise. Ce double mouvement éclaire la polarisation croissante du pays.
Quelques résultats marquants du premier tour permettent d’en mesurer l’ampleur.
Concernant le Rassemblement national de Jordan Bardella et Marine Le Pen
Perpignan : Louis Aliot (RN) réélu dès le premier tour avec plus de 50 % des voix, confirmant l’enracinement municipal du parti.
Marseille : Franck Allisio (RN) autour de 35 %, pratiquement à égalité avec le maire sortant Benoît Payan.
Toulon : le RN arrive en tête du premier tour et Laure Lavalette se place en position de conquérir la ville au second tour.
Nice : Éric Ciotti de l’UDR, partenaire du RN, est bien placé pour chiper la mairie à Christian Estrosi.
Fréjus : le maire RN David Rachline est réélu avec une large avance.
Hénin-Beaumont : le bastion historique du RN est confirmé au premier tour (Steeve Briois remporte près de 77% des suffrages).
Ces résultats montrent la transformation progressive du RN en force municipale durable, notamment dans le sud et dans plusieurs villes populaires.
La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon
Dans les métropoles et certaines villes populaires, c’est un autre phénomène qui apparaît : la progression de la gauche radicale.
Toulouse : François Piquemal (LFI) 27,56 %, arrivant deuxième derrière le maire sortant.
Roubaix : forte poussée de la gauche radicale qui arrive en tête en racolant le vote immigré.
Lille : progression significative de la candidate LFI dans une ville historiquement socialiste.
Saint-Denis : implantation solide de la gauche radicale dans l’électorat urbain populaire. Victoire de la liste de Bally Bagayoko au premier tour.
Ce double phénomène – enracinement municipal du RN et percée urbaine de LFI – dessine un paysage politique profondément transformé.
Les partis traditionnels, longtemps dominants dans les grandes villes françaises, apparaissent désormais pris entre deux radicalités électorales qui progressent simultanément.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire les résultats de ces municipales. Il arrive qu’un pays parle d’une voix basse, presque souterraine, une voix qui ne passe ni par les éditoriaux ni par les proclamations officielles, mais par ces gestes minuscules et obstinés que sont les bulletins déposés dans une urne. Hier soir, dans plusieurs villes françaises, cette voix s’est faite entendre.
Les résultats du premier tour des élections municipales ne sont pas seulement des chiffres. Ils ressemblent à ces fissures qui apparaissent dans un mur que l’on croyait solide. Au début on les remarque à peine. Puis on comprend qu’elles disent autre chose : le bâtiment lui-même travaille. La France est entrée dans un âge de fracture.
Dans certaines villes, les listes qualifiées par la presse d’« extrême droite » progressent nettement, portées par un électorat populaire qui réclame avant tout la sécurité, l’ordre et la protection d’un monde qu’il sent se dérober. Dans d’autres secteurs urbains, des votes communautaires apparaissent désormais au grand jour, structurés par des réseaux religieux, identitaires ou territoriaux.
Mais un autre phénomène mérite d’être regardé avec la même attention : le renforcement visible de La France insoumise dans plusieurs métropoles. Il serait trop simple d’y voir la confirmation d’un vote traditionnel de gauche. Ce qui s’exprime ici est autre chose : une colère politique qui cherche son langage et qui le trouve dans une parole de rupture, d’accusation et parfois d’affrontement. Ainsi la France se polarise.
D’un côté, une demande d’ordre et de protection. De l’autre, une gauche de confrontation qui prospère sur la dénonciation d’un système jugé injuste et illégitime. Entre les deux, le vieux monde politique – celui du compromis républicain, de la social-démocratie municipale, des équilibres prudents – semble se dissoudre. Certaines villes françaises ressemblent désormais à des archipels politiques. Dans un même espace urbain coexistent des territoires électoraux qui n’appartiennent plus au même imaginaire national.
Il ne s’agit donc pas simplement d’un changement de majorité municipale. Ce qui apparaît à travers ces élections, c’est un état du pays : celui d’une société traversée par la peur, la colère et la sensation obscure que quelque chose de fondamental se défait.
