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Tout le monde aime Laurent Nuñez

Invité de France 5, mercredi, le préfet de police a révélé que le Nouvel An était en réalité plus difficile à gérer et plus périlleux que la cérémonie d’ouverture des JO, devant une Caroline Roux qui écarquillait les yeux. Terroristes, délinquants, prenez garde : avec Laurent Nuñez, nous avons un justicier dans la ville.


Le préfet de police de Paris est le petit chouchou politico-médiatique de ce début d’année. Dans Le Parisien du 31 décembre, on apprenait que, dans le fond, de la droite à la gauche, tout le monde aimait bien Laurent Nuñez, même les « Insoumis ». Quand Louis Boyard l’appelle, par exemple, il le prend au téléphone, et le député trublion du Palais Bourbon se montre « toujours très courtois au téléphone ». Des émeutes contre la réforme des retraites aux manifestations propalestiniennes, tout ce petit monde a pris l’habitude d’être en communication, et à bien se mettre d’accord sur les itinéraires des cortèges.

L’attitude à la fois « ferme et apaisée » du préfet de police contraste avec celle de son prédécesseur, Didier Lallement, qui n’a laissé un grand souvenir à personne.

Invité de Caroline Roux, mercredi 3 janvier, dans C dans l’air, il était venu parler des home-jackings, ces cambriolages violents menés le plus souvent quand les victimes sont chez elles, et qui ont touché un certain nombre de vedettes de la télé et du football. Pas de quoi s’alarmer, selon le préfet, l’effet loupe joue à plein en raison de la notoriété des personnes ciblées. D’après Laurent Nuñez, « les tendances [concernant la délinquance, les vols, les violences à Paris en 2023] ont continué à être bonnes, y compris sur les cambriolages. On ne se donne pas des satisfecit en disant ça. On sait très bien que la délinquance est structurellement très élevée en Ile-de-France en général, mais c’est toujours bien quand elle baisse ».

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Quatre-vingts voitures brûlées en région parisienne (« seulement ») pour la nuit de la Saint-Sylvestre, un million de personnes (c’est beaucoup) pour assister aux festivités sur les Champs-Elysées : pour le préfet de police, que des motifs de satisfaction ! Bien sûr, la journaliste aurait pu revenir sur la nouvelle attaque au couteau survenue au Nouvel An sur le pont Bir-Hakeim, au cours de laquelle un homme a été grièvement blessé, un mois après l’attentat qui s’est déroulé exactement au même endroit. Mais pour M. Nuñez, la bonne gestion de la nuit du 31 décembre est du meilleur augure à l’approche des Jeux olympiques. Et encore, « là, ce n’est pas comme pour les JO. Pour la cérémonie d’ouverture, vous avez des billetteries, vous avez des box où les gens sont accueillis. Là, pour le soir des Champs-Elysées, les gens sont partout sur les Champs, c’est encore plus difficile à gérer qu’une cérémonie d’ouverture ».

La nuit de la Saint-Sylvestre plus dure à gérer que la cérémonie d’ouverture des JO ? Une déclaration surprenante, surtout quand on s’intéresse à l’option retenue pour l’instant, c’est-à-dire un défilé des délégations nationales en bateau sur la Seine, sur 12 kilomètres, en partie en nocturne, devant des spectateurs répartis sur les berges. Un dispositif qui donne des sueurs froides aux spécialistes de la sécurité, comme le révèle le criminologue Alain Bauer : « Toutes les conditions du désastre sont réunies », et comme nous l’analysons dans le numéro de janvier de Causeur. Un numéro qui évoque également la menace des drones, sujet amené également par Caroline Roux, mais sur lequel le préfet de police ne s’est guère appesanti…

Ordalie médiatique: «l’affaire Depardieu» et les leçons de l’histoire

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Si la présomption d’innocence a été bafouée de manière si choquante dans ce qu’il est convenu désormais d’appeler « l’affaire Depardieu », cela n’a rien de nouveau dès qu’il s’agit des mœurs sexuelles. Depuis au moins cent ans, cas après cas, l’histoire montre que, dans ce domaine, les jugements hâtifs se révèlent trop souvent catastrophiques. Non seulement pour les accusés, mais pour la notion de Justice elle-même.


Au début du Moyen Âge, on imposait à ceux qui étaient suspectés d’avoir commis tel ou tel crime de subir une épreuve physique très douloureuse, voire potentiellement mortelle : si l’accusé arrivait à survivre à l’ordalie, c’est que Dieu reconnaissait son innocence. Notre société a-t-elle beaucoup progressé depuis, au moins concernant les affaires d’agression sexuelle et de viol ? Les accusés sont soumis à de très rudes épreuves – perte de leur emploi, de leur bonne réputation, de leur statut social, de leurs revenus – dès avant le début d’un éventuel procès et – quel que soit le verdict de la justice – le retour à la normale, à la vie d’avant, est impossible.

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Considérons quelques cas historiques qui, loin de suggérer que tous les accusés sont innocents, devraient au moins inciter les contempteurs de la présomption d’innocence à plus de prudence.

Des châteaux de cartes qui s’effondrent

Passons rapidement sur le cas le plus récent, en l’occurrence français, puisqu’il a déjà fait l’objet d’un excellent article dans ces colonnes par Bernard Bernard. Il s’agit de l’acteur et humoriste Ary Abittan qui, en novembre 2022, a été mis en examen après avoir été accusée de viol par une femme de 23 ans. La durée de l’ordalie a été plutôt courte, car neuf mois plus tard, en juillet 2023, les magistrats ont déclaré l’accusation non probante et l’instruction close. La descente en enfer de l’acteur américain Kevin Spacey, a été beaucoup plus longue et sans aucun doute encore plus douloureuse. Son cas montre que les procès médiatiques ne sont pas réservés aux seuls hétérosexuels. Reconnu comme un des grands comédiens de notre époque, Spacey est la vedette de nombreux films et, à partir de 2013, de la série télé, House of Cards, sur Netflix. Il était toujours resté très discret sur son homosexualité, mais son orientation sexuelle constituait un secret de polichinelle. Or, en octobre 2017, il est accusé par Anthony Rapp, un acteur de 12 ans son cadet, de lui avoir fait des avances sexuelles en 1986, quand ce dernier avait 14 ans. Presque trois ans plus tard, en septembre 2020, M. Rapp finira par intenter un procès à Spacey, selon les termes d’une loi sur la protection de l’enfance, et lui réclamera des dommages et intérêts s’élevant à 40 millions de dollars. Dans la foulée de cette première dénonciation en 2017, 15 autres personnes font des accusations similaires. Spacey est immédiatement exclu de House of Cards par la compagnie de production qui s’apprête à tourner la sixième saison, ainsi que d’autres projets en cours. Un film sur l’écrivain Gore Vidal, dont le tournage est terminé et qui devait être diffusé par Netflix, est tout simplement laissé en suspens. Spacey est rejeté par son agent et blackboulé par le milieu des maisons de production. Des récompenses professionnelles, qui étaient dans les tuyaux, sont annulées. En décembre 2018, il est mis en accusation par un des 15 dénonciateurs qui prétend avoir été agressé par lui en 2016, alors qu’il était âgé de 18 ans. En 2019, le parquet a mis fin à cette instruction, faute de preuves. En octobre 2022, Anthony Rapp a été débouté par un jury. En même temps, au Royaume Uni, en mai de cette année, Spacey est mis en accusation pour agression sexuelle contre trois hommes, entre 2005 et 2013. Enfin, en juillet 2023, un tribunal britannique reconnait son innocence dans tous les chefs d’inculpation. Pour l’acteur, un calvaire de six ans prend fin, mais reprendre sa carrière est tout sauf facile. D’ailleurs, la compagnie de production de House of Cards lui a réclamé 31 millions de dollars pour avoir prétendument enfreint leur code sur le harcèlement sexuel ! On peut survivre à une ordalie, mais cette forme de torture laisse des traces indélébiles.

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Plus le mensonge est gros…

Si on remonte plus loin dans le passé, on trouve d’autres exemples de ces procès médiatiques. Il y en a un qui est comme l’archétype des autres cas qui ont suivi. Roscoe Arbuckle, connu par le surnom « Fatty Arbuckle » car il présentait un certain embonpoint, était une des gloires du cinéma muet comique américain. À l’époque, il était l’égal de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, qui ont été parmi les rares à le défendre en public après le début de sa descente en enfer. En septembre 1921, Arbuckle est arrêté et mis en prison, sans possibilité de mise en liberté sous caution. Il est accusé d’avoir violé et assassiné une actrice, Virginia Rapp, qui était décédée d’une péritonite quelques jours après une fête bien arrosée coorganisée par Arbuckle dans un hôtel à San Francisco…

Scènes extraites des films d’Arbuckle, certaines tournées avec Chaplin et Keaton. L’actrice Louise Brooks faisait l’éloge de la grâce d’Arbuckle en tant que danseur : « Danser avec lui, c’était comme flotter dans les bras d’un immense donut! »

Avant le procès, et en dépit de toute notion d’impartialité, Arbuckle est déchu, victime d’une des meutes médiatiques et moralisatrices les plus virulentes de l’histoire. Le groupe de presse du grand magnat de l’époque, William Randolph Hearst, qui a inspiré le personnage principal de Citizen Kane d’Orson Welles, se déchaîne, portant le sensationnalisme journalistique à une nouvelle hauteur – ou bassesse. Des groupes de pression d’obédiences diverses y voient une opportunité en or pour imposer leur programme puritain. Les plus zélés sont la Lord’s Day Alliance, une organisation chrétienne interconfessionnelle, et la Fédération générale des clubs de femmes, une très puissante organisation féministe. Les attaques contre Arbuckle se nourrissent de toute une série de fantasmes sur Hollywood – présenté évidemment comme le milieu par excellence de la débauche et du vice. On trouve aussi une obsession avec le poids d’Arbuckle (comme avec celui de M. Depardieu), poids qu’il aurait utilisé pour maîtriser ses prétendues victimes (elles se sont multipliées dans l’imagination collective) une fois qu’il les avait mises en position horizontale. Comble de l’absurdité, c’est sa corpulence qui serait responsable de la rupture intrapéritonéale de Melle Rappe.

Un premier procès (car il y en aura trois) a eu lieu entre novembre et décembre 1921. Le jury n’arrive pas à trouver l’unanimité requise, bien qu’il penche vers l’innocence à 10 contre 2.

À lire ensuite, Elisabeth Lévy: Kompromat à la française

Par conséquent, un deuxième procès s’ensuit, en janvier et février 1922. Encore une fois le jury reste divisé, mais cette fois il penche à 10 contre 2 vers la culpabilité. Un troisième procès s’impose et il a lieu entre mars et avril 1922. Cette fois, non seulement le jury est unanime en votant « non coupable », mais – fait exceptionnel – il rédige une déclaration exonérant Arbuckle de tout blâme et proclamant qu’il est lui-même victime d’une injustice flagrante. En dépit de son innocentement, Arbuckle est ruiné financièrement par les trois procès. En dépit de son innocentement, sa carrière est en ruines. Le nouveau Collège des censeurs de la Motion Picture Producers and Distributors of America (aujourd’hui, Motion Pictures Association) lui interdit de jouer au cinéma pour le reste de sa vie. Cette interdiction est assez rapidement levée, mais elle reste opérante en pratique pendant dix ans. Arbuckle renoue avec sa carrière d’acteur peu de temps avant de mourir prématurément, en 1933, à 33 ans, d’une crise cardiaque. Le président du Collège des censeurs, William Harrison Hays, sera responsable du fameux code Hays qui, de 1934 à 1966, a prétendu réguler ce qui pouvait être montré à l’écran dans les salles obscures. Cette grande vague de puritanisme s’est justifiée en partie par la légende de l’amoralité hollywoodienne. Pour promouvoir cette légende, on a exploité le cas de Roscoe Arbuckle, en brisant un homme et sa carrière et en mettant la justice des tribunaux bidons au-dessus de celle de l’État de droit.

Ces trois cas n’ont pas du tout vocation à prouver l’innocence de Gérard Depardieu. C’est à la justice de décider s’il est coupable ou non. Ils démontrent plutôt la nécessité de respecter la présomption d’innocence et le droit de tout être humain à un procès équitable. Si on compare les cas d’Arbuckle et de Depardieu uniquement du point de vue des interventions médiatiques avant tout procès, on remarque que, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, peu de choses ont changé. Quand un acteur célèbre est accusé de crimes sexuels, on se hâte de briser sa carrière, de noircir son caractère, d’exploiter sa prétendue délinquance, de honnir le milieu du spectacle dans lequel il évolue, pour faire progresser certains intérêts personnels ou économiques et certaines causes idéologiques. Ce qui a changé, c’est que, aux médias traditionnels s’ajoute la nouvelle délation sur les réseaux sociaux, et que, en plus des puritanismes religieux traditionnel, nous devons faire face aujourd’hui à celui des wokistes de tout poil.

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Harvard: deshonoris causa

La présidence de Claudine Gay est la plus courte de l’histoire de l’université. Comme des élus républicains se félicitent d’avoir obtenu son « scalp », elle se victimise et crie au racisme.


Ainsi, Claudine Gay, la présidente de la très prestigieuse université américaine Harvard, n’aura pas réussi à sauver sa tête. Le conseil d’administration de l’institution a fini par se rendre à l’évidence que la maintenir en poste devenait non seulement indéfendable mais profondément ridicule.

Signe que les temps changent et changent vite, y compris dans les cénacles les plus intouchables de l’entre-soi woke. Elles commencent en effet, à bouger, les choses, parce que – qu’on ne s’y trompe pas un seul instant! – envisager (oui, seulement envisager) et a fortiori obtenir une telle démission aurait été absolument impensable voilà à peine deux ans, et plus encore lors de la déferlante hystérique Black Lives Matter qui a suivi la fin tragique de George Floyd.

Claudine Gay s’est rendue célèbre au détour d’une réponse à une question posée, début décembre, lors de son audition devant une commission parlementaire du Congrès américain. La question était de savoir « si appeler au génocide des Juifs violait le règlement sur le harcèlement d’Harvard ». Elle était invitée à répondre par oui ou non. À question simple et claire, réponse simple et claire, pouvait-on espérer. Que non ! « Ça dépend du contexte » osa se défausser la présidente. Et de répéter cette énormité chaque fois que la question lui fut posée, rigoureusement dans les mêmes termes. À l’ignominie morale d’une telle réaction vient donc s’ajouter l’indigence intellectuelle : comment l’appel à un génocide – quel qu’il soit au demeurant – pourrait-il se trouver légitimé en fonction de telles ou telles circonstances, selon tel ou tel contexte ? Sur quels fondements juridiquement, intellectuellement, moralement pertinents, ou tout simplement admissibles, pourrait bien reposer le projet d’exterminer un peuple – là encore quel qu’il soit – dans son entier ?

Mais ce n’est pas tant du fait de cette aberration mentale, de cet aveu mal dissimulé d’une profonde haine antisémite que l’intéressée est tombée de sa chaire. Non, il aura fallu que vienne gangréner un peu plus son cas une très sordide affaire de plagiat.

A relire, Jeremy Stubbs: Les pogromistes des campus américains

Voilà qu’on s’est – enfin ? – avisé d’aller voir dans son parcours intellectuel ce qui justifiait son accession à ce poste suprême au sein de cette université dont le rayonnement est non seulement planétaire mais qui pèse quasiment autant dans la mythologie nord-américaine que la statue de la Liberté ou le symbole dollar sur les billets verts. C’est alors qu’on s’est rendu compte que la contribution de la dame à la vie culturelle du pays ne serait pas loin de confiner à l’indigence. Un ouvrage collectif en co-direction, une poignée d’articles sans grand retentissement. Bref, pas grand-chose. Alors, curiosité piquée, on se penche sur sa thèse de doctorat. Et là – Ô stupeur – on découvre que son auteur a pillé avec une belle ardeur et sans vergogne les travaux d’autres auteurs. Elle y aurait mis un tel entrain et une telle fringale, dirions-nous, que l’argument selon quoi il aurait suffi d’ajouter quelques guillemets ou notes de bas-de-page pour sauver la face n’a pas tenu plus d’un quart d’heure. Bref, le parcours de la dame pourrait être désormais considéré comme faisant à jamais figure de mètre étalon de la thèse universitaire option plagiat.

Et c’est bien cela, qui me fait penser que les choses changent. Encore une fois, voilà seulement deux ans, au plus fort de la vague déconstructiviste, cette affaire de pillage intellectuel n’aurait eu aucune chance de sortir. J’en suis persuadé. Mieux encore, quand bien même serait-elle devenue publique, le wokisme se serait fait un jeu de défendre la pratique du plagiat comme une juste et légitime réappropriation de ce que le suprématisme blanc aurait confisqué à son seul profit dans le but d’asseoir toujours plus sa domination. Cette fois, le piège n’a pas fonctionné. Et je m’autorise à y voir un signe. Non seulement le piège n’a pas fonctionné, disais-je, mais un joli retour de boomerang est venu pimenter l’affaire. Ces jours-ci, la démissionnée d’office ne se prive pas de clamer partout que – femme et noire- elle n’est en fait qu’une victime de plus du sexisme et du racisme blanc. Pourquoi parler d’effet boomerang ? Tout simplement parce que c’est précisément parce qu’elle est une femme, une femme « racisée » qu’elle a pu arriver si haut, cela au nom de la fabuleuse discrimination positive – et non en raison de ses très improbables mérites universitaires ainsi que nous venons de le voir. Cela dit, voilà Madame Claudine Gay parée du titre tout à fait nouveau mais assez peu enviable de première présidente de Harvard déchue deshonoris causa. On entre dans l’histoire comme on peut.

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Devoir de mémoire, dites-vous?

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Les bonnes intentions affichées ne font pas forcément le meilleur cinéma. La preuve en est une nouvelle fois apportée par le film de Kilian Riedhof, d’après le livre controversé de Takis Würger.


Actrice fétiche du cinéaste Christian Petzold, son compatriote, – cf. Transit (2018), Ondine (2020) et Le Ciel rouge, sorti chez nous en septembre dernier – Paula Beer, 28 ans, affectionne les rôles « dérangeants », comme on dit. La voilà qui endosse cette fois le rôle-titre de Stella, dans un contre-emploi hardi sous la houlette de Kilian Riedhof, autre réalisateur allemand dont l’unique long métrage au compteur, La dernière course, remonte à l’an 2013.

