Accueil Site Page 497

Ricardo Bofill, nos années béton

Adulé et détesté, l’architecte catalan a marqué de son empreinte les années 1980. De la banlieue parisienne à Montpellier en passant par le Maroc, l’Inde et la Russie, ses villes nouvelles sont reconnaissables au premier coup d’œil. Son style : un néoclassicisme en béton armé, monumental et symétrique.


Faut-il démolir Bofill ? Le béton fut son rêve de pierre, la symétrie, sa marotte, le classicisme glacé, son utopie, la grandiloquence, son cachet, et la démesure son orgueil. Dans la France des années 1980, cet ambitieux, immodeste et fringant condottiere a marqué la ville de son empreinte indélébile. Car Ricardo Bofill, c’est d’abord une « signature » qui se reconnaît au premier coup d’œil. L’art de bâtir y a-t-il gagné ? Voyez le quartier « Antigone », à Montpellier : flétri, déjà. Et déjà tellement daté.

Années françaises

L’architecte catalan s’est éteint il y a un an. Ses « années françaises » sont célébrées dans un ouvrage orchestré par Dominique Serrell, l’ancienne directrice de la branche parisienne de son agence de Barcelone, Ricardo Bofill Taller de Arquitectura. Cette somme richement illustrée s’accompagne de nombreux témoignages posthumes ou contemporains – de Paul Chemetov à Roland Castro, de feu Jacques Chirac à l’immarcescible Jack Lang, de la journaliste Michèle Champenois à l’ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon. Le livre ne fait cependant pas l’impasse sur les prémices ibériques de l’architecte : « Barrio Gaudí », dans la ville de Reus ; « Muralla Roja », près d’Alicante ; « Castillo de Kafka », à Sitges ; sans compter les 430 appartements de « Walden 7 », non loin de Barcelone : leurs chromatismes audacieux, leurs agencements enchevêtrés, leurs allures de casbah imprenable en font sans aucun doute son œuvre la plus intéressante.

Le complexe d’appartements « La Muralla Roja », à Manzanera, Espagne. ©Ricardo Bofill, Taller de Arquitectura
Barrio Gaudí. Détail des escaliers. ©Serena Vergano

Bofill arrive à Paris dans les années 1970. Il porte beau la trentaine et les costards cintrés, est épris de Loulou de la Falaise, la muse d’Yves Saint-Laurent, et prend ses aises boulevard Saint-Germain, entre la place Furstemberg, le Flore et la brasserie Lipp. Mais son entrée en scène se solde par un double échec. La « Petite Cathédrale », projet de logements sociaux pour Cergy-Pontoise, est bloquée par Michel Poniatowski, alors député du Val-d’Oise. Quant à son « Jardin des Halles », inspiré de l’ordonnancement du Palais-Royal, il fait les frais de la rivalité entre Giscard et Chirac. D’intemporelles aquarelles et maquettes témoignent de cette utopie urbaine : des théâtres de verdure bordés d’immeubles aux façades néoclassiques rythmées par des colonnes et des pilastres. Les travaux sont déjà entamés lorsque Giscard inaugure, en janvier 1977, le Centre Pompidou signé Piano & Rogers : une tout autre esthétique ! Le nouveau maire de Paris se lance alors dans une surenchère architecturale. En octobre 1978, Chirac fait irruption dans le baraquement de chantier de Bofill et claironne : « À partir de maintenant, l’architecte des Halles, c’est moi. » Convoqué, Ricardo s’entend dire : « Je veux un Paris qui sente la frite ! » Au même moment, l’architecte est appelé à Alger parle président Boumédiène pour un programme de villes nouvelles et de « villages populaires » agricoles. Il n’hésite pas une seconde. Ce qui a été construit aux Halles est démoli. On connaît la suite. Le « trou » est coiffé des « pavillons Willerval » de triste mémoire, eux-mêmes désormais remplacés par la pisseuse résille comiquement appelée « Canopée », béant sur le plus piteux jardin public de Paris.

 La Place Majeure, Cergy-Pontoise. Axe vers le fleuve, parcours d’art contemporain. © RBTA/Gregori Civera

En guise de lot de consolation, la Ville commande à Bofill l’érection de 200 logements place de Catalogne, à Montparnasse – emplacement « jugé unanimement ingrat », dixit Dominique Serrell[1]. Et un protocole de confidentialité lui impose, en plus, de taire sa défaite des Halles. De fait, dans la rétrospective organisée en 1982 par Jean-Jacques Aillagon, à Beaubourg, pas un dessin n’illustre l’aventure avortée. Interrogé en 2022, Jack Lang – qui s’y connaît en grands projets – commente : « Les projets réalisés à la fois sous Chirac et Delanoë sont un exemple de vulgarité et de la nullité de certains hommes politiques qui ont permis la réalisation d’une telle laideur et un gaspillage énorme d’argent public. Je regrette que le projet dans le 14ᵉ arrondissement, en échange des Halles, soit inadapté à son architecture. »

Le « Jardin des Halles » : créer une promenade du Palais-Royal à Beaubourg. 1974. Perspective en couleur de la colonnade elliptique vers la Bourse de commerce. Aquarelle sur papier. © Ricardo Bofill, Taller de Arquitectura

La renommée planétaire

Les « espaces Abraxas », à Noisy le Grand. ©Deidi von Schaewen

Sa revanche, Bofill la prend hors de la capitale. D’abord avec les « Espaces d’Abraxas », à Marne-la-Vallée : 600 logements sociaux à dix kilomètres de Paris. En 1985, Terry Gillian tourne Brazil dans cette forteresse affublée d’aimables sobriquets : « Alcatraz », « Gotham City »… Le « Palacio », 19 étages, une muraille de béton teinté dans la masse, un « théâtre » en demi-cercle et un « arc de triomphe » parachèvent l’effet monumental de cet ensemble où la symétrie règne sans partage. Dans les années 1980, une cité-jardin vient clôturer l’« axe majeur » de Cergy-Pontoise, en perspective sur la vallée. Mais c’est avec « Antigone », à Montpellier, commande du maire socialiste Georges Frêche, que Bofill s’impose comme le pontife d’un post-modernisme hyperbolique. Autour d’une « place du Nombre d’Or », il implante, sur 25 hectares, une ville nouvelle en marge de l’antique cité ; un hôtel de région mégalo, tout de verre et de béton, y trône en majesté. « Antigone est devenue ma vitrine à l’international », déclare-t-il : de New York à Shanghai, de Moscou à Tokyo en passant par l’Inde, le Maroc, l’Irak et l’Arabie saoudite, son style séduit sur tous les continents. Signature du Taller de Arquitectura à l’heure de la préfabrication industrielle, son langage visuel historicisant, enté sur une grammaire néoclassique simplifiée à l’extrême, assure sa promotion planétaire. Convertie au verre et au métal, l’agence Bofill gratifie encore Paris du marché Saint-Honoré, de quelques sièges sociaux (Cartier, Jean-Claude Decaux) et de l’hôtel Peninsula, un cinq étoiles du 16ᵉ arrondissement. Des miettes.

Et si Bofill avait remporté le concours de l’Arche de la Défense ? Et celui de la BNF-François Mitterrand ? Les modénatures de l’architecture classique tracées à gros coup de crayon sont très belles… sur le papier. Mais transposées en dur ? Le pire étant l’ennemi du mal, il n’est pas sûr que, contre Spreckelsen et Dominique Perrault, Paris aurait gagné au change.

À lire

Dominique Serrell, Bofill : les années françaises, Norma Éditions, 2023.

DESSINER AU FEUTRE

Price: ---

0 used & new available from

Couverture de « Bofill, les années françaises ». © D.R

[1] Cette place s’apprête à devenir la première des « forêts urbaines » voulues par Anne Hidalgo pour « embellir » notre capitale.

Soudain, je me suis fait soudanais

Le président d’Avocats sans frontières a fait un rêve.


Je rentre de Khartoum. Je me suis fait soudainement soudanais. Ça m’a coûté ce que ça m’a coûté, mais les fonctionnaires n’ont pas trop fait de difficultés, en dépit d’un dossier politique et religieux un peu compliqué. Vous me demanderez probablement pourquoi j’ai embrassé cette nationalité, alors que j’en possédais déjà deux. C’est une pure question d’opportunité ou plus exactement d’impunité. Au départ, cette nationalité ne me disait pas grand-chose. J’aurais préféré me faire italien ou brésilien, mais je choisis de le confesser, mon but était clairement intéressé.

Las d’être un Occidental cossu

C’est que je suis doublement échaudé. En tant que Français, mon président m’a expliqué que mon pays avait commis des crimes contre l’humanité en Algérie. Il paraît que les policiers français sont racistes. À Nantes, on était esclavagiste. Sans parler des partis d’extrême droite pétainistes qui se refusent à accueillir les étrangers les bras ouverts.

A lire aussi : Le Voltaire algérien

En tant qu’Israélien, c’est encore pire. Le soldat hébreu en Judée serait un authentique Juda, qui trahit une seconde fois l’idéal de paix christique. Il crucifierait le peuple palestinien comme ses ancêtres auraient crucifié Jésus. Comment ce peuple qui a, à ce qu’il paraît, connu le génocide ose-t-il perpétrer en Palestine un nouvel Holocauste, sous prétexte qu’il aurait subi quelques justes tracas exécutés par un groupe de résistants un peu énervés ?

Bref, j’étais un peu las lorsque je me promenais près des universités de Nanterre ou de Yale ou dans les rues de Manhattan, près de l’immeuble de l’ONU, de parler en français ou en hébreu et de me faire cracher dessus. Las d’être un Occidental cossu, un mâle blanc privilégié ne pouvant même hasarder un regard appuyé sur un membre du sexe opposé, si vous m’autorisez cette expression genrée autant que stéréotypée.

Immunité assurée

C’est alors que j’ai opté pour la filière soudanaise. Je vous la recommande discrètement. Un brevet d’impunité permanent. Un passe-droit pour la transgression. Je conseille aux incrédules la lecture enrichissante d’un article du Monde daté du 26 janvier et intitulé : « Au Soudan, la ville d’Al-Geneina théâtre de massacres à grande échelle : “Ce qui s’est passé est un génocide” ». Le correspondant évoque des massacres de masse de milliers de Noirs par des milices arabes, des viols, des exactions innombrables et 7 millions de déplacés !

A lire aussi : Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

L’article en question a suscité à peine trois ou quatre malheureux commentaires de ces lecteurs qui incendient Israël en permanence. J’estime que les massacres au Soudan ont suscité un millionième de la médiatisation qu’a suscitée Gaza. Et je suis bon. Voilà pourquoi c’est désormais un Soudanais qui vous écrit. Je peux tuer impunément tous les Noirs que je veux, dès l’instant où je ne suis plus un Blanc. Je peux violer les juives blanches des kibboutz, ou même les vieilles dames de 75 ans dans les provinces françaises. Aucune féministe d’extrême gauche ne m’en demandera raison.

Même sur la question esclavagiste, les associations sont super cool avec moi. Autant, s’agissant de la traite transatlantique, les Américains et les Africains sont d’une intransigeante rigueur, autant ils se font plus coulants concernant la traite arabique, plus ancienne et plus cruelle, qui perdure encore un chouia, ici ou là. Écoutez-moi, les amis un peu vifs, les copains un peu coléreux, j’ai trouvé la bonne planque : l’an prochain à Khartoum !

«Fabriquer une femme» de Marie Darrieussecq: portrait d’une génération désenchantée

0

Et dire que notre chroniqueuse s’était lancée dans la lecture du dernier roman de Marie Darrieussecq dans l’intention d’en dire du mal


Mon libraire m’alpague, il me fait l’article, assuré et le verbe haut. Dithyrambique, il me conseille la lecture de Fabriquer une femme, roman d’apprentissage écrit par Marie Darrieussecq.  Dans cet opus, objet de son dernier « coup de cœur », on retrouve les jeunes filles du village de Clèves. Il précise : « Le retour des personnages, c’est un procédé à la Balzac » et il envoie le pitch : Marie Darrieussecq raconte la vie des deux amies ; on les suit de leurs quinze ans à la maturité.

Quand on ne résiste pas à l’appel de la nostalgie

Et le bateleur de poursuivre son exposé : « Dans la première partie, l’écrivaine traite des souvenirs gardés de cette époque par la sage Rose devenue psychologue et désormais mariée à son amour de jeunesse. » Il ajoute qu’on a ensuite la version « selon Solange » de la même période(comme on le dirait pour un Évangile) puis continue à réciter, impitoyable : « Darrieussecq braque alors son projecteur sur l’impulsive Solange, actrice de seconde zone copieusement malmenée par la vie. » La dernière partie, promet-il, « réunit à Los Angeles les amies et leurs familles pour assister à la très mondaine avant-première du film réalisé par l’ex-amant de Solange. » Je résiste toujours aux assauts du bonimenteur.

