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Voir Medellin et mourir?

Le marketing numérique, en 2024, parvient à promouvoir n’importe quelle métropole, même la plus moche. Témoin Medellin, deuxième ville de Colombie par la taille, après la capitale Bogota: allègrement « vendue » aux touristes, elle n’en reste pas moins un enfer urbain. Reportage.


Medellin est à La Vierge des tueurs ce que Mompos est à Cent ans de solitude, le chef-d’œuvre de Garcia Marquez: la ville comme personnage central. Paru en Colombie en 1994, La Virgen de los sicarios, court roman de Fernando Vallejo (1942-…), a bénéficié quelques années plus tard d’une éclatante adaptation à l’écran, par l’émérite cinéaste franco-suisse Barbet Schroeder (cf. Le Mystère von Bulow, Général Idi Amin Dada, etc.)

À Medellin, capitale colombienne de la drogue, le narrateur, un grammairien vieillissant et désabusé, s’éprend d’un éphèbe à la gâchette facile, Alexis. Lequel finit lui-même occis sous les balles de ces spadassins, adolescents en selle qui terrorisent la rue. Désespéré, l’amant chenu tente de consoler son deuil dans les bras de Wilmar, un garçon ressemblant trait pour trait au défunt Alexis. Mais ce sera pour reconnaître bientôt en Wilmar l’assassin de son bien-aimé : d’une écriture trempée dans le vitriol, l’allégorie grinçante, apocalyptique, vertigineuse de cette Babel de la guérilla, sous l’emprise du narcotrafic.

Escobar n’est plus

Le baron de la coke Pablo Escobar (1949-1993) a passé l’arme à gauche : en 2024, Medellin offre un visage pacifié – en apparence. Au creux de cette vallée de l’Aburra, la deuxième métropole du pays après Bogota dresse ses innombrables tours couleur brique, fichées comme autant de pics dans cette jungle urbaine encaissée au pied d’un cirque de montagnes, sur les pentes desquelles s’accroche ces comunas, l’équivalent des favelas brésiliennes, noyées dans la vapeur d’un ciel laiteux où courent de gros nuages moites.

L’« éternel printemps » dont se targue volontiers le chef-lieu de la région de Antioquia, cité tentaculaire de quatre millions d’habitants in extenso,  n’est qu’un bouillon de culture baignant dans la verte luxuriance tropicale, maelstrom mijotant dans sa cuvette attiédie. Y mugit un monstrueux trafic de voitures, de taxis carapaçonnés de jaune, de deux-roues slalomant dans un perpétuel embouteillage. Le rio grisâtre qui serpente dans Medellin a quasi disparu sous le béton. Tout comme le patrimoine « colonial » dont les vestiges, aussi rares que clairsemés, sont submergés par l’architecture sans qualité propre à notre temps.  


 La bouillonnante métropole s’enorgueillit certes de deux flambantes lignes de métro à ciel ouvert, lesquelles, sur les axes nord-sud et est-ouest, assurent la jonction avec les banlieues, tandis que les fameux téléphériques urbains, sous l’appellation de Metrocable, suspendent leurs nacelles jusque vers les barrios déshérités dont, la nuit, scintillent dans les hauteurs la myriade des petites ampoules. A l’enseigne du Street Art, – ce que le badigeon est à la peinture -, Medellin a réussi l’exploit de vous « vendre » les graffitis muraux de la Comuna 13, ancienne zone de non-droit mise en coupe réglée par les narcos, comme le signe de sa renaissance urbaine. Au pays du « réalisme magique », le Street Art se voit donc investi de je ne sais quelle vertu propitiatoire.  Moyennant quoi, le quartier, équipé d’escalators, arraisonné par la cupidité de guides autoproclamés, n’est qu’un alignement de boutiques de souvenirs et de gargotes en terrasses, soumises au diktat des décibels. Le lieu revêt le même caractère d’artifice mercantile que la butte Montmartre – en pire.

C’est au sud de la ville, dans le quartier d’El Poblado, que se concentre, sous haute sécurité policière, la frénésie diurne et surtout nocturne, dont la Calle 10 est l’épine dorsale, Provenza l’œil du cyclone, les Parque Lleras ou Poblado les souffreteuses clairières. Dans les hauts de Poblado, à distance de cette fièvre qui sature chaque fin de semaine l’espace public, se réfugient les nantis de cette ville trouée d’énormes poches de misère. C’est d’ailleurs dans ces parages cadenassés par des vigiles que les dividendes du mythe Escobar fructifient toujours dans les mains du frère et du neveu. Lesquels n’hésitent pas à rançonner au prix fort la visite guidée de ses anciennes villégiatures, maisons-musées dévouées au pèlerinage hagiographique, pâle contremodèle du très officiel Museo Casa de la Memoria. Qui, lui, reconstitue l’interminable scène de crime dont Medellin fait mine d’être sortie.


Femelle pour l’essentiel, la prostitution qui gangrène El Poblado est essentiellement contrôlée, en 2024, par les mêmes gangs qui supervisent le narcotrafic du pays, rappelons-le, toujours premier producteur mondial de cocaïne. Frederico Gutierrez, le maire conservateur qui, depuis janvier, a pris la succession de l’édile de gauche Daniel Quintero, paraît décidé à soumettre ce fief : la ville repartait dangereusement à vau l’eau.

Mini-Disneyland

En surchauffe, Medellin n’a certes pas gagné le concours de beauté. En plein centre, dans ce Parque Berrio où se traînent les junkies en manque, faune mêlée à celle des touristes qui se selfisent devant les bronzes callipyges de l’inévitable Botero, le Palacio de la Cultura, bâtiment construit par un architecte belge dans les années 1920 mais jamais achevé en totalité, dresse sa sinistre silhouette néo-gothique tronquée, noire et blanche comme un jeu de dames. Paradoxe de ces métropoles latino-américaines si jalouses de leur histoire, mais qui n’ont à proposer, pour seul patrimoine architectural digne de ce nom, que les opulents vestiges de l’éclectisme européen d’une part, et le précieux reliquat de l’antique puissance coloniale d’autre part.  

Au point que sur les hauteurs de la colline de Nutibara, au cœur même de la désolante vastitude urbaine sur quoi la vue plonge, la municipalité ne s’est pas privée de reconstituer un petit village traditionnel type. Ouvert depuis 1978, Pueblito Paisa, réplique en toc d’un bled colonial d’Antioquia imaginaire – avec sa fontaine, son église, son école et son salon de coiffure – attire en nombre les touristes locaux, manifestement ravis d’arpenter l’artifice idéalisé de ce mini-Disneyland de la ruralité perdue : pour faire un peu moins faux, n’y manqueraient que les bestiaux, l’odeur des foins et les campesinos en haillons.


Pourtant, à une heure de bus collectivo depuis le Terminal del Norte qu’on gagne en taxi pour une liasse de pesos, Santa Fe de Antioquia, l’ancienne capitale régionale détrônée par Medellin en 1826, n’a rien d’un artefact. Authentique bourgade de vingt-mille âmes, presque demeurée dans son jus, c’est, en réalité, un village hispanique : transplanté là, tel quel, avec sa place centrale carrée qu’orne une cathédrale XVIIIe, avec ses couvents, ses églises, ses maisons sans étage coiffées de tuiles romaines, aux murs chaulés de blanc que percent de ravissantes fenêtres à claustras en bois peint…

Faire-valoir national, certes, désormais envahi de boutiques-hôtels et de restaurants à la gastronomie fusion, et parcouru de norias de mototaxis pétaradant sur ses vieux pavés. Le gros village draine, en période de vacances, des foules de touristes – au reste majoritairement autochtones, car le marketing numérique, pièce maîtresse du dispositif colombien de communication « loisirs » à l’international, peine encore à faire prendre des vessies pour des lanternes. Mais au moins, la pierre ne ment pas, comme disait l’autre. Au rebours de la contrition masochiste de l’Occident à l’endroit de son propre génie s’impose donc ici le témoignage édifiant de ce que la Colombie doit au Vieux Continent : l’antique civilisation européenne, dernier paradis sur Terre, lance ses brandons jusqu’à Antioquia. Medellin la moche a de quoi être jalouse.


Vols quotidiens Air France/ Avianca, Paris – Medellin via Bogota.

Guide en français Lonely Planet Colombie (édition 2022)

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Se loger :

À Medellin: Binn Hôtel. www.binnhotel.com

À Santa Fe de Antioquia: Hôtel Mariscal Robledo. https://hotelmariscalrobledo.com

À lire:

La Vierge des tueurs, roman de Fernando Vallejo. Belfond, éd. Paris.

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À voir :

La Virgen de los sicarios / La Vierge des tueurs. Film de Barbet Schroeder (1999), France/Espagne/Colombie, durée : 1h41. En DVD/Blu-ray chez Carlotta Films.

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Sur Netflix, l’excellente série Narcos (2015), du cinéaste brésilien José Padilha.

Avec Macron, un chat ne s’appelle plus un chat

Pour qualifier la révolte ethnique canaque en cours en Nouvelle-Calédonie, le président utilise des mots inadéquats – un peu comme ses députés préfèrent parler de « fin de vie » à la place d’ « euthanasie »


Surtout, ne pas appeler un chat un chat : le procédé est abondamment utilisé par Emmanuel Macron pour entretenir la confusion intellectuelle et la dissimulation des intentions. Platon déjà s’inquiétait de ce travers : « La perversion de la cité commence par la fraude des mots ». 

Dimanche, dans Le Parisien, le chef de l’État a ainsi récusé l’existence d’une révolte canaque et d’une guerre civile en Nouvelle-Calédonie, pour préférer n’y voir que « du grand banditisme », à l’image des émeutes de juin-juillet 2023 en métropole. « À trop vite nommer les choses, on les justifie ou on les installe », a-t-il expliqué. Rien n’est moins convaincant, pourtant, que ce déni d’un conflit racial et décolonial.

A lire aussi, Marie-Noëlle Tranchant : Euthanasie: esprit des Lumières, es-tu là?

De la même manière, dès ce lundi, les députés vont commencer l’examen du projet de loi sur « l’aide à mourir » : un texte où les mots « euthanasie » et « suicide assisté » n’apparaissent pas, alors que le gouvernement entend accélérer dans ces directions, en permettant à l’État intrusif de mettre son nez dans l’intimité la plus sacrée de l’homme. L’euphémisation des réalités par le détournement des mots est un confort intellectuel. Il a permis à la classe politique, depuis cinquante ans, d’ignorer les assauts menés contre la cohésion nationale par l’immigration de peuplement et la tyrannie des minorités ethniques. Or cette « déréalisation du monde », que dénonce le philosophe Jacques Dewitte[1], aboutit à la « dépossession du rapport à la réalité », au profit d’un monde indifférencié. Comment répondre à des faits hétérogènes s’ils ne sont pas préalablement séparés, identifiés, nommés par leur nom ?

En Nouvelle-Calédonie, c’est la guerre civile !

Quand Péguy dit de l’homme moderne qu’ « il ne croit pas en ce qu’il dit », il pointe l’usage abusif des mots creux et de la jactance. La politique y recourt pour dissimuler des insincérités et des mensonges. Mais Macron s’est fait, plus que d’autres, une spécialité de ces flots verbeux censés éteindre des feux. Or son savoir-faire, qu’il veut réitérer en proposant en urgence un inutile débat avec Marine Le Pen, brasse du vent. N’en déplaise au président de la République, c’est une guerre civile qui s’installe en Nouvelle-Calédonie, avec l’appui d’une délinquance mafieuse qui s’épanouit en jouissant du désordre. Cette guerre oppose, par les armes et la terreur, des canaques à des blancs, sur fond d’État faible qui avance l’ « apaisement » pour masquer ses reculades. Quant à la « loi de fraternité » promise derrière « l’aide à mourir », qui sera débattue jusqu’au 11 juin, elle laisse voir un monde déshumanisé dont le nihilisme effraie soignants et religieux. Au nom de la technique et de la rationalité des choix hospitaliers, les plus vulnérables se verront de plus en plus confrontés, dans leur statut d’encombrants, à leur inutilité sociale et à leurs coûts pour la collectivité ou les mutuelles. Déjà, le « pronostic vital engagé » a été supprimé en commission spéciale pour alléger le processus de mise à mort, présenté comme un acte de soin. Un « délit d’entrave » ouvre la voie à un système d’épuration des vieux, coupables d’être improductifs. La macronie veut y voir un « progrès sociétal ». Décidément, les mots ne veulent plus rien dire.


[1] La texture des choses, Contre l’indifférenciation Editions Salvator Philantropos

La texture des choses. Contre l´indifférenciation

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Euthanasie: esprit des Lumières, es-tu là?

Les députés entendent bien enfin trouver une « solution » à la mort ! Le projet de loi euthanasie est sous la coupe d’experts qui se targuent de mobiliser toutes sortes de compétences techniques. Et ainsi, il échappe au commun des mortels… C’est le cas de le dire !


Quand on se réclame aujourd’hui de l’esprit des Lumières, c’est pour vanter la tolérance et le progrès. Rarement pour revendiquer l’esprit d’examen, contester l’argument d’autorité, interroger le dogme, débusquer les présupposés arbitraires des pouvoirs en place. Cette salubre méthode critique serait très utile, sous le règne des « sachants », des experts spécialisés et autres idéologues. Leur domination est par excellence celle de l’argument d’autorité : ici la raison éclairée, ailleurs l’obscurantisme rétrograde. Ce partage sans question, cette assurance sans partage sont particulièrement à l’œuvre dans le projet de loi sur l’euthanasie.