« Inspiré de la véritable histoire de Stella Goldshlag », prend soin de nous avertir le trio de scénaristes qui, à partir d’un roman controversé du journaliste Takis Würger paru en 2019 sous les cieux germaniques puis en traduction française aux éditions Denoël, s’est emparé d’« une vie allemande » –  le sous-titre du film. Le récit s’amorce dans le Berlin des années 30 où Stella, fille unique de parents juifs, se rêve en chanteuse de jazz.

Le réalisateur allemand Kilian Riedhof (c) Kinovista

Les allègres répétitions musicales entre potes dans le logis petit-bourgeois parental sont contrariées par les premières mesures de persécution du régime contre les Juifs. Echouant à obtenir un visa pour l’étranger, bientôt privée d’emploi, mise en esclavage dans une usine d’armement sous le régime du travail forcé, la jeune blonde aux yeux bleus dotée de traits supposément « aryens », jamais identifiée comme Juive, échappe miraculeusement aux rafles. Elle finit tout de même par être repérée. Placée en détention, torturée, Stella se résout, pour protéger ses parents de la déportation (comme on s’en doute, elle n’y parviendra pas) à pénétrer les cercles de l’enfer : livrant ses proches à la Gestapo, se faisant passer pour résistante dans le dessein d’infiltrer les réseaux clandestins, s’abandonnant dans les bras de plus ou moins jeunes amis-amants en vert-de-gris. Bref, la voilà devenue suppôt des nazis.

A lire aussi, du même auteur: La dernière reine de France en lumière

Au-delà même de la disparition des siens à Theresienstadt, étape des happy few avant Auschwitz comme l’on sait, la jeune taupe fera du zèle, dénonçant à tour de bras – jusqu’à la défaite du Reich. Dans une seconde partie, le film retrace la vie de Stella qui trouve un dénouement pathétique dans son suicide tardif, à l’âge de 72 ans, après quelques tentatives ratées : une fois purgée sa peine de 10 ans dans les camps soviétiques, la dame affronte un nouveau procès à son retour à Berlin-Ouest, mais la clémence du tribunal de la jeune RFA lui évitera dix ans de détention supplémentaire, la confusion des peines étant appliquée en sa faveur.

De quoi Stella, une vie allemande est-il le procès ? De la barbarie nazie ? L’affaire est entendue depuis longtemps. D’un peuple germanique pusillanime, veule, aveugle, complice, fanatisé ? Là encore, rien de neuf sous le soleil. De la forfaiture absolue, germinée au sein même de la communauté israélite allemande, et dont Stella serait l’incarnation ambivalente (car à la fois otage, instrument, rouage efficient du système) ?  De la tartufferie de la société démocratique ouest-allemande face à ses crimes passés ? Ou un peu tout cela, placé dans le panier à lessive du sacro-saint « devoir de mémoire » ?

Les bonnes intentions affichées ne font pas forcément le meilleur cinéma. De fait, le propos, ici, se retourne contre lui-même : à force de prétendre expliquer dans quel étau moral se voit piégée la demoiselle (la vie des autres sacrifiée à la survie de ses parents, puis le sauvetage de sa propre existence contre l’immolation de milliers d’innocents sciemment jetés par ses soins dans la gueule du loup), le film fait de ce pitoyable cas d’espèce une héroïne cornélienne, à laquelle nous sommes spécieusement conviés à nous identifier, sur le registre :  «  et moi, à la place de Stella, qu’est-ce que j’aurais fait ? ». Cette personnalité suprêmement détestable s’offre ainsi en holocauste – c’est le cas de le dire – aux troubles latences antisémites que le discours sous-jacent du film ne manquera pas de réveiller chez quelques-uns. Attiser les braises de la mémoire pour brûler une Juive en effigie n’est pas du meilleur goût.

A l’écueil du malentendu sur ces visées décidément ambigües, s’ajoute la pénible malfaçon esthétique de la réalisation. Le chromo saturé des reconstitutions d’époque, des costumes, des ambiances urbaines, contredit la pétition de véracité dont s’enorgueillit la promo. Au point que le spectateur ne peut s’empêcher de trouver douteusement complaisant la façon dont Stella , d’un bout à l’autre, fait étalage à ses côtés de photogéniques jeunes mâles teutons aux faux airs de model boys, torse nu si possible, comme si la soldatesque à croix gammée était secrètement le premier objet de fascination du cinéaste… Les séquelles du nazisme trouvent ainsi une résurgence dans l’impudente exploitation de la rente mémorielle à l’enseigne du cinoche, au prix du kitsch le plus tarte. Affligeant.

Stella, une vie allemande. Film de Kilian Riedhof. Avec Paula Beer. Allemagne, couleur, 2023. Durée : 2h. En salles le 17 janvier.

L’État selon Pierre Legendre

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Trésor historique de l’État en France (Inventorier la cargaison du navire), maître livre de Pierre Legendre, est réédité. Par gros temps politique, débandade institutionnelle et décomposition culturelle avancées, l’œuvre de Pierre Legendre reste un amer précieux.


Les Éditions Ars Dogmatica rééditent dans un somptueux coffret, Trésor historique de l’État en France (Inventorier la cargaison du navire), maître livre de Pierre Legendre, composé de quatre tomes. Penseur de la condition humaine, anthropologue du pouvoir et de l’Occident, le savant juriste a augmenté cette réédition d’un important appareil d’introductions inédites. L’Histoire de l’administration de 1750 à nos jours inaugurait son œuvre en 1968, le Trésor historique la clôt, 55 ans, quarante ouvrages et trois films documentaires plus tard. Une table ronde organisée à l’École nationale des chartes vient de lui rendre hommage.

L’inventaire de la cargaison du navire

Une vie de Mauriste, sans concessions ni compromissions avec les médias, le pouvoir, les honneurs. A la recherche du droit perclus, Pierre Legendre est resté imperméable aux délices de l’État hégélien (effectivité de la liberté concrète), étranger à la querelle des Anciens jusnaturalistes et Modernes positivistes, aux Bourdieuseries tartuffe. Son champ d’étude, c’est « l’anthropologie dogmatique ».

Le coffret s’ouvre sur une préface générale, Charger, décharger l’État (tome 1) et se referme avec L’œil de la caméra (tome 4), le livret de présentation du film Miroir d’une nation. L’Ecole Nationale d’Administration, réalisé conjointement avec Gérald Caillat et Pierre-Olivier Bardet en 1999.

Dans l’Histoire moderne de l’État-Monarque (tome 3), tel un horloger, Pierre Legendre démonte le modèle administratif français, ses principes et actes de foi, dans une trajectoire historique. Où il est question des tâches de l’administration, du processus d’élaboration des règles, de l’État paternel, providence, de la royauté du droit administratif. L’État et la foi nationale (tome 2), une anthologie d’archives, fixe la manière de voir de l’auteur. Nous croisons des emblèmes, le théâtre de l’État, Sieyès, Guizot, Gambetta et dans les coulisses, souvent, Courteline et Kafka. Deschanel plaide pour une décentralisation modérée à l’exemple de l’Allemagne (1895), de Monzie brocarde les magistrats (1931), le Conseil National Economique veut mettre fin au chômage des travailleurs intellectuels (1937) … L’actualité éternelle, les marronniers de la liberté, la continuité du service public des bureaux.

Dans ses articles, ouvrages aux titres souvent mystérieux, Pierre Legendre déploie une pensée profonde sur la Res publica. Son discours poétique émaillé de formules fulgurantes est rigoureux. Son génie est à la fois incantatoire, analytique et précis, ancré dans l’histoire et le temps long.

Sauve-qui-peut institutionnel

Perdue dans les miroirs du marketing, mirages du management, l’Administration, se gargarise de PowerPoint, mots-valises chics et woke : diversité, proximité, modernité, efficiency, « pourtousisme ». Liquider l’ENA (ravalée au rang d’Institut National du Service Public), supprimer les grands corps (à l’exception du Conseil d’État et de la Cour des comptes) au prétexte de rendre l’administration plus « mobile », c’est en réalité la rendre plus « liquide », la priver de culture professionnelle et l’assujettir au politique. La manœuvre, grossière, alimente la reféodalisation, accélère la débâcle.

A lire aussi: «Flinguer» Camus et autres basses œuvres de l’Université de Caroline du Nord

Le mal le plus contraire à la sagesse, c’est la sottise. Les hérauts de l’indignation bienpensante ont construit Babylone au cœur de Jérusalem, investi Science Po, la pépinière du pouvoir. En une génération, l’IEP a habilement troqué son libéral-giscardisme BCBG contre un « progressisme » mondialisé, une franchise vendeuse, sauce Harvard. Extinction-Rébellion- Prospection… Gare au « contexte » et aux arroseurs arrosés ! Les turpitudes et pantalonnades à répétition de Richard Descoings, Olivier Duhamel, Frédéric Mion, Mathias Vicherat font la Une.

Par gros temps politique, débandade institutionnelle et décomposition culturelle avancées, l’œuvre de Pierre Legendre reste un amer précieux. Psychanalyste, canoniste érudit, il a pensé la naissance de l’État, le chef d’œuvre de l’Occident, un « vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel » (Rivarol) et qui plonge ses racines romano-pontificales dans la Réforme grégorienne (11e-12e siècles). Le pape et l’empereur, « ces deux moitiés de Dieu » ! (Hernani). Pas de société sans administration des inconscients, Référence, logique du Tiers, martèle Legendre. Pour être deux, il faut (il faudrait) être trois. Voilà venu le temps des bilans et des échéances.

Il y a 25 ans, Pierre Legendre annonçait la couleur : « Usés jusqu’à la corde, les grands mots – École, Nation, Administration – sont prononcés maintenant du bout des lèvres (…) Nos collages traditionnels de l’État se défont. En ce sens le Moyen Âge finit sous nos yeux. Mais l’esprit féodal, métamorphosé par les idéaux technologiques de la nouvelle organisation en réseaux et soutenu par la violence devenue un mode de relation sociale, refait surface… Le pouvoir se fragmente et se privatise, mettant les vieux États en tutelle et se réorganisant en empires transversaux (scientifiques, économiques, financiers, religieux) ». Reste une question scabreuse : « Et s’il n’y a plus de nation, pourquoi y aurait-il des fonctionnaires ? ». Anatole France est taquin : « Nous n’avons point d’État, nous avons des administrations ». Les perroquets du « service public », les babillards de « l’État de droit », du « pays des droits de l’homme », du « Nous », n’abusent plus personne. Nous n’y croyons plus.

Le « Je » ne va pas mieux. Au Mondial Moquette libéral-libertaire des droits subjectifs, des genres, des sexes, des identités, des races, tout est à vendre, à louer, à acheter. Le principe de Raison est congédié. La semaine dernière, le Conseil d’État a validé la calamiteuse circulaire Blanquer du 29 septembre sur l’identité de genre en milieu scolaire. Pierre Legendre met en garde contre « le self-service normatif… la mise à sac du droit civil des personnes en son noyau atomique, au nom de l’individu souverain et du libre jeu des fantasmes » (…) L’individualisme programmé, qui désarrime chacun du fondement de ses liens, ouvre sur les enfers subjectifs. À grande échelle désormais, nos sociétés sautillantes mais désemparées fabriquent le masque de ceux innombrables, qui font semblant de vivre » (Les collages qui font un État, 1999).

Le Trésor historique de l’État en France, c’est la Naissance d’une nation (Griffith), sa vieillesse aussi, une manière de tour du propriétaire, des racines, murs porteurs, vestiges et dépendances. Lire Pierre Legendre est un devoir d’honneur et de fidélité à la pensée, doublé d’un acte de résistance. Le site https://arsdogmatica.com met admirablement en scène son œuvre.

La voix vivante du droit, l’État, c’est lui. Le Trésor historique entre en résonnance avec un totem propédeutique de l’Occident, la préface des Institutes (manuel de droit) de Justinien.  « L’empereur César Flavius Justinien salue la jeunesse qui désire s’adonner à l’étude des lois : La majesté d’un prince ne doit pas seulement être honorée par les armes, il faut encore qu’elle soit armée par les lois, afin que l’État soit bien gouverné en temps de paix et en temps de guerre ; que le prince soit victorieux de ses ennemis dans les combats ; qu’il réprime l’injustice des calomniateurs par la sagesse de ses lois, et enfin qu’il se rende aussi recommandable par sa justice, que grand par ses victoires et ses triomphes ». Le Droit retrouvé… pour combien de temps ?

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«Transmettre n’a jamais été aussi dangereux»

Comme tous les grands professeurs, Alain Finkielkraut ne part jamais d’une page blanche. Sa pensée est stimulée par celle des grands auteurs dont il a toute sa vie colligé les citations les plus inspirantes, ces « perles » auxquelles il consacre son nouveau livre. Ce sont aussi ces illustres prédécesseurs qui l’aident à penser l’actualité. Gabriel Attal peut-il sauver l’école ? Réponse d’un mécontemporain qui n’a pas perdu tout espoir.


Pêcheur de perles

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Causeur. Vous pensez, avec Marc Bloch et Condorcet, que « les peuples libres ne connaissent d’autres moyens de distinction que les talents et les vertus ». Seulement, voilà près d’un demi-siècle que nous sommes dopés à l’égalitarisme ancré dans le victimisme – s’ils sont mauvais, ce n’est pas de leur faute. Autrement dit, nous ne sommes plus un peuple libre au sens de Condorcet. Pouvons-nous le redevenir ? Peut-on retrouver l’esprit méritocratique et se désintoxiquer de l’illusion de l’excellence pour tous ? Autrement dit, est-il encore temps de sauver l’École ?

Alain Finkielkraut. L’égalité est une vertu démocratique devenue folle. Pour Jules Ferry et les premiers penseurs républicains, la diffusion la plus large de l’instruction était essentielle au projet démocratique. À l’instar de Charles Renouvier, ils s’insurgeaient contre « ces bourgeois peu amis d’une égalité qui élèverait les ouvriers à leur propre niveau », c’est pourquoi selon eux, il revenait à l’État d’instaurer, sans complaisance ni relâchement, une forme de sélection. Cette exigence n’est plus comprise. La sélection est perçue comme une pratique barbare, et l’idée prévaut qu’en matière de culture rien n’est supérieur à rien. « Toute action pédagogique est objectivement une violence symbolique en tant qu’imposition par un pouvoir arbitraire d’un arbitraire culturel », écrivaient Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron en 1970. Cette critique radicale de l’École a été adoptée par l’École. On en voit le résultat. Tout est à reconstruire.

Malgré tout, il y a eu longtemps une bourgeoisie cultivée, soucieuse de transmettre à ses enfants autre chose que des biens matériels. Aujourd’hui, la déculturation est générale. Où est donc le groupe social susceptible de porter la révolution dont l’École a besoin ?

Pierre Bourdieu avait, sur un point, raison. Les enfants nés dans une famille bourgeoise, où on lisait des livres, où on parlait une langue riche, où on allait au théâtre et au musée étaient favorisés par rapport aux autres. Pour combattre cette inégalité réelle, il y avait deux moyens envisageables : soit favoriser les défavorisés, soit défavoriser les favorisés. Comme le montre Renaud Camus dans Les Inhéritiers, l’institution scolaire a choisi la deuxième méthode. La culture générale, relevant désormais du délit d’initiés, a été progressivement bannie de l’École. Ainsi s’est installé, toujours au nom de l’égalité, l’enseignement de l’ignorance. Il n’y a plus de classe cultivée en France, l’inégalité économique s’accroît et on le voit sur les réseaux sociaux, l’homogénéité culturelle prévaut. Ce sont des responsables politiques qui disent : « on doit travailler en profondeur sur comment développer le vivre-ensemble », ou encore « il y a un débat qu’on a à l’intérieur du monde éducatif sur quelle est la manière d’enseigner les valeurs de la République ». Voilà où en est la syntaxe de l’élite française. La culture n’est pas morte, mais elle est orpheline.

Gabriel Attal peut-il réussir ? On a envie de le croire, mais on a été échaudés par Jean-Michel Blanquer…

La sociologie en vogue depuis cinquante ans nous a expliqué que la rhétorique de la méritocratie convertissait un privilège de classe en propriété personnelle. Pour abolir ce privilège, on a choisi d’accueillir les élèves plus faibles dans les classes plus avancées et ensuite de se régler sur leurs capacités pour ne laisser personne en dehors du chemin. C’est ainsi, avec les meilleures intentions, que le niveau s’est effondré. Les premières victimes de cette politique étaient et sont ceux qui n’ont que l’École pour s’élever. Dans le monde d’aujourd’hui, ni Charles Péguy ni Albert Camus n’auraient pu faire de véritables études et devenir ce qu’ils sont devenus. Gabriel Attal a rompu avec ce discours, avec cette pensée, avec cette politique dévastatrice. C’est tout à son honneur. Réussira-t-il ? C’est une autre question. Le public change, le climat n’est plus le même, la culture n’occupe plus la place qui était la sienne, jusque dans les années 1960, un ministre ne peut pas tout faire. Mais j’ai confiance en lui. Je crois qu’il est déterminé. Ce qui m’accable, c’est que la bien-pensance tire sur Gabriel Attal à boulets rouges. On nous explique que son choc des savoirs, sa réhabilitation de l’autorité visent à satisfaire la droite, voire l’extrêmedroite. L’École, c’était le grand souci, la grande obsession de la gauche. Et aujourd’hui, la gauche se retourne contre l’École républicaine. Jacques Julliard en avait déjà fait le constat et il a abandonné la gauche, parce que la gauche était en train d’abandonner ses propres principes.

C’est ce que Cyril Bennasar appelait le « braillomètre » : lorsque les associations, les syndicats et les médias de gauche s’énervent, ça va dans la bonne direction. Ceci étant, quelle que soit sa détermination, Attal dépend du président.

C’est le grand mystère. Emmanuel Macron n’est pas seulement l’homme du « en même temps », il est l’homme des sincérités successives. En 2017, Jean-Michel Blanquer arrive au ministère de l’Éducation nationale avec un discours très ferme : retour aux savoirs fondamentaux et rupture avec la politique de réforme qui sévissait depuis un demi-siècle. Il ne s’agit plus de réformer, mais de refonder et même de sauver l’École. Cinq ans après, Emmanuel Macron nomme Pape Ndiaye ministre de l’Éducation nationale, entre les deux tours des législatives, pour séduire une partie de l’électorat de gauche. Et Pap Ndiaye ayant, sur le plan politique comme sur le plan communicationnel, échoué, Gabriel Attal le remplace au bout de quatorze mois et dit et fait le contraire de son prédécesseur. Que pense le président ? Son intelligence est tellement plastique que personne ne peut le savoir.