La peur
Il faut commencer par la peur. La peur est un mot que les sociétés modernes aiment disqualifier. On le relègue volontiers dans le domaine des passions honteuses, des instincts archaïques, des fantasmes politiques. Mais la peur possède une propriété étrange : lorsqu’elle devient collective, elle finit toujours par trouver une forme politique.
La peur française n’est pas une abstraction. Elle habite les gestes quotidiens. Elle se lit dans ces détours que l’on fait pour rentrer chez soi, dans ces regards rapides échangés dans le métro, dans ces silences qui s’installent lorsqu’un groupe trop bruyant, trop imprévisible, traverse une place. Ce sont des choses minuscules. Mais les sociétés se transforment par ces détails. Un jour, sans que personne ne l’ait décidé, l’espace commun cesse d’être pleinement partagé.
La modernité démocratique reposait sur une promesse simple : chacun devait pouvoir circuler librement dans un monde commun, sans avoir à craindre l’autre. Lorsque cette évidence disparaît, ce n’est pas seulement un problème d’ordre public. C’est une transformation beaucoup plus profonde : une transformation du rapport que les individus entretiennent avec la société elle-même. La France d’aujourd’hui vit cette transformation.
Les militaires devant les écoles, les patrouilles dans les gares, les contrôles permanents, les alertes, les sirènes : tout cela est devenu normal. On ne s’en étonne plus. L’extraordinaire est devenu banal. Mais ce qui rend cette peur politiquement explosive n’est pas son existence. C’est le fait qu’elle soit niée. Depuis plusieurs décennies, une partie des élites intellectuelles et médiatiques s’est habituée à considérer les inquiétudes populaires comme une illusion morale. La peur ne serait qu’un produit de l’ignorance, du préjugé ou de la manipulation. Ainsi se produit une inversion étrange : l’expérience vécue devient suspecte. Celui qui dit sa peur n’est plus un citoyen décrivant le monde tel qu’il le perçoit ; il devient un individu dont il faudrait corriger les représentations. Or aucune société ne peut durablement fonctionner sur une telle négation du réel.
La colère
Lorsque la peur ne peut pas être dite, elle se transforme. Elle devient colère. La colère est un sentiment plus politique que la peur. Elle naît lorsque ceux qui vivent une situation difficile ont le sentiment que leurs institutions refusent de la voir. Alors la confiance disparaît.
Le peuple commence à soupçonner que ceux qui gouvernent ne vivent pas dans le même monde que lui. Les dirigeants parlent de statistiques, de perceptions biaisées, de fantasmes collectifs. Mais la vie quotidienne, elle, continue.
Dans ce fossé s’installe la rancœur. Les élections deviennent alors l’un des rares moments où cette rancœur peut se manifester. C’est ce qui explique la puissance des votes de rupture observés dans toute l’Europe. Ils ne sont pas seulement idéologiques. Ils sont l’expression d’une demande de reconnaissance. La France n’échappe pas à ce mouvement.
Le double radicalisme
Les municipales qui viennent d’avoir lieu montrent que cette colère emprunte désormais deux chemins opposés. Dans certains territoires, elle se traduit par un vote en faveur de formations promettant la restauration de l’ordre et de l’autorité. Dans d’autres, elle alimente la progression d’une gauche radicale qui voit dans la société française l’expression d’une domination structurelle.
Le renforcement de La France insoumise dans plusieurs grandes villes appartient à ce second phénomène. Ce vote ne signifie pas seulement une fidélité partisane. Il révèle l’installation d’une culture politique de confrontation. Pour une partie de ses électeurs, la société française n’est plus un espace de compromis imparfait qu’il faudrait améliorer. Elle est devenue un système injuste qu’il faudrait combattre.
Ce récit possède une puissance émotionnelle réelle. Il offre un langage à ceux qui se vivent comme des victimes d’une société française qui serait raciste et à une jeunesse urbaine qui épouse la cause palestinienne. Mais il contribue aussi à durcir les lignes de fracture. Car face à cette gauche de rupture se développe une demande symétrique de protection et d’autorité.
La France se retrouve ainsi prise dans un mouvement de polarisation qui traverse désormais toutes les démocraties occidentales.