Vocabulaire choisi

Ce projet d’experts mobilise toutes sortes de compétences techniques, et comme tel échappe au commun des mortels, c’est le cas de le dire. Et c’est un projet « sociétal » porté par des groupes de pression, eux-mêmes portés par des courants et des tendances actuelles. Cela donne un objet à la fois hermétique et populaire. La vie, la mort tiennent dans quelques articles de loi enrubannés de faveurs, car on a pris soin de toiletter le vocabulaire pour qu’il soit doux, attrayant, et surtout inoffensif. Tout semble droit et liberté, confort, calme et compassion.

Un médecin décidera de manier une seringue et dosera le produit létal. C’est aussi simple que cela d’effacer le visage humain. On n’est pas plus tranquillement dogmatique : le projet de loi instaure, sans le dire évidemment, comme religion d’État le scientisme pour lequel l’être humain est un ouvrage matériel et conceptuel.

Occulter ce qu’on impose n’est pas une méthode rationnelle, et il a fallu pas mal de contorsions et de manipulations intellectuelles pour arriver au texte qui sera soumis au Parlement. Ainsi n’est-il jamais dit que ce nouveau droit individuel à mourir implique un droit de tuer qui n’a rien d’individuel. Ceux qui le revendiquent pour eux devraient au minimum être conscients qu’ils font prévaloir un privilège (une loi privée) sur la loi fondamentale interdisant de tuer, qui garde l’humanité. Mais y pensent-ils ?

Rien n’est fait pour les y inciter. Ce projet de loi a dès le début suivi une logique partisane précise et traçable. Cela va de la « promesse » d’Emmanuel Macron à Line Renaud et à l’ADMD de leur faire cadeau de l’euthanasie, à la prise de position d’experts institutionnels, aux sondages d’opinion majoritairement favorables, et à la convention citoyenne, artefact démocratique combinant la raison des uns et l’émotion des autres. Un échantillon de quelque 200 mortels, sortis de la poussière voilà environ un demi-siècle et qui y retourneront bientôt, a travaillé avec toutes les garanties de sérieux sur le sujet implicite, maquillé de mots plus bénins : Faut-il ouvrir le droit de tuer son semblable ? La réponse est oui, dans les conditions que la loi définira. Conclusion tautologique du président de la République : la loi sera une « co-construction » établie sur « la base de cette référence solide qui est celle de la convention citoyenne ».

De gauche à droite, Brigitte Macron, Line Renaud et Emmanuel Macron, 2 septembre 2022 © LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA

N’importe quel esprit un brin rationnel peut s’étonner que la « base » de la vie et de la mort soit établie par quelques citoyens de ce siècle hâtivement réunis, et apparaisse comme une « référence solide ». Est-ce bien là l’héritage de ces nobles Lumières si vantées par les intelligences éclairées ? Le curieux sophisme qui consiste à prendre pour fondation d’une « co-construction » un discours en cours de construction se traduit en langage populaire : appuyez-vous sur le jus de crâne que vous concoctez et tenez-vous à vos chapeaux.

Il n’y a pas de solution à la mort

La simple logique oblige à s’interroger sur ce discours qui impose autoritairement une conception arbitraire de l’humanité. Comme l’a reconnu avec un certain réalisme Mme Firmin-Le Bodo, « il n’y a pas de solution à la mort ». C’est un fait universel, non seulement humain mais cosmique, qui ne relève ni du droit ni de la politique. Il ne revient pas à la loi civile de l’interpréter en imposant une doxa particulière, mais de donner un cadre commun, un espace juste où chacun puisse exercer librement « le métier de vivre », selon sa conscience et son cœur. Restons dans les catégories logiques, en dehors du bien et du mal, du bonheur et du malheur. Le plus large contient le plus étroit, le plus grand le plus petit ; l’inverse n’est pas vrai. Lorsque Brueghel peint La Chute d’Icare, il l’inscrit dans un plan de grand ensemble. L’attention peut se fixer sur Icare disparaissant, s’étendre au paysage, s’intéresser aux rapports entre la nature et les destins humains, multiplier les approches. Toute la réalité s’offre à la pensée vivante. La condition humaine comprend les plus diverses options intellectuelles, existentielles, militantes. Prendre un parti fait partie de la vie. Mais il faut questionner le despotisme légal qui se base sur une étroite société pour imposer un point de vue unique sur l’humanité, en supprimant la vision d’ensemble.

L’esprit d’examen a été remarquablement exercé par les très nombreux médecins et soignants opposés à ce projet de loi pour de profondes raisons humaines. Ils ont la rationalité du savoir, la compétence professionnelle, et tout autant l’expérience sensible de la douleur, de la complexité des êtres et des relations. La raison et le cœur. En vain : leur parole n’a pas été entendue. Pire, elle a été exclue, répudiée. Le projet de loi ne retient ni leur exigence de dissocier l’acte de soigner de l’acte de tuer (il inscrit l’euthanasie dans la suite des soins, sans marquer aucune rupture morale), ni leur insistance sur l’accompagnement personnel et collégial d’une personne en fin de vie, en quête de consolation, de sens et d’amour. « Quand on ne peut plus guérir, il faut aimer », dit le docteur Claude Grange. Quand on ne peut plus guérir, on peut supprimer, répond le projet de loi. Quand le savoir médical atteint ses limites, il reste la présence fraternelle, et la seule compétence « du métier d’être humain », dit le docteur Xavier Emmanuelli. Quand le savoir professionnel atteint ses limites, le dernier mot revient à la technique.

Tant que le visage humain reste un absolu, intangible, irréductible, la science et la technique ont leur place, légitime et seconde, dans l’édifice politique. Mais ce « secourisme à l’envers » (!) renverse l’édifice et révèle la glaciale et sévère doxa promulguée unilatéralement. Si c’est là le « modèle français » annoncé par le président de la République, il offense la raison par son mensonge sémantique et la sensibilité par son nihilisme cynique.

La palme du grotesque

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Fadila Khattabi, célèbre ministre déléguée chargée des Personnes âgées et des personnes handicapées, a profité du festival de Cannes pour nous rappeler son existence : elle s’est scandalisée de l’aide offerte… à un acteur handicapé !


Les polémiques du festival de Cannes auront révélé, derrière leur superficialité apparente, bien des fractures de notre société. Jusqu’au dernier jour, elles auront sali le « rosso » du grand tapis : on s’y attendait. Ce à quoi l’on s’attendait moins, en revanche, c’est qu’un membre du gouvernement s’invite dans ces polémiques, de manière totalement inconvenante.

Rappel des faits : Sofian Ribes, acteur d’Un p’tit truc en plus, film événement sur la Croisette, ne pouvait monter les marches du festival à cause de son handicap. Artus, qui n’a plus besoin de prouver sa générosité, le porta dans ses bras sur les fameux degrés ; l’acteur était ravi ! L’affaire aurait pu en rester là, – tout simplement ! – si la ministre déléguée chargée des Personnes âgées et des Personnes handicapées, Fadila Khattabi, n’était venue crier au scandale.

Pourquoi créer de la controverse là où il ne devrait pas y en avoir ? Je ne ferai pas à la ministre l’injure de supposer qu’elle provoque de l’esclandre pour exister, ou qu’elle cherche simplement à justifier son poste, je n’y puis croire moi-même ; je crois plutôt que dans la course générale à la concurrence victimaire, propre à notre époque – et dont elle est loin d’être la seule participante –, elle caracole en tête, fièrement.

Nous vivons sous le joug de nounours autoritaires

La ministre, donc, je cite, trouve que « cela n’est plus acceptable de voir ce genre d’images », que ce serait même (employons les grands mots) « une atteinte à la dignité de la personne » : le principal intéressé appréciera. « L’année prochaine, ajoute-t-elle de ce ton nounours-autoritaire qu’affectionnent tant nos dirigeants, les marches devront être accessibles aux personnes en situation de handicap » ; et comme une dernière surenchère, pour se donner bonne conscience : « Ça n’est pas à elles de s’adapter à la société, c’est à la société tout entière de s’adapter à elles. »

A lire aussi, du même auteur: Festival de Cannes: tremblez, mâles blancs!

Cette dernière remarque, surtout, est révélatrice d’une idéologie amplement répandue dans le spectre politique, prônant le remplacement de l’État-providence par l’État-papa, anti-libéral à l’extrême, qui choquait même Lionel Jospin (« l’État ne peut pas tout ! ») ; d’une idéologie témoignant d’une adoration toute chrétienne pour le statut de minorité-victime, en vertu de laquelle les migrants, les femmes, les « racisés », les homosexuels et que sais-je encore, sont portés en triomphe sur l’autel social qui doit les protéger invinciblement, les égaliser contre toute logique, contre toute individualité, parfois contre toute humanité au reste de la société, et même les élever par-dessus la majorité. C’est oublier qu’en démocratie, les minorités n’ont aucun droit sur la majorité ; que la majorité n’a nullement le devoir de s’intéresser aux minorités, et que si elle le fait malgré tout, c’est parce qu’elle est altruiste, n’en déplaise aux exécrateurs de la France. Ainsi, que la société fasse un effort, qu’elle supporte en partie, par la solidarité de tous ses membres, le poids général du handicap, c’est pur, c’est beau, c’est chrétien ; elle le fait d’ailleurs largement, et depuis longtemps ; qu’elle s’adapte tout entière au handicap, c’est en revanche autoritaire, injuste et malvenu.

Alexis de Tocqueville, dans La Démocratie en Amérique, redoutait la tyrannie de la majorité ; voilà un point au moins sur lequel il s’était bien trompé ! Il faut dire aussi que l’esprit démocratique n’étouffe pas vraiment l’idéologie dominante, de l’extrême-gauche jusqu’au président Macron, en passant par les institutions européennes.

Stannah, prochain sponsor du Festival ?

Donc, il faudra que le festival de Cannes aussi, s’adapte aux handicapés. Vivement l’année prochaine ! De grosses rampes d’accès seront édifiées sur les parties latérales des marches fameuses : on espère qu’elles seront aussi recouvertes de « teatro », sinon, gare au scandale ! On ajoutera pour tous ceux n’ayant point de fauteuil des monte-escaliers, ce sera du plus bel effet. Il faudra également penser à mettre à la disposition des aveugles des chiens bien dressés, toilettés soigneusement, afin de reluire correctement sous les flashs des photographes ; on n’oubliera pas de grossir démesurément la taille de police des écriteaux, pour les malvoyants. De gros signaux lumineux, positionnés sur les bordures, indiqueront aux sourds de quel côté se tourner, quand ils devront prendre la pose. Une armée d’assistants se chargeront de traduire les applaudissements du public en langue des signes, et de prendre des selfies, pour aider les manchots. À tous les coups ils piétineront les queues des chiens des aveugles, qui s’enfuiront en jappant, et feront tomber les projecteurs sur le tapis : ce sera un joyeux bordel !

A lire ensuite, Yannis Ezziadi: Gérard Depardieu, un monstre sacré comme un autre

Vous figurez-vous l’absurdité de tout cela ? Ridicule ! Plus sérieusement, je propose, bien modestement, de conserver comme une image précieuse ce moment où Artus porta dans ses bras Sofian Ribes ; la scène qui a ému toute la France a parfaitement prouvé, si besoin en était, que la France décidément n’est pas un pays handicapophobe ; que c’est tout l’honneur de notre pays d’avoir déjà fait de nombreux pas en avant en faveur des handicapés, et que les minorités, si elles n’ont pas à être systématiquement rejetées, ne doivent pas non plus porter la couronne du tyran ; enfin, que la solidarité naturelle, la morale, la politesse, l’élégance, la galanterie, le bon sens (appelez cela comme vous voulez) font parfois mieux, et agacent moins, que la multiplication des législations outrancières et liberticides.


2027 avant l’heure?

Alors que Gabriel Attal a débattu jeudi avec Jordan Bardella, le président Macron lance samedi l’idée d’un débat avec Marine Le Pen. Cette dernière est partante, à condition qu’il démissionne ou dissolve l’Assemblée nationale en cas d’échec de Renaissance aux élections…


Coup de gueule !

Que signifient ces pour le moins curieuses mises en scène de débats opposant des personnes n’ayant pas le même statut, la même fonction dans l’évènement mis en discussion ? Que signifie ce mélange des genres ?

Que François-Xavier Bellamy ait trouvé à redire au débat opposant Jordan Bardella au Premier ministre Gabriel Attal est on ne peut plus légitime. Lui, candidat aux élections européennes ; ce que n’est pas le Premier ministre, était réduit à commenter un face à face qui était une claque démocratique pour tous les candidats et pour le pays !

A présent, il serait question d’un débat entre le président de la République lui-même et l’ancienne chef du Rassemblement national qui n’est pas non plus candidate pour cette élection.

Donc, pour une autre ?

A lire aussi: Confrontation Attal/Bardella: derrière l’apparente victoire du Premier ministre…

On rejoue à l’avance les matchs présidentiels de 2017 et 2022 ; avec, en première partie les « dauphins » et pour le spectacle principal, les grosses têtes ?

