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Une société peut-elle s’enrichir sans s’avachir?

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Quand les conditions de vie l’imposent, l’humanité est combattante, travailleuse, féconde et endurante. Mais nos sociétés prospères rendent ces efforts plus ou moins optionnels. Aussi devenons-nous de plus en plus apathiques, paresseux, voire avilis, cherchant avant tout le plaisir et le confort – ce qui annonce le retour des temps difficiles…


Au cœur du plus beau désert américain, à cheval sur l’Utah et l’Arizona, le lac Powell est un éden merveilleux où les eaux bleues remontent les canyons arides creusés jadis par le Colorado. Très logiquement, un tourisme lacustre s’y développe. Tout le monde vient ici en amoureux de la nature – moi le premier, qui ai parcouru en tous sens les méandres de ce lac, en 2025, sur un kayak.

Outre la beauté du cadre, le plus frappant de cette aventure fut de constater à quel point les plaisanciers, sur leurs gros bateaux, parvenaient à faire le contraire exact de ce pourquoi ils étaient venus. Leur finalité première – « profiter de la nature » – se voyait contredite par toutes leurs activités, qui se résumaient en une vaste invasion technologique : jet-ski, ski nautique, surf (oui, on peut faire du surf sur un lac en créant une vague à l’arrière d’un bateau lesté). A bord des bateaux, un luxe déconcertant garantissait à « la nature » de rester une vaporeuse abstraction.

Pour minimiser l’inconfort occasionné par cette nature résiduelle, les bateaux sont pourvus de climatisation, de canapés confortables, de frigos gigantesques, du wifi, etc. En pagayant sous un soleil de plomb, je profitais donc d’un double spectacle : la nature grandiose, d’une part, et l’inconséquence de mes congénères, d’autre part – oui, inconséquence, car ils regardaient ma coque de noix avec autant d’envie que de compassion. Ils auraient voulu (ils auraient aimé vouloir, plus exactement) se dépouiller de leur confort, suspendre leur culte du plaisir motorisé, éprouver le bonheur d’un contact authentique avec la beauté du monde[1]. Mais ils n’y parvenaient pas. Voyons pourquoi.

Hard times create strong men

En tant que produits de l’Evolution, nous avons les organes, les dispositions comportementales et les tendances psychiques permettant notre survie et notre reproduction dans les conditions préhistoriques. Ceux qui en étaient dépourvus n’ont pas laissé de descendants.

Parmi les modules psycho-comportementaux héréditaires et transculturels, la tendance à l’économie des moyens nous intéresse plus particulièrement. On confectionne des outils performants, on adopte des comportements efficients et on prend des mesures adaptées pour maîtriser son environnement et se faire une place dans la société sans gaspiller d’énergie (physique ou psychique)[2].

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Les comportements apparemment contreproductifs et les dépenses d’énergies apparemment inutiles (cultes religieux, dépenses somptuaires, combats rituels…) ont en fait une grande utilité sociale, donc font partie intégrante de la fitness (capacité à assurer sa descendance).

Notre penchant à l’économie de moyens nous incite à inventer des techniques plus efficientes permettant un travail plus productif. La maîtrise du feu, l’invention de l’arc ou de l’agriculture, donc le supplément nutritionnel qui en résulte, auraient pu se traduire par une « réduction du temps de travail ». Au lieu de cela, ces innovations, comme les suivantes, débouchèrent sur une fécondité accrue et une dépense énergétique croissante. Loin de nous épargner du travail, nos progrès furent investis dans la fécondité et le développement culturel. Notre « paresse naturelle » semblait provisoirement neutralisée.

Jusqu’à l’avènement des sociétés modernes industrialisées puis tertiarisées, seules quelques élites pouvaient jouir d’un certain confort sans produire d’effort correspondant. Pour les autres, dans ces époques difficiles, toute satisfaction requérait sudation. Les temps durs forgeaient des caractères endurcis.

Strong men create good times

Ces personnalités travailleuses, intelligentes et courageuses ont produit les merveilleuses civilisations dont nous pouvons jouir aujourd’hui. Des villes grandioses surgies de marécages, des campagnes domestiquées, des ports et aéroports reliant les quatre coins du monde, une santé et une espérance de vies inespérées, des réfrigérateurs pleins de bonnes choses, des intérieurs climatisés, des bibliothèques et des musées pléthoriques et une connaissance encyclopédique accessible en quelques clics. Merci, chers ancêtres, pour ce legs inestimable.

Quoiqu’une majorité d’entre nous aimerait sans doute protéger, transmettre et enrichir cet héritage, tout se passe comme si nous nous contentions d’en profiter comme des rentiers. Notre paresse s’exprime enfin. Les sociétés les plus modernisées, en effet, travaillent de moins en moins, font de moins en moins d’enfants, passent de plus en plus de temps à se divertir et à s’abrutir devant des écrans[3]. Les valeurs de l’effort, de l’honneur, du devoir et du courage cèdent leur place à celle du plaisir sous toutes ses formes.

Nous faisons beaucoup de sport, certes. Mais il s’agit souvent d’une activité tournée vers la contemplation narcissique de son corps ou de ses performances. Le sport est moins une contrainte qu’un moyen jouissif de différer les contraintes. Une difficulté aménagée permettant de fuir des difficultés plus redoutables. Une « décompression » qui manifeste notre difficulté à endurer les pressions de la vie. Un luxe que s’autorise une société prospère – nullement un moyen d’accroître cette prospérité.

Bref, notre tendance à l’économie de moyens ne se traduit plus en productivité supérieure, mais en feignantise, oisiveté et décompression (footing, shopping, scrolling). Les bâtisseurs de civilisations, en nous adoucissant la vie, nous ont rendus paresseux et dépensiers (dépense de calories, d’argent et de temps).

Good times create weak men

Revenons au lac Powell, où l’on voit de riches plaisanciers quasi-envier le dépouillement d’un kayakiste. Les acteurs des sociétés d’abondance semblent dépenser beaucoup d’argent pour un résultat inférieur à celui qu’ils auraient obtenu sans dépense. Ils n’adaptent pas les moyens aux fins projetées.

Il est bien connu que la junk food provoque des maladies cardio-vasculaires, mais personne n’en consomme à des fins suicidaires. Alors pourquoi nous gavons-nous de gras et de sucre ? Parce qu’il est plus facile de se laisser aller que de se discipliner.

Les Sud-Coréens n’ont pas décidé d’euthanasier leur société ; et pourtant, ils cessent de faire des enfants. Pourquoi donc ? Parce qu’élever des enfants requiert des investissements colossaux (temps, argent, stress, engagement affectif) – sans compter la difficulté de construire un couple. En un mot, la parentalité est fatigante.

La conjugalité aussi. Si le taux de célibat monte en flèche dans les sociétés contemporaines, ce n’est pas par choix, mais parce que les gens deviennent des frileux sociaux, des timides, des casaniers, d’une part, et, d’autre part, parce que les rapports conjugaux requièrent des négociations dont nous ne voulons plus supporter le coût psychique – donc nous divorçons.

Toute socialisation réclame un travail de décentrement, c’est-à-dire l’effort de sortir de son confort psychique immédiat pour envisager le point de vue d’autrui. Pour une bonne partie d’entre nous, c’est devenu la mer à boire. Nous préférons passer du temps sur les réseaux sociaux calés dans notre lit, plutôt que de nous contraindre à respecter l’heure et le lieu d’un rendez-vous fixé à l’avance[4].

Le principe d’économie psychique s’impose à tous ceux qui, affaiblis par la prospérité, ne savent plus lui opposer de contrepoids (volonté, ténacité, ambition, morale).

Weak men create hard times

Ce principe s’applique aussi au monde intellectuel : nous supportons de moins en moins la contradiction et lui préférons des bulles cognitives sécurisées[5]. La sécurité psycho-intellectuelle passe par la chaleur du préjugé et le confort de l’ignorance. A la douilletterie physique et psychique s’ajoute une chochotterie intellectuelle encore plus délétère, car, quand une civilisation préfère se vautrer dans ses idées reçues qu’affronter la complexité du réel, elle se condamne.

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Chacun peut comprendre cette sentence à sa guise. Voici une interprétation parmi d’autres : c’est par douilletterie que nos bien-pensants refusent l’autorité à l’école et la sélection à l’Université, la répression dans les prétoires et l’expulsion des clandestins, la modération de l’Etat-nounou et des impôts de production, ou encore la rigueur budgétaire. Car tout cela sonne de droite. Or dans les milieux de la haute culture (universitaire, éditoriale, journalistique, artistique, etc.), il est plus confortable d’être de gauche[6].

De même que le fumeur ne fume pas pour avoir un cancer des poumons, nous n’adoptons pas des politiques scolaire, pénale, migratoire, économique et fiscale pour nous suicider collectivement. Nous courons pourtant à la tombe, pour une raison identique au tabagisme : il est trop dur de s’arrêter et de changer son logiciel affectivo-intellectuel.

En fait, nos comportements sont de plus en plus commandés par un double principe : fuir les contraintes et chérir les plaisirs. L’existence entière risque de ressembler à une chips croustillante devant laquelle, vautrés, la bouche ouverte, nous ne consentirions à faire d’autre effort que la croquer. Personne ne veut devenir une vache apathique, mais comme il est fatiguant d’être un lion, nous nous avachissons – et prenons le risque d’être mangés par ce qu’il reste de lions autour de nous. L’intolérance à la contrainte annonce des temps difficiles.


[1] Vincent Citot, Les méandres de la liberté. Récit et philosophie d’un baroudeur, à paraître.

[2] S. Bohler, Le Bug humain, R. Laffont, 2019, p. 100-104. Voir aussi ses considérations sur le cortex cingulaire dans Où est le sens, R. Laffont, 2020.

[3] N. Postman, Se distraire à en mourir [1985], Nova éd., 2010 ; O. Babeau, La Tyrannie du divertissement, Buchet-Chastel, 2023 et L’ère de la flemme, Buchet Chastel, 2025 ; P. Perri, Génération farniente, L’Archipel. 2023.

[4] Vincent Citot, « Le problème du lien social dans une société douillette et hypermonétisée », Causeur, 23 juillet 2026.

[5] J. Haidt, G. Lukianoff, The Coddling of the American Mind [2015], Penguin, 2019.