Le tableau Diane et Actéon (1602) de Giuseppe Cesari, présenté à des collégiens d’Issou dans le cadre d’un cours de sensibilisation à l’art. Trop de corps dénudés au goût de certains élèves qui ont accusé l’enseignante de vouloir délibérément offenser les musulmans. Photo Wikimedia Commons

Faire bouger l’Éducation nationale, ce n’est pas une mince affaire. Il y a les professeurs, les syndicats, les parents qui exigent. Gabriel Attal propose des groupes de niveau en maths et français. Ce n’est pas vraiment une révolution.

Il n’empêche qu’il revient sur le dogme du collège unique. Personne ne l’avait fait avant lui, car l’égalitarisme contemporain a transformé le baccalauréat en droit de l’homme. Aura-t-il la possibilité de rétablir un examen de fin d’études secondaires digne de ce nom ? Pourra-t-il résister à la pression des parents d’élèves ? Je ne saurais pas le dire, simplement je ne doute pas de sa sincérité.

Faudrait-il admettre un taux de réussite au bac autour de 50 ou 60 % ?

Je ne donnerais pas de chiffre. Disons qu’il faut en finir avec ce que Benoît Hamon appelait « les notes bienveillantes », il ne faut plus contraindre les examinateurs à rajouter des points. Il faut accepter – d’ailleurs, Gabriel Attal l’a fait –, la perspective du redoublement. Le redoublement n’est pas une punition, mais une occasion de refaire surface.

Ça ne s’appelle plus « redoublement », mais « maintien ».

Oui. Le gnangnan a totalement déconstruit l’École. Il s’agit maintenant de la rebâtir. Un ministre n’y suffira pas, c’est clair.

L’autre front de Gabriel Attal, c’est la pénétration des idées islamistes à l’œuvre depuis quarante ans. Il a interdit l’abaya.

Dans son rapport sur les manifestations et signes religieux à l’École, présenté en 2004, Jean-Pierre Obin montrait que les professeurs de lettres étaient de plus en plus souvent contestés et menacés par des élèves musulmans et par leurs parents. « Rousseau est contraire à ma religion », expliquait un élève au professeur de français d’un lycée professionnel. Molière et en particulier Tartuffe étaient également des cibles de choix. « Tout laisse à penser, concluait le rapport, que dans certains quartiers, les élèves sont incités à se méfier de tout ce que les professeurs leur proposent, comme de ce qu’ils trouvent dans leur assiette à la cantine. Ils sont engagés à trier les textes étudiés selon les mêmes catégories religieuses du hallal (autorisé) et du haram (interdit). » Les choses n’ont fait qu’empirer depuis. Le 7 décembre 2023, dans le cadre d’un cours de sensibilisation à l’art, une professeure du collège Jacques-Cartier à Issou a présenté Diane et Actéon du peintre Giuseppe Cesari. Des élèves choqués par les corps dénudés ont accusé l’enseignante de vouloir délibérément offenser les musulmans – islamophobie donc, et même racisme. Si l’immigration se poursuit à ce rythme frénétique (480 000 nouveaux arrivants en 2022), le métier d’enseignant deviendra un métier impossible. Et d’ores et déjà, beaucoup d’enseignants font cours la peur au ventre. On pense évidemment à Samuel Paty et à Dominique Bernard. C’est la première fois dans l’histoire qu’il est dangereux de transmettre.

Les institutions ou un ministre y peuvent-ils encore quelque chose ? On ne sait pas extirper les idées stupides ou dangereuses des cerveaux des gens.

Cette question ne relève pas de la responsabilité du ministre de l’Éducation nationale. La France doit impérativement retrouver sa souveraineté, choisir sa politique d’admission, maîtriser les flux migratoires. Sinon nous risquons de basculer dans la barbarie. Jean-Pierre Obin vient de publier un livre intitulé Les profs ont peur, qui s’ouvre sur une anecdote terrifiante. Un président de région assiste à un cours d’histoire dans un lycée. Voici ce que lui dit le professeur : « Oui, je viens de faire un cours sur Hitler et le nazisme sans parler des juifs. C’est vrai, mais comprenez-moi, je n’ai pas envie de retrouver ma voiture vandalisée comme la dernière fois. Je dois être prudent, j’ai une femme et des enfants. » Nous en sommes là. Pourquoi est-il si difficile pour la France de retrouver la maîtrise de ses frontières ? Parce que, dans les années 1930, beaucoup d’immigrés juifs se pressaient à nos portes ; certains étaient recalés. En vertu de cette expérience historique, on fait venir par milliers et par dizaines de milliers des gens qui veulent régler leur compte aux juifs. Soyons clairs, tous les nouveaux arrivants du Maghreb et d’Afrique subsaharienne ne sont pas antisémites, loin s’en faut, mais il y en a suffisamment pour mettre la vie des juifs en péril et pour rendre de plus en plus difficile à l’École l’enseignement devenu obligatoire de la Shoah.

On commence avoir un peu de recul sur cet entrisme islamiste à l’École, comme dans la société française. Trente-cinq ans après Creil, vingt ans après la publication des Territoires perdus de la République, assistons-nous enfin à un grand dessillement ?

Avec la montée en puissance du Rassemblement national, on assiste en France à l’extrêmedroitisation de la volonté de lutter contre l’immigration massive. À gauche, la Nupes est en train d’éclater, les socialistes, les communistes et La France insoumise ne s’entendent plus, mais il suffit d’un nouveau projet de loi un peu plus ferme sur l’immigration pour qu’Olivier Faure, Fabien Roussel et Alexis Corbière se réconcilient et parlent à l’unisson. La gauche, c’était la laïcité, la République, la justice sociale, c’est devenu presque exclusivement le sans-frontiérisme, l’antiracisme, l’ouverture tous azimuts, l’hospitalité inconditionnelle.

Deux ans après Creil, dans L’Hebdo, Pierre Bourdieu a osé vous traiter de sous-philosophe, mais aussi de « pauvre Blanc de la culture ». Ce sont des mots qui résonnent étrangement aujourd’hui, alors qu’on parle de plus en plus de racisme anti-Blancs.

Pour Pierre Bourdieu, il n’y avait pas d’adversaire légitime. Cet homme était une caricature vivante ; tous ceux qui ne pensaient pas comme lui étaient des salauds, et des imbéciles. Voici ce qu’il écrivait de L’Homme révolté d’Albert Camus : « Bréviaire de philosophie édifiante, sans autre unité que le vague à l’âme autiste qui sied aux adolescences hypokhâgneuses et qui assure à tous coups une réputation de belle âme. » Je suis très fier d’être aussi mal traité qu’Albert Camus. Pierre Bourdieu, avec cette phrase sur les « pauvres Blancs de la culture », annonce le wokisme. Il est au point de bascule. Depuis, le wokisme a pris la relève de la lutte des classes dont il se réclamait encore. Pour la pensée woke, l’ennemi n’est plus tant le capitalisme que l’impérialisme blanc. Octavio Paz disait déjà que nous avons perverti la grande tradition critique européenne en la mettant au service de la haine de notre monde. L’idéologie qui prévaut au sein du milieu universitaire occidental, c’est la haine de l’Occident,en tant qu’il est blanc. Sur le modèle de Bourdieu, les Blancs sont les premiers à dénoncer le privilège des visages pâles. Bien plus que le gauchisme, le wokisme est un véritable lavage des cerveaux. Pierre Bourdieu avait commencé le travail puisque sa vision du monde repose sur la dichotomie sommaire entre les dominants et les dominés. II réussissait le prodige d’être à la fois simpliste et abscons. Dans un livre déjà ancien, je disais que la vie avec la pensée cédait lentement la place au face-à-face du fanatique et du zombie. Avec le wokisme, un nouveau personnage a fait son apparition : le zombie fanatique. Nous n’avons pas fini de pleurer.

Tout est à reconstruire, dites-vous. Mais suffit-il de brandir la laïcité, les valeurs de la République ? Certains pensent qu’à l’islam qui est une identité chaude, une spiritualité, il faut opposer une autre spiritualité, et préférer les femmes voilées aux lolitas en string.

Je préférerai toujours les femmes libres aux femmes voilées. La laïcité, ce n’est pas seulement la séparation de l’Église et de l’État, c’est, pour dire en termes pascaliens, l’indépendance de l’ordre spirituel. Et cette indépendance est malmenée, notamment par la grande offensive islamiste. C’est cette indépendance qu’il faut à tout prix maintenir, donc on ne doit pas seulement défendre la laïcité comme un règlement du vivre-ensemble, mais précisément comme une façon de penser dans laquelle la culture est mise au premier plan. La laïcité, ce n’est pas la fin du sacré, c’est le remplacement du sacré religieux par le sacré de la culture.

Beaucoup de pays ne connaissent pas la laïcité et ont quand même procédé à ce remplacement.

Peut-être, mais ce sont quand même des pays sécularisés. Et c’est de cette sécularisation que je me sens moi-même le continuateur.

N’empêche, face à l’islam, une partie de la droite catho, derrière François-Xavier Bellamy, estime que nous sommes en train de perdre parce que nos sociétés libérales désenchantées ont perdu le sens du sacré.

Je ne suis pas sûr que ce soit le point de vue de François-Xavier Bellamy. C’est d’abord un professeur : face à l’offensive islamiste, il veut, comme nous, défendre et transmettre ce qu’André Malraux appelait « l’héritage de la noblesse du monde », et non réinventer une religion pour nous réarmer moralement. Dieu nous a abandonnés et il ne reviendra pas.

Gabriel Attal veut expérimenter une tenue unique à l’école. Vous qui en portez une à l’Académie française, qu’en pensez-vous ?

Charles Péguy disait des hussards noirs de la République qu’ils étaient « sveltes, sévères, sanglés ». Cela vaut beaucoup mieux que le T-shirt-jean-baskets, l’uniforme des professeurs comme des élèves. Le blue-jean a même été remplacé en classe par le pantalon de jogging. Je plaide pour une tenue décente – non pas forcément un uniforme –, une tenue verticale si j’ose dire des professeurs et des élèves. On doit s’habiller pour aller à l’école.

Une tenue qui ait de la tenue ?

Voilà, exactement !

Dans votre livre, vous vous inquiétez de la vague d’anti-intellectualisme qui sévit contre le wokisme aux États-Unis. Sommes-nous menacés par le même « retour de bâton » ?

Je ne crois pas que la France soit menacée par cette forme de populisme. Je pense à la phrase de Gustave Flaubert dans une lettre à George Sand : « Je n’écris pas pour le lecteur d’aujourd’hui, mais pour les lecteurs qui se présenteront tant que la langue vivra. » Même lui, à son époque, avait le sentiment que la langue pouvait mourir ; son immortalité n’est pas donnée. Si elle se réduit à un moyen de communication, ce sera autre chose que la langue que nous essayons tant bien que mal de parler encore aujourd’hui. Et je voudrais que cette question soit prise en compte dans le cadre d’une écologie générale. Sauver la Terre et non la planète. Personne n’habite la planète, on habite la Terre. Sauver la culture, sauver la beauté du monde et plus que tout peut-être, sauver la langue. On ne luttera pas contre le réchauffement climatique en transformant le territoire en parc éolien, c’est-à-dire en paysage industriel. Voilà, me semble-t-il, l’urgence d’aujourd’hui. Cela m’inquiète bien davantage qu’un trumpisme à la française.

Emmanuel Macron inaugure la Cité internationale de la langue française au château de Villers-Cotterêts, 30 octobre 2023. « La question de la langue doit être prise en compte dans le cadre d’une écologie générale : sauver la culture, sauver la beauté du monde et plus que tout peut-être, sauver la langue… » Photo: Gabrielle CEZARD/SIPA

On ne sera pas non plus sauvés par la maison de la langue française à Villers-Cotterêts. Son président nous explique qu’il s’agit de défendre les langues françaises, comme si le français n’avait rien à voir avec la France. Vous consacrez un chapitre à une citation de de Gaulle sur le roman national. Quelles pages faudrait-il rajouter à ce roman national ?

Je n’ai jamais parlé de roman national. L’histoire de France doit être enseignée telle qu’elle est, et de la manière la plus objective possible. À nous de nous inscrire dans cette histoire, comme le demandait Jules Ferry. Tous les Français, quelle que soit leur origine, sont, grâce à l’École, les héritiers de l’histoire de France. Contre les crispations identitaires, L’Histoire mondiale de la France, de Patrick Boucheron, voulait montrer, premièrement, que la continuité historique de la France était un leurre, et deuxièmement, que tout ce que cette histoire avait de bon venait de l’autre, de l’étranger. Je plaide, moi comme Simone Weil, pour un droit à la continuité historique. Et quand des historiens prétendent que cette continuité relève du fantasme au moment même où, du fait des changements démographiques, elle est remise en question, je suis très inquiet. Quant aux motifs de satisfaction ou de fierté dans les dernières décennies, je dois dire que j’ai du mal à en trouver.

Votre œuvre est essentiellement celle d’un passeur dans laquelle vous vous effacez devant vos maîtres, Levinas, Kundera, Roth, etc. Vous avez toutefois fait une entorse à cette règle dans À la première personne, en 2019, mais les lecteurs sont restés un peu sur leur faim. On a envie d’en savoir plus. Êtes-vous un produit de cet élitisme républicain dont vous avez la nostalgie ?

Jean Birnbaum m’a amicalement reproché d’avoir intitulé mon livre À la première personne parce que je m’étais déjà confessé dans Le Juif imaginaire et aussi dans L’Identité malheureuse. Je suis d’abord l’enfant de mes parents, et mes parents avaient une exigence, que je travaille bien à l’école. Il fallait que je ramène de bonnes notes. Je n’avais pas le choix, ma mère ne travaillait pas, elle m’accueillait quand je rentrais affamé du lycée Henri IV – j’avais jeûné à la cantine : je dévorais un sandwich au jambon avec un thé citron et je me mettais aussitôt au travail. J’ai réussi à l’école parce que je n’avais pas d’autre choix.

Votre mère venait d’une famille plus intellectuelle que votre père ?

Oui, en tout cas ma mère était une grande lectrice. Et quand, à 10 ans, j’ai commencé à lire des illustrés, elle a très vite mis le holà.

A-t-elle vécu assez longtemps pour voir le produit de ses efforts ?

Oui, bien sûr. Quand j’ai échoué en 1968 à la Rue d’Ulm, elle était malheureuse comme une pierre, elle ne parlait même plus à ses amies. Cette pression augmentait encore mon angoisse. C’est pour cela que j’ai choisi, en 1969, de passer le concours de l’ENS Saint-Cloud. Ma mère ne se serait pas remise de deux échecs d’affilée à la Rue d’Ulm, et moi non plus.

Votre optimisme mesuré sur la question de l’École au cours de cet entretien est-il sincère ou forcé ?

Je suis très pessimiste, j’ai peur qu’il ne soit trop tard pour les raisons que je vous ai dites. Je crois qu’il faut absolument soutenir les efforts de l’actuel ministre de l’Éducation. Est-ce qu’il obtiendra les résultats escomptés ? Je n’en suis pas sûr. Gabriel Attal est notre espoir terminal.

Êtes-vous le dernier intellectuel français ?

Non, pas du tout. D’abord, je n’aurais pas cette outrecuidance, je fais ce que je peux avec les petits moyens qui m’ont été donnés. Il y a aujourd’hui en France de grandes figures intellectuelles, et je suis sûr qu’il y en aura d’autres demain, je ne m’inquiète pas. La pensée, l’art et le roman ne vont pas disparaître. Ce qu’il faut espérer, c’est qu’il y ait encore des lecteurs demain.

Une idée folle: réinventer l’école!

L’éducation a été abandonnée à des idéologues qui, en plus de laisser le niveau s’effondrer, y ont laissé prospérer les lobbys identitaires. L’explosion de la violence et l’irruption du terrorisme parachèvent le désastre. Pour Gabriel Attal, le défi est immense et les obstacles, tout autant. Mais son discours de rupture avec le laisser-faire, qui a tenu lieu de politique, donne envie d’y croire.


D’accord, il y a un brin de volontarisme dans notre optimisme. Parce que c’est la vraie dernière chance de sauver l’École. En supposant que ce ne soit pas déjà foutu. Autrement dit, s’il n’est pas déjà minuit et quart, il est moins cinq, docteur Attal. Alain Finkielkraut, qui est depuis longtemps le chroniqueur accablé du désastre, ne sait pas si le ministre de l’Éducation nationale réussira, mais il ne doute pas de la sincérité de son engagement (voir notre entretien de six pages). Nous non plus.

Chute abyssale du niveau

Une chose est sûre : si on n’arrête pas le massacre, si on continue à jeter dans l’âge adulte des générations incapables d’accéder à l’autonomie parce qu’elles ne possèdent pas le langage pour penser ce qu’elles vivent, la France deviendra, non seulement un no man’s land inhabitable, mais aussi une province oubliée du monde. C’est donc la mère des batailles, celle qui devrait obséder tous les gouvernants. Mais depuis des décennies, la plupart ont choisi de participer ou de se soumettre à la vaste entreprise d’escamotage du réel. Une cohorte geignarde de professeurs, syndicats, bureaucrates, pseudo-pédagogues, épaulés par des parents nigauds et des médias enthousiastes, a imposé une vérité parallèle à coups de mantras orwelliens comme « le niveau monte » ou « l’excellence pour tous » – autant proclamer que « l’ignorance, c’est la connaissance ». Leur seule boussole, c’est l’égalité. Sans oublier quelques articles de foi sur le respect des différences et le droit pour chacun de vivre comme il l’entend – mon voile, mon choix.

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Il fallait une sacrée puissance de feu idéologique pour faire perdurer cette fantasmagorie. Ses propagateurs ont réussi à interdire toute remise en cause du collège unique, vache sacrée d’une religion éducative tournant le dos à toute idée de hiérarchie et de compétition – et ne parlons pas de transmission ou de grands auteurs. Loin de tirer les mauvais élèves vers le haut, le collège unique a entraîné tout le monde au fond, les résultats au bac étant à l’ensemble ce que le plan quinquennal était au stalinisme. Logiquement, les seuls à avoir échappé au saccage sont les enfants de bonne famille qui fréquentent le privé ou les établissements de centre-ville. De plus, l’effondrement est cumulatif, les professeurs officiant aujourd’hui étant eux-mêmes issus de cette école au rabais – comme en témoigne l’orthographe hasardeuse de certains.