A lire aussi: Calet, populiste d’élite

« Fabriquer une femme, n’est pas seulement un roman initiatique », insiste le placier. « On y brosse aussi le portrait de la jeunesse des années Mitterrand ».  Là, je suis faite ; la nostalgie est une vraie glue. Et si Darrieussecq avait vraiment réussi à la ressusciter, cette jeunesse ? Retrouverait-on, dans ce livre, le temps des cortèges contre la loi Devaquet ; le temps où on faisait le planton devant les cabines téléphoniques ; celui de la chute du mur de Berlin et de l’avènement de l’Eurostar ? On nous la rendrait donc, la génération qui écoutait du rock, découvrait les Rita Mitsouko et se pâmait devant les yeux vairons de Bowie ? On relirait L’Amant et on irait au ciné voir L’insoutenable légèreté de l’être ? Qu’on me la rende, ma « génération désenchantée ! » J’ai le Darrieussecq en mains ; le libraire pérore toujours. Un brin paranoïaque, je me demande s’il ne me provoque pas : « c’est un roman d’avant #MeToo et conduisant à #MeToo » ; son « autrice » et « féministe ardente » l’a qualifié de « roman de l’hétérosexualité ». « Les destinées de ces deux femmes sont inexorablement liées par leur genre et leur désir de rester libres et vivantes dans un monde patriarcal ».  J’ai alors le « coup de cœur du libraire » sous le bras ; cochon qui s’en dédit. Le spécialiste en profite pour me donner le coup de grâce : « Fabriquer une femme, est un récit au sein duquel les violences sexuelles sont nombreuses et avancent parfois cachées ; d’une agression dans le métro au viol par un partenaire ou encore aux abus d’un réalisateur. »

A ne pas manquer, actuellement en vente, Causeur #120 : Sexe: le retour de bâton

Comme je déteste le néo-féminisme vindicatif et castrateur, j’ai préféré sursoir à la lecture d’un roman que je craignais militant et continué à pester sur ce qui se publie de nos jours. J’ai fini par me décider à lire Fabriquer une femme, mais c’était, je l’avoue, dans la perspective de dauber. Je jubilais à l’idée d’exposer combien le jugement exprimé par Flaubert en 1854, dans l’une de ses dernières lettres à Louise Colet était plus que jamais d’actualité: « Ne sens-tu pas que tout se dissout maintenant par le relâchement, par l’élément humide, par les larmes, par le bavardage, par le laitage ? La littérature contemporaine est noyée dans les règles de femme. »  Le roman lu, me voilà Gros-Jean comme devant ; pas grand-chose à casser et force m’est de le reconnaître, j’ai passé un bon moment. L’époque mitterrandienne est très bien rendue et l’auteur ne tombe pas dans le travers d’un militantisme néo-féministe enragé ; c’est plaisant à lire. Darrieussecq juxtapose, comme si elle les collait les uns à la suite des autres, de petits paragraphes qui reproduisent précisément les instants saillants d’une tranche de vie révolue. Son écriture resserrée et précise agit comme un révélateur: elle rend visible tout ce qui n’était plus qu’image latente ; l’ambiance, le sentiment ou l’impression d’autrefois surgissent alors, palpables. Ici, on sent la solitude étudiante que connut Rose: « Très vite, Rose avait détesté la fac de Talence, ces grands ensembles jaune et marron, ces salles orange et blanc, ces coursives trop longues où personne ne rencontrait personne, ces pelouses desséchées. Et surtout l’éloignement, le bus G qui s’enfonçait dans les bouchons avec une lenteur suppliciante et le soir, après le même retour poussif vers la ville, la tête creusée de concepts difficiles, les yeux et les sens creusés par le manque des forêts et des rivières, elle rallumait sa télé. » Ailleurs, Solange se remémore la façon dont elle ressentait son ventre d’enfant-gestante habité par une vie qu’elle n’avait pas désirée: « Un ventre pointu, bossu, avec une ligne poilue jusqu’au nombril. Immonde. » ; desabdominaux qui « font des rainures, des membranes, des ailes de ptérodactyles qui cachent un énorme reptile. »

Les eaux troubles des lendemains

Quant aux personnages, ils touchent parce qu’ils ont les préoccupations et les interrogations de tout le monde. Comment apprivoiser le sexe ? Faut-il vivre en couple et fonder une famille ; rester libre ? Choisir la sécurité ou prendre des risques ? Comment tromper la mort et la maladie ? Et surtout, ça veut dire quoi « réussir sa vie » ? Et puis, il y des hommes, dans ce roman, et ils se prennent la vie dans la tronche aussi bien que les femmes, la parité est respectée et c’est tendrement vu. Ainsi, Christian, l’amoureux de Rose est rentré dans la vie active, il a alors troqué la poésie contre l’immobilier et taquine la bouteille de Ricard. Rose le retrouve sur un quai de gare, ils ne se sont pas vus depuis longtemps : « Ses yeux avaient glissé sur ce petit costaud appuyé au mur. C’était lui, fumant avec ce geste toujours sexy, ses lèvres toujours bien dessinées, mais encadrées de joues épaisses. » On a aussi l’incontournable blaireau, dans ce roman; celui qu’on connait tous, impeccablement croqué. Il plastronne derrière le comptoir de son bar, fume des pétards, dispense des harangues libertaires et se prend pour un chaman. La relation de sa prestation amoureuse est savoureuse. Rose couche avec Marcos : « C’est bizarre les hommes. Ce grand type sur elle qui s’agite, trop fort, trop vite. C’est à la fois absurde et excitant, mais ça ne lui procure qu’un inconfort râpeux. Surtout quand il la retourne et qu’il accélère en lui tirant les cheveux, hé ! oh pardon, contorsions, ils se réinstallent comme avant (…) Tout à coup il crie : « C’est pour toi, c’est pour toi ! »

A lire aussi: Magie noire

C’est l’écriture qui fait le roman. De celle de Darrieussecq, Laurent Chalumeau dit, justement, dans l’émission « Le Masque et la Plume », en date du 12 février: « Il y a un peu de phrases métalliques à la Houellebecq, un peu d’écriture plate à la Ernaux, un peu de néo-naturalisme à la Nicolas Mathieu, sans que ça fasse Frankenstein. » On y trouve aussi la petite pointe de Duras qui va bien. On passe un bon moment, rien de plus; mais rien de moins et c’est déjà pas mal. On a décidé de poursuivre la balade avec Souchon.

Tu la voyais pas comme ça l’histoire
Toi t’étais tempête et rochers noirs
Mais qui t’a cassé ta boule de cristal
Cassé tes envies rendu banal
T’es moche en moustache en laides sandales
T’es cloche en bancal petit caporal
De centre commercial…

Fabriquer une femme

Price: ---

0 used & new available from

Jean Dutourd, l’esprit canin

La réédition d’Une tête de chien, premier roman de Jean Dutourd, nous replonge avec délice dans une littérature aussi cruelle que comique. L’histoire de cet homme né avec une tête d’épagneul n’est pas de la science-fiction mais un conte philosophique. Alain Paucard, vieil ami de Dutourd, partage sa lecture.


Jean Dutourd publie son premier livre en 1946, à l’âge de 26 ans : Le Complexe de César. En 1950, c’est au tour de son premier roman : Une tête de chien. L’argument est simple : un enfant, Edmond du Chaillu, parfaitement constitué, naît avec une tête de chien, une tête d’épagneul. On croit d’abord que le fantastique pointe son museau, mais c’est avant tout un conte philosophique qui se construit progressivement, avec de plus en plus de noirceur dans le trait : « Les condisciples d’Edmond ne tardèrent pas à se partager en trois clans : les indifférents, les charitables et les cruels. Il professait la plus grande admiration pour ces derniers, bien entendu, tentait d’entrer dans leur intimité, de se mêler à leurs jeux, auxquels ils ne l’admettaient qu’en qualité de souffre-douleur. » Dutourd, qui a connu la « drôle de guerre » (Les Taxis de la Marne), la Résistance, l’arrestation par la Milice, puis son évasion (« indispensable car il paraît que je devais être fusillé le lendemain »), la libération de Paris (Le Demi-Solde) n’a plus guère d’illusions sur la nature humaine, et Edmond du Chaillu devient rapidement le prototype de l’individu qui, luttant pour sa survie, ne voit que la singularité comme planche de salut. Ses parents et lui se séparent « à l’amiable » : « C’est ainsi qu’on se sépare définitivement des gens qu’on aime le mieux, sans une explication, sans une tentative. »

Chienne de vie !

La vie d’Edmond n’est pas facile, mais il se sort plutôt bien du service militaire, passé à Brioude (en fait la ville où le père de Dutourd, veuf quand Jean avait 7 ans, l’emmenait en vacances). Cela se complique quand il s’agit de travailler : « Il donnait des leçons de latin qu’on lui payait moitié prix à cause de sa tête. » Désespérant de ses diplômes, il se rabattit sur des emplois moins relevés : « infirmier, commis d’épicerie, manœuvre. À l’hôpital, on lui dit qu’il donnerait des chocs nerveux aux malades ; à l’usine que sa présence déclencherait des grèves ; à l’épicerie qu’il ferait fuir les clients. » Il refuse d’être veilleur de nuit pour ne pas être « chien de garde ».

Portrait de Jean Dutourd © Hannah Assouline

Le moyen le plus courant « d’échapper à sa condition », c’est de gagner de l’argent. Edmond joue en bourse : « Rien de plus simple. Il suffit d’acheter à la baisse et de vendre à la hausse. Petite vérité qu’aucun agent de change ni aucun spéculateur n’a comprise. » Il gagne donc beaucoup d’argent, s’installe dans une superbe demeure à Louveciennes et, surtout, il rencontre Anne, qui est son « destin ». En une dizaine de pages, Dutourd montre la « cristallisation », chère à Stendhal, autre personnalité à laquelle il consacrera un essai (L’Âme sensible), et Une tête de chien annonce son chef-d’œuvre : Les Horreurs de l’amour, deux termes antagoniques, mais révélateurs des rapports humains.

A lire aussi: La boîte du bouquiniste

La fin est bouleversante, mais je ne la relate pas. Une tête de chien est avant tout une métaphore. Dans son poème Les Philistins, mis en musique par Brassens, Jean Richepin avertit les « Philistins, épiciers […] notaires » : « Mais pour mieux vous punir / Un jour vous voyez venir / Au monde / Des enfants chevelus / Poètes ». Tout poète, tout artiste, toute personnalité exceptionnelle a une tête de chien. Et Dutourd assume la sienne. Il fréquentera et admirera d’autres têtes de chien, dont une des plus belles du XXe siècle : de Gaulle (Conversation avec le Général).

Vivre en bourgeois

Dès la sortie d’Une tête de chien, on traça un parallèle avec l’univers de Marcel Aymé. Dans les deux cas, le fantastique n’est pas le but, mais le prétexte. Chez Marcel Aymé, pas de vampires ni de loups-garous, mais des hommes qui changent de visage (La Belle Image), qui traversent les murs (Le Passe-Muraille) sans autre but que de révéler des complexités humaines. Dutourd ne touchera que de loin aux « genres ». 2024 n’est pas un roman de science-fiction. Mémoires de Mary Watson et L’Assassin ne sont que des polars effleurés. De Marcel Aymé, Dutourd écrit : « Quand je publiai mon roman Au bon beurre, plusieurs critiques m’apparentèrent à Marcel Aymé. J’étais jeune : j’en fus vexé. Je ne voyais pas qu’on me faisait une immense louange » (La Chose écrite). Dutourd renchérit pour expliquer pourquoi Aymé ne fut pas toujours considéré comme un grand écrivain : « Il était plutôt de droite, n’avait pas de biographie, vivait bourgeoisement à Montmartre. » Vivre bourgeoisement, ce n’est pas être un bourgeois. Aymé, Dutourd ou l’immense Guitry vivaient en bourgeois, c’est-à-dire avec tout le confort possible, mais ils étaient profondément anarchistes, ils fichaient la paix à l’État afin que l’État leur fichât la paix, ils se méfiaient des idées, quelles qu’elles fussent : « Lorsque le monde disait noir, je devais automatiquement, sans réfléchir, dire blanc, car une idée cesse d’être vraie quand elle est partagée par le plus grand nombre […] qu’elle se schématise, qu’elle se simplifie, qu’elle devient une caricature, et surtout un instrument d’intolérance » (Loin d’Édimbourg).

A lire aussi : Exit Alfred Eibel

Il arrive souvent, tout au plaisir de (re)découvrir un texte, que nous ignorions les préfaces et les notes. Dans ce cas-ci, ce serait pire qu’une erreur, une bêtise. Max Bergez se bat comme un lion pour, déjà, trois rééditions de Dutourd : Les Dupes et Les Horreurs de l’amour au Dilettante et Une tête de chien chez Gallimard, en attendant Le Déjeuner du lundi. Bergez reproduit notamment une lettre insolente de Dutourd à Robert Laffont qui rechigne à le publier : « Ma confiance en moi est une affaire personnelle et je ne peux raisonnablement demander à aucun éditeur de la partager. » Gaston Gallimard se révélera plus « partageur ».

Dutourd reçut, le 20 juin 1951, le prix Courteline, dont des têtes de linotte pensent encore qu’il fut un auteur charmant, amusant. Courteline est cruel avec le sens du comique. C’est une marque de grand écrivain. Dutourd fut cruel et comique avec beaucoup de bonhomie pour ses semblables. Y aura-t-il un prix Dutourd ?

À lire

Jean Dutourd, Une tête de chien (éd. et préface de Max Bergez), Gallimard, 2023.

Une tête de chien

Price: ---

0 used & new available from

Œuvres romanesques (Tome 1)

Price: ---

0 used & new available from

Avec Éric Werner

0

À l’heure où le contrôle numérique menace nos vies, et où l’on observe l’avènement de ce que d’aucuns appellent la « démocrature », on peut se réfugier dans la lecture du dernier essai du philosophe suisse Eric Werner…


En 2008, je parlais pour la première fois d’Éric Werner, politologue suisse, professeur de sciences politiques à l’Université de Genève. Il avait alors signé à L’Âge d’Homme deux essais remarqués, L’Avant-guerre civile et L’Après démocratie, où il étudiait avec une rigueur d’entomologiste les dérives de notre modernité tardive.

Maquis 2.0

Dans un autre livre, Ne vous approchez pas des fenêtres, ce disciple du philosophe russe Alexandre Zinoviev se penchait sur « les postiches de la démocratie-fiction » et jouait finement du paradoxe pour démonter maints discours lénifiants, par exemple sur la gouvernance. Depuis toutes ces années, il bâtit son œuvre tout en collaborant à L’Antipresse de mon ami Slobodan Despot.

A lire aussi, Charles Gave: «La social-démocratie européenne va disparaître»

Dans Prendre le maquis avec Ernst Jünger. La liberté à l’ère de l’État total, il étudie les nouvelles formes de domination alors que se restreignent les libertés, et particulièrement la liberté d’expression (« Vous ne pouvez pas dire cela » est devenu un leitmotiv que nous entendons tous de plus en plus souvent) et que se détricote notre civilisation par l’effacement des références et des mémoires, par l’amnésie programmée (par exemple dans les écoles). Dans ce contexte, ne pouvons-nous pas presque parler d’une démocratie sans liberté ? L’État protège-t-il encore les citoyens… ou livre-t-il une guerre contre sa propre population ? Demeure-t-il le gardien des frontières ou les considère-t-il comme obsolètes, voire abolies ? Combat-il réellement la délinquance… ou celle-ci n’est-elle pas devenue un outil de pouvoir ? Défend-il la famille traditionnelle et l’école, garantes d’un authentique lien social ou favorise-t-il leur « déconstruction » (comprendre leur destruction, pierre par pierre), l’asservissement passant par l’anomie et par l’analphabétisme de masse ? En quoi le recours aux forêts, défendu jadis par le grand écrivain allemand Ernst Jünger (1895-1998), peut-il inspirer notre réflexion à l’heure du contrôle numérique et de la (vertueuse) restriction des libertés publiques, quand s’étend ce que Tocqueville, dans De la Démocratie en Amérique, appelle « un pouvoir  immense et tutélaire (…) absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » ?