[6] S. Fitoussi, Pourquoi les intellectuels se trompent, L’Observatoire, 2025.

Kundera, retour à Brno

Les cartes postales de Pascal Louvrier (4)


Kundera est un géant de la littérature. Il est surtout connu pour son livre L’Insoutenable Légèreté de l’être, paru chez Gallimard en 1984. Le titre n’est pas étranger à son succès. Il résume la condition humaine. Le roman a également été adapté au cinéma par le réalisateur américain Philip Kaufman, en 1988, ce qui a donné une honorable visibilité à l’écrivain d’origine tchèque. Juliette Binoche incarnait l’un des personnages féminins, Tereza, une jeune femme de la campagne, brune et timide, devenue serveuse, qui s’éprend de Tomas, brillant neurochirurgien, homme volage et cynique. Un don Juan dans Prague sous domination soviétique, malgré la parenthèse du « socialisme à visage humain », en 1968, qui s’achève le 21 août dans les vapeurs de gasoil des tanks soviétiques et sous les bombes larguées par 800 avions. Moscou siffle alors la fin de la partie. Le sourire est incompatible avec le régime stalinien.

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Tomas vit pourtant une relation intellectuelle et sexuelle épanouissante avec Sabina, artiste peintre insoumise. Il finit par se marier avec Tereza, laquelle va faire la connaissance de Sabina, qui l’initie à la photographie. Ce qui donnera la scène suivante : « Elle revint en peignoir de bain. Tereza prit son appareil et l’appliqua contre son œil. Sabina écarta le peignoir. » Sabina est irrésistible, car elle incarne la liberté, c’est-à-dire la légèreté, si fragile. Elle est le sourire que la pesanteur soviétique assomme dans le sang. Il y a aussi un quatrième personnage, Franz, intellectuel idéaliste suisse, qui est l’amant de Sabina. Il est marié, se dessèche dans une relation vide de sens, bloqué par des principes obsolètes. Il représente la pesanteur des valeurs de l’Europe en déclin.

Le droit de disparaître

Kundera ne se prend jamais au sérieux ; la vie est trop courte et incertaine pour se laisser prendre au piège de la morale contre nature. L’ironie domine. Ses remarques sont féroces. Il n’est dupe de personne. Il se méfie de tout le monde. Il est devenu un tantinet paranoïaque, après avoir vécu sous surveillance soviétique, dont il s’est soustrait en 1975, déchu alors de sa nationalité, qui lui est restituée en 2019. Entre-temps, il obtient la nationalité française au début du premier septennat de François Mitterrand. À propos de la surveillance généralisée de la société sous tutelle stalinienne, il écrit : « Quand une conversation d’amis devant un verre de vin est diffusée publiquement à la radio, cela ne peut vouloir dire qu’une chose : c’est que le monde est transformé en camp de concentration. »

Il est invité par Bernard Pivot dans l’émission Apostrophes, en 1984. Les Français découvrent la force tranquille d’un écrivain, au corps d’athlète, qui s’exprime lentement — cherchant quelquefois ses mots — mais dans un français parfait. Il rend hommage à Kafka, dit que c’est un écrivain comique, qu’il faut le lire comme tel, confirmant que l’œuvre qu’il élabore s’inspire de ce comique, de cette légèreté-là. Puis, à la fin de l’émission, ses larges mains cachent son visage de boxeur aux photographes. Kundera a décidé de rejoindre le Club des Grands Invisibles, pour reprendre la formule de Jean-Paul Enthoven. Il exerce son droit de retrait. Avec l’exil, la solitude volontaire l’attend. Plus d’interviews télévisées, seulement de rares entretiens écrits, un contrôle infaillible de son image, de ses écrits. L’œuvre seule, en veillant à ce qu’elle ne soit jamais parasitée par des propos politiques — la préface de La Plaisanterie, signée Aragon, ne figure pas dans le volume de la Pléiade.

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Sa femme, Vera, brune piquante, ancienne journaliste de radio et de télévision, veille sur lui. Elle le protège des intrus, gomme les éléments de sa vie privée. C’est la gardienne du temple. L’amour n’est pas seulement une passion, c’est aussi une organisation. « Milanku » peut alors écrire sereinement ses romans, ses essais littéraires, sa pièce de théâtre, ses réflexions puissantes sur l’Europe, la place des petites nations face à l’ogre russe. Il n’a pas oublié les micros placés chez lui, à Prague, par les agents de la StB1. Ici, en France, ils portent un autre nom ; c’est une toile d’araignée gigantesque et incontrôlable, où l’obscénité est la règle numéro 1. Il résume ainsi ce repli du monde : « Vivre dans la vérité, ne mentir ni à soi-même ni aux autres, ce n’est possible qu’à la condition de vivre sans public. Dès lors qu’il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n’est vrai. » Il faut avoir foi en ses livres pour agir ainsi et finir dissident de soi-même.

Le rire avant l’oubli 

Pour revenir à L’Insoutenable Légèreté de l’être, il ne faut pas oublier la définition que Kundera donne du kitsch : « Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli. » Le kitsch, c’est le voile pudique qui recouvre toute la merde angoissante qu’on se refuse à voir, « tout ce qui est fondamentalement inacceptable dans l’existence humaine ». Pour résumer : la mort. Alors on embellit l’existence, on croit aux idéologies, aux religions, aux messages des politiques transformés en communicants. Les livres de Kundera sont des lames de couteau très aiguisées ; ils ne délivrent que la vérité de leur auteur. On rit, car il est impossible de faire autrement. Le rire avant l’oubli. Sabina, à propos de Tomas : « Je t’aime bien, parce que tu es tout le contraire du kitsch. Au royaume du kitsch, tu serais un monstre. Il n’existe aucun scénario de film américain ou de film russe où tu pourrais être autre chose qu’un cas répugnant. » Notre basse époque est kitsch, jusqu’à la nausée.

Mais je digresse. Je n’avais pas l’intention d’évoquer le roman le plus célèbre de Kundera. Encore que les fleurs roses en forme de palmes de l’acacia qui est devant moi m’invitent à l’évoquer. Ces fleurs gracieuses et frémissantes seront bientôt emportées par le vent d’été.

Kundera est mort dans son appartement parisien de la rue Récamier, au bout d’une impasse donnant sur le jardin Roger-Stéphane. C’était en fin d’après-midi, le 11 juillet 2023. Il était malade depuis de nombreux mois. Une fin tragique pour ce fils des Lumières, rationaliste ludique. Dans son livre À vous, troupe légère, Dominique Fernandez révèle : « Après une opération banale à la jambe, il se réveilla de l’anesthésie sans reprendre conscience. Pendant plusieurs années, il resta comme hébété, privé de parole, aphasique, paralysé, impotent, absent au monde. » Après le rire et l’oubli, l’effacement. Il ne reçoit plus que quelques amis. Il ne les salue plus, reste assis dans un fauteuil, impassible, le regard fixe, le corps intact, le visage sculpté pour la lutte, la chevelure blanche du patriarche qui attend la délivrance. Dominique Fernandez, après avoir quitté la statue du Commandeur : « Cette image restera à jamais gravée dans ma mémoire : un homme dépossédé de lui-même, égaré dans une voie sans retour, perdu, englouti par l’abîme, mais gardant dans sa chute une incomparable majesté. » Vera meurt quatorze mois plus tard.

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RS.

Les cendres de Vera et Milan ont été rapatriées à Brno en 2025. Antoine Gallimard, son ami et éditeur, a lui-même transporté les urnes noires. La tombe des deux époux impressionne. Elle a été réalisée par l’architecte autrichien Johannes Paar. Une large dalle blanche semble flotter au-dessus de la tombe, allégorie de la condition humaine. L’écrivain a transformé son destin en antidestin.

Dans Le Rideau, Kundera résume l’enjeu : « La seule chose qui nous reste face à cette inéluctable défaite qu’on appelle la vie est d’essayer de la comprendre. C’est là la raison d’être de l’art du roman. »

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Folio n° 2077, 480 pages.

  1. Service de renseignements tchécoslovaque (1945-1990) ↩︎

Alfred Lombart: Hopper malgré lui

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La Sauvageonne, le Dauphin et moi avions quitté le mobile home du camping de Quend-Plage, le matin-même. (J’ai évoqué ce séjour dans une précédente chronique intitulée Le faquin de Quend.) Il faisait encore affreusement beau ; pourtant, flottait dans l’air comme une petite odeur âcre de fin de vacances. Déjà. Une semaine, ça passe si vite. Nous n’avions guère envie de revenir tout de suite à Amiens. Alors, dans la voiture, nous décidâmes de faire un crochet par Le Crotoy dans le but non avoué de dissiper la nostalgie qui, peu à peu, nous gagnait. Nous parvînmes à nous garer près du port, puis baguenaudâmes dans les rues de la petite station balnéaire de la Baie de Somme. Soudain, dans la rue principale, notre attention fut attirée par la devanture de la galerie Le Saint-Michel, gérée par la ville. Parmi les toiles exposées, celles, fascinantes, intrigantes, d’Alfred Lombart, de Marcq-en-Barœul, près de Lille, dans le Nord. Tout de suite, ses œuvres nous firent penser à celles d’Edward Hopper. L’artiste, avec qui nous venions de faire connaissance, ne démentit pas : « Je peins à la peinture à l’huile depuis une douzaine d’années », dit-il. « Pendant toute ma vie, j’ai fait du dessin, de l’aquarelle. Tout cela de façon sporadique ; je suis plus assidu depuis douze ans. Professionnellement, j’ai travaillé dans la grande distribution, puis j’ai été consultant qualité, ce qui n’a rien à voir avec la peinture. Les gens disent que ma peinture est influencée par celle d’Edward Hopper. Autre influence : Sam Szafran, un pastelliste un peu moins connu. Je suis également influencé par des peintres belges dont Paul Delvaux (…). Hopper ne m’inspire que pour sa technique. Sur le plan humain, c’était une personnalité très nostalgique et un peu perdue ; il était également perdu par rapport aux mouvements picturaux de l’époque (Picasso et tous les nouveaux peintres). Lui, était à la marge de tous ces mouvements. J’utilise la même technique que lui. Il y a donc une ressemblance entre mes tableaux et les siens mais ce n’est pas voulu de ma part. »

Sa technique, justement, parlons-en. « J’utilise la peinture à l’huile et la méthode glacis ; je choisis de la pâte faite d’un mélange de peinture et d’essence ; au départ, c’est comme une aquarelle. Puis, je laisse sécher, puis je passe cinq ou six fois et j’ajoute du pigment au fur et à mesure. Ça me permet de jouer sur la lumière, sur le clair-obscur, sur le contre-jour. Cette méthode était utilisée par des grands maîtres, à la Renaissance, mais moi, je ne passe que cinq ou six couches alors qu’eux repassaient vingt fois, trente fois dessus. C’est pourquoi, quand vous allez dans les musées, il y a de l’épaisseur sur les peintures et il n’y a pas de coups de pinceaux. J’utilise donc une méthode classique sur des sujets contemporains. » Ce peintre est une belle découverte.

