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IVG: À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire

Le 8 mars, avant que l’impayable chanteuse des Rita Mitsouko massacre la Marseillaise et affiche ostensiblement du dédain envers les papouilles présidentielles, Emmanuel Macron a promis l’inscription de l’IVG dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne… Récit.


Conspué lors du Salon de l’Agriculture, Emmanuel Macron a sans doute espéré faire remonter sa cote de popularité à l’occasion du match retour qui s’est joué place Vendôme, vendredi 8 mars. Tout avait été finement pensé : notre stratège, qu’on connaît labile, sait aussi se montrer habile. Aussi, il s’était arrangé pour faire coïncider la cérémonie de scellement de l’inscription du droit à l’IVG dans la constitution avec la Journée internationale des droits des femmes. Le public composé de militantes féministes, de personnalités, d’élus de tous bords comme de spectateurs anonymes prévoyait de partager aux côtés du président « une cérémonie populaire ». On était réuni pour fêter « l’aboutissement du combat collectif » engagé par Simone Veil ; le barde jouait sur du velours. « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. », ne manquerez-vous pas de me rappeler ; on n’en disconvient pas. Toutefois il faut bien mesurer que la perspective de remporter enfin quelque succès, même facile, avait de quoi légitimement réjouir notre homme.

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Un discours qui baigne dans l’emphase comme un mauvais churro dans une huile recuite

Ça a débuté comme ça ; avec la diffusion d’un clip retraçant le combat pour l’IVG en France. Puis Gabriel Attal, Éric Dupond-Moretti, Yaël Braun-Pivet, mais aussi Mélanie Vogel et Mathilde Panot ont accompagné Emmanuel Macron en tribune. Ensuite, sans surprise, l’aède, la narine frémissant d’émotion, l’air pénétré et le regard embué, nous a servi la purge dont il a le secret : l’un de ses accablants discours qui baignent dans l’emphase comme un mauvais churros dans une huile recuite. « Le sceau de la République scelle en ce jour un long combat pour la liberté. Un combat fait de larmes, de drames, de destins brisés », a-t-il tout d’abord lancé, prudhommesque. Le troubadour a poursuivi en rendant hommage aux grandes figures de la lutte en faveur de l’IVG. Il a aussi salué « celles et ceux » qui, plus récemment, ont combattu à ses côtés pour faire inscrire dans la Constitution ledit droit qu’on bat maintenant en brèche, c’est bien connu, dans notre pays.  Avec moult anaphores, juxtapositions, cabrioles verbales et autres boursouflures stylistiques, le trouvère ne nous a pas épargné non plus les subtiles allusions littéraires à Simone de Beauvoir ou à Annie Ernaux alors qu’il évoquait les « destins des jeunes filles rangées », ceux « des femmes dans la force de l’âge » sans oublier les « destins aux armoires vides ». Notre rhéteur a enfin exposé son ambition nouvelle : œuvrer pour inscrire le doit à l’IVG à l’échelle européenne : « Je souhaite l’inscription de l’IVG dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, où plus rien n’est acquis et tout est à défendre. » Notre enragé sectateur du Bien, qui voit toujours très loin quand il s’agit de parler, a ajouté, chimérique : « Au-delà de l’Europe, nous nous battrons pour que ce droit devienne universel et effectif. » Jusque-là, convenons-en, l’escamoteur réalisait le sans-faute espéré. Force est de le constater, une fois de plus, le bougre est définitivement plus à son affaire quand il s’agit de promouvoir le bien et le juste à l’échelle cosmique que quand il est question de défendre les intérêts triviaux des jacques.

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L’hymne national revisité

Le parterre énamouré, envoûté, ne pipait mot ; l’affaire était dans le sac : communion dans la divine parole et union sacrée autour du président. Victoire sans appel pour le bateleur. Sur la fin, pourtant, les cartes ont été rebattues, in extremis. Catherine Ringer des Rita Mitsouko, très assurée face à un Emmanuel Macron béat, s’est lancée dans une Marseillaise qu’elle avait pris sous son bonnet de « revisiter » à la sauce inclusive. « Aux armes citoyens, citoyennes, marchons, chantons cette loi pure dans la Constitution. »  La chanteuse, plongeant l’auditoire dans la perplexité, s’affranchissait ainsi des mots du refrain de l’hymne national, à défaut de s’émanciper du patriarcat. Le président a semblé goûter ces libertés prises par rapport aux paroles de Rouget de Lisle. Quant au public, il a dû se demander si c’était du lard ou du cochon. Sur X, on a commenté largement. Les hommes politiques de gauche ont salué « l’audacieuse démarche artistique ». « Magnifique interprétation de La Marseillaise par Catherine Ringer. Le combat continue pour les droits de toutes les femmes dans le monde » a écrit le sénateur communiste Ian Brossat. Gabriel Attal a repris « Aux armes citoyens, citoyennes » en préambule à une publication dans laquelle il évoquait la cérémonie.

Ringer la joue comme Mbappé

Si à droite on a été plus critique sur une performance qui adultérait indéniablement l’hymne national, on a été également consterné par la désinvolture qu’affichait de surcroît la chanteuse vis-à-vis du chef de l’État. En mode Mbappé, en effet, Catherine Ringer n’a pas hésité à se soustraire au baisemain dont voulait la gratifier Emmanuel Macron afin de la remercier pour la prestation. Décidément, face aux papouilles présidentielles, c’est courage fuyons. Cette séquence, de quelques secondes seulement, a été très partagée sur les réseaux sociaux. Là où certains se sont contentés, magnanimes, de sourire du « râteau » pris par le chef de l’État, la chanteuse Princess Erika a pointé, avec une élégance qui rend femmage à la gent féminine, la leçon donnée à « ceux et celles qui instrumentalisent les femmes de courage et se servent de cette journée pour chouiner ou lécher (…) » Contacté par BFMTV, l’Élysée assure ne pas avoir été mis au courant de cette réinterprétation de La Marseillaise par Catherine Ringer. « C’est une artiste talentueuse. C’était élégant et adapté au moment », indique-t-on, au Palais. « Elle l’a fait en liberté » a ensuite commenté Emmanuel Macron, tout sourire devant la presse.

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Le tour de chant continue avec Olivia Grégoire

Voilà la fête du slip lancée et la Macronie en roue libre. Une fois l’exemple donné, Olivia Grégoire, ministre déléguée chargée des Entreprises, du Tourisme et de la Consommation s’est à son tour lâchée, lors d’une allocution à Matignon, toujours en ce 8 mars. Aux côtés d’un Gabriel Attal passablement crispé, désinhibée, elle a repris la chanson « La Grenade » de Clara Luciani puis a publié sur son compte X la vidéo de sa prestation, sans omettre d’y ajouter une petite touche personnelle : « Sous vos seins la grenade. Sous vos seins, énormément d’entreprises. Soyez fières. » Karl Olive, sur X encore, a lui aussi partagé une vidéo. On l’y voyait fredonnant quelques paroles de la chanson de Julien Clerc « Femmes, je vous aime. » L’intitulé de sa publication était : « Ma petite contribution en cette Journée des droits des femmes. » On pouvait lire aussi, pour introduire la séquence vidéo et certainement en référence à toutes les péripéties musicales du jour : « l’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne ! Même chez les députés ! » Pour le triomphe du président, on repassera, mais on s’est quand même bien amusé.

Samuel Beckett a dit : « Quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter. » C’est bien ce qu’on va faire aussi.

Guerre russo-ukrainienne: comment en est-on arrivé là?

 Nos députés votent mardi sur l’accord de sécurité entre Paris et Kiev. Il ne suffit pas de dire, comme Bernard Guetta, « Poutine est stupide ».


La Russie n’aurait pas dû envahir l’Ukraine, la cause est entendue. Mais comment en est-on arrivé là ? De nombreux diplomates et d’anciens ministres considèrent que les pays occidentaux, les États-Unis en premier lieu, ont joué, durant ces trois dernières décennies, une partition géopolitique navrante vis-à-vis des dirigeants et du peuple russes qui se sont sentis humiliés par des États pensant les avoir réduits à faire de la figuration sur la scène internationale après la chute de l’empire soviétique. On l’a oublié mais, aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, Boris Eltsine (en 1994) puis Vladimir Poutine (en 2000) évoquèrent avec le président américain Bill Clinton la possibilité d’une adhésion de la Russie à l’OTAN. Tergiversations, barrage des pays de l’ex-bloc soviétique eux-mêmes demandeurs de la protection américaine et craignant un impérialisme new-look de la Russie, soupçons des pays de l’Europe de l’Ouest – selon l’historien britannique d’origine russe Sergey Radchenko, « en étant trop réaliste et pas assez idéaliste à un moment où il aurait pu faire une différence, Bill Clinton a peut-être contribué à faire de la résurgence impérialiste de la Russie une prophétie autoréalisatrice ».

L’Europe s’américanise d’un côté et s’islamise de l’autre

Nous sommes en 2021. Seize ans après un nouvel agrandissement de la zone d’influence américaine en Europe de l’Est (entrée dans l’OTAN de la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Roumanie), se souvenant que les Américains avaient déjà proposé en 2008 l’intégration de la Géorgie et de l’Ukraine dans l’OTAN et que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel s’étaient opposés à cette idée en promettant toutefois d’y revenir plus tard, Vladimir Poutine s’enquiert auprès des diplomaties occidentales sur la relance d’un projet d’intégration de l’Ukraine à l’OTAN, ce qui serait pour lui un casus belli. Sur France Culture, lors de l’émission Répliques du 2 mars, Pierre Lellouche, ex-président de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, a rappelé comment la Russie avait officiellement demandé à la mi-décembre 2021 que soit entérinée, en échange du maintien de la souveraineté ukrainienne et de l’ouverture de négociations pour sortir de la crise du Donbass, la non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Américains et Européens décident alors d’humilier les Russes en ignorant purement et simplement leur requête, en n’y répondant pas et en laissant planer le doute. Hubert Védrine parlera d’une « provocation dangereuse ». Le 24 février 2022, les troupes russes pénètrent en Ukraine. Un mois après le début des hostilités, alors que Volodomyr Zelensky se dit prêt à négocier directement avec Vladimir Poutine, le petit télégraphiste de Washington, Boris Johnson, se rend à Kiev pour demander au président ukrainien de ne rien négocier du tout, l’assurant du soutien inconditionnel, en armes et en argent, des Américains et des Britanniques. Dès le début, les Américains voient dans ce conflit un moyen radical pour séparer l’Europe occidentale, surtout l’Allemagne, de la Russie. Tous les moyens sont bons. Y compris le sabotage des gazoducs Nord Stream – le 6 février 2022, Joe Biden, lors d’une conférence de presse avec Olaf Scholz, avait prévenu : « Si la Russie envahit l’Ukraine, Nord Stream 2 n’existera plus. Nous y mettrons fin. » À la question : « Comment ferez-vous ? », Biden avait répondu : « Je vous promets que nous serons en mesure de le faire. » Les Américains ont encouragé les Ukrainiens à poursuivre une guerre qu’ils savaient perdue d’avance. En même temps qu’ils espèrent affaiblir militairement la Russie, ils comptent ébranler l’Allemagne et ses prétentions d’extension économique : la charge financière que représente l’achat du gaz américain, quatre fois plus cher que le gaz russe, est en train d’étouffer l’industrie allemande. Au passage, ils vendent leurs avions et hélicoptères militaires aux Allemands et aux Polonais qui chantent l’Europe de la Défense mais achètent américain. La Finlande, à peine entrée dans l’OTAN, débloque 1,7 milliard d’euros pour l’achat de matériel militaire… américain. L’Europe, qui ne sait plus où elle habite, qui s’américanise d’un côté et s’islamise de l’autre, qui achève son agriculture après avoir bradé son industrie, est anéantie par une organisation corrompue dirigée par une Allemagne vassale des États-Unis, l’impératrice Ursula et ses sbires fédéralistes et atlantistes. Les États-Unis, à la recherche de nouveaux marchés et d’un raffermissement stratégique et géopolitique dans la partie la plus orientale de l’Europe, ne voient pas d’un si mauvais œil la continuation du conflit russo-ukrainien. En même temps, ils anticipent l’inévitable après-guerre en envoyant des représentants en Ukraine afin de discuter d’ores et déjà de la reconstruction de ce pays ruiné et de garantir aux entreprises américaines une place de choix lors des futurs appels d’offres dans le cadre de cette reconstruction qui sera essentiellement financée par… l’Union Européenne. Business is business

Macron consterne les chancelleries occidentales

Le 25 février dernier, le New York Times a révélé le financement américain, dès 2014, de 12 bases militaires ukrainiennes de renseignement établies tout le long de la frontière russe. Investissement juteux : en 2015, le chef du renseignement militaire ukrainien livre à la CIA des informations importantes sur les sous-marins nucléaires russes. Malgré les réticences des Américains, les services secrets ukrainiens assassinent des leaders russes ou séparatistes. 2014, c’est aussi l’année du coup d’État de Maïdan à Kiev soutenu (fomenté ?) par les Américains afin de chasser un gouvernement considéré comme trop pro-russe. Soulignons encore que ces bases sont installées au moment où les accords de Minsk (Minsk I en septembre 2014 puis Minsk II en février 2015), supervisés par la France et l’Allemagne, sont signés entre l’Ukraine et la Russie afin de tenter de résoudre le conflit entre Kiev et les séparatistes pro-russes du Donbass. Ces accords ne seront jamais véritablement appliqués. L’Ukraine ne respectera pas le point prévoyant une réforme constitutionnelle pour introduire un nouveau statut d’autonomie des deux Républiques séparatistes. Les élections qui devaient avoir lieu sont annulées, les russophones du Donbass sont régulièrement humiliés par le gouvernement ukrainien, des troupes miliciennes ukrainiennes font régner leur loi. « Porochenko d’abord, puis Zelensky ont accepté les principes de l’accord mais ne l’ont finalement jamais appliqué », affirmera l’ancien ambassadeur de France à Moscou, Jean de Gliniasty. Mais ces accords avaient-ils réellement pour objectif de régler les différends entre Kiev et Moscou ? L’ex-chancelière allemande, Angela Merkel, vend la mèche dans un entretien donné à Der Spiegel le 24 novembre 2022 : « Les accords de Minsk ont servi à donner du temps à lUkraine. […] Il était évident pour nous tous que le conflit allait être gelé, que le problème n’était pas réglé, mais cela a justement donné un temps précieux à l’Ukraine. » François Hollande confirmera les propos de l’ex-chancelière. Aveuglé par les nombreux discours officiels d’Angela Merkel insistant sur le fait que la levée des sanctions contre la Russie était conditionnée à la mise en œuvre des accords de Minsk, Vladimir Poutine n’a visiblement pas vu le coup venir ; celui-ci est d’autant plus rude que les relations entre l’ex-chancelière allemande et le président russe avaient toujours été excellentes et ont profité aux deux pays, en particulier à l’Allemagne – le gaz russe, abondant et peu cher, a longtemps fait le bonheur des industriels et des ménages allemands.

Soutien à l’Ukraine : un débat vicié

Dirigé par un histrion incompétent et égocentrique, la France est en train de s’échouer sur les rives arides de la politique étrangère et des relations internationales. Au pays de Talleyrand, la nomination de Stéphane Séjourné au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères serait du plus haut comique si elle n’était pas le reflet du délabrement total de l’État français. Au milieu du désastre, Narcisse 1er gonfle son petit torse et convoque les dieux de la guerre qui rient de voir ce nain se prendre à la fois pour Jupiter et Mars. Les chancelleries occidentales sont consternées et commencent à se demander si le tourbillonnant président français a toute sa raison. Par pur réflexe, le président russe rappelle qu’il possède l’arme atomique – en réalité, la tarasconnade de notre divin ridicule a dû amuser Poutine, l’homme aux douze cancers guéris par les plantes. En revanche, l’ex-KGBiste et président actuel d’un pays où la propagande politique est considérée depuis plus d’un siècle comme un art à part entière, a certainement apprécié à sa juste valeur la puissance de la propagande occidentale après l’annonce de la mort d’Alexeï Navalny : devenu une icône intouchable, Navalny a miraculeusement échappé aux investigations des journalistes occidentaux qui auraient pu rappeler le passé plus que douteux de cet ultra-nationaliste réputé pour son racisme, pour sa xénophobie, pour un clip dans lequel il préconisait la « déportation » des migrants et pour une vidéo dans laquelle il expliquait, gestes à l’appui, comment exterminer les mouches, les cafards et les… musulmans tchétchènes. Si le monde occidental s’est prosterné devant la dépouille de Navalny, il n’en a rien été à Kiev – et pour cause : les Ukrainiens ont souvenir de quelques déclarations de Navalny qui leur restent en travers de la gorge, en particulier celles sur un « monde russe » plus large que la Russie et une politique étrangère russe devant par conséquent viser« au maximum l’intégration avec l’Ukraine et la Biélorussie ». Les Occidentaux accusent Vladimir Poutine d’avoir harcelé Alexei Navalny jusqu’à le faire mourir mais se soucient assez peu du sort de Julian Assange. Poursuivi par les l’États-Unis, isolé dans une prison de haute sécurité au Royaume-Uni, très affaibli physiquement et psychologiquement, le lanceur d’alerte australien est dans l’attente d’une possible extradition vers un pays qui l’a d’ores et déjà condamné à 175 ans d’emprisonnement pour avoir révélé les exactions des services secrets et militaires américains. Curieusement (ou pas), les médias occidentaux s’épanchent depuis des années sur le cas de Navalny mais restent relativement discrets sur celui d’Assange.  