Salut à Sylvain Tesson

Pour tenter de répondre à ces questions délicates, Éric Werner relit le Traité du Rebelle de Jünger (paru en 1951), et aussi Sur les Falaises de marbre, ce roman publié de manière miraculeuse en 1939 et dont la traduction française de 1942 inspira Julien Gracq et d’autres rebelles. Plus qu’une dénonciation de l’hitlérisme (ou du stalinisme), ce qu’il était entre autres, ce roman visionnaire mettait en scène de manière dantesque l’inexorable montée du chaos et de la barbarie.

A lire aussi, Françoise Bonardel: L’appel du grand large

Le Traité du Rebelle, ou le recours aux forêts est la (longue) traduction française du titre allemand original, plus lapidaire, Der Waldgang, littéralement « la marche en forêt ». C’est l’idée de marche à pied qui importe ici, car le Waldgänger, traduit en français par « Rebelle », est avant tout « celui qui marche en forêt », un piéton donc. Ce piéton résiste à sa manière à l’automatisation globale, pressentie par Jünger sous la forme de « l’inexorable encerclement de l’homme » par un État total, prélude à sa liquidation rationnelle. Jünger avait certes en mémoire les tueries industrielles de 14-18 et de 39-45, décidées et mises en place par une caste d’ingénieurs dépourvue d’ethos comme de nomos – l’incarnation du nihilisme. Pourtant, il voyait plus loin, sans doute grâce à son frère, le poète Friedrich-Georg, auteur d’un fondamental La Perfection de la technique.


L’un des multiples intérêts de l’essai d’Éric Werner, d’une magnifique densité, réside aussi dans l’éloge de la marche à pied, illustrée par un salut mérité à Sylvain Tesson, dont le récit Sur les Chemins noirs, narrant sa traversée en diagonale d’une France désertée, prend une valeur réellement initiatique en tant que défense d’une forme de secessio nobilitatis. L’immonde pétition dont Tesson fut récemment la cible démontre que la meute, toute à son adoration impie de la soumission, n’attend qu’un signe pour se jeter sur les piétons solitaires. Le comble de l’indécence réside à l’évidence dans la prétention de ces chacals à être des hommes libres.

Eric Werner, Prendre le maquis avec Ernst Jünger. La liberté à l’ère de l’État total, La Nouvelle Librairie, 110 pages.

La liberté sexuelle et la différence générationnelle

Le numéro de février de Causeur est une charge virulente contre les enfants de post-soixante-huitards «intraitables sur les bonnes mœurs». Mais s’il s’agissait finalement moins d’un retour de bâton légaliste, que du rappel d’un ordre symbolique passablement jeté aux orties ? Ce qui n’empêche absolument pas un puritanisme très protestant de faire, lui aussi, retour, par la même occasion, certes. Tentative de trier le bon grain de l’ivraie…


On incrimine volontiers aujourd’hui la liberté sexuelle induite par 1968 en en faisant la cause des maux de notre époque. Cette liberté était à priori pour des adultes consentants et les dérives qui ont pu en découler ne tiennent pas tant à la liberté en question qu’à la confusion des générations qui a mis sur le même plan les adultes et les enfants.

À la lecture des livres de Vanessa Springora, de Camille Kouchner et à l’écoute des propos d’Adèle Haenel ou, plus récemment, de Judith Godrèche, ce qui frappe est soit la présence de parents ou d’adultes se comportant avec les enfants comme si ces derniers étaient au même niveau qu’eux, soit leur absence radicale du paysage. « Mes parents n’avaient pas de place, ils ont été effacés. S’ils auraient pu se battre ? Oui, sûrement, moi, je l’aurais fait… » Judith Godrèche à France-inter.

L’époque des chaperons étant révolue, on peut tout de même s’interroger sur l’extraordinaire passivité de parents face à des situations réclamant, pour le bien de tous, un minimum de vigilance. Ainsi, Adèle Haenel se rendait seule chez son metteur en scène, entre l’âge de 12 et 15 ans, pour y passer le week-end. Quand on sait qu’une actrice est forcément un objet de désir pour celui qui la filme, c’est protéger toutes les parties, et en priorité les plus jeunes, que de mettre un tiers entre eux. Cela s’appelle prévoir. De la même façon, Vanessa Springora ne semble pas avoir bénéficié d’une protection parentale quelconque ; il semblerait même qu’il y ait eu une sorte d’accord tacite de la part des adultes alentour. Faut-il, enfin, rappeler que ces adolescentes étaient mineures et que la loi n’autorise pas une relation sexuelle entre un adulte et un mineur. Tout simplement. Sans doute parce que la loi n’imagine pas qu’il puisse y avoir réellement consentement entre un majeur et quelqu’un qui ne l’est pas.

A ne pas manquer: Sexe: le retour de bâton

Quant au livre de Camille Kouchner, par-delà le geste incestueux d’un beau-père à l’encontre de son beau-fils, c’est surtout une génération d’intellectuels qui est ici évoquée, où la confusion règne entre les générations ; où on se balade nu devant tout un chacun, où les enfants sont témoins d’une intimité qui devient intrusive, où on leur parle comme à des adultes, y compris pour faire des allusions sexuelles à leur endroit, voire demander à une fille pas encore pubère de mimer l’acte sexuel avec ses doigts devant tout le monde. Et où l’on n’hésite pas à photographier les fesses de la fille en question et à en faire un poster pour le salon. Sans compter qu’on n’en finit pas d’exiger d’eux qu’ils soient libres… mais à la façon des grands ! Injonction terriblement paradoxale. Sois libre ma fille, et fais comme maman !

Et c’est là que le bât blesse. La liberté sexuelle n’implique pas la confusion des générations. Et si cette dernière n’entraîne pas nécessairement des actes incestueux, elle est, par définition, incestuelle et suffit à brouiller les esprits. Il n’y a pas de synchronie entre les parents et les enfants ; une génération les sépare et cette séparation est fondamentale. Et peu me chaut que des adultes éprouvent du goût pour des pratiques sexuelles en tous genres. En revanche, les enfants n’ont tout simplement pas à y être mêlés. C’est le déni de la différence générationnelle qui est profondément destructeur, et pas la liberté que des parents respectueux de leur propre intimité comme de celle de leurs enfants s’octroient. Il ne faut pas, pour le coup, confondre les deux. Mais c’est bien parce qu’il y a eu, pour certains, confusion entre les deux qu’il y a retour de bâton de la part des enfants en question.

Le consentement

Price: ---

0 used & new available from

Rouvrir le passé


L’écheveau passablement confus de cette intrigue à tiroirs met un bon moment à se clarifier (plus ou moins). Un vieillard nonagénaire d’origine hongroise s’étant dissimulé, après-guerre, sous l’identité d’un héroïque soldat de Tsahal, passe en jugement à Tel-Aviv en présence de sa propre fille (dont on verra que sa présence auprès du grabataire changera du tout au tout le cours du procès), et d’une rescapée d’Auschwitz appelée à témoigner contre celui en qui elle reconnaît avec certitude le bourreau de son enfance.

L’ancienne déportée est accompagnée son fils, Ori (Yona Rozenkier), un homme plutôt perturbé, lequel croise au tribunal une écrivaine française d’un certain renom, Anna (Valéria Bruni-Tedeschi), en qui il est persuadé, quant à lui, de reconnaître en cette femme son ancien amour fou d’il y a 20 ans, à Turin. Ce qu’elle nie, prétendant ne l’avoir jamais vu.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Au fil d’improbables péripéties, le récit se resserre sur Ori et Anna, duo incarné par le comédien, scénariste et réalisateur franco-israélien Yona Rozenkier, et l’actrice, cinéaste (et sœur de Carla Bruni) si volontiers coutumière des rôles borderline. Sous prétexte de la conduire à l’aéroport où un vol pour l’Europe attend Anna, Ori l’enlève à bord de son van dans une loufoque équipée dans le désert, échappée dont le dénouement déjouera tous les pronostics. Bien des lacets sur cette route mémorielle à deux voies (et à deux voix) qui se perd dans les sables.  

Il n’y a pas d’ombre dans le désert. Film de Yossi Aviram. Avec Valéria Bruni-Tedeschi et Yona Rozenkier. Couleur. Durée : 1h41 En salles le 28 février 2024.

Hôpital: mort sans ordonnance

0

Mort d’une crise cardiaque en sortant d’un hôpital qui ne lui avait rien trouvé d’anormal, l’histoire de Salah Hamidi est révélatrice de l’état de l’hôpital public. La politique comptable des gouvernements qui se sont succédé, réduite à la fermeture de lits, à l’exploitation des médecins et à la dégradation des conditions de travail se traduit aujourd’hui par une augmentation du nombre de morts chez les patients. Et il faut ajouter à cela les pertes de chance ou les décès liés à la pénurie de médicaments. Les faits sont connus, renseignés et pourtant, politiquement rien ne bouge. En matière de santé on expérimente en direct la tiers-mondialisation de la France.


L’histoire est particulièrement tragique, c’est Le Parisien qui la raconte dans son édition du 20 février 2024[1]. Il est 4 heures du matin ce jour de janvier, Salah Hamidi, 49 ans, se rend à son travail. Sur la route, il ne se sent pas bien: intenses douleurs thoraciques, acidité dans la poitrine, maux de tête, douleur au bras gauche… Il cumule tous les symptômes de la crise cardiaque. Il appelle les pompiers qui le prennent en charge à 4h40 et le déposent aux Urgences du centre hospitalier d’Étampes pour suspicion d’infarctus. Mais il est renvoyé chez lui à 8 heures sans avoir été pris en charge sérieusement. Il a été retrouvé mort dans sa voiture alors qu’il venait de sortir de l’hôpital. Cause du décès : crise cardiaque bien sûr.

Une histoire révélatrice du fonctionnement dégradé de l’hôpital

Le problème c’est que les faits divers de ce type s’accumulent. En France il y a des patients qui décèdent sur leur brancard aux urgences.Et ces informations ne sont pas secrètes. La crise des Urgences ou plus largement de l’hôpital public est renseignée, mais les gouvernements successifs semblent s’en laver les mains. Or l’hôpital public est une des institutions clé de notre système de solidarité et fut longtemps la fierté de la France. Aujourd’hui nous n’avons plus la meilleure prise en charge du monde, l’engorgement des hôpitaux devient la règle, les disfonctionnements sont tels que l’hôpital repose sur le dévouement de soignants épuisés et maltraités. Les conséquences de cet état des lieux sont terribles pour les personnels médicaux comme pour les patients.

A lire aussi, du même auteur: L’imam tunisien, le drapeau national et Satan

Pourtant, la crise des Urgences, comme celle de la qualité du service hospitalier, n’est pas nouvelle. Les médecins ont alerté les autorités depuis longtemps et en des termes on ne peut moins équivoques. Or plus les exemples de disfonctionnements s’accumulent, plus les rodomontades ministérielles se multiplient. La négation du réel est à ce point assumée que les ministres ne se soucient même plus de crédibilité. Ainsi, à l’été 2022, alors que la saison promet son lot d’épisodes caniculaires, de plus en plus d’hôpitaux annoncent soit la fermeture des services d’Urgences, soit celle de l’accueil de nuit. Le tout alors que les déserts médicaux sont légions et que l’hôpital est parfois le seul recours pour certains bassins de population. Croyez-vous que cela inquiète les autorités de santé ? Pensez-vous ! le ministre, à cette occasion, s’est félicité que « l’hôpital soit ouvert la journée ». Authentique.

Des alertes qui s’accumulent sans susciter de réaction du pouvoir

Dans un rapport de mars 2022, le Sénat prévenait déjà que l’hôpital était à bout de souffle et approchait du point de rupture. En décembre 2022, c’est un collectif de plus de 5 000 médecins, soignants et agents hospitaliers qui s’étaient adressés à Emmanuel Macron par le biais d’une tribune[2]. Avant l’épidémie de Covid, les médecins urgentistes avaient fait grève pendant six mois. En janvier 2020, c’était 1000 chefs de service qui avaient renoncé à leurs fonctions de chef de service, « posant le képi pour essayer de sauver la blouse ».

Hausse de la mortalité des patients

Depuis rien n’a été fait et l’hôpital s’effondre lentement sous nos yeux pendant que le gouvernement continue à réduire le nombre de lits arguant que l’on peut faire plus avec moins. Ce à quoi les médecins rétorquent qu’ils n’ont déjà plus les moyens de mener à bien leurs missions. Le problème est que les médecins ont un argument imparable : la hausse de la mortalité des patients notamment. On estime à 150 le nombre de morts lié à l’engorgement des hôpitaux rien que pour le mois de décembre 2022.

A lire aussi, Stéphane Germain: État social: chronique d’un suicide

Eh bien, même cela ne réussit pas à provoquer la moindre prise de conscience chez nos politiques ou chez les hauts-fonctionnaires du ministère de la Santé. Il faut lire le témoignage sur Facebook de Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et syndicaliste, quand il raconte sa rencontre avec le responsable de l’Agence Régionale de Santé du Finistère, territoire où les services d’urgences sont dans un état catastrophique. Alors que le médecin lui explique que le système de santé est en train de s’effondrer, voilà ce que lui répond le directeur : « Je dirai plutôt que le système de santé, en France est en pleine mutation. Une mutation lourde, profonde, porteuse d’inquiétude, mais aussi d’espoir et d’amélioration. » Cette perle technocratique de la plus belle eau signifie l’abandon du système de santé public et témoigne de l’absence de vision et de perspective du politique en la matière. Dans ce même post, une autre anecdote est fort instructive.  Il s’agit des échanges que nous rapporte Christophe Prudhomme concernant l’hôpital nord à St Ouen. Cet établissement doit remplacer deux hôpitaux existants. Mais tandis que les directeurs de l’AP-HP se rengorgent, présentant leur nouvelle création comme le plus grand centre hospitalo-universitaire d’Europe, le syndicaliste rappelle que le seul résultat dont on est d’ores et déjà sûr concerne la baisse du nombre de lits. La nouvelle politique : caser un maximum de patients à l’hôtel… Moins de service à la population, mais un gain de prestige pour les décideurs, voilà ce que semble être la boussole qui guide les décisions publiques ! Tout cela alors que l’hôpital est le patrimoine commun des Français et que la politique de santé a des incidences directes sur la durée et la qualité de nos vies.