Nous l’avons tant aimée…

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À Causeur, nous sommes tristes d’apprendre la disparition de Marie-Paule Belle à l’âge de 80 ans. Elle était et restera le pétillement de nos années heureuses. Son intelligence, son originalité et son tact vont cruellement nous manquer.


Il y a encore quelques semaines, nous annoncions son spectacle au Théâtre de Passy : « Au revoir et merci ». Nous nous réjouissions de la voir une dernière fois sur scène. Marie-Paule était à part. Unique. Discrète et indispensable. Dans une époque saturée de synthé et de disco, de boum boum et de fumigènes, de provocation vaine et de déballements, la Niçoise aux cheveux frisés, regard de mésange rieuse avait débarqué de sa province dans ces années 1970 post-érotiques. Elle était de la famille des passereaux, sociable et mutine, franche comme le soleil du Midi, spirituelle à la manière de ces débutantes qui ont dû se faire un nom et une place dans une capitale phagocytée par les fausses gloires. Marie-Paule nous est d’abord apparue dans les émissions de variété, seule derrière son piano et derrière son micro. Cette brune espiègle poulbote, droite dans ses bottes, n’a pas regardé ailleurs, n’a pas copié les vieilles recettes, n’a pas singé les vedettes d’alors, n’a pas fait semblant ; Marie-Paule était restée fidèle à l’art de la chanson française, ne faisant aucune concession sur la qualité des textes et ne se prenant pas pour une tragédienne évanescente. En février, dans ma chronique célébrant ses 80 ans, j’évoquais sa dignité. Sans le snobisme de l’entre-soi, sans le parisianisme moribond, sans la morgue des Artistes, Marie-Paule était toujours elle-même, jouant une partition raffinée depuis tant d’années. Une partition de haute volée. Presque trop délicate pour les âmes englouties dans la névrose. Ses fans nombreux, touchés en plein cœur, partageaient cette même fantaisie. Jamais je ne suis tombé sur un fan idiot, obtus ou bougon, Marie-Paule nous obligeait à vivre au-dessus de nos humeurs grises. Elle était une parade, un antidote, une échappatoire aux idées sombres. Avec elle, disparaît tout un monde, fin, drôle et cabossé. Avec elle, les prétentieux reculaient, ils n’avaient plus l’avantage. Lorsqu’on écoute Marie-Paule, quelque chose de joyeux et d’un peu fissuré, de triste et de palpitant, d’entraînant et d’introspectif naît en nous. Une part de rêverie et d’abandon. Marie-Paule n’était pas karatéka, cinéphile ou nymphomane, elle n’était pas non plus la chanteuse d’un seul standard « La Parisienne » créé avec ses complices, Françoise Mallet-Joris et Michel Grisolia. Elle était le visage d’une audace polie, d’un ton frivole et d’une civilisation qui se moque des différences. En 2020, nous avions parlé de son livre Comme si tu étais toujours là qu’elle avait consacré à Françoise Mallet-Joris, disparue en 2016. Je l’avais titré « Une femme avec une femme » par facilité, pour faire un bon mot, pour résumer à la hussarde alors que Marie-Paule était l’élégance même. Il ne s’agissait pas d’une déclaration publique mais plutôt d’un message personnel. Une missive pour leurs amis, pour qu’ils se rappellent d’elles.  Un duo d’élite, un tandem charmant entre l’écrivain de renom et la chanteuse vedette. Ces deux filles-là vivaient simplement à l’air libre sans justificatif de domicile et sans publicité tapageuse. Leur histoire se suffisait à elle-même, elles n’avaient pas besoin d’un porte-voix. Elles impressionnaient par leur naturel et leur complicité. Ce livre publié durant le trouble du confinement nous avait émus par sa justesse et sa ferveur intime. « Après la révélation de ce désir fou, notre amitié, qui était devenue amoureuse, s’est muée brutalement en passion » écrivait alors Marie-Paule Belle. Entre la fille du Nord, Flamande aux yeux clairs, à la blondeur conquérante et la petite brune corse, frisée, au sourire de pinson, ce fut comme une évidence. La fusion entre la jurée du Goncourt et la vedette des Carpentier. Entre l’Académie royale de Belgique et L’Echelle de Jacob. La grâce est un mystère. La voix de Marie-Paule, ses manières, son énergie endiablée, sont des fragments de notre enfance. Serge Lama doit être bien triste cet après-midi, lui qui avait préfacé son dernier livre. Les Français savent reconnaître le vrai talent, et sauront se souvenir de la belle Marie-Paule.

Beauté monstre

« Personne ne t’a rien dit pour son visage? » Le nouveau film du Coréen Yeon Sang-ho, bien que prévisible et moins ambitieux que Dernier train pour Busan, est d’une belle noirceur. Mercredi prochain.


Im Yeang-gyu, aveugle de naissance, s’est acquis une puissante notoriété dans son pays, la Corée du sud, comme maître artisan de sceaux : il les grave à la perfection, perpétuant et magnifiant cette vieille tradition asiatique. Rappelons que, là-bas, le sceau n’est pas seulement un geste artistique : il fait office de signature, aussi bien pour les contrats que pour l’administration ou pour les comptes bancaires, par exemple. Toujours est-il que l’aïeul, patrimoine en chair et en os, vivant reclus avec son fils unique, la quarantaine révolue (lequel n’a pas hérité de la cécité paternelle), est interviewé dans son atelier pour la télévision par une jeune journalise tête-à-claques, qu’il juge exagérément intrusive. Entretiens successifs qui articulent l’intrigue…

Evocation de la Corée d’avant

Or le passé remonte à la surface, les autorités ayant retrouvé le squelette décomposé de l’épouse de l’artiste, disparue quarante ans plus tôt. Il avait dû élever seul son fils : ce dernier était encore un nourrisson quand elle aurait, semble-t-il, du jour au lendemain abandonné le foyer familial. Dans la Corée paupérisée d’avant le miracle économique, la vie était dure. Les flash-backs ponctuent l’évocation de ces temps révolus où la sainte femme travaillait comme une esclave dans une filature, affligée qui plus est, selon les témoignages qui s’accumulent au fil de l’enquête, d’une mocheté proprement monstrueuse. Une disgrâce qu’elle tentait de dissimuler dans l’épaisseur de sa chevelure ramenée sur son visage…

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Aucune photo du monstre ne circule – et dans le film, les séquences exhumant le passé du couple prennent soin de nous dissimuler ses traits. Egaré par son handicap, secrètement moqué par le voisinage, le candide mari s’est ainsi cru longtemps l’époux comblé d’une beauté qu’on lui enviait : son monde s’est effondré quand il a compris qu’il n’en était rien. The Ugly révèle ainsi par paliers le drame dont le fils se fait, tardivement, le témoin abasourdi.

Film d’épouvante mineur ?

Jusqu’au dénouement qui retourne l’intrigue comme un gant, et où l’on comprend que la laideur n’est pas celle qu’on croyait – le spectateur s’en doutait quand même un peu : ainsi The Ugly revêt-il la forme d’une allégorie qui, sur un registre infiniment moins chargé d’adrénaline, mais dans le sillage des blockbuster horrifiques Dernier train pour Busan (2016) ou Peninsula (2020), convoque sous d’autres figures les avatars de la monstruosité humaine. Film mineur ? En tous cas plus personnel, sans aucun doute : adaptation de Face, premier roman graphique d’un cinéaste qui a fait ses classes dans le film d’animation, The Ugly est d’une belle noirceur.

Film de Yeon Sang-ho, avec Park Jeong-min, Kwan Hae-hyo. Corée du Sud, couleur, 2024. Durée: 1h42.

En salles le 29 juillet 2026.

Nolan prend-il trop de libertés avec le texte d’Homère?

Attendue comme l’un des événements cinématographiques de l’année, L’Odyssée de Christopher Nolan impressionne par la puissance de sa mise en scène et la noblesse de son récit. Si le cinéaste signe une adaptation remarquable du poème homérique, certains de ses choix narratifs n’en demeurent pas moins discutables…


L’épopée retrouvée

Adapter L’Odyssée d’Homère relevait de la gageure. Christopher Nolan, cinéaste ambitieux et talentueux, réussit pourtant ce pari avec une maîtrise qui force l’admiration. Pendant près de trois heures (2 h 52), il offre un spectacle d’une rare ampleur, à la fois film d’aventure, fresque politique, méditation sur le pouvoir, la fidélité, la guerre et le retour au foyer. Un cinéma populaire dans son acception la plus noble, qui conjugue intelligence, émotion et puissance visuelle.

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Loin des adaptations muséales ou des relectures ironiques, Nolan choisit d’embrasser pleinement le souffle du poème d’Homère. Il en respecte l’esprit, la grandeur tragique, la poésie et cette capacité unique à faire dialoguer le destin des hommes avec les forces qui les dépassent. Son Odyssée est un grand film épique, opératique, profondément romanesque, qui retrouve cette noblesse du récit devenue si rare dans le cinéma contemporain.

La splendeur de la mise en scène

Christopher Nolan confirme ici qu’il est l’un des grands metteurs en scène de notre époque. Chaque plan est pensé, composé, sculpté. La mise en scène, ample et rigoureuse, ne cède jamais au spectaculaire gratuit. Elle organise l’espace, magnifie les paysages, donne au moindre déplacement une force dramatique.

