Coup de projecteur sur ce styliste en pantoufles, aussi impérial dans le drame que dans le nanar
Nous ne sommes plus habitués à de tels profils. Le grand écart permanent. Gaudriole un jour, introspection le lendemain. La spécialisation a tué le cinéma français, chaque acteur endosse aujourd’hui un rôle défini, balisé et étiqueté, et ne s’avise pas de marcher hors des clous. Peur de la patrouille, de la comédie salissante, d’une critique sociétale pesante, d’une volte-face qui entacherait une image patiemment construite. Ce ne sont plus des acteurs mais des maçons. Alors, on cachetonne, on simulacre, on sonne creux et on finit par ennuyer les spectateurs.
Un acteur magistral
Tout ça manque cruellement d’audace, d’incarnation, de folie, de charisme, d’un humour brisé, d’une diction sacerdotale, d’une forme d’élévation qui nous envahit de tristesse et de bonheur, la frontière avec les grands interprètes est souvent floue. Marécageuse, même. Sommes-nous dans la farce ou la tragédie ? Avec Julien Guiomar (1928 -2010), il est difficile de se prononcer. Il a les attributs d’un comique éruptif, tout en componction et en dérision, et cependant, on regarde chacune de ses apparitions comme une partition autonome. Un numéro de soliste qui ne jure pas avec la mise en scène générale : ce professionnel se fond dans le décor. N’empêche qu’il utilise ses propres répliques pour en faire des morceaux de bravoure, dans l’excès ou l’apitoiement, dans la veulerie ou l’effacement ; il est magistral. On ne voit plus que lui, chez Costa-Gavras ou Zidi. Il éclipse ses partenaires, même lorsque ces derniers s’appellent Delon ou Belmondo. Il dérègle la mire. Le rire est bien là, ample et fantaisiste, toutefois le vacarme de l’homme misérable sourd dans chaque mot prononcé, sa parole contrairement à celle des hommes politiques est soutenue, musicale, imagée, pleine d’effroi et de promesses.
Avant de promener sa carcasse de dentiste de province, ses costumes à carreaux et cette voix d’outre-tombe dans les nanars des années 1970, il fit ses armes au TNP chez Vilar, le Sétois, dans l’exigence des mots et l’intimité des grands textes. Encore avant, il traînait « ses guêtres » dans le Saint-Germain-des-Prés originel au tout début des années 1950 avec son camarade Georges Wilson qui le raconte dans ses souvenirs (Le fil d’or) parus chez Fayard en 2007. Guiomar est partout crédible, en patron tyrannique, en cuistot désinvolte, en nobliau détestable, en flic dépassé ou en escroc chaplinesque. Ce magnifique ermite ne perd jamais sa dignité, ni son aplomb, qu’il fréquente Alice Sapritch, Aldo Maccione, Charles Gérard ou Jean Carmet ; il est souverain dans la curée et dans la risée. Quand il lit Céline, les fantômes du reclus de Meudon dansent devant nos yeux et quand il se chamaille avec Mireille Darc dans l’inénarrable « Les Ringards »[1], on jubile tellement c’est con. Dans la pitrerie la plus innommable, là où le scénario tangue et le public tourne de l’œil, il demeure impérial. D’une sincérité d’anachorète.
Inoubliable commissaire dans « Les Ripoux »
Toute sa vie, il aura alterné les genres, des planches aux plateaux, avec quelques incursions à la télévision, notamment dans un « Bouvard et Pécuchet » en compagnie de Paul Crauchet. Il doit surtout sa popularité immense à son personnage de Tricatel, l’homme qui sert de l’essence en guide d’apéritif et dore ses poulets industriels en cabine de peinture dans « L’aile ou la cuisse ». Duchemin (Louis de Funès) dans un numéro de dégustation œnologique d’anthologie n’arrive pas vraiment à lui voler la vedette. Ces deux-là s’harmonisent à merveille. Moins de dix ans plus tard, en 1984, dans « Les Ripoux », son rôle de commissaire de police sniffeur et enrhumé, lui attire la sympathie d’une nouvelle génération. Philippe Noiret lui concoctant dans son dos un spray nasal très spécial fut l’un des gags les plus appréciés de la décennie dans les cours de récréation. Mais là où le Morlaisien de naissance disparu en Dordogne exerce son talent avec le plus de brio et de féérie, c’est chez Philippe de Broca dans « Le Roi de cœur » et encore plus dans « L’Incorrigible ». Il touche au génie neurasthénique (Camille) dans sa robe de chambre, abandonné dans une roulotte attendant la marée, face à un Jean-Paul (Victor), pétulant et inconséquent. « J’absoudrai un étranger de me sortir un tel sophisme, mais toi, toi le compagnon de l’ermite, le témoin du sage, toi qui aurais pu être mon disciple si tu n’étais pas fantasme et courant d’air […] Freddy, Mauricette, Totor, Juju, tes relations sont à ton image de ta vie, navrante et vaine » lui dit-il. Le Français peut se rhabiller. On a coutume d’affirmer que Bernard Blier était le plus à même de débiter les dialogues d’Audiard, je crois sincèrement que Guiomar le surpasse. « Faut s’emmerder Victor si on veut faire durer le temps ! ».
Loïc Le Gloahec est un habitant du pays de Vannes. Son éditeur indique qu’il a longtemps erré dans les collèges, ce qui est salutaire pour devenir écrivain. Il signe son premier livre, un roman historique sur la vie d’Antoine, jeune homme élevé dans une plantation de Saint-Domingue, à la fin du XVIIIe siècle. Son destin est à la fois tragique et édifiant. Il est exploité dans une plantation de canne à sucre. On pense, ici, à la phrase de l’esclave noir rencontré par Candide, au sortir de l’Eldorado, dans le conte philosophique éponyme de Voltaire : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » Les descriptions de Voltaire, même si elles sont hyperboliques et teintées d’ironie, font mouche. Le pauvre homme est amputé d’une jambe et d’une main. On apprend également qu’il a été vendu dix écus patagons sur la côte de Guinée par sa propre mère. Le récit fictif, minutieusement documenté, écrit par Le Gloahec, qui n’est pas historien de formation, souligne les souffrances des Noirs d’une manière plus romanesque que Voltaire, en insistant sur l’humanisme du jeune Antoine, victime de ses origines et de la cupidité des puissants. Au soir de sa vie, il entreprend de raconter son histoire. Il le fait dans une langue soutenue qui étonne. Mais le jeune homme a eu la chance d’être protégé par le propriétaire de la plantation, Charles de Varenne, vicomte et puissant noble du pays de Blois. Ce dernier lui a permis de traverser les mers, de vivre en France et de recevoir une éducation réservée à l’élite. Antoine veut témoigner des crimes et des tortures dont il a été le témoin. Le devoir de mémoire l’exige. Il écrit aussi pour l’amour de la langue française, ses subtilités, ses accords compliqués mais essentiels, ses figures de style, sans oublier la noblesse de l’imparfait du subjonctif. On croirait lire un récit contemporain de Bernadin de Saint-Pierre. C’est bluffant. On y retrouve les premiers élans romantiques de l’auteur de Paul et Virginie. Car l’amour n’est pas absent du roman. Antoine va tomber amoureux de la fille du Vicomte, la diaphane Héloïse. Le prénom n’est pas choisi par hasard : Le Gloahec est un admirateur de Rousseau.
Mais les deux jeunes gens vont voir disparaître le monde qui les a vus naître. Antoine n’a pas de quoi le regretter, à la différence d’Héloïse. On pense à la phrase crépusculaire de Chateaubriand, à la fin des Mémoires d’outre-tombe : « Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue. » Un fleuve de sang va emporter la monarchie ; Charles de Varenne, noble humaniste, à l’esprit éclairé, ne pourra y échapper.
Un grand roman épique.
Loïc Le Gloahec, Le Roi des Blancs, Le Passeur Éditeur.
Le Conseil constitutionnel a censuré près de la moitié de la loi « immigration » votée par les députés. Selon l’ancien secrétaire général de la haute juridiction, les arguments formels, voire formalistes, avancés par les Sages pour annihiler le volet le plus ferme du texte, cachent mal un parti pris politique.
Jusqu’à la décision du 25 janvier du Conseil constitutionnel, trois points d’interrogation pesaient sur la loi « pour contrôler l’immigration et améliorer l’intégration » définitivement adoptée par le Parlement le 19 décembre 2023.
Le premier était politique. Du point de vue de l’exécutif, la décision lève l’hypothèque politique qui grevait un texte accouché dans la douleur.
Les dispositions issues d’amendements sénatoriaux (essentiellement en cause) scellaient un accord qui avait sauvé la loi du naufrage, malgré le vote, au Palais-Bourbon, d’une motion de rejet préalable. Mais l’hémisphère gauche du camp présidentiel et le chef de l’État lui-même comptaient sur le Conseil constitutionnel pour se libérer de cet engagement et calmer leurs états d’âme. Avec 35 articles annulés (presque tous provenant du Sénat) sur un total de 86, leur pari est gagné.
C’est votre dernier mot ?
La décision du Conseil constitutionnel est-elle la preuve que, comme le déclarait Laurent Fabius le 8 janvier dans son discours de vœux au président de la République, le Conseil constitutionnel « n’est ni une chambre d’écho des tendances de l’opinion, ni une chambre d’appel des choix du Parlement » ? Chacun en jugera. Mais comment ne pas constater qu’un juge qui se prononce « au nom du peuple français » n’a guère ménagé une loi correspondant aux sentiments des trois quarts de nos compatriotes et votée par une confortable majorité des élus de la nation(y compris une nette majorité de députés de la majorité présidentielle) ? Et comment ne pas voir que la copie du législateur, telle que l’a corrigée ici le Conseil, exauce les souhaits – et valide les calculs– de l’exécutif ?
Le texte résultant de la censure apparaît en effet comme celui du gouvernement, épuré des amendements de la droite. Le ministre de l’intérieur en prend acte avec une satisfaction à peine dissimulée (« Le Conseil a validé le texte du gouvernement »). Satisfaction bien immédiate, car le dossier, loin d’être refermé par le Conseil constitutionnel (comme pour la loi sur les retraites), est rouvert par lui de façon fracassante.
La décision met également fin, au moins en partie, à un suspense juridique.
Lors de ses vœux du 8 janvier, Laurent Fabius avait déclaré qu’« on peut toujours modifier l’état du droit mais, pour ce faire, il faut toujours veiller à respecter l’État de droit ». Cependant, la notion d’« État de droit » présente une certaine plasticité. Dans l’interprétation de la Constitution, dans l’application des principes constitutionnels, dans la mise en œuvre du contrôle de constitutionnalité (proportionnalité, plein exercice par le législateur de sa compétence, réserves d’interprétation…) résident des zones inexplorées, du flou, des angles morts : autant de « marges de manœuvre » par lesquelles il est loisible au juge de faire prévaloir ses propres choix d’opportunité. Comment le Conseil a-t-il utilisé ici cette marge de manœuvre?
Le sort des articles d’origine sénatoriale était essentiellement lié à une question de forme : les « cavaliers législatifs », autrement dit les dispositions introduites par amendement, mais dépourvues de lien, même indirect, avec le texte en discussion. Cet obstacle une fois franchi, se serait posée une question de fond : celle de l’encadrement de ces dispositions au regard du principe d’égalité et des droits fondamentaux des étrangers. Mais la solution retenue par le Conseil – une large censure pour des motifs procéduraux – lui a évité de se prononcer sur le fond.
Les dispositions issues d’amendements du Sénat pouvaient être censurées dans une vision draconienne de ce qu’est un « cavalier législatif ». Toutes échappaient en revanche à la qualification de « cavalier » en adoptant une vision plus réaliste, moins vétilleuse – et surtout plus respectueuse de l’initiative parlementaire– du lien d’un amendement avec le périmètre du texte en discussion. Des sujets comme le regroupement familial, la condition de durée de séjour régulier pour obtenir une prestation sociale ou comme les règles d’acquisition ou de déchéance de la nationalité ne sont quand même pas « dépourvus de tout lien » avec la thématique de l’immigration !
Une censure présentée comme technique, perçue comme partisane
Le Conseil a opté pour une absolue rigueur en censurant une trentaine de cavaliers. Cette censure est technique, mais elle est inévitablement perçue comme partisane. Les motifs de la décision ont beau être de forme, ses effets sont très politiques, ne serait-ce que par l’étendue quantitative des dégâts (40 % du texte censuré) et par la nature des dispositions passant à la trappe (les apports de la droite). La décision du 25 janvier fait naître des malentendus – et nourrit des soupçons de collusion – que, pour la plupart, les membres du Conseil n’ont probablement pas anticipés. Bel exemple de la façon dont se creuse le fossé entre élites et gens ordinaires. Et dont une institution que l’on voudrait pacificatrice de nos controverses nationales peut au contraire les exacerber en restant captive de raisonnements abstraits et prisonnière de sa tour de verre.
Vu de l’extérieur, le Conseil a pratiqué un massacre à la tronçonneuse. Nos compatriotes auront du mal à trouver ce massacre véniel parce qu’exécuté pour un motif de procédure. De telles subtilités sont inaudibles aux profanes. Quant à leur expliquer qu’une « jurisprudence constante » guidait la main de l’exécuteur, ils pourraient répliquer que, si sa jurisprudence le conduit à de tels excès, le juge doit changer de jurisprudence…
Au demeurant, la jurisprudence sur les cavaliers est si peu constante que deux articles (16 et 17) de la loi du 10 septembre 2018 (« loi pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie »), issus d’amendements parlementaires, n’ont pas été censurés par le Conseil lorsqu’il a examiné ce texte, alors qu’ils portaient sur l’adaptation du droit du sol à Mayotte et que le projet de loi initial ne contenait pas de disposition relative à l’acquisition de la nationalité.
La position ici arrêtée par le Conseil en matière de cavaliers législatifs est bien peu propice au pouvoir d’initiative parlementaire. Il est vrai que désarçonner un cavalier est plus commode– et moins compromettant – que se prononcer sur le fond.