Dans un entretien récent donné au Figaro, Jean-Pierre Chevènement souligne l’incohérence politique et l’amateurisme géopolitique d’Emmanuel Macron. « Les intérêts vitaux de la France ne se situent pas en Ukraine », rappelle-t-il. L’ancien ministre de la Défense souhaite, au sujet de l’engagement de la France dans le conflit russo-ukrainien comme au sujet d’une « européanisation de la dissuasion nucléaire », un débat au parlement, débat qui aurait dû avoir lieu depuis longtemps s’il existait une véritable opposition parlementaire pour le réclamer. Ce débat sur l’engagement de la France en Ukraine doit enfin se tenir à l’Assemblée puis au Sénat cette semaine. À trois mois des élections européennes, le vote parlementaire qui suivra ce débat est un piège grossier reposant sur un simplisme manichéen et strictement politicien, au plus mauvais sens du terme : soit vous votez pour le plan de soutien de la France à l’Ukraine – et alors, bravo, vous êtes dans le camp du Bien – soit vous votez contre – et alors, rien à faire, quels que soient vos arguments, vous devenez un suppôt de Poutine, un traître, un espion à la solde du régime russe, un anti-démocrate en puissance. Une grosse claque électorale étant annoncée, la stratégie macronienne pour les élections européennes se résume à « faire barrage au RN » et, conjointement, à pousser sur le devant de la scène le conflit en Ukraine afin d’escamoter les sujets primordiaux que sont l’immigration, la sécurité, l’énergie, l’agriculture, le rôle de la Commission, du Parlement européen, l’avenir des traités, etc. Les électeurs seront-ils dupes ?

Sur France Culture, face à un Bernard Guetta hoquetant une argumentation chétive sur l’air de « Poutine est stupide »,  Emmanuel Todd a affirmé que « de fait, les Russes ont gagné la guerre ». Le mieux que la France puisse faire, a déclaré de son côté Pierre Lellouche, est de tenter de prendre part aux prochaines négociations qui ne manqueront pas d’avoir lieu lorsqu’il apparaîtra que l’Ukraine, économiquement, démographiquement et militairement exsangue, ne peut tout simplement pas gagner cette guerre. Négociations qui s’avéreront difficiles, qui ne devront humilier aucune des parties, qui demanderont par conséquent beaucoup de doigté diplomatique ainsi qu’une parfaite connaissance de l’histoire intriquée des pays belligérants et des enjeux géopolitiques de toute la région. Autant dire que la France, si elle est représentée par Narcisse 1er et M. Séjourné à ce moment-là, fera tapisserie.

La Bulgarie, un État toujours gangréné par la corruption

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41% des Bulgares ont déclaré avoir eu recours à des pratiques corruptives pour accéder facilement aux services publics en 2019. Et, alors que le pays rentre (partiellement) ce mois-ci dans l’espace Schengen, les migrants qui transitent par ce pays y restent les otages de réseaux avec lesquels la justice est bien complaisante.


Les élections européennes sont propices à la formulation de nombreuses critiques sur le fonctionnement de l’Union européenne, souvent perçue comme technocratique et éloignée des réalités quotidiennes des citoyens. Ce procès est peut-être un peu hâtif lorsque l’on s’intéresse de plus près aux États qui la composent et qui l’ont librement rejointe, notamment lors des différents élargissements aux pays ex-communistes entre 2004 et 2007. S’il y avait un devoir presque historique d’accepter les « pays d’Europe centrale et orientale » dans la famille européenne, certains États éprouvaient des difficultés et peinent encore à se conformer aux normes politiques, juridiques, économiques et sociales en usage au sein de l’UE. La Bulgarie est l’un de ces pays.

La Bulgarie a officiellement rejoint l’UE le 1er janvier 2007 en vertu du Traité de Luxembourg, en même temps que la Roumanie. Ces deux pays étaient alors parmi les plus pauvres du continent, mais les institutions européennes et les Etats-membres ont considéré que les progrès réalisés depuis le début des négociations justifiaient l’adhésion. Toutefois, ni Bucarest, ni Sofia ne faisaient partie de l’espace Schengen. Les deux États font une entrée — partielle — dans cette espace en mars 2024, malgré la réticence de plusieurs capitales qui estiment qu’ils ne remplissent pas suffisamment les critères, et pointent notamment, dans le cas de la Bulgarie, la corruption généralisée, à tous les niveaux, qui sévit dans ce pays.

Alerte sur la corruption dans les flux migratoires

Il convient de rappeler que selon l’ONG Transparency International, la référence mondiale de mesure de la corruption, la Bulgarie est, avec la Hongrie, le pays le plus corrompu de l’Union européenne, occupant la 67e place sur 180 pays étudiés en 2023. En 2019, 41% des Bulgares ont déclaré avoir eu recours à des pratiques corruptives pour accéder facilement aux services publics… Parmi de nombreux secteurs où se pratique cette corruption, deux sont emblématiques : la politique migratoire et l’usage de la justice à des fins politiques.

Le cas de la gestion des migrants, provenant essentiellement du Moyen-Orient utilisant la route transitant par la Turquie, illustre ce niveau de corruption. Les migrants sont otages de réseaux mafieux qui agissent en quasi-impunité, tant la police et la justice sont clémentes à leur égard, voire complices. Ces réseaux, parfois liés à certains milieux politiques, sont coupables de trafic de migrants, depuis le passage des frontières jusqu’à l’installation des réfugiés ou encore des pots-de-vin versés à la police pour faciliter le transit vers l’Europe occidentale. Alors que l’UE traverse régulièrement des crises migratoires, les administrations bulgares impliquées bénéficient financièrement de la situation. Il n’est pas sûr que l’entrée partielle dans l’espace Schengen améliore cette situation.

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Autre fait grave au regard du respect de l’État de droit (et donc de l’adhésion aux valeurs et aux normes européennes), l’instrumentalisation de la justice par les élites au pouvoir pour gêner l’opposition politique qui dénonce la corruption de l’État. Cette pratique est digne des manies propres aux pays autoritaires où les dirigeants ne souhaitent en aucun cas quitter le pouvoir. Et tous les moyens sont bons. Ainsi, une fintech internationale implantée en Bulgarie, Nexo, a été victime d’un harcèlement judiciaire injustifié pour une raison officieuse peu avouable : les dirigeants de cette société auraient été proches de l’opposition au pouvoir. C’est suffisant pour que la justice bulgare, par le biais de l’ancien procureur général Ivan Geshev, perquisitionne en janvier 2023 les bureaux locaux de Nexo avec une accusation toute trouvée pour cibler un acteur du secteur des cryptomonnaies : le blanchiment d’argent. « Dans le modèle bulgare, hérité de celui soviétique, le procureur général est l’institution qui concentre le plus de pouvoirs. Il est au sommet d’une pyramide, intouchable, et ne rend de comptes à personne. Il décide qui doit être poursuivi et qui ne l’est pas. Et au lieu de protéger les gens des bandits, notre procureur général fait tout le contraire : il protège ses amis comme un parapluie et frappe ses ennemis comme une batte de base-ball », expliquait au Monde, en 2020, Lozan Panov, alors président de la Cour de cassation bulgare et ennemi juré de Ivan Geshev.  

L’affaire, très médiatisée, a fait l’objet d’une bataille judiciaire qui s’est achevée par la clôture du dossier faute de preuve, et Nexo demande maintenant des dommages et intérêts conséquents à l’État bulgare (3 milliards de $) auprès d’une cour d’arbitrage internationale, leur réputation ternie ayant empêché une introduction en bourse. Il convient de préciser que M. Geshev était une personnalité extrêmement controversée, impliquée dans d’autres scandales judiciaires. Il a finalement été renvoyé, mais son successeur par intérim Borislav Sarafov, fait l’objet de critiques notables, ce qui illustre les difficultés de réformer la justice dans un tel contexte de corruption. Dans un contexte de marché unique européen et d’une inclusion de la Bulgarie à l’espace Schengen, cette corruption endémique peut constituer un risque réel pour les citoyens européens.

Des répercussions notables sur les populations européennes

Il ne faut en effet pas croire que les citoyens européens ne sont pas concernés. Outre les effets que le trafic de migrants peut avoir sur les sociétés européennes, il en va aussi de la cohérence du projet européen : laissons-nous agir sans réel contrôle les institutions d’un pays qui ne respecte pas les règles que d’autres s’imposent — à raison ? De même, est-il normal que des fonds de l’UE (financés par les citoyens européens) aient été détournés par une partie de l’administration et de la classe politique bulgare, au détriment de la population ?

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Certes, la Bulgarie est une démocratie encore jeune, où le passé communiste a laissé des pesanteurs dans le fonctionnement de l’État. Mais c’est le cas d’autres pays à l’Histoire similaire. Il est malheureusement très complexe de lutter efficacement contre l’enracinement profond de ces pratiques condamnables, et même criminelles, au sein d’une oligarchie politique, administrative et judiciaire qui tient à conserver ses privilèges.

Toutefois, l’espoir est permis. Le Premier ministre Nikolaï Denkov, entré en fonction en juin 2023, s’est fait élire sur un programme pro-européen, pro-OTAN et surtout insistant sur la lutte contre le fléau de la corruption. Le départ du procureur général Geshev n’a pas tardé. Il existe une vraie attente de la société bulgare pour le changement, tant elle est lasse des pratiques qu’elle subit sans avoir de réels recours. Il est du devoir des institutions européennes, mais aussi des autres États, de soutenir M. Denkov pour enfin débarrasser la Bulgarie des pratiques qui n’ont rien à faire dans l’Europe du XXIe siècle. L’avenir dira s’il arrive à aligner le pays sur les standards européens.

Effet de serre

Art lyrique. L’Ange exterminateur, œuvre opératique inspirée de Luis Buñuel, à voir en ce moment à l’Opéra Bastille.


En 1962, Luis Buñuel réalise El Angel exterminador (L’Ange exterminateur), chef-d’œuvre entre les chefs-d’œuvre du maître aragonais, joyau absolu de sa longue et féconde période mexicaine (cf. Los Olvidados, La Vie criminelle d’Archibald de La Cruz)…

Au sortir d’une soirée à l’opéra, près d’une vingtaine de grands bourgeois très policés – un colonel, une cantatrice, un chef d’orchestre, un homme de lettres, un franc-maçon, un médecin, une pianiste… – se retrouvent pour un raout dans une splendide maison de ville, à l’invitation du marquis Edmundo de Nobile et de son épouse, Lucia. Alors que, mystérieusement, à l’exception du majordome, les domestiques ont filé à l’anglaise, un sortilège empêche les invités de quitter les lieux. Peu à peu, on tombe la veste, on se déboutonne, on se lâche. La fatigue, la maladie, la faim, la soif finissent par tenailler la petite assemblée : les bonnes manières du grand monde le cèdent aux instincts les plus primaires…

Huis-clos lyrique sans entracte

C’est ce film en noir et blanc proprement génial dont le compositeur britannique Thomas Adès, chef d’orchestre, pianiste et figure incontournable de la création musicale contemporaine (cf. l’opéra The Tempest, d’après Shakespeare, au Royal Opera House de Londres, ou encore la partition du ballet de Wane McGregor The Dante Project, qu’il dirigeait en mai dernier au Palais Garnier) méditait de longue date la transposition lyrique. Sur un magnifique livret co-écrit avec l’Irlandais Tom Cairns, également metteur en scène, The Exterminating Angel, créé en 2016 dans le cadre du Festival de Salzbourg, nous arrive à Paris dans une régie de l’Espagnol Calixto Bieto dont, hasard du calendrier, la salle de la Bastille accueille, dès cette semaine (première ce mardi 12 mars), la reprise du mélodrame verdien Simon Bocanegra dans une mise en scène millésimée 2018, tout aussi réussie, dans le souvenir qu’en garde votre serviteur. Qui y reviendra, bien sûr, dans les tout prochains jours, sur votre site Causeur bien-aimé.  

En attendant, il est encore temps de se précipiter à l’une des dernières représentations de cet Ange exterminateur anglo-saxon, huis-clos lyrique sans entracte qui, deux heures durant, vous prend littéralement aux tripes. Ceint dans l’étau d’un salon lambrissé d’un blanc immaculé que meuble, autour de la table de réception, une théorie de chaises tapissées de rouge vif, le chromatisme incandescent d’une verrière Belle Epoque ouvre son rectangle aux vitres jointées de noir dans la perspective d’un très haut plafond. Solennellement y entrent, par une double croisée en fond de scène, outre le majordome et les domestiques, lesquels quant à eux ne tarderont pas à s’éclipser, la douzaine de commensaux sur leur trente-et-un (frac et robes longues de rigueur) accueillis, en l’honneur de la cantatrice Leticia Maymar (la soprano Gloria Tronel) qui vient tout juste de triompher dans Lucia de Lammermoor, par l’adipeux amphitryon Nobile (campé par l’excellent ténor écossais Nicky Spence) et sa femme (la brune Jacquelyn Stucker, splendide soprano, fulgurante dans les aigus stratosphériques qu’exige le rôle) : pas plus indemnes que les murs bientôt fracassés à la hache, maculés de sang, canalisations percées, où leur confinement s’abîmera jusqu’à la perdition : inceste, viol, mutilations, sacrifice rituel, cadavres abandonnés au sol… De ce piège, ils ne sortiront pas : dénudation, au propre comme au figuré, dont le colonel Alvaro Gomez, sous les traits attrayants du duveteux, viril et charpenté baryton américain Jarrett Ott, sera l’incarnation sacrificielle.

Corrosif

Enjambant la défunte table-rase du sérialisme comme l’obsolescence inévitable de la musique électronique, la partition de Thomas Adès revendique un syncrétisme luxuriant qui prend appui sur quatre siècles de tradition lyrique occidentale, dans un alliage dépassant le poncif tonalité versus atonalité, sans craindre d’incorporer au tissu chatoyant de ses harmonies chromatiques, tout aussi bien un solo de guitare, que des ponctuations percussives ou des arias raccourcis à l’extrême, ou même encore une voix de contre-ténor (montré de surcroît avec causticité comme gay – Anthony Roth Costanzo parfait dans le rôle). Sans compter, outre les sirènes de ces ondes Martenot censées timbrer la puissance exterminatrice, ces relents de valses viennoises ou ces citations tout droit échappées de l’esthétique post-romantique… Invisibles, les chœurs inondent par instants la vastitude de la salle, le plus beau moment musical étant réservé, à mon sens, à ce duo du troisième acte où s’unissent les voix de Beatriz et d’Eduardo (la soprano Amina Edris et le ténor Filipe Manu) sur un texte qui puise dans les poèmes de Buñuel himself : « Roule ton corps dans le mien, / Cache toi dans sa main. / Dépecé, tu m’as révélé des muscles de bois, / De tes veines je ferai des forêts de luxure./ Quel désir, quel soif de mers brisées, / Changées en nickel,/ Naîtront, oiseaux de nos bouches accouplées, / Quand la mort entrera par nos pieds ».

THE EXTERMINATING ANGEL © Agathe Poupeney / OnP – 26/02/2024 – Opéra Bastille – Opéra national de Paris – Paris

Pleinement fidèle à l’esprit du film El Angel exterminador, le spectacle n’en respecte pas la lettre et c’est tant mieux. La volée de cloches qui ouvre et referme ce drame tellement insolite, ou encore la présence liminaire du jeune enfant porteur de ballons gonflables en forme de moutons, entrant en scène en bêlant tel un ovidé, renvoient subtilement à ce hors champ cinématographique qui faisait, chez Buñuel, s’égayer dans la ville un troupeau de brebis, tandis que les hôtes hagards, miraculeusement libérés de leur envoûtement, se confiaient aux pompes et aux ors de l’église toute proche, dans un dénouement corrosif à souhait…


The Exterminating Angel. Opéra en trois actes de Thomas Adès. Livret Tom Cairns et Thomas Adès.  

Avec: Jacquelyn Strucker, Gloria Tronel, Hilary Summers, Claudia Boyle, Christine Rice, Ilanah Lobel-Torres, Nicky Spence, Frédéric Antoun, Jarrett Ott, Anthony Roth Costanzo, Filipe Manu, Philippe Sly, Paul Gay, Clive Bayley, Thomas Faulkner, Julien Henric, Nicholas Jones, Andres Cascante, Bethany Horak-Hallett, Régis Mengus, Arthur Harmonic…
Direction : Thomas Adès. Mise en scène : Calixto Bieito. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.  
Livret en anglais (surtitré anglais et français). Durée : 2h.
Opéra Bastille, les 13 et 23 mars à 20h. Le 17 mars à 14h30.
Diffusion à partir du 22 mars sur Medici.tv. Le 20 avril sur France-Musique.

DVD, édition Met Opera de New-York/ Erato, dans la première mise en scène, signée Tom Cairns.

La déroute de la pensée unique est programmée

L’assaut mené contre CNews par Reporters sans frontières illustre la défaite de la presse moralisatrice : elle demande au gouvernement et aux juges de faire taire un média coupable de décrire le réel. Cette machination a aussi révélé le militantisme du Conseil d’État et sa proximité avec la gauche intolérante.