La photographie somptueuse de Hoyte van Hoytema atteint des sommets de beauté. Jeux de lumière, couleurs minérales, ciels immenses, mers menaçantes ou apaisées : chaque image semble sortir d’une peinture antique. La lumière devient une matière narrative autant qu’esthétique.

À cette splendeur visuelle répond un travail remarquable sur le son. Nolan n’a jamais considéré le son comme un simple accompagnement ; il en fait ici une véritable architecture dramatique. Les bruissements de la mer, le fracas des combats, les silences, les respirations composent une partition qui trouve son prolongement dans la musique élégiaque de Ludwig Göransson. Celle-ci accompagne le voyage d’Ulysse avec une émotion contenue, sans jamais sombrer dans le pathos.

Des acteurs remarquables

La distribution est d’une remarquable homogénéité. Matt Damon compose un Ulysse admirable. Il lui donne une humanité bouleversante : héros courageux mais jamais invincible, homme fier mais profondément humble devant les épreuves, chef de guerre autant qu’époux et père hanté par l’absence. Son interprétation évite toute grandiloquence pour atteindre une vérité profondément émouvante.

Anne Hathaway prête à Pénélope une beauté grave, une intelligence souveraine et une détermination inflexible. Elle incarne magnifiquement cette femme qui résiste au temps, aux pressions et aux prétendants sans jamais perdre sa dignité.

Tom Holland campe un Télémaque sensible et volontaire, digne héritier d’Ulysse, tandis que Robert Pattinson compose un Antinoos particulièrement convaincant, personnage lâche, arrogant et manipulateur, incarnation parfaite de la décadence qui menace Ithaque.

Quelques réserves

L’admiration n’interdit pas quelques regrets. Certaines libertés prises avec le texte d’Homère pourront surprendre les lecteurs du poème. Plusieurs épisodes importants disparaissent ou sont sensiblement modifiés. On peut également regretter que les dieux de l’Olympe, omniprésents dans l’œuvre originelle, voient leur rôle réduit, alors qu’ils constituent l’un des moteurs essentiels de la narration homérique.

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Enfin, parce que le cinéma américain demeure aujourd’hui soumis à certaines logiques idéologiques de représentation, quelques choix de distribution apparaissent difficilement justifiables au regard de la cohérence historique et mythologique de l’univers représenté. Voir Hélène de Troie et Clytemnestre interprétées par Lupita Nyong’o, ou Athéna par Zendaya, introduit un anachronisme qui peut sortir le spectateur de l’univers de la Grèce antique. Ces choix n’enlèvent toutefois rien aux qualités d’interprétation des actrices elles-mêmes.

Un faux procès fait à Nolan

Une partie de la critique française s’est montrée sévère envers ce film, lui reprochant de ne pas restituer la richesse du grec homérique ou encore de ne pas posséder la profondeur philosophique de certaines œuvres filmiques évoquant l’univers d’Ulysse.

Une adaptation cinématographique n’a pas pour but d’être un substitut ou une explication philosophique du texte d’Homère. Le cinéma est un art autonome, avec son propre langage. Exiger qu’il se contente d’introduire à la lecture d’une œuvre poétique ou qu’il renonce à l’incarnation pour privilégier le commentaire intellectuel revient à nier ce qui fait sa puissance propre.

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Certes, des œuvres comme Le Mépris de Godard dialoguent admirablement avec Homère, ou Le Regard d’Ulysse d’Angelopoulos constitue une méditation sur le mythe. Mais Christopher Nolan poursuit une autre ambition. Il ne déconstruit pas L’Odyssée : il la raconte. Il retrouve le plaisir du récit, la force de l’aventure, le souffle de l’épopée. Ce n’est pas une trahison ; c’est une autre fidélité. Le cinéma n’a pas vocation à remplacer la littérature. Il peut, en revanche, lui rendre hommage en lui donnant un nouveau corps, de nouvelles images et une nouvelle émotion. C’est précisément ce que réussit Christopher Nolan.

Le triomphe du grand cinéma populaire

À une époque où les superproductions hollywoodiennes se réduisent trop souvent à des démonstrations numériques sans âme, d’une insondable bêtise, L’Odyssée rappelle ce que peut être un grand spectacle de cinéma : une œuvre ambitieuse, généreuse, exigeante et profondément humaniste.

Christopher Nolan, très grand cinéaste, signe sans doute l’un des plus beaux films de sa carrière. Une fresque monumentale où le spectacle ne cesse jamais d’être porté par une véritable vision d’auteur. Un très grand film, qui ravira tous ceux qui aiment le cinéma lorsqu’il retrouve sa vocation première : raconter les plus grandes histoires de l’humanité avec l’ampleur, la beauté et l’émotion qu’elles méritent.


L’Odyssée (The Odyssey) – États-Unis – 2026
Réalisation : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan, d’après L’Odyssée d’Homère
Photographie : Hoyte van Hoytema
Musique : Ludwig Göransson
Avec : Matt Damon (Ulysse), Anne Hathaway (Pénélope), Tom Holland (Télémaque), Robert Pattinson (Antinoos), Zendaya (Athéna), Lupita Nyong’o (Hélène de Troie / Clytemnestre).

G-W. Goldnadel: le privilège rouge est vif quand il s’agit des juifs

Le président d’Avocats sans frontières revient sur les récentes déclarations de Jean-Luc Mélenchon remettant en question le caractère terroriste du 7-Octobre.


Le 25 juin, Jean-Luc Mélenchon s’est présenté devant le tribunal de Paris pour soutenir Anasse Kazib, militant du groupe trotskiste Révolution permanente poursuivi pour apologie du terrorisme après avoir qualifié l’attaque du 7 octobre 2023 « d’offensive surprise contre l’État colonialiste d’Israël » et le Hamas de « résistance palestinienne ».

Dans son intervention, le Fureur Insoumis, pardon l’Insoumis en fureur, a bien sûr dénoncé la loi sur l’apologie du terrorisme. Mais c’est une autre phrase qui restera dans les annales : « Il est assez stupide de croire qu’il y aurait parmi nous des gens qui se réjouissent du terrorisme, à supposer que les actes dont on parle soient bien du terrorisme. »

« À supposer que… »

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Avec cette formule assassine, Mélenchon ose mettre entre parenthèses le caractère terroriste du massacre du 7-Octobre. Plus de 1 200 morts, hommes, femmes et bébés. Des civils égorgés dans leur maison, des viols collectifs sans discrimination de sexe, des enfants brûlés, des otages torturés. Tout cela est filmé, documenté et j’avoue me lasser de devoir le répéter.

Mais Monsieur Mélenchon, lui, « suppose ». C’est du négationnisme à la petite semaine. Feu Garaudy – que je fis condamner –, lui aussi d’extrême gauche avant de se faire mahométan, avait plus de talent. Mélenchon ne nie pas frontalement, mais introduit le doute avec une tartufferie consommée.

Surtout, Tartuffe ne s’arrête pas en route. Il ajoute que « la question de la forme de la résistance que l’on oppose à une oppression et à une occupation est une affaire qui se discute ». Comme si le massacre délibéré de civils juifs ciblés en tant que tels pouvait se discuter.

Ce n’est pas une dérive. C’est une ligne. Mélenchon a depuis longtemps installé son camp dans une zone grise, où l’antisémitisme se grime à peine en antisionisme. Ses attaques répétées contre le CRIF, ses amalgames sur la « finance internationale », sa défense de Jeremy Corbyn face aux accusations d’antisémitisme, sa petite phrase sur Jésus « mis en croix par ses propres compatriotes », tout cela forme un corpus cohérent.

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À chaque fois, il proteste. Avec mépris un jour. Avec indignation le lendemain. À chaque fois, il laisse derrière lui une traînée de doute et de blessures pour les juifs français.

Et pendant ce temps ? La presse progressiste fait le canard et France Télévision la bécasse. Ils évitent soigneusement les mots qui fâchent : antisémitisme, négationnisme… Ces mêmes médias qui traquent le moindre point-virgule à droite ferment les yeux quand c’est Mélenchon qui distille le poison. Comme si l’antiracisme proclamé dispensait de vigilance dès lors qu’il s’agit de la gauche radicale.

Mélenchon n’est pas un antisémite de bas étage qui crie des slogans dans la rue. Il est infiniment plus dangereux : il donne des gages, il ouvre des portes, il légitime. Il le fait avec la bénédiction d’une partie de la classe médiatique qui prétend incarner la morale.

Le 7-Octobre n’était pas une « offensive armée », c’était un pogrom terroriste islamiste. L’ériger en doute, même par une pirouette sémantique, n’est pas une position politique. C’est une saleté morale et historique. Une nouvelle pierre, particulièrement lourde, dans le jardin antijuif d’un homme que l’on continue, contre tout sens moral, à ménager.

Pour les juifs, le privilège rouge est rouge vif.

L’autre Marie-Caroline de Bourbon-Siciles: un antidestin

Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: la duchesse de Berry.


Il y a beaucoup de Marie-Caroline dans la lignée Bourbon-Siciles. Mais sachons un court instant, s’il se peut, détourner notre regard de l’actualité people; sachons abandonner aux impondérables promesses du destin la fringante contemporaine transalpine que l’on sait, Maria-Carolina.

Penchons-nous plutôt sur cette autre Marie-Caroline, dûment absente des magazines, voire oubliée des volumes d’histoire : plus influente qu’influenceuse, celle-ci fut, non directement l’aïeule de celle-là, mais bel et bien la sœur collatérale de ses ancêtres. De la dame des pensées d’un certain Jordan, Marie-Caroline de Bourbon-Siciles (1798-1870) est en effet l’arrière-grand-tante à la sixième génération, sœur de son quatrième arrière-grand-père Ferdinand II, roi des Deux-Siciles, et fille de François 1er des Deux-Siciles, l’époux de Marie-Clémentine d’Autriche.

Autre temps, autre monde.

Une existence romanesque

Mais de qui parle-t-on ? De la duchesse de Berry, bien sûr ! N’était François-René de Chateaubriand, qui lui vouera une amitié indéfectible, allant jusqu’à consacrer à la défense de cette aventurière légitimiste un Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry, celle dont l’auteur des Mémoires d’outre-tombe écrivait qu’ « elle est en deçà ou au-delà de l’époque de ses pairs », qu’ « elle n’est pas de son temps » et que « sa gloire est un anachronisme » demeure aujourd’hui pratiquement effacée de l’Histoire. D’aucuns la confondent même avec la comtesse du Barry, dernière favorite de Louis XV – rien à voir.