La chute abyssale du niveau n’est pas la seule maladie de l’École. Au cours des mêmes décennies funestes, l’Éducation nationale a docilement accueilli toutes les lubies identitaires, de la propagande LGBT aux exigences de familles musulmanes. La nébuleuse frériste a parfaitement compris que l’école de la République était son ventre mou. Depuis l’affaire des voiles de Creil, en 1989, elle a multiplié les offensives, exigeant des accommodements souvent concédés en loucedé. La seule manifestation de fermeté de l’État a été la loi de 2004 proscrivant les signes religieux à l’école publique. Trop tardive, elle a pourtant permis une longue rémission. Qui a pris fin avec les attentats de 2015, et l’apparition d’élèves proclamant publiquement qu’ils n’étaient pas Charlie. Depuis l’assassinat de Samuel Paty, la menace qui pèse sur les professeurs est vitale. Parallèlement, on assiste à l’émergence d’une violence apparemment dénuée de toute justification religieuse – songeons à cette collégienne de 12 ans qui a menacé son enseignante avec un couteau de 30 centimètres.

La ritournelle des « valeurs de la République »

On se demandera ce qui nous permet de penser que Gabriel Attal peut être l’homme de la reconstruction. D’abord, le fait qu’il joue à contre-emploi. Ce jeune homme bien né, biberonné au progressisme haut de gamme – ouverture au monde et amour de la culture –,  a dû rompre avec son milieu idéologique pour voir ce qu’il voit. Échaudés par l’expérience décevante de Jean-Michel Blanquer (ce qui ne remet pas en cause ses qualités), les sceptiques répètent qu’Attal, c’est rien que du verbe. Et puis, ajoutent-ils, on ne peut pas faire confiance à quelqu’un qui croit que l’empathie peut s’enseigner en classe. Il est vrai que cette innovation anti-harcèlement semble tout droit sortie d’un texte de Muray. Comment, en quelques heures, inculquer le sens de l’altérité et des limites à des gamins qui paraissent totalement dépourvus de surmoi ? On peut aussi reprocher au ministre d’abuser de la ritournelle des valeurs de la République qui est depuis des années, le paravent de son abandon.

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Toutefois, l’action commence par le verbe. Celui de Gabriel Attal rompt radicalement avec le baratin pédago qui guide l’Éducation nationale depuis un demi-siècle. Outre l’interdiction de l’abaya et les sanctions promises aux trublions ayant refusé d’honorer la mémoire de Dominique Bernard, c’est la première fois qu’un ministre reconnaît nettement la dégringolade du niveau et semble concrètement remettre les savoirs au centre de son ambition. On dira que les sanctions sont trop légères, que les groupes de niveau sont une brèche bien timide dans le sacro-saint collège unique. Que les syndicats sont en embuscade, prêts à torpiller toute initiative marquée du sceau de l’exigence et que, jusqu’à présent, ils ont eu la peau de toute tentative de réforme.

N’empêche. À en croire le braillomètre (invention de Cyril Bennasar qui mesure la pertinence d’une politique aux criailleries qu’elle suscite à gauche), le ministre est sur la bonne voie. Depuis l’annonce de la création de groupes de niveau en maths et en français, il s’affole. D’après Libé, ces dispositifs, avec leurs vilains relents d’élitisme, sont unanimement décriés par les chercheurs. Si la science le dit, peu importe que l’expérience prouve au contraire que l’homogénéité des classes améliore le niveau. Même levée de boucliers contre le retour du redoublement, forcément stigmatisant. En prime, Najat Vallaud-Belkacem et Benoît Hamon, deux anciens ministres qui figurent en bonne place dans la longue liste des fossoyeurs de l’École, sont vent debout tandis que l’ineffable François Dubet, chef de file de la sociologie « effaciste » (Renaud Camus) y va de son couplet contre les « slogans conservateurs ». Reste à espérer qu’on les verra un jour s’étrangler de rage parce que Gabriel Attal ou un de ses successeurs annoncera 60 % de réussite au bac.

Un fonctionnaire qui trouve (des excuses), un intellectuel qui cherche (la vérité)

« Des chercheurs qui trouvent, on en cherche, des chercheurs qui cherchent, on en trouve », disait le Général de Gaulle. Cela n’a pas changé : les influenceurs les plus recherchés sont ceux qui ont avec le réel une relation intermittente…


CNRS, un sigle si prestigieux qu’il est déposé à l’INPI[1]

C’est l’acronyme de « centre national de la recherche scientifique ». De ce dernier terme provient l’attente du public pour des chercheurs à la rigueur scientifique.

Las… François Burgat, qui se présente toujours sous cette AOC, bien qu’il soit à la retraite, y était directeur de recherches, chercheur de chercheurs, en quelque sorte. Ses recherches l’ont amené à l’IREMAM, qui se concentre sur le MAM, le monde arabe et musulman. Au nombre de ses distinctions académiques figure aussi la présidence du Conseil scientifique et administratif du Centre arabe de recherches et d’études politiques.

Burgat est à la même distance de la rigueur scientifique que le rap des ballades médiévales.

Sa dernière trouvaille originale est le respect et la considération pour le meurtre et la barbarie : « J’ai infiniment, je dis bien infiniment plus de respect et de considération pour les dirigeants du Hamas que pour ceux de l’État d’Israël[2] ». Cette précision, au cas où on le créditerait d’un sens moral, celui des ploucs binaires, qui ne distinguent que le bien et le mal.

Las et re-las ! Burgat a fait de la charia sa Bible et du Monde et du New York Times, la boussole de ses jugements : tout ce que dit ou fait un musulman est au zénith, tout ce que dit ou fait un Juif ou l’État juif est à l’ouest. À défaut de science, il y a là de la rigueur.

Il n’est pas interdit de préférer Céline à Chateaubriand

La sagesse populaire estime que chacun est libre de ses goûts et de ses couleurs. Pour autant, cela ne rend pas libre d’infliger des coups et des douleurs à autrui.

Ce n’est pas l’amour de Burgat pour l’islam qui est aveugle, c’est sa haine d’Israël. Ci-gît la raison qui lui fait citer Sulaiman Ahmed, un cyber-militant du Hamas, qui se définit sur X comme « Journaliste d’investigation, titulaire d’une maîtrise de philosophie, d’un CAPES de maths et d’une licence en droit » et qui transforme l’auto-glorification du Hamas pour les crimes commis et filmés par ses troupes contre des hommes, des femmes et des enfants en « allégations », voire en  « une tentative sioniste de diaboliser la résistance et de justifier les crimes de guerre, le génocide et le nettoyage ethnique[3] ».

A lire aussi, Gil Mihaely: Frappe à Beyrouth: «L’absence de réaction officielle israélienne permet au Hezbollah de « modérer » son discours»

Traduction : les 1 200 victimes se sont suicidées, auto-mutilées, auto-violées et auto-torturées afin de donner prétexte à « Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom » (Voldemort ou l’entité sioniste, au choix) de perpétrer un génocide contre une population ontologiquement  innocente.

François Burgat n’a aucun respect pour un État de droit qui considère la protection de sa population comme une priorité. En revanche, des leaders qui vivent dans le luxe au Qatar et qui envoient leurs séides tuer des civils en se protégeant derrière un bouclier humain composé de leur propre population ont droit à toute sa considération pour « la virilité et l’honneur » du pogrome du 7 octobre.

Aymenn Jawad Al-Tamimi est l’anti François Burgat

Irakien vivant en Grande-Bretagne, traducteur et rédacteur en arabe, il est aussi contributeur du Middle East Forum et fondateur d’une lettre d’information indépendante[4].

M. Al-Tamimi sur Al Jazzera (image d’archives).

Al-Tamimi ne se sent pas obligé d’absoudre systématiquement ses coreligionnaires, pas plus qu’il ne donne raison au plus fort ou au plus sadique. À preuve, au lieu de reprendre in extenso les propos du porte-parole de l’État islamique, Abu Hudhayfa al-Ansari, au sujet de la guerre de représailles israélienne contre le pogrome du 7 octobre, il l’analyse à la lumière de la sourate 2:191, « Et tuez-les où que vous les trouviez ».

Fort de cet éclairage, explique-t-il, on voit que l’État islamique considère le conflit opposant le Hamas à Tsahal comme « une guerre religieuse contre les Juifs, et non une guerre de libération visant à établir une patrie nationale[5] ». D’ailleurs, les mouvements nationalistes alignés « sur l’axe plus large de la « résistance » utilisé par l’Iran comme un projet expansionniste chiite, n’est pas moins dangereux, sinon plus, pour l’islam et les musulmans que l’État d’Israël ». Et last but not least, « les divers gouvernements arabes sunnites sont des « apostats » qui font partie de l’alliance juive « croisée » contre l’islam », que l’on n’a pas encore réussi à vaincre parce que pour y parvenir,« la forme correcte du djihad est celle que l’État islamique poursuit pour établir le règne de la loi de Dieu et combattre tous les mécréants. »

Aymenn Jawad Al-Tamimi a trouvé ridicule d’accuser Israël de l’attentat qui a fait une centaine de morts lors de la célébration du quatrième anniversaire de l’assassinat par les États-Unis du commandant de la Force Quds (Corps des gardiens iraniens de la révolution islamique), Qasim Sulaymani. Ce n’est pas le modus operandi des forces israéliennes, qui procèdent plutôt « à des assassinats soigneusement ciblés pour atteindre des objectifs spécifiques tels que l’affaiblissement du programme nucléaire iranien ». Alors que ces deux attentats-suicide s’inscrivent plutôt, d’après lui, dans l’Intrafada, cette guerre civile intracommunautaire, qui s’attaque à tous ceux qui ne partagent pas le « programme politique rigide » de l’État islamique, visant à reconstruire un califat et à l’étendre à la Terre entière.

Le Hamas est plus malin que Daech: il joint l’agréable à l’utile

Le 7 octobre, le « Mouvement de résistance islamique » avait en effet donné à ses troupes des ordres précis, comme l’ont avoué les terroristes interrogés par l’armée israélienne : « Le plan consistait à aller de maison en maison, de pièce en pièce, à lancer des grenades et à tuer tout le monde, y compris les femmes et les enfants. Le Hamas nous a ordonné d’écraser leurs têtes et de les couper, [et] de couper leurs jambes.[6] »

Le plaisir de se comporter avec un sadisme poussé aux extrêmes a mieux réussi que l’utile, consistant à instiller chez l’ennemi une terreur maximale. La terreur, elle, a été renvoyée en boomerang à l’expéditeur, qui a compris le message, si l’on en juge par la fuite éperdue d’Ismail Haniyeh, Mousa Abu Marzook et Khaled Mashal du Qatar vers l’Algérie dont nous avons parlé ici même[7].


[1] Institut national de la propriété industrielle.

[2] www.lefigaro.fr/international/le-chercheur-du-cnrs-francois-burgat-affirme-avoir-du-respect-et-de-la-consideration-pour-les-dirigeants-du-hamas-20240104

[3] https://twitter.com/ShaykhSulaiman/status/1741554155259347169

[4] aymennaltamimi.substack.com

[5] www.meforum.org/65416/the-islamic-state-claims-suicide-bombings-in-iran

[6] www.timesofisrael.com/kill-behead-rape-interrogated-hamas-members-detail-atrocities-against-civilians/

[7]  www.causeur.fr/quelle-nouvelle-villegiature-pour-les-grands-chefs-du-hamas-271989

L’usine à gaz des chaudières françaises

Il faut débourser en moyenne 13 000 euros pour une pompe à chaleur alors qu’une chaudière à gaz coûte moins de 5 000 euros. Malheureusement pour nos finances personnelles, ce sont les secondes qui vont être interdites…


Afin d’atteindre son objectif de zéro émission nette en 2050, l’UE vient de décider l’élimination totale des chaudières à gaz d’ici 2040 et la réduction des subventions pour ce type de chauffage à partir de 2025. La décision a été adoptée le 7 décembre par un accord entre le Parlement et la Commission de l’UE en attendant une ratification définitive en janvier 2024. De plus, à partir de 2030, les nouveaux bâtiments résidentiels devront être équipés de panneaux solaires, et les bâtiments résidents existants – quelque 100 millions en Europe – devront progressivement subir le même sort. Il y aura – heureusement ! – une dérogation pour ceux qui présentent un intérêt patrimonial ou architectural. Pour certains élus écolos, ces mesures ne sont pas suffisamment ambitieuses, mais pour les États membres, le défi est de taille.

A lire aussi: Appauvris par l’inflation, nous le serons plus encore par la récession

En France, les chaudières à gaz équipent 40 % des foyers. L’été dernier, le gouvernement avait proposé d’interdire ces chaudières dès 2026 pour réduire les émissions de CO2 de nos logements, avant de reculer « pour ne pas laisser nos compatriotes, en particulier dans les zones les plus rurales,sanssolution »,justifiait Emmanuel Macron en septembre. Néanmoins, elles ont été exclues des dispositifs d’aide à la rénovation énergétique et leur installation a été interdite dans les logements neufs. Parmi les solutions de substitution, on retrouve les pompes à chaleur, qui assurent un rendement énergétique élevé pour une faible empreinte carbone. Cependant, elles ne sont pas très accessibles. Il faut débourser en moyenne 13 000 euros pour une pompe à chaleur alors qu’une chaudière à gaz coûte moins de 5 000 euros. « Fin du monde, fin du mois, même combat » est un des slogans préférés des écolos, mais visiblement il reste beaucoup à faire pour convaincre la majorité des Français de la véracité de cette formule et éviter que ceux qui n’ont pas les moyens de s’adapter enfilent un gilet jaune.

Que d’eau !

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Objectif mer: l’océan filmé. Une exposition à voir au Musée national de la Marine


L’immersion est à présent le maître-mot de toute muséographie qui se respecte. Le Musée national de la Marine qui a rouvert ses portes fin novembre dernier dans l’aile Ouest du Palais de Chaillot ne déroge pas à cette injonction, mais pas toujours à bon escient : salle d’accueil immense et désertique, scénographie tape-à-l’œil primant sur la simple monstration des œuvres, toiles somptueuses d’Horace Vernet confinées en sous-sol…  Il y aurait beaucoup à dire sur les travers parfois consternants du goût du jour qui affectent la simple délectation du regard sur les œuvres, au profit des effets de régie.

Consolation

Le visiteur marri trouve fort heureusement une consolation tout au bout de la galerie, en pénétrant la stimulante exposition Objectif mer : l’océan filmé, montée par les soins de la Cinémathèque française, laquelle a embarqué sans ses soutes quelques joyaux de ses collections (dont beaucoup restent dans des réserves, faute de place rue de Bercy), associés à un grand nombre de prêts institutionnels ou privés, pour décliner intelligemment la thématique de la mer dans l’œil de la caméra. Posée sur 800 m2, elle amorce le programme d’expositions de l’institution.

Voilà, pour le coup, une immersion qui fait sens. Sous le double commissariat du conservateur Vincent Bouat-Ferlier et de Laurent Mannoni, directeur du patrimoine à la Cinémathèque, la manifestation combine chronologie et approches thématiques. Représentations de la mer antérieures à l’émergence du Septième art, dans la peinture d’abord (La Vague, de Courbet) avec la figuration fort imaginative des abysses, ainsi qu’à travers les lanternes magiques qui dès le XVIIème siècle montrent naufrages, batailles, monstres marins… Panoramas, jouets, dioramas, telle cette boîte d’optique milanaise Mondo Nuovo, millésimée 1790… Chronophotographies fin-de-siècle du physiologiste Etienne-Jules Marrey, vues maritimes du génial photographe Gustave Le Gray… Méliès le magicien, bien sûr, et ses films traversés de visions fantastiques, jusqu’à ceux des frères Lumière…  

Commandant Cousteau, James Cameron…

Associés à de nombreux extraits de films, l’exposition déploie un panorama d’affiches plus ou moins anciennes (Le cuirassé Potemkine, du grand Eisenstein), certaines désopilantes (Les Drames du pôle, par exemple, un film Gaumont de la grande époque). Dans une vitrine trône en majesté l’authentique robe en lamé or du célèbre muet de Jacques Feyder, L’Atlantide (1921). L’exposition se penche également sur les techniques de prises de vue – caissons, caméras sous-marines, jusqu’aux torpilles ou hélicoptères miniatures utilisées pour son documentaire Océans par le regretté Jacques Perrin, dont la dernière salle est dédiée à sa mémoire.

© musée national de la Marine – D. Lanctuit

Relique sacrée du blockbuster Titanic qui à coup sûr tétanisera les adeptes : la caméra Arriflex 35 II modifiée par Panavision en 1996, pour assurer les prises de vue sous-marines de James Cameron. Du commandant Cousteau (Le Monde du silence) à Pirate des Caraïbes, de 20 000 lieues sous les mers (1954) ou des Vikings de (1956), films de Richard Fleischer, à Master and Commander (Peter Weir, 2003), du Crabe-Tambour (Pierre Schoendoerffer, 1977) aux Dents de la mer (dont la sculpture de la gueule de requin figure un jalon du parcours),  Objectif mer tire des bords en vue des rivages les plus variés de la manne cinématographique – de la bataille navale jusqu’aux « damnés de l’océan », salle où est abordée la figure ambivalente du marin, ce héros courageux aux mauvaises mœurs… Sans faire l’impasse, plus vertueusement, sur ces migrants naufragés tels qu’ils sont saisis de façon fugace par l’objectif des news télévisées…

Un beau catalogue en coédition récapitule cette traversée de l’imaginaire maritime au prisme du Septième art : « Voyage patrimonial, par moments onirique, à travers deux siècles de création d’arts visuels qui laissent entrevoir à l’être humain l’immortalité à travers notre méconnaissance face à la démesure de l’océan », ainsi que l’écrit non sans une certaine emphase Vincent Bouat-Ferlier, avant que de citer Baudelaire : « Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets ; / Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ; Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes, Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets ! » Voilà donc quelques secrets partiellement levés, par le vecteur azimuté du cinéma. On s’en félicite.


À voir : exposition Objectif mer : l’océan filmé. Musée national de la Marine, Palais de Chaillot, Paris. Tous les jours de 11h à 19h sauf le mardi. Nocturne le jeudi jusqu’à 22h. Jusqu’au 5 mai 2024.

À lire : Objectif mer, catalogue de l’exposition. Sous la direction de Vincent Bouat-Ferlier et Laurent Mannoni. 315 pages, 275 illustrations. Co édition Musée national de la Marine/ Liénart.

Objectif mer : l'océan filmé

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Tout le monde aime Laurent Nuñez

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© J.E.E/SIPA

Invité de France 5, mercredi, le préfet de police a révélé que le Nouvel An était en réalité plus difficile à gérer et plus périlleux que la cérémonie d’ouverture des JO, devant une Caroline Roux qui écarquillait les yeux. Terroristes, délinquants, prenez garde : avec Laurent Nuñez, nous avons un justicier dans la ville.