Sur le fond, justement, le Conseil a peu censuré. Mais l’une de ces censures, incroyablement sévère pour le législateur, parce qu’incroyablement protectrice pour les étrangers en situation irrégulière, compromet le contrôle de la régularité de l’entrée et du séjour. Elle frappe l’article 38, d’origine gouvernementale, auquel tenait le ministre de l’Intérieur. Cet article permettait à un officier de police judiciaire de procéder de force à la prise d’empreintes d’un étranger majeur, en cas de refus caractérisé de ce dernier de se soumettre à cette opération lors d’un contrôle aux frontières extérieures ou d’un placement en rétention. Le recours à la contrainte n’est pas condamné dans son principe mais, comme souvent en matière régalienne, en raison d’un encadrement insuffisant. L’article prévoyait l’information préalable du procureur de la République. Le Conseil le trouve pourtant lacunaire, car n’ayant subordonné le relevé forcé d’empreintes ni à l’autorisation d’un magistrat, ni à la démonstration que l’opération est l’unique moyen d’identifier la personne récalcitrante, ni à la présence d’un avocat. À croire que le relevé forcé d’empreintes digitales est un traitement inhumain et dégradant…
Et n’oublions pas l’Europe !
Le troisième point d’interrogation touchait à l’impact de la loi sur la maîtrise des réalités migratoires.
Cet impact sera faible et l’aurait été même si les amendements sénatoriaux avaient passé le cap du contrôle de constitutionnalité. La loi ne comportait en effet aucune mesure permettant la réduction significative des flux d’entrée. Il faudrait pour cela une révision constitutionnelle écartant toute une série d’obstacles de droit constitutionnel et de droit européen.
Cependant, à l’intérieur de l’espace des mesures semblant « constitutionnellement et conventionnellement possibles », la loi, telle qu’elle se présentait au Conseil, déplaçait plusieurs curseurs dans le sens de la fermeté.
De fait, le texte initial du gouvernement a été sensiblement « durci » par le Sénat dont les nombreux apports ont été conservés par la commission mixte paritaire, puis adoptés par les assemblées en dernière lecture. Le mot « durci » appelle toutefois un sérieux bémol : même si le Conseil constitutionnel n’avait censuré aucun des articles contestés, la France serait restée l’un des pays européens les plus ouverts à l’asile, au regroupement familial, à l’accueil des mineurs isolés, au séjour d’étudiants extra-européens, à l’hébergement des « sans-papiers » et à la naturalisation. Il serait resté le pays européen le plus avantageux aux étrangers du point de vue de la protection sociale et médicale. De plus, du fait de l’accord franco-algérien de 1968, cette trentième loi sur l’immigration n’affectait pas la liberté de circulation des ressortissants du pays d’origine le plus fréquent des immigrés.
L’opinion bien-pensante n’en a pas moins été prise de haut-le-cœur. Les débats français autour de la question de l’immigration sont en effet piégés. L’impératif compassionnel inhibe le souci du long terme et des équilibres civilisationnels. L’immigration est, par excellence, un domaine où l’éthique de la conviction écrase l’éthique de la responsabilité. Peut-on encore légiférer en matière d’immigration ? En relançant cette interrogation, avec ses implications constitutionnelles, la sévérité de la décision du Conseil constitutionnel du 25 janvier ne contribuera pas à apaiser les passions.
L’extrême gauche voit des « fachos » partout, comme chacun sait. Ces derniers temps, elle soupçonne le youtubeur Tibo InShape, et affirme qu’il est dix fois plus inquiétant que la chaîne CNews. Qui est-il ?
Un influenceur d’une gauche que l’on qualifiera pudiquement d’extrême vient de prendre pour cible Tibo InShape, également influenceur à propos duquel on écrira, avec pour le coup moins d’impudeur, qu’il est « solidement bâti ». Comprenez : Thibaud Delapart, de son vrai patronyme, se met en scène, lui et sa silhouette impeccablement sculptée, dans des vidéos durant lesquelles il fait la promotion de l’exercice physique, de l’effort et des sacrifices. Une attitude saine, en somme, que la gauche de la déconstruction, forcément, honnit.
Thibaud Delapart, dit Tibo InShape.
Mens Sana in Corpore Sano
Le « corps musclé et sec » du deuxième Youtubeur français (derrière Squeezie) a donc été raillé par un certain Usul, accompagné dans sa vidéo d’une acolyte1. Nous pensions naïvement que s’attaquer au physique d’autrui était prohibé dans le monde civilisé. Il n’en est rien : si l’époque interdit d’être « grossophobe », elle permet en revanche – pardonnez-moi d’entrer à mon tour dans la « cage aux phobes » pour y façonner un néologisme – d’être ouvertement « musclophobe ». Nous croyions également que nos corps nous appartenaient : la sentence ne vaut apparemment guère pour ceux qui en prennent soin. Pour ses contempteurs du jour, Tibo InShape serait ainsi le parangon « des années Thatcher et Reagan » – notons qu’il n’était pas encore de ce monde lorsque les deux dirigeants étaient au pouvoir -, de la compétition, du « rêve américain »…
Il existe des corps gras et d’autres musclés, des silhouettes filiformes et des profils trapus, des poussahs et des escogriffes, des personnes qui vouent un culte à leur galbe et d’autres qui s’en contrefichent. L’idée n’est pas de classifier, de hiérarchiser, de stigmatiser, alors que nous souffrons déjà tant de tout catégoriser et idéologiser. Le but est encore moins de susciter une énième polémique, mais il n’empêchera personne de penser qu’un corps travaillé par l’effort, l’exercice, la répétition est plus esthétique, plus sain et plus viable à long terme qu’une enveloppe corporelle rendue étique par une consommation excessive de graines de chia ou qu’une carcasse engraissée par la malbouffe livrée par sa procession de coursiers.
Nous ne devrions jamais négliger nos corps, car c’est le plus grand des respects que nous témoignons envers nous-mêmes. Nous rajouterons que nous ne devrions jamais non plus dédaigner nos âmes. C’est le sens de la formule latine tirée des Satires de Juvénal : Mens Sana in Corpore Sano. Un esprit sain dans un corps sain. Le premier se travaille (entre autres) par l’acquisition d’une culture générale, la spiritualité, la lecture, le développement de vertus supérieures ; le second par le sport, l’alimentation et la récupération. Ce sont là quelques-uns des ingrédients nous permettant d’atteindre l’ataraxie, la robustesse et le bien-être dans une société qui voit la consommation d’anti-dépresseurs exploser.
Tibo InShape fustigé par les bien-pensants pour avoir mis un drapeau tricolore dans sa salle de sport
Plutôt que d’être dévalorisé, moqué ou jalousé, Tibo InShape devrait donc servir de modèle. L’influenceur aux quinze millions d’abonnés n’est pas qu’une machine à soulever de la fonte, à enchaîner les pompes et à jongler avec des haltères.
Il prend le plus grand soin à prôner une alimentation saine – trop saine sans doute pour les sybarites et amateurs de bonne chère que nous sommes pour la plupart.
Avec sa compagne, également influenceuse, il semble mener une vie de couple plutôt épanouie. Autre crime de lèse-majesté pour la gauche intolérante, il fait la promotion de la police, de l’armée ou des gardiens de prison ; et il affiche sans fard l’étendard tricolore. On pourrait presque penser que le fascisme corporel est à nos portes, alors que Tibo InShape n’a sans doute d’autre ambition que celle d’être un gars sympa qui nous invite à prendre soin de nous.
Fin connaisseur de jazz, Alain Gerber nous fait comprendre dans son dernier livre avec pertinence toutes les subtilités de cet art.
Deux petits bouts de bois. Du bois dont on fait les flûtes ? Pas vraiment. Plutôt les baguettes de tambour. Et, plus précisément, de batterie de jazz, cet instrument complexe qui regroupe grosse caisse, caisses claires, cymbales, pédale, baguettes, balais et autres accessoires. L’auteur est un expert en la matière. Non seulement il pratique la batterie depuis des années, en disciple appliqué des plus grands drummers, mais le jazz est le domaine dans lequel il se meut avec une aisance peu commune. Il lui a consacré de nombreux livres et moult émissions de radio.
Un talent multiforme
Tel est Alain Gerber. Une référence indiscutable dans l’univers du jazz. Avec cela, romancier, nouvelliste, essayiste, poète aussi original que captivant. Voilà pourquoi son texte ne laisse pas de bois. Il offre plusieurs facettes d’un auteur aux dons multiples. Capable d’unir simultanément l’historien et le technicien érudit, le mémorialiste, le psychologue et l’autobiographe plein de pudeur, le philosophe et le littérateur à la culture impressionnante. Le tout dans ce style fleuri, émaillé d’humour, dépourvu de la moindre pédanterie.
On l’aura compris : point n’est besoin d’être un aficionado de Baby Dodds, Gene Krupa ou Philly Joe Jones pour goûter pleinement cet ouvrage. S’il fallait le définir, on pourrait affirmer qu’il représente une manière de condensé, ou de quintessence, de l’art et de la manière de son auteur. Celui-ci sait trouver le ton juste. Il se place toujours à la bonne distance entre l’objectivité et l’expression d’une sensibilité qui lui est propre. En creux, se dessine un autoportrait émouvant. Celui d’un homme assoiffé de culture dès son enfance, dévorant les œuvres de ceux qui deviendront ses maîtres intellectuels sinon spirituels. Ils lui serviront de modèles lorsque lui-même s’aventurera sur les terres escarpées du roman : Hemingway, d’abord, mais aussi, pour s’en tenir aux seuls écrivains français, Michel Butor ou Georges Perec, sous l’égide duquel il a placé ses Bouts de bois. La liste des auteurs cités a de quoi donner le tournis : ils pratiquent plusieurs langues, appartiennent à plusieurs cultures, plusieurs civilisations. Une richesse impensable à notre époque de nivellement – lequel, comme on le sait, ne saurait se faire que par le bas.
Nanti d’un bagage culturel aussi impressionnant (encore faudrait-il y joindre l’apport des philosophes, de l’Antiquité à nos jours), l’auteur n’en demeure pas moins d’une modestie désarmante, comme en atteste cette incidente : « J’en profite pour glisser que je n’ai jamais été, et ne suis toujours pas, capable de me concentrer en même temps sur la pratique de la plume et sur celle des baguettes ».
De la musique avant toute chose
A en croire Alain Gerber, dans son chapitre « Etatdes lieux », « la musique ne m’aura pas accordé les mêmes privilèges que la littérature ». Le tournant se situe, selon lui, en mars 2010, lorsque « l’usagerde la batterie », formé, à ses débuts, par Daniel Humair puis par Georges Paczynski, devient autodidacte et « va loger (ses) névroses au fond d’un cabanon ». C’est là, grâce à une pratique quotidienne, qu’il va progresser, non seulement sur le plan technique, mais sur celui d’une quête qui pourrait s’apparenter à celle du Graal : la recherche de la sérénité et de la confiance en soi.
La pratique quotidienne de l’instrument jointe à une connaissance impressionnante du jazz dans tous ses états va, en quelque sorte, parachever ce que l’écriture avait entrepris : l’épanouissement d’une riche personnalité.
Sans entrer dans les méandres et les détours de ce que l’on pourrait nommer une intrigue, tant l’intérêt y est soutenu de bout en bout, on peut inférer qu’à l’instar de Rousseau dans ses Confessions, Gerber a formé « uneentreprise qui n’eut jamais d’exemple » : celle de dérouler, avec sincérité sa propre existence, si étroitement mêlée à l’histoire du jazz qu’elle lui devient consubstantielle. Un tel projet, mené à son terme avec brio, mérite une standing ovation !
Deux petits bouts de bois, d’Alain Gerber. Frémeaux & Associés, 240 p.
Nous défions quiconque lit la page 1 de La Fille parfaite, de Nathalie Azoulai, de n’en pas lire la page 2. Et ainsi de suite jusqu’à la page 316 ! Un livre impressionnant qui intègre la bibliothèque en majesté.
Après Titus n’aimait pas Bérénice, déjà un grand livre (et prix Médicis 2015) où elle trouvait une voie unique pour dire une rupture amoureuse – détour : Racine, Versailles, Port-Royal (le jansénisme) -, Nathalie Azoulai signe peut-être son plus grand livre, La Fille parfaite – et impose le silence et la solitude autour d’elle. Existentiellement, pas évident. Littérairement, évident. Cela s’appelle un « effet de blast » : on lit un livre, et tous les autres, soudain, alentour, disparaissent. Différence de nature : autre chose, incommensurable. Voilà : effet de blast. Il suffit d’ouvrir ce livre pour… le lire : non qu’il soit bref – mais impossible à refermer.
Agréable autant qu’étrange
Et comme il ne ressemble à rien de ce que l’on a lu depuis longtemps, cet article ne ressemblera à rien de ce qui pourrait s’apparenter à une critique : ce sera donc un « truc ». Livre trop foisonnant, trop riche, trop de thèmes abordés. Donc ? Plutôt des impressions, des pistes, quelques saillies qui en restituent la prodigalité. Voilà ce que l’on tente. Pour tendre la main au lecteur de bonne volonté – qui découvrira, aussi, combien, parfois, l’intelligence est physique, tangible : il suffit de lire Azoulai pour l’éprouver, la reconnaître, dure comme un roc, minérale, laser. Très étrange. Très agréable, aussi (et drôle, souvent). Expérience de lecture. Seul problème : avoir lu en janvier l’un des deux ou trois meilleurs livres de l’année (en littérature française) suppose un peu que le reste de l’année sera long – mais il y aura des pépites, n’en doutons pas. De cette eau ? Deux ou trois. Tant pis : nous relirons Azoulai. Tant mieux. Le livre ? La compétition, la rivalité qui exalte, exhausse, voire exauce ; l’admiration (vertu insigne qui dépeuple le monde) et, surtout, l’intelligence (cette fois comme sujet) – si rarement abordée avec une telle évidence, pureté frontale, audace, voire crânerie. D’ailleurs, l’autre titre de La Fille parfaite eût pu être : Ce que l’intelligence fait à la vie – un peu austère.
Le pacte d’Adèle et Rachel
L’ambiance ? A la croisée du roman « psychologique » français (la ligne Constant-Proust, pour aller vite) et de la grande tradition analytique, disons Valéry, avec le mantra de Monsieur Teste(« La bêtise n’est pas mon fort »), les quelques milliers de pages de ses Cahiers, deux ou trois heures quotidiennes de « culture psychique » (sic), d’« auto-discussion infinie » (sic), qui lui gagnaient le droit d’ « être bête jusqu’au soir » (sic). On ne connaît pas le déroulement des journées de N. Azoulai – mais on serait curieux de savoir à quel moment elle s’autorise à « être bête ». Elle cache son jeu.