Un monde finissant s’accroche à ses fauteuils. La déroute des puissants est programmée, tant leurs lubies sur la « société ouverte » se révèlent désastreuses. Leur idéal déraciné, qui sévit depuis un demi-siècle, est à bout de souffle. La colère paysanne, ce « soulèvement du peuple de la terre » (Robert Redeker), en est le symbole. Le système ne tient plus que parla rage des faillis. Pour ces vendeurs de nuages, seule compte leur survie. Or un peuple mal guidé n’a d’autre issue que de chasser ses maltraitants. Les Français ont atteint, pour une partie d’entre eux, ce stade ultime de l’exaspération. Les derniers feux, lancés par la caste assiégée, expriment la panique du gouvernement. Il ne sait plus convaincre autrement que par la propagande et le bâillon. Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ici [1] : la pente liberticide de l’État le rapproche des régimes illibéraux, voire totalitaires. C’est au nom d’une défense orwellienne de la démocratie et de la liberté qu’une coalition de politiques, de juges et de journalistes, issus de la gauche et de l’extrême gauche, cherche à imposer un discours diversitaire obligé. Même la mémoire de Missak Manouchian, l’étranger devenu résistant communiste, est réquisitionnée à cette fin. Seule, croient-ils, une obéissance décrétée pourrait conforter leur pensée unique, qui ne produit que slogans, interdits, excommunications. Cependant, ces adeptes du confinement des esprits ont des pétoires à bouchon à la place du cerveau. Oui, leur sort est de disparaître. Le plus tôt serait le mieux.

Défaite de la presse moralisatrice

L’histoire s’accélère. L’ancien régime agonisant promet des soubresauts féroces. Incapables de se réconcilier avec les citoyens ordinaires, les sursitaires ont choisi de les faire taire. Les lanceurs d’alerte et les médias indépendants sont dans le collimateur de l’État censeur et de ses rabatteurs à cartes de presse. L’assaut contre CNews, mené par Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF) et responsable des états généraux de l’information, voulus par Emmanuel Macron, illustre la défaite de la presse moralisatrice : elle exige du gouvernement et des juges qu’ils imposent le silence à un média coupable de décrire le réel et ses insécurités, ce qui explique son succès. En l’occurrence, la machination contre la chaîne de Vincent Bolloré a révélé le militantisme du Conseil d’État et sa proximité avec la gauche intolérante. C’est en France, et non en Russie, qu’une télévision privée voit sa ligne éditoriale, mais aussi ses chroniqueurs, ses animateurs et ses invités, menacés d’être mis sous surveillance, avec les applaudissements de la presse « progressiste » et le silence approbateur des Sociétés de rédacteurs, y compris du Figaro. En 1882, Nietzsche écrivait : « Encore un siècle de journalisme et les mots pueront. »La puanteur est partout. Depuis le 15 février, une disposition anti-Raoult introduite par le gouvernement dans la loi antisecte permet même de sanctionner toute contestation du discours sanitaire de l’État-Mamma, en dépit de ses mensonges sur l’efficacité des vaccins anti-Covid. Urgent d’ouvrir les fenêtres.

Les jours des squatteurs de la démocratie sont comptés. Aucune réconciliation n’est plus possible entre « les responsables du sommet et ce que vit la base », en dépit de ce que veut croire François Bayrou qui alerte sur le divorce. Il est trop tard. Le coup d’État judiciaire contre une télévision trop libre, putsch impensé et voué à l’échec, a été rendu possible par l’emprise de la bêtise au front de taureau : elle règne sur un monde infatué, réfugié dans l’autocongratulation. La Macronie est coresponsable de ce naufrage. Elle a encouragé les épurations des dissidents, jetés dans le petit goulag de l’« extrême droite ». Le service public de l’audiovisuel, fermé au pluralisme, a laissé voir l’imposture des places fortes agitant leur humanisme. Vues de près, ces citadelles de la gauche-bernique puent le renfermé. Le mince rapport (14 pages) du sémiologue François Jost, qui a servi d’argumentaire au Conseil d’État contre CNews, est stupéfiant de médiocrité bâclée. Le camp du Bien ne pense plus. Il ânonne. Ses beaux merles affichent une prétention comique, dont le journaliste-prêcheur Thomas Legrand pourrait être le symbole. Quand Romain Desarbres (Europe 1) demande au macroniste Éric Woerth, le 13 février, son avis sur la suppression du droit du sol à toute la France plutôt qu’à Mayotte, il se voit répondre : « On n’y a pas assez réfléchi. »L’aveu dit l’hébétude d’une classe politique décérébrée face à l’enjeu migratoire.

La France veut un président enraciné

Tout est faux dans le discours officiel. La confusion des esprits est la norme. L’ex-Premier ministre Édouard Philippe fait un bon diagnostic quand il décrit le profil idéal du futur occupant de l’Élysée : « Enraciné, grave, qui parle peu mais fait. » (La Tribune Dimanche, 11 février). Or la Macronie, déracinée, bavarde et aboulique, est le modèle opposé. À peine avait-elle succédé à Gabriel Attal à l’Éducation que Nicole Belloubet écartait son projet de classes de niveau. Les agriculteurs demandent moins d’Europe technocratique et moins de jacobinisme : Macron, feignant lâcher du lest, leur en remet davantage en les classant, au passage, « métiers en tension »ouverts aux clandestins. Le 7 février aux Invalides, dans son hommage aux 42 victimes françaises du Hamas, le chef de l’État n’a pas même osé prononcer,ne serait-ce qu’une fois, les mots « islamisme » ni « Israël » dans sa dénonciation du terrorisme et de l’antisémitisme.L’État sait être brutal quand il s’agit de se faire obéir des silencieux.Mais seule la lâcheté pousse Macron à taire la responsabilité de l’islam djihadiste, qui prospère en France, dans le pogrom antijuif du 7 octobre lancé de Gaza. La mollesse de ses dirigeants met le pays en danger.

L’avenir est aux élites à la pensée claire et aux yeux ouverts. Lorsque la maire (divers droite) de Romans-sur-Isère (Drôme), Marie-Hélène Thoraval, met des mots simples sur des évidences, elle aide à l’effondrement des faux-semblants. Elle participe à la révolution du Réel. À ceux qui veulent censurer CNews, l’élue répond (Europe 1, 16 février) : « Laissez-nous choisir ! » On ne saurait mieux dire.


[1] Voir, notamment, les chroniques de mars et octobre 2023.

Philippe Muray ou le rire libérateur du moraliste

Vous n’avez pas lu une ligne du génial Philippe Muray? Mais qui est ce grand écrivain que Causeur présente comme sa figure tutélaire, à la fin, vous demandez-vous? Muray pour les nuls, par Jacques Aboucaya…


S’il n’était pas mort prématurément en mars 2006, la soixantaine juste atteinte, Philippe Muray eût fait son miel de notre époque récente dont il pointait déjà la décadence.
Celle-ci s’accélère et il n’est pas douteux qu’elle eût alimenté la verve de ce philosophe moraliste, essayiste, diariste et romancier, pamphlétaire redoutable,  qui a laissé une œuvre copieuse et originale.

Le père de l’Homo festivus

Qui était Philippe Muray ? Tous ses écrits en témoignent : un bretteur impitoyable et sarcastique. Aussi goguenard que provocateur. A rebours des théoriciens verbeux, il s’en prend au tout festif, au tout cultureux. Il se borne à constater, sans jamais prétendre à théoriser. Son Homo festivus, prototype de nos concitoyens lambda, a marqué les esprits. La formule maintes fois utilisée Castigat ridendo mores, il corrige les mœurs par le rire, lui va comme un gant.
C’est que Muray ne se perd pas en abstractions. Il braque sur son époque post-moderne, la nôtre, un projecteur qui en fait ressortir les contradictions. Et d’abord cet esprit de sérieux, lequel, pourtant, s’exprime dans une doxa où la fête se trouve prônée, mais encadrée, définie en fonction de normes précises. Où elle devient une obligation, avec le culte béat du bonheur imposé.
Le ricanement de Muray, pas plus que celui de Céline dont il est, dans une certaine mesure, un héritier, auquel il se réfère souvent, ne reflète jamais le cynisme. Plutôt une manière de tendresse déçue, et désolée, envers ses frères humains, fourvoyés dans l’imposture du Progrès. « C’est une grande infortune, écrit-il dans sa préface à L’Empire du Bien, que de vivre en des temps si abominables. Mais c’est un malheur encore pire que de ne pas tenter, au moins une fois, pour la beauté du geste, de les prendre à la gorge ».

Un proche parent de Céline et de Vialatte

Sa prose, elle aussi, prend à la gorge. Elle s’adresse, avant même de gagner l’empyrée des idées, à nos sensations, à nos émois. Elle aiguillonne, fait toucher du doigt le conformisme béat dans lequel, sans en avoir conscience, nous nous vautrons au quotidien.

A lire aussi, Georges Liébert: Philippe Muray, Pythie sans pitié

Il y a aussi, chez lui, outre Céline, un lien de parenté avec Alexandre Vialatte. Pas seulement parce que les deux donnèrent des chroniques à La Montagne de Clermont-Ferrand, mais pour la cocasserie de leurs observations. L’un et l’autre savent trouver le bon angle de vision pour commenter une actualité dont ils débusquent avec délectation les incohérences. L’Homo festivus, ce « fils naturel de Guy Debord et du web », est le cousin germain de l’Homme de Vialatte (Dernières nouvelles de l’Homme). L’un et l’autre fustigent « les mondialisateurs  professionnels et les frénétiques modernocrates ».

En pleine actualité

Voici que l’auteur des Exorcismes spirituels fait son retour dans l’actualité. Les Belles Lettres qui se sont lancées dans la réédition de son œuvre intégrale, viennent, en effet, de publier son essai Le XIXe siècle à travers les âges, initialement paru chez Gallimard en 1999. Philippe Muray y développe, avec son brio habituel, une thèse infiniment originale : le XIXe siècle, si différent, en apparence, des siècles suivants, portait en germe tout ce qui caractérise notre époque. L’analyse des divers courants qui l’ont traversé démontre qu’ils n’étaient contradictoires qu’en apparence. Ils obéissaient, en réalité, à un code commun que Muray s’attache à décrypter. Etablir une parenté entre le socialisme, l’occultisme, le féminisme, l’antisémitisme et le culte du progrès relève du paradoxe. Ou de la haute voltige – bien que la résurgence actuelle de ces courants dénote une inquiétante proximité. Hugo, Auguste Comte, Blanqui et Zola, mais aussi Balzac, Flaubert, Michelet et Baudelaire sont convoqués, avec leur œuvre respective, pour étayer une constatation qui se révèle, au bout du compte, plus convaincante que tout raisonnement. On y retrouve l’écrivain avec sa vaste culture, son goût des paradoxes (« Le XIXe siècle est devant nous), ses néologismes (la dixneuvièmité, l’Homo dixneuviemis). Sans oublier, bien sûr, le style, inimitable. L’humour omniprésent. Une force de conviction qui use volontiers de la provocation.
Tout aussi attachant, encore que dans un registre assez différent où la confidence trouve sa place, son journal intime dont le titre, énigmatique au premier abord, laisse apparaître la dilection de l’auteur pour le latin ou ce qui lui ressemble. Tiré du dicton traditionnel figurant sur les cadrans solaires, Vulnerant omnes, ultima necat (toutes (les heures) blessent, la dernière tue), il présente, en quelque sorte, la face cachée de l’écrivain. Celui-ci s’y livre sans fard, confiant ses incertitudes, ses enthousiasmes comme ses découragements devant les contraintes matérielles qui viennent entraver la genèse de son roman On ferme.
Ces deux derniers volumes, comme les précédents, abordent les sujets les plus divers. Seule constante, l’observation aiguë de l’époque décadente que nous traversons et le diagnostic sans appel qui en découle. Autant dire que Muray ne mâche pas plus ses mots qu’il ne cherche à séduire ni à convaincre. Cette « brutalité » de la pensée et du propos peut parfois choquer. Elle est le gage de la sincérité de l’écrivain. Et sa marque de fabrique.


Aux éditions Les Belles Lettres :

Essais (L’Empire du Bien, Après l’Histoire I-II, Exorcismes spirituels I-IV.  812 p. avec index.

Le XIXe siècle à travers les âges. 656 p.

Le XIXe siècle à travers les âges

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Ultima necat V (1994-1995), 608 p.

Ultima Necat: Journal intime Tome 5, 1994-1995

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VI (1996-1997),  400 p.

Ultima Necat: Journal intime Tome 6, 1996-1997

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La boîte du bouquiniste

Les bouquinistes ne seront finalement pas virés des quais de Seine durant les JO. Causeur peut donc continuer d’ouvrir leurs boites aux vieux livres.


Quand on naît en 1905, dans le quartier de La Chapelle, d’un père artisan spécialisé dans la fleur artificielle et d’une mère modiste, on a peu de chance de connaître la notoriété. Dans un livre introuvable, même chez un bouquiniste, Albert Simonin révèle sa vie de galère. Dans Confessions d’un enfant de La Chapelle, il raconte qu’il fait les poubelles de grands restaurants pour remplir son ventre vide.Il évoque un Paris populaire où l’essentiel, c’est de gagner sa croûte. Albert obtient le certificat d’études. À cette époque, c’est un diplôme qui compte. Mais la poisse s’invite au bal de l’existence. Il est rapidement orphelin. Il doit donc bosser, à 13 ans à peine. Il fait plusieurs petits boulots, trafique un peu, la justice le traque. Il s’esbigne deux ans en Espagne, histoire de se faire oublier des condés. En 1930, il devient chauffeur de taxi, à Paris. Il s’imprègne du langage de la rue, circule dans les quartiers chauds, Pigalle et ses clandés n’ont plus de secret pour lui.Il publie son premier livre chez Gallimard : Voilà taxi ! Il a l’anecdotique drolatique, la métaphore audacieuse. Il devient journaliste, ouvre les vannes de l’argot pour fertiliser son style. Un écrivain est né. Admirateur de Céline, il sait ficeler une intrigue avec des personnages pittoresques sans jamais tomber dans le vulgaire.

Puis, c’est la « drôle de guerre ». Albert se marie, devient typographe. C’est enfin la rencontre avec Marcel Duhamel, le « père » de la Série noire, lancée en 1945, chez Gallimard. Ça énerve un peu Albert d’avoir à se fader des auteurs américains. Montmartre est aussi haut en couleur que Broadway. Il se met à sa table de travail, écrit une première scène décisive en moins de temps qu’il ne faut pour fumer une Gitane. Il raconte que les personnages lui échappent, vivent leur vie. Pour cela, il faut les aimer un peu ; et surtout ne suivre aucun plan. Le résultat : Touchez pas au grisbi !

J’ai trouvé un exemplaire de l’édition originale de 1953, avec sa reliure mythique, et la préface de Pierre Mac Orlan. Ce dernier résume : « L’auteur pense dans la langue dont il se sert afin de décrire, dans une œuvre d’imagination, probablement, le comportement des professionnels du vol à main armée. »Léo Malet le surnomme « le Chateaubriand de l’argot ». Cette langue percutante permet à un fait divers crapuleux de faire une entrée fracassante en littérature. Le public est au rendez-vous. Plus de 250 000 exemplaires sont rapidement vendus. Le cinéaste Jacques Becker s’empare de l’histoire de Max le Menteur, interprété par Jean Gabin,dont la carrière est alors en perte de vitesse. Face à lui, un catcheur inconnu : Lino Ventura. En tout, Simonin signe, avec son complice Michel Audiard, treize scénarios dont quatre adaptations de ses romans (Le cave se rebiffe, Les Tontons flingueurs…).

Albert Simonin meurt à Paris en 1980. Le fisc a fini par mettre la main sur son grisbi. Impossible de devenir riche quand on vient du quartier de La Chapelle. « On ne nous a pas appris », confie-t-il à Alphonse Boudard.

Albert Simonin, Touchez pas au grisbi ! (préf. Pierre Mac Orlan), « Série noire », Gallimard, 1953.

Des hommes et des mortaises

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Dans Jours ouvrés, aux éditions Le Dilettante, Francis Navarre, le charpentier lettré, voyage d’un chantier l’autre.


Francis Navarre est un passager clandestin dans le monde du bois. Les vocations manuelles sont la plaie des familles intellectuelles. Quel pire destin pour un garçon épris de littérature que d’emprunter la voie dissidente de la charpente ou plus largement celle de la plomberie ou de la maçonnerie, au lieu de suivre un cursus universitaire classique. C’est choisir le déclassement, la déconsidération, l’épuisement, le plein air, les risques d’amputation, la cohabitation avec les « damnés de la terre », immigrés nouvellement débarqués et recevoir, le vendredi, son enveloppe en liquide, au cul de la camionnette. Si aujourd’hui, les métiers manuels ont le vent en poupe chez les fraîchement diplômés de l’enseignement supérieur et que les médias encensent le travail des mains, le glorifient même, par démagogie et méconnaissance, il n’en fut pas toujours ainsi au début des années 1980. Le bâtiment, la restauration ou la mécanique ont charrié les enfants du prolétariat comme l’internat drainait les gosses de toubibs. Dans Jours ouvrés aux éditions Le Dilettante, Francis Navarre ne cache pas l’ingratitude, la solitude et les difficultés matérielles d’une profession peu valorisée par la société. Pour lui, ce sacerdoce-là fut une forme de libération, de contentement parfois et même d’accomplissement personnel. Une émancipation par le bois. La découverte d’une langue, son vocabulaire et ses us, ses hiérarchies et ses bouleversements techniques, sa geste et sa gaudriole.