Le préfet de police de Paris est le petit chouchou politico-médiatique de ce début d’année. Dans Le Parisien du 31 décembre, on apprenait que, dans le fond, de la droite à la gauche, tout le monde aimait bien Laurent Nuñez, même les « Insoumis ». Quand Louis Boyard l’appelle, par exemple, il le prend au téléphone, et le député trublion du Palais Bourbon se montre « toujours très courtois au téléphone ». Des émeutes contre la réforme des retraites aux manifestations propalestiniennes, tout ce petit monde a pris l’habitude d’être en communication, et à bien se mettre d’accord sur les itinéraires des cortèges.

L’attitude à la fois « ferme et apaisée » du préfet de police contraste avec celle de son prédécesseur, Didier Lallement, qui n’a laissé un grand souvenir à personne.

Invité de Caroline Roux, mercredi 3 janvier, dans C dans l’air, il était venu parler des home-jackings, ces cambriolages violents menés le plus souvent quand les victimes sont chez elles, et qui ont touché un certain nombre de vedettes de la télé et du football. Pas de quoi s’alarmer, selon le préfet, l’effet loupe joue à plein en raison de la notoriété des personnes ciblées. D’après Laurent Nuñez, « les tendances [concernant la délinquance, les vols, les violences à Paris en 2023] ont continué à être bonnes, y compris sur les cambriolages. On ne se donne pas des satisfecit en disant ça. On sait très bien que la délinquance est structurellement très élevée en Ile-de-France en général, mais c’est toujours bien quand elle baisse ».

A lire aussi: Thomas Jolly, de Shakespeare aux JO. Ou la culture à l’heure de la déconstruction

Quatre-vingts voitures brûlées en région parisienne (« seulement ») pour la nuit de la Saint-Sylvestre, un million de personnes (c’est beaucoup) pour assister aux festivités sur les Champs-Elysées : pour le préfet de police, que des motifs de satisfaction ! Bien sûr, la journaliste aurait pu revenir sur la nouvelle attaque au couteau survenue au Nouvel An sur le pont Bir-Hakeim, au cours de laquelle un homme a été grièvement blessé, un mois après l’attentat qui s’est déroulé exactement au même endroit. Mais pour M. Nuñez, la bonne gestion de la nuit du 31 décembre est du meilleur augure à l’approche des Jeux olympiques. Et encore, « là, ce n’est pas comme pour les JO. Pour la cérémonie d’ouverture, vous avez des billetteries, vous avez des box où les gens sont accueillis. Là, pour le soir des Champs-Elysées, les gens sont partout sur les Champs, c’est encore plus difficile à gérer qu’une cérémonie d’ouverture ».

La nuit de la Saint-Sylvestre plus dure à gérer que la cérémonie d’ouverture des JO ? Une déclaration surprenante, surtout quand on s’intéresse à l’option retenue pour l’instant, c’est-à-dire un défilé des délégations nationales en bateau sur la Seine, sur 12 kilomètres, en partie en nocturne, devant des spectateurs répartis sur les berges. Un dispositif qui donne des sueurs froides aux spécialistes de la sécurité, comme le révèle le criminologue Alain Bauer : « Toutes les conditions du désastre sont réunies », et comme nous l’analysons dans le numéro de janvier de Causeur. Un numéro qui évoque également la menace des drones, sujet amené également par Caroline Roux, mais sur lequel le préfet de police ne s’est guère appesanti…

Ordalie médiatique: «l’affaire Depardieu» et les leçons de l’histoire

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L'acteur américain Kevin Spacey s'exprime devant les journalistes après avoir été reconnu non coupable d'agressions sexuelles par le tribunal, Londres, 26 juillet 2023 © Alberto Pezzali/AP/SIPA

Si la présomption d’innocence a été bafouée de manière si choquante dans ce qu’il est convenu désormais d’appeler « l’affaire Depardieu », cela n’a rien de nouveau dès qu’il s’agit des mœurs sexuelles. Depuis au moins cent ans, cas après cas, l’histoire montre que, dans ce domaine, les jugements hâtifs se révèlent trop souvent catastrophiques. Non seulement pour les accusés, mais pour la notion de Justice elle-même.


Au début du Moyen Âge, on imposait à ceux qui étaient suspectés d’avoir commis tel ou tel crime de subir une épreuve physique très douloureuse, voire potentiellement mortelle : si l’accusé arrivait à survivre à l’ordalie, c’est que Dieu reconnaissait son innocence. Notre société a-t-elle beaucoup progressé depuis, au moins concernant les affaires d’agression sexuelle et de viol ? Les accusés sont soumis à de très rudes épreuves – perte de leur emploi, de leur bonne réputation, de leur statut social, de leurs revenus – dès avant le début d’un éventuel procès et – quel que soit le verdict de la justice – le retour à la normale, à la vie d’avant, est impossible.

A lire aussi, du même auteur: Biden peut-il perdre en 2024 à cause du vote musulman?

Considérons quelques cas historiques qui, loin de suggérer que tous les accusés sont innocents, devraient au moins inciter les contempteurs de la présomption d’innocence à plus de prudence.

Des châteaux de cartes qui s’effondrent

Passons rapidement sur le cas le plus récent, en l’occurrence français, puisqu’il a déjà fait l’objet d’un excellent article dans ces colonnes par Bernard Bernard. Il s’agit de l’acteur et humoriste Ary Abittan qui, en novembre 2022, a été mis en examen après avoir été accusée de viol par une femme de 23 ans. La durée de l’ordalie a été plutôt courte, car neuf mois plus tard, en juillet 2023, les magistrats ont déclaré l’accusation non probante et l’instruction close. La descente en enfer de l’acteur américain Kevin Spacey, a été beaucoup plus longue et sans aucun doute encore plus douloureuse. Son cas montre que les procès médiatiques ne sont pas réservés aux seuls hétérosexuels. Reconnu comme un des grands comédiens de notre époque, Spacey est la vedette de nombreux films et, à partir de 2013, de la série télé, House of Cards, sur Netflix. Il était toujours resté très discret sur son homosexualité, mais son orientation sexuelle constituait un secret de polichinelle. Or, en octobre 2017, il est accusé par Anthony Rapp, un acteur de 12 ans son cadet, de lui avoir fait des avances sexuelles en 1986, quand ce dernier avait 14 ans. Presque trois ans plus tard, en septembre 2020, M. Rapp finira par intenter un procès à Spacey, selon les termes d’une loi sur la protection de l’enfance, et lui réclamera des dommages et intérêts s’élevant à 40 millions de dollars. Dans la foulée de cette première dénonciation en 2017, 15 autres personnes font des accusations similaires. Spacey est immédiatement exclu de House of Cards par la compagnie de production qui s’apprête à tourner la sixième saison, ainsi que d’autres projets en cours. Un film sur l’écrivain Gore Vidal, dont le tournage est terminé et qui devait être diffusé par Netflix, est tout simplement laissé en suspens. Spacey est rejeté par son agent et blackboulé par le milieu des maisons de production. Des récompenses professionnelles, qui étaient dans les tuyaux, sont annulées. En décembre 2018, il est mis en accusation par un des 15 dénonciateurs qui prétend avoir été agressé par lui en 2016, alors qu’il était âgé de 18 ans. En 2019, le parquet a mis fin à cette instruction, faute de preuves. En octobre 2022, Anthony Rapp a été débouté par un jury. En même temps, au Royaume Uni, en mai de cette année, Spacey est mis en accusation pour agression sexuelle contre trois hommes, entre 2005 et 2013. Enfin, en juillet 2023, un tribunal britannique reconnait son innocence dans tous les chefs d’inculpation. Pour l’acteur, un calvaire de six ans prend fin, mais reprendre sa carrière est tout sauf facile. D’ailleurs, la compagnie de production de House of Cards lui a réclamé 31 millions de dollars pour avoir prétendument enfreint leur code sur le harcèlement sexuel ! On peut survivre à une ordalie, mais cette forme de torture laisse des traces indélébiles.

À lire aussi, Dominique Labarrière: Affaire Depardieu: la bourgeoisie de farces et attrapes dans tous ses états

Plus le mensonge est gros…

Si on remonte plus loin dans le passé, on trouve d’autres exemples de ces procès médiatiques. Il y en a un qui est comme l’archétype des autres cas qui ont suivi. Roscoe Arbuckle, connu par le surnom « Fatty Arbuckle » car il présentait un certain embonpoint, était une des gloires du cinéma muet comique américain. À l’époque, il était l’égal de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, qui ont été parmi les rares à le défendre en public après le début de sa descente en enfer. En septembre 1921, Arbuckle est arrêté et mis en prison, sans possibilité de mise en liberté sous caution. Il est accusé d’avoir violé et assassiné une actrice, Virginia Rapp, qui était décédée d’une péritonite quelques jours après une fête bien arrosée coorganisée par Arbuckle dans un hôtel à San Francisco…

Scènes extraites des films d’Arbuckle, certaines tournées avec Chaplin et Keaton. L’actrice Louise Brooks faisait l’éloge de la grâce d’Arbuckle en tant que danseur : « Danser avec lui, c’était comme flotter dans les bras d’un immense donut! »

Avant le procès, et en dépit de toute notion d’impartialité, Arbuckle est déchu, victime d’une des meutes médiatiques et moralisatrices les plus virulentes de l’histoire. Le groupe de presse du grand magnat de l’époque, William Randolph Hearst, qui a inspiré le personnage principal de Citizen Kane d’Orson Welles, se déchaîne, portant le sensationnalisme journalistique à une nouvelle hauteur – ou bassesse. Des groupes de pression d’obédiences diverses y voient une opportunité en or pour imposer leur programme puritain. Les plus zélés sont la Lord’s Day Alliance, une organisation chrétienne interconfessionnelle, et la Fédération générale des clubs de femmes, une très puissante organisation féministe. Les attaques contre Arbuckle se nourrissent de toute une série de fantasmes sur Hollywood – présenté évidemment comme le milieu par excellence de la débauche et du vice. On trouve aussi une obsession avec le poids d’Arbuckle (comme avec celui de M. Depardieu), poids qu’il aurait utilisé pour maîtriser ses prétendues victimes (elles se sont multipliées dans l’imagination collective) une fois qu’il les avait mises en position horizontale. Comble de l’absurdité, c’est sa corpulence qui serait responsable de la rupture intrapéritonéale de Melle Rappe.

Un premier procès (car il y en aura trois) a eu lieu entre novembre et décembre 1921. Le jury n’arrive pas à trouver l’unanimité requise, bien qu’il penche vers l’innocence à 10 contre 2.

À lire ensuite, Elisabeth Lévy: Kompromat à la française

Par conséquent, un deuxième procès s’ensuit, en janvier et février 1922. Encore une fois le jury reste divisé, mais cette fois il penche à 10 contre 2 vers la culpabilité. Un troisième procès s’impose et il a lieu entre mars et avril 1922. Cette fois, non seulement le jury est unanime en votant « non coupable », mais – fait exceptionnel – il rédige une déclaration exonérant Arbuckle de tout blâme et proclamant qu’il est lui-même victime d’une injustice flagrante. En dépit de son innocentement, Arbuckle est ruiné financièrement par les trois procès. En dépit de son innocentement, sa carrière est en ruines. Le nouveau Collège des censeurs de la Motion Picture Producers and Distributors of America (aujourd’hui, Motion Pictures Association) lui interdit de jouer au cinéma pour le reste de sa vie. Cette interdiction est assez rapidement levée, mais elle reste opérante en pratique pendant dix ans. Arbuckle renoue avec sa carrière d’acteur peu de temps avant de mourir prématurément, en 1933, à 33 ans, d’une crise cardiaque. Le président du Collège des censeurs, William Harrison Hays, sera responsable du fameux code Hays qui, de 1934 à 1966, a prétendu réguler ce qui pouvait être montré à l’écran dans les salles obscures. Cette grande vague de puritanisme s’est justifiée en partie par la légende de l’amoralité hollywoodienne. Pour promouvoir cette légende, on a exploité le cas de Roscoe Arbuckle, en brisant un homme et sa carrière et en mettant la justice des tribunaux bidons au-dessus de celle de l’État de droit.

Ces trois cas n’ont pas du tout vocation à prouver l’innocence de Gérard Depardieu. C’est à la justice de décider s’il est coupable ou non. Ils démontrent plutôt la nécessité de respecter la présomption d’innocence et le droit de tout être humain à un procès équitable. Si on compare les cas d’Arbuckle et de Depardieu uniquement du point de vue des interventions médiatiques avant tout procès, on remarque que, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, peu de choses ont changé. Quand un acteur célèbre est accusé de crimes sexuels, on se hâte de briser sa carrière, de noircir son caractère, d’exploiter sa prétendue délinquance, de honnir le milieu du spectacle dans lequel il évolue, pour faire progresser certains intérêts personnels ou économiques et certaines causes idéologiques. Ce qui a changé, c’est que, aux médias traditionnels s’ajoute la nouvelle délation sur les réseaux sociaux, et que, en plus des puritanismes religieux traditionnel, nous devons faire face aujourd’hui à celui des wokistes de tout poil.

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Harvard: deshonoris causa

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Claudine Gay au Capitole, Washington, 5 décembre 2023 © Graeme Sloan/Sipa USA/SIPA

La présidence de Claudine Gay est la plus courte de l’histoire de l’université. Comme des élus républicains se félicitent d’avoir obtenu son « scalp », elle se victimise et crie au racisme.


Ainsi, Claudine Gay, la présidente de la très prestigieuse université américaine Harvard, n’aura pas réussi à sauver sa tête. Le conseil d’administration de l’institution a fini par se rendre à l’évidence que la maintenir en poste devenait non seulement indéfendable mais profondément ridicule.

Signe que les temps changent et changent vite, y compris dans les cénacles les plus intouchables de l’entre-soi woke. Elles commencent en effet, à bouger, les choses, parce que – qu’on ne s’y trompe pas un seul instant! – envisager (oui, seulement envisager) et a fortiori obtenir une telle démission aurait été absolument impensable voilà à peine deux ans, et plus encore lors de la déferlante hystérique Black Lives Matter qui a suivi la fin tragique de George Floyd.

Claudine Gay s’est rendue célèbre au détour d’une réponse à une question posée, début décembre, lors de son audition devant une commission parlementaire du Congrès américain. La question était de savoir « si appeler au génocide des Juifs violait le règlement sur le harcèlement d’Harvard ». Elle était invitée à répondre par oui ou non. À question simple et claire, réponse simple et claire, pouvait-on espérer. Que non ! « Ça dépend du contexte » osa se défausser la présidente. Et de répéter cette énormité chaque fois que la question lui fut posée, rigoureusement dans les mêmes termes. À l’ignominie morale d’une telle réaction vient donc s’ajouter l’indigence intellectuelle : comment l’appel à un génocide – quel qu’il soit au demeurant – pourrait-il se trouver légitimé en fonction de telles ou telles circonstances, selon tel ou tel contexte ? Sur quels fondements juridiquement, intellectuellement, moralement pertinents, ou tout simplement admissibles, pourrait bien reposer le projet d’exterminer un peuple – là encore quel qu’il soit – dans son entier ?

Mais ce n’est pas tant du fait de cette aberration mentale, de cet aveu mal dissimulé d’une profonde haine antisémite que l’intéressée est tombée de sa chaire. Non, il aura fallu que vienne gangréner un peu plus son cas une très sordide affaire de plagiat.

A relire, Jeremy Stubbs: Les pogromistes des campus américains

Voilà qu’on s’est – enfin ? – avisé d’aller voir dans son parcours intellectuel ce qui justifiait son accession à ce poste suprême au sein de cette université dont le rayonnement est non seulement planétaire mais qui pèse quasiment autant dans la mythologie nord-américaine que la statue de la Liberté ou le symbole dollar sur les billets verts. C’est alors qu’on s’est rendu compte que la contribution de la dame à la vie culturelle du pays ne serait pas loin de confiner à l’indigence. Un ouvrage collectif en co-direction, une poignée d’articles sans grand retentissement. Bref, pas grand-chose. Alors, curiosité piquée, on se penche sur sa thèse de doctorat. Et là – Ô stupeur – on découvre que son auteur a pillé avec une belle ardeur et sans vergogne les travaux d’autres auteurs. Elle y aurait mis un tel entrain et une telle fringale, dirions-nous, que l’argument selon quoi il aurait suffi d’ajouter quelques guillemets ou notes de bas-de-page pour sauver la face n’a pas tenu plus d’un quart d’heure. Bref, le parcours de la dame pourrait être désormais considéré comme faisant à jamais figure de mètre étalon de la thèse universitaire option plagiat.

Et c’est bien cela, qui me fait penser que les choses changent. Encore une fois, voilà seulement deux ans, au plus fort de la vague déconstructiviste, cette affaire de pillage intellectuel n’aurait eu aucune chance de sortir. J’en suis persuadé. Mieux encore, quand bien même serait-elle devenue publique, le wokisme se serait fait un jeu de défendre la pratique du plagiat comme une juste et légitime réappropriation de ce que le suprématisme blanc aurait confisqué à son seul profit dans le but d’asseoir toujours plus sa domination. Cette fois, le piège n’a pas fonctionné. Et je m’autorise à y voir un signe. Non seulement le piège n’a pas fonctionné, disais-je, mais un joli retour de boomerang est venu pimenter l’affaire. Ces jours-ci, la démissionnée d’office ne se prive pas de clamer partout que – femme et noire- elle n’est en fait qu’une victime de plus du sexisme et du racisme blanc. Pourquoi parler d’effet boomerang ? Tout simplement parce que c’est précisément parce qu’elle est une femme, une femme « racisée » qu’elle a pu arriver si haut, cela au nom de la fabuleuse discrimination positive – et non en raison de ses très improbables mérites universitaires ainsi que nous venons de le voir. Cela dit, voilà Madame Claudine Gay parée du titre tout à fait nouveau mais assez peu enviable de première présidente de Harvard déchue deshonoris causa. On entre dans l’histoire comme on peut.

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Devoir de mémoire, dites-vous?

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© Kinovista

Les bonnes intentions affichées ne font pas forcément le meilleur cinéma. La preuve en est une nouvelle fois apportée par le film de Kilian Riedhof, d’après le livre controversé de Takis Würger.


Actrice fétiche du cinéaste Christian Petzold, son compatriote, – cf. Transit (2018), Ondine (2020) et Le Ciel rouge, sorti chez nous en septembre dernier – Paula Beer, 28 ans, affectionne les rôles « dérangeants », comme on dit. La voilà qui endosse cette fois le rôle-titre de Stella, dans un contre-emploi hardi sous la houlette de Kilian Riedhof, autre réalisateur allemand dont l’unique long métrage au compteur, La dernière course, remonte à l’an 2013.