Dans toutes ces histoires, on se demande encore si la vision comptable des technocrates n’est pas un des meilleurs outils que l’on connaisse pour sacrifier l’intérêt général, sur l’autel de la soi-disant bonne gestion des deniers publics. En attendant, on demande au sens du devoir des médecins d’assurer ce que les politiques ont abandonné. En acceptant des conditions de travail invivables, un mode de fonctionnement dégradé et le déni des politiques face à la détérioration de la qualité de la prise en charge à l’hôpital, les médecins se dévouent au risque de voir l’Etat ignorer leurs souffrances et minorer ce que crée ce type de fonctionnement sur la santé et l’avenir des patients. Quand le système aboutit à une perte de chance pour les patients et à l’augmentation de la mortalité, on se demande ce qu’il faut de plus comme signes concrets pour inciter le pouvoir à agir.

Ces biens essentiels

Price: ---

0 used & new available from


[1] https://www.leparisien.fr/essonne-91/salah-49-ans-mort-dun-infarctus-en-sortant-de-lhopital-ils-nauraient-jamais-du-le-laisser-partir-20-02-2024-XLSLEH42GRB6RADGNNJIGKMXQM.php

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/12/21/l-hopital-public-n-est-plus-capable-d-amortir-la-moindre-crise-sanitaire-meme-si-elle-est-previsible_6155241_3232.html

Le propalestinisme de Lula, carburant dans sa course au leadership du «Sud global»

À Addis-Abeba en Éthiopie, le président brésilien vient d’accuser Israël de « génocide » à Gaza, et a fait une allusion à Hitler


Membre fondateur du Mercosur en 1985, puis de l’UNASUR en 2008, rassemblant tous les pays du sous-continent, le Brésil a manifestement pris le leadership régional. Or depuis 2002, avec l’arrivée de Lula au pouvoir, le Brésil s’est affirmé résolument non seulement comme une puissance régionale mais aussi comme un acteur qui veut compter sur la scène mondiale…

Cela, en nouant d’une part un partenariat privilégié avec le continent africain : le Brésil et le Nigeria ont été à l’origine du premier sommet Afrique-Amérique du Sud qui s’est tenu en 2006 à Abuja. D’autre part le Brésil a participé à la création des BRICS en 2011, aux côtés de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud.

Toutefois, les relations Brésil-Afrique relèvent davantage d’une diplomatie politique que d’une véritable politique d’État, comme le laisse à penser l’effondrement de cette relation sous la présidence de Dilma Rousseff déjà (2011-2016), confrontée qu’elle était à des enjeux sérieux de politique intérieure, et surtout avec les présidents Michel Temer (2016-2018) puis Jair Bolsonaro (2019-2023). Si de grandes entreprises brésiliennes y trouvent leur intérêt (tout particulièrement dans les secteurs de l’extraction des matières premières et de la construction d’infrastructures) les relations économiques Brésil-Afrique sont en effet sous-tendues par des préoccupations fortes à la fois idéologiques et géopolitiques.

Imaginaire brésilien

Le rapprochement avec l’Afrique fait partie intégrante du programme international du PT depuis sa fondation en 1980. Car d’une part, les populations afro-descendantes brésiliennes représentaient une « base » importante du mouvement et un potentiel électoral précieux, et d’autre part, l’Afrique noire avait occupé une place centrale dans la structuration du Tiers-Monde et de la conceptualisation idéologique tiers-mondiste, articulant les questions de la décolonisation, du développement et de la dépendance. Aujourd’hui l’Afrique conserve une charge symbolique importante pour la constitution d’une nouvelle opposition à l’Occident et demeure un élément de l’imaginaire brésilien. La politique africaine du Brésil vise ainsi tout autant à donner une interprétation racialiste, « racisée » des questions sociales brésiliennes que de fonder la prétention de Lula (élu à nouveau en octobre 2022) à viser désormais le leadership dudit « Sud global ».

Car paradoxalement, le retour à la démocratie en Amérique latine, avec le « tournant à gauche » de la région dans les années 90-2000, a favorisé l’expansion de l’idéologie du « postcolonialisme » puis du « décolonial », notamment sous l’impulsion du castro-chavisme vénézuélien. Entremêlant anti-impérialisme, anti-occidentalisme et théorie de la domination et du « privilège blanc », ce courant qui dénie désormais à l’Amérique latine sa dimension « d’extrême-Occident » (selon l’expression d’Alain Rouquié dans les années 80), verse tout naturellement dans un antisémitisme antisioniste largement partagé par l’idéologie néo-tiersmondiste dudit « Sud global ».

A lire aussi, Richard Prasquier: Tout le monde a compris comment est mort Alexei Navalny

La lutte contre la « domination » mondiale de ces « super-blancs » que seraient devenus les Juifs depuis qu’ils sont détenteurs d’un territoire national, permet en effet d’agréger des ressentiments divers et d’articuler des objectifs multiples. Ni « bloc », ni « axe », ni alliance, ni « Internationale », le « Sud global » se caractérise plutôt comme une dynamique, portée par un conglomérat d’acteurs aux contours mouvants. Après le pogrom génocidaire mené par le Hamas en territoire israélien le 7 octobre 2023, comme par un effet paradoxal aigu, les prises de position contre Israël se sont déchaînées aussitôt tous azimuts à travers la planète et dans différents secteurs des sociétés occidentales. Au-delà de la résolution implacable des islamistes à anéantir Israël dans le sang et l’horreur, c’est en somme l’installation de l’antisémitisme à l’horizon d’un « Sud global » en gestation depuis au moins deux décennies, qui s’est manifestée. L’Amérique latine avec les prises de position anti-israéliennes du Chili, de la Bolivie et de la Colombie notamment, y a participé, et Lula s’y est particulièrement illustré.

Plus tendre avec Poutine qu’avec Netanyahou

Invité au 37ème sommet des pays de l’Union africaine, à Addis-Abeba, les 17 et 18 février dernier, le président brésilien a non seulement manifesté une fois encore son intérêt pour l’Afrique, mais il s’est posé en prétendant au titre de leader du Sud global en abordant les deux grands thèmes du moment qui définissent la ligne du conglomérat anti-occidental : le soutien à la Russie dans la guerre qu’elle a lancée contre l’Ukraine d’une part, et le soutien au Hamas dans son offensive contre Israël d’autre part. Refusant de condamner Poutine pour l’assassinat de Navalny, Lula a affirmé qu’il fallait « d’abord faire une enquête pour savoir pourquoi ce citoyen est mort », et comparant « ce qui se passe à Gaza » à la décision d’Hitler « de tuer les juifs », il a estimé que « le Brésil ne peut s’abstenir de condamner ce que l’armée d’Israël est en train de faire dans la bande de Gaza ». Et pour « faire bon poids », écartant d’un revers de main la récente expulsion par le tyran vénézuélien Maduro des membres du personnel du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits humains, il a déclaré : « Je n’ai pas d’information sur ce qui se passe au Venezuela ».

L’attaque du Hamas du 7 octobre a provoqué en effet une décantation des positionnements stratégiques et une mise en évidence de l’axe de convergence des trois proto-totalitarismes (Russie, Iran et Turquie) ainsi que de leurs alliés du Sud global à travers leur hostilité conjointe à la fois à l’égard de l’Ukraine et d’Israël. L’antisémitisme, comme souvent au cours de l’Histoire, servant d’agent de coagulation d’éléments hétérogènes et d’acteurs divers, c’est aujourd’hui sous la forme du propalestinisme « antisioniste » qu’il s’exprime le plus vigoureusement. Le propalestinisme est en effet une idéologie transnationale qui consiste dans la délégitimation de l’État juif, tout particulièrement à travers la victimisation obsessionnelle des populations palestiniennes et la diabolisation du Juif/Israélien. Le « Palestinien » étant devenu la figure emblématique de tous les « dominés » victimes de l’Occident honni.

Le soutien au Hamas comme « mouvement de résistance » à la prétendue « occupation coloniale israélienne » est ainsi une prise de position indispensable à tout leader du Sud global. Au demeurant, Lula n’a sans doute pas un gros effort à faire dans ce sens, lui qui a par exemple, depuis longtemps toléré avec bienveillance l’activisme du Hezbollah dans la région de la Triple frontière (Argentine, Brésil, Paraguay) où le groupe terroriste gère deux grandes mosquées et où il bénéficie du soutien financier et moral de membres influents des communautés syro-libanaises autant musulmanes que chrétiennes, implantées de longue date dans la région. Revenant à la posture gauchiste de ses jeunes années, Lula entonne donc à pleine voix l’antienne propalestiniste des nouveaux « damnés de la terre ».

Qui tient la porte d’entrée?

Le président de la République a accueilli, solennel, le couple Manouchian au Panthéon ce mercredi. Lors de son discours, il a dit entendre maintenir l’unité de la nation, domaine dans lequel il n’a pas réellement excellé jusqu’ici…


On surabonde en permissions, en interdictions, en exclusions, en ostracismes, en validations, en discriminations positives ou négatives, en censures, en provocations, en mises à l’écart ou à l’honneur. Sur tous les plans. Et je ne cesse de m’interroger. Mais qui donc tient la porte d’entrée ?

Arbitrages

Dans le domaine de la liberté d’expression, puisque la vérité n’est plus le critère décisif pour évaluer le propos, qui, médiatiquement, politiquement, va répartir le bon grain et l’ivraie, autoriser ici et fustiger là ? Qui sera l’arbitre incontesté entre le décent et l’indécent, entre ce qu’on aura le droit de penser et de dire ou ce qui devrait immédiatement mériter l’opprobre ? Qui va être assez légitime pour tenir la porte d’entrée ? Pour la vie parlementaire, nous sommes lassés des fluctuations épuisantes du président de la République qui n’en finit plus de tendre l’arc sur le Rassemblement national puis de le détendre, contredisant sans vergogne son Premier ministre. Celui-ci n’a pourtant pas hésité à proposer un débat à Marine Le Pen alors qu’elle n’est plus dans l’arc, jusqu’au prochain changement ! À partir du moment où l’évidence de Gabriel Attal n’est pas admise – l’arc républicain est tout l’hémicycle ! -, qui va déterminer le licite et l’illicite, les paroles acceptables dans les débats honorables ou les interventions scandaleuses dans une Assemblée nationale partagée entre purs et impurs ? Qui aura été assez exemplaire, au plus haut niveau de l’Etat, pour donner des leçons, qui sera assez digne pour tenir la porte d’entrée ?

À lire aussi, Franck Crudo: Manouchian et l’extrême droite: les pieds dans le plat de Résistance

Il n’est pas un sujet de société, une controverse, qui ne conduisent à cette interrogation tant, de plus en plus, la dispute libre et contradictoire est remplacée par des inquisitions qui simplifient tous les échanges par cette double commodité : tout le monde n’a pas le droit de parler et il y a des pensées qui n’ont pas le droit d’exister. C’est une obsession chez moi que cette lancinante inquiétude : qui tient la porte d’entrée ? Qui gardera les gardiens ? La triste réalité d’aujourd’hui ayant mis le ver non seulement dans le fruit mais dans le contrôle de l’action du ver.

La cérémonie de panthéonisation du couple Manouchian, avec les réactions qu’elle a suscitées avant sur la présence ou non de Marine Le Pen, est révélatrice d’incohérences françaises qui veulent tout et le contraire de tout. Je n’ai pas l’intention, me glissant dans le sillage du remarquable entretien de Stéphane Courtois questionné par Jean-Christophe Buisson, de discuter la nature de la Résistance communiste, son caractère peut-être plus international – soumission à l’URSS ? – que national et le nombre de fusillés. Alors que les choix, les ennemis, la culture et la mort héroïque de Missak Manouchian démontrent surabondamment que la France était authentiquement dans son cœur, à lui, ce « Français de préférence ». Ce n’est pas contradictoire avec cette assertion de Stéphane Courtois selon qui « la mort de Missak Manouchian suscite l’admiration mais son héroïsation a été construite par le PCF ».

Le cordon républicain s’effiloche

Une double perversion dans cette volonté d’exclusion de Marine Le Pen. Il était normal qu’elle ne vînt pas à l’hommage rendu à Robert Badinter, s’agissant d’une demande de la famille. En revanche, pour le couple Manouchian, en dépit de l’opposition du comité de soutien pour la panthéonisation et des réserves critiquables du président politisant ce qui n’aurait jamais dû l’être, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont eu raison de maintenir leur présence dans la soirée du 21 février.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Marine Le Pen est-elle légitime pour honorer un résistant?

En effet le président de la République, garant de la concorde nationale à l’occasion de cérémonies appelant l’unité au moins le temps de leur préparation et de leur déroulement, a été aux antipodes de cette exigence dans son entretien acide avec L’Humanité. Comment ne pas approuver Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, qui explique ceci : « L’hypothèse de voir Marine Le Pen accéder au pouvoir était un songe et gagne désormais de la consistance. En tentant de l’écarter, le parti présidentiel tente de renverser la tendance » ? La seconde absurdité. On remarque que la normalisation historique de Marine Le Pen – elle a rompu avec son père à cause de certains de ses délires provocateurs dans ce domaine – est perçue comme une catastrophe par ses opposants. Ils sont privés d’une détestation confortable sans avoir été capables de lui substituer une contestation intelligemment politique, beaucoup plus difficile à présenter. Il est tout de même choquant que sur le plan éthique, on ne se félicite pas d’une évolution aussi heureuse, pourtant conforme à cette idée que l’important n’est pas de savoir d’où l’on vient mais où l’on va. Dans cette controverse indélicate – elle met de l’ombre sur une panthéonisation pourtant quasi consensuelle -, la question sur « qui tient la porte d’entrée ? » est cruciale.

Le président, avec ses louvoiements et ses manœuvres politiciennes, a perdu toute crédibilité. Recherche désespérément un portier juste et équitable !

Le Mur des cons

Price: ---

0 used & new available from

La parole, rien qu'elle

Price: ---

0 used & new available from

Ricardo Bofill, nos années béton

0
Les Échelles de la Ville (quartier Antigone, Montpellier), œuvre de Ricardo Bofill : détail de l’escalier urbain en béton architectonique teinté dans la masse. © Serena Vergano

Adulé et détesté, l’architecte catalan a marqué de son empreinte les années 1980. De la banlieue parisienne à Montpellier en passant par le Maroc, l’Inde et la Russie, ses villes nouvelles sont reconnaissables au premier coup d’œil. Son style : un néoclassicisme en béton armé, monumental et symétrique.