A lire aussi : Calet, populiste d’élite

Navarre a choisi la charpente comme on entre dans les ordres, n’a-t-il pas suivi l’apprentissage rigoriste des Compagnons ? Dans ce texte ni racoleur, ni misérabiliste, traversé par un humour désenchanté et une écriture au point de Hongrie, précise et géométriquement plaisante, Navarre ne panthéonise pas les Hommes du BTP, ni ne les caricature à outrance. Il les regarde à bonne hauteur, sans distance, droit dans les yeux. Il est des leurs. Souvent, la littérature ouvriériste à vocation lacrymale et prérévolutionnaire est portée par des intellectuels totalement étrangers au domaine étudié, n’ayant jamais pris un marteau dans leur main, ou suer, sang et eau, pour démonter un malheureux carter d’huile. Et répéter à l’infini, à toutes les saisons, les mêmes gestes dans l’indifférence et l’insécurité. Toute construction ou réparation se révèle désordonnée, rétive, anarchique, la réalité s’emboîte mal, les plans et les commanditaires, les délais et les finitions, l’incompatibilité est le fardeau quotidien, la démerde, l’unique option envisageable.

Couverture du livre « Jours ouvrés », de Francis Navarre. © ledilettante

Navarre raconte, par petites touches, une éducation professionnelle, les envies et les devoirs, les chantiers en France, aux États-Unis et en RDA, il met des mots sur « la valeur travail » avec drôlerie et une tendresse ébréchée. Pourtant, ce récit n’est pas tendre, la fabrique du réel a quelque chose de désabusé et de vain ; cependant, Navarre aime son métier et s’enorgueillit de l’exécuter dans les règles de l’art. Il y a une fierté qui émeut dans cette simplicité-là. Toute sa vie, il devra donc composer avec « le bordel ambiant », inhérent à toutes les activités humaines. Son « baptême du feu » à Sainte-Geneviève-des-Bois se révèle à la fois instructif et désolant. Il fait connaissance ce jour-là, avec la charpente industrielle, « le degré zéro du métier est atteint », ce qu’il appelle très justement « la trivialité du métier ». Il fut formé dans les limbes, dans la transmission, l’épure et le respect de la matière brute, il devra désormais se plier aux exigences de la productivité dans une économie de gestes et de moyens. Il rend hommage à ses maîtres : « Ce fut le mérite de leur magistère de m’avoir élevé dans ce latin-grec et la bienheureuse ignorance de la réalité à venir ». On suit Navarre jusqu’en Amérique où il est déçu par l’usage abusif et exclusif du clou, l’antithèse de la charpente en bois, la ferraille d’une civilisation itinérante qui construit dans l’éphémère, qui élève des habitations pour durer quelques années tout au plus, une société de la consommation qui rivette, à la va-vite, à la sauvette ne peut satisfaire l’esthète Navarre. L’épisode des robinets plaqués or de l’Hôtel Excelsior est flaubertien ; quant à son expédition en RDA, dans une économie planifiée, où les relations sont codifiées, c’est une merveille de reportage à la Henri Calet.

Jours ouvrés de Francis Navarre – Le Dilettante   

Monsieur Nostalgie

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Le Coran au Parlement

L’entrisme musulman au sein des formations progressistes de Belgique devient alarmant


À Bruxelles, plus de la moitié des habitants sont d’ascendance extra-européenne, et 23 % seulement de la population a des origines pleinement belges. Résultat : la vie politique n’y est pas tant une vitrine de la culture locale ancestrale que la révélatrice d’un effacement de celle-ci par la démographie. Encouragé par le clientélisme des partis de gauche, l’islamisme progresse à grande allure.

Le 13 janvier, un imam radicalisé, le pakistanais Muhammad Ansar Butt a été honoré pour « la qualité de ses travaux académiques » par la secrétaire d’État belge, Nawal Ben Hamou, affiliée au PS. On ne savait pas que la production de fatwas et les prêches intégristes relevaient de la science ou de l’art, mais il faut bien habiller le cynisme. Le prix était remis ce jour-là dans un lieu symbolique, le Parlement de la région Bruxelles-Capitale. Or l’imam a choisi, une fois installé à la tribune, de réciter une page du Coran. Et pas n’importe laquelle puisqu’elle porte sur la guerre livrée aux gens du Livre (chrétiens et juifs). Pire encore, l’ambassadrice d’Israël en Belgique a relevé que le texte ainsi prononcé est extrait de la sourate « Al-Ahzab », qui invite au massacre des juifs dans un autre de ses passages, non cité par l’imam, sans quoi il s’exposait à des poursuites judiciaires. Un tel fiasco n’est guère étonnant. Outre-Quiévrain, l’entrisme musulman au sein des formations progressistes du pays, Écolos ou Socialistes, a atteint des proportions telles qu’aujourd’hui les barbus donnent le ton.

Le vice-président du Parlement qui a organisé cette remise de prix, le Turc Hasan Koyuncu, est du reste notoirement proche du régime anti-laïque d’Erdogan. Son grand fait d’armes : avoir tenté d’empêcher l’organisation d’une minute de silence lors du centième anniversaire du génocide arménien.

Philippe Muray, Pythie sans pitié

Les ultimes volumes du Journal de Philippe Muray sont enfin parus. Cette chronique de l’effondrement du monde contemporain n’épargne personne. Muray y relève les symptômes d’une mutation anthropologique en cours et annonce ses effets ravageurs. Selon l’essayiste Georges Liébert, qui a été son éditeur, cette démonstration d’humour et de lucidité se double d’une superbe férocité.


« Si vous ne craignez pas de lire un écrivain, c’est rare par nature et “clivant”, au lieu de choisir un auteur parmi les centaines que charrie chaque rentrée dite littéraire, alors prenez le dernier Muray. Vous passerez de très bons moments et, en plus, vous rirez ! »

On imagine ce conseil donné par un libraire à l’ancienne, n’exerçant pas comme tant de ses confrères bien-pensants la censure aujourd’hui privatisée à l’endroit des ouvrages suspects.

Pourtant, ce n’est pas d’un roman posthume de Muray qu’il s’agit, mais de l’ultime volume de son plantureux Journal. En dépit de Postérité et de On ferme, Muray dans ce genre n’était pas à son meilleur. Il faut dire que ses débuts en littérature dans les années 1960-1970, à Tel Quel, l’organe de l’avant-garde parisienne, ne l’avaient pas préparé à y briller.

Impossibilité du roman

La linguistique était la discipline reine, amalgamée à la psychanalyse (lacanienne), au néo-marxisme d’Althusser et à la « nouvelle critique » de Barthes et consorts. Marx, Nietzsche et Freud étaient métamorphosés en « philosophes du langage ». Il fallait rompre avec les « codes » établis ; le sujet était en procès ; le signifiant guerroyait avec succès contre le signifié. L’« écriture », concept clef, issu du structuralisme, relevait de la Théorie (titre d’une collection phare des éditions du Seuil). Devant elle, le philosophe, suivant Derrida, devait se défiler dans « une incessante rature ». D’où l’impossibilité du roman, sauf sur le mode expérimental illustré par Sollers, ou non romanesque de Robbe-Grillet.

La vigoureuse disposition critique dont Muray était nativement pourvu s’aiguisa donc encore, au point de quasiment l’inhiber, comme on le voit dans le premier volume du Journal. Stimulé par une vaste culture littéraire et par l’ambition de réussir là où son père, voué, après sa naissance, aux travaux alimentaires, avait échoué, son irrépressible désir d’écrire s’y débat, presque comiquement (pour le lecteur), avec des prolégomènes à l’écriture et des circonvolutions dilatoires sur « les conditions de possibilité du roman ». Pour le réhabiliter pleinement et se lancer toutes voiles dehors, un défaut de lucidité lui manquait : ce point aveugle d’où jaillit la création, en toute immunité.

Mutation anthropologique

À sa mort, en 2006, un affidé de Sollers décréta dans la Revue des Deux Mondes que, faute de s’être révélé un romancier accompli, Muray n’était qu’un « socio-moraliste », avant, contradictoirement, de louer chez Céline « la supériorité narrative de la chronique sur le roman ». « Chroniqueur je suis », disait Céline. Eh bien, à sa façon, chroniqueur aura été Muray. Et l’on ne pourra désormais évoquer le basculement d’un monde l’autre, dont les années 1980-2000 furent le théâtre, sans se référer aux recueils de ses articles publiés dans la presse et, en regard, à ce Journal, leur banc d’essai, en même temps que, comme tout journal d’outre-tombe, une puissante mine à retardement. Son implacable lucidité critique trouvait là plein et permanent emploi, hors le filtrage qu’impose l’œuvre publique à l’égard des cibles vivantes, au flambant déballage de scènes intimes et à l’expression d’humeurs et d’idées violemment « incorrectes ».

L’écrivain français Philippe Muray (1945-2006). Photo: Hannah Assouline.

En 1991, dans L’Empire du bien, qui le tira de la demi-obscurité où il s’impatientait, Muray flaire que rien de moins qu’une mutation anthropologique est en cours. Et il en pressent d’intuition les effets ravageurs que le Journal, dès lors, va inlassablement enregistrer, à travers choses vues, entendues et lues, grâce notamment au quatuor de ses fournisseurs de symptômes préférés : Libération, Le Monde, le Nouvel Observateur et Télérama.

Devançant la chute du communisme dont il va prendre, en douceur, le relais, l’Empire du bien qui prétend lui aussi éradiquer le mal, engendre imparablement l’Empire du faux. Avec le concours omniprésent des médias, le virtuel va peu à peu supplanter le réel : une néoréalité aux couleurs d’idylle, soumise à l’impératif de la Transparence. Lorsqu’elle aura neutralisé et même absorbé le négatif, effacé les antagonismes, amputé toute conscience historique, alors, annonce Muray, « un totalitarisme absolument nouveau s’emparera de toutes les conditions d’existence », mettant en péril jusqu’à la pensée, puisque c’est de la négation que celle-ci est née. Et, sur les ruines du monde ancien, salué par une déferlante de décibels, se pavanera Homo festivus, avatar triomphant et bouffon du dernier homme de Nietzsche.

« Tous les événements qui nous attendent ne seront plus que des redites ou des prolongements de mes visions », notera-t-il cinq ans plus tard. Fin de l’Histoire. Et de s’apercevoir, à propos des « métiers sans emplois » bricolés par Martine Aubry, que la nouvelle réalité est devenue furieusement murayenne : « Du Muray au cube ! s’exclame-t-il. Je suis dépassé, réalisé. » Il n’en persévérera pas moins, avec une féroce jubilation, dans son entreprise d’« exhaustivité exécratoire ». Comme Céline, il était « à l’aise dans le pire ».

On aura compris que ce Journal, loin de se réduire à un recueil de notations et d’anecdotes urticantes est, comme les chroniques qui en sont originaires, sous-tendu par une vision du monde et de l’Histoire précise et cohérente.

Muray, on n’en doutait pas, n’était pas de gauche et, cas extrêmement rare, sans avoir eu à perdre des illusions dont il était probablement sevré de naissance. Aussi s’amuse-t-il des « déçus du socialisme comme Plenel, courant au milieu des ruines après le spectre du “vrai” socialisme, trahi par celui-là même pour qui, au prix de successives bouffées délirantes, ils n’avaient cessé de voter, l’immondissime Mitterrand », lequel« savait déjà, et depuis longtemps, que l’idéologie qui l’avait porté à l’Élysée était une vague remplie de choses mortes ».

Indifférenciation terminale

Mais de l’idéologie défunte subsistait le principe actif : la passion égalitaire dont Muray, lecteur de René Girard, en a retenu qu’elle était à la racine du mimétisme : la passion démocratique du même qui conduira, il le prédit, à l’indifférenciation terminale.

En attendant, les égalisés par la reconnaissance réciproque, à défaut d’être devenus des dieux les uns pour les autres comme l’ont annoncé de faux prophètes, sont travaillés par ce que Stendhal appelait les sentiments modernes par excellence : « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ». S’en suit l’égalité dans le ressentiment et la plainte. « Toute plainte est une vengeance », disait Nietzsche.

René Girard l’ayant fait inviter en 1983 à enseigner à l’université de Stanford, en Californie, Muray à peine arrivé là-bas comprit qu’il était « chez l’ennemi ». Dommage qu’il n’ait pas lu davantage Tocqueville que Freud et Heidegger, car il aurait puisé dans La Démocratie en Amérique un grand renfort à ses réflexions – notamment une description glaçante, en 1835, de la mort sociale infligée aux déviants de la pensée. Une pratique devenue courante dans nos démocraties dites libérales, et à laquelle il eut la dextérité d’échapper.

Ne croyez pas pour autant que ce possédé de « la fureur méthodique d’écrire » (ce qu’on a dit de Saint-Simon) ne s’accordait pas des pauses réparatrices. C’est vers le sud, la côte méditerranéenne, « ce collier de pierres précieuses au cordon rompu », qu’il fuit alors Paris dégradé en « banlieue d’Euro-Disneyland », avec l’inséparable Nanouk, sa femme qui « a toujours raison ». « Au Paradis. On est donc au Paradis. Voilà, c’est tout simple. Je me réveille tard. Les cigales sont déjà au boulot partout, démentes, acharnées. Café. Piscine. Chaise longue. Vol plané dans le bleu intense. » Le Sud, c’est le royaume des sensations, or il n’y a pas de sensation fausse ; et l’éblouissante lumière ne ment pas.

Après ces bains de vérité, il lui fallait remonter là-haut, dans le gris et la pluie, réembarquer dans la galère des besognes alimentaires, et poursuivre sa « guerre de Sécession » contre « la falsification du monde », en résistant aux forces du consensus qui, par tous les moyens, voulaient le « faire ressembler ».

Style d’emblée reconnaissable

On l’a comparé à Léon Bloy ; mais alors que celui-ci « piétine sur place, remarque Muray, entassant invectives sur imprécations sans gagner en intensité », lui, héritier de Céline sans jamais l’imiter, possédait l’art de l’amplification, par variations consécutives, servi par une exceptionnelle richesse de vocabulaire. « Plus on aggrave, plus on peint. Plus on amplifie, plus on écrit. » Il avait de surcroît l’art de la formule, cinglante ou parodique (« l’envie du pénal », parmi beaucoup d’autres), des jeux de mots et coqs à l’âne imprévus qui rendent son style d’emblée reconnaissable.

De lui, on pourrait dire exactement ce que Marcel Aymé (qu’il lisait avant de mourir) a écrit au sujet de Blondin. Il n’avait pas seulement le « don d’écrire », mais celui « qui consiste à être de sa chaleur et de sa chair dans les choses qu’on écrit, à donner aux idées le frémissement sanguin, nerveux, humoral et hormonal de la vie ; qui consiste aussi dans la joie d’écrire, de se transformer soi-même en livre ».

Le roman réussi de Muray, c’est lui-même, dont le talent atteint son apogée dans ce dernier volume du Journal ; il en était sûrement conscient. À la manière de Balzac, son dieu, à qui il lui suffisait de penser pour qu’« aucune forme de découragement ne l’atteigne », ce journal-roman pourrait s’intituler « L’Envers de la fin de l’histoire contemporaine », ou « Scènes de la vie littéraire parisienne ». Il n’y manque pas le retour des personnages qui fascinait Muray dans la Comédie humaine.

En tête de la distribution : Sollers le parrain, bien sûr, tout à la fois Vautrin hétéro, mais faux ennemi des lois et le cynique Crevel de La Cousine Bette, qui se la joue « régence ». Son antipode : Kundera, authentique grand écrivain, lui, que Sollers détestait sournoisement et que Muray admirait beaucoup, tout en démêlant, avec drôlerie, les ruses et dissimulations qui, après lui avoir permis de survivre sous le communisme, l’aidaient à louvoyer au sein de la maffia germanopratine. Seconds rôles : les larbins masochistes d’ArtPress que Sollers manipule sans vergogne ; BHL, « le plagiaire et maître en mensonges d’Épinal ». Et face à ces « pantins », les chers Proguidis, inlassables prospecteurs de vrais romans, composent un heureux contrepoint. En toile de fond, au hasard de la rue et des rencontres, des gens, de « vraies gens » comme il en pullulait dans la vie et les films d’autrefois, mais en voie de « liquidation », remplacés par des « fantômes narcissiques mangés aux médias comme un tapis par les mites ». Enfin, vedette de la vie quotidienne de Muray, sa voisine du dessous, la « serial mother » et ses quatre « Gremlins » dont on guette les tintamaresques allées et venues. Car ne manque pas non plus le suspense, qui rend la lecture du Journal compulsive ; que va-t-il trouver à redire dans la prochaine entrée ? À qui ou à quoi s’en prendra-t-il ? Quel portrait à l’acide va surgir ? Quelle trouvaille crèvera la page ?

De la première à la dernière ligne, voilà un chef-d’œuvre. Pas de temps mort, mais beaucoup de cadavres. Donc, si vous m’en croyez, à dévorer d’urgence. Mais attention : approuveurs du monde tel qu’il se défait, s’abstenir.

Philippe Muray, Ultima Necat V : journal intime, 1994-1995 et Ultima Necat VI :journal intime, 1996-1997, Belles Lettres, 2024.

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IVG: À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire

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Le président Macron, avec le garde des Sceaux et Sophie Primas, vice-présidente du Sénat lors de la cérémonie publique de scellement de la loi constitutionnelle du 8 mars 2024 portant sur la liberté de recourir l'IVG, au ministère de la Justice, place Vendome, Paris, 8 mars 2024 © Lemouton / POOL/SIPA

Le 8 mars, avant que l’impayable chanteuse des Rita Mitsouko massacre la Marseillaise et affiche ostensiblement du dédain envers les papouilles présidentielles, Emmanuel Macron a promis l’inscription de l’IVG dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne… Récit.