« Inspiré de la véritable histoire de Stella Goldshlag », prend soin de nous avertir le trio de scénaristes qui, à partir d’un roman controversé du journaliste Takis Würger paru en 2019 sous les cieux germaniques puis en traduction française aux éditions Denoël, s’est emparé d’« une vie allemande » –  le sous-titre du film. Le récit s’amorce dans le Berlin des années 30 où Stella, fille unique de parents juifs, se rêve en chanteuse de jazz.

Le réalisateur allemand Kilian Riedhof (c) Kinovista

Les allègres répétitions musicales entre potes dans le logis petit-bourgeois parental sont contrariées par les premières mesures de persécution du régime contre les Juifs. Echouant à obtenir un visa pour l’étranger, bientôt privée d’emploi, mise en esclavage dans une usine d’armement sous le régime du travail forcé, la jeune blonde aux yeux bleus dotée de traits supposément « aryens », jamais identifiée comme Juive, échappe miraculeusement aux rafles. Elle finit tout de même par être repérée. Placée en détention, torturée, Stella se résout, pour protéger ses parents de la déportation (comme on s’en doute, elle n’y parviendra pas) à pénétrer les cercles de l’enfer : livrant ses proches à la Gestapo, se faisant passer pour résistante dans le dessein d’infiltrer les réseaux clandestins, s’abandonnant dans les bras de plus ou moins jeunes amis-amants en vert-de-gris. Bref, la voilà devenue suppôt des nazis.

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Au-delà même de la disparition des siens à Theresienstadt, étape des happy few avant Auschwitz comme l’on sait, la jeune taupe fera du zèle, dénonçant à tour de bras – jusqu’à la défaite du Reich. Dans une seconde partie, le film retrace la vie de Stella qui trouve un dénouement pathétique dans son suicide tardif, à l’âge de 72 ans, après quelques tentatives ratées : une fois purgée sa peine de 10 ans dans les camps soviétiques, la dame affronte un nouveau procès à son retour à Berlin-Ouest, mais la clémence du tribunal de la jeune RFA lui évitera dix ans de détention supplémentaire, la confusion des peines étant appliquée en sa faveur.

De quoi Stella, une vie allemande est-il le procès ? De la barbarie nazie ? L’affaire est entendue depuis longtemps. D’un peuple germanique pusillanime, veule, aveugle, complice, fanatisé ? Là encore, rien de neuf sous le soleil. De la forfaiture absolue, germinée au sein même de la communauté israélite allemande, et dont Stella serait l’incarnation ambivalente (car à la fois otage, instrument, rouage efficient du système) ?  De la tartufferie de la société démocratique ouest-allemande face à ses crimes passés ? Ou un peu tout cela, placé dans le panier à lessive du sacro-saint « devoir de mémoire » ?

Les bonnes intentions affichées ne font pas forcément le meilleur cinéma. De fait, le propos, ici, se retourne contre lui-même : à force de prétendre expliquer dans quel étau moral se voit piégée la demoiselle (la vie des autres sacrifiée à la survie de ses parents, puis le sauvetage de sa propre existence contre l’immolation de milliers d’innocents sciemment jetés par ses soins dans la gueule du loup), le film fait de ce pitoyable cas d’espèce une héroïne cornélienne, à laquelle nous sommes spécieusement conviés à nous identifier, sur le registre :  «  et moi, à la place de Stella, qu’est-ce que j’aurais fait ? ». Cette personnalité suprêmement détestable s’offre ainsi en holocauste – c’est le cas de le dire – aux troubles latences antisémites que le discours sous-jacent du film ne manquera pas de réveiller chez quelques-uns. Attiser les braises de la mémoire pour brûler une Juive en effigie n’est pas du meilleur goût.

A l’écueil du malentendu sur ces visées décidément ambigües, s’ajoute la pénible malfaçon esthétique de la réalisation. Le chromo saturé des reconstitutions d’époque, des costumes, des ambiances urbaines, contredit la pétition de véracité dont s’enorgueillit la promo. Au point que le spectateur ne peut s’empêcher de trouver douteusement complaisant la façon dont Stella , d’un bout à l’autre, fait étalage à ses côtés de photogéniques jeunes mâles teutons aux faux airs de model boys, torse nu si possible, comme si la soldatesque à croix gammée était secrètement le premier objet de fascination du cinéaste… Les séquelles du nazisme trouvent ainsi une résurgence dans l’impudente exploitation de la rente mémorielle à l’enseigne du cinoche, au prix du kitsch le plus tarte. Affligeant.

Stella, une vie allemande. Film de Kilian Riedhof. Avec Paula Beer. Allemagne, couleur, 2023. Durée : 2h. En salles le 17 janvier.

L’État selon Pierre Legendre

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Pierre Legendre en 2007. © Hannah Assouline

Trésor historique de l’État en France (Inventorier la cargaison du navire), maître livre de Pierre Legendre, est réédité. Par gros temps politique, débandade institutionnelle et décomposition culturelle avancées, l’œuvre de Pierre Legendre reste un amer précieux.


Les Éditions Ars Dogmatica rééditent dans un somptueux coffret, Trésor historique de l’État en France (Inventorier la cargaison du navire), maître livre de Pierre Legendre, composé de quatre tomes. Penseur de la condition humaine, anthropologue du pouvoir et de l’Occident, le savant juriste a augmenté cette réédition d’un important appareil d’introductions inédites. L’Histoire de l’administration de 1750 à nos jours inaugurait son œuvre en 1968, le Trésor historique la clôt, 55 ans, quarante ouvrages et trois films documentaires plus tard. Une table ronde organisée à l’École nationale des chartes vient de lui rendre hommage.

L’inventaire de la cargaison du navire

Une vie de Mauriste, sans concessions ni compromissions avec les médias, le pouvoir, les honneurs. A la recherche du droit perclus, Pierre Legendre est resté imperméable aux délices de l’État hégélien (effectivité de la liberté concrète), étranger à la querelle des Anciens jusnaturalistes et Modernes positivistes, aux Bourdieuseries tartuffe. Son champ d’étude, c’est « l’anthropologie dogmatique ».

Le coffret s’ouvre sur une préface générale, Charger, décharger l’État (tome 1) et se referme avec L’œil de la caméra (tome 4), le livret de présentation du film Miroir d’une nation. L’Ecole Nationale d’Administration, réalisé conjointement avec Gérald Caillat et Pierre-Olivier Bardet en 1999.

Dans l’Histoire moderne de l’État-Monarque (tome 3), tel un horloger, Pierre Legendre démonte le modèle administratif français, ses principes et actes de foi, dans une trajectoire historique. Où il est question des tâches de l’administration, du processus d’élaboration des règles, de l’État paternel, providence, de la royauté du droit administratif. L’État et la foi nationale (tome 2), une anthologie d’archives, fixe la manière de voir de l’auteur. Nous croisons des emblèmes, le théâtre de l’État, Sieyès, Guizot, Gambetta et dans les coulisses, souvent, Courteline et Kafka. Deschanel plaide pour une décentralisation modérée à l’exemple de l’Allemagne (1895), de Monzie brocarde les magistrats (1931), le Conseil National Economique veut mettre fin au chômage des travailleurs intellectuels (1937) … L’actualité éternelle, les marronniers de la liberté, la continuité du service public des bureaux.

Dans ses articles, ouvrages aux titres souvent mystérieux, Pierre Legendre déploie une pensée profonde sur la Res publica. Son discours poétique émaillé de formules fulgurantes est rigoureux. Son génie est à la fois incantatoire, analytique et précis, ancré dans l’histoire et le temps long.

Sauve-qui-peut institutionnel

Perdue dans les miroirs du marketing, mirages du management, l’Administration, se gargarise de PowerPoint, mots-valises chics et woke : diversité, proximité, modernité, efficiency, « pourtousisme ». Liquider l’ENA (ravalée au rang d’Institut National du Service Public), supprimer les grands corps (à l’exception du Conseil d’État et de la Cour des comptes) au prétexte de rendre l’administration plus « mobile », c’est en réalité la rendre plus « liquide », la priver de culture professionnelle et l’assujettir au politique. La manœuvre, grossière, alimente la reféodalisation, accélère la débâcle.

A lire aussi: «Flinguer» Camus et autres basses œuvres de l’Université de Caroline du Nord

Le mal le plus contraire à la sagesse, c’est la sottise. Les hérauts de l’indignation bienpensante ont construit Babylone au cœur de Jérusalem, investi Science Po, la pépinière du pouvoir. En une génération, l’IEP a habilement troqué son libéral-giscardisme BCBG contre un « progressisme » mondialisé, une franchise vendeuse, sauce Harvard. Extinction-Rébellion- Prospection… Gare au « contexte » et aux arroseurs arrosés ! Les turpitudes et pantalonnades à répétition de Richard Descoings, Olivier Duhamel, Frédéric Mion, Mathias Vicherat font la Une.

Par gros temps politique, débandade institutionnelle et décomposition culturelle avancées, l’œuvre de Pierre Legendre reste un amer précieux. Psychanalyste, canoniste érudit, il a pensé la naissance de l’État, le chef d’œuvre de l’Occident, un « vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel » (Rivarol) et qui plonge ses racines romano-pontificales dans la Réforme grégorienne (11e-12e siècles). Le pape et l’empereur, « ces deux moitiés de Dieu » ! (Hernani). Pas de société sans administration des inconscients, Référence, logique du Tiers, martèle Legendre. Pour être deux, il faut (il faudrait) être trois. Voilà venu le temps des bilans et des échéances.

Il y a 25 ans, Pierre Legendre annonçait la couleur : « Usés jusqu’à la corde, les grands mots – École, Nation, Administration – sont prononcés maintenant du bout des lèvres (…) Nos collages traditionnels de l’État se défont. En ce sens le Moyen Âge finit sous nos yeux. Mais l’esprit féodal, métamorphosé par les idéaux technologiques de la nouvelle organisation en réseaux et soutenu par la violence devenue un mode de relation sociale, refait surface… Le pouvoir se fragmente et se privatise, mettant les vieux États en tutelle et se réorganisant en empires transversaux (scientifiques, économiques, financiers, religieux) ». Reste une question scabreuse : « Et s’il n’y a plus de nation, pourquoi y aurait-il des fonctionnaires ? ». Anatole France est taquin : « Nous n’avons point d’État, nous avons des administrations ». Les perroquets du « service public », les babillards de « l’État de droit », du « pays des droits de l’homme », du « Nous », n’abusent plus personne. Nous n’y croyons plus.

Le « Je » ne va pas mieux. Au Mondial Moquette libéral-libertaire des droits subjectifs, des genres, des sexes, des identités, des races, tout est à vendre, à louer, à acheter. Le principe de Raison est congédié. La semaine dernière, le Conseil d’État a validé la calamiteuse circulaire Blanquer du 29 septembre sur l’identité de genre en milieu scolaire. Pierre Legendre met en garde contre « le self-service normatif… la mise à sac du droit civil des personnes en son noyau atomique, au nom de l’individu souverain et du libre jeu des fantasmes » (…) L’individualisme programmé, qui désarrime chacun du fondement de ses liens, ouvre sur les enfers subjectifs. À grande échelle désormais, nos sociétés sautillantes mais désemparées fabriquent le masque de ceux innombrables, qui font semblant de vivre » (Les collages qui font un État, 1999).

Le Trésor historique de l’État en France, c’est la Naissance d’une nation (Griffith), sa vieillesse aussi, une manière de tour du propriétaire, des racines, murs porteurs, vestiges et dépendances. Lire Pierre Legendre est un devoir d’honneur et de fidélité à la pensée, doublé d’un acte de résistance. Le site https://arsdogmatica.com met admirablement en scène son œuvre.

La voix vivante du droit, l’État, c’est lui. Le Trésor historique entre en résonnance avec un totem propédeutique de l’Occident, la préface des Institutes (manuel de droit) de Justinien.  « L’empereur César Flavius Justinien salue la jeunesse qui désire s’adonner à l’étude des lois : La majesté d’un prince ne doit pas seulement être honorée par les armes, il faut encore qu’elle soit armée par les lois, afin que l’État soit bien gouverné en temps de paix et en temps de guerre ; que le prince soit victorieux de ses ennemis dans les combats ; qu’il réprime l’injustice des calomniateurs par la sagesse de ses lois, et enfin qu’il se rende aussi recommandable par sa justice, que grand par ses victoires et ses triomphes ». Le Droit retrouvé… pour combien de temps ?

Trésor historique de l'Etat en France: Pack en 4 tomes

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«Transmettre n’a jamais été aussi dangereux»

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Alain Finkielkraut. © Hannah Assouline

Comme tous les grands professeurs, Alain Finkielkraut ne part jamais d’une page blanche. Sa pensée est stimulée par celle des grands auteurs dont il a toute sa vie colligé les citations les plus inspirantes, ces « perles » auxquelles il consacre son nouveau livre. Ce sont aussi ces illustres prédécesseurs qui l’aident à penser l’actualité. Gabriel Attal peut-il sauver l’école ? Réponse d’un mécontemporain qui n’a pas perdu tout espoir.


Pêcheur de perles

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Causeur. Vous pensez, avec Marc Bloch et Condorcet, que « les peuples libres ne connaissent d’autres moyens de distinction que les talents et les vertus ». Seulement, voilà près d’un demi-siècle que nous sommes dopés à l’égalitarisme ancré dans le victimisme – s’ils sont mauvais, ce n’est pas de leur faute. Autrement dit, nous ne sommes plus un peuple libre au sens de Condorcet. Pouvons-nous le redevenir ? Peut-on retrouver l’esprit méritocratique et se désintoxiquer de l’illusion de l’excellence pour tous ? Autrement dit, est-il encore temps de sauver l’École ?

Alain Finkielkraut. L’égalité est une vertu démocratique devenue folle. Pour Jules Ferry et les premiers penseurs républicains, la diffusion la plus large de l’instruction était essentielle au projet démocratique. À l’instar de Charles Renouvier, ils s’insurgeaient contre « ces bourgeois peu amis d’une égalité qui élèverait les ouvriers à leur propre niveau », c’est pourquoi selon eux, il revenait à l’État d’instaurer, sans complaisance ni relâchement, une forme de sélection. Cette exigence n’est plus comprise. La sélection est perçue comme une pratique barbare, et l’idée prévaut qu’en matière de culture rien n’est supérieur à rien. « Toute action pédagogique est objectivement une violence symbolique en tant qu’imposition par un pouvoir arbitraire d’un arbitraire culturel », écrivaient Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron en 1970. Cette critique radicale de l’École a été adoptée par l’École. On en voit le résultat. Tout est à reconstruire.

Malgré tout, il y a eu longtemps une bourgeoisie cultivée, soucieuse de transmettre à ses enfants autre chose que des biens matériels. Aujourd’hui, la déculturation est générale. Où est donc le groupe social susceptible de porter la révolution dont l’École a besoin ?

Pierre Bourdieu avait, sur un point, raison. Les enfants nés dans une famille bourgeoise, où on lisait des livres, où on parlait une langue riche, où on allait au théâtre et au musée étaient favorisés par rapport aux autres. Pour combattre cette inégalité réelle, il y avait deux moyens envisageables : soit favoriser les défavorisés, soit défavoriser les favorisés. Comme le montre Renaud Camus dans Les Inhéritiers, l’institution scolaire a choisi la deuxième méthode. La culture générale, relevant désormais du délit d’initiés, a été progressivement bannie de l’École. Ainsi s’est installé, toujours au nom de l’égalité, l’enseignement de l’ignorance. Il n’y a plus de classe cultivée en France, l’inégalité économique s’accroît et on le voit sur les réseaux sociaux, l’homogénéité culturelle prévaut. Ce sont des responsables politiques qui disent : « on doit travailler en profondeur sur comment développer le vivre-ensemble », ou encore « il y a un débat qu’on a à l’intérieur du monde éducatif sur quelle est la manière d’enseigner les valeurs de la République ». Voilà où en est la syntaxe de l’élite française. La culture n’est pas morte, mais elle est orpheline.

Gabriel Attal peut-il réussir ? On a envie de le croire, mais on a été échaudés par Jean-Michel Blanquer…

La sociologie en vogue depuis cinquante ans nous a expliqué que la rhétorique de la méritocratie convertissait un privilège de classe en propriété personnelle. Pour abolir ce privilège, on a choisi d’accueillir les élèves plus faibles dans les classes plus avancées et ensuite de se régler sur leurs capacités pour ne laisser personne en dehors du chemin. C’est ainsi, avec les meilleures intentions, que le niveau s’est effondré. Les premières victimes de cette politique étaient et sont ceux qui n’ont que l’École pour s’élever. Dans le monde d’aujourd’hui, ni Charles Péguy ni Albert Camus n’auraient pu faire de véritables études et devenir ce qu’ils sont devenus. Gabriel Attal a rompu avec ce discours, avec cette pensée, avec cette politique dévastatrice. C’est tout à son honneur. Réussira-t-il ? C’est une autre question. Le public change, le climat n’est plus le même, la culture n’occupe plus la place qui était la sienne, jusque dans les années 1960, un ministre ne peut pas tout faire. Mais j’ai confiance en lui. Je crois qu’il est déterminé. Ce qui m’accable, c’est que la bien-pensance tire sur Gabriel Attal à boulets rouges. On nous explique que son choc des savoirs, sa réhabilitation de l’autorité visent à satisfaire la droite, voire l’extrêmedroite. L’École, c’était le grand souci, la grande obsession de la gauche. Et aujourd’hui, la gauche se retourne contre l’École républicaine. Jacques Julliard en avait déjà fait le constat et il a abandonné la gauche, parce que la gauche était en train d’abandonner ses propres principes.

C’est ce que Cyril Bennasar appelait le « braillomètre » : lorsque les associations, les syndicats et les médias de gauche s’énervent, ça va dans la bonne direction. Ceci étant, quelle que soit sa détermination, Attal dépend du président.

C’est le grand mystère. Emmanuel Macron n’est pas seulement l’homme du « en même temps », il est l’homme des sincérités successives. En 2017, Jean-Michel Blanquer arrive au ministère de l’Éducation nationale avec un discours très ferme : retour aux savoirs fondamentaux et rupture avec la politique de réforme qui sévissait depuis un demi-siècle. Il ne s’agit plus de réformer, mais de refonder et même de sauver l’École. Cinq ans après, Emmanuel Macron nomme Pape Ndiaye ministre de l’Éducation nationale, entre les deux tours des législatives, pour séduire une partie de l’électorat de gauche. Et Pap Ndiaye ayant, sur le plan politique comme sur le plan communicationnel, échoué, Gabriel Attal le remplace au bout de quatorze mois et dit et fait le contraire de son prédécesseur. Que pense le président ? Son intelligence est tellement plastique que personne ne peut le savoir.