Méprisable

Outre le mépris évident pour les vrais candidats aux élections européennes et pour le peuple qui va voter pour eux, on comprend donc que l’enjeu n’est pas le 9 juin mais bien plus tard, en 2027. Le Premier ministre et le président lui-même montent au créneau pour enrayer la possibilité d’une victoire de la droite nationale à cette date.

Ces deux derniers nous auront pourtant bien bassiné avec l’obsession européenne : l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! Hors d’elle, point de salut ! Mais celle-ci semble disparaître derrière un enjeu national qu’on prépare à l’avance, histoire de gagner des points pour plus tard, quitte à en perdre pour l’élection qui vient. Ainsi, ceci compensera cela, et ce sera toujours cela de pris ! Grosses manœuvres avec ficelles épaisses.

Rarement, la politique spectacle n’aura été aussi visible, et qui plus est, orchestrée par une chaîne publique. Celle-ci s’honorerait à rétablir les enjeux et les personnes qui vont avec, à moins de se discréditer dans les grandes largeurs.

Élections au Royaume-Uni: Charles III va encore pouvoir se reposer un peu

La famille royale britannique reportera certains engagements à la lumière des élections générales annoncées mercredi dernier par le Premier ministre Rishi Sunak.


Dans une déclaration du palais de Buckingham, le roi Charles III et la reine Camilla ont déclaré que « la famille royale reportera, conformément à la procédure normale, les engagements qui pourraient sembler détourner l’attention ou détourner l’attention de la campagne électorale ».
« Leurs Majestés présentent leurs sincères excuses à tous ceux qui pourraient en être affectés », ajoute le communiqué.

Les sujets britanniques appelés aux urnes le 4 juillet

L’annonce inattendue de mercredi a vu Rishi Sunak révéler que des élections auraient lieu au Royaume-Uni le 4 juillet. Dans un discours prononcé devant Downing Street, le Premier ministre a déclaré que le roi avait accédé à sa demande de dissolution du Parlement. Le roi et la reine effectueraient toujours leurs apparitions prévues pour le 80e anniversaire du Débarquement à Portsmouth et en Normandie, en juin, mais d’autres événements prévus à l’agenda seront sujets à report.
Le roi devrait accueillir l’empereur et l’impératrice du Japon à Londres pour une visite d’État au palais de Buckingham fin juin. Parmi les autres événements majeurs du calendrier royal cet été, citons Trooping the Colour, la célébration officielle de l’anniversaire de Sa Majesté célébrée le 15 juin, et Royal Ascot, une semaine de courses de chevaux à laquelle participe la famille royale, qui se déroulera du 18 au 22 juin. On ne sait pas encore si ces événements seront reportés ou se dérouleront comme prévu.

A lire aussi: Israël n’a pas gagné la guerre… qu’elle ne peut perdre

Le monarque britannique tient une audience hebdomadaire avec le Premier ministre britannique sortant, mercredi prochain, durant laquelle il pourra vraisemblablement évoquer ces sujets. Depuis que le roi est monté sur le trône en septembre 2022, à la suite du décès de la reine Elizabeth II, il a travaillé avec deux Premiers ministres et pourrait être en passe d’en nommer un troisième avant le deuxième anniversaire de son règne. 
Liz Truss était Première ministre au moment du décès de la reine, un mandat qui a duré environ 45 jours et lui a assuré le statut de politicienne la plus courte à occuper le poste le plus élevé du gouvernement britannique ! M. Sunak a été accueilli par le roi environ six semaines après son accession au trône.

Loi et tradition

La décision de déclencher des élections appartenait entièrement à M. Sunak. Mais avant de pouvoir le faire, le roi devait autoriser la dissolution anticipée du Parlement. Techniquement, le roi a toujours le pouvoir de refuser une demande de dissolution s’il estime qu’une élection serait préjudiciable à la nation. Mais aucun Premier ministre des temps modernes ne s’est vu refuser l’autorisation de dissoudre le Parlement. Ignorer ce précédent « exposerait le monarque à des allégations d’ingérence politique de nature antidémocratique, même si l’intention du refus était de préserver le bon fonctionnement de la démocratie », selon l’Institute for Government, un groupe de réflexion indépendant.
La dernière fois qu’un monarque britannique a renversé unilatéralement un gouvernement majoritaire à la Chambre des communes, c’était en novembre 1834, lorsque le roi Guillaume IV a destitué Lord Melbourne en raison d’inquiétudes concernant les réformes radicales soutenues par certains membres de son administration. Mais Robert Peel, le choix du roi comme successeur, ne parvint pas à obtenir une majorité au Parlement et Melbourne reprit ses fonctions cinq mois plus tard.
La loi et la tradition interdisent à la famille royale d’intervenir à tout moment dans la politique, mais il est encore plus important de veiller au strict respect de ces règles lors d’une élection. Cela signifie que les membres de la famille royale ne peuvent pas faire campagne pour des candidats, soutenir des politiques ou même faire connaître leurs préférences politiques. L’un des rôles principaux de la monarchie moderne est de fournir une figure de proue unificatrice qui est considérée comme au-dessus de la politique et qui peut apporter un sentiment de stabilité dans les moments difficiles. Il s’agit des premières élections générales du règne de Charles. Au cours de ses 70 années sur le trône, sa mère, la reine Elizabeth II, en a connu… 21 !

Élevage de nazis

Le nouveau roman de Caroline de Mulder expose un pan méconnu de la Seconde Guerre mondiale : les Lebensborn. Dans ces pouponnières, des femmes sélectionnées et engrossées par de bons soldats devaient perpétuer la race aryenne.


Il ne faut pas se fier aux apparences. De loin, la maternité de Hochland, installée à Steinhöring, petit village de Bavière, ressemble à un éden. Entre ses murs repeints de frais grandissent des bébés. « L’endroit ne ressemble pas à une caserne, encore moins à un hôpital. Plutôt à une pension de vacances très bien tenue. Un chalet surdimensionné entouré de dépendances et de champs, avec vue sur l’étang» Et pourtant. Cet endroit privilégié qui a été créé en juin 1936 par l’un des plus hauts dignitaires du IIIe Reich, Himmler lui-même, illustre ce que l’Allemagne nazie a imaginé de pire avec la Shoah : le programme des Lebensborn. Des femmes sont sélectionnées en vue de perpétuer la race aryenne ; elles passent leur journée à allaiter et à s’occuper de leur bébé. Elles sont au calme, mangent à leur faim et veillent sur leur progéniture dans les meilleures conditions possible. La plupart sont filles mères, grandes, blondes aux yeux bleus. Tout est fait pour leur épanouissement. Mais malheur à celles qui n’enfantent pas un bébé conforme à la norme. Celui-ci est aussitôt euthanasié. Plusieurs « maternités » de ce genre voient le jour en Allemagne, ainsi qu’en Norvège, en Autriche, en Pologne, au Luxembourg, en Belgique et même… en France, non loin de la forêt de Chantilly. Lebensborn, en vieil allemand, signifie « source de vie ». Ces maisons (Heim) ont pour vocation de préparer la future élite du régime. On estime que plus de 21 000 bébés sont nés dans ces centres.

A lire aussi : Emprise virile

C’est dans le Heim d’Ochland, maison-mère du Lebensborn, que se déroule le sixième roman de Caroline de Mulder. Nous sommes fin 1944. Le livre s’ouvre sur la Cérémonie du Nom. À cette occasion, le nouveau-né, auquel on donne un nom et un parrain, est intégré dans la communauté SS. Helga, l’infirmière en chef, veille au bon déroulement de cette cérémonie qui a lieu en présence d’Himmler. Parmi les femmes de l’assemblée, une jeune fille, Renée. Elle a été tondue par les Français pour avoir fauté avec l’ennemi, Artur, un soldat SS. Enceinte, elle attend désespérément de le revoir. Il y a aussi Frau Geertrui. À la naissance, son bébé est ausculté, mesuré, pesé et considéré comme déficient. Il lui est aussitôt enlevé. C’est à Helga qu’incombe la lourde tâche d’annoncer à la mère que le bébé a dû être supprimé. On lui explique que cette issue est préférable, dans la mesure où l’enfant n’est pas viable. La jeune mère est dévastée. Helga elle-même en est ébranlée. À l’approche de la victoire des Alliés, le Heim s’emballe et vire à la folie. Tous les documents, les archives doivent être brûlés. Helga, dans un moment de lucidité, note dans son journal « Si nous avons bien fait, pourquoi détruisons-nous nos archives ? », et raye aussitôt sa phrase.

On ne sort pas indemne de ce roman glaçant mené de main de maître. Les principaux responsables du programme Lebensborn ont été jugés à Nuremberg. Aucun n’a été condamné. Ce livre, parce qu’il met en lumière ce volet méconnu de l’Histoire, est plus que nécessaire, il est essentiel.


Caroline de Mulder, La Pouponnière d’Himmler, Gallimard, 2024.

La pouponnière d'Himmler

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Tsars sans empire


En 1928 mourait à Bruxelles, probablement empoisonné par les services soviétiques, le général Wrangel, dernier commandant en chef des Armées blanches et chef spirituel de l’émigration militaire russe. Par son sens de l’organisation et par ses visions politiques, il avait été le seul à développer un projet pour une Russie libérée du bolchevisme. S’il arriva trop tard pour battre les Rouges, Wrangel parvint, dans des conditions difficiles, à assurer le passage à Constantinople d’abord, dans toute l’Europe ensuite, de près de cent cinquante mille réfugiés, sauvés in extremis du goulag. Il avait en commun avec le général Dénikine, autre chef mythique des Armées blanches, une même lucidité sur les faiblesses des Blancs (ivrognerie, conflits de personne, …) face à l’implacable cohérence des Rouges, et aussi une même méfiance à l’égard de l’Allemagne. Dans ses Mémoires, Wrangel écrivait à ce propos : « Les Allemands poursuivent un seul but : transformer la Russie en fumier pour engraisser le peuple allemand ».

La lecture du remarquable essai de Boris Prassoloff, petit-fils d’un colonel de la Garde, permet de comprendre à quel point la famille impériale russe ne fut pas à la hauteur des défis de la Russie au XXème siècle. Si en 1913, l’Empire russe fête avec faste le tricentenaire de la dynastie Romanov (en tentant d’oublier la Révolution de 1905, noyée dans le sang), quatre ans plus tard, le tsar Nicolas II, lâché de partout, abdique en son nom et en celui du Tsarévitch en faveur de son frère Michel, qui refuse la couronne. Un an plus tard, la famille impériale est décimée par les Rouges ; sur les seize Grands-Ducs, tous des Romanov, descendants du Tsar Nicolas Ier, huit ont été assassinés. Les autres s’exilent, la plupart en France.

Ces Grands-Ducs (Velikii Kniaz en russe, littéralement « grand prince ») comptent, avant la Révolution, parmi les hommes les plus riches du monde grâce à leurs immenses propriétés foncières (des millions d’hectares) et aux apanages prévus par la Loi impériale, une somme astronomique de revenus personnels. Ces privilèges insensés ne dispenseront pas les Grands-Ducs de conspirer contre le Tsar.

C’est le destin de ces survivants que Boris Prassoloff étudie avec autant d’érudition que d’objectivité, en fondant sa recherche sur une bibliographie en plusieurs langues, mais surtout sur des archives de première main, comme les notes des services français et même celles d’un GPU, ancêtre du KGB, omniprésent et parfaitement renseigné. Prassoloff a aussi consulté la presse émigrée, d’où le caractère exhaustif de son tableau.

Parmi ces survivants, deux figures incarnent les deux grands courants de l’émigration russe d’alors : le Grand-Duc Cyrille et le Grand-Duc Nicolas, un temps commandant en chef de l’Armée russe contre les empires centraux. Le premier, Cyrille, se proclamera empereur de toutes les Russies en 1924, rassemblant autour de lui la faction plus « libérale » de l’émigration, les partisans d’une monarchie à l’anglaise et d’un renversement du régime venu de l’intérieur, alors que Nicolas, auréolé d’un réel prestige militaire, rassemble ceux qui, pour citer Talleyrand, « n’ont rien appris, rien oublié » – les partisans de la restauration dans sa version revancharde, suscitée et soutenue par des puissances étrangères (France, Allemagne, Pologne, Roumanie). Entre les deux clans, la guerre est totale, à la plus grande jubilation des Rouges, qui attisent un conflit qui leur fait gagner un temps précieux. Au début des années 1920, Poincaré et Churchill sont favorables à une aide militaire apportée aux Blancs pour renverser les Soviets. Le régime soviétique est encore instable, malgré la terreur. Une opposition, entre autres monarchiste, subsiste, même si le GPU, par une géniale opération de manipulation digne d’un roman de Vladimir Volkoff, parvient à noyauter celle-ci et à la neutraliser définitivement.