Faut-il démolir Bofill ? Le béton fut son rêve de pierre, la symétrie, sa marotte, le classicisme glacé, son utopie, la grandiloquence, son cachet, et la démesure son orgueil. Dans la France des années 1980, cet ambitieux, immodeste et fringant condottiere a marqué la ville de son empreinte indélébile. Car Ricardo Bofill, c’est d’abord une « signature » qui se reconnaît au premier coup d’œil. L’art de bâtir y a-t-il gagné ? Voyez le quartier « Antigone », à Montpellier : flétri, déjà. Et déjà tellement daté.

Années françaises

L’architecte catalan s’est éteint il y a un an. Ses « années françaises » sont célébrées dans un ouvrage orchestré par Dominique Serrell, l’ancienne directrice de la branche parisienne de son agence de Barcelone, Ricardo Bofill Taller de Arquitectura. Cette somme richement illustrée s’accompagne de nombreux témoignages posthumes ou contemporains – de Paul Chemetov à Roland Castro, de feu Jacques Chirac à l’immarcescible Jack Lang, de la journaliste Michèle Champenois à l’ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon. Le livre ne fait cependant pas l’impasse sur les prémices ibériques de l’architecte : « Barrio Gaudí », dans la ville de Reus ; « Muralla Roja », près d’Alicante ; « Castillo de Kafka », à Sitges ; sans compter les 430 appartements de « Walden 7 », non loin de Barcelone : leurs chromatismes audacieux, leurs agencements enchevêtrés, leurs allures de casbah imprenable en font sans aucun doute son œuvre la plus intéressante.

Le complexe d’appartements « La Muralla Roja », à Manzanera, Espagne. ©Ricardo Bofill, Taller de Arquitectura
Barrio Gaudí. Détail des escaliers. ©Serena Vergano

Bofill arrive à Paris dans les années 1970. Il porte beau la trentaine et les costards cintrés, est épris de Loulou de la Falaise, la muse d’Yves Saint-Laurent, et prend ses aises boulevard Saint-Germain, entre la place Furstemberg, le Flore et la brasserie Lipp. Mais son entrée en scène se solde par un double échec. La « Petite Cathédrale », projet de logements sociaux pour Cergy-Pontoise, est bloquée par Michel Poniatowski, alors député du Val-d’Oise. Quant à son « Jardin des Halles », inspiré de l’ordonnancement du Palais-Royal, il fait les frais de la rivalité entre Giscard et Chirac. D’intemporelles aquarelles et maquettes témoignent de cette utopie urbaine : des théâtres de verdure bordés d’immeubles aux façades néoclassiques rythmées par des colonnes et des pilastres. Les travaux sont déjà entamés lorsque Giscard inaugure, en janvier 1977, le Centre Pompidou signé Piano & Rogers : une tout autre esthétique ! Le nouveau maire de Paris se lance alors dans une surenchère architecturale. En octobre 1978, Chirac fait irruption dans le baraquement de chantier de Bofill et claironne : « À partir de maintenant, l’architecte des Halles, c’est moi. » Convoqué, Ricardo s’entend dire : « Je veux un Paris qui sente la frite ! » Au même moment, l’architecte est appelé à Alger parle président Boumédiène pour un programme de villes nouvelles et de « villages populaires » agricoles. Il n’hésite pas une seconde. Ce qui a été construit aux Halles est démoli. On connaît la suite. Le « trou » est coiffé des « pavillons Willerval » de triste mémoire, eux-mêmes désormais remplacés par la pisseuse résille comiquement appelée « Canopée », béant sur le plus piteux jardin public de Paris.

 La Place Majeure, Cergy-Pontoise. Axe vers le fleuve, parcours d’art contemporain. © RBTA/Gregori Civera

En guise de lot de consolation, la Ville commande à Bofill l’érection de 200 logements place de Catalogne, à Montparnasse – emplacement « jugé unanimement ingrat », dixit Dominique Serrell[1]. Et un protocole de confidentialité lui impose, en plus, de taire sa défaite des Halles. De fait, dans la rétrospective organisée en 1982 par Jean-Jacques Aillagon, à Beaubourg, pas un dessin n’illustre l’aventure avortée. Interrogé en 2022, Jack Lang – qui s’y connaît en grands projets – commente : « Les projets réalisés à la fois sous Chirac et Delanoë sont un exemple de vulgarité et de la nullité de certains hommes politiques qui ont permis la réalisation d’une telle laideur et un gaspillage énorme d’argent public. Je regrette que le projet dans le 14ᵉ arrondissement, en échange des Halles, soit inadapté à son architecture. »

Le « Jardin des Halles » : créer une promenade du Palais-Royal à Beaubourg. 1974. Perspective en couleur de la colonnade elliptique vers la Bourse de commerce. Aquarelle sur papier. © Ricardo Bofill, Taller de Arquitectura

La renommée planétaire

Les « espaces Abraxas », à Noisy le Grand. ©Deidi von Schaewen

Sa revanche, Bofill la prend hors de la capitale. D’abord avec les « Espaces d’Abraxas », à Marne-la-Vallée : 600 logements sociaux à dix kilomètres de Paris. En 1985, Terry Gillian tourne Brazil dans cette forteresse affublée d’aimables sobriquets : « Alcatraz », « Gotham City »… Le « Palacio », 19 étages, une muraille de béton teinté dans la masse, un « théâtre » en demi-cercle et un « arc de triomphe » parachèvent l’effet monumental de cet ensemble où la symétrie règne sans partage. Dans les années 1980, une cité-jardin vient clôturer l’« axe majeur » de Cergy-Pontoise, en perspective sur la vallée. Mais c’est avec « Antigone », à Montpellier, commande du maire socialiste Georges Frêche, que Bofill s’impose comme le pontife d’un post-modernisme hyperbolique. Autour d’une « place du Nombre d’Or », il implante, sur 25 hectares, une ville nouvelle en marge de l’antique cité ; un hôtel de région mégalo, tout de verre et de béton, y trône en majesté. « Antigone est devenue ma vitrine à l’international », déclare-t-il : de New York à Shanghai, de Moscou à Tokyo en passant par l’Inde, le Maroc, l’Irak et l’Arabie saoudite, son style séduit sur tous les continents. Signature du Taller de Arquitectura à l’heure de la préfabrication industrielle, son langage visuel historicisant, enté sur une grammaire néoclassique simplifiée à l’extrême, assure sa promotion planétaire. Convertie au verre et au métal, l’agence Bofill gratifie encore Paris du marché Saint-Honoré, de quelques sièges sociaux (Cartier, Jean-Claude Decaux) et de l’hôtel Peninsula, un cinq étoiles du 16ᵉ arrondissement. Des miettes.

Et si Bofill avait remporté le concours de l’Arche de la Défense ? Et celui de la BNF-François Mitterrand ? Les modénatures de l’architecture classique tracées à gros coup de crayon sont très belles… sur le papier. Mais transposées en dur ? Le pire étant l’ennemi du mal, il n’est pas sûr que, contre Spreckelsen et Dominique Perrault, Paris aurait gagné au change.

À lire

Dominique Serrell, Bofill : les années françaises, Norma Éditions, 2023.

DESSINER AU FEUTRE

Price: ---

0 used & new available from

Couverture de « Bofill, les années françaises ». © D.R

[1] Cette place s’apprête à devenir la première des « forêts urbaines » voulues par Anne Hidalgo pour « embellir » notre capitale.

Soudain, je me suis fait soudanais

0
Gilles-William Goldnadel © Photo: Hannah Assouline

Le président d’Avocats sans frontières a fait un rêve.


Je rentre de Khartoum. Je me suis fait soudainement soudanais. Ça m’a coûté ce que ça m’a coûté, mais les fonctionnaires n’ont pas trop fait de difficultés, en dépit d’un dossier politique et religieux un peu compliqué. Vous me demanderez probablement pourquoi j’ai embrassé cette nationalité, alors que j’en possédais déjà deux. C’est une pure question d’opportunité ou plus exactement d’impunité. Au départ, cette nationalité ne me disait pas grand-chose. J’aurais préféré me faire italien ou brésilien, mais je choisis de le confesser, mon but était clairement intéressé.

Las d’être un Occidental cossu

C’est que je suis doublement échaudé. En tant que Français, mon président m’a expliqué que mon pays avait commis des crimes contre l’humanité en Algérie. Il paraît que les policiers français sont racistes. À Nantes, on était esclavagiste. Sans parler des partis d’extrême droite pétainistes qui se refusent à accueillir les étrangers les bras ouverts.

A lire aussi : Le Voltaire algérien

En tant qu’Israélien, c’est encore pire. Le soldat hébreu en Judée serait un authentique Juda, qui trahit une seconde fois l’idéal de paix christique. Il crucifierait le peuple palestinien comme ses ancêtres auraient crucifié Jésus. Comment ce peuple qui a, à ce qu’il paraît, connu le génocide ose-t-il perpétrer en Palestine un nouvel Holocauste, sous prétexte qu’il aurait subi quelques justes tracas exécutés par un groupe de résistants un peu énervés ?

Bref, j’étais un peu las lorsque je me promenais près des universités de Nanterre ou de Yale ou dans les rues de Manhattan, près de l’immeuble de l’ONU, de parler en français ou en hébreu et de me faire cracher dessus. Las d’être un Occidental cossu, un mâle blanc privilégié ne pouvant même hasarder un regard appuyé sur un membre du sexe opposé, si vous m’autorisez cette expression genrée autant que stéréotypée.

Immunité assurée

C’est alors que j’ai opté pour la filière soudanaise. Je vous la recommande discrètement. Un brevet d’impunité permanent. Un passe-droit pour la transgression. Je conseille aux incrédules la lecture enrichissante d’un article du Monde daté du 26 janvier et intitulé : « Au Soudan, la ville d’Al-Geneina théâtre de massacres à grande échelle : “Ce qui s’est passé est un génocide” ». Le correspondant évoque des massacres de masse de milliers de Noirs par des milices arabes, des viols, des exactions innombrables et 7 millions de déplacés !

A lire aussi : Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

L’article en question a suscité à peine trois ou quatre malheureux commentaires de ces lecteurs qui incendient Israël en permanence. J’estime que les massacres au Soudan ont suscité un millionième de la médiatisation qu’a suscitée Gaza. Et je suis bon. Voilà pourquoi c’est désormais un Soudanais qui vous écrit. Je peux tuer impunément tous les Noirs que je veux, dès l’instant où je ne suis plus un Blanc. Je peux violer les juives blanches des kibboutz, ou même les vieilles dames de 75 ans dans les provinces françaises. Aucune féministe d’extrême gauche ne m’en demandera raison.

Même sur la question esclavagiste, les associations sont super cool avec moi. Autant, s’agissant de la traite transatlantique, les Américains et les Africains sont d’une intransigeante rigueur, autant ils se font plus coulants concernant la traite arabique, plus ancienne et plus cruelle, qui perdure encore un chouia, ici ou là. Écoutez-moi, les amis un peu vifs, les copains un peu coléreux, j’ai trouvé la bonne planque : l’an prochain à Khartoum !

MANUEL DE RÉSISTANCE AU FASCISME D'EXTRÊME-GAUCHE

Price: ---

0 used & new available from

«Fabriquer une femme» de Marie Darrieussecq: portrait d’une génération désenchantée

0
Portrait de Marie Darrieussecq © Charles Freger/P.O.L

Et dire que notre chroniqueuse s’était lancée dans la lecture du dernier roman de Marie Darrieussecq dans l’intention d’en dire du mal


Mon libraire m’alpague, il me fait l’article, assuré et le verbe haut. Dithyrambique, il me conseille la lecture de Fabriquer une femme, roman d’apprentissage écrit par Marie Darrieussecq.  Dans cet opus, objet de son dernier « coup de cœur », on retrouve les jeunes filles du village de Clèves. Il précise : « Le retour des personnages, c’est un procédé à la Balzac » et il envoie le pitch : Marie Darrieussecq raconte la vie des deux amies ; on les suit de leurs quinze ans à la maturité.

Quand on ne résiste pas à l’appel de la nostalgie

Et le bateleur de poursuivre son exposé : « Dans la première partie, l’écrivaine traite des souvenirs gardés de cette époque par la sage Rose devenue psychologue et désormais mariée à son amour de jeunesse. » Il ajoute qu’on a ensuite la version « selon Solange » de la même période(comme on le dirait pour un Évangile) puis continue à réciter, impitoyable : « Darrieussecq braque alors son projecteur sur l’impulsive Solange, actrice de seconde zone copieusement malmenée par la vie. » La dernière partie, promet-il, « réunit à Los Angeles les amies et leurs familles pour assister à la très mondaine avant-première du film réalisé par l’ex-amant de Solange. » Je résiste toujours aux assauts du bonimenteur.