Le « sujet » ? La Fille parfaite est l’histoire de deux amies d’enfance qui tôt se sont reconnues (le même métal, presque – la nuance est importante) et défiées en silence. Le pari : l’excellence. Mais surtout : l’intelligence, donc, comme trésor absolu – LE muscle. Chez ces deux amies, on ne se demande pas si telle activité (ou relation, aliment, ami(e), lecture) est ou non « bon pour la santé ». On se demande uniquement si c’est bon pour the brain. Le cerveau.
Adèle et Rachel, à 14 ans, ont scellé un pacte : elles vont se partager le monde. À Adèle, la science, à Rachel, la littérature. À elles deux, tout le savoir, tout le « spectre ». On va les suivre, de flash-back en flash-back, depuis leurs débuts, leurs familles (milieux différents), leurs études, leur amitié, leur « coefficient d’existence », leur « câblage neuronal », Darwin, le féminisme, la vis a tergo du doute (corollaire du goût de l’absolu – voir Aurélien d’Aragon), etc. Il faut juste préciser une chose – on ne déflore rien, on l’apprend dès la première page : Adèle, devenue mathématicienne niveau médaille Fields, s’est pendue chez elle à 46 ans. Rachel, la narratrice, elle aussi sans doute universitaire et écrivain (comme Azoulai), va tenter de comprendre. Et pour ce faire, brosser le « portrait » de ces deux athlètes de l’esprit, deux amies presque comme les autres – au génie près : la mathématicienne, la narratrice l’expose ; la littéraire, la narratrice le démontre et l’illustre.
La Fille parfaite, de Nathalie Azoulai, Folio Gallimard (2024).
NB Nathalie Azoulai vient de publier « Python », chez POL.
Critiques et spectateurs finissent par se lasser des films partisans et répétitifs (pro-immigration, anti-flics, etc.). Mais le filon reste très porteur pour certains…
Dans son excellent et très instructif essai, Woke Fiction (1), Samuel Fitoussi énumère les « commandements » du cinéma wokiste. Parmi ceux-ci : « Tes héros seront vertueux. » « Tes minorités seront discriminées. » « Tu effectueras un découpage identitaire de la société et tu la “représenteras”. » « Tes personnages non blancs seront gentils, tes personnages blancs, méchants. »
L’essayiste Samuel Fitoussi. Image : DR.
Samuel Fitoussi analyse comment le wokisme a conquis les plateaux de cinéma
Le cinéma nord-américain, écrit Fitoussi, subit depuis un bon moment l’idéologie woke, comme le prouvent une partie de sa cinématographie récente et les « critères de diversité » que l’Académie des Oscars impose désormais à tout film prétendant à un prix : « Sur une plateforme internet, les sociétés de production devront indiquer la couleur de peau, le sexe, le genre et l’orientation sexuelle de chaque personne impliquée dans la création du film, des acteurs aux techniciens de plateau. » En France, en plus de constater l’imprégnation du wokisme dans les publicités et dans certaines séries, les spectateurs peuvent l’observer de plus en plus fréquemment dans les films de cinéma subventionnés par le CNC (et son fonds « diversité ») et, pour partie, l’argent public.
Le Collectif 50/50 lutte, en partenariat avec le ministère de la Culture, « pour “la parité, l’égalité et la diversité” dans le cinéma français » et a créé un annuaire professionnel recensant « “les talents féminins et/ou issus d’une diversité sociale, ethnique et culturelle” afin d’aider “les recruteur·se·s” à “accéder à des équipes techniques et artistiques mixtes et paritaires”. Parmi les 981 professionnels du cinéma répertoriés sur l’annuaire, on dénombre… 0 homme blanc », indique Samuel Fitoussi. Certains scénarios se conforment à une « lutte contre les stéréotypes » tournant à la caricature, en particulier quand il s’agit de « donner une bonne image de la diversité ». Et l’essayiste de citer les noms des nombreux films français qui en 2022 sont sortis du même moule de propagande diversitaire et immigrationniste : Les Survivants, Les Engagés, Ils sont vivants, Les Rascals, Rodéo, etc. « Pourquoi, interroge Fitoussi, accorder une telle importance aux stéréotypes véhiculés par la fiction sur les minorités ethniques ? Peut-être parce que certains militants (et ceux-ci semblent surreprésentés dans l’industrie du cinéma) sont persuadés que si des Français accordent leurs suffrages à des candidats classés à droite, c’est qu’ils ont été victimes de désinformation xénophobe. Il faut donc les rééduquer, leur montrer que la diversité est une chance et l’opposition à l’immigration une absurdité. » Malgré les critiques souvent élogieuses des médias progressistes, ces films n’ont eu aucun succès public.
Pourtant, profitant de notre illustre « exception culturelle française », des subsides inhérents à cette dernière et de la publicité des médias bien-pensants, des scénaristes et des réalisateurs continuent de fabriquer à la chaîne des films obéissant aux commandements wokes, diversitaires et immigrationnistes. Ces films, formatés pour vanter l’apport bénéfique de l’immigration et le merveilleux « vivre-ensemble » multiculturel qui en découlerait ou pour dénoncer le racisme d’État, les violences policières et la discrimination systémique dont souffriraient les « jeunes des banlieues », envahissent les écrans français. Comme on pouvait s’y attendre, ces calamités propagandistes subventionnées en partie avec notre argent sont des fiascos. Pourtant, après que nous aurons évoqué rapidement quelques unes des dernières productions en question, nous verrons que, financièrement parlant, tout le monde n’y perd pas.
Une ribambelle de films couverts d’éloges, mais qui font un flop au box-office
Avant que les flammes ne s’éteignent, le film avec Camélia Jordana sur Assa Traoré, les « violences policières » et le « racisme d’État », a franchi péniblement, après un mois d’exploitation, la barre des 23 000 spectateurs, avant de disparaître dans les oubliettes de l’histoire du cinéma (voir mon papier du 7 déc. 2023). Très, très grosse gamelle.
Ma France à moi, de Benoît Cohen et avec Fanny Ardant, raconte la vie d’une bourgeoise soixantenaire qui, s’emmerdant comme un surmulot dans son appartement parisien, décide d’accueillir Reza, un jeune afghan : « Ces deux êtres, qui n’ont rien en commun, vont devoir apprendre à vivre ensemble… » Grosse promo. France Inter reçoit le réalisateur et l’actrice principale, ensemble, séparément, le week-end, en semaine. L’Obs souligne que Benoît Cohen s’acquitte magistralement de sa tâche, à savoir « prôner la solidarité, plaider pour le vivre-ensemble et déconstruire les préjugés ». Le public n’en peut plus de cette pommade. Sorti le 20 décembre 2023, le film cumule… 28 585 spectateurs après un mois d’exploitation. La dernière semaine a vu… 96 spectateurs s’égarer dans les quelques dernières salles projetant ce navet militant. Énormissime bide.
Stéphane Marchetti a écrit et réalisé La Tête froide, avec Florence Loiret Caille dans le rôle principal. L’histoire (je vous la fais courte) : Les Alpes en hiver. Marie fait du trafic de cartouches de cigarettes entre la France et l’Italie. Elle rencontre Souleymane, jeune « réfugié » prêt à tout pour rejoindre sa petite sœur. La presse est dithyrambique et abuse du vocabulaire moralisateur : fraternité, solidarité, humanisme, altruisme, empathie, etc. La radio publique ne tarit pas d’éloges et consacre de nombreuses émissions au film. Rien n’y fait. Les deux premières semaines d’exploitation ne comptabilisent que 21 921 spectateurs. Bérézina en vue.
« La police, dans le logiciel woke, occupe une fonction toute particulière : celle de Némésis absolue, de dominante parmi les dominants. Il est inadmissible de la représenter positivement. » Samuel Fitoussi.
Attardons-nous sur Le cas de Bâtiment 5, réalisé par Ladj Ly, intéressant à plus d’un titre. On se souvient du succès du premier long-métrage du réalisateur, Les Misérables : une presse aux anges, un prix du Jury à Cannes, quatre Césars dont celui du meilleur film, notre président « bouleversé par la justesse » du film et réclamant à cor et à cri des idées pour « améliorer les conditions de vie dans les quartiers » après l’avoir vu. Résultat : 2,2 millions de spectateurs et une nomination à l’Oscar du meilleur film international (qui reviendra finalement à Parasite, du Coréen Bong Joon Ho, ce qui n’est que justice). Bâtiment 5, deuxième film d’un triptyque prévu sur « les cités », était par conséquent attendu avec impatience. Le synopsis promettait d’ailleurs beaucoup : « Haby – « noire, musulmane, qui porte le voile », précise systématiquement le réalisateur dans les nombreuses émissions de la radio publique qui l’ont invité – jeune femme très impliquée dans la vie de sa commune, découvre le nouveau plan de réaménagement du quartier dans lequel elle a grandi. Mené en catimini par Pierre Forges, un jeune pédiatre propulsé maire, il prévoit la démolition de l’immeuble où Haby a grandi. Avec les siens, elle se lance dans un bras de fer contre la municipalité et ses grandes ambitions pour empêcher la destruction du bâtiment 5. »
L’Humanité, il fallait s’y attendre, s’emballe : « Un grand film qui bat à plate couture tous les poncifs sur le sujet et les mauvais procès à l’encontre des habitants (des cités). » Les Inrocks, Elle et Franceinfo s’enthousiasment. Les critiques des « médias bollorisés », pour parler comme Thomas Legrand, sont eux-mêmes sous le charme : CNews encense le film et « attend avec impatience le dernier volet de la trilogie du cinéaste consacrée à la banlieue », tandis que le JDD n’émet qu’une très légère réserve sur l’aspect « un brin démonstratif » du scénario. En revanche, une partie de la presse habituellement férue de ce genre de cinéma, Libération et Le Monde en tête, note plus sévèrement le film, jugé trop mécaniquement manichéen. Télérama, jésuite comme jamais, n’en dit pas vraiment du mal mais n’en dit pas grand bien non plus – une tiédeur qui vaut sanction. De la même manière que l’académo-militantisme nuit à la véritable recherche universitaire, l’artistico-militantisme nuit à la création cinématographique – certains critiques finissent par se lasser de ces films partisans et répétitifs, et le public va voir ailleurs s’il y est. Résultat des courses : 164 295 spectateurs après presque deux mois d’exploitation, dont 615 seulement pour la dernière semaine. Au vu du budget investi, de l’aura du réalisateur « issu de la diversité » et du succès attendu, cela équivaut à une catastrophe industrielle.
Le wokisme, ça paye (mais pas pour tout le monde)
En parlant de budget, Siritz.com, blog destinė aux professionnels du cinéma et de l’audiovisuel relayant les informations de Cinéfinances.info, nous en apprend de belles. Le budget des Misérables était de 2,1 millions d’euros. Pour la préparation, 28 jours de tournage et la post-production, la rémunération du réalisateur Ladj Ly a été de 60 000 €, ce qui représentait « un peu plus que la moitié de la rémunération médiane des réalisateurs de films français sortis en 2020 », précise le site. Jusque-là, rien à dire. Le budget de Bâtiment 5 a été, lui, de 8,3 millions d’euros. France 2 a co-produit le film qui a reçu 550 000 euros d’avance sur recettes par le CNC et, en tout, 2,3 millions d’euros d’argent public. « J’ai fait bosser plein de gens du territoire et, cette fois, le budget du film nous a permis de les payer correctement », a déclaré Ladj Ly à Télérama, le 6 décembre 2023. Il a surtout permis de payer très correctement… Ladj Ly. En effet, apprend-on grâce au site internet Siritz, « pour la préparation, 42 jours de tournage et la post-production, la rémunération du réalisateur a été de 450 000 €. C’est 3,3 fois la rémunération moyenne des réalisateurs de ces films de fiction. » En plus de ce pactole, Ladj Ly a touché, en tant que co-scénariste, la moitié d’une autre rémunération de 500 000 euros, somme qui est « deux fois et demi le budget moyen des scénarios de ces films », précise-t-on sur le site spécialisé. Dénoncer sans relâche le « racisme structurel », les « violences policières » et les « discriminations systémiques » dont souffriraient les « minorités » en France peut s’avérer très rémunérateur.
Raison pour laquelle, comme Rokhaya Diallo, Ladj Ly ne perd jamais une occasion d’accuser la France de tous les maux, surtout lorsqu’il est à l’étranger. Le Parisien a rapporté les propos tenus par le réalisateur au Canada, en septembre 2023, dans un entretien donné à la revue Deadline à l’occasion de la présentation de son dernier film au festival de Toronto, à propos des « violences policières » dans son pays : « C’est un problème récurrent en France : la violence, les meurtres commis par la police dans ces quartiers. Malheureusement, ce genre de choses (comme la mort de Nahel Merzouk) se produit tous les mois. L’histoire se répète. […] La police a carte blanche pour tuer ces jeunes sans jamais être condamnée. C’est un fait et les chiffres le montrent. Le problème n’est pas nouveau. » Dans la foulée, lors d’une conférence animée par le Hollywood Reporter, Ladj Ly a affirmé qu’en France « la police a le feu vert pour tuer les Noirs et les Arabes ». S’ils prennent connaissance de ces déclarations outrancières et mensongères, espérons (sans trop y croire) que l’audiovisuel public et le CNC y regarderont à deux fois avant que d’aider au financement du prochain film de ce réalisateur discréditant systématiquement la France, sa police et une partie de ses habitants, tout en profitant de largesses financières obtenues grâce à la très cocardière « exception culturelle française ».
Robert Badinter, mort la nuit dernière à l’âge de 95 ans, suscitait une adhésion et une déférence même chez ses adversaires politiques les plus résolus, observe notre chroniqueur.
La mort est inéluctable mais il est des disparitions, même tardives, qui au-delà de l’affliction des proches et des amis bouleversent l’opinion publique, suscitent l’émotion et le regret de beaucoup. Robert Badinter appartient à cette catégorie des morts qui ne seront jamais remplacés parce que précisément au cours de son existence il aura été unique.
Il y a une obligation de réserve, de décence et de dignité qui interdit d’aller immédiatement sur le terrain de la contestation, des réticences et des polémiques même si plus tard il n’y aurait aucune honte à en aborder certaines.
Aujourd’hui, c’est la personnalité exemplaire que je tiens à saluer et qui demeurera comme une incarnation de vertus multiples et de dons indiscutables.
Certes, qualifié de grande conscience, tel un symbole des Lumières dont la France s’enorgueillit d’être la représentante emblématique, Robert Badinter a occupé tant de fonctions et fait briller tant de talents que ce serait le réduire que de voir seulement en lui un être désincarné seulement obsédé par les valeurs, les principes et les droits de l’Homme.