Ce qui apparaît à la lecture de l’essai, c’est l’amateurisme et l’individualisme forcené des Romanov, décidément peu doués pour la politique et si peu lucides, notamment sur l’aide allemande. Nombre d’officiers blancs partagent ces illusions. L’épouse de Cyrille entretient des relations étroites avec les nationalistes allemands, et même avec Hitler, qui ne cache pourtant pas son mépris pour les Slaves. Plus grave, après la mort de Cyrille en 1938, c’est son fils Vladimir qui prend la tête de la famille impériale (malgré l’opposition d’autres branches des Romanov). Or, le jeune Grand-Duc appellera en 1941 à la croisade antibolchevique aux côtés de l’Axe, fait occulté par ses partisans jusqu’à aujourd’hui. Ribbentrop prendra d’ailleurs très mal cet appel transmis à son maître et chargera son ambassadeur à Paris, Otto Abetz, de menacer Vladimir d’internement : les Allemands comprennent que ce soutien risque surtout de renforcer la résistance des Russes, menacés d’un retour du féodalisme. Maladresse de jeune homme naïf, et mal conseillé,  sans doute… mais maladresse du prétendant au trône. Malgré cette faute politique, Vladimir aura la joie d’être accueilli à Saint-Pétersbourg en 1991, porteur d’un passeport russe remis en mains propres. Après sa mort en 1992, c’est son petit-fils, Michel, né Hohenzollern (Bagration par sa mère) qui reprend le flambeau, position contestée par nombre de membres de la noblesse russe… dont des Romanov issus d’autres branches. La guerre des Grands-Ducs n’est pas finie.

Boris Prassoloff, Tsars sans empire. Les Romanov en exil, 1919-1992, Perrin, 408 pages.

Ce matin, j’ai vu un surfeur

Les éditions CAIRN font reparaître Les bonheurs de l’aube, le recueil de nouvelles de Léon Mazzella, chasseur de vagues et sensible écrivain de l’éphémère.


Il y a des livres courts, une centaine de pages, sans graisse et sans pathos, qui propagent longtemps en nous, une douce mélancolie. Un pincement au cœur qui n’est pas apitoiement sur soi, mais plutôt une forme de révélation. Enfin, nous allons nous détacher des huis-clos urbains et déracinés. Quelque chose de plus vaste, de plus vibrant, de plus charnel nous appelle et fait tressaillir les costauds affichant le quintal sur la balance. Léon Mazzella diffuse son gracile toucher de plume dans ce texte qui eut l’honneur d’être finaliste au Prix Goncourt de la Nouvelle en 2002.

L’écrivain Léon Mazzella © Photographe : Hannah Assouline

Ouvrir les yeux

Mazzella est un nouvelliste épicurien, capable de sonder les minuscules bonheurs que nous offre la nature à qui veut bien les saisir. Dans un monde qui ne sait plus regarder un vol de perdrix ou s’émouvoir d’une truite fario dans les chaves d’une rivière, Les bonheurs de l’aube, préface de Dominique Bona, ont le parfum des matins vitreux, entre chien et loup, l’inattendu à bout de fusil, les sens aux abois, la vue seulement brouillée par les volutes d’un cigare cubain. À l’instant même où les hommes se défont de leur carapace, se découvrent enfin et se confient dans une semi-clarté ou une semi-obscurité. Il est temps de parler. Il est temps de se libérer. Il est temps de ressentir l’inconnu. Plus tard, dans la matinée, quand le soleil va monter inexorablement, les réflexes sociaux viendront masquer les élans du cœur et trahir nos émotions les plus sincères. A l’aube, dans la promesse d’un ciel nouveau et l’esprit encore encombré par les vociférations de la nuit, les chagrins prennent la forme d’une odyssée. Banale et mystérieuse.

A relire: Faye, dernière reine de la Croisette

Mazzella, d’obédience gracquienne, porte en lui la mémoire de la terre. Il communie avec cette nature à la fois tempétueuse et irradiante, il la raconte dans sa bestialité et sa beauté tragique au plus près de ses pulsations sensuelles. Mazzella est le cardiologue des paysages, il mesure les battements de la forêt, de la mer, des lacs et des steppes. Il est son oreille et son écho. Ces nouvelles de quelques pages sont un voyage vers l’essentiel. Un retour à l’originel. Avant de le lire, nous avions oublié combien le lever du jour est propice aux illuminations et aux chevrotements, combien nous sommes faibles et perdus. Il se passe là, dans cet éphémère-là, des mouvements, des inclinations, des secrets bien gardés que seul un écrivain de talent peut voler à la dérobade. Dans la lignée du solognot Maurice Genevoix ou de sa compatriote landaise, Christine de Rivoyre, Mazzella nous parle des ours, des lacs, des étangs, des détroits, de la chasse au canard ou de la pêche à la mouche, il est tantôt dans la brousse face au roi de la jungle, retenons cette phrase : « l’aube n’existe pas en Afrique. Elle ne surgit jamais comme ailleurs », tantôt pilotin apprenti sur un cargo français à la merci des vents mauvais. Depuis longtemps, je n’avais pas lu un écrivain aussi proche de la nature, sans mièvrerie et fausseté, en mesure de restituer son indicible fracas.

Minute fragile

Avec Mazzella dans sa poche, on parcourt la planète à la recherche de cette minute fragile entre le jour et la nuit qui nous rend éminemment vivant. On tremble avec ses personnages, devant la crinière d’un lion ou dans l’attente de cette première vague à Biarritz, sur sa côte chérie. Les surfeurs amis sont au pied d’un Débarquement. L’irréparable sourd des ténèbres. Une « guerre » se prépare. La peur et l’excitation annoncent une bataille contre les éléments. Dompteront-ils cette crête qui les submerge ? « Elle est noire. Presque rien ne bouge. Une houle épaisse et lente chaloupe ses dessous. Nous l’entendons encore davantage que nous ne la voyons. La mer se réveille lentement. C’est une peau d’ours. Un ventre de lionne allongée. Elle est pleine mais elle commence à se retirer. La marée descend. Notre jeu consiste à prendre la première vague qui casse » écrit le nouvelliste au plus près du tumulte. Comme moi, vous aurez forcément envie de lire la suite de cette chevauchée et tous les autres textes de ce surfeur de lumière(s).

Les bonheurs de l’aube de Léon Mazzella – CAIRN

Les bonheurs de l'aube

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Richard Mique ou la douceur de vivre

L’architecte le plus prisé de la fin de l’Ancien Régime est tombé dans l’oubli. Le nom de Richard Mique est pourtant associé à Versailles et à Trianon : le style Marie-Antoinette, c’est lui ! À Lunéville, une exposition retrace sa carrière fulgurante et son destin tragique.


Les lecteurs de Causeur connaissent bien l’Hôtel abbatial de Lunéville et Jean-Louis Janin Daviet, son directeur : ces trois dernières années, nous avons salué trois expositions remarquables consacrées à Mme du Châtelet, à l’art équestre et au style Empire. Cette année, hommage est rendu à Richard Mique. Et c’est tout l’art de vivre au XVIIIe siècle qui s’expose. 

Trop tôt, trop tard !

Le destin de Richard Mique aurait sans doute été différent si son procès avait eu lieu à la fin, et non au début, du mois de juillet 1794. La France révolutionnaire, à ce moment-là, connaît une brutale métamorphose, et l’on peut légitimement penser que les juges l’auraient dispensé d’un tête-à-tête avec « la bascule à Charlot », la guillotine, à l’issue de trois journées décisives.

Le 26 juillet (8 thermidor, an II), devant la Convention nationale, Robespierre, le col pris dans le bouillonnement de sa cravate de dentelle, prononce son dernier discours. Maximilien ne domine plus ces élus (qu’on appellera thermidoriens) par son seul verbe, ils le cernent et vocifèrent, ils l’appellent le« tyran ».

Le 9 thermidor, il est déclaré, avec ses amis, « hors la Loi ».

Le 10 (28 juillet), une charrette les conduit jusqu’à la place de la Révolution (Concorde). Robespierre est en piteux état : la veille, sa mâchoire a été fracturée par une balle de pistolet. À ses côtés, Louis Antoine Léon de Saint-Just, beau comme un procureur céleste, récemment encore résolu à épargner aux prisonniers la honte d’être des suspects en les considérant d’emblée comme des coupables.

Leurs têtes tombent dans le panier : fin de ce qu’on nommera la Terreur.

Malchanceux, Richard Mique, condamné le 7 juillet, est guillotiné le 9 ! Trois semaines plus tard, les juges auraient sans doute été portés à la clémence. On peut dire de cet homme qu’il est une victime de l’Histoire. D’autant que la postérité a recouvert son funeste sort d’une couche d’oubli.

« Un architecte savant, habile et digne de plus de gloire[1] »

Richard Mique eut le talent et les moyens naturels de son ambition. Ses parents le firent bel homme, son éducation le rendit aimable ; il disposait des dons de l’artiste et de l’ingénieur ; il plut d’abord aux femmes et aux personnages influents, puis aux rois et aux reines, à Nancy, enfin à Versailles. Né pour être comblé d’honneurs, il le fut ; et pour être la proie des envieux et des ratés, il le fut également.

Tout commence, pour ce jeune homme originaire de Nancy, à la cour du très éclairé Stanislas Leszczynski (1677-1766), duc de Lorraine par la grâce de Louis XV, qui avait épousé sa fille, Marie Leszczynska (1703-1768). Issu de l’école néo-classique, palladien par goût[2], Mique devient Premier architecte de Stanislas. À la mort de ce dernier, il arrive à Versailles, protégé par la reine Marie. Il y construit le couvent des Ursulines (aujourd’hui le lycée Hoche), qui recèle une admirable chapelle.

A lire aussi : L’overdose impressionniste

Il passe ensuite au service de Louis XVI, et, surtout, à celui de Marie-Antoinette. Il comprend mieux que quiconque son aspiration à l’intimité et crée, au château de Versailles, ses « cabinets intérieurs », adjacents à son Grand Appartement. Le salon du Billard, la bibliothèque, le cabinet de la Méridienne, la salle à manger d’été ou encore le boudoir demeurent la démonstration d’un raffinement insurpassable. Puis, en 1783, la souveraine et son architecte investissent le domaine de Trianon pour inventer un village rêvé : le hameau de la Reine. Inspirée par un idéal rousseauiste, celle-ci demande à Richard Mique d’élever des pavillons campagnards : moulin, laiterie, pigeonnier, poulailler… et de faire peindre de fausses lézardes sur les façades pour donner l’illusion du rustique. Organisé autour d’un lac qu’alimente une rivière, le domaine s’enrichit d’une grotte, d’un temple de l’Amour, d’un belvédère… À quelques encablures des taupières du Roi-Soleil, le peintre Hubert Robert trace les bosquets d’un jardin à l’anglaise. Cette vision de la nature rompt avec la discipline voulue par Louis XIV. « Je ne connais rien de plus beau et de plus travaillé que le temple et le pavillon. La rivière se présente à merveille, dans un petit moment de ligne droite, vers le temple. », écrit alors le prince de Ligne.

Mique parsème l’Île-de-France de ses précieux édifices. Sur la colline de Saint-Cloud, offerte par le roi à son épouse, il conçoit un hôpital pour les indigents (dont il ne demeure que la chapelle) ; et à Saint-Denis, il édifie la remarquable chapelle du Carmel, à l’attention de Madame Louise, la tante de Louis XVI qui s’y était retirée.

La Révolution interrompt le conte de fées.

« Un oublié de l’histoire[3] »

À une époque aussi dangereuse, il faut surveiller ses fréquentations récentes et renier les anciennes. Richard Mique ne se renie point, sans pour autant abolir le paradoxe qui le constitue : fidèle à Marie-Antoinette et à Louis XVI, auquel il doit sa charge de Premier architecte du roi (il est le dernier en titre), c’est un homme des Lumières qui veut montrer à ses juges qu’il n’est pas fondamentalement hostile aux idées neuves…

Le 9 juillet 1794, Richard Mique paraît sur l’échafaud accompagné de son fils. À travers la personne de l’architecte de cour, riche et comblé d’honneurs, on poursuit l’acharnement contre la reine, la capricieuse, la dispendieuse, la fermière luxueuse. Le Tribunal révolutionnaire évoque également une (fausse) malversation dont l’accuse un escroc, un imposteur qui prétend être son frère. C’est suffisant pour le condamner.

Ah, si les thermidoriens avaient agi plus tôt…


À voir :

Richard Mique. Architecte des Reines, dernier « Premier architecte du Roy ».

D.R

Hôtel abbatial de Lunéville (Meurthe-et-Moselle), jusqu’au 3 novembre.


[1] Pierre de Nolhac,« Le Jardin de Marie-Antoinette au Petit-Trianon », in Revue des Deux Mondes, vol. 18, nov. 1913.

[2] Andrea Palladio (1508-1580) : architecte et théoricien italien, inspiré par le romain Vitruve (vers 85-vers 15 av. J.-C.), exerce une puissante influence sur les architectes de la Renaissance. Il rompt avec le style gothique international et revient à la clarté antique.

[3] Muriel de Raïssac, Richard Mique : architecte du roi de Pologne Stanislas Ier, de Mesdames et de Marie-Antoinette, Honoré Champion, 2011.

Voir Medellin et mourir?

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Medellín, deuxième ville la plus peuplée de Colombie derrière Bogota, veut attirer les touristes, 2024 © Julien San Frax

Le marketing numérique, en 2024, parvient à promouvoir n’importe quelle métropole, même la plus moche. Témoin Medellin, deuxième ville de Colombie par la taille, après la capitale Bogota: allègrement « vendue » aux touristes, elle n’en reste pas moins un enfer urbain. Reportage.