Editions Perrin.

Il revient à Marine Baron, avec une clarté remarquable (car l’affaire est compliquée), de restituer les extraordinaires péripéties de cette existence romanesque, mais surtout d’en dépeindre les arrière-plans sociétaux et politiques de façon très rigoureuse et documentée. En sorte que, sous-titrée L’insoumise, cette biographie de la duchesse de Berry, loin de se contenter de portraiturer avec une lucidité mêlée d’empathie une femme d’exception en son temps, se donne aussi pour une recherche intellectuellement stimulante sur les avatars de la cause légitimiste jusqu’à la chute du Second Empire. De fait, « la duchesse de Berry n’aura été ni reine, ni régente, ni martyre, ni victorieuse d’aucune guerre. Son échec fut total. Son combat, perdu à jamais – mais sans doute était-il perdu d’avance ». Elle incarne pourtant « le dernier effort sérieux pour la renaissance d’un temps dépassé ». Un baroud d’honneur. Vivant paradoxe, car « combattante d’une extraordinaire modernité, quoique porte-parole d’un ordre ancien ».

Sa grand-mère paternelle, également prénommée Marie-Caroline, est l’une des sœurs de la reine Marie-Antoinette morte sous l’échafaud en 1793. A quinze ans, on la marie à Ferdinand IV : la reine de Naples est élevée dans la haine de la Révolution française. A la génération suivante, premier enfant des cousins germains Marie-Clémentine d’Autriche (fille de l’empereur Léopold II et de Marie-Louise d’Espagne) et François de Bourbon-Siciles (héritier du trône de Naples, donc, et promis à devenir bientôt François 1er des Deux-Siciles), la future duchesse de Berry voit le jour dans le palais de Caserte, ce ‘’Versailles’’ napolitain bâti par l’architecte Luigi Vanvitelli, « alors la plus grande demeure royale au monde ». Une blonde aux yeux bleus, lèvres charnues, front bombé – très « autrichienne » en somme, au physique. A peine née, premier déracinement, à Palerme, où ses parents fuient la défaite devant les troupes de Bonaparte – la traversée fut terrible, dans une mer déchaînée. La Sicile sera la terre de son enfance et de son adolescence. Sa mère meurt très jeune ; son père épouse en secondes noces sa belle-mère Marie-Isabelle d’Espagne, laquelle éduquera la jeune princesse aux côtés de la grand-mère susnommée… Marie-Caroline, « marquée par la rancœur et la volonté de revanche, dans une cour en exil dont la famille a été en partie décimée par les révolutionnaires ». Ballotée au gré des conflits et des projets d’alliances matrimoniales (dont l’ouvrage de Marine Baron sait rend compte à merveille, dans toute leur complexité), la cour des Bourbons de Naples essuie affront sur affront : les Murat s’emparant du trône de Naples ; le mariage de Marie-Louise d’Autriche avec l’empereur Napoléon… La reine Marie-Caroline, grand-mère de la future duchesse de Berry, mourra à Vienne en 1814. Survient la Restauration.

Accouchement certifié

L’impotent Louis XVIII est resté sans enfant. Les monarchistes se tournent vers le fils cadet du comte d’Artois, le duc de Berry, Charles-Ferdinand – un coureur de jupons. En 1815, il a 37 ans. La jeune Marie-Caroline, 16 ans : un parti idéal. Un an plus tard, leur mariage est célébré, à Naples. Après la quarantaine de rigueur – la peste sévit -, la princesse est accueillie en grande pompe à Marseille, puis acclamée partout sur la route de Paris. La nouvelle duchesse de Berry découvre la France. Deux grossesses sans suite, puis une fille, Louise, qui survit – miracle. Mais toujours pas d’héritier mâle, et un mari volage, qui lui achète tout de même le joli château de Rosny. Elle le décorera avec prodigalité, et un goût très sûr.  

Le château de nos jours, Yvelines. DR

En 1818, alors que sa femme est de nouveau enceinte, le duc de Berry est assassiné au sortir de l’opéra. Funérailles grandioses. Naît l’enfant du miracle, un garçon, occasion d’un épisode tragi-comique, car pour prévenir tout soupçon de substitution d’enfant, « il faut absolument que l’accouchement soit constaté, certifié, authentifié » par des témoins, avant que ne soit coupé le cordon ombilical. On l’appellera Henri d’Artois, duc de Bordeaux. Le baptême ressemble à un sacre ; Victor Hugo y va de son ode. 

La jeune duchesse ne tient pas en place. Perçue par certains comme une écervelée, la veuve s’extrait de la pesanteur des Tuileries par le voyage : elle découvre la Normandie, s’attache durablement à la région, à la ville de Dieppe en particulier, où elle passe ses étés. En 1824, Louis XVIII rend enfin son dernier soupir, au terme d’une atroce agonie. Il est illico remplacé par son frère le comte d’Artois, 66 ans mais se portant comme un charme, lequel monte sur le trône sous le nom de Charles X. On connaît la suite : le monarque impopulaire, dont Chateaubriand identifie lucidement l’anachronisme, sera balayé en juillet 1830. La duchesse, en vain, aura « supplié le roi Charles X d’emmener son fils à l’hôtel de ville pour le placer sous la protection du peuple » et sauver ainsi le régime. Deux ans plus tôt la bru du roi s’est aventurée à cheval dans le bocage vendéen, périple organisé par le neveu de feu le célèbre chevalier de Charette, chef de l’insurrection royaliste, exécuté en 1793. Prise de passion pour l’histoire, l’exaltée a organisé, en 1829, un bal costumé d’inspiration médiévale où elle apparaît déguisée en Marie-Stuart. Sous l’excellente plume de Marine Baron, le récit du repli de la cour à Rambouillet, puis de l’exil de Marie-Caroline en Ecosse puis en Angleterre, consécutif à la prise du pouvoir par Louis-Philippe d’Orléans, tient du roman-feuilleton ! 

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Cachée derrière la cheminée

Les traits de l’intrépide passionaria du légitimisme se dessinent alors : galvanisant ses partisans, marchant « vers le danger comme une somnambule », à 34 ans la duchesse signe, depuis Saintonge, au sud-est de La Rochelle, un ordre de soulèvement, et proclame avec panache : « Henri V vous appelle ; sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur. […] Répétons notre ancien et notre nouveau cri : Vive le Roi ! vive Henri V ! ». Tentative d’insurrection moins désespérée qu’anachronique, souligne la biographe. Le désastre annoncé lui vaut d’être traquée, et bientôt arrêtée, dans des circonstances rocambolesques, alors qu’elle se cachait dans une maison nantaise, derrière la plaque de cuivre d’une cheminée : les gendarmes ayant allumé une flambée, elle et les autres captifs manquent d’être brûlés vifs avant de se résoudre, au bord de l’asphyxie, à se livrer. La prisonnière est transférée à la citadelle de Blaye, en Gironde. Pages palpitantes, qui se lisent comme un roman !

Chateaubriand s’active pour obtenir sa libération. Nouveau scandale, la duchesse ne parvient pas à dissimuler une grossesse dont le déshonneur « ne saurait donner le moindre espoir à sa cause » : Louis-Philippe se frotte les mains. Qui est le père ? Peut-être le comte de Mesnard, fidèle écuyer de la dame de son cœur. Sans certitude. Toujours est-il que, pour sauver les apparences, la duchesse de Berry invente un prétendu « mariage secret » avec le comte Hector Charles Lucchesi-Palli, beau jeune homme de 27 ans de haute extraction: la noce aurait eu lieu à Rome, le 14 décembre 1831. L’enfant est une fille, prénommée Anna-Maria ; Louis-Philippe jubile : le scandale perd la cause légitimiste. En attendant, Marie-Caroline doit apprendre à connaître son nouvel époux. En 1833, elle s’embarque (toujours séparée de ses deux aînés, Louise et Henri, restés avec l’ancienne famille royale) sur l’Agathe, direction la Sicile. Après une longue et pénible traversée, la corvette mouille à Palerme, où l’attend l’époux Lucchesi-Palli. Puis la duchesse implore en vain le pardon royal qui lui permettrait de se rendre à Prague, où sera célébrée la majorité du jeune Henri V, 13 ans. A la jeune mère, on a retiré son titre de princesse française. Charles X finit par consentir à ce qu’elle se rapproche de sa progéniture, logée dans l’inconfort du château de Brandeis, non loin de Prague. Anna-Maria, l’enfant de la honte, meurt quelques mois après sa naissance. ‘’Madame Royale’’, la fameuse ‘’Orpheline du Temple’’, autrement appelée « la triste duchesse d’Angoulême, murée dans une apathie qui ne l’a jamais quittée depuis la mort de ses parents, est chargé de l’éducation des deux enfants » de la duchesse de Berry, désormais comtesse Lucchesi-Palli. Marie-Caroline et son époux s’établissent bientôt à Gratz, au château de Brunnsee (elle a décidé de vendre Rosny). Mais « la disgrâce de l’héroïne, souillée par le scandale, a entraîné […] celle du jeune héritier du trône, le futur Henri V ». De son nouveau mari, elle aura encore quatre enfants – contre toute attente, un ménage heureux. En 1841, Henri, comte de Chambord, héritier incontestable du trône de France pour le parti légitimiste, se casse le col du fémur dans un accident de cheval ; il en restera boiteux. Sa mère, toujours nostalgique de l’Italie et de sa langue native, échappe à l’Autriche en achetant à grand prix le palais vénitien Ca Vendramin, sur le Grand Canal : de cette fastueuse demeure bâtie sous la Renaissance par le célèbre architecte Mauro Codussi, elle fera le symbole du plus extrême raffinement, et un « lieu de passage pour tous les monarchistes légitimistes ».