A lire aussi: Calet, populiste d’élite

« Fabriquer une femme, n’est pas seulement un roman initiatique », insiste le placier. « On y brosse aussi le portrait de la jeunesse des années Mitterrand ».  Là, je suis faite ; la nostalgie est une vraie glue. Et si Darrieussecq avait vraiment réussi à la ressusciter, cette jeunesse ? Retrouverait-on, dans ce livre, le temps des cortèges contre la loi Devaquet ; le temps où on faisait le planton devant les cabines téléphoniques ; celui de la chute du mur de Berlin et de l’avènement de l’Eurostar ? On nous la rendrait donc, la génération qui écoutait du rock, découvrait les Rita Mitsouko et se pâmait devant les yeux vairons de Bowie ? On relirait L’Amant et on irait au ciné voir L’insoutenable légèreté de l’être ? Qu’on me la rende, ma « génération désenchantée ! » J’ai le Darrieussecq en mains ; le libraire pérore toujours. Un brin paranoïaque, je me demande s’il ne me provoque pas : « c’est un roman d’avant #MeToo et conduisant à #MeToo » ; son « autrice » et « féministe ardente » l’a qualifié de « roman de l’hétérosexualité ». « Les destinées de ces deux femmes sont inexorablement liées par leur genre et leur désir de rester libres et vivantes dans un monde patriarcal ».  J’ai alors le « coup de cœur du libraire » sous le bras ; cochon qui s’en dédit. Le spécialiste en profite pour me donner le coup de grâce : « Fabriquer une femme, est un récit au sein duquel les violences sexuelles sont nombreuses et avancent parfois cachées ; d’une agression dans le métro au viol par un partenaire ou encore aux abus d’un réalisateur. »

A ne pas manquer, actuellement en vente, Causeur #120 : Sexe: le retour de bâton

Comme je déteste le néo-féminisme vindicatif et castrateur, j’ai préféré sursoir à la lecture d’un roman que je craignais militant et continué à pester sur ce qui se publie de nos jours. J’ai fini par me décider à lire Fabriquer une femme, mais c’était, je l’avoue, dans la perspective de dauber. Je jubilais à l’idée d’exposer combien le jugement exprimé par Flaubert en 1854, dans l’une de ses dernières lettres à Louise Colet était plus que jamais d’actualité: « Ne sens-tu pas que tout se dissout maintenant par le relâchement, par l’élément humide, par les larmes, par le bavardage, par le laitage ? La littérature contemporaine est noyée dans les règles de femme. »  Le roman lu, me voilà Gros-Jean comme devant ; pas grand-chose à casser et force m’est de le reconnaître, j’ai passé un bon moment. L’époque mitterrandienne est très bien rendue et l’auteur ne tombe pas dans le travers d’un militantisme néo-féministe enragé ; c’est plaisant à lire. Darrieussecq juxtapose, comme si elle les collait les uns à la suite des autres, de petits paragraphes qui reproduisent précisément les instants saillants d’une tranche de vie révolue. Son écriture resserrée et précise agit comme un révélateur: elle rend visible tout ce qui n’était plus qu’image latente ; l’ambiance, le sentiment ou l’impression d’autrefois surgissent alors, palpables. Ici, on sent la solitude étudiante que connut Rose: « Très vite, Rose avait détesté la fac de Talence, ces grands ensembles jaune et marron, ces salles orange et blanc, ces coursives trop longues où personne ne rencontrait personne, ces pelouses desséchées. Et surtout l’éloignement, le bus G qui s’enfonçait dans les bouchons avec une lenteur suppliciante et le soir, après le même retour poussif vers la ville, la tête creusée de concepts difficiles, les yeux et les sens creusés par le manque des forêts et des rivières, elle rallumait sa télé. » Ailleurs, Solange se remémore la façon dont elle ressentait son ventre d’enfant-gestante habité par une vie qu’elle n’avait pas désirée: « Un ventre pointu, bossu, avec une ligne poilue jusqu’au nombril. Immonde. » ; desabdominaux qui « font des rainures, des membranes, des ailes de ptérodactyles qui cachent un énorme reptile. »

Les eaux troubles des lendemains

Quant aux personnages, ils touchent parce qu’ils ont les préoccupations et les interrogations de tout le monde. Comment apprivoiser le sexe ? Faut-il vivre en couple et fonder une famille ; rester libre ? Choisir la sécurité ou prendre des risques ? Comment tromper la mort et la maladie ? Et surtout, ça veut dire quoi « réussir sa vie » ? Et puis, il y des hommes, dans ce roman, et ils se prennent la vie dans la tronche aussi bien que les femmes, la parité est respectée et c’est tendrement vu. Ainsi, Christian, l’amoureux de Rose est rentré dans la vie active, il a alors troqué la poésie contre l’immobilier et taquine la bouteille de Ricard. Rose le retrouve sur un quai de gare, ils ne se sont pas vus depuis longtemps : « Ses yeux avaient glissé sur ce petit costaud appuyé au mur. C’était lui, fumant avec ce geste toujours sexy, ses lèvres toujours bien dessinées, mais encadrées de joues épaisses. » On a aussi l’incontournable blaireau, dans ce roman; celui qu’on connait tous, impeccablement croqué. Il plastronne derrière le comptoir de son bar, fume des pétards, dispense des harangues libertaires et se prend pour un chaman. La relation de sa prestation amoureuse est savoureuse. Rose couche avec Marcos : « C’est bizarre les hommes. Ce grand type sur elle qui s’agite, trop fort, trop vite. C’est à la fois absurde et excitant, mais ça ne lui procure qu’un inconfort râpeux. Surtout quand il la retourne et qu’il accélère en lui tirant les cheveux, hé ! oh pardon, contorsions, ils se réinstallent comme avant (…) Tout à coup il crie : « C’est pour toi, c’est pour toi ! »

A lire aussi: Magie noire

C’est l’écriture qui fait le roman. De celle de Darrieussecq, Laurent Chalumeau dit, justement, dans l’émission « Le Masque et la Plume », en date du 12 février: « Il y a un peu de phrases métalliques à la Houellebecq, un peu d’écriture plate à la Ernaux, un peu de néo-naturalisme à la Nicolas Mathieu, sans que ça fasse Frankenstein. » On y trouve aussi la petite pointe de Duras qui va bien. On passe un bon moment, rien de plus; mais rien de moins et c’est déjà pas mal. On a décidé de poursuivre la balade avec Souchon.

Tu la voyais pas comme ça l’histoire
Toi t’étais tempête et rochers noirs
Mais qui t’a cassé ta boule de cristal
Cassé tes envies rendu banal
T’es moche en moustache en laides sandales
T’es cloche en bancal petit caporal
De centre commercial…

Fabriquer une femme

Price: ---

0 used & new available from

Jean Dutourd, l’esprit canin

0
Illustration de Philippe Dumas pour la couverture du premier tome des Œuvres romanesques de Jean Dutourd, paru chez Flammarion en 1979. © Avec la courtoisie de Philippe Dumas

La réédition d’Une tête de chien, premier roman de Jean Dutourd, nous replonge avec délice dans une littérature aussi cruelle que comique. L’histoire de cet homme né avec une tête d’épagneul n’est pas de la science-fiction mais un conte philosophique. Alain Paucard, vieil ami de Dutourd, partage sa lecture.


Jean Dutourd publie son premier livre en 1946, à l’âge de 26 ans : Le Complexe de César. En 1950, c’est au tour de son premier roman : Une tête de chien. L’argument est simple : un enfant, Edmond du Chaillu, parfaitement constitué, naît avec une tête de chien, une tête d’épagneul. On croit d’abord que le fantastique pointe son museau, mais c’est avant tout un conte philosophique qui se construit progressivement, avec de plus en plus de noirceur dans le trait : « Les condisciples d’Edmond ne tardèrent pas à se partager en trois clans : les indifférents, les charitables et les cruels. Il professait la plus grande admiration pour ces derniers, bien entendu, tentait d’entrer dans leur intimité, de se mêler à leurs jeux, auxquels ils ne l’admettaient qu’en qualité de souffre-douleur. » Dutourd, qui a connu la « drôle de guerre » (Les Taxis de la Marne), la Résistance, l’arrestation par la Milice, puis son évasion (« indispensable car il paraît que je devais être fusillé le lendemain »), la libération de Paris (Le Demi-Solde) n’a plus guère d’illusions sur la nature humaine, et Edmond du Chaillu devient rapidement le prototype de l’individu qui, luttant pour sa survie, ne voit que la singularité comme planche de salut. Ses parents et lui se séparent « à l’amiable » : « C’est ainsi qu’on se sépare définitivement des gens qu’on aime le mieux, sans une explication, sans une tentative. »

Chienne de vie !

La vie d’Edmond n’est pas facile, mais il se sort plutôt bien du service militaire, passé à Brioude (en fait la ville où le père de Dutourd, veuf quand Jean avait 7 ans, l’emmenait en vacances). Cela se complique quand il s’agit de travailler : « Il donnait des leçons de latin qu’on lui payait moitié prix à cause de sa tête. » Désespérant de ses diplômes, il se rabattit sur des emplois moins relevés : « infirmier, commis d’épicerie, manœuvre. À l’hôpital, on lui dit qu’il donnerait des chocs nerveux aux malades ; à l’usine que sa présence déclencherait des grèves ; à l’épicerie qu’il ferait fuir les clients. » Il refuse d’être veilleur de nuit pour ne pas être « chien de garde ».

Portrait de Jean Dutourd © Hannah Assouline

Le moyen le plus courant « d’échapper à sa condition », c’est de gagner de l’argent. Edmond joue en bourse : « Rien de plus simple. Il suffit d’acheter à la baisse et de vendre à la hausse. Petite vérité qu’aucun agent de change ni aucun spéculateur n’a comprise. » Il gagne donc beaucoup d’argent, s’installe dans une superbe demeure à Louveciennes et, surtout, il rencontre Anne, qui est son « destin ». En une dizaine de pages, Dutourd montre la « cristallisation », chère à Stendhal, autre personnalité à laquelle il consacrera un essai (L’Âme sensible), et Une tête de chien annonce son chef-d’œuvre : Les Horreurs de l’amour, deux termes antagoniques, mais révélateurs des rapports humains.

A lire aussi: La boîte du bouquiniste

La fin est bouleversante, mais je ne la relate pas. Une tête de chien est avant tout une métaphore. Dans son poème Les Philistins, mis en musique par Brassens, Jean Richepin avertit les « Philistins, épiciers […] notaires » : « Mais pour mieux vous punir / Un jour vous voyez venir / Au monde / Des enfants chevelus / Poètes ». Tout poète, tout artiste, toute personnalité exceptionnelle a une tête de chien. Et Dutourd assume la sienne. Il fréquentera et admirera d’autres têtes de chien, dont une des plus belles du XXe siècle : de Gaulle (Conversation avec le Général).

Vivre en bourgeois

Dès la sortie d’Une tête de chien, on traça un parallèle avec l’univers de Marcel Aymé. Dans les deux cas, le fantastique n’est pas le but, mais le prétexte. Chez Marcel Aymé, pas de vampires ni de loups-garous, mais des hommes qui changent de visage (La Belle Image), qui traversent les murs (Le Passe-Muraille) sans autre but que de révéler des complexités humaines. Dutourd ne touchera que de loin aux « genres ». 2024 n’est pas un roman de science-fiction. Mémoires de Mary Watson et L’Assassin ne sont que des polars effleurés. De Marcel Aymé, Dutourd écrit : « Quand je publiai mon roman Au bon beurre, plusieurs critiques m’apparentèrent à Marcel Aymé. J’étais jeune : j’en fus vexé. Je ne voyais pas qu’on me faisait une immense louange » (La Chose écrite). Dutourd renchérit pour expliquer pourquoi Aymé ne fut pas toujours considéré comme un grand écrivain : « Il était plutôt de droite, n’avait pas de biographie, vivait bourgeoisement à Montmartre. » Vivre bourgeoisement, ce n’est pas être un bourgeois. Aymé, Dutourd ou l’immense Guitry vivaient en bourgeois, c’est-à-dire avec tout le confort possible, mais ils étaient profondément anarchistes, ils fichaient la paix à l’État afin que l’État leur fichât la paix, ils se méfiaient des idées, quelles qu’elles fussent : « Lorsque le monde disait noir, je devais automatiquement, sans réfléchir, dire blanc, car une idée cesse d’être vraie quand elle est partagée par le plus grand nombre […] qu’elle se schématise, qu’elle se simplifie, qu’elle devient une caricature, et surtout un instrument d’intolérance » (Loin d’Édimbourg).

A lire aussi : Exit Alfred Eibel

Il arrive souvent, tout au plaisir de (re)découvrir un texte, que nous ignorions les préfaces et les notes. Dans ce cas-ci, ce serait pire qu’une erreur, une bêtise. Max Bergez se bat comme un lion pour, déjà, trois rééditions de Dutourd : Les Dupes et Les Horreurs de l’amour au Dilettante et Une tête de chien chez Gallimard, en attendant Le Déjeuner du lundi. Bergez reproduit notamment une lettre insolente de Dutourd à Robert Laffont qui rechigne à le publier : « Ma confiance en moi est une affaire personnelle et je ne peux raisonnablement demander à aucun éditeur de la partager. » Gaston Gallimard se révélera plus « partageur ».

Dutourd reçut, le 20 juin 1951, le prix Courteline, dont des têtes de linotte pensent encore qu’il fut un auteur charmant, amusant. Courteline est cruel avec le sens du comique. C’est une marque de grand écrivain. Dutourd fut cruel et comique avec beaucoup de bonhomie pour ses semblables. Y aura-t-il un prix Dutourd ?

À lire

Jean Dutourd, Une tête de chien (éd. et préface de Max Bergez), Gallimard, 2023.

Une tête de chien

Price: ---

0 used & new available from

Œuvres romanesques (Tome 1)

Price: ---

0 used & new available from

Avec Éric Werner

0
DR.

À l’heure où le contrôle numérique menace nos vies, et où l’on observe l’avènement de ce que d’aucuns appellent la « démocrature », on peut se réfugier dans la lecture du dernier essai du philosophe suisse Eric Werner…


En 2008, je parlais pour la première fois d’Éric Werner, politologue suisse, professeur de sciences politiques à l’Université de Genève. Il avait alors signé à L’Âge d’Homme deux essais remarqués, L’Avant-guerre civile et L’Après démocratie, où il étudiait avec une rigueur d’entomologiste les dérives de notre modernité tardive.

Maquis 2.0

Dans un autre livre, Ne vous approchez pas des fenêtres, ce disciple du philosophe russe Alexandre Zinoviev se penchait sur « les postiches de la démocratie-fiction » et jouait finement du paradoxe pour démonter maints discours lénifiants, par exemple sur la gouvernance. Depuis toutes ces années, il bâtit son œuvre tout en collaborant à L’Antipresse de mon ami Slobodan Despot.

A lire aussi, Charles Gave: «La social-démocratie européenne va disparaître»

Dans Prendre le maquis avec Ernst Jünger. La liberté à l’ère de l’État total, il étudie les nouvelles formes de domination alors que se restreignent les libertés, et particulièrement la liberté d’expression (« Vous ne pouvez pas dire cela » est devenu un leitmotiv que nous entendons tous de plus en plus souvent) et que se détricote notre civilisation par l’effacement des références et des mémoires, par l’amnésie programmée (par exemple dans les écoles). Dans ce contexte, ne pouvons-nous pas presque parler d’une démocratie sans liberté ? L’État protège-t-il encore les citoyens… ou livre-t-il une guerre contre sa propre population ? Demeure-t-il le gardien des frontières ou les considère-t-il comme obsolètes, voire abolies ? Combat-il réellement la délinquance… ou celle-ci n’est-elle pas devenue un outil de pouvoir ? Défend-il la famille traditionnelle et l’école, garantes d’un authentique lien social ou favorise-t-il leur « déconstruction » (comprendre leur destruction, pierre par pierre), l’asservissement passant par l’anomie et par l’analphabétisme de masse ? En quoi le recours aux forêts, défendu jadis par le grand écrivain allemand Ernst Jünger (1895-1998), peut-il inspirer notre réflexion à l’heure du contrôle numérique et de la (vertueuse) restriction des libertés publiques, quand s’étend ce que Tocqueville, dans De la Démocratie en Amérique, appelle « un pouvoir  immense et tutélaire (…) absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » ?