Le conflit des imaginaires
Il y a, au cœur de cette fracture, un conflit plus profond encore. Certains Français regardent les transformations démographiques, culturelles et religieuses du pays avec une inquiétude qui touche à l’idée même de continuité historique. Ils ont le sentiment que la France change trop vite, trop profondément, sans qu’aucun débat véritable n’ait jamais eu lieu. Pour eux, ces mutations ressemblent à une dépossession silencieuse.
D’autres, au contraire, voient dans ces transformations l’annonce d’un monde nouveau. Une société plus diverse, plus métissée, plus affranchie de ses héritages nationaux anciens. Ce que les uns redoutent, les autres l’appellent de leurs vœux. Ainsi le même mouvement historique devient l’objet d’un conflit d’interprétation radical. Les uns parlent de perte. Les autres parlent de progrès. Les uns redoutent un basculement civilisationnel. Les autres y voient l’accomplissement d’une promesse politique.
Entre ces deux visions du monde, la discussion devient presque impossible. Car il ne s’agit plus seulement de politique, mais d’identité, d’histoire et de destin collectif.
Une démocratie fragilisée?
Une démocratie peut survivre à des conflits profonds. Elle peut même prospérer dans la confrontation. Mais elle suppose l’existence d’un monde commun, d’un espace symbolique dans lequel les adversaires politiques continuent de se reconnaître comme appartenant à la même communauté. C’est précisément ce monde commun qui semble aujourd’hui vaciller. Les municipales de cette année ne sont donc pas seulement un événement local. Elles ressemblent à un symptôme. Le symptôme d’un pays où les expériences sociales divergent au point de produire des visions du monde incompatibles.
Un pays où la peur des uns est jugée illégitime par les autres. Un pays où la colère devient la seule langue politique encore audible. La démocratie ne meurt pas parce que les citoyens ont peur. Elle meurt lorsque leurs peurs ne peuvent plus être dites. Elle meurt quand les conflits indispensables dans une démocratie se transforment en violence et en diabolisations réciproques.
Et si les urnes municipales ont ainsi parlé hier soir, c’est peut-être parce qu’elles ont servi de refuge à une parole que la société française ne sait plus entendre autrement.
Nos intrépides reporters ont suivi l’annonce des résultats dans les QG de Mmes Dati et Knafo, hier soir. Sur le fil, la candidate surprise du scrutin parisien, vêtue de jaune, a finalement passé la barre des 10% au bout de la nuit. Cinq candidats se retrouvent au second tour dans la capitale.
Les soirées électorales font partie de ces moments qui réunissent dans des endroits plus ou moins exigus des journalistes en chaussures Veja et des militants de droite de l’Ouest parisien. A Paris, il y avait un peu de choix, même si Thierry Mariani (RN-UDR) avait décidé de renoncer à ce rituel, faute d’intérêt suscité par sa campagne.
Nous nous ruons tout d’abord au QG de Rachida Dati, dans le 12ème arrondissement. Entassés dans un local à peine plus large qu’une grosse cabine téléphonique, des échotiers commentent les premiers sondages et tentent de détecter, à distance, les premiers indices d’une déferlante droitière dans l’hexagone.
Sur place, les militants font défaut : on veut les imaginer encore dans les bureaux de vote à dépouiller et à remonter les premiers résultats.
On file chez Sarah
Vers 19 heures 30, la tentation d’aller voir ce qui se passe chez la coqueluche de la campagne, Sarah Knafo, est trop grande et nous pousse à traverser les quelques stations de métro qui nous séparent de l’événement. Dans le 2ème arrondissement, l’équipe de campagne a vu les choses en grand, en louant un espace de 335 mètres carré à quelques mètres de la place de l’Opéra. Ici, la déambulation et l’accès au bar sont plus commodes. De premières estimations qui bruissent sous le manteau annoncent la championne à 16%, ce qui entraîne un début d’euphorie parmi les militants, gonflés à bloc et ravis de la campagne acidulée et flashy de Sarah Knafo. « On a vu énormément de nouveaux militants arriver, ceux qui n’étaient pas dans la campagne de Zemmour en 2022 et ont rejoint Reconquête et Sarah à cette occasion. On a vu revenir aussi quelques têtes que nous avions perdu », nous confie Jannick, tête de liste dans le 12ème arrondissement.