Ca’ Vendramin Calergi

Devenue une icône, la « buona duchessa » est désormais l’objet d’une vénération par tout un milieu aristocratique. A l’abdication du Roi-Citoyen en février 1848, Henri, fraîchement marié, et qui a pratiquement passé toute sa vie en exil, ne manifeste nul appétit pour le trône, d’autant qu’élu président de la République, Louis-Napoléon, son coup d’Etat réussi, rétablit l’Empire…  Du reste, « l’éternelle héroïne de Vendée » éprouve de la sympathie pour Napoléon III. Accablée de dettes quoique dotée d’une rente confortable par son fils le comte de Chambord, la prodigue Marie-Caroline, acheteuse compulsive de livres et de bibelots, se verra contrainte de vendre tableaux, meubles, objets d’art, collection de manuscrits…  Celle qu’on prenait pour une fantasque aventurière est en réalité une femme de grande culture, parlant cinq langues, hypermnésique, et qui sait profiter de la vie sans modération.

Mais elle a vieilli. Louise, sa fille, meurt de la typhoïde en 1864, à Venise ; puis son mari le comte Lucchesi-Palli succombe d’une bronchite, à Brunnsee, où elle-même se retire bientôt : sa myopie et son strabisme divergeant se changent progressivement en cécité. Une photo la montre amaigrie, les traits tirés. Elle s’éteint à l’âge de 71 ans, entourée de son dernier fils Adrinolfe [sic], et de ses petits-enfants, en ce mois d’avril 1870 où le Second Empire touche à sa fin.

L’épilogue est éloquent : comme l’on sait, le 5 juillet 1871, le comte de Chambord, agrippé au symbole du drapeau blanc, renonce de son propre chef au trône sous étendard bleu-blanc-rouge qui lui est proposé par le maréchal Mac-Mahon. La monarchie ensevelie pour jamais, vive la République… Dans l’échiquier de l’Histoire de France, la duchesse de Berry est une pièce bizarre. Pour reprendre l’heureuse formule de Martine Baron, elle « incarne un courant, une sorte d’ouverture vers une histoire possible qui n’a pas eu lieu ». La Maria-Carolina du XXIème siècle se fera-t-elle, à son tour, une petite place dans l’Histoire ?

A lire : La duchesse de Berry. L’insoumise, par Marine Baron. 317p., Perrin, 2026

Rock: à gauche toute!

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L’engagement des artistes pour les bonnes causes n’est pas nouveau, mais l’ampleur du phénomène et sa force de répression sont inédites. Et c’est un vrai rockeur qui le dit.


Où étiez-vous le 2 juillet ? Probablement pas au théâtre Jean Vilar de Vitry où se tenait un concert de soutien aux artistes palestiniens. Le but étant de financer l’accueil et la résidence en France de Mahmoud Mabrouk, artiste palestinien, et de lui permettre de continuer sa « carrière » en France. Noble cause s’il en est… Renaud, Cali, Medine, Tryo, Gauvain Sers, Pomme, Fredo des Ogres de Barbak étaient à l’affiche. Mais on aurait pu y ajouter Marc Lavoine, Shaka Punk, Zoe de Sagazan, Juliette Armanet, Theodora, Souchon ou Maxime le Forestier. N’importe quel acteur, en fait, de la scène française. Tous auraient trépigné pour en être, à ne pas douter. Rien que par « virtue signaling ». Parallèlement, Shaka Ponk donnait son concert d’adieu ceint – pour la chanteuse – du drapeau palestinien.

Les artistes sommés de prendre position sur Marine Le Pen ou la Palestine

Et pendant ce temps, Barbara Butch était empêchée de jouer parce que juive et sûrement sioniste. On pourrait à ce sujet évoquer le BDS (organisme qui appelle au boycott des artistes « déviants ») : avec LFI, ils font la paire. Le camp du bien est le camp obligé du show-biz. Sous peine d’invisibilité, de boycott, d’ostracisme.

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Le phénomène n’est pas nouveau. Son omniprésence, sa radicalisation, eux, le sont. Désormais, un artiste ne peut éviter le sujet. On le somme de se définir sur la Palestine ou le RN. Nulle ambiguïté n’est permise : si Joey Starr fut l’un des 255 signataires (le ban et l’arrière-ban du cinéma et du show-biz, littéralement) d’une « tribune à Macron » exhortant ce dernier à reconnaître l’État de Palestine, et qui persuada notre cher président de sauter le pas, on l’a trouvé, récemment, trop mou et trop nuancé dans sa condamnation du RN. Des réserves à vrai dire toutes relatives. Qu’importe. Comme Gilles Lellouche refusant de saisir la perche politique tendue avec insistance par un insoumisà Cannes, où Francis Lalanne tenant des propos jugés souverainistes. Il s’est ainsi ouvert au pire des soupçons. On ne barguigne pas avec l’engagement.

Patrick Eudeline
© Hannah Assouline

La France n’est pas la seule à ainsi trier le bon grain progressiste de l’ivraie nationaliste. Morrissey, Johnny Rotten, Clapton, Kid Rock, Alice Cooper ou Kanye West sont ostracisés et privés de festivals. On fouille, même : n’auraient-ils pas un juif soupçonné de soutenir financièrement Israël parmi leurs managers, soutenant ainsi la cause honnie ? Madonna en fit récemment les frais. On lança la rumeur : c’est une convertie, passion née notoirement par la Kabbale ! Un soutien d’Israël. Depuis, le BDS ne la lâche pas et appelle au boycott de ses albums.

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Il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’au tournant du siècle, la tolérance était plus ou moins de mise. Il n’y avait pas cette culture du soupçon… Ainsi, moi-même, j’ai écrit, en d’autres temps, dans Libération, Actuel, travaillé à Radio Nova… Ce qui serait, bien sûr, inimaginable aujourd’hui. Je me souviens avoir discuté avec Pierre Goldman, taquiné les gens d’Actuel, anciens de mai 68, sur leurs obsessions tiers-mondistes. Sans conséquences.

New left

Alors, cinéma, rock, chanson… L’art est-il forcément « de gauche » ?

Sans remonter plus avant, c’est dans les années cinquante que l’évidence se fait. Jazz et cinéma annoncent la couleur. À l’époque du be bop, le jazz ne veut plus être un « amusement pour les blancs ». Mingus, Max Roach, Sonny Rollins, parlent dorénavant de « grande musique noire », non plus de jazz, et composent des œuvres militantes (Freedom suite). Côté cinéma, le maccarthysme tend les positions. Et un cinéma « engagé » voit le jour. Un film comme Le sel de la terre (Biberman) combine antiracisme et féminisme, tous deux a priori marxistes. Kazan, Martin Ritt, Nicholas Ray, et Biberman, donc, sortent tous des films qui font grincer les dents d’Hollywood.

Et puis, les fifties, c’est le temps du folk boom. Derrière Woody Guthrie apparaissent Pete Seeger, le Kingston trio, Cisco Houston. Phil Ochs. Une même recette : textes « engagés » et guitare acoustique sur laquelle, comme pour Woody, sont gravés ces mots : « this guitar kills fascists ». On parle de « new left ». Le message est clair. Tout cela donnera le Bob Dylan première période et ses nombreux émules, ainsi que tout un public qu’on qualifierait aujourd’hui de bobo. De jeunes étudiants qui n’aiment le blues que quand celui-ci leur apparaît comme la lamentation des anciens esclaves. Bien des bluesmen, sophistiqués et modernes, firent les frais de l’imbécile et ignorant cliché réducteur. Pour pouvoir jouer à Londres, au fort bien pensant Folk festival annuel, Willie Dixon et John Lee Hooker cachèrent leurs guitares électriques, prétendirent ne savoir ni lire ni écrire et adopteront un accent caricatural de pov’neg de la campagne. Eux ! Talentueux urbains à Cadillac. Tout cela, dit-on, les amusa beaucoup. Cela était finalement profondément raciste. Lutte anti-apartheid, guerre du Vietnam, « protest songs » : les sixties s’ouvraient avec ces luttes en toile de fond. Bientôt, l’image de Che Guevara sera le poster le plus vendu.

Enfin… Dylan en baillait déjà et les Beatles explosaient. Le rock balayait tout sur son passage, et si, depuis Elvis, on voyait celui-ci comme volontiers rebelle, la « politique » semblait bien loin de ses préoccupations. Tous ces chevelus chantaient surtout le désir de liberté. Godard avait beau tourner La Chinoise, personne ne demandait à Adamo – ou à Gainsbourg- ses idées politiques. Certes ! Pour Edgar Morin et la gauche d’alors, le rock et les yéyés sont à droite et conservateurs, suppôts du capitalisme. Aucun groupe de rock ne sera autorisé, par exemple, à jouer dans la Sorbonne occupée. Mais personne ne demanda aux Stones ce qu’ils pensaient de la guerre du Vietnam…

Tout change autour de 68, les hippies deviennent des yippies. Jefferson Airplane, Country Joe, par exemple, « s’engagent ». Beatles et Stones se sentent obligés d’exprimer leurs idées – alors assez floues, à vrai dire – sur la révolte étudiante. Leur angoisse ? Passer pour d’affreux bourgeois.

Beatles, vous avez dit Beatles ? Le gauchisme, alors que les seventies démarrent, n’est plus qu’une mode qui a fait son temps. Incompatible avec les paillettes et le rock décadent du temps. Bowie et Roxy sont d’évidence conservateurs, voire pire encore, sans que cela ne soit vraiment un sujet. Quasi seul, Lennon, multiplie, lui, les poses « révolutionnaires ». Certes, on a vu apparaître en Angleterre un rock militant, gauchiste. Edgar Broughton, Thirld World War. Mais tout cela reste marginal et ne survit pas aux seventies.

No future

Le punk qui arrive sera, lui, nihiliste, dira-t-on. Même si un groupe comme le Clash est, en vérité, par son leader et son manager, très marqué à gauche : ils iront jusqu’à évoquer l’Amérique du Sud révolutionnaire et ses sandinistes. Mais cela est peu relevé, presque déguisé.

Et les années 80 vont oublier le militantisme… Malgré la mode des festivals tiers-mondistes et, en France, la sujétion des artistes à Mitterrand (même Gainsbourg et Depardieu !). Du socialisme bon enfant, guère plus. Mais le gauchisme ? Juste démodé. Une vieille lune ! Et personne ne reprochera à Johnny Ramone ou Ted Nugent d’être républicains. La politique n’est simplement plus un sujet, si ce n’est pour quelques tenants du rock alternatif comme les Berurier noirs qui, eux, se prétendent, vaguement, anarcho-libertaires – « la jeunesse emmerde le Front national » ! On s’étonne même de voir Action Directe encore debout et actif. Les anciens lambertistes entrent au gouvernement et la chute du mur de Berlin semble signifier la fin des utopies. Le rock prend acte de tout cela.