Conspué lors du Salon de l’Agriculture, Emmanuel Macron a sans doute espéré faire remonter sa cote de popularité à l’occasion du match retour qui s’est joué place Vendôme, vendredi 8 mars. Tout avait été finement pensé : notre stratège, qu’on connaît labile, sait aussi se montrer habile. Aussi, il s’était arrangé pour faire coïncider la cérémonie de scellement de l’inscription du droit à l’IVG dans la constitution avec la Journée internationale des droits des femmes. Le public composé de militantes féministes, de personnalités, d’élus de tous bords comme de spectateurs anonymes prévoyait de partager aux côtés du président « une cérémonie populaire ». On était réuni pour fêter « l’aboutissement du combat collectif » engagé par Simone Veil ; le barde jouait sur du velours. « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. », ne manquerez-vous pas de me rappeler ; on n’en disconvient pas. Toutefois il faut bien mesurer que la perspective de remporter enfin quelque succès, même facile, avait de quoi légitimement réjouir notre homme.

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Un discours qui baigne dans l’emphase comme un mauvais churro dans une huile recuite

Ça a débuté comme ça ; avec la diffusion d’un clip retraçant le combat pour l’IVG en France. Puis Gabriel Attal, Éric Dupond-Moretti, Yaël Braun-Pivet, mais aussi Mélanie Vogel et Mathilde Panot ont accompagné Emmanuel Macron en tribune. Ensuite, sans surprise, l’aède, la narine frémissant d’émotion, l’air pénétré et le regard embué, nous a servi la purge dont il a le secret : l’un de ses accablants discours qui baignent dans l’emphase comme un mauvais churros dans une huile recuite. « Le sceau de la République scelle en ce jour un long combat pour la liberté. Un combat fait de larmes, de drames, de destins brisés », a-t-il tout d’abord lancé, prudhommesque. Le troubadour a poursuivi en rendant hommage aux grandes figures de la lutte en faveur de l’IVG. Il a aussi salué « celles et ceux » qui, plus récemment, ont combattu à ses côtés pour faire inscrire dans la Constitution ledit droit qu’on bat maintenant en brèche, c’est bien connu, dans notre pays.  Avec moult anaphores, juxtapositions, cabrioles verbales et autres boursouflures stylistiques, le trouvère ne nous a pas épargné non plus les subtiles allusions littéraires à Simone de Beauvoir ou à Annie Ernaux alors qu’il évoquait les « destins des jeunes filles rangées », ceux « des femmes dans la force de l’âge » sans oublier les « destins aux armoires vides ». Notre rhéteur a enfin exposé son ambition nouvelle : œuvrer pour inscrire le doit à l’IVG à l’échelle européenne : « Je souhaite l’inscription de l’IVG dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, où plus rien n’est acquis et tout est à défendre. » Notre enragé sectateur du Bien, qui voit toujours très loin quand il s’agit de parler, a ajouté, chimérique : « Au-delà de l’Europe, nous nous battrons pour que ce droit devienne universel et effectif. » Jusque-là, convenons-en, l’escamoteur réalisait le sans-faute espéré. Force est de le constater, une fois de plus, le bougre est définitivement plus à son affaire quand il s’agit de promouvoir le bien et le juste à l’échelle cosmique que quand il est question de défendre les intérêts triviaux des jacques.

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L’hymne national revisité

Le parterre énamouré, envoûté, ne pipait mot ; l’affaire était dans le sac : communion dans la divine parole et union sacrée autour du président. Victoire sans appel pour le bateleur. Sur la fin, pourtant, les cartes ont été rebattues, in extremis. Catherine Ringer des Rita Mitsouko, très assurée face à un Emmanuel Macron béat, s’est lancée dans une Marseillaise qu’elle avait pris sous son bonnet de « revisiter » à la sauce inclusive. « Aux armes citoyens, citoyennes, marchons, chantons cette loi pure dans la Constitution. »  La chanteuse, plongeant l’auditoire dans la perplexité, s’affranchissait ainsi des mots du refrain de l’hymne national, à défaut de s’émanciper du patriarcat. Le président a semblé goûter ces libertés prises par rapport aux paroles de Rouget de Lisle. Quant au public, il a dû se demander si c’était du lard ou du cochon. Sur X, on a commenté largement. Les hommes politiques de gauche ont salué « l’audacieuse démarche artistique ». « Magnifique interprétation de La Marseillaise par Catherine Ringer. Le combat continue pour les droits de toutes les femmes dans le monde » a écrit le sénateur communiste Ian Brossat. Gabriel Attal a repris « Aux armes citoyens, citoyennes » en préambule à une publication dans laquelle il évoquait la cérémonie.

Ringer la joue comme Mbappé

Si à droite on a été plus critique sur une performance qui adultérait indéniablement l’hymne national, on a été également consterné par la désinvolture qu’affichait de surcroît la chanteuse vis-à-vis du chef de l’État. En mode Mbappé, en effet, Catherine Ringer n’a pas hésité à se soustraire au baisemain dont voulait la gratifier Emmanuel Macron afin de la remercier pour la prestation. Décidément, face aux papouilles présidentielles, c’est courage fuyons. Cette séquence, de quelques secondes seulement, a été très partagée sur les réseaux sociaux. Là où certains se sont contentés, magnanimes, de sourire du « râteau » pris par le chef de l’État, la chanteuse Princess Erika a pointé, avec une élégance qui rend femmage à la gent féminine, la leçon donnée à « ceux et celles qui instrumentalisent les femmes de courage et se servent de cette journée pour chouiner ou lécher (…) » Contacté par BFMTV, l’Élysée assure ne pas avoir été mis au courant de cette réinterprétation de La Marseillaise par Catherine Ringer. « C’est une artiste talentueuse. C’était élégant et adapté au moment », indique-t-on, au Palais. « Elle l’a fait en liberté » a ensuite commenté Emmanuel Macron, tout sourire devant la presse.

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Le tour de chant continue avec Olivia Grégoire

Voilà la fête du slip lancée et la Macronie en roue libre. Une fois l’exemple donné, Olivia Grégoire, ministre déléguée chargée des Entreprises, du Tourisme et de la Consommation s’est à son tour lâchée, lors d’une allocution à Matignon, toujours en ce 8 mars. Aux côtés d’un Gabriel Attal passablement crispé, désinhibée, elle a repris la chanson « La Grenade » de Clara Luciani puis a publié sur son compte X la vidéo de sa prestation, sans omettre d’y ajouter une petite touche personnelle : « Sous vos seins la grenade. Sous vos seins, énormément d’entreprises. Soyez fières. » Karl Olive, sur X encore, a lui aussi partagé une vidéo. On l’y voyait fredonnant quelques paroles de la chanson de Julien Clerc « Femmes, je vous aime. » L’intitulé de sa publication était : « Ma petite contribution en cette Journée des droits des femmes. » On pouvait lire aussi, pour introduire la séquence vidéo et certainement en référence à toutes les péripéties musicales du jour : « l’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne ! Même chez les députés ! » Pour le triomphe du président, on repassera, mais on s’est quand même bien amusé.

Samuel Beckett a dit : « Quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter. » C’est bien ce qu’on va faire aussi.

Guerre russo-ukrainienne: comment en est-on arrivé là?

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Vladimir Poutine, Stavropol, 5 mars 2024 © Mikhail Tereshchenko/TASS/Sipa USA/SIPA

 Nos députés votent mardi sur l’accord de sécurité entre Paris et Kiev. Il ne suffit pas de dire, comme Bernard Guetta, « Poutine est stupide ».


La Russie n’aurait pas dû envahir l’Ukraine, la cause est entendue. Mais comment en est-on arrivé là ? De nombreux diplomates et d’anciens ministres considèrent que les pays occidentaux, les États-Unis en premier lieu, ont joué, durant ces trois dernières décennies, une partition géopolitique navrante vis-à-vis des dirigeants et du peuple russes qui se sont sentis humiliés par des États pensant les avoir réduits à faire de la figuration sur la scène internationale après la chute de l’empire soviétique. On l’a oublié mais, aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, Boris Eltsine (en 1994) puis Vladimir Poutine (en 2000) évoquèrent avec le président américain Bill Clinton la possibilité d’une adhésion de la Russie à l’OTAN. Tergiversations, barrage des pays de l’ex-bloc soviétique eux-mêmes demandeurs de la protection américaine et craignant un impérialisme new-look de la Russie, soupçons des pays de l’Europe de l’Ouest – selon l’historien britannique d’origine russe Sergey Radchenko, « en étant trop réaliste et pas assez idéaliste à un moment où il aurait pu faire une différence, Bill Clinton a peut-être contribué à faire de la résurgence impérialiste de la Russie une prophétie autoréalisatrice ».

L’Europe s’américanise d’un côté et s’islamise de l’autre

Nous sommes en 2021. Seize ans après un nouvel agrandissement de la zone d’influence américaine en Europe de l’Est (entrée dans l’OTAN de la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Roumanie), se souvenant que les Américains avaient déjà proposé en 2008 l’intégration de la Géorgie et de l’Ukraine dans l’OTAN et que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel s’étaient opposés à cette idée en promettant toutefois d’y revenir plus tard, Vladimir Poutine s’enquiert auprès des diplomaties occidentales sur la relance d’un projet d’intégration de l’Ukraine à l’OTAN, ce qui serait pour lui un casus belli. Sur France Culture, lors de l’émission Répliques du 2 mars, Pierre Lellouche, ex-président de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, a rappelé comment la Russie avait officiellement demandé à la mi-décembre 2021 que soit entérinée, en échange du maintien de la souveraineté ukrainienne et de l’ouverture de négociations pour sortir de la crise du Donbass, la non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Américains et Européens décident alors d’humilier les Russes en ignorant purement et simplement leur requête, en n’y répondant pas et en laissant planer le doute. Hubert Védrine parlera d’une « provocation dangereuse ». Le 24 février 2022, les troupes russes pénètrent en Ukraine. Un mois après le début des hostilités, alors que Volodomyr Zelensky se dit prêt à négocier directement avec Vladimir Poutine, le petit télégraphiste de Washington, Boris Johnson, se rend à Kiev pour demander au président ukrainien de ne rien négocier du tout, l’assurant du soutien inconditionnel, en armes et en argent, des Américains et des Britanniques. Dès le début, les Américains voient dans ce conflit un moyen radical pour séparer l’Europe occidentale, surtout l’Allemagne, de la Russie. Tous les moyens sont bons. Y compris le sabotage des gazoducs Nord Stream – le 6 février 2022, Joe Biden, lors d’une conférence de presse avec Olaf Scholz, avait prévenu : « Si la Russie envahit l’Ukraine, Nord Stream 2 n’existera plus. Nous y mettrons fin. » À la question : « Comment ferez-vous ? », Biden avait répondu : « Je vous promets que nous serons en mesure de le faire. » Les Américains ont encouragé les Ukrainiens à poursuivre une guerre qu’ils savaient perdue d’avance. En même temps qu’ils espèrent affaiblir militairement la Russie, ils comptent ébranler l’Allemagne et ses prétentions d’extension économique : la charge financière que représente l’achat du gaz américain, quatre fois plus cher que le gaz russe, est en train d’étouffer l’industrie allemande. Au passage, ils vendent leurs avions et hélicoptères militaires aux Allemands et aux Polonais qui chantent l’Europe de la Défense mais achètent américain. La Finlande, à peine entrée dans l’OTAN, débloque 1,7 milliard d’euros pour l’achat de matériel militaire… américain. L’Europe, qui ne sait plus où elle habite, qui s’américanise d’un côté et s’islamise de l’autre, qui achève son agriculture après avoir bradé son industrie, est anéantie par une organisation corrompue dirigée par une Allemagne vassale des États-Unis, l’impératrice Ursula et ses sbires fédéralistes et atlantistes. Les États-Unis, à la recherche de nouveaux marchés et d’un raffermissement stratégique et géopolitique dans la partie la plus orientale de l’Europe, ne voient pas d’un si mauvais œil la continuation du conflit russo-ukrainien. En même temps, ils anticipent l’inévitable après-guerre en envoyant des représentants en Ukraine afin de discuter d’ores et déjà de la reconstruction de ce pays ruiné et de garantir aux entreprises américaines une place de choix lors des futurs appels d’offres dans le cadre de cette reconstruction qui sera essentiellement financée par… l’Union Européenne. Business is business

Macron consterne les chancelleries occidentales

Le 25 février dernier, le New York Times a révélé le financement américain, dès 2014, de 12 bases militaires ukrainiennes de renseignement établies tout le long de la frontière russe. Investissement juteux : en 2015, le chef du renseignement militaire ukrainien livre à la CIA des informations importantes sur les sous-marins nucléaires russes. Malgré les réticences des Américains, les services secrets ukrainiens assassinent des leaders russes ou séparatistes. 2014, c’est aussi l’année du coup d’État de Maïdan à Kiev soutenu (fomenté ?) par les Américains afin de chasser un gouvernement considéré comme trop pro-russe. Soulignons encore que ces bases sont installées au moment où les accords de Minsk (Minsk I en septembre 2014 puis Minsk II en février 2015), supervisés par la France et l’Allemagne, sont signés entre l’Ukraine et la Russie afin de tenter de résoudre le conflit entre Kiev et les séparatistes pro-russes du Donbass. Ces accords ne seront jamais véritablement appliqués. L’Ukraine ne respectera pas le point prévoyant une réforme constitutionnelle pour introduire un nouveau statut d’autonomie des deux Républiques séparatistes. Les élections qui devaient avoir lieu sont annulées, les russophones du Donbass sont régulièrement humiliés par le gouvernement ukrainien, des troupes miliciennes ukrainiennes font régner leur loi. « Porochenko d’abord, puis Zelensky ont accepté les principes de l’accord mais ne l’ont finalement jamais appliqué », affirmera l’ancien ambassadeur de France à Moscou, Jean de Gliniasty. Mais ces accords avaient-ils réellement pour objectif de régler les différends entre Kiev et Moscou ? L’ex-chancelière allemande, Angela Merkel, vend la mèche dans un entretien donné à Der Spiegel le 24 novembre 2022 : « Les accords de Minsk ont servi à donner du temps à lUkraine. […] Il était évident pour nous tous que le conflit allait être gelé, que le problème n’était pas réglé, mais cela a justement donné un temps précieux à l’Ukraine. » François Hollande confirmera les propos de l’ex-chancelière. Aveuglé par les nombreux discours officiels d’Angela Merkel insistant sur le fait que la levée des sanctions contre la Russie était conditionnée à la mise en œuvre des accords de Minsk, Vladimir Poutine n’a visiblement pas vu le coup venir ; celui-ci est d’autant plus rude que les relations entre l’ex-chancelière allemande et le président russe avaient toujours été excellentes et ont profité aux deux pays, en particulier à l’Allemagne – le gaz russe, abondant et peu cher, a longtemps fait le bonheur des industriels et des ménages allemands.

Soutien à l’Ukraine : un débat vicié

Dirigé par un histrion incompétent et égocentrique, la France est en train de s’échouer sur les rives arides de la politique étrangère et des relations internationales. Au pays de Talleyrand, la nomination de Stéphane Séjourné au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères serait du plus haut comique si elle n’était pas le reflet du délabrement total de l’État français. Au milieu du désastre, Narcisse 1er gonfle son petit torse et convoque les dieux de la guerre qui rient de voir ce nain se prendre à la fois pour Jupiter et Mars. Les chancelleries occidentales sont consternées et commencent à se demander si le tourbillonnant président français a toute sa raison. Par pur réflexe, le président russe rappelle qu’il possède l’arme atomique – en réalité, la tarasconnade de notre divin ridicule a dû amuser Poutine, l’homme aux douze cancers guéris par les plantes. En revanche, l’ex-KGBiste et président actuel d’un pays où la propagande politique est considérée depuis plus d’un siècle comme un art à part entière, a certainement apprécié à sa juste valeur la puissance de la propagande occidentale après l’annonce de la mort d’Alexeï Navalny : devenu une icône intouchable, Navalny a miraculeusement échappé aux investigations des journalistes occidentaux qui auraient pu rappeler le passé plus que douteux de cet ultra-nationaliste réputé pour son racisme, pour sa xénophobie, pour un clip dans lequel il préconisait la « déportation » des migrants et pour une vidéo dans laquelle il expliquait, gestes à l’appui, comment exterminer les mouches, les cafards et les… musulmans tchétchènes. Si le monde occidental s’est prosterné devant la dépouille de Navalny, il n’en a rien été à Kiev – et pour cause : les Ukrainiens ont souvenir de quelques déclarations de Navalny qui leur restent en travers de la gorge, en particulier celles sur un « monde russe » plus large que la Russie et une politique étrangère russe devant par conséquent viser« au maximum l’intégration avec l’Ukraine et la Biélorussie ». Les Occidentaux accusent Vladimir Poutine d’avoir harcelé Alexei Navalny jusqu’à le faire mourir mais se soucient assez peu du sort de Julian Assange. Poursuivi par les l’États-Unis, isolé dans une prison de haute sécurité au Royaume-Uni, très affaibli physiquement et psychologiquement, le lanceur d’alerte australien est dans l’attente d’une possible extradition vers un pays qui l’a d’ores et déjà condamné à 175 ans d’emprisonnement pour avoir révélé les exactions des services secrets et militaires américains. Curieusement (ou pas), les médias occidentaux s’épanchent depuis des années sur le cas de Navalny mais restent relativement discrets sur celui d’Assange.  