Salut à Sylvain Tesson

Pour tenter de répondre à ces questions délicates, Éric Werner relit le Traité du Rebelle de Jünger (paru en 1951), et aussi Sur les Falaises de marbre, ce roman publié de manière miraculeuse en 1939 et dont la traduction française de 1942 inspira Julien Gracq et d’autres rebelles. Plus qu’une dénonciation de l’hitlérisme (ou du stalinisme), ce qu’il était entre autres, ce roman visionnaire mettait en scène de manière dantesque l’inexorable montée du chaos et de la barbarie.

A lire aussi, Françoise Bonardel: L’appel du grand large

Le Traité du Rebelle, ou le recours aux forêts est la (longue) traduction française du titre allemand original, plus lapidaire, Der Waldgang, littéralement « la marche en forêt ». C’est l’idée de marche à pied qui importe ici, car le Waldgänger, traduit en français par « Rebelle », est avant tout « celui qui marche en forêt », un piéton donc. Ce piéton résiste à sa manière à l’automatisation globale, pressentie par Jünger sous la forme de « l’inexorable encerclement de l’homme » par un État total, prélude à sa liquidation rationnelle. Jünger avait certes en mémoire les tueries industrielles de 14-18 et de 39-45, décidées et mises en place par une caste d’ingénieurs dépourvue d’ethos comme de nomos – l’incarnation du nihilisme. Pourtant, il voyait plus loin, sans doute grâce à son frère, le poète Friedrich-Georg, auteur d’un fondamental La Perfection de la technique.


L’un des multiples intérêts de l’essai d’Éric Werner, d’une magnifique densité, réside aussi dans l’éloge de la marche à pied, illustrée par un salut mérité à Sylvain Tesson, dont le récit Sur les Chemins noirs, narrant sa traversée en diagonale d’une France désertée, prend une valeur réellement initiatique en tant que défense d’une forme de secessio nobilitatis. L’immonde pétition dont Tesson fut récemment la cible démontre que la meute, toute à son adoration impie de la soumission, n’attend qu’un signe pour se jeter sur les piétons solitaires. Le comble de l’indécence réside à l’évidence dans la prétention de ces chacals à être des hommes libres.

Eric Werner, Prendre le maquis avec Ernst Jünger. La liberté à l’ère de l’État total, La Nouvelle Librairie, 110 pages.

La liberté sexuelle et la différence générationnelle

0
Jean-Paul Rouve et Kim Higelin, "Le Consentement" de Vanessa Filho © Moana Films / Windy Production

Le numéro de février de Causeur est une charge virulente contre les enfants de post-soixante-huitards «intraitables sur les bonnes mœurs». Mais s’il s’agissait finalement moins d’un retour de bâton légaliste, que du rappel d’un ordre symbolique passablement jeté aux orties ? Ce qui n’empêche absolument pas un puritanisme très protestant de faire, lui aussi, retour, par la même occasion, certes. Tentative de trier le bon grain de l’ivraie…


On incrimine volontiers aujourd’hui la liberté sexuelle induite par 1968 en en faisant la cause des maux de notre époque. Cette liberté était à priori pour des adultes consentants et les dérives qui ont pu en découler ne tiennent pas tant à la liberté en question qu’à la confusion des générations qui a mis sur le même plan les adultes et les enfants.

À la lecture des livres de Vanessa Springora, de Camille Kouchner et à l’écoute des propos d’Adèle Haenel ou, plus récemment, de Judith Godrèche, ce qui frappe est soit la présence de parents ou d’adultes se comportant avec les enfants comme si ces derniers étaient au même niveau qu’eux, soit leur absence radicale du paysage. « Mes parents n’avaient pas de place, ils ont été effacés. S’ils auraient pu se battre ? Oui, sûrement, moi, je l’aurais fait… » Judith Godrèche à France-inter.

L’époque des chaperons étant révolue, on peut tout de même s’interroger sur l’extraordinaire passivité de parents face à des situations réclamant, pour le bien de tous, un minimum de vigilance. Ainsi, Adèle Haenel se rendait seule chez son metteur en scène, entre l’âge de 12 et 15 ans, pour y passer le week-end. Quand on sait qu’une actrice est forcément un objet de désir pour celui qui la filme, c’est protéger toutes les parties, et en priorité les plus jeunes, que de mettre un tiers entre eux. Cela s’appelle prévoir. De la même façon, Vanessa Springora ne semble pas avoir bénéficié d’une protection parentale quelconque ; il semblerait même qu’il y ait eu une sorte d’accord tacite de la part des adultes alentour. Faut-il, enfin, rappeler que ces adolescentes étaient mineures et que la loi n’autorise pas une relation sexuelle entre un adulte et un mineur. Tout simplement. Sans doute parce que la loi n’imagine pas qu’il puisse y avoir réellement consentement entre un majeur et quelqu’un qui ne l’est pas.

A ne pas manquer: Sexe: le retour de bâton

Quant au livre de Camille Kouchner, par-delà le geste incestueux d’un beau-père à l’encontre de son beau-fils, c’est surtout une génération d’intellectuels qui est ici évoquée, où la confusion règne entre les générations ; où on se balade nu devant tout un chacun, où les enfants sont témoins d’une intimité qui devient intrusive, où on leur parle comme à des adultes, y compris pour faire des allusions sexuelles à leur endroit, voire demander à une fille pas encore pubère de mimer l’acte sexuel avec ses doigts devant tout le monde. Et où l’on n’hésite pas à photographier les fesses de la fille en question et à en faire un poster pour le salon. Sans compter qu’on n’en finit pas d’exiger d’eux qu’ils soient libres… mais à la façon des grands ! Injonction terriblement paradoxale. Sois libre ma fille, et fais comme maman !

Et c’est là que le bât blesse. La liberté sexuelle n’implique pas la confusion des générations. Et si cette dernière n’entraîne pas nécessairement des actes incestueux, elle est, par définition, incestuelle et suffit à brouiller les esprits. Il n’y a pas de synchronie entre les parents et les enfants ; une génération les sépare et cette séparation est fondamentale. Et peu me chaut que des adultes éprouvent du goût pour des pratiques sexuelles en tous genres. En revanche, les enfants n’ont tout simplement pas à y être mêlés. C’est le déni de la différence générationnelle qui est profondément destructeur, et pas la liberté que des parents respectueux de leur propre intimité comme de celle de leurs enfants s’octroient. Il ne faut pas, pour le coup, confondre les deux. Mais c’est bien parce qu’il y a eu, pour certains, confusion entre les deux qu’il y a retour de bâton de la part des enfants en question.

Le consentement

Price: ---

0 used & new available from

Rouvrir le passé

0
© Les films du losange

L’écheveau passablement confus de cette intrigue à tiroirs met un bon moment à se clarifier (plus ou moins). Un vieillard nonagénaire d’origine hongroise s’étant dissimulé, après-guerre, sous l’identité d’un héroïque soldat de Tsahal, passe en jugement à Tel-Aviv en présence de sa propre fille (dont on verra que sa présence auprès du grabataire changera du tout au tout le cours du procès), et d’une rescapée d’Auschwitz appelée à témoigner contre celui en qui elle reconnaît avec certitude le bourreau de son enfance.

L’ancienne déportée est accompagnée son fils, Ori (Yona Rozenkier), un homme plutôt perturbé, lequel croise au tribunal une écrivaine française d’un certain renom, Anna (Valéria Bruni-Tedeschi), en qui il est persuadé, quant à lui, de reconnaître en cette femme son ancien amour fou d’il y a 20 ans, à Turin. Ce qu’elle nie, prétendant ne l’avoir jamais vu.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Au fil d’improbables péripéties, le récit se resserre sur Ori et Anna, duo incarné par le comédien, scénariste et réalisateur franco-israélien Yona Rozenkier, et l’actrice, cinéaste (et sœur de Carla Bruni) si volontiers coutumière des rôles borderline. Sous prétexte de la conduire à l’aéroport où un vol pour l’Europe attend Anna, Ori l’enlève à bord de son van dans une loufoque équipée dans le désert, échappée dont le dénouement déjouera tous les pronostics. Bien des lacets sur cette route mémorielle à deux voies (et à deux voix) qui se perd dans les sables.  

Il n’y a pas d’ombre dans le désert. Film de Yossi Aviram. Avec Valéria Bruni-Tedeschi et Yona Rozenkier. Couleur. Durée : 1h41 En salles le 28 février 2024.

Hôpital: mort sans ordonnance

0
Image d'illustration Unsplash

Mort d’une crise cardiaque en sortant d’un hôpital qui ne lui avait rien trouvé d’anormal, l’histoire de Salah Hamidi est révélatrice de l’état de l’hôpital public. La politique comptable des gouvernements qui se sont succédé, réduite à la fermeture de lits, à l’exploitation des médecins et à la dégradation des conditions de travail se traduit aujourd’hui par une augmentation du nombre de morts chez les patients. Et il faut ajouter à cela les pertes de chance ou les décès liés à la pénurie de médicaments. Les faits sont connus, renseignés et pourtant, politiquement rien ne bouge. En matière de santé on expérimente en direct la tiers-mondialisation de la France.


L’histoire est particulièrement tragique, c’est Le Parisien qui la raconte dans son édition du 20 février 2024[1]. Il est 4 heures du matin ce jour de janvier, Salah Hamidi, 49 ans, se rend à son travail. Sur la route, il ne se sent pas bien: intenses douleurs thoraciques, acidité dans la poitrine, maux de tête, douleur au bras gauche… Il cumule tous les symptômes de la crise cardiaque. Il appelle les pompiers qui le prennent en charge à 4h40 et le déposent aux Urgences du centre hospitalier d’Étampes pour suspicion d’infarctus. Mais il est renvoyé chez lui à 8 heures sans avoir été pris en charge sérieusement. Il a été retrouvé mort dans sa voiture alors qu’il venait de sortir de l’hôpital. Cause du décès : crise cardiaque bien sûr.

Une histoire révélatrice du fonctionnement dégradé de l’hôpital

Le problème c’est que les faits divers de ce type s’accumulent. En France il y a des patients qui décèdent sur leur brancard aux urgences.Et ces informations ne sont pas secrètes. La crise des Urgences ou plus largement de l’hôpital public est renseignée, mais les gouvernements successifs semblent s’en laver les mains. Or l’hôpital public est une des institutions clé de notre système de solidarité et fut longtemps la fierté de la France. Aujourd’hui nous n’avons plus la meilleure prise en charge du monde, l’engorgement des hôpitaux devient la règle, les disfonctionnements sont tels que l’hôpital repose sur le dévouement de soignants épuisés et maltraités. Les conséquences de cet état des lieux sont terribles pour les personnels médicaux comme pour les patients.

A lire aussi, du même auteur: L’imam tunisien, le drapeau national et Satan

Pourtant, la crise des Urgences, comme celle de la qualité du service hospitalier, n’est pas nouvelle. Les médecins ont alerté les autorités depuis longtemps et en des termes on ne peut moins équivoques. Or plus les exemples de disfonctionnements s’accumulent, plus les rodomontades ministérielles se multiplient. La négation du réel est à ce point assumée que les ministres ne se soucient même plus de crédibilité. Ainsi, à l’été 2022, alors que la saison promet son lot d’épisodes caniculaires, de plus en plus d’hôpitaux annoncent soit la fermeture des services d’Urgences, soit celle de l’accueil de nuit. Le tout alors que les déserts médicaux sont légions et que l’hôpital est parfois le seul recours pour certains bassins de population. Croyez-vous que cela inquiète les autorités de santé ? Pensez-vous ! le ministre, à cette occasion, s’est félicité que « l’hôpital soit ouvert la journée ». Authentique.

Des alertes qui s’accumulent sans susciter de réaction du pouvoir

Dans un rapport de mars 2022, le Sénat prévenait déjà que l’hôpital était à bout de souffle et approchait du point de rupture. En décembre 2022, c’est un collectif de plus de 5 000 médecins, soignants et agents hospitaliers qui s’étaient adressés à Emmanuel Macron par le biais d’une tribune[2]. Avant l’épidémie de Covid, les médecins urgentistes avaient fait grève pendant six mois. En janvier 2020, c’était 1000 chefs de service qui avaient renoncé à leurs fonctions de chef de service, « posant le képi pour essayer de sauver la blouse ».

Hausse de la mortalité des patients

Depuis rien n’a été fait et l’hôpital s’effondre lentement sous nos yeux pendant que le gouvernement continue à réduire le nombre de lits arguant que l’on peut faire plus avec moins. Ce à quoi les médecins rétorquent qu’ils n’ont déjà plus les moyens de mener à bien leurs missions. Le problème est que les médecins ont un argument imparable : la hausse de la mortalité des patients notamment. On estime à 150 le nombre de morts lié à l’engorgement des hôpitaux rien que pour le mois de décembre 2022.

A lire aussi, Stéphane Germain: État social: chronique d’un suicide

Eh bien, même cela ne réussit pas à provoquer la moindre prise de conscience chez nos politiques ou chez les hauts-fonctionnaires du ministère de la Santé. Il faut lire le témoignage sur Facebook de Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et syndicaliste, quand il raconte sa rencontre avec le responsable de l’Agence Régionale de Santé du Finistère, territoire où les services d’urgences sont dans un état catastrophique. Alors que le médecin lui explique que le système de santé est en train de s’effondrer, voilà ce que lui répond le directeur : « Je dirai plutôt que le système de santé, en France est en pleine mutation. Une mutation lourde, profonde, porteuse d’inquiétude, mais aussi d’espoir et d’amélioration. » Cette perle technocratique de la plus belle eau signifie l’abandon du système de santé public et témoigne de l’absence de vision et de perspective du politique en la matière. Dans ce même post, une autre anecdote est fort instructive.  Il s’agit des échanges que nous rapporte Christophe Prudhomme concernant l’hôpital nord à St Ouen. Cet établissement doit remplacer deux hôpitaux existants. Mais tandis que les directeurs de l’AP-HP se rengorgent, présentant leur nouvelle création comme le plus grand centre hospitalo-universitaire d’Europe, le syndicaliste rappelle que le seul résultat dont on est d’ores et déjà sûr concerne la baisse du nombre de lits. La nouvelle politique : caser un maximum de patients à l’hôtel… Moins de service à la population, mais un gain de prestige pour les décideurs, voilà ce que semble être la boussole qui guide les décisions publiques ! Tout cela alors que l’hôpital est le patrimoine commun des Français et que la politique de santé a des incidences directes sur la durée et la qualité de nos vies.