Sénateur socialiste, fidèle mutique de François Mitterrand, social-démocrate convaincu et souvent convaincant, adepte d’une modération politique et sociale engagée mais jamais méprisante ni péremptoire, juriste de très haut niveau, professeur qui a marqué les esprits de ceux qui l’ont écouté et appris de lui, garde des Sceaux dont la direction honorait la magistrature, dont j’étais, et exerçait, sur le Parquet, quelle que soit l’appréciation de sa politique pénale, une autorité acceptée, avocat à l’éloquence âpre et, pour le pénal, voué quasiment à une seule cause, président compétent et respecté du Conseil Constitutionnel, écrivain et essayiste de forte argumentation et de haute volée sur les sujets et les thèmes qui renvoyaient à sa douloureuse conscience historique, à sa volonté de ne pas laisser sombrer la mémoire de l’horrible, au combat de sa vie contre la peine de mort, à sa curiosité et à sa passion citoyennes pour tous les débats où il était question de l’honneur et de la dignité de l’homme, personnalité qui, quoi qu’on en ait, suscitait une adhésion et une déférence même de ses adversaires les plus résolus, Robert Badinter a, jusqu’à 95 ans, magnifié, sur tous les plans, ce dont la nature et sa formation l’avaient doté.
Je ne voudrais pas trop focaliser sur l’abolition de la peine de mort en 1981 qui lui a permis, avec le soutien courageux et paradoxal d’un François Mitterrand (qu’on songe au ministre de la 4ème République qui avait fait beaucoup décapiter!), de gagner sa quête éperdue d’une humanité résistant même aux pires des crimes et à la pulsion de l’échafaud. Cette victoire magnifique pour la civilisation, on la lui doit. Ce n’est pas quelque chose de conjoncturel mais l’expression d’une société qui a su enfin « s’empêcher ».
Faut-il oublier ce qu’il a accompli, pour lutter contre toutes les inégalités et les discriminations, en faveur de la dignité homosexuelle ?
Impossible aussi d’occulter sa dénonciation d’une gauche déraisonnable et extrême et son entêtement à ne jamais désespérer de la raison humaine et de la République.
S’il fallait résumer d’un mot ce que l’existence et la carrière d’un Robert Badinter ont eu d’unique, ce serait que partout, à quelque moment que ce soit, dans les temps rudes comme dans les périodes tranquilles, dans les honneurs comme dans la discrétion, dans les consensus comme dans les affrontements, non seulement il n’a jamais démérité mais n’a jamais été pris en défaut d’enseigner aux autres ce que lui-même se serait dispensé de pratiquer.
Une rigueur à son égard, donc un modèle pour beaucoup.
Tucker Carlson aurait très bien pu ne pas être là. Il n’a posé aucune question sensible hier soir dans le premier entretien accordé par Vladimir Poutine à un média américain depuis le début de la guerre qu’il a déclenchée en Ukraine. Analyse.
C’est peu dire que l’entretien de Vladimir Poutine avec l’ancien animateur vedette de Fox News Tucker Carlson était attendu. Annoncé à grands renforts de publicité sur X-Twitter par un Elon Musk ravi de son coup, ce déplacement de la droite américaine à Moscou a pourtant accouché d’un résultat aussi décevant que prévisible.
Très célèbre aux Etats-Unis, Tucker Carlson y a longtemps été considéré comme l’un des meilleurs intervieweurs et éditorialistes de sensibilité conservatrice. Entre 2016 et 2023, au plus fort des années Trump, il présentait le Tucker Carlson Tonight, l’une des émissions les plus populaires de Fox News où il fut engagé à la demande expresse de la famille Murdoch. L’an dernier, courroucé par des relations de plus en plus tendues avec ses anciens employeurs, le natif de San Francisco a claqué la porte de la Fox pour lancer sa propre émission indépendante sur X-Twitter à la suite du rachat du réseau social par le milliardaire Elon Musk, aux opinions relativement proches de la tendance MAGA (Make America Great Again) au sein de laquelle Carlson est toujours populaire.
Fenêtre d’opportunité pour Moscou
Qu’une telle figure de la droite américaine aille en Russie au plus fort de la guerre en Ukraine a donc suscité des réactions diverses, la plupart des soutiens de Poutine se réjouissant ouvertement de cette apparente normalisation et du temps de parole qui allait être donné au président russe pour exprimer ses vues. Il faut bien dire que le soutien à l’Ukraine est un enjeu crucial de plus en plus discuté aux Etats-Unis, où des divergences semblent se faire partiellement jour entre les électorats démocrates et républicains. Cette semaine, le Congrès américain était ainsi paralysé par le bras de fer entre les Républicains et les Démocrates, incapables de trouver un accord autour d’un projet de loi permettant de débloquer des fonds pour l’Ukraine, Israël et réformer le système migratoire. Pourtant, Joe Biden a bien tenté de proposer de décorréler les trois questions, jusqu’alors pomme de discorde avec les conservateurs. Alors que la dernière tranche de l’aide militaire américaine a été débloquée en décembre dernier, le déblocage de nouveaux fonds se fait cruellement attendre.
Voilà pour le contexte, présentant une favorable fenêtre d’opportunité pour le Kremlin puisque Moscou espère un essoufflement de l’aide occidentale et une fissuration du bloc de soutien à l’Ukraine. La venue de Tucker Carlson s’inscrit donc parfaitement dans une stratégie russe éprouvée visant à mieux diviser ses adversaires pour régner sur l’Ukraine. En ligne de mire : l’opinion publique « conservatrice », ou plutôt populiste, principalement aux Etats-Unis mais aussi en Europe.
Un entretien peu classique
Habitué aux « punchlines » et autres formules chocs, le public américain aura probablement été surpris par le style Poutine, fait de longues digressions historiques rarement conclues par des sourires Colgate. Le contraste entre Tucker Carlson et ses airs d’étudiant preppy de grande faculté de la côte ouest et l’air bourru de l’homo sovieticus était d’ailleurs assez savoureux, voire comique par instants si la situation n’était pas si grave. Pendant les quarante-cinq premières minutes de l’entretien, Vladimir Poutine a ainsi pu dérouler ses différentes obsessions historiques, plus ou moins révisionnistes, que les plus curieux auront déjà pu découvrir au travers de la lecture de son essai publié avant-guerre : « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens ». « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens » (mid.ru)
Illustrant à merveille le dialogue de sourds entre l’Occident et la Russie, Vladimir Poutine s’est montré fidèle à lui-même, ne concédant pas un millimètre à un interlocuteur qui aurait pu tout aussi bien être absent, tant il n’a posé aucune question sensible et semblait perdu face aux références employés par un Tsar trop heureux de l’humilier. Preuve d’ailleurs de la faible maitrise du journaliste vedette, il a confondu au cours de l’entretien la Révolution Orange de 2004 et l’Euromaïdan de 2013-2014… Largué et sur une autre planète, Tucker Carlson a joué les figurants. On pouvait d’ailleurs s’attendre à ce que Vladimir Poutine cherche à trianguler, à séduire son auditoire américain en dénonçant le « wokisme » ou le mouvement « LGBT », pourquoi pas en traitant les Occidentaux de décadents va-t-en-guerre, mais il n’en fut rien.
Fidèle à lui-même, Vladimir Poutine a surtout voulu montrer à son peuple qu’il ne variait pas devant les Américains, quand bien même lui seraient-ils plus sympathiques. Jurant qu’il n’avait pas le désir d’attaquer la Pologne, après avoir expliqué par le menu pourquoi les Allemands furent obligés de le faire en 1939, Vladimir Poutine a en substance expliqué que la guerre s’arrêterait quand les Etats-Unis et l’Europe couperaient les finances de Kiev. Il a même évoqué les « rives de la mer noire », prouvant par là qu’il ne se contenterait pas de la Crimée et du Donbass. Les moins attentifs des kremlinologues n’auront absolument rien appris de ces échanges, qui reprenaient les différents discours du chef d’État russe depuis février 2022. Et ils avaient cette fois la force de la légitimité du tampon « Etats-Unis ».
Quelques passages furent particulièrement savoureux, montrant le décalage profond entre une Amérique conservatrice probablement convaincue de sa proximité avec la Russie et la réalité de son régime. Notamment quand Tucker Carlson a interrogé un Vladimir Poutine décontenancé sur les « forces supérieures et divines » qui seraient à l’œuvre. Répondant par un « niet » et une moue dubitative, Vladimir Poutine a dû se demander ce qu’on pouvait bien lui chanter là. Un rare moment de légèreté dans un laïus anachronique. Alors que nos dirigeants sont oublieux de l’histoire, ceux de l’autre monde en sont parfois névrosés.
On aura aussi senti le dépit et même la tristesse du pétersbourgeois Poutine face au refus de l’Occident de développer une relation amicale – selon ses propres termes, cela va de soi. Il a d’ailleurs désigné à cette occasion ses « voisins » en mauvais objets, bien sûr les Ukrainiens, mais aussi ses deux autres bêtes noires que sont les Polonais et les Baltes, tous accusés d’avoir provoqué la guerre. Car, oui, la Russie de Poutine est sincèrement convaincue que sa guerre d’invasion est une guerre défensive contre les nazis et l’OTAN prédateur. Des nazis bien vivants selon Vladimir Poutine qui a affirmé tout de go que « l’esprit d’Hitler vit encore ».
Entretien exclusif
Un Poutine en définitive inaccessible au dialogue autrement qu’à ses conditions exclusives. Dans ces conditions, il sera difficile de « négocier » quoi que ce soit d’autre qu’une reddition en rase campagne. Reste qu’il semblait aussi particulièrement désireux de revendre du gaz aux Allemands. Pourtant, il n’a pas montré la plus petite empathie pour le public gagné d’avance des pays occidentaux qu’il entend séduire. Et à quoi bon ? A la manière de l’extrême-gauche repentante, une partie de la droite occidentale a atteint le stade terminal du masochisme, aimant autant s’autoflageller que se faire humilier par des dictateurs étrangers. Et puis, les officines d’influence de la Russie se chargent déjà d’arrondir les angles sur les réseaux sociaux, les médias dits de « réinformation » ou encore les alcôves des cabinets de conseil.
On reconnaitra au moins à l’autocrate de Moscou d’être fait d’un autre bois que notre classe politique de marchand de tapis. Il sait ce qu’il veut et ne cède pas. Une partie de la fascination qu’il engendre vient d’ailleurs de là, d’aucuns voyant en lui une espèce d’homme qu’ils rêveraient ardemment d’être…
Que faire désormais ? Si le coche a été loupé en février 2022, moment où il fallait fermer le ciel ukrainien et pénétrer en mer noire, plutôt que de se lancer dans une absurde guerre d’attrition face à un pays rentier en ressources naturelles fort d’une population résiliente et au régime inamovible, il n’est pas trop tard. Comme le disait le spécialiste de la région sur X-Twitter Arnaud Castaignet : « Face à la Russie, Il faut réindustrialiser et réarmer. Massivement. Pour les 30-50 prochaines années. Créer une vraie base industrielle de défense européenne. Ouvrir des bases militaires dans les pays de l’est. Montrer qu’on fera face à l’ennemi russe sur le long-terme. Il faut relancer une course aux armements et lui montrer qu’il va la perdre. Couper tout lien économique et énergétique. » Pour radical que soit le chemin, il semble difficile d’en emprunter un autre.
Et en y réfléchissant un temps soit peu, croit-on que la Chine ait plus besoin du marché russe que du marché européen ? Faut-il encore en convaincre les Etats-Unis…
Un hommage national sera rendu à l’ancien Garde des Sceaux décédé, a annoncé l’Élysée
Robert Badinter est mort. Un pan du siècle dernier, c’est indéniable, s’en va avec lui. Il fut l’âme, l’esprit et le bras armé de l’abolition de la peine de mort en France. Il aura été aussi le juriste implacable qui a su exiger des pays espérant rejoindre la communauté européenne qu’ils suivent ce modèle et suppriment chez eux le recours à l’exécution capitale. La raison était qu’il voyait dans l’abolition la marque probablement la plus élevée de l’appartenance à notre civilisation occidentale. Par la suite, tout au long de son existence, il n’a jamais cessé de rappeler qu’il s’agissait en l’occurrence d’un combat, non pas pour une vie, mais pour « La » vie. À chaque prise de parole, conviction intacte, éloquence toujours aussi poignante, il tenait à rappeler ce point essentiel.
À l’heure où on se rue sur des accommodements moraux tels qu’inscrire l’interruption volontaire de grossesse dans la Constitution, où l’on cherche à louvoyer avec la mort en prétendant la domestiquer, la dominer et s’en faire si peu que ce soit le maître, il serait très opportun d’avoir présent à l’esprit le sens de ce combat-là, le combat pour la vie.
En effet, avec la disparition de Robert Badinter une époque finit. Une France s’efface. Celle où un ministre, un gouvernement pouvaient présenter et défendre devant la représentation nationale un texte de loi aussi clivant que celui du renoncement à la peine capitale sans que des députés se sentent autorisés, ou pire encore tenus, de beugler comme des porcs, de se comporter en débiles hystériques. La dignité parlementaire de ce temps-là a bel et bien vécu, elle aussi. Une décence citoyenne d’un autre temps qui a fait que Badinder, ex-garde des Sceaux de François Mitterrand, aura réussi la prouesse elle aussi aujourd’hui inconcevable d’être tout à la fois puissamment contesté et sincèrement respecté. De telles nuances n’ont plus cours chez nous, on le constate, hélas, tous les jours.
Illusions perdues, disais-je. Oui, me semble-t-il. Car nous autres humanistes – humanistes hors clivages idéologiques, politiques, confessionnels, n’ayant finalement en partage que notre appartenance civilisationnelle, nous nous reconnaissions au moins pour une part en Badinter. Comme lui, nous avons – profondément, fermement, mais tout autant naïvement – cru à un monde qui n’est pas advenu.
Un monde où, en miroir de la peine de mort, seraient abolis la barbarie, le terrorisme, le djihadisme sanguinaire, la conquête de nos villes et campagnes par l’empire de la drogue, tout ce cortège de fureur et de mort que nous ne connaissons que trop bien.
Dès lors, une interrogation se fait jour. Terrifiante, j’en conviens, et fort peu satisfaisante pour le cœur et l’esprit, une interrogation dont le disparu aurait été positivement horrifié. Face à une si violente régression des mœurs, serait-il totalement inconcevable que demain la société ne réponde par une tout aussi violente régression des lois ?