Dans un entretien récent donné au Figaro, Jean-Pierre Chevènement souligne l’incohérence politique et l’amateurisme géopolitique d’Emmanuel Macron. « Les intérêts vitaux de la France ne se situent pas en Ukraine », rappelle-t-il. L’ancien ministre de la Défense souhaite, au sujet de l’engagement de la France dans le conflit russo-ukrainien comme au sujet d’une « européanisation de la dissuasion nucléaire », un débat au parlement, débat qui aurait dû avoir lieu depuis longtemps s’il existait une véritable opposition parlementaire pour le réclamer. Ce débat sur l’engagement de la France en Ukraine doit enfin se tenir à l’Assemblée puis au Sénat cette semaine. À trois mois des élections européennes, le vote parlementaire qui suivra ce débat est un piège grossier reposant sur un simplisme manichéen et strictement politicien, au plus mauvais sens du terme : soit vous votez pour le plan de soutien de la France à l’Ukraine – et alors, bravo, vous êtes dans le camp du Bien – soit vous votez contre – et alors, rien à faire, quels que soient vos arguments, vous devenez un suppôt de Poutine, un traître, un espion à la solde du régime russe, un anti-démocrate en puissance. Une grosse claque électorale étant annoncée, la stratégie macronienne pour les élections européennes se résume à « faire barrage au RN » et, conjointement, à pousser sur le devant de la scène le conflit en Ukraine afin d’escamoter les sujets primordiaux que sont l’immigration, la sécurité, l’énergie, l’agriculture, le rôle de la Commission, du Parlement européen, l’avenir des traités, etc. Les électeurs seront-ils dupes ?

Sur France Culture, face à un Bernard Guetta hoquetant une argumentation chétive sur l’air de « Poutine est stupide »,  Emmanuel Todd a affirmé que « de fait, les Russes ont gagné la guerre ». Le mieux que la France puisse faire, a déclaré de son côté Pierre Lellouche, est de tenter de prendre part aux prochaines négociations qui ne manqueront pas d’avoir lieu lorsqu’il apparaîtra que l’Ukraine, économiquement, démographiquement et militairement exsangue, ne peut tout simplement pas gagner cette guerre. Négociations qui s’avéreront difficiles, qui ne devront humilier aucune des parties, qui demanderont par conséquent beaucoup de doigté diplomatique ainsi qu’une parfaite connaissance de l’histoire intriquée des pays belligérants et des enjeux géopolitiques de toute la région. Autant dire que la France, si elle est représentée par Narcisse 1er et M. Séjourné à ce moment-là, fera tapisserie.

La Bulgarie, un État toujours gangréné par la corruption

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Le Premier ministre bulgare en fonction depuis le 6 juin 2023, Nikolaï Denkov © Valentina Petrova/AP/SIPA

41% des Bulgares ont déclaré avoir eu recours à des pratiques corruptives pour accéder facilement aux services publics en 2019. Et, alors que le pays rentre (partiellement) ce mois-ci dans l’espace Schengen, les migrants qui transitent par ce pays y restent les otages de réseaux avec lesquels la justice est bien complaisante.


Les élections européennes sont propices à la formulation de nombreuses critiques sur le fonctionnement de l’Union européenne, souvent perçue comme technocratique et éloignée des réalités quotidiennes des citoyens. Ce procès est peut-être un peu hâtif lorsque l’on s’intéresse de plus près aux États qui la composent et qui l’ont librement rejointe, notamment lors des différents élargissements aux pays ex-communistes entre 2004 et 2007. S’il y avait un devoir presque historique d’accepter les « pays d’Europe centrale et orientale » dans la famille européenne, certains États éprouvaient des difficultés et peinent encore à se conformer aux normes politiques, juridiques, économiques et sociales en usage au sein de l’UE. La Bulgarie est l’un de ces pays.

La Bulgarie a officiellement rejoint l’UE le 1er janvier 2007 en vertu du Traité de Luxembourg, en même temps que la Roumanie. Ces deux pays étaient alors parmi les plus pauvres du continent, mais les institutions européennes et les Etats-membres ont considéré que les progrès réalisés depuis le début des négociations justifiaient l’adhésion. Toutefois, ni Bucarest, ni Sofia ne faisaient partie de l’espace Schengen. Les deux États font une entrée — partielle — dans cette espace en mars 2024, malgré la réticence de plusieurs capitales qui estiment qu’ils ne remplissent pas suffisamment les critères, et pointent notamment, dans le cas de la Bulgarie, la corruption généralisée, à tous les niveaux, qui sévit dans ce pays.

Alerte sur la corruption dans les flux migratoires

Il convient de rappeler que selon l’ONG Transparency International, la référence mondiale de mesure de la corruption, la Bulgarie est, avec la Hongrie, le pays le plus corrompu de l’Union européenne, occupant la 67e place sur 180 pays étudiés en 2023. En 2019, 41% des Bulgares ont déclaré avoir eu recours à des pratiques corruptives pour accéder facilement aux services publics… Parmi de nombreux secteurs où se pratique cette corruption, deux sont emblématiques : la politique migratoire et l’usage de la justice à des fins politiques.

Le cas de la gestion des migrants, provenant essentiellement du Moyen-Orient utilisant la route transitant par la Turquie, illustre ce niveau de corruption. Les migrants sont otages de réseaux mafieux qui agissent en quasi-impunité, tant la police et la justice sont clémentes à leur égard, voire complices. Ces réseaux, parfois liés à certains milieux politiques, sont coupables de trafic de migrants, depuis le passage des frontières jusqu’à l’installation des réfugiés ou encore des pots-de-vin versés à la police pour faciliter le transit vers l’Europe occidentale. Alors que l’UE traverse régulièrement des crises migratoires, les administrations bulgares impliquées bénéficient financièrement de la situation. Il n’est pas sûr que l’entrée partielle dans l’espace Schengen améliore cette situation.

À lire aussi, Michèle Tribalat: Immigration clandestine: il serait plus efficace de dissuader d’entrer que d’obliger à partir

Autre fait grave au regard du respect de l’État de droit (et donc de l’adhésion aux valeurs et aux normes européennes), l’instrumentalisation de la justice par les élites au pouvoir pour gêner l’opposition politique qui dénonce la corruption de l’État. Cette pratique est digne des manies propres aux pays autoritaires où les dirigeants ne souhaitent en aucun cas quitter le pouvoir. Et tous les moyens sont bons. Ainsi, une fintech internationale implantée en Bulgarie, Nexo, a été victime d’un harcèlement judiciaire injustifié pour une raison officieuse peu avouable : les dirigeants de cette société auraient été proches de l’opposition au pouvoir. C’est suffisant pour que la justice bulgare, par le biais de l’ancien procureur général Ivan Geshev, perquisitionne en janvier 2023 les bureaux locaux de Nexo avec une accusation toute trouvée pour cibler un acteur du secteur des cryptomonnaies : le blanchiment d’argent. « Dans le modèle bulgare, hérité de celui soviétique, le procureur général est l’institution qui concentre le plus de pouvoirs. Il est au sommet d’une pyramide, intouchable, et ne rend de comptes à personne. Il décide qui doit être poursuivi et qui ne l’est pas. Et au lieu de protéger les gens des bandits, notre procureur général fait tout le contraire : il protège ses amis comme un parapluie et frappe ses ennemis comme une batte de base-ball », expliquait au Monde, en 2020, Lozan Panov, alors président de la Cour de cassation bulgare et ennemi juré de Ivan Geshev.  

L’affaire, très médiatisée, a fait l’objet d’une bataille judiciaire qui s’est achevée par la clôture du dossier faute de preuve, et Nexo demande maintenant des dommages et intérêts conséquents à l’État bulgare (3 milliards de $) auprès d’une cour d’arbitrage internationale, leur réputation ternie ayant empêché une introduction en bourse. Il convient de préciser que M. Geshev était une personnalité extrêmement controversée, impliquée dans d’autres scandales judiciaires. Il a finalement été renvoyé, mais son successeur par intérim Borislav Sarafov, fait l’objet de critiques notables, ce qui illustre les difficultés de réformer la justice dans un tel contexte de corruption. Dans un contexte de marché unique européen et d’une inclusion de la Bulgarie à l’espace Schengen, cette corruption endémique peut constituer un risque réel pour les citoyens européens.

Des répercussions notables sur les populations européennes

Il ne faut en effet pas croire que les citoyens européens ne sont pas concernés. Outre les effets que le trafic de migrants peut avoir sur les sociétés européennes, il en va aussi de la cohérence du projet européen : laissons-nous agir sans réel contrôle les institutions d’un pays qui ne respecte pas les règles que d’autres s’imposent — à raison ? De même, est-il normal que des fonds de l’UE (financés par les citoyens européens) aient été détournés par une partie de l’administration et de la classe politique bulgare, au détriment de la population ?

À lire aussi, Didier Desrimais: Guerre russo-ukrainienne: comment en est-on arrivé là?

Certes, la Bulgarie est une démocratie encore jeune, où le passé communiste a laissé des pesanteurs dans le fonctionnement de l’État. Mais c’est le cas d’autres pays à l’Histoire similaire. Il est malheureusement très complexe de lutter efficacement contre l’enracinement profond de ces pratiques condamnables, et même criminelles, au sein d’une oligarchie politique, administrative et judiciaire qui tient à conserver ses privilèges.

Toutefois, l’espoir est permis. Le Premier ministre Nikolaï Denkov, entré en fonction en juin 2023, s’est fait élire sur un programme pro-européen, pro-OTAN et surtout insistant sur la lutte contre le fléau de la corruption. Le départ du procureur général Geshev n’a pas tardé. Il existe une vraie attente de la société bulgare pour le changement, tant elle est lasse des pratiques qu’elle subit sans avoir de réels recours. Il est du devoir des institutions européennes, mais aussi des autres États, de soutenir M. Denkov pour enfin débarrasser la Bulgarie des pratiques qui n’ont rien à faire dans l’Europe du XXIe siècle. L’avenir dira s’il arrive à aligner le pays sur les standards européens.

Effet de serre

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The Exterminating Angel 23-24 © Agathe Poupeney-OnP

Art lyrique. L’Ange exterminateur, œuvre opératique inspirée de Luis Buñuel, à voir en ce moment à l’Opéra Bastille.


En 1962, Luis Buñuel réalise El Angel exterminador (L’Ange exterminateur), chef-d’œuvre entre les chefs-d’œuvre du maître aragonais, joyau absolu de sa longue et féconde période mexicaine (cf. Los Olvidados, La Vie criminelle d’Archibald de La Cruz)…

Au sortir d’une soirée à l’opéra, près d’une vingtaine de grands bourgeois très policés – un colonel, une cantatrice, un chef d’orchestre, un homme de lettres, un franc-maçon, un médecin, une pianiste… – se retrouvent pour un raout dans une splendide maison de ville, à l’invitation du marquis Edmundo de Nobile et de son épouse, Lucia. Alors que, mystérieusement, à l’exception du majordome, les domestiques ont filé à l’anglaise, un sortilège empêche les invités de quitter les lieux. Peu à peu, on tombe la veste, on se déboutonne, on se lâche. La fatigue, la maladie, la faim, la soif finissent par tenailler la petite assemblée : les bonnes manières du grand monde le cèdent aux instincts les plus primaires…

Huis-clos lyrique sans entracte

C’est ce film en noir et blanc proprement génial dont le compositeur britannique Thomas Adès, chef d’orchestre, pianiste et figure incontournable de la création musicale contemporaine (cf. l’opéra The Tempest, d’après Shakespeare, au Royal Opera House de Londres, ou encore la partition du ballet de Wane McGregor The Dante Project, qu’il dirigeait en mai dernier au Palais Garnier) méditait de longue date la transposition lyrique. Sur un magnifique livret co-écrit avec l’Irlandais Tom Cairns, également metteur en scène, The Exterminating Angel, créé en 2016 dans le cadre du Festival de Salzbourg, nous arrive à Paris dans une régie de l’Espagnol Calixto Bieto dont, hasard du calendrier, la salle de la Bastille accueille, dès cette semaine (première ce mardi 12 mars), la reprise du mélodrame verdien Simon Bocanegra dans une mise en scène millésimée 2018, tout aussi réussie, dans le souvenir qu’en garde votre serviteur. Qui y reviendra, bien sûr, dans les tout prochains jours, sur votre site Causeur bien-aimé.  

En attendant, il est encore temps de se précipiter à l’une des dernières représentations de cet Ange exterminateur anglo-saxon, huis-clos lyrique sans entracte qui, deux heures durant, vous prend littéralement aux tripes. Ceint dans l’étau d’un salon lambrissé d’un blanc immaculé que meuble, autour de la table de réception, une théorie de chaises tapissées de rouge vif, le chromatisme incandescent d’une verrière Belle Epoque ouvre son rectangle aux vitres jointées de noir dans la perspective d’un très haut plafond. Solennellement y entrent, par une double croisée en fond de scène, outre le majordome et les domestiques, lesquels quant à eux ne tarderont pas à s’éclipser, la douzaine de commensaux sur leur trente-et-un (frac et robes longues de rigueur) accueillis, en l’honneur de la cantatrice Leticia Maymar (la soprano Gloria Tronel) qui vient tout juste de triompher dans Lucia de Lammermoor, par l’adipeux amphitryon Nobile (campé par l’excellent ténor écossais Nicky Spence) et sa femme (la brune Jacquelyn Stucker, splendide soprano, fulgurante dans les aigus stratosphériques qu’exige le rôle) : pas plus indemnes que les murs bientôt fracassés à la hache, maculés de sang, canalisations percées, où leur confinement s’abîmera jusqu’à la perdition : inceste, viol, mutilations, sacrifice rituel, cadavres abandonnés au sol… De ce piège, ils ne sortiront pas : dénudation, au propre comme au figuré, dont le colonel Alvaro Gomez, sous les traits attrayants du duveteux, viril et charpenté baryton américain Jarrett Ott, sera l’incarnation sacrificielle.

Corrosif

Enjambant la défunte table-rase du sérialisme comme l’obsolescence inévitable de la musique électronique, la partition de Thomas Adès revendique un syncrétisme luxuriant qui prend appui sur quatre siècles de tradition lyrique occidentale, dans un alliage dépassant le poncif tonalité versus atonalité, sans craindre d’incorporer au tissu chatoyant de ses harmonies chromatiques, tout aussi bien un solo de guitare, que des ponctuations percussives ou des arias raccourcis à l’extrême, ou même encore une voix de contre-ténor (montré de surcroît avec causticité comme gay – Anthony Roth Costanzo parfait dans le rôle). Sans compter, outre les sirènes de ces ondes Martenot censées timbrer la puissance exterminatrice, ces relents de valses viennoises ou ces citations tout droit échappées de l’esthétique post-romantique… Invisibles, les chœurs inondent par instants la vastitude de la salle, le plus beau moment musical étant réservé, à mon sens, à ce duo du troisième acte où s’unissent les voix de Beatriz et d’Eduardo (la soprano Amina Edris et le ténor Filipe Manu) sur un texte qui puise dans les poèmes de Buñuel himself : « Roule ton corps dans le mien, / Cache toi dans sa main. / Dépecé, tu m’as révélé des muscles de bois, / De tes veines je ferai des forêts de luxure./ Quel désir, quel soif de mers brisées, / Changées en nickel,/ Naîtront, oiseaux de nos bouches accouplées, / Quand la mort entrera par nos pieds ».

THE EXTERMINATING ANGEL © Agathe Poupeney / OnP – 26/02/2024 – Opéra Bastille – Opéra national de Paris – Paris

Pleinement fidèle à l’esprit du film El Angel exterminador, le spectacle n’en respecte pas la lettre et c’est tant mieux. La volée de cloches qui ouvre et referme ce drame tellement insolite, ou encore la présence liminaire du jeune enfant porteur de ballons gonflables en forme de moutons, entrant en scène en bêlant tel un ovidé, renvoient subtilement à ce hors champ cinématographique qui faisait, chez Buñuel, s’égayer dans la ville un troupeau de brebis, tandis que les hôtes hagards, miraculeusement libérés de leur envoûtement, se confiaient aux pompes et aux ors de l’église toute proche, dans un dénouement corrosif à souhait…


The Exterminating Angel. Opéra en trois actes de Thomas Adès. Livret Tom Cairns et Thomas Adès.  

Avec: Jacquelyn Strucker, Gloria Tronel, Hilary Summers, Claudia Boyle, Christine Rice, Ilanah Lobel-Torres, Nicky Spence, Frédéric Antoun, Jarrett Ott, Anthony Roth Costanzo, Filipe Manu, Philippe Sly, Paul Gay, Clive Bayley, Thomas Faulkner, Julien Henric, Nicholas Jones, Andres Cascante, Bethany Horak-Hallett, Régis Mengus, Arthur Harmonic…
Direction : Thomas Adès. Mise en scène : Calixto Bieito. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.  
Livret en anglais (surtitré anglais et français). Durée : 2h.
Opéra Bastille, les 13 et 23 mars à 20h. Le 17 mars à 14h30.
Diffusion à partir du 22 mars sur Medici.tv. Le 20 avril sur France-Musique.

DVD, édition Met Opera de New-York/ Erato, dans la première mise en scène, signée Tom Cairns.

La déroute de la pensée unique est programmée

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© liot Blondel/ABACAPRESS/Sipa

L’assaut mené contre CNews par Reporters sans frontières illustre la défaite de la presse moralisatrice : elle demande au gouvernement et aux juges de faire taire un média coupable de décrire le réel. Cette machination a aussi révélé le militantisme du Conseil d’État et sa proximité avec la gauche intolérante.