Dans toutes ces histoires, on se demande encore si la vision comptable des technocrates n’est pas un des meilleurs outils que l’on connaisse pour sacrifier l’intérêt général, sur l’autel de la soi-disant bonne gestion des deniers publics. En attendant, on demande au sens du devoir des médecins d’assurer ce que les politiques ont abandonné. En acceptant des conditions de travail invivables, un mode de fonctionnement dégradé et le déni des politiques face à la détérioration de la qualité de la prise en charge à l’hôpital, les médecins se dévouent au risque de voir l’Etat ignorer leurs souffrances et minorer ce que crée ce type de fonctionnement sur la santé et l’avenir des patients. Quand le système aboutit à une perte de chance pour les patients et à l’augmentation de la mortalité, on se demande ce qu’il faut de plus comme signes concrets pour inciter le pouvoir à agir.

Ces biens essentiels

Price: ---

0 used & new available from


[1] https://www.leparisien.fr/essonne-91/salah-49-ans-mort-dun-infarctus-en-sortant-de-lhopital-ils-nauraient-jamais-du-le-laisser-partir-20-02-2024-XLSLEH42GRB6RADGNNJIGKMXQM.php

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/12/21/l-hopital-public-n-est-plus-capable-d-amortir-la-moindre-crise-sanitaire-meme-si-elle-est-previsible_6155241_3232.html

Le propalestinisme de Lula, carburant dans sa course au leadership du «Sud global»

0
Brasilia, 23 novembre 2023 © Mateus Bonomi/AGIF/Sipa USA/SIPA

À Addis-Abeba en Éthiopie, le président brésilien vient d’accuser Israël de « génocide » à Gaza, et a fait une allusion à Hitler


Membre fondateur du Mercosur en 1985, puis de l’UNASUR en 2008, rassemblant tous les pays du sous-continent, le Brésil a manifestement pris le leadership régional. Or depuis 2002, avec l’arrivée de Lula au pouvoir, le Brésil s’est affirmé résolument non seulement comme une puissance régionale mais aussi comme un acteur qui veut compter sur la scène mondiale…

Cela, en nouant d’une part un partenariat privilégié avec le continent africain : le Brésil et le Nigeria ont été à l’origine du premier sommet Afrique-Amérique du Sud qui s’est tenu en 2006 à Abuja. D’autre part le Brésil a participé à la création des BRICS en 2011, aux côtés de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud.

Toutefois, les relations Brésil-Afrique relèvent davantage d’une diplomatie politique que d’une véritable politique d’État, comme le laisse à penser l’effondrement de cette relation sous la présidence de Dilma Rousseff déjà (2011-2016), confrontée qu’elle était à des enjeux sérieux de politique intérieure, et surtout avec les présidents Michel Temer (2016-2018) puis Jair Bolsonaro (2019-2023). Si de grandes entreprises brésiliennes y trouvent leur intérêt (tout particulièrement dans les secteurs de l’extraction des matières premières et de la construction d’infrastructures) les relations économiques Brésil-Afrique sont en effet sous-tendues par des préoccupations fortes à la fois idéologiques et géopolitiques.

Imaginaire brésilien

Le rapprochement avec l’Afrique fait partie intégrante du programme international du PT depuis sa fondation en 1980. Car d’une part, les populations afro-descendantes brésiliennes représentaient une « base » importante du mouvement et un potentiel électoral précieux, et d’autre part, l’Afrique noire avait occupé une place centrale dans la structuration du Tiers-Monde et de la conceptualisation idéologique tiers-mondiste, articulant les questions de la décolonisation, du développement et de la dépendance. Aujourd’hui l’Afrique conserve une charge symbolique importante pour la constitution d’une nouvelle opposition à l’Occident et demeure un élément de l’imaginaire brésilien. La politique africaine du Brésil vise ainsi tout autant à donner une interprétation racialiste, « racisée » des questions sociales brésiliennes que de fonder la prétention de Lula (élu à nouveau en octobre 2022) à viser désormais le leadership dudit « Sud global ».

Car paradoxalement, le retour à la démocratie en Amérique latine, avec le « tournant à gauche » de la région dans les années 90-2000, a favorisé l’expansion de l’idéologie du « postcolonialisme » puis du « décolonial », notamment sous l’impulsion du castro-chavisme vénézuélien. Entremêlant anti-impérialisme, anti-occidentalisme et théorie de la domination et du « privilège blanc », ce courant qui dénie désormais à l’Amérique latine sa dimension « d’extrême-Occident » (selon l’expression d’Alain Rouquié dans les années 80), verse tout naturellement dans un antisémitisme antisioniste largement partagé par l’idéologie néo-tiersmondiste dudit « Sud global ».

A lire aussi, Richard Prasquier: Tout le monde a compris comment est mort Alexei Navalny

La lutte contre la « domination » mondiale de ces « super-blancs » que seraient devenus les Juifs depuis qu’ils sont détenteurs d’un territoire national, permet en effet d’agréger des ressentiments divers et d’articuler des objectifs multiples. Ni « bloc », ni « axe », ni alliance, ni « Internationale », le « Sud global » se caractérise plutôt comme une dynamique, portée par un conglomérat d’acteurs aux contours mouvants. Après le pogrom génocidaire mené par le Hamas en territoire israélien le 7 octobre 2023, comme par un effet paradoxal aigu, les prises de position contre Israël se sont déchaînées aussitôt tous azimuts à travers la planète et dans différents secteurs des sociétés occidentales. Au-delà de la résolution implacable des islamistes à anéantir Israël dans le sang et l’horreur, c’est en somme l’installation de l’antisémitisme à l’horizon d’un « Sud global » en gestation depuis au moins deux décennies, qui s’est manifestée. L’Amérique latine avec les prises de position anti-israéliennes du Chili, de la Bolivie et de la Colombie notamment, y a participé, et Lula s’y est particulièrement illustré.

Plus tendre avec Poutine qu’avec Netanyahou

Invité au 37ème sommet des pays de l’Union africaine, à Addis-Abeba, les 17 et 18 février dernier, le président brésilien a non seulement manifesté une fois encore son intérêt pour l’Afrique, mais il s’est posé en prétendant au titre de leader du Sud global en abordant les deux grands thèmes du moment qui définissent la ligne du conglomérat anti-occidental : le soutien à la Russie dans la guerre qu’elle a lancée contre l’Ukraine d’une part, et le soutien au Hamas dans son offensive contre Israël d’autre part. Refusant de condamner Poutine pour l’assassinat de Navalny, Lula a affirmé qu’il fallait « d’abord faire une enquête pour savoir pourquoi ce citoyen est mort », et comparant « ce qui se passe à Gaza » à la décision d’Hitler « de tuer les juifs », il a estimé que « le Brésil ne peut s’abstenir de condamner ce que l’armée d’Israël est en train de faire dans la bande de Gaza ». Et pour « faire bon poids », écartant d’un revers de main la récente expulsion par le tyran vénézuélien Maduro des membres du personnel du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits humains, il a déclaré : « Je n’ai pas d’information sur ce qui se passe au Venezuela ».

L’attaque du Hamas du 7 octobre a provoqué en effet une décantation des positionnements stratégiques et une mise en évidence de l’axe de convergence des trois proto-totalitarismes (Russie, Iran et Turquie) ainsi que de leurs alliés du Sud global à travers leur hostilité conjointe à la fois à l’égard de l’Ukraine et d’Israël. L’antisémitisme, comme souvent au cours de l’Histoire, servant d’agent de coagulation d’éléments hétérogènes et d’acteurs divers, c’est aujourd’hui sous la forme du propalestinisme « antisioniste » qu’il s’exprime le plus vigoureusement. Le propalestinisme est en effet une idéologie transnationale qui consiste dans la délégitimation de l’État juif, tout particulièrement à travers la victimisation obsessionnelle des populations palestiniennes et la diabolisation du Juif/Israélien. Le « Palestinien » étant devenu la figure emblématique de tous les « dominés » victimes de l’Occident honni.

Le soutien au Hamas comme « mouvement de résistance » à la prétendue « occupation coloniale israélienne » est ainsi une prise de position indispensable à tout leader du Sud global. Au demeurant, Lula n’a sans doute pas un gros effort à faire dans ce sens, lui qui a par exemple, depuis longtemps toléré avec bienveillance l’activisme du Hezbollah dans la région de la Triple frontière (Argentine, Brésil, Paraguay) où le groupe terroriste gère deux grandes mosquées et où il bénéficie du soutien financier et moral de membres influents des communautés syro-libanaises autant musulmanes que chrétiennes, implantées de longue date dans la région. Revenant à la posture gauchiste de ses jeunes années, Lula entonne donc à pleine voix l’antienne propalestiniste des nouveaux « damnés de la terre ».

Qui tient la porte d’entrée?

0
Le président de la République rend hommage Missak et Mélinée Manouchian, mercredi 21 février 2024. © Blondet Eliot -Pool/SIPA

Le président de la République a accueilli, solennel, le couple Manouchian au Panthéon ce mercredi. Lors de son discours, il a dit entendre maintenir l’unité de la nation, domaine dans lequel il n’a pas réellement excellé jusqu’ici…


On surabonde en permissions, en interdictions, en exclusions, en ostracismes, en validations, en discriminations positives ou négatives, en censures, en provocations, en mises à l’écart ou à l’honneur. Sur tous les plans. Et je ne cesse de m’interroger. Mais qui donc tient la porte d’entrée ?

Arbitrages

Dans le domaine de la liberté d’expression, puisque la vérité n’est plus le critère décisif pour évaluer le propos, qui, médiatiquement, politiquement, va répartir le bon grain et l’ivraie, autoriser ici et fustiger là ? Qui sera l’arbitre incontesté entre le décent et l’indécent, entre ce qu’on aura le droit de penser et de dire ou ce qui devrait immédiatement mériter l’opprobre ? Qui va être assez légitime pour tenir la porte d’entrée ? Pour la vie parlementaire, nous sommes lassés des fluctuations épuisantes du président de la République qui n’en finit plus de tendre l’arc sur le Rassemblement national puis de le détendre, contredisant sans vergogne son Premier ministre. Celui-ci n’a pourtant pas hésité à proposer un débat à Marine Le Pen alors qu’elle n’est plus dans l’arc, jusqu’au prochain changement ! À partir du moment où l’évidence de Gabriel Attal n’est pas admise – l’arc républicain est tout l’hémicycle ! -, qui va déterminer le licite et l’illicite, les paroles acceptables dans les débats honorables ou les interventions scandaleuses dans une Assemblée nationale partagée entre purs et impurs ? Qui aura été assez exemplaire, au plus haut niveau de l’Etat, pour donner des leçons, qui sera assez digne pour tenir la porte d’entrée ?

À lire aussi, Franck Crudo: Manouchian et l’extrême droite: les pieds dans le plat de Résistance

Il n’est pas un sujet de société, une controverse, qui ne conduisent à cette interrogation tant, de plus en plus, la dispute libre et contradictoire est remplacée par des inquisitions qui simplifient tous les échanges par cette double commodité : tout le monde n’a pas le droit de parler et il y a des pensées qui n’ont pas le droit d’exister. C’est une obsession chez moi que cette lancinante inquiétude : qui tient la porte d’entrée ? Qui gardera les gardiens ? La triste réalité d’aujourd’hui ayant mis le ver non seulement dans le fruit mais dans le contrôle de l’action du ver.

La cérémonie de panthéonisation du couple Manouchian, avec les réactions qu’elle a suscitées avant sur la présence ou non de Marine Le Pen, est révélatrice d’incohérences françaises qui veulent tout et le contraire de tout. Je n’ai pas l’intention, me glissant dans le sillage du remarquable entretien de Stéphane Courtois questionné par Jean-Christophe Buisson, de discuter la nature de la Résistance communiste, son caractère peut-être plus international – soumission à l’URSS ? – que national et le nombre de fusillés. Alors que les choix, les ennemis, la culture et la mort héroïque de Missak Manouchian démontrent surabondamment que la France était authentiquement dans son cœur, à lui, ce « Français de préférence ». Ce n’est pas contradictoire avec cette assertion de Stéphane Courtois selon qui « la mort de Missak Manouchian suscite l’admiration mais son héroïsation a été construite par le PCF ».

Le cordon républicain s’effiloche

Une double perversion dans cette volonté d’exclusion de Marine Le Pen. Il était normal qu’elle ne vînt pas à l’hommage rendu à Robert Badinter, s’agissant d’une demande de la famille. En revanche, pour le couple Manouchian, en dépit de l’opposition du comité de soutien pour la panthéonisation et des réserves critiquables du président politisant ce qui n’aurait jamais dû l’être, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont eu raison de maintenir leur présence dans la soirée du 21 février.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Marine Le Pen est-elle légitime pour honorer un résistant?

En effet le président de la République, garant de la concorde nationale à l’occasion de cérémonies appelant l’unité au moins le temps de leur préparation et de leur déroulement, a été aux antipodes de cette exigence dans son entretien acide avec L’Humanité. Comment ne pas approuver Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, qui explique ceci : « L’hypothèse de voir Marine Le Pen accéder au pouvoir était un songe et gagne désormais de la consistance. En tentant de l’écarter, le parti présidentiel tente de renverser la tendance » ? La seconde absurdité. On remarque que la normalisation historique de Marine Le Pen – elle a rompu avec son père à cause de certains de ses délires provocateurs dans ce domaine – est perçue comme une catastrophe par ses opposants. Ils sont privés d’une détestation confortable sans avoir été capables de lui substituer une contestation intelligemment politique, beaucoup plus difficile à présenter. Il est tout de même choquant que sur le plan éthique, on ne se félicite pas d’une évolution aussi heureuse, pourtant conforme à cette idée que l’important n’est pas de savoir d’où l’on vient mais où l’on va. Dans cette controverse indélicate – elle met de l’ombre sur une panthéonisation pourtant quasi consensuelle -, la question sur « qui tient la porte d’entrée ? » est cruciale.

Le président, avec ses louvoiements et ses manœuvres politiciennes, a perdu toute crédibilité. Recherche désespérément un portier juste et équitable !

Le Mur des cons

Price: ---

0 used & new available from

La parole, rien qu'elle

Price: ---

0 used & new available from