Le tableau Diane et Actéon (1602) de Giuseppe Cesari, présenté à des collégiens d’Issou dans le cadre d’un cours de sensibilisation à l’art. Trop de corps dénudés au goût de certains élèves qui ont accusé l’enseignante de vouloir délibérément offenser les musulmans. Photo Wikimedia Commons

Faire bouger l’Éducation nationale, ce n’est pas une mince affaire. Il y a les professeurs, les syndicats, les parents qui exigent. Gabriel Attal propose des groupes de niveau en maths et français. Ce n’est pas vraiment une révolution.

Il n’empêche qu’il revient sur le dogme du collège unique. Personne ne l’avait fait avant lui, car l’égalitarisme contemporain a transformé le baccalauréat en droit de l’homme. Aura-t-il la possibilité de rétablir un examen de fin d’études secondaires digne de ce nom ? Pourra-t-il résister à la pression des parents d’élèves ? Je ne saurais pas le dire, simplement je ne doute pas de sa sincérité.

Faudrait-il admettre un taux de réussite au bac autour de 50 ou 60 % ?

Je ne donnerais pas de chiffre. Disons qu’il faut en finir avec ce que Benoît Hamon appelait « les notes bienveillantes », il ne faut plus contraindre les examinateurs à rajouter des points. Il faut accepter – d’ailleurs, Gabriel Attal l’a fait –, la perspective du redoublement. Le redoublement n’est pas une punition, mais une occasion de refaire surface.

Ça ne s’appelle plus « redoublement », mais « maintien ».

Oui. Le gnangnan a totalement déconstruit l’École. Il s’agit maintenant de la rebâtir. Un ministre n’y suffira pas, c’est clair.

L’autre front de Gabriel Attal, c’est la pénétration des idées islamistes à l’œuvre depuis quarante ans. Il a interdit l’abaya.

Dans son rapport sur les manifestations et signes religieux à l’École, présenté en 2004, Jean-Pierre Obin montrait que les professeurs de lettres étaient de plus en plus souvent contestés et menacés par des élèves musulmans et par leurs parents. « Rousseau est contraire à ma religion », expliquait un élève au professeur de français d’un lycée professionnel. Molière et en particulier Tartuffe étaient également des cibles de choix. « Tout laisse à penser, concluait le rapport, que dans certains quartiers, les élèves sont incités à se méfier de tout ce que les professeurs leur proposent, comme de ce qu’ils trouvent dans leur assiette à la cantine. Ils sont engagés à trier les textes étudiés selon les mêmes catégories religieuses du hallal (autorisé) et du haram (interdit). » Les choses n’ont fait qu’empirer depuis. Le 7 décembre 2023, dans le cadre d’un cours de sensibilisation à l’art, une professeure du collège Jacques-Cartier à Issou a présenté Diane et Actéon du peintre Giuseppe Cesari. Des élèves choqués par les corps dénudés ont accusé l’enseignante de vouloir délibérément offenser les musulmans – islamophobie donc, et même racisme. Si l’immigration se poursuit à ce rythme frénétique (480 000 nouveaux arrivants en 2022), le métier d’enseignant deviendra un métier impossible. Et d’ores et déjà, beaucoup d’enseignants font cours la peur au ventre. On pense évidemment à Samuel Paty et à Dominique Bernard. C’est la première fois dans l’histoire qu’il est dangereux de transmettre.

Les institutions ou un ministre y peuvent-ils encore quelque chose ? On ne sait pas extirper les idées stupides ou dangereuses des cerveaux des gens.

Cette question ne relève pas de la responsabilité du ministre de l’Éducation nationale. La France doit impérativement retrouver sa souveraineté, choisir sa politique d’admission, maîtriser les flux migratoires. Sinon nous risquons de basculer dans la barbarie. Jean-Pierre Obin vient de publier un livre intitulé Les profs ont peur, qui s’ouvre sur une anecdote terrifiante. Un président de région assiste à un cours d’histoire dans un lycée. Voici ce que lui dit le professeur : « Oui, je viens de faire un cours sur Hitler et le nazisme sans parler des juifs. C’est vrai, mais comprenez-moi, je n’ai pas envie de retrouver ma voiture vandalisée comme la dernière fois. Je dois être prudent, j’ai une femme et des enfants. » Nous en sommes là. Pourquoi est-il si difficile pour la France de retrouver la maîtrise de ses frontières ? Parce que, dans les années 1930, beaucoup d’immigrés juifs se pressaient à nos portes ; certains étaient recalés. En vertu de cette expérience historique, on fait venir par milliers et par dizaines de milliers des gens qui veulent régler leur compte aux juifs. Soyons clairs, tous les nouveaux arrivants du Maghreb et d’Afrique subsaharienne ne sont pas antisémites, loin s’en faut, mais il y en a suffisamment pour mettre la vie des juifs en péril et pour rendre de plus en plus difficile à l’École l’enseignement devenu obligatoire de la Shoah.

On commence avoir un peu de recul sur cet entrisme islamiste à l’École, comme dans la société française. Trente-cinq ans après Creil, vingt ans après la publication des Territoires perdus de la République, assistons-nous enfin à un grand dessillement ?

Avec la montée en puissance du Rassemblement national, on assiste en France à l’extrêmedroitisation de la volonté de lutter contre l’immigration massive. À gauche, la Nupes est en train d’éclater, les socialistes, les communistes et La France insoumise ne s’entendent plus, mais il suffit d’un nouveau projet de loi un peu plus ferme sur l’immigration pour qu’Olivier Faure, Fabien Roussel et Alexis Corbière se réconcilient et parlent à l’unisson. La gauche, c’était la laïcité, la République, la justice sociale, c’est devenu presque exclusivement le sans-frontiérisme, l’antiracisme, l’ouverture tous azimuts, l’hospitalité inconditionnelle.

Deux ans après Creil, dans L’Hebdo, Pierre Bourdieu a osé vous traiter de sous-philosophe, mais aussi de « pauvre Blanc de la culture ». Ce sont des mots qui résonnent étrangement aujourd’hui, alors qu’on parle de plus en plus de racisme anti-Blancs.

Pour Pierre Bourdieu, il n’y avait pas d’adversaire légitime. Cet homme était une caricature vivante ; tous ceux qui ne pensaient pas comme lui étaient des salauds, et des imbéciles. Voici ce qu’il écrivait de L’Homme révolté d’Albert Camus : « Bréviaire de philosophie édifiante, sans autre unité que le vague à l’âme autiste qui sied aux adolescences hypokhâgneuses et qui assure à tous coups une réputation de belle âme. » Je suis très fier d’être aussi mal traité qu’Albert Camus. Pierre Bourdieu, avec cette phrase sur les « pauvres Blancs de la culture », annonce le wokisme. Il est au point de bascule. Depuis, le wokisme a pris la relève de la lutte des classes dont il se réclamait encore. Pour la pensée woke, l’ennemi n’est plus tant le capitalisme que l’impérialisme blanc. Octavio Paz disait déjà que nous avons perverti la grande tradition critique européenne en la mettant au service de la haine de notre monde. L’idéologie qui prévaut au sein du milieu universitaire occidental, c’est la haine de l’Occident,en tant qu’il est blanc. Sur le modèle de Bourdieu, les Blancs sont les premiers à dénoncer le privilège des visages pâles. Bien plus que le gauchisme, le wokisme est un véritable lavage des cerveaux. Pierre Bourdieu avait commencé le travail puisque sa vision du monde repose sur la dichotomie sommaire entre les dominants et les dominés. II réussissait le prodige d’être à la fois simpliste et abscons. Dans un livre déjà ancien, je disais que la vie avec la pensée cédait lentement la place au face-à-face du fanatique et du zombie. Avec le wokisme, un nouveau personnage a fait son apparition : le zombie fanatique. Nous n’avons pas fini de pleurer.

Tout est à reconstruire, dites-vous. Mais suffit-il de brandir la laïcité, les valeurs de la République ? Certains pensent qu’à l’islam qui est une identité chaude, une spiritualité, il faut opposer une autre spiritualité, et préférer les femmes voilées aux lolitas en string.

Je préférerai toujours les femmes libres aux femmes voilées. La laïcité, ce n’est pas seulement la séparation de l’Église et de l’État, c’est, pour dire en termes pascaliens, l’indépendance de l’ordre spirituel. Et cette indépendance est malmenée, notamment par la grande offensive islamiste. C’est cette indépendance qu’il faut à tout prix maintenir, donc on ne doit pas seulement défendre la laïcité comme un règlement du vivre-ensemble, mais précisément comme une façon de penser dans laquelle la culture est mise au premier plan. La laïcité, ce n’est pas la fin du sacré, c’est le remplacement du sacré religieux par le sacré de la culture.

Beaucoup de pays ne connaissent pas la laïcité et ont quand même procédé à ce remplacement.

Peut-être, mais ce sont quand même des pays sécularisés. Et c’est de cette sécularisation que je me sens moi-même le continuateur.

N’empêche, face à l’islam, une partie de la droite catho, derrière François-Xavier Bellamy, estime que nous sommes en train de perdre parce que nos sociétés libérales désenchantées ont perdu le sens du sacré.

Je ne suis pas sûr que ce soit le point de vue de François-Xavier Bellamy. C’est d’abord un professeur : face à l’offensive islamiste, il veut, comme nous, défendre et transmettre ce qu’André Malraux appelait « l’héritage de la noblesse du monde », et non réinventer une religion pour nous réarmer moralement. Dieu nous a abandonnés et il ne reviendra pas.

Gabriel Attal veut expérimenter une tenue unique à l’école. Vous qui en portez une à l’Académie française, qu’en pensez-vous ?

Charles Péguy disait des hussards noirs de la République qu’ils étaient « sveltes, sévères, sanglés ». Cela vaut beaucoup mieux que le T-shirt-jean-baskets, l’uniforme des professeurs comme des élèves. Le blue-jean a même été remplacé en classe par le pantalon de jogging. Je plaide pour une tenue décente – non pas forcément un uniforme –, une tenue verticale si j’ose dire des professeurs et des élèves. On doit s’habiller pour aller à l’école.

Une tenue qui ait de la tenue ?

Voilà, exactement !

Dans votre livre, vous vous inquiétez de la vague d’anti-intellectualisme qui sévit contre le wokisme aux États-Unis. Sommes-nous menacés par le même « retour de bâton » ?

Je ne crois pas que la France soit menacée par cette forme de populisme. Je pense à la phrase de Gustave Flaubert dans une lettre à George Sand : « Je n’écris pas pour le lecteur d’aujourd’hui, mais pour les lecteurs qui se présenteront tant que la langue vivra. » Même lui, à son époque, avait le sentiment que la langue pouvait mourir ; son immortalité n’est pas donnée. Si elle se réduit à un moyen de communication, ce sera autre chose que la langue que nous essayons tant bien que mal de parler encore aujourd’hui. Et je voudrais que cette question soit prise en compte dans le cadre d’une écologie générale. Sauver la Terre et non la planète. Personne n’habite la planète, on habite la Terre. Sauver la culture, sauver la beauté du monde et plus que tout peut-être, sauver la langue. On ne luttera pas contre le réchauffement climatique en transformant le territoire en parc éolien, c’est-à-dire en paysage industriel. Voilà, me semble-t-il, l’urgence d’aujourd’hui. Cela m’inquiète bien davantage qu’un trumpisme à la française.

Emmanuel Macron inaugure la Cité internationale de la langue française au château de Villers-Cotterêts, 30 octobre 2023. « La question de la langue doit être prise en compte dans le cadre d’une écologie générale : sauver la culture, sauver la beauté du monde et plus que tout peut-être, sauver la langue… » Photo: Gabrielle CEZARD/SIPA

On ne sera pas non plus sauvés par la maison de la langue française à Villers-Cotterêts. Son président nous explique qu’il s’agit de défendre les langues françaises, comme si le français n’avait rien à voir avec la France. Vous consacrez un chapitre à une citation de de Gaulle sur le roman national. Quelles pages faudrait-il rajouter à ce roman national ?

Je n’ai jamais parlé de roman national. L’histoire de France doit être enseignée telle qu’elle est, et de la manière la plus objective possible. À nous de nous inscrire dans cette histoire, comme le demandait Jules Ferry. Tous les Français, quelle que soit leur origine, sont, grâce à l’École, les héritiers de l’histoire de France. Contre les crispations identitaires, L’Histoire mondiale de la France, de Patrick Boucheron, voulait montrer, premièrement, que la continuité historique de la France était un leurre, et deuxièmement, que tout ce que cette histoire avait de bon venait de l’autre, de l’étranger. Je plaide, moi comme Simone Weil, pour un droit à la continuité historique. Et quand des historiens prétendent que cette continuité relève du fantasme au moment même où, du fait des changements démographiques, elle est remise en question, je suis très inquiet. Quant aux motifs de satisfaction ou de fierté dans les dernières décennies, je dois dire que j’ai du mal à en trouver.

Votre œuvre est essentiellement celle d’un passeur dans laquelle vous vous effacez devant vos maîtres, Levinas, Kundera, Roth, etc. Vous avez toutefois fait une entorse à cette règle dans À la première personne, en 2019, mais les lecteurs sont restés un peu sur leur faim. On a envie d’en savoir plus. Êtes-vous un produit de cet élitisme républicain dont vous avez la nostalgie ?

Jean Birnbaum m’a amicalement reproché d’avoir intitulé mon livre À la première personne parce que je m’étais déjà confessé dans Le Juif imaginaire et aussi dans L’Identité malheureuse. Je suis d’abord l’enfant de mes parents, et mes parents avaient une exigence, que je travaille bien à l’école. Il fallait que je ramène de bonnes notes. Je n’avais pas le choix, ma mère ne travaillait pas, elle m’accueillait quand je rentrais affamé du lycée Henri IV – j’avais jeûné à la cantine : je dévorais un sandwich au jambon avec un thé citron et je me mettais aussitôt au travail. J’ai réussi à l’école parce que je n’avais pas d’autre choix.

Votre mère venait d’une famille plus intellectuelle que votre père ?

Oui, en tout cas ma mère était une grande lectrice. Et quand, à 10 ans, j’ai commencé à lire des illustrés, elle a très vite mis le holà.

A-t-elle vécu assez longtemps pour voir le produit de ses efforts ?

Oui, bien sûr. Quand j’ai échoué en 1968 à la Rue d’Ulm, elle était malheureuse comme une pierre, elle ne parlait même plus à ses amies. Cette pression augmentait encore mon angoisse. C’est pour cela que j’ai choisi, en 1969, de passer le concours de l’ENS Saint-Cloud. Ma mère ne se serait pas remise de deux échecs d’affilée à la Rue d’Ulm, et moi non plus.

Votre optimisme mesuré sur la question de l’École au cours de cet entretien est-il sincère ou forcé ?

Je suis très pessimiste, j’ai peur qu’il ne soit trop tard pour les raisons que je vous ai dites. Je crois qu’il faut absolument soutenir les efforts de l’actuel ministre de l’Éducation. Est-ce qu’il obtiendra les résultats escomptés ? Je n’en suis pas sûr. Gabriel Attal est notre espoir terminal.

Êtes-vous le dernier intellectuel français ?

Non, pas du tout. D’abord, je n’aurais pas cette outrecuidance, je fais ce que je peux avec les petits moyens qui m’ont été donnés. Il y a aujourd’hui en France de grandes figures intellectuelles, et je suis sûr qu’il y en aura d’autres demain, je ne m’inquiète pas. La pensée, l’art et le roman ne vont pas disparaître. Ce qu’il faut espérer, c’est qu’il y ait encore des lecteurs demain.

Une idée folle: réinventer l’école!

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Conférence de presse de Gabriel Attal au collège Charles- Péguy, à Paris, dans le cadre des annonces sur la réforme du collège et du lycée, 5 décembre 2023 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

L’éducation a été abandonnée à des idéologues qui, en plus de laisser le niveau s’effondrer, y ont laissé prospérer les lobbys identitaires. L’explosion de la violence et l’irruption du terrorisme parachèvent le désastre. Pour Gabriel Attal, le défi est immense et les obstacles, tout autant. Mais son discours de rupture avec le laisser-faire, qui a tenu lieu de politique, donne envie d’y croire.


D’accord, il y a un brin de volontarisme dans notre optimisme. Parce que c’est la vraie dernière chance de sauver l’École. En supposant que ce ne soit pas déjà foutu. Autrement dit, s’il n’est pas déjà minuit et quart, il est moins cinq, docteur Attal. Alain Finkielkraut, qui est depuis longtemps le chroniqueur accablé du désastre, ne sait pas si le ministre de l’Éducation nationale réussira, mais il ne doute pas de la sincérité de son engagement (voir notre entretien de six pages). Nous non plus.

Chute abyssale du niveau

Une chose est sûre : si on n’arrête pas le massacre, si on continue à jeter dans l’âge adulte des générations incapables d’accéder à l’autonomie parce qu’elles ne possèdent pas le langage pour penser ce qu’elles vivent, la France deviendra, non seulement un no man’s land inhabitable, mais aussi une province oubliée du monde. C’est donc la mère des batailles, celle qui devrait obséder tous les gouvernants. Mais depuis des décennies, la plupart ont choisi de participer ou de se soumettre à la vaste entreprise d’escamotage du réel. Une cohorte geignarde de professeurs, syndicats, bureaucrates, pseudo-pédagogues, épaulés par des parents nigauds et des médias enthousiastes, a imposé une vérité parallèle à coups de mantras orwelliens comme « le niveau monte » ou « l’excellence pour tous » – autant proclamer que « l’ignorance, c’est la connaissance ». Leur seule boussole, c’est l’égalité. Sans oublier quelques articles de foi sur le respect des différences et le droit pour chacun de vivre comme il l’entend – mon voile, mon choix.

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Il fallait une sacrée puissance de feu idéologique pour faire perdurer cette fantasmagorie. Ses propagateurs ont réussi à interdire toute remise en cause du collège unique, vache sacrée d’une religion éducative tournant le dos à toute idée de hiérarchie et de compétition – et ne parlons pas de transmission ou de grands auteurs. Loin de tirer les mauvais élèves vers le haut, le collège unique a entraîné tout le monde au fond, les résultats au bac étant à l’ensemble ce que le plan quinquennal était au stalinisme. Logiquement, les seuls à avoir échappé au saccage sont les enfants de bonne famille qui fréquentent le privé ou les établissements de centre-ville. De plus, l’effondrement est cumulatif, les professeurs officiant aujourd’hui étant eux-mêmes issus de cette école au rabais – comme en témoigne l’orthographe hasardeuse de certains.