Un monde finissant s’accroche à ses fauteuils. La déroute des puissants est programmée, tant leurs lubies sur la « société ouverte » se révèlent désastreuses. Leur idéal déraciné, qui sévit depuis un demi-siècle, est à bout de souffle. La colère paysanne, ce « soulèvement du peuple de la terre » (Robert Redeker), en est le symbole. Le système ne tient plus que parla rage des faillis. Pour ces vendeurs de nuages, seule compte leur survie. Or un peuple mal guidé n’a d’autre issue que de chasser ses maltraitants. Les Français ont atteint, pour une partie d’entre eux, ce stade ultime de l’exaspération. Les derniers feux, lancés par la caste assiégée, expriment la panique du gouvernement. Il ne sait plus convaincre autrement que par la propagande et le bâillon. Ce n’est pas faute d’avoir prévenu ici [1] : la pente liberticide de l’État le rapproche des régimes illibéraux, voire totalitaires. C’est au nom d’une défense orwellienne de la démocratie et de la liberté qu’une coalition de politiques, de juges et de journalistes, issus de la gauche et de l’extrême gauche, cherche à imposer un discours diversitaire obligé. Même la mémoire de Missak Manouchian, l’étranger devenu résistant communiste, est réquisitionnée à cette fin. Seule, croient-ils, une obéissance décrétée pourrait conforter leur pensée unique, qui ne produit que slogans, interdits, excommunications. Cependant, ces adeptes du confinement des esprits ont des pétoires à bouchon à la place du cerveau. Oui, leur sort est de disparaître. Le plus tôt serait le mieux.

Défaite de la presse moralisatrice

L’histoire s’accélère. L’ancien régime agonisant promet des soubresauts féroces. Incapables de se réconcilier avec les citoyens ordinaires, les sursitaires ont choisi de les faire taire. Les lanceurs d’alerte et les médias indépendants sont dans le collimateur de l’État censeur et de ses rabatteurs à cartes de presse. L’assaut contre CNews, mené par Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF) et responsable des états généraux de l’information, voulus par Emmanuel Macron, illustre la défaite de la presse moralisatrice : elle exige du gouvernement et des juges qu’ils imposent le silence à un média coupable de décrire le réel et ses insécurités, ce qui explique son succès. En l’occurrence, la machination contre la chaîne de Vincent Bolloré a révélé le militantisme du Conseil d’État et sa proximité avec la gauche intolérante. C’est en France, et non en Russie, qu’une télévision privée voit sa ligne éditoriale, mais aussi ses chroniqueurs, ses animateurs et ses invités, menacés d’être mis sous surveillance, avec les applaudissements de la presse « progressiste » et le silence approbateur des Sociétés de rédacteurs, y compris du Figaro. En 1882, Nietzsche écrivait : « Encore un siècle de journalisme et les mots pueront. »La puanteur est partout. Depuis le 15 février, une disposition anti-Raoult introduite par le gouvernement dans la loi antisecte permet même de sanctionner toute contestation du discours sanitaire de l’État-Mamma, en dépit de ses mensonges sur l’efficacité des vaccins anti-Covid. Urgent d’ouvrir les fenêtres.

Les jours des squatteurs de la démocratie sont comptés. Aucune réconciliation n’est plus possible entre « les responsables du sommet et ce que vit la base », en dépit de ce que veut croire François Bayrou qui alerte sur le divorce. Il est trop tard. Le coup d’État judiciaire contre une télévision trop libre, putsch impensé et voué à l’échec, a été rendu possible par l’emprise de la bêtise au front de taureau : elle règne sur un monde infatué, réfugié dans l’autocongratulation. La Macronie est coresponsable de ce naufrage. Elle a encouragé les épurations des dissidents, jetés dans le petit goulag de l’« extrême droite ». Le service public de l’audiovisuel, fermé au pluralisme, a laissé voir l’imposture des places fortes agitant leur humanisme. Vues de près, ces citadelles de la gauche-bernique puent le renfermé. Le mince rapport (14 pages) du sémiologue François Jost, qui a servi d’argumentaire au Conseil d’État contre CNews, est stupéfiant de médiocrité bâclée. Le camp du Bien ne pense plus. Il ânonne. Ses beaux merles affichent une prétention comique, dont le journaliste-prêcheur Thomas Legrand pourrait être le symbole. Quand Romain Desarbres (Europe 1) demande au macroniste Éric Woerth, le 13 février, son avis sur la suppression du droit du sol à toute la France plutôt qu’à Mayotte, il se voit répondre : « On n’y a pas assez réfléchi. »L’aveu dit l’hébétude d’une classe politique décérébrée face à l’enjeu migratoire.

La France veut un président enraciné

Tout est faux dans le discours officiel. La confusion des esprits est la norme. L’ex-Premier ministre Édouard Philippe fait un bon diagnostic quand il décrit le profil idéal du futur occupant de l’Élysée : « Enraciné, grave, qui parle peu mais fait. » (La Tribune Dimanche, 11 février). Or la Macronie, déracinée, bavarde et aboulique, est le modèle opposé. À peine avait-elle succédé à Gabriel Attal à l’Éducation que Nicole Belloubet écartait son projet de classes de niveau. Les agriculteurs demandent moins d’Europe technocratique et moins de jacobinisme : Macron, feignant lâcher du lest, leur en remet davantage en les classant, au passage, « métiers en tension »ouverts aux clandestins. Le 7 février aux Invalides, dans son hommage aux 42 victimes françaises du Hamas, le chef de l’État n’a pas même osé prononcer,ne serait-ce qu’une fois, les mots « islamisme » ni « Israël » dans sa dénonciation du terrorisme et de l’antisémitisme.L’État sait être brutal quand il s’agit de se faire obéir des silencieux.Mais seule la lâcheté pousse Macron à taire la responsabilité de l’islam djihadiste, qui prospère en France, dans le pogrom antijuif du 7 octobre lancé de Gaza. La mollesse de ses dirigeants met le pays en danger.

L’avenir est aux élites à la pensée claire et aux yeux ouverts. Lorsque la maire (divers droite) de Romans-sur-Isère (Drôme), Marie-Hélène Thoraval, met des mots simples sur des évidences, elle aide à l’effondrement des faux-semblants. Elle participe à la révolution du Réel. À ceux qui veulent censurer CNews, l’élue répond (Europe 1, 16 février) : « Laissez-nous choisir ! » On ne saurait mieux dire.


[1] Voir, notamment, les chroniques de mars et octobre 2023.

Philippe Muray ou le rire libérateur du moraliste

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Philippe Muray © Hannah Assouline

Vous n’avez pas lu une ligne du génial Philippe Muray? Mais qui est ce grand écrivain que Causeur présente comme sa figure tutélaire, à la fin, vous demandez-vous? Muray pour les nuls, par Jacques Aboucaya…


S’il n’était pas mort prématurément en mars 2006, la soixantaine juste atteinte, Philippe Muray eût fait son miel de notre époque récente dont il pointait déjà la décadence.
Celle-ci s’accélère et il n’est pas douteux qu’elle eût alimenté la verve de ce philosophe moraliste, essayiste, diariste et romancier, pamphlétaire redoutable,  qui a laissé une œuvre copieuse et originale.

Le père de l’Homo festivus

Qui était Philippe Muray ? Tous ses écrits en témoignent : un bretteur impitoyable et sarcastique. Aussi goguenard que provocateur. A rebours des théoriciens verbeux, il s’en prend au tout festif, au tout cultureux. Il se borne à constater, sans jamais prétendre à théoriser. Son Homo festivus, prototype de nos concitoyens lambda, a marqué les esprits. La formule maintes fois utilisée Castigat ridendo mores, il corrige les mœurs par le rire, lui va comme un gant.
C’est que Muray ne se perd pas en abstractions. Il braque sur son époque post-moderne, la nôtre, un projecteur qui en fait ressortir les contradictions. Et d’abord cet esprit de sérieux, lequel, pourtant, s’exprime dans une doxa où la fête se trouve prônée, mais encadrée, définie en fonction de normes précises. Où elle devient une obligation, avec le culte béat du bonheur imposé.
Le ricanement de Muray, pas plus que celui de Céline dont il est, dans une certaine mesure, un héritier, auquel il se réfère souvent, ne reflète jamais le cynisme. Plutôt une manière de tendresse déçue, et désolée, envers ses frères humains, fourvoyés dans l’imposture du Progrès. « C’est une grande infortune, écrit-il dans sa préface à L’Empire du Bien, que de vivre en des temps si abominables. Mais c’est un malheur encore pire que de ne pas tenter, au moins une fois, pour la beauté du geste, de les prendre à la gorge ».

Un proche parent de Céline et de Vialatte

Sa prose, elle aussi, prend à la gorge. Elle s’adresse, avant même de gagner l’empyrée des idées, à nos sensations, à nos émois. Elle aiguillonne, fait toucher du doigt le conformisme béat dans lequel, sans en avoir conscience, nous nous vautrons au quotidien.

A lire aussi, Georges Liébert: Philippe Muray, Pythie sans pitié

Il y a aussi, chez lui, outre Céline, un lien de parenté avec Alexandre Vialatte. Pas seulement parce que les deux donnèrent des chroniques à La Montagne de Clermont-Ferrand, mais pour la cocasserie de leurs observations. L’un et l’autre savent trouver le bon angle de vision pour commenter une actualité dont ils débusquent avec délectation les incohérences. L’Homo festivus, ce « fils naturel de Guy Debord et du web », est le cousin germain de l’Homme de Vialatte (Dernières nouvelles de l’Homme). L’un et l’autre fustigent « les mondialisateurs  professionnels et les frénétiques modernocrates ».

En pleine actualité

Voici que l’auteur des Exorcismes spirituels fait son retour dans l’actualité. Les Belles Lettres qui se sont lancées dans la réédition de son œuvre intégrale, viennent, en effet, de publier son essai Le XIXe siècle à travers les âges, initialement paru chez Gallimard en 1999. Philippe Muray y développe, avec son brio habituel, une thèse infiniment originale : le XIXe siècle, si différent, en apparence, des siècles suivants, portait en germe tout ce qui caractérise notre époque. L’analyse des divers courants qui l’ont traversé démontre qu’ils n’étaient contradictoires qu’en apparence. Ils obéissaient, en réalité, à un code commun que Muray s’attache à décrypter. Etablir une parenté entre le socialisme, l’occultisme, le féminisme, l’antisémitisme et le culte du progrès relève du paradoxe. Ou de la haute voltige – bien que la résurgence actuelle de ces courants dénote une inquiétante proximité. Hugo, Auguste Comte, Blanqui et Zola, mais aussi Balzac, Flaubert, Michelet et Baudelaire sont convoqués, avec leur œuvre respective, pour étayer une constatation qui se révèle, au bout du compte, plus convaincante que tout raisonnement. On y retrouve l’écrivain avec sa vaste culture, son goût des paradoxes (« Le XIXe siècle est devant nous), ses néologismes (la dixneuvièmité, l’Homo dixneuviemis). Sans oublier, bien sûr, le style, inimitable. L’humour omniprésent. Une force de conviction qui use volontiers de la provocation.
Tout aussi attachant, encore que dans un registre assez différent où la confidence trouve sa place, son journal intime dont le titre, énigmatique au premier abord, laisse apparaître la dilection de l’auteur pour le latin ou ce qui lui ressemble. Tiré du dicton traditionnel figurant sur les cadrans solaires, Vulnerant omnes, ultima necat (toutes (les heures) blessent, la dernière tue), il présente, en quelque sorte, la face cachée de l’écrivain. Celui-ci s’y livre sans fard, confiant ses incertitudes, ses enthousiasmes comme ses découragements devant les contraintes matérielles qui viennent entraver la genèse de son roman On ferme.
Ces deux derniers volumes, comme les précédents, abordent les sujets les plus divers. Seule constante, l’observation aiguë de l’époque décadente que nous traversons et le diagnostic sans appel qui en découle. Autant dire que Muray ne mâche pas plus ses mots qu’il ne cherche à séduire ni à convaincre. Cette « brutalité » de la pensée et du propos peut parfois choquer. Elle est le gage de la sincérité de l’écrivain. Et sa marque de fabrique.


Aux éditions Les Belles Lettres :

Essais (L’Empire du Bien, Après l’Histoire I-II, Exorcismes spirituels I-IV.  812 p. avec index.

Le XIXe siècle à travers les âges. 656 p.

Le XIXe siècle à travers les âges

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Ultima necat V (1994-1995), 608 p.

Ultima Necat: Journal intime Tome 5, 1994-1995

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VI (1996-1997),  400 p.

Ultima Necat: Journal intime Tome 6, 1996-1997

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La boîte du bouquiniste

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Albert Simonin (1905-1980). DR.

Les bouquinistes ne seront finalement pas virés des quais de Seine durant les JO. Causeur peut donc continuer d’ouvrir leurs boites aux vieux livres.


Quand on naît en 1905, dans le quartier de La Chapelle, d’un père artisan spécialisé dans la fleur artificielle et d’une mère modiste, on a peu de chance de connaître la notoriété. Dans un livre introuvable, même chez un bouquiniste, Albert Simonin révèle sa vie de galère. Dans Confessions d’un enfant de La Chapelle, il raconte qu’il fait les poubelles de grands restaurants pour remplir son ventre vide.Il évoque un Paris populaire où l’essentiel, c’est de gagner sa croûte. Albert obtient le certificat d’études. À cette époque, c’est un diplôme qui compte. Mais la poisse s’invite au bal de l’existence. Il est rapidement orphelin. Il doit donc bosser, à 13 ans à peine. Il fait plusieurs petits boulots, trafique un peu, la justice le traque. Il s’esbigne deux ans en Espagne, histoire de se faire oublier des condés. En 1930, il devient chauffeur de taxi, à Paris. Il s’imprègne du langage de la rue, circule dans les quartiers chauds, Pigalle et ses clandés n’ont plus de secret pour lui.Il publie son premier livre chez Gallimard : Voilà taxi ! Il a l’anecdotique drolatique, la métaphore audacieuse. Il devient journaliste, ouvre les vannes de l’argot pour fertiliser son style. Un écrivain est né. Admirateur de Céline, il sait ficeler une intrigue avec des personnages pittoresques sans jamais tomber dans le vulgaire.

Puis, c’est la « drôle de guerre ». Albert se marie, devient typographe. C’est enfin la rencontre avec Marcel Duhamel, le « père » de la Série noire, lancée en 1945, chez Gallimard. Ça énerve un peu Albert d’avoir à se fader des auteurs américains. Montmartre est aussi haut en couleur que Broadway. Il se met à sa table de travail, écrit une première scène décisive en moins de temps qu’il ne faut pour fumer une Gitane. Il raconte que les personnages lui échappent, vivent leur vie. Pour cela, il faut les aimer un peu ; et surtout ne suivre aucun plan. Le résultat : Touchez pas au grisbi !

J’ai trouvé un exemplaire de l’édition originale de 1953, avec sa reliure mythique, et la préface de Pierre Mac Orlan. Ce dernier résume : « L’auteur pense dans la langue dont il se sert afin de décrire, dans une œuvre d’imagination, probablement, le comportement des professionnels du vol à main armée. »Léo Malet le surnomme « le Chateaubriand de l’argot ». Cette langue percutante permet à un fait divers crapuleux de faire une entrée fracassante en littérature. Le public est au rendez-vous. Plus de 250 000 exemplaires sont rapidement vendus. Le cinéaste Jacques Becker s’empare de l’histoire de Max le Menteur, interprété par Jean Gabin,dont la carrière est alors en perte de vitesse. Face à lui, un catcheur inconnu : Lino Ventura. En tout, Simonin signe, avec son complice Michel Audiard, treize scénarios dont quatre adaptations de ses romans (Le cave se rebiffe, Les Tontons flingueurs…).

Albert Simonin meurt à Paris en 1980. Le fisc a fini par mettre la main sur son grisbi. Impossible de devenir riche quand on vient du quartier de La Chapelle. « On ne nous a pas appris », confie-t-il à Alphonse Boudard.

Albert Simonin, Touchez pas au grisbi ! (préf. Pierre Mac Orlan), « Série noire », Gallimard, 1953.

Touchez pas au grisbi / série noire n°148

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Des hommes et des mortaises

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Francis Navarre © Le Dilettante

Dans Jours ouvrés, aux éditions Le Dilettante, Francis Navarre, le charpentier lettré, voyage d’un chantier l’autre.


Francis Navarre est un passager clandestin dans le monde du bois. Les vocations manuelles sont la plaie des familles intellectuelles. Quel pire destin pour un garçon épris de littérature que d’emprunter la voie dissidente de la charpente ou plus largement celle de la plomberie ou de la maçonnerie, au lieu de suivre un cursus universitaire classique. C’est choisir le déclassement, la déconsidération, l’épuisement, le plein air, les risques d’amputation, la cohabitation avec les « damnés de la terre », immigrés nouvellement débarqués et recevoir, le vendredi, son enveloppe en liquide, au cul de la camionnette. Si aujourd’hui, les métiers manuels ont le vent en poupe chez les fraîchement diplômés de l’enseignement supérieur et que les médias encensent le travail des mains, le glorifient même, par démagogie et méconnaissance, il n’en fut pas toujours ainsi au début des années 1980. Le bâtiment, la restauration ou la mécanique ont charrié les enfants du prolétariat comme l’internat drainait les gosses de toubibs. Dans Jours ouvrés aux éditions Le Dilettante, Francis Navarre ne cache pas l’ingratitude, la solitude et les difficultés matérielles d’une profession peu valorisée par la société. Pour lui, ce sacerdoce-là fut une forme de libération, de contentement parfois et même d’accomplissement personnel. Une émancipation par le bois. La découverte d’une langue, son vocabulaire et ses us, ses hiérarchies et ses bouleversements techniques, sa geste et sa gaudriole.