Cela sera avec l’altermondialisme et les grands mouvements sociaux de décembre 95 que l’extrême-gauche refait surface peu ou prou. Me Too et le wokisme naissant vont enfoncer le clou. À partir de 2015, le décor est planté et l’extrême-gauche embrigade toute une jeunesse qui veut « penser bien ». Tel qu’on lui a appris à l’école ou à la fac. Indigènes de la République, mouvement décolonial, virage à gauche toute des LGBT (même si le FHAR, dès 70, avait donné l’exemple), féminisme radical, éco-socialisme… Le monde doit ressembler à une pub Benetton ou Mac Donald’s. On rappelle qu’« ils sont issus d’un peuple qui a beaucoup souffert », selon la chanson de Tonton David, et Noir Desir se dresse sur ses ergots. La CGT évolue et devient « intersectionnelle ».  On parle de convergence des luttes, et c’est sans réplique.

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Dans ce paysage, le rock se soumet. Si Neil Young, Sprinsteen, Eno ou Roger Waters ont, depuis toujours, multiplié les prises de position « bien pensantes », nouveaux venus comme convertis de fraiche date multiplient les signes d’allégeance. Foutain DC, Kneepcap, Bob Vylan, Amyl & the sniffers… Des festivals comme We love green (de Mathieu Pigasse) se positionnent et exigent que les artistes programmés montrent patte blanche. Nick Cave, Lana Del Rey ou Shakira annulent leurs concerts en Israël. Boycott KKR met la pression sur les festivals aux engagements trop tièdes. Et Hellfest est de plus en plus critiqué : certains groupes programmés seraient « douteux », comme Maarduk. Et l’organisation ne mettrait pas assez en avant les combats LGBT, féministes ou écolos, et accepterait dans son public la présence d’éléments parés de symboles eux aussi douteux. Bref : le festival est désormais dans le viseur. On l’a même décrit comme un « Puy du Fou du metal ». C’est idiot mais c’est imagé.

À gauche toute ?  Il n’est que de voir les réseaux sociaux ! Les fans de rock y multiplient le « virtue signaling ». Tous ces gens sont-ils si à gauche ? Je ne le soupçonnais pas. Seuls quelque vieux baroudeurs libres-penseurs résistent et se fichent d’être stigmatisés comme « droitards ». Sinon, pour moi, l’évidence se fait : ce monde du rock n’est plus le mien. Ses acteurs ne me parlent plus et je vois, avec tristesse, des artistes comme Matisyahu ou Disturbed être réduits au silence. Parce que juifs et donc « suspects ».

L’Art a toujours été majoritairement « de gauche », on l’a vu. Mais quelque chose a changé : aujourd’hui, un groupe comme les Stones ne joue plus sur scène son Brown sugar de peur qu’on y voit une allusion à l’esclavage. Chacun, de gré ou de force, s’autocensure, se plie à la doxa. En face ? Rien. Sinon quelques voix dissidentes qui payent cher leur liberté de parole. Impossible, ainsi, d’applaudir cet été Morrissey. L’année dernière encore, il était programmé à La route du rock.

Le chanteur britannique Morrissey en concert à Santiago du Chili en 2015 © EFE/SIPA Numéro de reportage: 00730274_000002

En France, peut-on trouver un acteur, un chanteur ou un groupe qui échappe à la pensée dominante ? Si on excepte quelques rares formations fort marginales de OI ou de black metal (Peste brune), la denrée est introuvable. Le rock n’a jamais brandi de drapeaux. Je sais pourtant d’avance que les bannières palestiniennes flotteront cet été à Rock en Seine comme aux Vieilles charrues. Et Cave, Katerine, Zoe de Sagazan ou Mass Hysteria, programmés, ne se priveront pas de dérouler sur scène leur catéchisme obligé… Palestine, danger de l’extrême droite, diversité ! C’est vendu d’avance… Rock et LFI, c’est dit, le mariage est consommé. Quelqu’un veut-il m’inviter au Canon français en lieu et place de ces « festivals de rock » ? Reprendre en chœur du Stone et Charden, cela me parle plus que ce rock aux ordres. On en est là.

Pêle-mêle et vide-poche estival

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D’ici un mois à peine, la rentrée littéraire et théâtrale. Donc un mois pour rattraper certaines lectures. Nous signalons – brièvement – l’existence de quelques livres de ces derniers mois qui méritent, plutôt que l’oubli, qu’on s’y arrête.


D’abord un livre surprenant, et bienvenu. En novembre, on parlera beaucoup, sans doute, du cinquantenaire de la mort de Malraux. Janine Mossuz-Lavau et Jean-René Bourrel se sont intéressés à Josette Clotis, qui fut la compagne de celui-ci pendant 10 ans – avant de mourir, tragiquement, le 12 novembre 1944, « les jambes broyées par un train dans une gare de Corrèze ».

Elle avait 34 ans, eu deux garçons avec Malraux (rencontré chez Gallimard) et publié deux romans – le premier, préfacé par Henri Pourrat ; le second, par Henry de Montherlant. A 34 ans !

Elle était très belle, a longtemps eu « mauvaise réputation » (jalouse, arriviste, aurait retardé l’entrée de Malraux dans la Résistance).

Les deux auteurs de cette belle « reconstitution » ? L’une est directrice de recherche au CNRS, a consacré sa thèse, et plusieurs livres, à Malraux ; l’autre est agrégé de lettres modernes et auteur du Paris de Malraux (Alexandrines, 2017).

Leur livre – très substantiel (pas du tout le genre d’une biographie de « célébrité », légère, anecdotique et vide), bien écrit et mené allègrement – rectifie l’image de cette femme qui avait, semble-t-il, un talent réel – comme eux.

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« Talent réel » ? Il se déduit des 75 pages d’inédits et de textes retrouvés qui succèdent à son évocation biographique : certaines pages – les meilleures – nous ont évoqué, mutatis mutandis, Louise de Vilmorin et Colette.

On a ouvert ce livre par curiosité, en dépit d’une couverture un peu ratée qui ne dit pas assez le sérieux de l’entreprise – ni sa nécessité. C’est pour corriger cette « première impression » que l’on signale cette heureuse surprise. Pour tout amateur (ou curieux) de littérature, de Malraux et de cette époque, de destin romanesque (et tragique). Ou de bon livre, tout simplement (ce qui ne nous étonne guère – puisque son éditeur est le très sérieux et érudit, Olivier Philipponnat, biographe d’Emmanuel Berl, entre autres).

Curiosité : on y apprend que c’est Josette, pas du tout indifférente au charme de Drieu, qui eut l’idée de demander à celui-ci d’être le parrain de Vincent, leur deuxième fils (1943-1961), et que le premier, Gauthier (1940-1961), s’appelait à l’origine Pierre, en hommage, déjà, à Drieu. On se souvient du mot de Malraux à propos de Drieu – « Un des êtres les plus nobles que j’aie rencontrés. » Josette l’aurait sans doute – au moins… – contresigné.


Ensuite, du côté des pépites de L’Harmattan – maison à laquelle nous sommes toujours très attentif, tant son fond est riche et ses publications variées (parfois inégales, certes – mais c’est la rançon de la pléthore de celles-ci, et le rôle du lecteur, de discriminer).

Donc, chez L’Harmattan, Vie et œuvre de Thomas Mann de 1875 à 1924, de François Sarindar-Fontaine, un inconnu érudit (autodidacte ?), qui sait tout de Thomas Mann, y compris ce qui, de prime abord, semble négligeable (mais pas au second – abord).

Thomas Mann est mort en 1955, à 80 ans, auréolé du prestige du Nobel de littérature (1929) et nanti de son statut de « grand écrivain résistant en exil » à partir de 1933 (il mourut en Suisse).

Sarindar-Fontaine s’intéresse à la longue première partie de sa vie et de son œuvre : presque 50 ans. Mann publie alors Les Buddenbrook (1901 – précocité stupéfiante !), Tonio Kröger (1903) et La Montagne magique (écrit entre 1912 et 1923, publié en 1924). Le Nobel de 1929 le couronne en particulier, et expressément, pour Les Buddenbrook.

L’intérêt du livre : attirer l’attention sur toute cette grande première partie de la vie du romancier. Celle où Mann – jusques et y compris l’armistice de novembre 1918 – accompagne les idéaux conservateurs et nationalistes allemands (mais subtilement – vous lirez), au contraire de son frère, Heinrich, universaliste et pacifiste comme Romain Rolland.

L’assassinat du ministre des Affaires étrangères Rathenau, en 1922, résonne pour Thomas comme un signal d’avertissement : il se convertit nolens volens à une démocratie parlementaire imparfaite mais qu’il sait en danger.

Le livre alterne chapitres sur la vie et chapitres sur l’œuvre : regard fécond qui permet de mesurer la part de la vie dans l’œuvre, et réciproquement. Livre très bien « fabriqué », précis, élaboré, qui se lit avec plaisir, et « donne envie ».

Par exemple ? De relire, entre autres, Tonio Kröger – matrice, en grande partie, de l’œuvre. Le chapitre qui lui est consacré est passionnant.

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Une citation de Mann, presque au hasard, pour finir : « Les plus hautes œuvres ne sont pas toujours le produit des plus hautes intentions. (…) L’ambition ne saurait être à l’origine de l’œuvre, elle ne saurait la précéder. Elle doit grandir avec l’œuvre et être partie intégrante de l’œuvre plutôt que du moi de l’artiste. Il n’est rien de plus faux que l’ambition abstraite précédant son objet, l’ambition en soi et indépendante de l’œuvre, cette pâle ambition du moi. »

Ou ceci, de Kröger, justement : « Seules les froides extases de notre système nerveux d’artiste ont un caractère esthétique. Il est nécessaire d’être dans une certaine mesure en dehors de l’humanité (…), pour être en état, pour être seulement tenté de représenter (ce qui est humain), de jouer avec, de le reproduire avec goût et succès. » Flaubert prônait la même chose, en plus court : « Il faut rompre avec l’extérieur. » La littérature : restituer le flux de la vie… en s’en retirant. Exemples : Kafka, saint Augustin, Kierkegaard, Proust… ou Flaubert, donc.