Medellin est à La Vierge des tueurs ce que Mompos est à Cent ans de solitude, le chef-d’œuvre de Garcia Marquez: la ville comme personnage central. Paru en Colombie en 1994, La Virgen de los sicarios, court roman de Fernando Vallejo (1942-…), a bénéficié quelques années plus tard d’une éclatante adaptation à l’écran, par l’émérite cinéaste franco-suisse Barbet Schroeder (cf. Le Mystère von Bulow, Général Idi Amin Dada, etc.)

À Medellin, capitale colombienne de la drogue, le narrateur, un grammairien vieillissant et désabusé, s’éprend d’un éphèbe à la gâchette facile, Alexis. Lequel finit lui-même occis sous les balles de ces spadassins, adolescents en selle qui terrorisent la rue. Désespéré, l’amant chenu tente de consoler son deuil dans les bras de Wilmar, un garçon ressemblant trait pour trait au défunt Alexis. Mais ce sera pour reconnaître bientôt en Wilmar l’assassin de son bien-aimé : d’une écriture trempée dans le vitriol, l’allégorie grinçante, apocalyptique, vertigineuse de cette Babel de la guérilla, sous l’emprise du narcotrafic.

Escobar n’est plus

Le baron de la coke Pablo Escobar (1949-1993) a passé l’arme à gauche : en 2024, Medellin offre un visage pacifié – en apparence. Au creux de cette vallée de l’Aburra, la deuxième métropole du pays après Bogota dresse ses innombrables tours couleur brique, fichées comme autant de pics dans cette jungle urbaine encaissée au pied d’un cirque de montagnes, sur les pentes desquelles s’accroche ces comunas, l’équivalent des favelas brésiliennes, noyées dans la vapeur d’un ciel laiteux où courent de gros nuages moites.

L’« éternel printemps » dont se targue volontiers le chef-lieu de la région de Antioquia, cité tentaculaire de quatre millions d’habitants in extenso,  n’est qu’un bouillon de culture baignant dans la verte luxuriance tropicale, maelstrom mijotant dans sa cuvette attiédie. Y mugit un monstrueux trafic de voitures, de taxis carapaçonnés de jaune, de deux-roues slalomant dans un perpétuel embouteillage. Le rio grisâtre qui serpente dans Medellin a quasi disparu sous le béton. Tout comme le patrimoine « colonial » dont les vestiges, aussi rares que clairsemés, sont submergés par l’architecture sans qualité propre à notre temps.  


 La bouillonnante métropole s’enorgueillit certes de deux flambantes lignes de métro à ciel ouvert, lesquelles, sur les axes nord-sud et est-ouest, assurent la jonction avec les banlieues, tandis que les fameux téléphériques urbains, sous l’appellation de Metrocable, suspendent leurs nacelles jusque vers les barrios déshérités dont, la nuit, scintillent dans les hauteurs la myriade des petites ampoules. A l’enseigne du Street Art, – ce que le badigeon est à la peinture -, Medellin a réussi l’exploit de vous « vendre » les graffitis muraux de la Comuna 13, ancienne zone de non-droit mise en coupe réglée par les narcos, comme le signe de sa renaissance urbaine. Au pays du « réalisme magique », le Street Art se voit donc investi de je ne sais quelle vertu propitiatoire.  Moyennant quoi, le quartier, équipé d’escalators, arraisonné par la cupidité de guides autoproclamés, n’est qu’un alignement de boutiques de souvenirs et de gargotes en terrasses, soumises au diktat des décibels. Le lieu revêt le même caractère d’artifice mercantile que la butte Montmartre – en pire.

C’est au sud de la ville, dans le quartier d’El Poblado, que se concentre, sous haute sécurité policière, la frénésie diurne et surtout nocturne, dont la Calle 10 est l’épine dorsale, Provenza l’œil du cyclone, les Parque Lleras ou Poblado les souffreteuses clairières. Dans les hauts de Poblado, à distance de cette fièvre qui sature chaque fin de semaine l’espace public, se réfugient les nantis de cette ville trouée d’énormes poches de misère. C’est d’ailleurs dans ces parages cadenassés par des vigiles que les dividendes du mythe Escobar fructifient toujours dans les mains du frère et du neveu. Lesquels n’hésitent pas à rançonner au prix fort la visite guidée de ses anciennes villégiatures, maisons-musées dévouées au pèlerinage hagiographique, pâle contremodèle du très officiel Museo Casa de la Memoria. Qui, lui, reconstitue l’interminable scène de crime dont Medellin fait mine d’être sortie.


Femelle pour l’essentiel, la prostitution qui gangrène El Poblado est essentiellement contrôlée, en 2024, par les mêmes gangs qui supervisent le narcotrafic du pays, rappelons-le, toujours premier producteur mondial de cocaïne. Frederico Gutierrez, le maire conservateur qui, depuis janvier, a pris la succession de l’édile de gauche Daniel Quintero, paraît décidé à soumettre ce fief : la ville repartait dangereusement à vau l’eau.

Mini-Disneyland

En surchauffe, Medellin n’a certes pas gagné le concours de beauté. En plein centre, dans ce Parque Berrio où se traînent les junkies en manque, faune mêlée à celle des touristes qui se selfisent devant les bronzes callipyges de l’inévitable Botero, le Palacio de la Cultura, bâtiment construit par un architecte belge dans les années 1920 mais jamais achevé en totalité, dresse sa sinistre silhouette néo-gothique tronquée, noire et blanche comme un jeu de dames. Paradoxe de ces métropoles latino-américaines si jalouses de leur histoire, mais qui n’ont à proposer, pour seul patrimoine architectural digne de ce nom, que les opulents vestiges de l’éclectisme européen d’une part, et le précieux reliquat de l’antique puissance coloniale d’autre part.  

Au point que sur les hauteurs de la colline de Nutibara, au cœur même de la désolante vastitude urbaine sur quoi la vue plonge, la municipalité ne s’est pas privée de reconstituer un petit village traditionnel type. Ouvert depuis 1978, Pueblito Paisa, réplique en toc d’un bled colonial d’Antioquia imaginaire – avec sa fontaine, son église, son école et son salon de coiffure – attire en nombre les touristes locaux, manifestement ravis d’arpenter l’artifice idéalisé de ce mini-Disneyland de la ruralité perdue : pour faire un peu moins faux, n’y manqueraient que les bestiaux, l’odeur des foins et les campesinos en haillons.


Pourtant, à une heure de bus collectivo depuis le Terminal del Norte qu’on gagne en taxi pour une liasse de pesos, Santa Fe de Antioquia, l’ancienne capitale régionale détrônée par Medellin en 1826, n’a rien d’un artefact. Authentique bourgade de vingt-mille âmes, presque demeurée dans son jus, c’est, en réalité, un village hispanique : transplanté là, tel quel, avec sa place centrale carrée qu’orne une cathédrale XVIIIe, avec ses couvents, ses églises, ses maisons sans étage coiffées de tuiles romaines, aux murs chaulés de blanc que percent de ravissantes fenêtres à claustras en bois peint…

Faire-valoir national, certes, désormais envahi de boutiques-hôtels et de restaurants à la gastronomie fusion, et parcouru de norias de mototaxis pétaradant sur ses vieux pavés. Le gros village draine, en période de vacances, des foules de touristes – au reste majoritairement autochtones, car le marketing numérique, pièce maîtresse du dispositif colombien de communication « loisirs » à l’international, peine encore à faire prendre des vessies pour des lanternes. Mais au moins, la pierre ne ment pas, comme disait l’autre. Au rebours de la contrition masochiste de l’Occident à l’endroit de son propre génie s’impose donc ici le témoignage édifiant de ce que la Colombie doit au Vieux Continent : l’antique civilisation européenne, dernier paradis sur Terre, lance ses brandons jusqu’à Antioquia. Medellin la moche a de quoi être jalouse.


Vols quotidiens Air France/ Avianca, Paris – Medellin via Bogota.

Guide en français Lonely Planet Colombie (édition 2022)

Colombie - 3ed

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Se loger :

À Medellin: Binn Hôtel. www.binnhotel.com

À Santa Fe de Antioquia: Hôtel Mariscal Robledo. https://hotelmariscalrobledo.com

À lire:

La Vierge des tueurs, roman de Fernando Vallejo. Belfond, éd. Paris.

La Vierge des tueurs

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À voir :

La Virgen de los sicarios / La Vierge des tueurs. Film de Barbet Schroeder (1999), France/Espagne/Colombie, durée : 1h41. En DVD/Blu-ray chez Carlotta Films.

VIERGE DES TUEURS (LA) - BLU-RAY [HD DVD]

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Sur Netflix, l’excellente série Narcos (2015), du cinéaste brésilien José Padilha.

Avec Macron, un chat ne s’appelle plus un chat

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Emmanuel Macron lors de la rencontre avec les natifs et les élus de Nouvelle-Calédonie, le 23 mai 2024 © LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA

Pour qualifier la révolte ethnique canaque en cours en Nouvelle-Calédonie, le président utilise des mots inadéquats – un peu comme ses députés préfèrent parler de « fin de vie » à la place d’ « euthanasie »


Surtout, ne pas appeler un chat un chat : le procédé est abondamment utilisé par Emmanuel Macron pour entretenir la confusion intellectuelle et la dissimulation des intentions. Platon déjà s’inquiétait de ce travers : « La perversion de la cité commence par la fraude des mots ». 

Dimanche, dans Le Parisien, le chef de l’État a ainsi récusé l’existence d’une révolte canaque et d’une guerre civile en Nouvelle-Calédonie, pour préférer n’y voir que « du grand banditisme », à l’image des émeutes de juin-juillet 2023 en métropole. « À trop vite nommer les choses, on les justifie ou on les installe », a-t-il expliqué. Rien n’est moins convaincant, pourtant, que ce déni d’un conflit racial et décolonial.

A lire aussi, Marie-Noëlle Tranchant : Euthanasie: esprit des Lumières, es-tu là?

De la même manière, dès ce lundi, les députés vont commencer l’examen du projet de loi sur « l’aide à mourir » : un texte où les mots « euthanasie » et « suicide assisté » n’apparaissent pas, alors que le gouvernement entend accélérer dans ces directions, en permettant à l’État intrusif de mettre son nez dans l’intimité la plus sacrée de l’homme. L’euphémisation des réalités par le détournement des mots est un confort intellectuel. Il a permis à la classe politique, depuis cinquante ans, d’ignorer les assauts menés contre la cohésion nationale par l’immigration de peuplement et la tyrannie des minorités ethniques. Or cette « déréalisation du monde », que dénonce le philosophe Jacques Dewitte[1], aboutit à la « dépossession du rapport à la réalité », au profit d’un monde indifférencié. Comment répondre à des faits hétérogènes s’ils ne sont pas préalablement séparés, identifiés, nommés par leur nom ?

En Nouvelle-Calédonie, c’est la guerre civile !

Quand Péguy dit de l’homme moderne qu’ « il ne croit pas en ce qu’il dit », il pointe l’usage abusif des mots creux et de la jactance. La politique y recourt pour dissimuler des insincérités et des mensonges. Mais Macron s’est fait, plus que d’autres, une spécialité de ces flots verbeux censés éteindre des feux. Or son savoir-faire, qu’il veut réitérer en proposant en urgence un inutile débat avec Marine Le Pen, brasse du vent. N’en déplaise au président de la République, c’est une guerre civile qui s’installe en Nouvelle-Calédonie, avec l’appui d’une délinquance mafieuse qui s’épanouit en jouissant du désordre. Cette guerre oppose, par les armes et la terreur, des canaques à des blancs, sur fond d’État faible qui avance l’ « apaisement » pour masquer ses reculades. Quant à la « loi de fraternité » promise derrière « l’aide à mourir », qui sera débattue jusqu’au 11 juin, elle laisse voir un monde déshumanisé dont le nihilisme effraie soignants et religieux. Au nom de la technique et de la rationalité des choix hospitaliers, les plus vulnérables se verront de plus en plus confrontés, dans leur statut d’encombrants, à leur inutilité sociale et à leurs coûts pour la collectivité ou les mutuelles. Déjà, le « pronostic vital engagé » a été supprimé en commission spéciale pour alléger le processus de mise à mort, présenté comme un acte de soin. Un « délit d’entrave » ouvre la voie à un système d’épuration des vieux, coupables d’être improductifs. La macronie veut y voir un « progrès sociétal ». Décidément, les mots ne veulent plus rien dire.


[1] La texture des choses, Contre l’indifférenciation Editions Salvator Philantropos

La texture des choses. Contre l´indifférenciation

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Euthanasie: esprit des Lumières, es-tu là?

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La députée et ancienne ministre Agnes Firmin-Le Bodo, présidente de la commission spéciale "fin de vie" à l'Assemblée nationale, Paris, 22 mai 2024 © CHANG MARTIN/SIPA

Les députés entendent bien enfin trouver une « solution » à la mort ! Le projet de loi euthanasie est sous la coupe d’experts qui se targuent de mobiliser toutes sortes de compétences techniques. Et ainsi, il échappe au commun des mortels… C’est le cas de le dire !


Quand on se réclame aujourd’hui de l’esprit des Lumières, c’est pour vanter la tolérance et le progrès. Rarement pour revendiquer l’esprit d’examen, contester l’argument d’autorité, interroger le dogme, débusquer les présupposés arbitraires des pouvoirs en place. Cette salubre méthode critique serait très utile, sous le règne des « sachants », des experts spécialisés et autres idéologues. Leur domination est par excellence celle de l’argument d’autorité : ici la raison éclairée, ailleurs l’obscurantisme rétrograde. Ce partage sans question, cette assurance sans partage sont particulièrement à l’œuvre dans le projet de loi sur l’euthanasie.