Une question agite tous les esprits : Sarah Knafo pourra-t-elle imposer l’union des droites à Rachida Dati, et donc une fusion de liste – provoquant, à l’occasion, un petit séisme politique ? Et si l’ancienne ministre de la Culture ferme la porte à une telle union, Sarah Knafo maintiendra-t-elle sa candidature au risque de passer pour celle qui aura fait perdre la droite ? « Je laisse ma candidate choisir » rappelle ce militant parisien. Un cadre de Reconquête, candidat bien placé, « très confiant », s’emballe : « Cette élection, si elle conduit à une union des droites au second tour, peut donner de grandes choses aux présidentielles ». Et si l’alliance échoue ? « La faute incomberait à Dati et non à Knafo, pas question de se saborder. Il faut imposer un rapport de force à LR et les obliger à la fusion ».
La question du retrait unilatéral pour ne pas trop embêter la candidature Dati coupe la salle en deux. Un jeune adhérent, encarté de la première heure, se dit « contre tout retrait unilatéral » en cas de refus de fusion de Dati. De toute façon, abonde un jeune militant, 18 ans, étudiant parisien, « nos électeurs ne voteront pas Dati si on ne leur tend pas la main. » Un sabordage de la liste serait donc difficile à faire avaler à une partie des militants, même si c’est pour la bonne cause : faire battre la gauche.
La fête est finie
Les nouveaux chiffres qui circulent sont désormais moins favorables. La possibilité d’un maintien possible au second tour n’est même plus évidente. Olivier Ubéda, maître des grandes cérémonies Reconquête, prend le micro pour faire fermer (provisoirement) le bar : la fête est finie. L’écran de BFMTV affiche un score en dessous de 10. Celui de CNews juste au seuil de qualification. L’enthousiasme débordant de début de soirée est quelque peu refroidi. Comme à Roland-Garros, la balle va hésiter toute la soirée, sur la ligne blanche du filet, entre les 10,1 % et les 9,9 % fatidiques. Maintien possible ou non au second tour, l’hypothèse d’un braquage électoral et d’une fusion « imposée » à Dati s’est de toute façon éteinte. Aucun membre de l’équipe ne veut commenter les résultats provisoires : « Commenter quoi ? » répond Olivier Ubéda, « il n’y a pas encore de résultats ». Les militants les plus bavards se lâchent un peu : « Paris a perdu une sacrée candidate » ; « faut croire que les Parisiens aiment la gauche, les impôts, la saleté, l’insécurité. » « Je vais noyer le chagrin dans un calva vieilli en fût de whisky » assure ce militant bien affrété du VIIe arrondissement parti retourner s’enterrer dans sa « maison de campagne en Normandie ». Un cadre du parti tempère le propos et n’est pas tant surpris par le bon score du candidat Grégoire : « Il a fait une bonne campagne. Il n’a rien fait ou dit dans la campagne qui puisse effrayer un électeur centriste ».
De Kingdom of Heaven à Amélie Poulain
Quelques militants Reconquête canal historique critiquent légèrement l’esthétique de la campagne Knafo. « Moi, la mise en scène Pixar et les visuels à l’intelligence artificielle… j’ai trouvé ça ridicule » nous confie ce militant de l’Est de la France, présent pour la soirée électorale. Quelques voix regrettent que Reconquête soit passé un peu vite de Kingdom of Heaven (avec la musique de Vangelis) à Amélie Poulain (avec l’accordéon de Yann Tiersen). Un trop gros score de Knafo aurait pu enterrer politiquement Eric Zemmour pour la présidentielle ; désormais, il est possible de manifester à Reconquête sa préférence pour le président du parti.