Coup de projecteur sur ce styliste en pantoufles, aussi impérial dans le drame que dans le nanar
Nous ne sommes plus habitués à de tels profils. Le grand écart permanent. Gaudriole un jour, introspection le lendemain. La spécialisation a tué le cinéma français, chaque acteur endosse aujourd’hui un rôle défini, balisé et étiqueté, et ne s’avise pas de marcher hors des clous. Peur de la patrouille, de la comédie salissante, d’une critique sociétale pesante, d’une volte-face qui entacherait une image patiemment construite. Ce ne sont plus des acteurs mais des maçons. Alors, on cachetonne, on simulacre, on sonne creux et on finit par ennuyer les spectateurs.
Un acteur magistral
Tout ça manque cruellement d’audace, d’incarnation, de folie, de charisme, d’un humour brisé, d’une diction sacerdotale, d’une forme d’élévation qui nous envahit de tristesse et de bonheur, la frontière avec les grands interprètes est souvent floue. Marécageuse, même. Sommes-nous dans la farce ou la tragédie ? Avec Julien Guiomar (1928 -2010), il est difficile de se prononcer. Il a les attributs d’un comique éruptif, tout en componction et en dérision, et cependant, on regarde chacune de ses apparitions comme une partition autonome. Un numéro de soliste qui ne jure pas avec la mise en scène générale : ce professionnel se fond dans le décor. N’empêche qu’il utilise ses propres répliques pour en faire des morceaux de bravoure, dans l’excès ou l’apitoiement, dans la veulerie ou l’effacement ; il est magistral. On ne voit plus que lui, chez Costa-Gavras ou Zidi. Il éclipse ses partenaires, même lorsque ces derniers s’appellent Delon ou Belmondo. Il dérègle la mire. Le rire est bien là, ample et fantaisiste, toutefois le vacarme de l’homme misérable sourd dans chaque mot prononcé, sa parole contrairement à celle des hommes politiques est soutenue, musicale, imagée, pleine d’effroi et de promesses.
Avant de promener sa carcasse de dentiste de province, ses costumes à carreaux et cette voix d’outre-tombe dans les nanars des années 1970, il fit ses armes au TNP chez Vilar, le Sétois, dans l’exigence des mots et l’intimité des grands textes. Encore avant, il traînait « ses guêtres » dans le Saint-Germain-des-Prés originel au tout début des années 1950 avec son camarade Georges Wilson qui le raconte dans ses souvenirs (Le fil d’or) parus chez Fayard en 2007. Guiomar est partout crédible, en patron tyrannique, en cuistot désinvolte, en nobliau détestable, en flic dépassé ou en escroc chaplinesque. Ce magnifique ermite ne perd jamais sa dignité, ni son aplomb, qu’il fréquente Alice Sapritch, Aldo Maccione, Charles Gérard ou Jean Carmet ; il est souverain dans la curée et dans la risée. Quand il lit Céline, les fantômes du reclus de Meudon dansent devant nos yeux et quand il se chamaille avec Mireille Darc dans l’inénarrable « Les Ringards »[1], on jubile tellement c’est con. Dans la pitrerie la plus innommable, là où le scénario tangue et le public tourne de l’œil, il demeure impérial. D’une sincérité d’anachorète.
Inoubliable commissaire dans « Les Ripoux »
Toute sa vie, il aura alterné les genres, des planches aux plateaux, avec quelques incursions à la télévision, notamment dans un « Bouvard et Pécuchet » en compagnie de Paul Crauchet. Il doit surtout sa popularité immense à son personnage de Tricatel, l’homme qui sert de l’essence en guide d’apéritif et dore ses poulets industriels en cabine de peinture dans « L’aile ou la cuisse ». Duchemin (Louis de Funès) dans un numéro de dégustation œnologique d’anthologie n’arrive pas vraiment à lui voler la vedette. Ces deux-là s’harmonisent à merveille. Moins de dix ans plus tard, en 1984, dans « Les Ripoux », son rôle de commissaire de police sniffeur et enrhumé, lui attire la sympathie d’une nouvelle génération. Philippe Noiret lui concoctant dans son dos un spray nasal très spécial fut l’un des gags les plus appréciés de la décennie dans les cours de récréation. Mais là où le Morlaisien de naissance disparu en Dordogne exerce son talent avec le plus de brio et de féérie, c’est chez Philippe de Broca dans « Le Roi de cœur » et encore plus dans « L’Incorrigible ». Il touche au génie neurasthénique (Camille) dans sa robe de chambre, abandonné dans une roulotte attendant la marée, face à un Jean-Paul (Victor), pétulant et inconséquent. « J’absoudrai un étranger de me sortir un tel sophisme, mais toi, toi le compagnon de l’ermite, le témoin du sage, toi qui aurais pu être mon disciple si tu n’étais pas fantasme et courant d’air […] Freddy, Mauricette, Totor, Juju, tes relations sont à ton image de ta vie, navrante et vaine » lui dit-il. Le Français peut se rhabiller. On a coutume d’affirmer que Bernard Blier était le plus à même de débiter les dialogues d’Audiard, je crois sincèrement que Guiomar le surpasse. « Faut s’emmerder Victor si on veut faire durer le temps ! ».
Loïc Le Gloahec est un habitant du pays de Vannes. Son éditeur indique qu’il a longtemps erré dans les collèges, ce qui est salutaire pour devenir écrivain. Il signe son premier livre, un roman historique sur la vie d’Antoine, jeune homme élevé dans une plantation de Saint-Domingue, à la fin du XVIIIe siècle. Son destin est à la fois tragique et édifiant. Il est exploité dans une plantation de canne à sucre. On pense, ici, à la phrase de l’esclave noir rencontré par Candide, au sortir de l’Eldorado, dans le conte philosophique éponyme de Voltaire : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » Les descriptions de Voltaire, même si elles sont hyperboliques et teintées d’ironie, font mouche. Le pauvre homme est amputé d’une jambe et d’une main. On apprend également qu’il a été vendu dix écus patagons sur la côte de Guinée par sa propre mère. Le récit fictif, minutieusement documenté, écrit par Le Gloahec, qui n’est pas historien de formation, souligne les souffrances des Noirs d’une manière plus romanesque que Voltaire, en insistant sur l’humanisme du jeune Antoine, victime de ses origines et de la cupidité des puissants. Au soir de sa vie, il entreprend de raconter son histoire. Il le fait dans une langue soutenue qui étonne. Mais le jeune homme a eu la chance d’être protégé par le propriétaire de la plantation, Charles de Varenne, vicomte et puissant noble du pays de Blois. Ce dernier lui a permis de traverser les mers, de vivre en France et de recevoir une éducation réservée à l’élite. Antoine veut témoigner des crimes et des tortures dont il a été le témoin. Le devoir de mémoire l’exige. Il écrit aussi pour l’amour de la langue française, ses subtilités, ses accords compliqués mais essentiels, ses figures de style, sans oublier la noblesse de l’imparfait du subjonctif. On croirait lire un récit contemporain de Bernadin de Saint-Pierre. C’est bluffant. On y retrouve les premiers élans romantiques de l’auteur de Paul et Virginie. Car l’amour n’est pas absent du roman. Antoine va tomber amoureux de la fille du Vicomte, la diaphane Héloïse. Le prénom n’est pas choisi par hasard : Le Gloahec est un admirateur de Rousseau.
Mais les deux jeunes gens vont voir disparaître le monde qui les a vus naître. Antoine n’a pas de quoi le regretter, à la différence d’Héloïse. On pense à la phrase crépusculaire de Chateaubriand, à la fin des Mémoires d’outre-tombe : « Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue. » Un fleuve de sang va emporter la monarchie ; Charles de Varenne, noble humaniste, à l’esprit éclairé, ne pourra y échapper.
Un grand roman épique.
Loïc Le Gloahec, Le Roi des Blancs, Le Passeur Éditeur.
Le Conseil constitutionnel a censuré près de la moitié de la loi « immigration » votée par les députés. Selon l’ancien secrétaire général de la haute juridiction, les arguments formels, voire formalistes, avancés par les Sages pour annihiler le volet le plus ferme du texte, cachent mal un parti pris politique.
Jusqu’à la décision du 25 janvier du Conseil constitutionnel, trois points d’interrogation pesaient sur la loi « pour contrôler l’immigration et améliorer l’intégration » définitivement adoptée par le Parlement le 19 décembre 2023.
Le premier était politique. Du point de vue de l’exécutif, la décision lève l’hypothèque politique qui grevait un texte accouché dans la douleur.
Les dispositions issues d’amendements sénatoriaux (essentiellement en cause) scellaient un accord qui avait sauvé la loi du naufrage, malgré le vote, au Palais-Bourbon, d’une motion de rejet préalable. Mais l’hémisphère gauche du camp présidentiel et le chef de l’État lui-même comptaient sur le Conseil constitutionnel pour se libérer de cet engagement et calmer leurs états d’âme. Avec 35 articles annulés (presque tous provenant du Sénat) sur un total de 86, leur pari est gagné.
C’est votre dernier mot ?
La décision du Conseil constitutionnel est-elle la preuve que, comme le déclarait Laurent Fabius le 8 janvier dans son discours de vœux au président de la République, le Conseil constitutionnel « n’est ni une chambre d’écho des tendances de l’opinion, ni une chambre d’appel des choix du Parlement » ? Chacun en jugera. Mais comment ne pas constater qu’un juge qui se prononce « au nom du peuple français » n’a guère ménagé une loi correspondant aux sentiments des trois quarts de nos compatriotes et votée par une confortable majorité des élus de la nation(y compris une nette majorité de députés de la majorité présidentielle) ? Et comment ne pas voir que la copie du législateur, telle que l’a corrigée ici le Conseil, exauce les souhaits – et valide les calculs– de l’exécutif ?
Le texte résultant de la censure apparaît en effet comme celui du gouvernement, épuré des amendements de la droite. Le ministre de l’intérieur en prend acte avec une satisfaction à peine dissimulée (« Le Conseil a validé le texte du gouvernement »). Satisfaction bien immédiate, car le dossier, loin d’être refermé par le Conseil constitutionnel (comme pour la loi sur les retraites), est rouvert par lui de façon fracassante.
La décision met également fin, au moins en partie, à un suspense juridique.
Lors de ses vœux du 8 janvier, Laurent Fabius avait déclaré qu’« on peut toujours modifier l’état du droit mais, pour ce faire, il faut toujours veiller à respecter l’État de droit ». Cependant, la notion d’« État de droit » présente une certaine plasticité. Dans l’interprétation de la Constitution, dans l’application des principes constitutionnels, dans la mise en œuvre du contrôle de constitutionnalité (proportionnalité, plein exercice par le législateur de sa compétence, réserves d’interprétation…) résident des zones inexplorées, du flou, des angles morts : autant de « marges de manœuvre » par lesquelles il est loisible au juge de faire prévaloir ses propres choix d’opportunité. Comment le Conseil a-t-il utilisé ici cette marge de manœuvre?
Le sort des articles d’origine sénatoriale était essentiellement lié à une question de forme : les « cavaliers législatifs », autrement dit les dispositions introduites par amendement, mais dépourvues de lien, même indirect, avec le texte en discussion. Cet obstacle une fois franchi, se serait posée une question de fond : celle de l’encadrement de ces dispositions au regard du principe d’égalité et des droits fondamentaux des étrangers. Mais la solution retenue par le Conseil – une large censure pour des motifs procéduraux – lui a évité de se prononcer sur le fond.
Les dispositions issues d’amendements du Sénat pouvaient être censurées dans une vision draconienne de ce qu’est un « cavalier législatif ». Toutes échappaient en revanche à la qualification de « cavalier » en adoptant une vision plus réaliste, moins vétilleuse – et surtout plus respectueuse de l’initiative parlementaire– du lien d’un amendement avec le périmètre du texte en discussion. Des sujets comme le regroupement familial, la condition de durée de séjour régulier pour obtenir une prestation sociale ou comme les règles d’acquisition ou de déchéance de la nationalité ne sont quand même pas « dépourvus de tout lien » avec la thématique de l’immigration !
Une censure présentée comme technique, perçue comme partisane
Le Conseil a opté pour une absolue rigueur en censurant une trentaine de cavaliers. Cette censure est technique, mais elle est inévitablement perçue comme partisane. Les motifs de la décision ont beau être de forme, ses effets sont très politiques, ne serait-ce que par l’étendue quantitative des dégâts (40 % du texte censuré) et par la nature des dispositions passant à la trappe (les apports de la droite). La décision du 25 janvier fait naître des malentendus – et nourrit des soupçons de collusion – que, pour la plupart, les membres du Conseil n’ont probablement pas anticipés. Bel exemple de la façon dont se creuse le fossé entre élites et gens ordinaires. Et dont une institution que l’on voudrait pacificatrice de nos controverses nationales peut au contraire les exacerber en restant captive de raisonnements abstraits et prisonnière de sa tour de verre.
Vu de l’extérieur, le Conseil a pratiqué un massacre à la tronçonneuse. Nos compatriotes auront du mal à trouver ce massacre véniel parce qu’exécuté pour un motif de procédure. De telles subtilités sont inaudibles aux profanes. Quant à leur expliquer qu’une « jurisprudence constante » guidait la main de l’exécuteur, ils pourraient répliquer que, si sa jurisprudence le conduit à de tels excès, le juge doit changer de jurisprudence…
Au demeurant, la jurisprudence sur les cavaliers est si peu constante que deux articles (16 et 17) de la loi du 10 septembre 2018 (« loi pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie »), issus d’amendements parlementaires, n’ont pas été censurés par le Conseil lorsqu’il a examiné ce texte, alors qu’ils portaient sur l’adaptation du droit du sol à Mayotte et que le projet de loi initial ne contenait pas de disposition relative à l’acquisition de la nationalité.
La position ici arrêtée par le Conseil en matière de cavaliers législatifs est bien peu propice au pouvoir d’initiative parlementaire. Il est vrai que désarçonner un cavalier est plus commode– et moins compromettant – que se prononcer sur le fond.
Sur le fond, justement, le Conseil a peu censuré. Mais l’une de ces censures, incroyablement sévère pour le législateur, parce qu’incroyablement protectrice pour les étrangers en situation irrégulière, compromet le contrôle de la régularité de l’entrée et du séjour. Elle frappe l’article 38, d’origine gouvernementale, auquel tenait le ministre de l’Intérieur. Cet article permettait à un officier de police judiciaire de procéder de force à la prise d’empreintes d’un étranger majeur, en cas de refus caractérisé de ce dernier de se soumettre à cette opération lors d’un contrôle aux frontières extérieures ou d’un placement en rétention. Le recours à la contrainte n’est pas condamné dans son principe mais, comme souvent en matière régalienne, en raison d’un encadrement insuffisant. L’article prévoyait l’information préalable du procureur de la République. Le Conseil le trouve pourtant lacunaire, car n’ayant subordonné le relevé forcé d’empreintes ni à l’autorisation d’un magistrat, ni à la démonstration que l’opération est l’unique moyen d’identifier la personne récalcitrante, ni à la présence d’un avocat. À croire que le relevé forcé d’empreintes digitales est un traitement inhumain et dégradant…
Et n’oublions pas l’Europe !