Vocabulaire choisi

Ce projet d’experts mobilise toutes sortes de compétences techniques, et comme tel échappe au commun des mortels, c’est le cas de le dire. Et c’est un projet « sociétal » porté par des groupes de pression, eux-mêmes portés par des courants et des tendances actuelles. Cela donne un objet à la fois hermétique et populaire. La vie, la mort tiennent dans quelques articles de loi enrubannés de faveurs, car on a pris soin de toiletter le vocabulaire pour qu’il soit doux, attrayant, et surtout inoffensif. Tout semble droit et liberté, confort, calme et compassion.

Un médecin décidera de manier une seringue et dosera le produit létal. C’est aussi simple que cela d’effacer le visage humain. On n’est pas plus tranquillement dogmatique : le projet de loi instaure, sans le dire évidemment, comme religion d’État le scientisme pour lequel l’être humain est un ouvrage matériel et conceptuel.

Occulter ce qu’on impose n’est pas une méthode rationnelle, et il a fallu pas mal de contorsions et de manipulations intellectuelles pour arriver au texte qui sera soumis au Parlement. Ainsi n’est-il jamais dit que ce nouveau droit individuel à mourir implique un droit de tuer qui n’a rien d’individuel. Ceux qui le revendiquent pour eux devraient au minimum être conscients qu’ils font prévaloir un privilège (une loi privée) sur la loi fondamentale interdisant de tuer, qui garde l’humanité. Mais y pensent-ils ?

Rien n’est fait pour les y inciter. Ce projet de loi a dès le début suivi une logique partisane précise et traçable. Cela va de la « promesse » d’Emmanuel Macron à Line Renaud et à l’ADMD de leur faire cadeau de l’euthanasie, à la prise de position d’experts institutionnels, aux sondages d’opinion majoritairement favorables, et à la convention citoyenne, artefact démocratique combinant la raison des uns et l’émotion des autres. Un échantillon de quelque 200 mortels, sortis de la poussière voilà environ un demi-siècle et qui y retourneront bientôt, a travaillé avec toutes les garanties de sérieux sur le sujet implicite, maquillé de mots plus bénins : Faut-il ouvrir le droit de tuer son semblable ? La réponse est oui, dans les conditions que la loi définira. Conclusion tautologique du président de la République : la loi sera une « co-construction » établie sur « la base de cette référence solide qui est celle de la convention citoyenne ».

De gauche à droite, Brigitte Macron, Line Renaud et Emmanuel Macron, 2 septembre 2022 © LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA

N’importe quel esprit un brin rationnel peut s’étonner que la « base » de la vie et de la mort soit établie par quelques citoyens de ce siècle hâtivement réunis, et apparaisse comme une « référence solide ». Est-ce bien là l’héritage de ces nobles Lumières si vantées par les intelligences éclairées ? Le curieux sophisme qui consiste à prendre pour fondation d’une « co-construction » un discours en cours de construction se traduit en langage populaire : appuyez-vous sur le jus de crâne que vous concoctez et tenez-vous à vos chapeaux.

Il n’y a pas de solution à la mort

La simple logique oblige à s’interroger sur ce discours qui impose autoritairement une conception arbitraire de l’humanité. Comme l’a reconnu avec un certain réalisme Mme Firmin-Le Bodo, « il n’y a pas de solution à la mort ». C’est un fait universel, non seulement humain mais cosmique, qui ne relève ni du droit ni de la politique. Il ne revient pas à la loi civile de l’interpréter en imposant une doxa particulière, mais de donner un cadre commun, un espace juste où chacun puisse exercer librement « le métier de vivre », selon sa conscience et son cœur. Restons dans les catégories logiques, en dehors du bien et du mal, du bonheur et du malheur. Le plus large contient le plus étroit, le plus grand le plus petit ; l’inverse n’est pas vrai. Lorsque Brueghel peint La Chute d’Icare, il l’inscrit dans un plan de grand ensemble. L’attention peut se fixer sur Icare disparaissant, s’étendre au paysage, s’intéresser aux rapports entre la nature et les destins humains, multiplier les approches. Toute la réalité s’offre à la pensée vivante. La condition humaine comprend les plus diverses options intellectuelles, existentielles, militantes. Prendre un parti fait partie de la vie. Mais il faut questionner le despotisme légal qui se base sur une étroite société pour imposer un point de vue unique sur l’humanité, en supprimant la vision d’ensemble.

L’esprit d’examen a été remarquablement exercé par les très nombreux médecins et soignants opposés à ce projet de loi pour de profondes raisons humaines. Ils ont la rationalité du savoir, la compétence professionnelle, et tout autant l’expérience sensible de la douleur, de la complexité des êtres et des relations. La raison et le cœur. En vain : leur parole n’a pas été entendue. Pire, elle a été exclue, répudiée. Le projet de loi ne retient ni leur exigence de dissocier l’acte de soigner de l’acte de tuer (il inscrit l’euthanasie dans la suite des soins, sans marquer aucune rupture morale), ni leur insistance sur l’accompagnement personnel et collégial d’une personne en fin de vie, en quête de consolation, de sens et d’amour. « Quand on ne peut plus guérir, il faut aimer », dit le docteur Claude Grange. Quand on ne peut plus guérir, on peut supprimer, répond le projet de loi. Quand le savoir médical atteint ses limites, il reste la présence fraternelle, et la seule compétence « du métier d’être humain », dit le docteur Xavier Emmanuelli. Quand le savoir professionnel atteint ses limites, le dernier mot revient à la technique.

Tant que le visage humain reste un absolu, intangible, irréductible, la science et la technique ont leur place, légitime et seconde, dans l’édifice politique. Mais ce « secourisme à l’envers » (!) renverse l’édifice et révèle la glaciale et sévère doxa promulguée unilatéralement. Si c’est là le « modèle français » annoncé par le président de la République, il offense la raison par son mensonge sémantique et la sensibilité par son nihilisme cynique.

La palme du grotesque

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Les acteurs Sofian Ribes et Artus, sur le tapis rouge à Cannes, 22 mai 2024 © SYSPEO/SIPA

Fadila Khattabi, célèbre ministre déléguée chargée des Personnes âgées et des personnes handicapées, a profité du festival de Cannes pour nous rappeler son existence : elle s’est scandalisée de l’aide offerte… à un acteur handicapé !


Les polémiques du festival de Cannes auront révélé, derrière leur superficialité apparente, bien des fractures de notre société. Jusqu’au dernier jour, elles auront sali le « rosso » du grand tapis : on s’y attendait. Ce à quoi l’on s’attendait moins, en revanche, c’est qu’un membre du gouvernement s’invite dans ces polémiques, de manière totalement inconvenante.

Rappel des faits : Sofian Ribes, acteur d’Un p’tit truc en plus, film événement sur la Croisette, ne pouvait monter les marches du festival à cause de son handicap. Artus, qui n’a plus besoin de prouver sa générosité, le porta dans ses bras sur les fameux degrés ; l’acteur était ravi ! L’affaire aurait pu en rester là, – tout simplement ! – si la ministre déléguée chargée des Personnes âgées et des Personnes handicapées, Fadila Khattabi, n’était venue crier au scandale.

Pourquoi créer de la controverse là où il ne devrait pas y en avoir ? Je ne ferai pas à la ministre l’injure de supposer qu’elle provoque de l’esclandre pour exister, ou qu’elle cherche simplement à justifier son poste, je n’y puis croire moi-même ; je crois plutôt que dans la course générale à la concurrence victimaire, propre à notre époque – et dont elle est loin d’être la seule participante –, elle caracole en tête, fièrement.

Nous vivons sous le joug de nounours autoritaires

La ministre, donc, je cite, trouve que « cela n’est plus acceptable de voir ce genre d’images », que ce serait même (employons les grands mots) « une atteinte à la dignité de la personne » : le principal intéressé appréciera. « L’année prochaine, ajoute-t-elle de ce ton nounours-autoritaire qu’affectionnent tant nos dirigeants, les marches devront être accessibles aux personnes en situation de handicap » ; et comme une dernière surenchère, pour se donner bonne conscience : « Ça n’est pas à elles de s’adapter à la société, c’est à la société tout entière de s’adapter à elles. »

A lire aussi, du même auteur: Festival de Cannes: tremblez, mâles blancs!

Cette dernière remarque, surtout, est révélatrice d’une idéologie amplement répandue dans le spectre politique, prônant le remplacement de l’État-providence par l’État-papa, anti-libéral à l’extrême, qui choquait même Lionel Jospin (« l’État ne peut pas tout ! ») ; d’une idéologie témoignant d’une adoration toute chrétienne pour le statut de minorité-victime, en vertu de laquelle les migrants, les femmes, les « racisés », les homosexuels et que sais-je encore, sont portés en triomphe sur l’autel social qui doit les protéger invinciblement, les égaliser contre toute logique, contre toute individualité, parfois contre toute humanité au reste de la société, et même les élever par-dessus la majorité. C’est oublier qu’en démocratie, les minorités n’ont aucun droit sur la majorité ; que la majorité n’a nullement le devoir de s’intéresser aux minorités, et que si elle le fait malgré tout, c’est parce qu’elle est altruiste, n’en déplaise aux exécrateurs de la France. Ainsi, que la société fasse un effort, qu’elle supporte en partie, par la solidarité de tous ses membres, le poids général du handicap, c’est pur, c’est beau, c’est chrétien ; elle le fait d’ailleurs largement, et depuis longtemps ; qu’elle s’adapte tout entière au handicap, c’est en revanche autoritaire, injuste et malvenu.

Alexis de Tocqueville, dans La Démocratie en Amérique, redoutait la tyrannie de la majorité ; voilà un point au moins sur lequel il s’était bien trompé ! Il faut dire aussi que l’esprit démocratique n’étouffe pas vraiment l’idéologie dominante, de l’extrême-gauche jusqu’au président Macron, en passant par les institutions européennes.

Stannah, prochain sponsor du Festival ?

Donc, il faudra que le festival de Cannes aussi, s’adapte aux handicapés. Vivement l’année prochaine ! De grosses rampes d’accès seront édifiées sur les parties latérales des marches fameuses : on espère qu’elles seront aussi recouvertes de « teatro », sinon, gare au scandale ! On ajoutera pour tous ceux n’ayant point de fauteuil des monte-escaliers, ce sera du plus bel effet. Il faudra également penser à mettre à la disposition des aveugles des chiens bien dressés, toilettés soigneusement, afin de reluire correctement sous les flashs des photographes ; on n’oubliera pas de grossir démesurément la taille de police des écriteaux, pour les malvoyants. De gros signaux lumineux, positionnés sur les bordures, indiqueront aux sourds de quel côté se tourner, quand ils devront prendre la pose. Une armée d’assistants se chargeront de traduire les applaudissements du public en langue des signes, et de prendre des selfies, pour aider les manchots. À tous les coups ils piétineront les queues des chiens des aveugles, qui s’enfuiront en jappant, et feront tomber les projecteurs sur le tapis : ce sera un joyeux bordel !

A lire ensuite, Yannis Ezziadi: Gérard Depardieu, un monstre sacré comme un autre

Vous figurez-vous l’absurdité de tout cela ? Ridicule ! Plus sérieusement, je propose, bien modestement, de conserver comme une image précieuse ce moment où Artus porta dans ses bras Sofian Ribes ; la scène qui a ému toute la France a parfaitement prouvé, si besoin en était, que la France décidément n’est pas un pays handicapophobe ; que c’est tout l’honneur de notre pays d’avoir déjà fait de nombreux pas en avant en faveur des handicapés, et que les minorités, si elles n’ont pas à être systématiquement rejetées, ne doivent pas non plus porter la couronne du tyran ; enfin, que la solidarité naturelle, la morale, la politesse, l’élégance, la galanterie, le bon sens (appelez cela comme vous voulez) font parfois mieux, et agacent moins, que la multiplication des législations outrancières et liberticides.


2027 avant l’heure?

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Marine Le Pen et Emmanuel Macron, Paris, juin 2022 © Ludovic Marin/AP/SIPA

Alors que Gabriel Attal a débattu jeudi avec Jordan Bardella, le président Macron lance samedi l’idée d’un débat avec Marine Le Pen. Cette dernière est partante, à condition qu’il démissionne ou dissolve l’Assemblée nationale en cas d’échec de Renaissance aux élections…


Coup de gueule !

Que signifient ces pour le moins curieuses mises en scène de débats opposant des personnes n’ayant pas le même statut, la même fonction dans l’évènement mis en discussion ? Que signifie ce mélange des genres ?

Que François-Xavier Bellamy ait trouvé à redire au débat opposant Jordan Bardella au Premier ministre Gabriel Attal est on ne peut plus légitime. Lui, candidat aux élections européennes ; ce que n’est pas le Premier ministre, était réduit à commenter un face à face qui était une claque démocratique pour tous les candidats et pour le pays !

A présent, il serait question d’un débat entre le président de la République lui-même et l’ancienne chef du Rassemblement national qui n’est pas non plus candidate pour cette élection.

Donc, pour une autre ?