La chute abyssale du niveau n’est pas la seule maladie de l’École. Au cours des mêmes décennies funestes, l’Éducation nationale a docilement accueilli toutes les lubies identitaires, de la propagande LGBT aux exigences de familles musulmanes. La nébuleuse frériste a parfaitement compris que l’école de la République était son ventre mou. Depuis l’affaire des voiles de Creil, en 1989, elle a multiplié les offensives, exigeant des accommodements souvent concédés en loucedé. La seule manifestation de fermeté de l’État a été la loi de 2004 proscrivant les signes religieux à l’école publique. Trop tardive, elle a pourtant permis une longue rémission. Qui a pris fin avec les attentats de 2015, et l’apparition d’élèves proclamant publiquement qu’ils n’étaient pas Charlie. Depuis l’assassinat de Samuel Paty, la menace qui pèse sur les professeurs est vitale. Parallèlement, on assiste à l’émergence d’une violence apparemment dénuée de toute justification religieuse – songeons à cette collégienne de 12 ans qui a menacé son enseignante avec un couteau de 30 centimètres.

La ritournelle des « valeurs de la République »

On se demandera ce qui nous permet de penser que Gabriel Attal peut être l’homme de la reconstruction. D’abord, le fait qu’il joue à contre-emploi. Ce jeune homme bien né, biberonné au progressisme haut de gamme – ouverture au monde et amour de la culture –,  a dû rompre avec son milieu idéologique pour voir ce qu’il voit. Échaudés par l’expérience décevante de Jean-Michel Blanquer (ce qui ne remet pas en cause ses qualités), les sceptiques répètent qu’Attal, c’est rien que du verbe. Et puis, ajoutent-ils, on ne peut pas faire confiance à quelqu’un qui croit que l’empathie peut s’enseigner en classe. Il est vrai que cette innovation anti-harcèlement semble tout droit sortie d’un texte de Muray. Comment, en quelques heures, inculquer le sens de l’altérité et des limites à des gamins qui paraissent totalement dépourvus de surmoi ? On peut aussi reprocher au ministre d’abuser de la ritournelle des valeurs de la République qui est depuis des années, le paravent de son abandon.

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Toutefois, l’action commence par le verbe. Celui de Gabriel Attal rompt radicalement avec le baratin pédago qui guide l’Éducation nationale depuis un demi-siècle. Outre l’interdiction de l’abaya et les sanctions promises aux trublions ayant refusé d’honorer la mémoire de Dominique Bernard, c’est la première fois qu’un ministre reconnaît nettement la dégringolade du niveau et semble concrètement remettre les savoirs au centre de son ambition. On dira que les sanctions sont trop légères, que les groupes de niveau sont une brèche bien timide dans le sacro-saint collège unique. Que les syndicats sont en embuscade, prêts à torpiller toute initiative marquée du sceau de l’exigence et que, jusqu’à présent, ils ont eu la peau de toute tentative de réforme.

N’empêche. À en croire le braillomètre (invention de Cyril Bennasar qui mesure la pertinence d’une politique aux criailleries qu’elle suscite à gauche), le ministre est sur la bonne voie. Depuis l’annonce de la création de groupes de niveau en maths et en français, il s’affole. D’après Libé, ces dispositifs, avec leurs vilains relents d’élitisme, sont unanimement décriés par les chercheurs. Si la science le dit, peu importe que l’expérience prouve au contraire que l’homogénéité des classes améliore le niveau. Même levée de boucliers contre le retour du redoublement, forcément stigmatisant. En prime, Najat Vallaud-Belkacem et Benoît Hamon, deux anciens ministres qui figurent en bonne place dans la longue liste des fossoyeurs de l’École, sont vent debout tandis que l’ineffable François Dubet, chef de file de la sociologie « effaciste » (Renaud Camus) y va de son couplet contre les « slogans conservateurs ». Reste à espérer qu’on les verra un jour s’étrangler de rage parce que Gabriel Attal ou un de ses successeurs annoncera 60 % de réussite au bac.

Un fonctionnaire qui trouve (des excuses), un intellectuel qui cherche (la vérité)

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L'islamologue Francois Burgat, Doha, mars 2022 © AMMAR ABD RABBO / MOFA / DOHA FORUM

« Des chercheurs qui trouvent, on en cherche, des chercheurs qui cherchent, on en trouve », disait le Général de Gaulle. Cela n’a pas changé : les influenceurs les plus recherchés sont ceux qui ont avec le réel une relation intermittente…


CNRS, un sigle si prestigieux qu’il est déposé à l’INPI[1]

C’est l’acronyme de « centre national de la recherche scientifique ». De ce dernier terme provient l’attente du public pour des chercheurs à la rigueur scientifique.

Las… François Burgat, qui se présente toujours sous cette AOC, bien qu’il soit à la retraite, y était directeur de recherches, chercheur de chercheurs, en quelque sorte. Ses recherches l’ont amené à l’IREMAM, qui se concentre sur le MAM, le monde arabe et musulman. Au nombre de ses distinctions académiques figure aussi la présidence du Conseil scientifique et administratif du Centre arabe de recherches et d’études politiques.

Burgat est à la même distance de la rigueur scientifique que le rap des ballades médiévales.

Sa dernière trouvaille originale est le respect et la considération pour le meurtre et la barbarie : « J’ai infiniment, je dis bien infiniment plus de respect et de considération pour les dirigeants du Hamas que pour ceux de l’État d’Israël[2] ». Cette précision, au cas où on le créditerait d’un sens moral, celui des ploucs binaires, qui ne distinguent que le bien et le mal.

Las et re-las ! Burgat a fait de la charia sa Bible et du Monde et du New York Times, la boussole de ses jugements : tout ce que dit ou fait un musulman est au zénith, tout ce que dit ou fait un Juif ou l’État juif est à l’ouest. À défaut de science, il y a là de la rigueur.

Il n’est pas interdit de préférer Céline à Chateaubriand

La sagesse populaire estime que chacun est libre de ses goûts et de ses couleurs. Pour autant, cela ne rend pas libre d’infliger des coups et des douleurs à autrui.

Ce n’est pas l’amour de Burgat pour l’islam qui est aveugle, c’est sa haine d’Israël. Ci-gît la raison qui lui fait citer Sulaiman Ahmed, un cyber-militant du Hamas, qui se définit sur X comme « Journaliste d’investigation, titulaire d’une maîtrise de philosophie, d’un CAPES de maths et d’une licence en droit » et qui transforme l’auto-glorification du Hamas pour les crimes commis et filmés par ses troupes contre des hommes, des femmes et des enfants en « allégations », voire en  « une tentative sioniste de diaboliser la résistance et de justifier les crimes de guerre, le génocide et le nettoyage ethnique[3] ».

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Traduction : les 1 200 victimes se sont suicidées, auto-mutilées, auto-violées et auto-torturées afin de donner prétexte à « Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom » (Voldemort ou l’entité sioniste, au choix) de perpétrer un génocide contre une population ontologiquement  innocente.

François Burgat n’a aucun respect pour un État de droit qui considère la protection de sa population comme une priorité. En revanche, des leaders qui vivent dans le luxe au Qatar et qui envoient leurs séides tuer des civils en se protégeant derrière un bouclier humain composé de leur propre population ont droit à toute sa considération pour « la virilité et l’honneur » du pogrome du 7 octobre.

Aymenn Jawad Al-Tamimi est l’anti François Burgat

Irakien vivant en Grande-Bretagne, traducteur et rédacteur en arabe, il est aussi contributeur du Middle East Forum et fondateur d’une lettre d’information indépendante[4].

M. Al-Tamimi sur Al Jazzera (image d’archives).

Al-Tamimi ne se sent pas obligé d’absoudre systématiquement ses coreligionnaires, pas plus qu’il ne donne raison au plus fort ou au plus sadique. À preuve, au lieu de reprendre in extenso les propos du porte-parole de l’État islamique, Abu Hudhayfa al-Ansari, au sujet de la guerre de représailles israélienne contre le pogrome du 7 octobre, il l’analyse à la lumière de la sourate 2:191, « Et tuez-les où que vous les trouviez ».

Fort de cet éclairage, explique-t-il, on voit que l’État islamique considère le conflit opposant le Hamas à Tsahal comme « une guerre religieuse contre les Juifs, et non une guerre de libération visant à établir une patrie nationale[5] ». D’ailleurs, les mouvements nationalistes alignés « sur l’axe plus large de la « résistance » utilisé par l’Iran comme un projet expansionniste chiite, n’est pas moins dangereux, sinon plus, pour l’islam et les musulmans que l’État d’Israël ». Et last but not least, « les divers gouvernements arabes sunnites sont des « apostats » qui font partie de l’alliance juive « croisée » contre l’islam », que l’on n’a pas encore réussi à vaincre parce que pour y parvenir,« la forme correcte du djihad est celle que l’État islamique poursuit pour établir le règne de la loi de Dieu et combattre tous les mécréants. »

Aymenn Jawad Al-Tamimi a trouvé ridicule d’accuser Israël de l’attentat qui a fait une centaine de morts lors de la célébration du quatrième anniversaire de l’assassinat par les États-Unis du commandant de la Force Quds (Corps des gardiens iraniens de la révolution islamique), Qasim Sulaymani. Ce n’est pas le modus operandi des forces israéliennes, qui procèdent plutôt « à des assassinats soigneusement ciblés pour atteindre des objectifs spécifiques tels que l’affaiblissement du programme nucléaire iranien ». Alors que ces deux attentats-suicide s’inscrivent plutôt, d’après lui, dans l’Intrafada, cette guerre civile intracommunautaire, qui s’attaque à tous ceux qui ne partagent pas le « programme politique rigide » de l’État islamique, visant à reconstruire un califat et à l’étendre à la Terre entière.

Le Hamas est plus malin que Daech: il joint l’agréable à l’utile

Le 7 octobre, le « Mouvement de résistance islamique » avait en effet donné à ses troupes des ordres précis, comme l’ont avoué les terroristes interrogés par l’armée israélienne : « Le plan consistait à aller de maison en maison, de pièce en pièce, à lancer des grenades et à tuer tout le monde, y compris les femmes et les enfants. Le Hamas nous a ordonné d’écraser leurs têtes et de les couper, [et] de couper leurs jambes.[6] »

Le plaisir de se comporter avec un sadisme poussé aux extrêmes a mieux réussi que l’utile, consistant à instiller chez l’ennemi une terreur maximale. La terreur, elle, a été renvoyée en boomerang à l’expéditeur, qui a compris le message, si l’on en juge par la fuite éperdue d’Ismail Haniyeh, Mousa Abu Marzook et Khaled Mashal du Qatar vers l’Algérie dont nous avons parlé ici même[7].


[1] Institut national de la propriété industrielle.

[2] www.lefigaro.fr/international/le-chercheur-du-cnrs-francois-burgat-affirme-avoir-du-respect-et-de-la-consideration-pour-les-dirigeants-du-hamas-20240104

[3] https://twitter.com/ShaykhSulaiman/status/1741554155259347169

[4] aymennaltamimi.substack.com

[5] www.meforum.org/65416/the-islamic-state-claims-suicide-bombings-in-iran

[6] www.timesofisrael.com/kill-behead-rape-interrogated-hamas-members-detail-atrocities-against-civilians/

[7]  www.causeur.fr/quelle-nouvelle-villegiature-pour-les-grands-chefs-du-hamas-271989

L’usine à gaz des chaudières françaises

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DR.

Il faut débourser en moyenne 13 000 euros pour une pompe à chaleur alors qu’une chaudière à gaz coûte moins de 5 000 euros. Malheureusement pour nos finances personnelles, ce sont les secondes qui vont être interdites…


Afin d’atteindre son objectif de zéro émission nette en 2050, l’UE vient de décider l’élimination totale des chaudières à gaz d’ici 2040 et la réduction des subventions pour ce type de chauffage à partir de 2025. La décision a été adoptée le 7 décembre par un accord entre le Parlement et la Commission de l’UE en attendant une ratification définitive en janvier 2024. De plus, à partir de 2030, les nouveaux bâtiments résidentiels devront être équipés de panneaux solaires, et les bâtiments résidents existants – quelque 100 millions en Europe – devront progressivement subir le même sort. Il y aura – heureusement ! – une dérogation pour ceux qui présentent un intérêt patrimonial ou architectural. Pour certains élus écolos, ces mesures ne sont pas suffisamment ambitieuses, mais pour les États membres, le défi est de taille.

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En France, les chaudières à gaz équipent 40 % des foyers. L’été dernier, le gouvernement avait proposé d’interdire ces chaudières dès 2026 pour réduire les émissions de CO2 de nos logements, avant de reculer « pour ne pas laisser nos compatriotes, en particulier dans les zones les plus rurales,sanssolution »,justifiait Emmanuel Macron en septembre. Néanmoins, elles ont été exclues des dispositifs d’aide à la rénovation énergétique et leur installation a été interdite dans les logements neufs. Parmi les solutions de substitution, on retrouve les pompes à chaleur, qui assurent un rendement énergétique élevé pour une faible empreinte carbone. Cependant, elles ne sont pas très accessibles. Il faut débourser en moyenne 13 000 euros pour une pompe à chaleur alors qu’une chaudière à gaz coûte moins de 5 000 euros. « Fin du monde, fin du mois, même combat » est un des slogans préférés des écolos, mais visiblement il reste beaucoup à faire pour convaincre la majorité des Français de la véracité de cette formule et éviter que ceux qui n’ont pas les moyens de s’adapter enfilent un gilet jaune.

Que d’eau !

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Dessin de Georges Méliès pour le "Voyage à travers l'impossible" (1904), encre et crayon © Musée de la Marine / Collection La Cinémathèque française

Objectif mer: l’océan filmé. Une exposition à voir au Musée national de la Marine


L’immersion est à présent le maître-mot de toute muséographie qui se respecte. Le Musée national de la Marine qui a rouvert ses portes fin novembre dernier dans l’aile Ouest du Palais de Chaillot ne déroge pas à cette injonction, mais pas toujours à bon escient : salle d’accueil immense et désertique, scénographie tape-à-l’œil primant sur la simple monstration des œuvres, toiles somptueuses d’Horace Vernet confinées en sous-sol…  Il y aurait beaucoup à dire sur les travers parfois consternants du goût du jour qui affectent la simple délectation du regard sur les œuvres, au profit des effets de régie.

Consolation

Le visiteur marri trouve fort heureusement une consolation tout au bout de la galerie, en pénétrant la stimulante exposition Objectif mer : l’océan filmé, montée par les soins de la Cinémathèque française, laquelle a embarqué sans ses soutes quelques joyaux de ses collections (dont beaucoup restent dans des réserves, faute de place rue de Bercy), associés à un grand nombre de prêts institutionnels ou privés, pour décliner intelligemment la thématique de la mer dans l’œil de la caméra. Posée sur 800 m2, elle amorce le programme d’expositions de l’institution.

Voilà, pour le coup, une immersion qui fait sens. Sous le double commissariat du conservateur Vincent Bouat-Ferlier et de Laurent Mannoni, directeur du patrimoine à la Cinémathèque, la manifestation combine chronologie et approches thématiques. Représentations de la mer antérieures à l’émergence du Septième art, dans la peinture d’abord (La Vague, de Courbet) avec la figuration fort imaginative des abysses, ainsi qu’à travers les lanternes magiques qui dès le XVIIème siècle montrent naufrages, batailles, monstres marins… Panoramas, jouets, dioramas, telle cette boîte d’optique milanaise Mondo Nuovo, millésimée 1790… Chronophotographies fin-de-siècle du physiologiste Etienne-Jules Marrey, vues maritimes du génial photographe Gustave Le Gray… Méliès le magicien, bien sûr, et ses films traversés de visions fantastiques, jusqu’à ceux des frères Lumière…  

Commandant Cousteau, James Cameron…

Associés à de nombreux extraits de films, l’exposition déploie un panorama d’affiches plus ou moins anciennes (Le cuirassé Potemkine, du grand Eisenstein), certaines désopilantes (Les Drames du pôle, par exemple, un film Gaumont de la grande époque). Dans une vitrine trône en majesté l’authentique robe en lamé or du célèbre muet de Jacques Feyder, L’Atlantide (1921). L’exposition se penche également sur les techniques de prises de vue – caissons, caméras sous-marines, jusqu’aux torpilles ou hélicoptères miniatures utilisées pour son documentaire Océans par le regretté Jacques Perrin, dont la dernière salle est dédiée à sa mémoire.

© musée national de la Marine – D. Lanctuit

Relique sacrée du blockbuster Titanic qui à coup sûr tétanisera les adeptes : la caméra Arriflex 35 II modifiée par Panavision en 1996, pour assurer les prises de vue sous-marines de James Cameron. Du commandant Cousteau (Le Monde du silence) à Pirate des Caraïbes, de 20 000 lieues sous les mers (1954) ou des Vikings de (1956), films de Richard Fleischer, à Master and Commander (Peter Weir, 2003), du Crabe-Tambour (Pierre Schoendoerffer, 1977) aux Dents de la mer (dont la sculpture de la gueule de requin figure un jalon du parcours),  Objectif mer tire des bords en vue des rivages les plus variés de la manne cinématographique – de la bataille navale jusqu’aux « damnés de l’océan », salle où est abordée la figure ambivalente du marin, ce héros courageux aux mauvaises mœurs… Sans faire l’impasse, plus vertueusement, sur ces migrants naufragés tels qu’ils sont saisis de façon fugace par l’objectif des news télévisées…

Un beau catalogue en coédition récapitule cette traversée de l’imaginaire maritime au prisme du Septième art : « Voyage patrimonial, par moments onirique, à travers deux siècles de création d’arts visuels qui laissent entrevoir à l’être humain l’immortalité à travers notre méconnaissance face à la démesure de l’océan », ainsi que l’écrit non sans une certaine emphase Vincent Bouat-Ferlier, avant que de citer Baudelaire : « Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets ; / Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ; Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes, Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets ! » Voilà donc quelques secrets partiellement levés, par le vecteur azimuté du cinéma. On s’en félicite.


À voir : exposition Objectif mer : l’océan filmé. Musée national de la Marine, Palais de Chaillot, Paris. Tous les jours de 11h à 19h sauf le mardi. Nocturne le jeudi jusqu’à 22h. Jusqu’au 5 mai 2024.

À lire : Objectif mer, catalogue de l’exposition. Sous la direction de Vincent Bouat-Ferlier et Laurent Mannoni. 315 pages, 275 illustrations. Co édition Musée national de la Marine/ Liénart.

Objectif mer : l'océan filmé

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