Le troisième point d’interrogation touchait à l’impact de la loi sur la maîtrise des réalités migratoires.
Cet impact sera faible et l’aurait été même si les amendements sénatoriaux avaient passé le cap du contrôle de constitutionnalité. La loi ne comportait en effet aucune mesure permettant la réduction significative des flux d’entrée. Il faudrait pour cela une révision constitutionnelle écartant toute une série d’obstacles de droit constitutionnel et de droit européen.
Cependant, à l’intérieur de l’espace des mesures semblant « constitutionnellement et conventionnellement possibles », la loi, telle qu’elle se présentait au Conseil, déplaçait plusieurs curseurs dans le sens de la fermeté.
De fait, le texte initial du gouvernement a été sensiblement « durci » par le Sénat dont les nombreux apports ont été conservés par la commission mixte paritaire, puis adoptés par les assemblées en dernière lecture. Le mot « durci » appelle toutefois un sérieux bémol : même si le Conseil constitutionnel n’avait censuré aucun des articles contestés, la France serait restée l’un des pays européens les plus ouverts à l’asile, au regroupement familial, à l’accueil des mineurs isolés, au séjour d’étudiants extra-européens, à l’hébergement des « sans-papiers » et à la naturalisation. Il serait resté le pays européen le plus avantageux aux étrangers du point de vue de la protection sociale et médicale. De plus, du fait de l’accord franco-algérien de 1968, cette trentième loi sur l’immigration n’affectait pas la liberté de circulation des ressortissants du pays d’origine le plus fréquent des immigrés.
L’opinion bien-pensante n’en a pas moins été prise de haut-le-cœur. Les débats français autour de la question de l’immigration sont en effet piégés. L’impératif compassionnel inhibe le souci du long terme et des équilibres civilisationnels. L’immigration est, par excellence, un domaine où l’éthique de la conviction écrase l’éthique de la responsabilité. Peut-on encore légiférer en matière d’immigration ? En relançant cette interrogation, avec ses implications constitutionnelles, la sévérité de la décision du Conseil constitutionnel du 25 janvier ne contribuera pas à apaiser les passions.
Dans une vidéo du site d'extrême gauche Blast, les vidéastes Lumi et Usul analysent le phénomène Tibo InShape. Capture YouTube.
L’extrême gauche voit des « fachos » partout, comme chacun sait. Ces derniers temps, elle soupçonne le youtubeur Tibo InShape, et affirme qu’il est dix fois plus inquiétant que la chaîne CNews. Qui est-il ?
Un influenceur d’une gauche que l’on qualifiera pudiquement d’extrême vient de prendre pour cible Tibo InShape, également influenceur à propos duquel on écrira, avec pour le coup moins d’impudeur, qu’il est « solidement bâti ». Comprenez : Thibaud Delapart, de son vrai patronyme, se met en scène, lui et sa silhouette impeccablement sculptée, dans des vidéos durant lesquelles il fait la promotion de l’exercice physique, de l’effort et des sacrifices. Une attitude saine, en somme, que la gauche de la déconstruction, forcément, honnit.
Thibaud Delapart, dit Tibo InShape.
Mens Sana in Corpore Sano
Le « corps musclé et sec » du deuxième Youtubeur français (derrière Squeezie) a donc été raillé par un certain Usul, accompagné dans sa vidéo d’une acolyte1. Nous pensions naïvement que s’attaquer au physique d’autrui était prohibé dans le monde civilisé. Il n’en est rien : si l’époque interdit d’être « grossophobe », elle permet en revanche – pardonnez-moi d’entrer à mon tour dans la « cage aux phobes » pour y façonner un néologisme – d’être ouvertement « musclophobe ». Nous croyions également que nos corps nous appartenaient : la sentence ne vaut apparemment guère pour ceux qui en prennent soin. Pour ses contempteurs du jour, Tibo InShape serait ainsi le parangon « des années Thatcher et Reagan » – notons qu’il n’était pas encore de ce monde lorsque les deux dirigeants étaient au pouvoir -, de la compétition, du « rêve américain »…
Il existe des corps gras et d’autres musclés, des silhouettes filiformes et des profils trapus, des poussahs et des escogriffes, des personnes qui vouent un culte à leur galbe et d’autres qui s’en contrefichent. L’idée n’est pas de classifier, de hiérarchiser, de stigmatiser, alors que nous souffrons déjà tant de tout catégoriser et idéologiser. Le but est encore moins de susciter une énième polémique, mais il n’empêchera personne de penser qu’un corps travaillé par l’effort, l’exercice, la répétition est plus esthétique, plus sain et plus viable à long terme qu’une enveloppe corporelle rendue étique par une consommation excessive de graines de chia ou qu’une carcasse engraissée par la malbouffe livrée par sa procession de coursiers.
Nous ne devrions jamais négliger nos corps, car c’est le plus grand des respects que nous témoignons envers nous-mêmes. Nous rajouterons que nous ne devrions jamais non plus dédaigner nos âmes. C’est le sens de la formule latine tirée des Satires de Juvénal : Mens Sana in Corpore Sano. Un esprit sain dans un corps sain. Le premier se travaille (entre autres) par l’acquisition d’une culture générale, la spiritualité, la lecture, le développement de vertus supérieures ; le second par le sport, l’alimentation et la récupération. Ce sont là quelques-uns des ingrédients nous permettant d’atteindre l’ataraxie, la robustesse et le bien-être dans une société qui voit la consommation d’anti-dépresseurs exploser.
Tibo InShape fustigé par les bien-pensants pour avoir mis un drapeau tricolore dans sa salle de sport
Plutôt que d’être dévalorisé, moqué ou jalousé, Tibo InShape devrait donc servir de modèle. L’influenceur aux quinze millions d’abonnés n’est pas qu’une machine à soulever de la fonte, à enchaîner les pompes et à jongler avec des haltères.
Il prend le plus grand soin à prôner une alimentation saine – trop saine sans doute pour les sybarites et amateurs de bonne chère que nous sommes pour la plupart.
Avec sa compagne, également influenceuse, il semble mener une vie de couple plutôt épanouie. Autre crime de lèse-majesté pour la gauche intolérante, il fait la promotion de la police, de l’armée ou des gardiens de prison ; et il affiche sans fard l’étendard tricolore. On pourrait presque penser que le fascisme corporel est à nos portes, alors que Tibo InShape n’a sans doute d’autre ambition que celle d’être un gars sympa qui nous invite à prendre soin de nous.
Fin connaisseur de jazz, Alain Gerber nous fait comprendre dans son dernier livre avec pertinence toutes les subtilités de cet art.
Deux petits bouts de bois. Du bois dont on fait les flûtes ? Pas vraiment. Plutôt les baguettes de tambour. Et, plus précisément, de batterie de jazz, cet instrument complexe qui regroupe grosse caisse, caisses claires, cymbales, pédale, baguettes, balais et autres accessoires. L’auteur est un expert en la matière. Non seulement il pratique la batterie depuis des années, en disciple appliqué des plus grands drummers, mais le jazz est le domaine dans lequel il se meut avec une aisance peu commune. Il lui a consacré de nombreux livres et moult émissions de radio.
Un talent multiforme
Tel est Alain Gerber. Une référence indiscutable dans l’univers du jazz. Avec cela, romancier, nouvelliste, essayiste, poète aussi original que captivant. Voilà pourquoi son texte ne laisse pas de bois. Il offre plusieurs facettes d’un auteur aux dons multiples. Capable d’unir simultanément l’historien et le technicien érudit, le mémorialiste, le psychologue et l’autobiographe plein de pudeur, le philosophe et le littérateur à la culture impressionnante. Le tout dans ce style fleuri, émaillé d’humour, dépourvu de la moindre pédanterie.
On l’aura compris : point n’est besoin d’être un aficionado de Baby Dodds, Gene Krupa ou Philly Joe Jones pour goûter pleinement cet ouvrage. S’il fallait le définir, on pourrait affirmer qu’il représente une manière de condensé, ou de quintessence, de l’art et de la manière de son auteur. Celui-ci sait trouver le ton juste. Il se place toujours à la bonne distance entre l’objectivité et l’expression d’une sensibilité qui lui est propre. En creux, se dessine un autoportrait émouvant. Celui d’un homme assoiffé de culture dès son enfance, dévorant les œuvres de ceux qui deviendront ses maîtres intellectuels sinon spirituels. Ils lui serviront de modèles lorsque lui-même s’aventurera sur les terres escarpées du roman : Hemingway, d’abord, mais aussi, pour s’en tenir aux seuls écrivains français, Michel Butor ou Georges Perec, sous l’égide duquel il a placé ses Bouts de bois. La liste des auteurs cités a de quoi donner le tournis : ils pratiquent plusieurs langues, appartiennent à plusieurs cultures, plusieurs civilisations. Une richesse impensable à notre époque de nivellement – lequel, comme on le sait, ne saurait se faire que par le bas.
Nanti d’un bagage culturel aussi impressionnant (encore faudrait-il y joindre l’apport des philosophes, de l’Antiquité à nos jours), l’auteur n’en demeure pas moins d’une modestie désarmante, comme en atteste cette incidente : « J’en profite pour glisser que je n’ai jamais été, et ne suis toujours pas, capable de me concentrer en même temps sur la pratique de la plume et sur celle des baguettes ».
De la musique avant toute chose
A en croire Alain Gerber, dans son chapitre « Etatdes lieux », « la musique ne m’aura pas accordé les mêmes privilèges que la littérature ». Le tournant se situe, selon lui, en mars 2010, lorsque « l’usagerde la batterie », formé, à ses débuts, par Daniel Humair puis par Georges Paczynski, devient autodidacte et « va loger (ses) névroses au fond d’un cabanon ». C’est là, grâce à une pratique quotidienne, qu’il va progresser, non seulement sur le plan technique, mais sur celui d’une quête qui pourrait s’apparenter à celle du Graal : la recherche de la sérénité et de la confiance en soi.
La pratique quotidienne de l’instrument jointe à une connaissance impressionnante du jazz dans tous ses états va, en quelque sorte, parachever ce que l’écriture avait entrepris : l’épanouissement d’une riche personnalité.
Sans entrer dans les méandres et les détours de ce que l’on pourrait nommer une intrigue, tant l’intérêt y est soutenu de bout en bout, on peut inférer qu’à l’instar de Rousseau dans ses Confessions, Gerber a formé « uneentreprise qui n’eut jamais d’exemple » : celle de dérouler, avec sincérité sa propre existence, si étroitement mêlée à l’histoire du jazz qu’elle lui devient consubstantielle. Un tel projet, mené à son terme avec brio, mérite une standing ovation !
Deux petits bouts de bois, d’Alain Gerber. Frémeaux & Associés, 240 p.
L'écrivain Nathalie Azoulai, sur France 5, 2024. DR.
Nous défions quiconque lit la page 1 de La Fille parfaite, de Nathalie Azoulai, de n’en pas lire la page 2. Et ainsi de suite jusqu’à la page 316 ! Un livre impressionnant qui intègre la bibliothèque en majesté.
Après Titus n’aimait pas Bérénice, déjà un grand livre (et prix Médicis 2015) où elle trouvait une voie unique pour dire une rupture amoureuse – détour : Racine, Versailles, Port-Royal (le jansénisme) -, Nathalie Azoulai signe peut-être son plus grand livre, La Fille parfaite – et impose le silence et la solitude autour d’elle. Existentiellement, pas évident. Littérairement, évident. Cela s’appelle un « effet de blast » : on lit un livre, et tous les autres, soudain, alentour, disparaissent. Différence de nature : autre chose, incommensurable. Voilà : effet de blast. Il suffit d’ouvrir ce livre pour… le lire : non qu’il soit bref – mais impossible à refermer.
Agréable autant qu’étrange
Et comme il ne ressemble à rien de ce que l’on a lu depuis longtemps, cet article ne ressemblera à rien de ce qui pourrait s’apparenter à une critique : ce sera donc un « truc ». Livre trop foisonnant, trop riche, trop de thèmes abordés. Donc ? Plutôt des impressions, des pistes, quelques saillies qui en restituent la prodigalité. Voilà ce que l’on tente. Pour tendre la main au lecteur de bonne volonté – qui découvrira, aussi, combien, parfois, l’intelligence est physique, tangible : il suffit de lire Azoulai pour l’éprouver, la reconnaître, dure comme un roc, minérale, laser. Très étrange. Très agréable, aussi (et drôle, souvent). Expérience de lecture. Seul problème : avoir lu en janvier l’un des deux ou trois meilleurs livres de l’année (en littérature française) suppose un peu que le reste de l’année sera long – mais il y aura des pépites, n’en doutons pas. De cette eau ? Deux ou trois. Tant pis : nous relirons Azoulai. Tant mieux. Le livre ? La compétition, la rivalité qui exalte, exhausse, voire exauce ; l’admiration (vertu insigne qui dépeuple le monde) et, surtout, l’intelligence (cette fois comme sujet) – si rarement abordée avec une telle évidence, pureté frontale, audace, voire crânerie. D’ailleurs, l’autre titre de La Fille parfaite eût pu être : Ce que l’intelligence fait à la vie – un peu austère.
Le pacte d’Adèle et Rachel
L’ambiance ? A la croisée du roman « psychologique » français (la ligne Constant-Proust, pour aller vite) et de la grande tradition analytique, disons Valéry, avec le mantra de Monsieur Teste(« La bêtise n’est pas mon fort »), les quelques milliers de pages de ses Cahiers, deux ou trois heures quotidiennes de « culture psychique » (sic), d’« auto-discussion infinie » (sic), qui lui gagnaient le droit d’ « être bête jusqu’au soir » (sic). On ne connaît pas le déroulement des journées de N. Azoulai – mais on serait curieux de savoir à quel moment elle s’autorise à « être bête ». Elle cache son jeu.