A lire aussi: Confrontation Attal/Bardella: derrière l’apparente victoire du Premier ministre…

On rejoue à l’avance les matchs présidentiels de 2017 et 2022 ; avec, en première partie les « dauphins » et pour le spectacle principal, les grosses têtes ?

Méprisable

Outre le mépris évident pour les vrais candidats aux élections européennes et pour le peuple qui va voter pour eux, on comprend donc que l’enjeu n’est pas le 9 juin mais bien plus tard, en 2027. Le Premier ministre et le président lui-même montent au créneau pour enrayer la possibilité d’une victoire de la droite nationale à cette date.

Ces deux derniers nous auront pourtant bien bassiné avec l’obsession européenne : l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! Hors d’elle, point de salut ! Mais celle-ci semble disparaître derrière un enjeu national qu’on prépare à l’avance, histoire de gagner des points pour plus tard, quitte à en perdre pour l’élection qui vient. Ainsi, ceci compensera cela, et ce sera toujours cela de pris ! Grosses manœuvres avec ficelles épaisses.

Rarement, la politique spectacle n’aura été aussi visible, et qui plus est, orchestrée par une chaîne publique. Celle-ci s’honorerait à rétablir les enjeux et les personnes qui vont avec, à moins de se discréditer dans les grandes largeurs.

Élections au Royaume-Uni: Charles III va encore pouvoir se reposer un peu

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Charles III au palais de Buckingham, le 22 mai 2024 © Chris Jackson/WPA Pool/Shutterst/SIPA

La famille royale britannique reportera certains engagements à la lumière des élections générales annoncées mercredi dernier par le Premier ministre Rishi Sunak.


Dans une déclaration du palais de Buckingham, le roi Charles III et la reine Camilla ont déclaré que « la famille royale reportera, conformément à la procédure normale, les engagements qui pourraient sembler détourner l’attention ou détourner l’attention de la campagne électorale ».
« Leurs Majestés présentent leurs sincères excuses à tous ceux qui pourraient en être affectés », ajoute le communiqué.

Les sujets britanniques appelés aux urnes le 4 juillet

L’annonce inattendue de mercredi a vu Rishi Sunak révéler que des élections auraient lieu au Royaume-Uni le 4 juillet. Dans un discours prononcé devant Downing Street, le Premier ministre a déclaré que le roi avait accédé à sa demande de dissolution du Parlement. Le roi et la reine effectueraient toujours leurs apparitions prévues pour le 80e anniversaire du Débarquement à Portsmouth et en Normandie, en juin, mais d’autres événements prévus à l’agenda seront sujets à report.
Le roi devrait accueillir l’empereur et l’impératrice du Japon à Londres pour une visite d’État au palais de Buckingham fin juin. Parmi les autres événements majeurs du calendrier royal cet été, citons Trooping the Colour, la célébration officielle de l’anniversaire de Sa Majesté célébrée le 15 juin, et Royal Ascot, une semaine de courses de chevaux à laquelle participe la famille royale, qui se déroulera du 18 au 22 juin. On ne sait pas encore si ces événements seront reportés ou se dérouleront comme prévu.

A lire aussi: Israël n’a pas gagné la guerre… qu’elle ne peut perdre

Le monarque britannique tient une audience hebdomadaire avec le Premier ministre britannique sortant, mercredi prochain, durant laquelle il pourra vraisemblablement évoquer ces sujets. Depuis que le roi est monté sur le trône en septembre 2022, à la suite du décès de la reine Elizabeth II, il a travaillé avec deux Premiers ministres et pourrait être en passe d’en nommer un troisième avant le deuxième anniversaire de son règne. 
Liz Truss était Première ministre au moment du décès de la reine, un mandat qui a duré environ 45 jours et lui a assuré le statut de politicienne la plus courte à occuper le poste le plus élevé du gouvernement britannique ! M. Sunak a été accueilli par le roi environ six semaines après son accession au trône.

Loi et tradition

La décision de déclencher des élections appartenait entièrement à M. Sunak. Mais avant de pouvoir le faire, le roi devait autoriser la dissolution anticipée du Parlement. Techniquement, le roi a toujours le pouvoir de refuser une demande de dissolution s’il estime qu’une élection serait préjudiciable à la nation. Mais aucun Premier ministre des temps modernes ne s’est vu refuser l’autorisation de dissoudre le Parlement. Ignorer ce précédent « exposerait le monarque à des allégations d’ingérence politique de nature antidémocratique, même si l’intention du refus était de préserver le bon fonctionnement de la démocratie », selon l’Institute for Government, un groupe de réflexion indépendant.
La dernière fois qu’un monarque britannique a renversé unilatéralement un gouvernement majoritaire à la Chambre des communes, c’était en novembre 1834, lorsque le roi Guillaume IV a destitué Lord Melbourne en raison d’inquiétudes concernant les réformes radicales soutenues par certains membres de son administration. Mais Robert Peel, le choix du roi comme successeur, ne parvint pas à obtenir une majorité au Parlement et Melbourne reprit ses fonctions cinq mois plus tard.
La loi et la tradition interdisent à la famille royale d’intervenir à tout moment dans la politique, mais il est encore plus important de veiller au strict respect de ces règles lors d’une élection. Cela signifie que les membres de la famille royale ne peuvent pas faire campagne pour des candidats, soutenir des politiques ou même faire connaître leurs préférences politiques. L’un des rôles principaux de la monarchie moderne est de fournir une figure de proue unificatrice qui est considérée comme au-dessus de la politique et qui peut apporter un sentiment de stabilité dans les moments difficiles. Il s’agit des premières élections générales du règne de Charles. Au cours de ses 70 années sur le trône, sa mère, la reine Elizabeth II, en a connu… 21 !

Élevage de nazis

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Infirmière dans un établissement du Lebensborn (1943). © Wikipédia

Le nouveau roman de Caroline de Mulder expose un pan méconnu de la Seconde Guerre mondiale : les Lebensborn. Dans ces pouponnières, des femmes sélectionnées et engrossées par de bons soldats devaient perpétuer la race aryenne.


Il ne faut pas se fier aux apparences. De loin, la maternité de Hochland, installée à Steinhöring, petit village de Bavière, ressemble à un éden. Entre ses murs repeints de frais grandissent des bébés. « L’endroit ne ressemble pas à une caserne, encore moins à un hôpital. Plutôt à une pension de vacances très bien tenue. Un chalet surdimensionné entouré de dépendances et de champs, avec vue sur l’étang» Et pourtant. Cet endroit privilégié qui a été créé en juin 1936 par l’un des plus hauts dignitaires du IIIe Reich, Himmler lui-même, illustre ce que l’Allemagne nazie a imaginé de pire avec la Shoah : le programme des Lebensborn. Des femmes sont sélectionnées en vue de perpétuer la race aryenne ; elles passent leur journée à allaiter et à s’occuper de leur bébé. Elles sont au calme, mangent à leur faim et veillent sur leur progéniture dans les meilleures conditions possible. La plupart sont filles mères, grandes, blondes aux yeux bleus. Tout est fait pour leur épanouissement. Mais malheur à celles qui n’enfantent pas un bébé conforme à la norme. Celui-ci est aussitôt euthanasié. Plusieurs « maternités » de ce genre voient le jour en Allemagne, ainsi qu’en Norvège, en Autriche, en Pologne, au Luxembourg, en Belgique et même… en France, non loin de la forêt de Chantilly. Lebensborn, en vieil allemand, signifie « source de vie ». Ces maisons (Heim) ont pour vocation de préparer la future élite du régime. On estime que plus de 21 000 bébés sont nés dans ces centres.

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C’est dans le Heim d’Ochland, maison-mère du Lebensborn, que se déroule le sixième roman de Caroline de Mulder. Nous sommes fin 1944. Le livre s’ouvre sur la Cérémonie du Nom. À cette occasion, le nouveau-né, auquel on donne un nom et un parrain, est intégré dans la communauté SS. Helga, l’infirmière en chef, veille au bon déroulement de cette cérémonie qui a lieu en présence d’Himmler. Parmi les femmes de l’assemblée, une jeune fille, Renée. Elle a été tondue par les Français pour avoir fauté avec l’ennemi, Artur, un soldat SS. Enceinte, elle attend désespérément de le revoir. Il y a aussi Frau Geertrui. À la naissance, son bébé est ausculté, mesuré, pesé et considéré comme déficient. Il lui est aussitôt enlevé. C’est à Helga qu’incombe la lourde tâche d’annoncer à la mère que le bébé a dû être supprimé. On lui explique que cette issue est préférable, dans la mesure où l’enfant n’est pas viable. La jeune mère est dévastée. Helga elle-même en est ébranlée. À l’approche de la victoire des Alliés, le Heim s’emballe et vire à la folie. Tous les documents, les archives doivent être brûlés. Helga, dans un moment de lucidité, note dans son journal « Si nous avons bien fait, pourquoi détruisons-nous nos archives ? », et raye aussitôt sa phrase.

On ne sort pas indemne de ce roman glaçant mené de main de maître. Les principaux responsables du programme Lebensborn ont été jugés à Nuremberg. Aucun n’a été condamné. Ce livre, parce qu’il met en lumière ce volet méconnu de l’Histoire, est plus que nécessaire, il est essentiel.


Caroline de Mulder, La Pouponnière d’Himmler, Gallimard, 2024.

La pouponnière d'Himmler

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Tsars sans empire

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DR.

En 1928 mourait à Bruxelles, probablement empoisonné par les services soviétiques, le général Wrangel, dernier commandant en chef des Armées blanches et chef spirituel de l’émigration militaire russe. Par son sens de l’organisation et par ses visions politiques, il avait été le seul à développer un projet pour une Russie libérée du bolchevisme. S’il arriva trop tard pour battre les Rouges, Wrangel parvint, dans des conditions difficiles, à assurer le passage à Constantinople d’abord, dans toute l’Europe ensuite, de près de cent cinquante mille réfugiés, sauvés in extremis du goulag. Il avait en commun avec le général Dénikine, autre chef mythique des Armées blanches, une même lucidité sur les faiblesses des Blancs (ivrognerie, conflits de personne, …) face à l’implacable cohérence des Rouges, et aussi une même méfiance à l’égard de l’Allemagne. Dans ses Mémoires, Wrangel écrivait à ce propos : « Les Allemands poursuivent un seul but : transformer la Russie en fumier pour engraisser le peuple allemand ».

La lecture du remarquable essai de Boris Prassoloff, petit-fils d’un colonel de la Garde, permet de comprendre à quel point la famille impériale russe ne fut pas à la hauteur des défis de la Russie au XXème siècle. Si en 1913, l’Empire russe fête avec faste le tricentenaire de la dynastie Romanov (en tentant d’oublier la Révolution de 1905, noyée dans le sang), quatre ans plus tard, le tsar Nicolas II, lâché de partout, abdique en son nom et en celui du Tsarévitch en faveur de son frère Michel, qui refuse la couronne. Un an plus tard, la famille impériale est décimée par les Rouges ; sur les seize Grands-Ducs, tous des Romanov, descendants du Tsar Nicolas Ier, huit ont été assassinés. Les autres s’exilent, la plupart en France.

Ces Grands-Ducs (Velikii Kniaz en russe, littéralement « grand prince ») comptent, avant la Révolution, parmi les hommes les plus riches du monde grâce à leurs immenses propriétés foncières (des millions d’hectares) et aux apanages prévus par la Loi impériale, une somme astronomique de revenus personnels. Ces privilèges insensés ne dispenseront pas les Grands-Ducs de conspirer contre le Tsar.

C’est le destin de ces survivants que Boris Prassoloff étudie avec autant d’érudition que d’objectivité, en fondant sa recherche sur une bibliographie en plusieurs langues, mais surtout sur des archives de première main, comme les notes des services français et même celles d’un GPU, ancêtre du KGB, omniprésent et parfaitement renseigné. Prassoloff a aussi consulté la presse émigrée, d’où le caractère exhaustif de son tableau.

Parmi ces survivants, deux figures incarnent les deux grands courants de l’émigration russe d’alors : le Grand-Duc Cyrille et le Grand-Duc Nicolas, un temps commandant en chef de l’Armée russe contre les empires centraux. Le premier, Cyrille, se proclamera empereur de toutes les Russies en 1924, rassemblant autour de lui la faction plus « libérale » de l’émigration, les partisans d’une monarchie à l’anglaise et d’un renversement du régime venu de l’intérieur, alors que Nicolas, auréolé d’un réel prestige militaire, rassemble ceux qui, pour citer Talleyrand, « n’ont rien appris, rien oublié » – les partisans de la restauration dans sa version revancharde, suscitée et soutenue par des puissances étrangères (France, Allemagne, Pologne, Roumanie). Entre les deux clans, la guerre est totale, à la plus grande jubilation des Rouges, qui attisent un conflit qui leur fait gagner un temps précieux. Au début des années 1920, Poincaré et Churchill sont favorables à une aide militaire apportée aux Blancs pour renverser les Soviets. Le régime soviétique est encore instable, malgré la terreur. Une opposition, entre autres monarchiste, subsiste, même si le GPU, par une géniale opération de manipulation digne d’un roman de Vladimir Volkoff, parvient à noyauter celle-ci et à la neutraliser définitivement.