Tandis que Rachida Dati a fait un clin d’œil appuyé à la campagne de Sarah Knafo, celle-ci prend enfin la parole. Tant pis si rien ne permet pour le moment d’être certain que la barre des 10 % sera franchie. « Nos voix peuvent faire gagner la droite. Nous pouvons être assez nombreux pour faire barrage à la gauche. Il ne faut pas laisser passer cette chance. Comme je l’ai toujours dit, je garde le cap. Je veux la victoire contre la gauche. D’ores et déjà, les résultats parlent : les voix du centre ne suffiront pas à l’emporter. Toutes les familles de la droite seront nécessaires. Elles devront toutes être représentées et respectées pour l’emporter », déclare la candidate, dans un discours rendant possible toutes les décisions finales. Nous sondons la chanteuse Koxie, aka Laura Cohen, qui, tel un valeureux arrière droit de Ligue 1 respectueux des consignes, ne nous apporte comme unique éclairage que : « Sarah a parlé. Nous attendons la suite ». La nuit portera conseil, et après tout, il fera jour demain.
C’est une belle histoire à raconter dans les écoles, les prêches et les veillées chez les personnes de bonne volonté.
Figurez-vous qu’aux États-Unis ils ont aussi leur Jake Lang. Mais avec un « e » de plus à la fin du prénom et, autre différence notable, le leur se veut militant d’extrême-droite. Il se montre en particulier très actif dans le soutien à la police de l’immigration, ICE, celle dont on a tant parlé dans nos médias français de référence et de bien-pensance après deux bavures, de fait extrêmement regrettables, puisque deux personnes y ont perdu la vie.
Cet ancien émeutier du Capitole gracié par Donald Trump avait cru judicieux d’organiser, voilà quelques semaines, le 17 janvier dernier pour être précis, une manifestation en faveur de la police sus-mentionnée à Minneapolis, dans le Minnesota.
Il s’attendait à ce qu’il y ait foule. Ce ne fut pas vraiment le cas. Il paraît que l’événement aurait surtout réussi à mobiliser le camp d’en face, les anti-police de l’immigration. De ce côté-là, on est venu en nombre, et notre aventureux Jake Lang a bien failli passer là un très sale quart d’heure. Pris à parti, malmené, insulté, il aurait même pu y laisser non seulement des plumes, mais la vie. Carrément.
Or, là où l’histoire devient non seulement plaisante mais édifiante et jolie est que ce gars qui fait profession de détester les Noirs, qui conchie autant qu’il le peut les transsexuels, les homos, se vit protégé des coups par un Black de trente ans, Ishciah Blackwell, genre costaud de chez costaud, et sauvé de la meute par un(e) transgenre, noire elle aussi, qui passait par là en voiture en compagnie de son amie. Daye Gottche – c’est son nom – a arrêté l’auto pour permettre au gringalet bien mal parti de s’enfuir. Notre vaillant et calamiteux activiste Lang doit donc une fière chandelle à deux personnes appartenant aux catégories sociales qu’il combat aussi violemment qu’il le peut, qu’il méprise matin, midi et soir, et qu’il voudrait voir réduites au silence et à l’inexistence.
Les déclarations de ses sauveurs sont intéressantes, elles aussi édifiantes. Autant au moins que leur action. Blackwell, le costaud, a simplement dit : « Je suis un homme et je crois que tous les humains doivent être traités de la même manière. » Précisons que, faisant un rempart de son corps, il a ménagé assez d’espace à Lang pour que celui-ci puisse s’éloigner de la zone sensible et grimper dans la voiture.
Daye Cottsche, quant à elle – ou lui, ou iel, au choix – a reconnu ne pas avoir reconnu le boutefeu extrémiste au moment où elle l’a fait monter dans la voiture. Cependant elle a tenu à préciser que si elle l’avait reconnu elle aurait agi exactement de la même manière. Joli, non ? « Si nous ne nous étions pas arrêtés, a-t-elle ajouté, sans doute aurait-il été mort. »
Belle histoire, en effet. Le maire de Minneapolis y est allé de son commentaire : « Lang considérait cet homme noir comme inférieur à lui, cet homme noir, lui, le considérait comme un être humain. Est-ce suffisant pour le faire réfléchir ? »
Rien n’est moins certain. À un certain degré, la haine abolit toute faculté de réflexion, hélas…
En revanche, nous pouvons être certain d’une chose : s’il s’était agi de notre Jack Lang à nous, le fait que la jeune trans à l’auto ne l’ait pas reconnu l’aurait sans aucun doute tué net. Son ego n’y aurait pas survécu.