Le « sujet » ? La Fille parfaite est l’histoire de deux amies d’enfance qui tôt se sont reconnues (le même métal, presque – la nuance est importante) et défiées en silence. Le pari : l’excellence. Mais surtout : l’intelligence, donc, comme trésor absolu – LE muscle. Chez ces deux amies, on ne se demande pas si telle activité (ou relation, aliment, ami(e), lecture) est ou non « bon pour la santé ». On se demande uniquement si c’est bon pour the brain. Le cerveau.
Adèle et Rachel, à 14 ans, ont scellé un pacte : elles vont se partager le monde. À Adèle, la science, à Rachel, la littérature. À elles deux, tout le savoir, tout le « spectre ». On va les suivre, de flash-back en flash-back, depuis leurs débuts, leurs familles (milieux différents), leurs études, leur amitié, leur « coefficient d’existence », leur « câblage neuronal », Darwin, le féminisme, la vis a tergo du doute (corollaire du goût de l’absolu – voir Aurélien d’Aragon), etc. Il faut juste préciser une chose – on ne déflore rien, on l’apprend dès la première page : Adèle, devenue mathématicienne niveau médaille Fields, s’est pendue chez elle à 46 ans. Rachel, la narratrice, elle aussi sans doute universitaire et écrivain (comme Azoulai), va tenter de comprendre. Et pour ce faire, brosser le « portrait » de ces deux athlètes de l’esprit, deux amies presque comme les autres – au génie près : la mathématicienne, la narratrice l’expose ; la littéraire, la narratrice le démontre et l’illustre.
La Fille parfaite, de Nathalie Azoulai, Folio Gallimard (2024).
NB Nathalie Azoulai vient de publier « Python », chez POL.
Critiques et spectateurs finissent par se lasser des films partisans et répétitifs (pro-immigration, anti-flics, etc.). Mais le filon reste très porteur pour certains…
Dans son excellent et très instructif essai, Woke Fiction (1), Samuel Fitoussi énumère les « commandements » du cinéma wokiste. Parmi ceux-ci : « Tes héros seront vertueux. » « Tes minorités seront discriminées. » « Tu effectueras un découpage identitaire de la société et tu la “représenteras”. » « Tes personnages non blancs seront gentils, tes personnages blancs, méchants. »
L’essayiste Samuel Fitoussi. Image : DR.
Samuel Fitoussi analyse comment le wokisme a conquis les plateaux de cinéma
Le cinéma nord-américain, écrit Fitoussi, subit depuis un bon moment l’idéologie woke, comme le prouvent une partie de sa cinématographie récente et les « critères de diversité » que l’Académie des Oscars impose désormais à tout film prétendant à un prix : « Sur une plateforme internet, les sociétés de production devront indiquer la couleur de peau, le sexe, le genre et l’orientation sexuelle de chaque personne impliquée dans la création du film, des acteurs aux techniciens de plateau. » En France, en plus de constater l’imprégnation du wokisme dans les publicités et dans certaines séries, les spectateurs peuvent l’observer de plus en plus fréquemment dans les films de cinéma subventionnés par le CNC (et son fonds « diversité ») et, pour partie, l’argent public.
Le Collectif 50/50 lutte, en partenariat avec le ministère de la Culture, « pour “la parité, l’égalité et la diversité” dans le cinéma français » et a créé un annuaire professionnel recensant « “les talents féminins et/ou issus d’une diversité sociale, ethnique et culturelle” afin d’aider “les recruteur·se·s” à “accéder à des équipes techniques et artistiques mixtes et paritaires”. Parmi les 981 professionnels du cinéma répertoriés sur l’annuaire, on dénombre… 0 homme blanc », indique Samuel Fitoussi. Certains scénarios se conforment à une « lutte contre les stéréotypes » tournant à la caricature, en particulier quand il s’agit de « donner une bonne image de la diversité ». Et l’essayiste de citer les noms des nombreux films français qui en 2022 sont sortis du même moule de propagande diversitaire et immigrationniste : Les Survivants, Les Engagés, Ils sont vivants, Les Rascals, Rodéo, etc. « Pourquoi, interroge Fitoussi, accorder une telle importance aux stéréotypes véhiculés par la fiction sur les minorités ethniques ? Peut-être parce que certains militants (et ceux-ci semblent surreprésentés dans l’industrie du cinéma) sont persuadés que si des Français accordent leurs suffrages à des candidats classés à droite, c’est qu’ils ont été victimes de désinformation xénophobe. Il faut donc les rééduquer, leur montrer que la diversité est une chance et l’opposition à l’immigration une absurdité. » Malgré les critiques souvent élogieuses des médias progressistes, ces films n’ont eu aucun succès public.
Pourtant, profitant de notre illustre « exception culturelle française », des subsides inhérents à cette dernière et de la publicité des médias bien-pensants, des scénaristes et des réalisateurs continuent de fabriquer à la chaîne des films obéissant aux commandements wokes, diversitaires et immigrationnistes. Ces films, formatés pour vanter l’apport bénéfique de l’immigration et le merveilleux « vivre-ensemble » multiculturel qui en découlerait ou pour dénoncer le racisme d’État, les violences policières et la discrimination systémique dont souffriraient les « jeunes des banlieues », envahissent les écrans français. Comme on pouvait s’y attendre, ces calamités propagandistes subventionnées en partie avec notre argent sont des fiascos. Pourtant, après que nous aurons évoqué rapidement quelques unes des dernières productions en question, nous verrons que, financièrement parlant, tout le monde n’y perd pas.
Une ribambelle de films couverts d’éloges, mais qui font un flop au box-office
Avant que les flammes ne s’éteignent, le film avec Camélia Jordana sur Assa Traoré, les « violences policières » et le « racisme d’État », a franchi péniblement, après un mois d’exploitation, la barre des 23 000 spectateurs, avant de disparaître dans les oubliettes de l’histoire du cinéma (voir mon papier du 7 déc. 2023). Très, très grosse gamelle.
Ma France à moi, de Benoît Cohen et avec Fanny Ardant, raconte la vie d’une bourgeoise soixantenaire qui, s’emmerdant comme un surmulot dans son appartement parisien, décide d’accueillir Reza, un jeune afghan : « Ces deux êtres, qui n’ont rien en commun, vont devoir apprendre à vivre ensemble… » Grosse promo. France Inter reçoit le réalisateur et l’actrice principale, ensemble, séparément, le week-end, en semaine. L’Obs souligne que Benoît Cohen s’acquitte magistralement de sa tâche, à savoir « prôner la solidarité, plaider pour le vivre-ensemble et déconstruire les préjugés ». Le public n’en peut plus de cette pommade. Sorti le 20 décembre 2023, le film cumule… 28 585 spectateurs après un mois d’exploitation. La dernière semaine a vu… 96 spectateurs s’égarer dans les quelques dernières salles projetant ce navet militant. Énormissime bide.
Stéphane Marchetti a écrit et réalisé La Tête froide, avec Florence Loiret Caille dans le rôle principal. L’histoire (je vous la fais courte) : Les Alpes en hiver. Marie fait du trafic de cartouches de cigarettes entre la France et l’Italie. Elle rencontre Souleymane, jeune « réfugié » prêt à tout pour rejoindre sa petite sœur. La presse est dithyrambique et abuse du vocabulaire moralisateur : fraternité, solidarité, humanisme, altruisme, empathie, etc. La radio publique ne tarit pas d’éloges et consacre de nombreuses émissions au film. Rien n’y fait. Les deux premières semaines d’exploitation ne comptabilisent que 21 921 spectateurs. Bérézina en vue.
« La police, dans le logiciel woke, occupe une fonction toute particulière : celle de Némésis absolue, de dominante parmi les dominants. Il est inadmissible de la représenter positivement. » Samuel Fitoussi.
Attardons-nous sur Le cas de Bâtiment 5, réalisé par Ladj Ly, intéressant à plus d’un titre. On se souvient du succès du premier long-métrage du réalisateur, Les Misérables : une presse aux anges, un prix du Jury à Cannes, quatre Césars dont celui du meilleur film, notre président « bouleversé par la justesse » du film et réclamant à cor et à cri des idées pour « améliorer les conditions de vie dans les quartiers » après l’avoir vu. Résultat : 2,2 millions de spectateurs et une nomination à l’Oscar du meilleur film international (qui reviendra finalement à Parasite, du Coréen Bong Joon Ho, ce qui n’est que justice). Bâtiment 5, deuxième film d’un triptyque prévu sur « les cités », était par conséquent attendu avec impatience. Le synopsis promettait d’ailleurs beaucoup : « Haby – « noire, musulmane, qui porte le voile », précise systématiquement le réalisateur dans les nombreuses émissions de la radio publique qui l’ont invité – jeune femme très impliquée dans la vie de sa commune, découvre le nouveau plan de réaménagement du quartier dans lequel elle a grandi. Mené en catimini par Pierre Forges, un jeune pédiatre propulsé maire, il prévoit la démolition de l’immeuble où Haby a grandi. Avec les siens, elle se lance dans un bras de fer contre la municipalité et ses grandes ambitions pour empêcher la destruction du bâtiment 5. »
L’Humanité, il fallait s’y attendre, s’emballe : « Un grand film qui bat à plate couture tous les poncifs sur le sujet et les mauvais procès à l’encontre des habitants (des cités). » Les Inrocks, Elle et Franceinfo s’enthousiasment. Les critiques des « médias bollorisés », pour parler comme Thomas Legrand, sont eux-mêmes sous le charme : CNews encense le film et « attend avec impatience le dernier volet de la trilogie du cinéaste consacrée à la banlieue », tandis que le JDD n’émet qu’une très légère réserve sur l’aspect « un brin démonstratif » du scénario. En revanche, une partie de la presse habituellement férue de ce genre de cinéma, Libération et Le Monde en tête, note plus sévèrement le film, jugé trop mécaniquement manichéen. Télérama, jésuite comme jamais, n’en dit pas vraiment du mal mais n’en dit pas grand bien non plus – une tiédeur qui vaut sanction. De la même manière que l’académo-militantisme nuit à la véritable recherche universitaire, l’artistico-militantisme nuit à la création cinématographique – certains critiques finissent par se lasser de ces films partisans et répétitifs, et le public va voir ailleurs s’il y est. Résultat des courses : 164 295 spectateurs après presque deux mois d’exploitation, dont 615 seulement pour la dernière semaine. Au vu du budget investi, de l’aura du réalisateur « issu de la diversité » et du succès attendu, cela équivaut à une catastrophe industrielle.
Le wokisme, ça paye (mais pas pour tout le monde)
En parlant de budget, Siritz.com, blog destinė aux professionnels du cinéma et de l’audiovisuel relayant les informations de Cinéfinances.info, nous en apprend de belles. Le budget des Misérables était de 2,1 millions d’euros. Pour la préparation, 28 jours de tournage et la post-production, la rémunération du réalisateur Ladj Ly a été de 60 000 €, ce qui représentait « un peu plus que la moitié de la rémunération médiane des réalisateurs de films français sortis en 2020 », précise le site. Jusque-là, rien à dire. Le budget de Bâtiment 5 a été, lui, de 8,3 millions d’euros. France 2 a co-produit le film qui a reçu 550 000 euros d’avance sur recettes par le CNC et, en tout, 2,3 millions d’euros d’argent public. « J’ai fait bosser plein de gens du territoire et, cette fois, le budget du film nous a permis de les payer correctement », a déclaré Ladj Ly à Télérama, le 6 décembre 2023. Il a surtout permis de payer très correctement… Ladj Ly. En effet, apprend-on grâce au site internet Siritz, « pour la préparation, 42 jours de tournage et la post-production, la rémunération du réalisateur a été de 450 000 €. C’est 3,3 fois la rémunération moyenne des réalisateurs de ces films de fiction. » En plus de ce pactole, Ladj Ly a touché, en tant que co-scénariste, la moitié d’une autre rémunération de 500 000 euros, somme qui est « deux fois et demi le budget moyen des scénarios de ces films », précise-t-on sur le site spécialisé. Dénoncer sans relâche le « racisme structurel », les « violences policières » et les « discriminations systémiques » dont souffriraient les « minorités » en France peut s’avérer très rémunérateur.
Raison pour laquelle, comme Rokhaya Diallo, Ladj Ly ne perd jamais une occasion d’accuser la France de tous les maux, surtout lorsqu’il est à l’étranger. Le Parisien a rapporté les propos tenus par le réalisateur au Canada, en septembre 2023, dans un entretien donné à la revue Deadline à l’occasion de la présentation de son dernier film au festival de Toronto, à propos des « violences policières » dans son pays : « C’est un problème récurrent en France : la violence, les meurtres commis par la police dans ces quartiers. Malheureusement, ce genre de choses (comme la mort de Nahel Merzouk) se produit tous les mois. L’histoire se répète. […] La police a carte blanche pour tuer ces jeunes sans jamais être condamnée. C’est un fait et les chiffres le montrent. Le problème n’est pas nouveau. » Dans la foulée, lors d’une conférence animée par le Hollywood Reporter, Ladj Ly a affirmé qu’en France « la police a le feu vert pour tuer les Noirs et les Arabes ». S’ils prennent connaissance de ces déclarations outrancières et mensongères, espérons (sans trop y croire) que l’audiovisuel public et le CNC y regarderont à deux fois avant que d’aider au financement du prochain film de ce réalisateur discréditant systématiquement la France, sa police et une partie de ses habitants, tout en profitant de largesses financières obtenues grâce à la très cocardière « exception culturelle française ».
Robert Badinter, mort la nuit dernière à l’âge de 95 ans, suscitait une adhésion et une déférence même chez ses adversaires politiques les plus résolus, observe notre chroniqueur.
La mort est inéluctable mais il est des disparitions, même tardives, qui au-delà de l’affliction des proches et des amis bouleversent l’opinion publique, suscitent l’émotion et le regret de beaucoup. Robert Badinter appartient à cette catégorie des morts qui ne seront jamais remplacés parce que précisément au cours de son existence il aura été unique.
Il y a une obligation de réserve, de décence et de dignité qui interdit d’aller immédiatement sur le terrain de la contestation, des réticences et des polémiques même si plus tard il n’y aurait aucune honte à en aborder certaines.
Aujourd’hui, c’est la personnalité exemplaire que je tiens à saluer et qui demeurera comme une incarnation de vertus multiples et de dons indiscutables.
Certes, qualifié de grande conscience, tel un symbole des Lumières dont la France s’enorgueillit d’être la représentante emblématique, Robert Badinter a occupé tant de fonctions et fait briller tant de talents que ce serait le réduire que de voir seulement en lui un être désincarné seulement obsédé par les valeurs, les principes et les droits de l’Homme.