Ce qui apparaît à la lecture de l’essai, c’est l’amateurisme et l’individualisme forcené des Romanov, décidément peu doués pour la politique et si peu lucides, notamment sur l’aide allemande. Nombre d’officiers blancs partagent ces illusions. L’épouse de Cyrille entretient des relations étroites avec les nationalistes allemands, et même avec Hitler, qui ne cache pourtant pas son mépris pour les Slaves. Plus grave, après la mort de Cyrille en 1938, c’est son fils Vladimir qui prend la tête de la famille impériale (malgré l’opposition d’autres branches des Romanov). Or, le jeune Grand-Duc appellera en 1941 à la croisade antibolchevique aux côtés de l’Axe, fait occulté par ses partisans jusqu’à aujourd’hui. Ribbentrop prendra d’ailleurs très mal cet appel transmis à son maître et chargera son ambassadeur à Paris, Otto Abetz, de menacer Vladimir d’internement : les Allemands comprennent que ce soutien risque surtout de renforcer la résistance des Russes, menacés d’un retour du féodalisme. Maladresse de jeune homme naïf, et mal conseillé,  sans doute… mais maladresse du prétendant au trône. Malgré cette faute politique, Vladimir aura la joie d’être accueilli à Saint-Pétersbourg en 1991, porteur d’un passeport russe remis en mains propres. Après sa mort en 1992, c’est son petit-fils, Michel, né Hohenzollern (Bagration par sa mère) qui reprend le flambeau, position contestée par nombre de membres de la noblesse russe… dont des Romanov issus d’autres branches. La guerre des Grands-Ducs n’est pas finie.

Boris Prassoloff, Tsars sans empire. Les Romanov en exil, 1919-1992, Perrin, 408 pages.

Ce matin, j’ai vu un surfeur

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DR.

Les éditions CAIRN font reparaître Les bonheurs de l’aube, le recueil de nouvelles de Léon Mazzella, chasseur de vagues et sensible écrivain de l’éphémère.


Il y a des livres courts, une centaine de pages, sans graisse et sans pathos, qui propagent longtemps en nous, une douce mélancolie. Un pincement au cœur qui n’est pas apitoiement sur soi, mais plutôt une forme de révélation. Enfin, nous allons nous détacher des huis-clos urbains et déracinés. Quelque chose de plus vaste, de plus vibrant, de plus charnel nous appelle et fait tressaillir les costauds affichant le quintal sur la balance. Léon Mazzella diffuse son gracile toucher de plume dans ce texte qui eut l’honneur d’être finaliste au Prix Goncourt de la Nouvelle en 2002.

L’écrivain Léon Mazzella © Photographe : Hannah Assouline

Ouvrir les yeux

Mazzella est un nouvelliste épicurien, capable de sonder les minuscules bonheurs que nous offre la nature à qui veut bien les saisir. Dans un monde qui ne sait plus regarder un vol de perdrix ou s’émouvoir d’une truite fario dans les chaves d’une rivière, Les bonheurs de l’aube, préface de Dominique Bona, ont le parfum des matins vitreux, entre chien et loup, l’inattendu à bout de fusil, les sens aux abois, la vue seulement brouillée par les volutes d’un cigare cubain. À l’instant même où les hommes se défont de leur carapace, se découvrent enfin et se confient dans une semi-clarté ou une semi-obscurité. Il est temps de parler. Il est temps de se libérer. Il est temps de ressentir l’inconnu. Plus tard, dans la matinée, quand le soleil va monter inexorablement, les réflexes sociaux viendront masquer les élans du cœur et trahir nos émotions les plus sincères. A l’aube, dans la promesse d’un ciel nouveau et l’esprit encore encombré par les vociférations de la nuit, les chagrins prennent la forme d’une odyssée. Banale et mystérieuse.

A relire: Faye, dernière reine de la Croisette

Mazzella, d’obédience gracquienne, porte en lui la mémoire de la terre. Il communie avec cette nature à la fois tempétueuse et irradiante, il la raconte dans sa bestialité et sa beauté tragique au plus près de ses pulsations sensuelles. Mazzella est le cardiologue des paysages, il mesure les battements de la forêt, de la mer, des lacs et des steppes. Il est son oreille et son écho. Ces nouvelles de quelques pages sont un voyage vers l’essentiel. Un retour à l’originel. Avant de le lire, nous avions oublié combien le lever du jour est propice aux illuminations et aux chevrotements, combien nous sommes faibles et perdus. Il se passe là, dans cet éphémère-là, des mouvements, des inclinations, des secrets bien gardés que seul un écrivain de talent peut voler à la dérobade. Dans la lignée du solognot Maurice Genevoix ou de sa compatriote landaise, Christine de Rivoyre, Mazzella nous parle des ours, des lacs, des étangs, des détroits, de la chasse au canard ou de la pêche à la mouche, il est tantôt dans la brousse face au roi de la jungle, retenons cette phrase : « l’aube n’existe pas en Afrique. Elle ne surgit jamais comme ailleurs », tantôt pilotin apprenti sur un cargo français à la merci des vents mauvais. Depuis longtemps, je n’avais pas lu un écrivain aussi proche de la nature, sans mièvrerie et fausseté, en mesure de restituer son indicible fracas.

Minute fragile

Avec Mazzella dans sa poche, on parcourt la planète à la recherche de cette minute fragile entre le jour et la nuit qui nous rend éminemment vivant. On tremble avec ses personnages, devant la crinière d’un lion ou dans l’attente de cette première vague à Biarritz, sur sa côte chérie. Les surfeurs amis sont au pied d’un Débarquement. L’irréparable sourd des ténèbres. Une « guerre » se prépare. La peur et l’excitation annoncent une bataille contre les éléments. Dompteront-ils cette crête qui les submerge ? « Elle est noire. Presque rien ne bouge. Une houle épaisse et lente chaloupe ses dessous. Nous l’entendons encore davantage que nous ne la voyons. La mer se réveille lentement. C’est une peau d’ours. Un ventre de lionne allongée. Elle est pleine mais elle commence à se retirer. La marée descend. Notre jeu consiste à prendre la première vague qui casse » écrit le nouvelliste au plus près du tumulte. Comme moi, vous aurez forcément envie de lire la suite de cette chevauchée et tous les autres textes de ce surfeur de lumière(s).

Les bonheurs de l’aube de Léon Mazzella – CAIRN

Les bonheurs de l'aube

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Richard Mique ou la douceur de vivre

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Le Temple de l’Amour, érigé par Richard Mique en 1778 dans le jardin anglais du Petit Trianon à Versailles. © Wikipédia

L’architecte le plus prisé de la fin de l’Ancien Régime est tombé dans l’oubli. Le nom de Richard Mique est pourtant associé à Versailles et à Trianon : le style Marie-Antoinette, c’est lui ! À Lunéville, une exposition retrace sa carrière fulgurante et son destin tragique.


Les lecteurs de Causeur connaissent bien l’Hôtel abbatial de Lunéville et Jean-Louis Janin Daviet, son directeur : ces trois dernières années, nous avons salué trois expositions remarquables consacrées à Mme du Châtelet, à l’art équestre et au style Empire. Cette année, hommage est rendu à Richard Mique. Et c’est tout l’art de vivre au XVIIIe siècle qui s’expose. 

Trop tôt, trop tard !

Le destin de Richard Mique aurait sans doute été différent si son procès avait eu lieu à la fin, et non au début, du mois de juillet 1794. La France révolutionnaire, à ce moment-là, connaît une brutale métamorphose, et l’on peut légitimement penser que les juges l’auraient dispensé d’un tête-à-tête avec « la bascule à Charlot », la guillotine, à l’issue de trois journées décisives.

Le 26 juillet (8 thermidor, an II), devant la Convention nationale, Robespierre, le col pris dans le bouillonnement de sa cravate de dentelle, prononce son dernier discours. Maximilien ne domine plus ces élus (qu’on appellera thermidoriens) par son seul verbe, ils le cernent et vocifèrent, ils l’appellent le« tyran ».

Le 9 thermidor, il est déclaré, avec ses amis, « hors la Loi ».

Le 10 (28 juillet), une charrette les conduit jusqu’à la place de la Révolution (Concorde). Robespierre est en piteux état : la veille, sa mâchoire a été fracturée par une balle de pistolet. À ses côtés, Louis Antoine Léon de Saint-Just, beau comme un procureur céleste, récemment encore résolu à épargner aux prisonniers la honte d’être des suspects en les considérant d’emblée comme des coupables.

Leurs têtes tombent dans le panier : fin de ce qu’on nommera la Terreur.

Malchanceux, Richard Mique, condamné le 7 juillet, est guillotiné le 9 ! Trois semaines plus tard, les juges auraient sans doute été portés à la clémence. On peut dire de cet homme qu’il est une victime de l’Histoire. D’autant que la postérité a recouvert son funeste sort d’une couche d’oubli.

« Un architecte savant, habile et digne de plus de gloire[1] »

Richard Mique eut le talent et les moyens naturels de son ambition. Ses parents le firent bel homme, son éducation le rendit aimable ; il disposait des dons de l’artiste et de l’ingénieur ; il plut d’abord aux femmes et aux personnages influents, puis aux rois et aux reines, à Nancy, enfin à Versailles. Né pour être comblé d’honneurs, il le fut ; et pour être la proie des envieux et des ratés, il le fut également.

Tout commence, pour ce jeune homme originaire de Nancy, à la cour du très éclairé Stanislas Leszczynski (1677-1766), duc de Lorraine par la grâce de Louis XV, qui avait épousé sa fille, Marie Leszczynska (1703-1768). Issu de l’école néo-classique, palladien par goût[2], Mique devient Premier architecte de Stanislas. À la mort de ce dernier, il arrive à Versailles, protégé par la reine Marie. Il y construit le couvent des Ursulines (aujourd’hui le lycée Hoche), qui recèle une admirable chapelle.

A lire aussi : L’overdose impressionniste

Il passe ensuite au service de Louis XVI, et, surtout, à celui de Marie-Antoinette. Il comprend mieux que quiconque son aspiration à l’intimité et crée, au château de Versailles, ses « cabinets intérieurs », adjacents à son Grand Appartement. Le salon du Billard, la bibliothèque, le cabinet de la Méridienne, la salle à manger d’été ou encore le boudoir demeurent la démonstration d’un raffinement insurpassable. Puis, en 1783, la souveraine et son architecte investissent le domaine de Trianon pour inventer un village rêvé : le hameau de la Reine. Inspirée par un idéal rousseauiste, celle-ci demande à Richard Mique d’élever des pavillons campagnards : moulin, laiterie, pigeonnier, poulailler… et de faire peindre de fausses lézardes sur les façades pour donner l’illusion du rustique. Organisé autour d’un lac qu’alimente une rivière, le domaine s’enrichit d’une grotte, d’un temple de l’Amour, d’un belvédère… À quelques encablures des taupières du Roi-Soleil, le peintre Hubert Robert trace les bosquets d’un jardin à l’anglaise. Cette vision de la nature rompt avec la discipline voulue par Louis XIV. « Je ne connais rien de plus beau et de plus travaillé que le temple et le pavillon. La rivière se présente à merveille, dans un petit moment de ligne droite, vers le temple. », écrit alors le prince de Ligne.

Mique parsème l’Île-de-France de ses précieux édifices. Sur la colline de Saint-Cloud, offerte par le roi à son épouse, il conçoit un hôpital pour les indigents (dont il ne demeure que la chapelle) ; et à Saint-Denis, il édifie la remarquable chapelle du Carmel, à l’attention de Madame Louise, la tante de Louis XVI qui s’y était retirée.

La Révolution interrompt le conte de fées.

« Un oublié de l’histoire[3] »

À une époque aussi dangereuse, il faut surveiller ses fréquentations récentes et renier les anciennes. Richard Mique ne se renie point, sans pour autant abolir le paradoxe qui le constitue : fidèle à Marie-Antoinette et à Louis XVI, auquel il doit sa charge de Premier architecte du roi (il est le dernier en titre), c’est un homme des Lumières qui veut montrer à ses juges qu’il n’est pas fondamentalement hostile aux idées neuves…

Le 9 juillet 1794, Richard Mique paraît sur l’échafaud accompagné de son fils. À travers la personne de l’architecte de cour, riche et comblé d’honneurs, on poursuit l’acharnement contre la reine, la capricieuse, la dispendieuse, la fermière luxueuse. Le Tribunal révolutionnaire évoque également une (fausse) malversation dont l’accuse un escroc, un imposteur qui prétend être son frère. C’est suffisant pour le condamner.

Ah, si les thermidoriens avaient agi plus tôt…


À voir :

Richard Mique. Architecte des Reines, dernier « Premier architecte du Roy ».

D.R

Hôtel abbatial de Lunéville (Meurthe-et-Moselle), jusqu’au 3 novembre.


[1] Pierre de Nolhac,« Le Jardin de Marie-Antoinette au Petit-Trianon », in Revue des Deux Mondes, vol. 18, nov. 1913.

[2] Andrea Palladio (1508-1580) : architecte et théoricien italien, inspiré par le romain Vitruve (vers 85-vers 15 av. J.-C.), exerce une puissante influence sur les architectes de la Renaissance. Il rompt avec le style gothique international et revient à la clarté antique.

[3] Muriel de Raïssac, Richard Mique : architecte du roi de Pologne Stanislas Ier, de Mesdames et de Marie-Antoinette, Honoré Champion, 2011.