A lire aussi : Calet, populiste d’élite

Navarre a choisi la charpente comme on entre dans les ordres, n’a-t-il pas suivi l’apprentissage rigoriste des Compagnons ? Dans ce texte ni racoleur, ni misérabiliste, traversé par un humour désenchanté et une écriture au point de Hongrie, précise et géométriquement plaisante, Navarre ne panthéonise pas les Hommes du BTP, ni ne les caricature à outrance. Il les regarde à bonne hauteur, sans distance, droit dans les yeux. Il est des leurs. Souvent, la littérature ouvriériste à vocation lacrymale et prérévolutionnaire est portée par des intellectuels totalement étrangers au domaine étudié, n’ayant jamais pris un marteau dans leur main, ou suer, sang et eau, pour démonter un malheureux carter d’huile. Et répéter à l’infini, à toutes les saisons, les mêmes gestes dans l’indifférence et l’insécurité. Toute construction ou réparation se révèle désordonnée, rétive, anarchique, la réalité s’emboîte mal, les plans et les commanditaires, les délais et les finitions, l’incompatibilité est le fardeau quotidien, la démerde, l’unique option envisageable.

Couverture du livre « Jours ouvrés », de Francis Navarre. © ledilettante

Navarre raconte, par petites touches, une éducation professionnelle, les envies et les devoirs, les chantiers en France, aux États-Unis et en RDA, il met des mots sur « la valeur travail » avec drôlerie et une tendresse ébréchée. Pourtant, ce récit n’est pas tendre, la fabrique du réel a quelque chose de désabusé et de vain ; cependant, Navarre aime son métier et s’enorgueillit de l’exécuter dans les règles de l’art. Il y a une fierté qui émeut dans cette simplicité-là. Toute sa vie, il devra donc composer avec « le bordel ambiant », inhérent à toutes les activités humaines. Son « baptême du feu » à Sainte-Geneviève-des-Bois se révèle à la fois instructif et désolant. Il fait connaissance ce jour-là, avec la charpente industrielle, « le degré zéro du métier est atteint », ce qu’il appelle très justement « la trivialité du métier ». Il fut formé dans les limbes, dans la transmission, l’épure et le respect de la matière brute, il devra désormais se plier aux exigences de la productivité dans une économie de gestes et de moyens. Il rend hommage à ses maîtres : « Ce fut le mérite de leur magistère de m’avoir élevé dans ce latin-grec et la bienheureuse ignorance de la réalité à venir ». On suit Navarre jusqu’en Amérique où il est déçu par l’usage abusif et exclusif du clou, l’antithèse de la charpente en bois, la ferraille d’une civilisation itinérante qui construit dans l’éphémère, qui élève des habitations pour durer quelques années tout au plus, une société de la consommation qui rivette, à la va-vite, à la sauvette ne peut satisfaire l’esthète Navarre. L’épisode des robinets plaqués or de l’Hôtel Excelsior est flaubertien ; quant à son expédition en RDA, dans une économie planifiée, où les relations sont codifiées, c’est une merveille de reportage à la Henri Calet.

Jours ouvrés de Francis Navarre – Le Dilettante   

Monsieur Nostalgie

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Le Coran au Parlement

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DR.

L’entrisme musulman au sein des formations progressistes de Belgique devient alarmant


À Bruxelles, plus de la moitié des habitants sont d’ascendance extra-européenne, et 23 % seulement de la population a des origines pleinement belges. Résultat : la vie politique n’y est pas tant une vitrine de la culture locale ancestrale que la révélatrice d’un effacement de celle-ci par la démographie. Encouragé par le clientélisme des partis de gauche, l’islamisme progresse à grande allure.

Le 13 janvier, un imam radicalisé, le pakistanais Muhammad Ansar Butt a été honoré pour « la qualité de ses travaux académiques » par la secrétaire d’État belge, Nawal Ben Hamou, affiliée au PS. On ne savait pas que la production de fatwas et les prêches intégristes relevaient de la science ou de l’art, mais il faut bien habiller le cynisme. Le prix était remis ce jour-là dans un lieu symbolique, le Parlement de la région Bruxelles-Capitale. Or l’imam a choisi, une fois installé à la tribune, de réciter une page du Coran. Et pas n’importe laquelle puisqu’elle porte sur la guerre livrée aux gens du Livre (chrétiens et juifs). Pire encore, l’ambassadrice d’Israël en Belgique a relevé que le texte ainsi prononcé est extrait de la sourate « Al-Ahzab », qui invite au massacre des juifs dans un autre de ses passages, non cité par l’imam, sans quoi il s’exposait à des poursuites judiciaires. Un tel fiasco n’est guère étonnant. Outre-Quiévrain, l’entrisme musulman au sein des formations progressistes du pays, Écolos ou Socialistes, a atteint des proportions telles qu’aujourd’hui les barbus donnent le ton.

Le vice-président du Parlement qui a organisé cette remise de prix, le Turc Hasan Koyuncu, est du reste notoirement proche du régime anti-laïque d’Erdogan. Son grand fait d’armes : avoir tenté d’empêcher l’organisation d’une minute de silence lors du centième anniversaire du génocide arménien.

Philippe Muray, Pythie sans pitié

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© Hannah Assouline

Les ultimes volumes du Journal de Philippe Muray sont enfin parus. Cette chronique de l’effondrement du monde contemporain n’épargne personne. Muray y relève les symptômes d’une mutation anthropologique en cours et annonce ses effets ravageurs. Selon l’essayiste Georges Liébert, qui a été son éditeur, cette démonstration d’humour et de lucidité se double d’une superbe férocité.


« Si vous ne craignez pas de lire un écrivain, c’est rare par nature et “clivant”, au lieu de choisir un auteur parmi les centaines que charrie chaque rentrée dite littéraire, alors prenez le dernier Muray. Vous passerez de très bons moments et, en plus, vous rirez ! »

On imagine ce conseil donné par un libraire à l’ancienne, n’exerçant pas comme tant de ses confrères bien-pensants la censure aujourd’hui privatisée à l’endroit des ouvrages suspects.

Pourtant, ce n’est pas d’un roman posthume de Muray qu’il s’agit, mais de l’ultime volume de son plantureux Journal. En dépit de Postérité et de On ferme, Muray dans ce genre n’était pas à son meilleur. Il faut dire que ses débuts en littérature dans les années 1960-1970, à Tel Quel, l’organe de l’avant-garde parisienne, ne l’avaient pas préparé à y briller.

Impossibilité du roman

La linguistique était la discipline reine, amalgamée à la psychanalyse (lacanienne), au néo-marxisme d’Althusser et à la « nouvelle critique » de Barthes et consorts. Marx, Nietzsche et Freud étaient métamorphosés en « philosophes du langage ». Il fallait rompre avec les « codes » établis ; le sujet était en procès ; le signifiant guerroyait avec succès contre le signifié. L’« écriture », concept clef, issu du structuralisme, relevait de la Théorie (titre d’une collection phare des éditions du Seuil). Devant elle, le philosophe, suivant Derrida, devait se défiler dans « une incessante rature ». D’où l’impossibilité du roman, sauf sur le mode expérimental illustré par Sollers, ou non romanesque de Robbe-Grillet.

La vigoureuse disposition critique dont Muray était nativement pourvu s’aiguisa donc encore, au point de quasiment l’inhiber, comme on le voit dans le premier volume du Journal. Stimulé par une vaste culture littéraire et par l’ambition de réussir là où son père, voué, après sa naissance, aux travaux alimentaires, avait échoué, son irrépressible désir d’écrire s’y débat, presque comiquement (pour le lecteur), avec des prolégomènes à l’écriture et des circonvolutions dilatoires sur « les conditions de possibilité du roman ». Pour le réhabiliter pleinement et se lancer toutes voiles dehors, un défaut de lucidité lui manquait : ce point aveugle d’où jaillit la création, en toute immunité.

Mutation anthropologique

À sa mort, en 2006, un affidé de Sollers décréta dans la Revue des Deux Mondes que, faute de s’être révélé un romancier accompli, Muray n’était qu’un « socio-moraliste », avant, contradictoirement, de louer chez Céline « la supériorité narrative de la chronique sur le roman ». « Chroniqueur je suis », disait Céline. Eh bien, à sa façon, chroniqueur aura été Muray. Et l’on ne pourra désormais évoquer le basculement d’un monde l’autre, dont les années 1980-2000 furent le théâtre, sans se référer aux recueils de ses articles publiés dans la presse et, en regard, à ce Journal, leur banc d’essai, en même temps que, comme tout journal d’outre-tombe, une puissante mine à retardement. Son implacable lucidité critique trouvait là plein et permanent emploi, hors le filtrage qu’impose l’œuvre publique à l’égard des cibles vivantes, au flambant déballage de scènes intimes et à l’expression d’humeurs et d’idées violemment « incorrectes ».

L’écrivain français Philippe Muray (1945-2006). Photo: Hannah Assouline.

En 1991, dans L’Empire du bien, qui le tira de la demi-obscurité où il s’impatientait, Muray flaire que rien de moins qu’une mutation anthropologique est en cours. Et il en pressent d’intuition les effets ravageurs que le Journal, dès lors, va inlassablement enregistrer, à travers choses vues, entendues et lues, grâce notamment au quatuor de ses fournisseurs de symptômes préférés : Libération, Le Monde, le Nouvel Observateur et Télérama.

Devançant la chute du communisme dont il va prendre, en douceur, le relais, l’Empire du bien qui prétend lui aussi éradiquer le mal, engendre imparablement l’Empire du faux. Avec le concours omniprésent des médias, le virtuel va peu à peu supplanter le réel : une néoréalité aux couleurs d’idylle, soumise à l’impératif de la Transparence. Lorsqu’elle aura neutralisé et même absorbé le négatif, effacé les antagonismes, amputé toute conscience historique, alors, annonce Muray, « un totalitarisme absolument nouveau s’emparera de toutes les conditions d’existence », mettant en péril jusqu’à la pensée, puisque c’est de la négation que celle-ci est née. Et, sur les ruines du monde ancien, salué par une déferlante de décibels, se pavanera Homo festivus, avatar triomphant et bouffon du dernier homme de Nietzsche.

« Tous les événements qui nous attendent ne seront plus que des redites ou des prolongements de mes visions », notera-t-il cinq ans plus tard. Fin de l’Histoire. Et de s’apercevoir, à propos des « métiers sans emplois » bricolés par Martine Aubry, que la nouvelle réalité est devenue furieusement murayenne : « Du Muray au cube ! s’exclame-t-il. Je suis dépassé, réalisé. » Il n’en persévérera pas moins, avec une féroce jubilation, dans son entreprise d’« exhaustivité exécratoire ». Comme Céline, il était « à l’aise dans le pire ».

On aura compris que ce Journal, loin de se réduire à un recueil de notations et d’anecdotes urticantes est, comme les chroniques qui en sont originaires, sous-tendu par une vision du monde et de l’Histoire précise et cohérente.

Muray, on n’en doutait pas, n’était pas de gauche et, cas extrêmement rare, sans avoir eu à perdre des illusions dont il était probablement sevré de naissance. Aussi s’amuse-t-il des « déçus du socialisme comme Plenel, courant au milieu des ruines après le spectre du “vrai” socialisme, trahi par celui-là même pour qui, au prix de successives bouffées délirantes, ils n’avaient cessé de voter, l’immondissime Mitterrand », lequel« savait déjà, et depuis longtemps, que l’idéologie qui l’avait porté à l’Élysée était une vague remplie de choses mortes ».

Indifférenciation terminale

Mais de l’idéologie défunte subsistait le principe actif : la passion égalitaire dont Muray, lecteur de René Girard, en a retenu qu’elle était à la racine du mimétisme : la passion démocratique du même qui conduira, il le prédit, à l’indifférenciation terminale.

En attendant, les égalisés par la reconnaissance réciproque, à défaut d’être devenus des dieux les uns pour les autres comme l’ont annoncé de faux prophètes, sont travaillés par ce que Stendhal appelait les sentiments modernes par excellence : « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ». S’en suit l’égalité dans le ressentiment et la plainte. « Toute plainte est une vengeance », disait Nietzsche.

René Girard l’ayant fait inviter en 1983 à enseigner à l’université de Stanford, en Californie, Muray à peine arrivé là-bas comprit qu’il était « chez l’ennemi ». Dommage qu’il n’ait pas lu davantage Tocqueville que Freud et Heidegger, car il aurait puisé dans La Démocratie en Amérique un grand renfort à ses réflexions – notamment une description glaçante, en 1835, de la mort sociale infligée aux déviants de la pensée. Une pratique devenue courante dans nos démocraties dites libérales, et à laquelle il eut la dextérité d’échapper.

Ne croyez pas pour autant que ce possédé de « la fureur méthodique d’écrire » (ce qu’on a dit de Saint-Simon) ne s’accordait pas des pauses réparatrices. C’est vers le sud, la côte méditerranéenne, « ce collier de pierres précieuses au cordon rompu », qu’il fuit alors Paris dégradé en « banlieue d’Euro-Disneyland », avec l’inséparable Nanouk, sa femme qui « a toujours raison ». « Au Paradis. On est donc au Paradis. Voilà, c’est tout simple. Je me réveille tard. Les cigales sont déjà au boulot partout, démentes, acharnées. Café. Piscine. Chaise longue. Vol plané dans le bleu intense. » Le Sud, c’est le royaume des sensations, or il n’y a pas de sensation fausse ; et l’éblouissante lumière ne ment pas.

Après ces bains de vérité, il lui fallait remonter là-haut, dans le gris et la pluie, réembarquer dans la galère des besognes alimentaires, et poursuivre sa « guerre de Sécession » contre « la falsification du monde », en résistant aux forces du consensus qui, par tous les moyens, voulaient le « faire ressembler ».

Style d’emblée reconnaissable

On l’a comparé à Léon Bloy ; mais alors que celui-ci « piétine sur place, remarque Muray, entassant invectives sur imprécations sans gagner en intensité », lui, héritier de Céline sans jamais l’imiter, possédait l’art de l’amplification, par variations consécutives, servi par une exceptionnelle richesse de vocabulaire. « Plus on aggrave, plus on peint. Plus on amplifie, plus on écrit. » Il avait de surcroît l’art de la formule, cinglante ou parodique (« l’envie du pénal », parmi beaucoup d’autres), des jeux de mots et coqs à l’âne imprévus qui rendent son style d’emblée reconnaissable.

De lui, on pourrait dire exactement ce que Marcel Aymé (qu’il lisait avant de mourir) a écrit au sujet de Blondin. Il n’avait pas seulement le « don d’écrire », mais celui « qui consiste à être de sa chaleur et de sa chair dans les choses qu’on écrit, à donner aux idées le frémissement sanguin, nerveux, humoral et hormonal de la vie ; qui consiste aussi dans la joie d’écrire, de se transformer soi-même en livre ».

Le roman réussi de Muray, c’est lui-même, dont le talent atteint son apogée dans ce dernier volume du Journal ; il en était sûrement conscient. À la manière de Balzac, son dieu, à qui il lui suffisait de penser pour qu’« aucune forme de découragement ne l’atteigne », ce journal-roman pourrait s’intituler « L’Envers de la fin de l’histoire contemporaine », ou « Scènes de la vie littéraire parisienne ». Il n’y manque pas le retour des personnages qui fascinait Muray dans la Comédie humaine.

En tête de la distribution : Sollers le parrain, bien sûr, tout à la fois Vautrin hétéro, mais faux ennemi des lois et le cynique Crevel de La Cousine Bette, qui se la joue « régence ». Son antipode : Kundera, authentique grand écrivain, lui, que Sollers détestait sournoisement et que Muray admirait beaucoup, tout en démêlant, avec drôlerie, les ruses et dissimulations qui, après lui avoir permis de survivre sous le communisme, l’aidaient à louvoyer au sein de la maffia germanopratine. Seconds rôles : les larbins masochistes d’ArtPress que Sollers manipule sans vergogne ; BHL, « le plagiaire et maître en mensonges d’Épinal ». Et face à ces « pantins », les chers Proguidis, inlassables prospecteurs de vrais romans, composent un heureux contrepoint. En toile de fond, au hasard de la rue et des rencontres, des gens, de « vraies gens » comme il en pullulait dans la vie et les films d’autrefois, mais en voie de « liquidation », remplacés par des « fantômes narcissiques mangés aux médias comme un tapis par les mites ». Enfin, vedette de la vie quotidienne de Muray, sa voisine du dessous, la « serial mother » et ses quatre « Gremlins » dont on guette les tintamaresques allées et venues. Car ne manque pas non plus le suspense, qui rend la lecture du Journal compulsive ; que va-t-il trouver à redire dans la prochaine entrée ? À qui ou à quoi s’en prendra-t-il ? Quel portrait à l’acide va surgir ? Quelle trouvaille crèvera la page ?

De la première à la dernière ligne, voilà un chef-d’œuvre. Pas de temps mort, mais beaucoup de cadavres. Donc, si vous m’en croyez, à dévorer d’urgence. Mais attention : approuveurs du monde tel qu’il se défait, s’abstenir.

Philippe Muray, Ultima Necat V : journal intime, 1994-1995 et Ultima Necat VI :journal intime, 1996-1997, Belles Lettres, 2024.

Ultima Necat: Journal intime Tome 5, 1994-1995

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Ultima Necat: Journal intime Tome 6, 1996-1997

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Le XIXe siècle à travers les âges

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