Sénateur socialiste, fidèle mutique de François Mitterrand, social-démocrate convaincu et souvent convaincant, adepte d’une modération politique et sociale engagée mais jamais méprisante ni péremptoire, juriste de très haut niveau, professeur qui a marqué les esprits de ceux qui l’ont écouté et appris de lui, garde des Sceaux dont la direction honorait la magistrature, dont j’étais, et exerçait, sur le Parquet, quelle que soit l’appréciation de sa politique pénale, une autorité acceptée, avocat à l’éloquence âpre et, pour le pénal, voué quasiment à une seule cause, président compétent et respecté du Conseil Constitutionnel, écrivain et essayiste de forte argumentation et de haute volée sur les sujets et les thèmes qui renvoyaient à sa douloureuse conscience historique, à sa volonté de ne pas laisser sombrer la mémoire de l’horrible, au combat de sa vie contre la peine de mort, à sa curiosité et à sa passion citoyennes pour tous les débats où il était question de l’honneur et de la dignité de l’homme, personnalité qui, quoi qu’on en ait, suscitait une adhésion et une déférence même de ses adversaires les plus résolus, Robert Badinter a, jusqu’à 95 ans, magnifié, sur tous les plans, ce dont la nature et sa formation l’avaient doté.
Je ne voudrais pas trop focaliser sur l’abolition de la peine de mort en 1981 qui lui a permis, avec le soutien courageux et paradoxal d’un François Mitterrand (qu’on songe au ministre de la 4ème République qui avait fait beaucoup décapiter!), de gagner sa quête éperdue d’une humanité résistant même aux pires des crimes et à la pulsion de l’échafaud. Cette victoire magnifique pour la civilisation, on la lui doit. Ce n’est pas quelque chose de conjoncturel mais l’expression d’une société qui a su enfin « s’empêcher ».
Faut-il oublier ce qu’il a accompli, pour lutter contre toutes les inégalités et les discriminations, en faveur de la dignité homosexuelle ?
Impossible aussi d’occulter sa dénonciation d’une gauche déraisonnable et extrême et son entêtement à ne jamais désespérer de la raison humaine et de la République.
S’il fallait résumer d’un mot ce que l’existence et la carrière d’un Robert Badinter ont eu d’unique, ce serait que partout, à quelque moment que ce soit, dans les temps rudes comme dans les périodes tranquilles, dans les honneurs comme dans la discrétion, dans les consensus comme dans les affrontements, non seulement il n’a jamais démérité mais n’a jamais été pris en défaut d’enseigner aux autres ce que lui-même se serait dispensé de pratiquer.
Une rigueur à son égard, donc un modèle pour beaucoup.
Tucker Carlson aurait très bien pu ne pas être là. Il n’a posé aucune question sensible hier soir dans le premier entretien accordé par Vladimir Poutine à un média américain depuis le début de la guerre qu’il a déclenchée en Ukraine. Analyse.
C’est peu dire que l’entretien de Vladimir Poutine avec l’ancien animateur vedette de Fox News Tucker Carlson était attendu. Annoncé à grands renforts de publicité sur X-Twitter par un Elon Musk ravi de son coup, ce déplacement de la droite américaine à Moscou a pourtant accouché d’un résultat aussi décevant que prévisible.
Très célèbre aux Etats-Unis, Tucker Carlson y a longtemps été considéré comme l’un des meilleurs intervieweurs et éditorialistes de sensibilité conservatrice. Entre 2016 et 2023, au plus fort des années Trump, il présentait le Tucker Carlson Tonight, l’une des émissions les plus populaires de Fox News où il fut engagé à la demande expresse de la famille Murdoch. L’an dernier, courroucé par des relations de plus en plus tendues avec ses anciens employeurs, le natif de San Francisco a claqué la porte de la Fox pour lancer sa propre émission indépendante sur X-Twitter à la suite du rachat du réseau social par le milliardaire Elon Musk, aux opinions relativement proches de la tendance MAGA (Make America Great Again) au sein de laquelle Carlson est toujours populaire.
Fenêtre d’opportunité pour Moscou
Qu’une telle figure de la droite américaine aille en Russie au plus fort de la guerre en Ukraine a donc suscité des réactions diverses, la plupart des soutiens de Poutine se réjouissant ouvertement de cette apparente normalisation et du temps de parole qui allait être donné au président russe pour exprimer ses vues. Il faut bien dire que le soutien à l’Ukraine est un enjeu crucial de plus en plus discuté aux Etats-Unis, où des divergences semblent se faire partiellement jour entre les électorats démocrates et républicains. Cette semaine, le Congrès américain était ainsi paralysé par le bras de fer entre les Républicains et les Démocrates, incapables de trouver un accord autour d’un projet de loi permettant de débloquer des fonds pour l’Ukraine, Israël et réformer le système migratoire. Pourtant, Joe Biden a bien tenté de proposer de décorréler les trois questions, jusqu’alors pomme de discorde avec les conservateurs. Alors que la dernière tranche de l’aide militaire américaine a été débloquée en décembre dernier, le déblocage de nouveaux fonds se fait cruellement attendre.
Voilà pour le contexte, présentant une favorable fenêtre d’opportunité pour le Kremlin puisque Moscou espère un essoufflement de l’aide occidentale et une fissuration du bloc de soutien à l’Ukraine. La venue de Tucker Carlson s’inscrit donc parfaitement dans une stratégie russe éprouvée visant à mieux diviser ses adversaires pour régner sur l’Ukraine. En ligne de mire : l’opinion publique « conservatrice », ou plutôt populiste, principalement aux Etats-Unis mais aussi en Europe.
Un entretien peu classique
Habitué aux « punchlines » et autres formules chocs, le public américain aura probablement été surpris par le style Poutine, fait de longues digressions historiques rarement conclues par des sourires Colgate. Le contraste entre Tucker Carlson et ses airs d’étudiant preppy de grande faculté de la côte ouest et l’air bourru de l’homo sovieticus était d’ailleurs assez savoureux, voire comique par instants si la situation n’était pas si grave. Pendant les quarante-cinq premières minutes de l’entretien, Vladimir Poutine a ainsi pu dérouler ses différentes obsessions historiques, plus ou moins révisionnistes, que les plus curieux auront déjà pu découvrir au travers de la lecture de son essai publié avant-guerre : « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens ». « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens » (mid.ru)
Illustrant à merveille le dialogue de sourds entre l’Occident et la Russie, Vladimir Poutine s’est montré fidèle à lui-même, ne concédant pas un millimètre à un interlocuteur qui aurait pu tout aussi bien être absent, tant il n’a posé aucune question sensible et semblait perdu face aux références employés par un Tsar trop heureux de l’humilier. Preuve d’ailleurs de la faible maitrise du journaliste vedette, il a confondu au cours de l’entretien la Révolution Orange de 2004 et l’Euromaïdan de 2013-2014… Largué et sur une autre planète, Tucker Carlson a joué les figurants. On pouvait d’ailleurs s’attendre à ce que Vladimir Poutine cherche à trianguler, à séduire son auditoire américain en dénonçant le « wokisme » ou le mouvement « LGBT », pourquoi pas en traitant les Occidentaux de décadents va-t-en-guerre, mais il n’en fut rien.
Fidèle à lui-même, Vladimir Poutine a surtout voulu montrer à son peuple qu’il ne variait pas devant les Américains, quand bien même lui seraient-ils plus sympathiques. Jurant qu’il n’avait pas le désir d’attaquer la Pologne, après avoir expliqué par le menu pourquoi les Allemands furent obligés de le faire en 1939, Vladimir Poutine a en substance expliqué que la guerre s’arrêterait quand les Etats-Unis et l’Europe couperaient les finances de Kiev. Il a même évoqué les « rives de la mer noire », prouvant par là qu’il ne se contenterait pas de la Crimée et du Donbass. Les moins attentifs des kremlinologues n’auront absolument rien appris de ces échanges, qui reprenaient les différents discours du chef d’État russe depuis février 2022. Et ils avaient cette fois la force de la légitimité du tampon « Etats-Unis ».
Quelques passages furent particulièrement savoureux, montrant le décalage profond entre une Amérique conservatrice probablement convaincue de sa proximité avec la Russie et la réalité de son régime. Notamment quand Tucker Carlson a interrogé un Vladimir Poutine décontenancé sur les « forces supérieures et divines » qui seraient à l’œuvre. Répondant par un « niet » et une moue dubitative, Vladimir Poutine a dû se demander ce qu’on pouvait bien lui chanter là. Un rare moment de légèreté dans un laïus anachronique. Alors que nos dirigeants sont oublieux de l’histoire, ceux de l’autre monde en sont parfois névrosés.
On aura aussi senti le dépit et même la tristesse du pétersbourgeois Poutine face au refus de l’Occident de développer une relation amicale – selon ses propres termes, cela va de soi. Il a d’ailleurs désigné à cette occasion ses « voisins » en mauvais objets, bien sûr les Ukrainiens, mais aussi ses deux autres bêtes noires que sont les Polonais et les Baltes, tous accusés d’avoir provoqué la guerre. Car, oui, la Russie de Poutine est sincèrement convaincue que sa guerre d’invasion est une guerre défensive contre les nazis et l’OTAN prédateur. Des nazis bien vivants selon Vladimir Poutine qui a affirmé tout de go que « l’esprit d’Hitler vit encore ».
Entretien exclusif
Un Poutine en définitive inaccessible au dialogue autrement qu’à ses conditions exclusives. Dans ces conditions, il sera difficile de « négocier » quoi que ce soit d’autre qu’une reddition en rase campagne. Reste qu’il semblait aussi particulièrement désireux de revendre du gaz aux Allemands. Pourtant, il n’a pas montré la plus petite empathie pour le public gagné d’avance des pays occidentaux qu’il entend séduire. Et à quoi bon ? A la manière de l’extrême-gauche repentante, une partie de la droite occidentale a atteint le stade terminal du masochisme, aimant autant s’autoflageller que se faire humilier par des dictateurs étrangers. Et puis, les officines d’influence de la Russie se chargent déjà d’arrondir les angles sur les réseaux sociaux, les médias dits de « réinformation » ou encore les alcôves des cabinets de conseil.
On reconnaitra au moins à l’autocrate de Moscou d’être fait d’un autre bois que notre classe politique de marchand de tapis. Il sait ce qu’il veut et ne cède pas. Une partie de la fascination qu’il engendre vient d’ailleurs de là, d’aucuns voyant en lui une espèce d’homme qu’ils rêveraient ardemment d’être…
Que faire désormais ? Si le coche a été loupé en février 2022, moment où il fallait fermer le ciel ukrainien et pénétrer en mer noire, plutôt que de se lancer dans une absurde guerre d’attrition face à un pays rentier en ressources naturelles fort d’une population résiliente et au régime inamovible, il n’est pas trop tard. Comme le disait le spécialiste de la région sur X-Twitter Arnaud Castaignet : « Face à la Russie, Il faut réindustrialiser et réarmer. Massivement. Pour les 30-50 prochaines années. Créer une vraie base industrielle de défense européenne. Ouvrir des bases militaires dans les pays de l’est. Montrer qu’on fera face à l’ennemi russe sur le long-terme. Il faut relancer une course aux armements et lui montrer qu’il va la perdre. Couper tout lien économique et énergétique. » Pour radical que soit le chemin, il semble difficile d’en emprunter un autre.
Et en y réfléchissant un temps soit peu, croit-on que la Chine ait plus besoin du marché russe que du marché européen ? Faut-il encore en convaincre les Etats-Unis…
Un hommage national sera rendu à l’ancien Garde des Sceaux décédé, a annoncé l’Élysée
Robert Badinter est mort. Un pan du siècle dernier, c’est indéniable, s’en va avec lui. Il fut l’âme, l’esprit et le bras armé de l’abolition de la peine de mort en France. Il aura été aussi le juriste implacable qui a su exiger des pays espérant rejoindre la communauté européenne qu’ils suivent ce modèle et suppriment chez eux le recours à l’exécution capitale. La raison était qu’il voyait dans l’abolition la marque probablement la plus élevée de l’appartenance à notre civilisation occidentale. Par la suite, tout au long de son existence, il n’a jamais cessé de rappeler qu’il s’agissait en l’occurrence d’un combat, non pas pour une vie, mais pour « La » vie. À chaque prise de parole, conviction intacte, éloquence toujours aussi poignante, il tenait à rappeler ce point essentiel.
À l’heure où on se rue sur des accommodements moraux tels qu’inscrire l’interruption volontaire de grossesse dans la Constitution, où l’on cherche à louvoyer avec la mort en prétendant la domestiquer, la dominer et s’en faire si peu que ce soit le maître, il serait très opportun d’avoir présent à l’esprit le sens de ce combat-là, le combat pour la vie.
En effet, avec la disparition de Robert Badinter une époque finit. Une France s’efface. Celle où un ministre, un gouvernement pouvaient présenter et défendre devant la représentation nationale un texte de loi aussi clivant que celui du renoncement à la peine capitale sans que des députés se sentent autorisés, ou pire encore tenus, de beugler comme des porcs, de se comporter en débiles hystériques. La dignité parlementaire de ce temps-là a bel et bien vécu, elle aussi. Une décence citoyenne d’un autre temps qui a fait que Badinder, ex-garde des Sceaux de François Mitterrand, aura réussi la prouesse elle aussi aujourd’hui inconcevable d’être tout à la fois puissamment contesté et sincèrement respecté. De telles nuances n’ont plus cours chez nous, on le constate, hélas, tous les jours.
Illusions perdues, disais-je. Oui, me semble-t-il. Car nous autres humanistes – humanistes hors clivages idéologiques, politiques, confessionnels, n’ayant finalement en partage que notre appartenance civilisationnelle, nous nous reconnaissions au moins pour une part en Badinter. Comme lui, nous avons – profondément, fermement, mais tout autant naïvement – cru à un monde qui n’est pas advenu.
Un monde où, en miroir de la peine de mort, seraient abolis la barbarie, le terrorisme, le djihadisme sanguinaire, la conquête de nos villes et campagnes par l’empire de la drogue, tout ce cortège de fureur et de mort que nous ne connaissons que trop bien.
Dès lors, une interrogation se fait jour. Terrifiante, j’en conviens, et fort peu satisfaisante pour le cœur et l’esprit, une interrogation dont le disparu aurait été positivement horrifié. Face à une si violente régression des mœurs, serait-il totalement inconcevable que demain la société ne réponde par une tout aussi violente régression des lois ?