NB A propos de ces érudits maniaques (autodidactes ?) qui savent tout de leur « écrivain d’élection » – et dans le même genre obsessionnel que l’auteur du « Thomas Mann » évoqué – je signale aux amateurs de Chardonne, les deux volumes de Jean-Paul Dous (L’Harmattan encore et toujours) : l’un est une biographie qui ne démérite pas et qui cite beaucoup Chardonne – donc c’est un régal.

L’autre est une lecture de Chardonne, en héritier de Montaigne – là encore, innombrables citations qui agrémentent avantageusement la lecture.

Relire Chardonne, régulièrement, est un délice. Ces deux études nous le font éprouver (le délice). Et plus encore : l’énigme de cet homme qui fut disciple strict de Flaubert (dans le style) – et aîné très respecté, voire admiré, des Hussards, héritiers de Stendhal (Laurent, Nimier, Déon, Blondin). Quand stendhaliens et flaubertien(s) se rencontrent… Champagne.


Le coin des amis-que-je-ne-connais-pas – Je ne connais pas Julien Wagner, attaché de presse « Théâtre-Spectacle vivant » depuis quelques années déjà mais, puisqu’à côté de mes livres, j’interviens régulièrement dans la presse, il m’envoie régulièrement ses programmes, suggestions, idées d’entretiens, etc.

C’est sans doute LE PLUS intelligent, fiable, disponible, réactif et « pro-actif » des attachés de presse que je « connais ». Le plus ingénieux, aussi, avec toujours une idée originale pour parler d’une pièce dont il s’occupe, des relances régulières sans jamais être pesantes, etc.

Et comme j’aime beaucoup les gens… très fiables – qui ne dissocient pas le dire et le faire (et qui le font bien) -, j’aime aussi la gratitude.

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Donc je voulais dire ma gratitude à Julien W. – et la manifester en relayant son podcast « Dramaturgie ! », consacré à l’écriture théâtrale.

Comme de juste, pour lancer son podcast, Julien a commencé avec des têtes d’affiche (il faut bien attirer le chaland) – des personnalités très variées telles que Jean-Philippe Daguerre, Alexis Michalik, Amanda Sthers, Léonore Confino, Ethan Oliel, Sébastien Castro, Benoît Solès, Karim Duval, Gérard Gelas, François Mallet. Et bientôt – en ligne – Johanna Boyé, Rudy Milstein, Camille Chamoux, Mathilda May, Viktor Vincent, Patrick Chesnais, Stéphanie Tesson, etc.

On peut l’écouter via ce lien: https://www.podcastics.com/podcast/dramaturgie/ et il est disponible sur toutes les plateformes. D’après mes sources, il commence à être bien relayé : la preuve.

NB Si je parle ici de Julien Wagner (je répète : je ne l’ai jamais vu, je ne sais même pas à quoi, voire à qui – mieux -, il ressemble), c’est parce que, comme pour tout – livres, théâtres, ami(e)s – il faut encourager les meilleurs. Sinon, c’est à désespérer.

Le temps est précieux, les battements du cœur sont comptés : merci à ces (rares) gens donc, à leur « métier » – qui en tiennent compte et nous évitent d’en perdre (du temps). Voire, comme Julien, de nous en faire gagner – en nous signalant les pièces qu’il ne faut/faudrait surtout pas louper.

A bientôt, donc, au théâtre – avec Julien Wagner. Que je rencontrerai sans doute un jour. Mais quand ? A suivre ! (Suspens).


Josette Clotis, aimée et mal-aimée, de Janine Mossuz-Lavau et Jean-René Bourrel, L’Archipel, 270 pages.

Vie et œuvre de Thomas Mann de 1875 à 1924, de François Sarindar-Fontaine, L’Harmattan, 360 pages.

Jacques Chardonne – Le Montaigne du XXème siècle / Jacques Chardonne – 1884-1968 – Un gentilhomme en littérature – les 2 livres sont de Jean-Paul Dous, chez L’Harmattan.

Une société peut-elle s’enrichir sans s’avachir?

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Image d'illustration.

Quand les conditions de vie l’imposent, l’humanité est combattante, travailleuse, féconde et endurante. Mais nos sociétés prospères rendent ces efforts plus ou moins optionnels. Aussi devenons-nous de plus en plus apathiques, paresseux, voire avilis, cherchant avant tout le plaisir et le confort – ce qui annonce le retour des temps difficiles…


Au cœur du plus beau désert américain, à cheval sur l’Utah et l’Arizona, le lac Powell est un éden merveilleux où les eaux bleues remontent les canyons arides creusés jadis par le Colorado. Très logiquement, un tourisme lacustre s’y développe. Tout le monde vient ici en amoureux de la nature – moi le premier, qui ai parcouru en tous sens les méandres de ce lac, en 2025, sur un kayak.

Outre la beauté du cadre, le plus frappant de cette aventure fut de constater à quel point les plaisanciers, sur leurs gros bateaux, parvenaient à faire le contraire exact de ce pourquoi ils étaient venus. Leur finalité première – « profiter de la nature » – se voyait contredite par toutes leurs activités, qui se résumaient en une vaste invasion technologique : jet-ski, ski nautique, surf (oui, on peut faire du surf sur un lac en créant une vague à l’arrière d’un bateau lesté). A bord des bateaux, un luxe déconcertant garantissait à « la nature » de rester une vaporeuse abstraction.

Pour minimiser l’inconfort occasionné par cette nature résiduelle, les bateaux sont pourvus de climatisation, de canapés confortables, de frigos gigantesques, du wifi, etc. En pagayant sous un soleil de plomb, je profitais donc d’un double spectacle : la nature grandiose, d’une part, et l’inconséquence de mes congénères, d’autre part – oui, inconséquence, car ils regardaient ma coque de noix avec autant d’envie que de compassion. Ils auraient voulu (ils auraient aimé vouloir, plus exactement) se dépouiller de leur confort, suspendre leur culte du plaisir motorisé, éprouver le bonheur d’un contact authentique avec la beauté du monde[1]. Mais ils n’y parvenaient pas. Voyons pourquoi.

Hard times create strong men

En tant que produits de l’Evolution, nous avons les organes, les dispositions comportementales et les tendances psychiques permettant notre survie et notre reproduction dans les conditions préhistoriques. Ceux qui en étaient dépourvus n’ont pas laissé de descendants.

Parmi les modules psycho-comportementaux héréditaires et transculturels, la tendance à l’économie des moyens nous intéresse plus particulièrement. On confectionne des outils performants, on adopte des comportements efficients et on prend des mesures adaptées pour maîtriser son environnement et se faire une place dans la société sans gaspiller d’énergie (physique ou psychique)[2].

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Les comportements apparemment contreproductifs et les dépenses d’énergies apparemment inutiles (cultes religieux, dépenses somptuaires, combats rituels…) ont en fait une grande utilité sociale, donc font partie intégrante de la fitness (capacité à assurer sa descendance).

Notre penchant à l’économie de moyens nous incite à inventer des techniques plus efficientes permettant un travail plus productif. La maîtrise du feu, l’invention de l’arc ou de l’agriculture, donc le supplément nutritionnel qui en résulte, auraient pu se traduire par une « réduction du temps de travail ». Au lieu de cela, ces innovations, comme les suivantes, débouchèrent sur une fécondité accrue et une dépense énergétique croissante. Loin de nous épargner du travail, nos progrès furent investis dans la fécondité et le développement culturel. Notre « paresse naturelle » semblait provisoirement neutralisée.

Jusqu’à l’avènement des sociétés modernes industrialisées puis tertiarisées, seules quelques élites pouvaient jouir d’un certain confort sans produire d’effort correspondant. Pour les autres, dans ces époques difficiles, toute satisfaction requérait sudation. Les temps durs forgeaient des caractères endurcis.

Strong men create good times

Ces personnalités travailleuses, intelligentes et courageuses ont produit les merveilleuses civilisations dont nous pouvons jouir aujourd’hui. Des villes grandioses surgies de marécages, des campagnes domestiquées, des ports et aéroports reliant les quatre coins du monde, une santé et une espérance de vies inespérées, des réfrigérateurs pleins de bonnes choses, des intérieurs climatisés, des bibliothèques et des musées pléthoriques et une connaissance encyclopédique accessible en quelques clics. Merci, chers ancêtres, pour ce legs inestimable.

Quoiqu’une majorité d’entre nous aimerait sans doute protéger, transmettre et enrichir cet héritage, tout se passe comme si nous nous contentions d’en profiter comme des rentiers. Notre paresse s’exprime enfin. Les sociétés les plus modernisées, en effet, travaillent de moins en moins, font de moins en moins d’enfants, passent de plus en plus de temps à se divertir et à s’abrutir devant des écrans[3]. Les valeurs de l’effort, de l’honneur, du devoir et du courage cèdent leur place à celle du plaisir sous toutes ses formes.

Nous faisons beaucoup de sport, certes. Mais il s’agit souvent d’une activité tournée vers la contemplation narcissique de son corps ou de ses performances. Le sport est moins une contrainte qu’un moyen jouissif de différer les contraintes. Une difficulté aménagée permettant de fuir des difficultés plus redoutables. Une « décompression » qui manifeste notre difficulté à endurer les pressions de la vie. Un luxe que s’autorise une société prospère – nullement un moyen d’accroître cette prospérité.

Bref, notre tendance à l’économie de moyens ne se traduit plus en productivité supérieure, mais en feignantise, oisiveté et décompression (footing, shopping, scrolling). Les bâtisseurs de civilisations, en nous adoucissant la vie, nous ont rendus paresseux et dépensiers (dépense de calories, d’argent et de temps).

Good times create weak men

Revenons au lac Powell, où l’on voit de riches plaisanciers quasi-envier le dépouillement d’un kayakiste. Les acteurs des sociétés d’abondance semblent dépenser beaucoup d’argent pour un résultat inférieur à celui qu’ils auraient obtenu sans dépense. Ils n’adaptent pas les moyens aux fins projetées.

Il est bien connu que la junk food provoque des maladies cardio-vasculaires, mais personne n’en consomme à des fins suicidaires. Alors pourquoi nous gavons-nous de gras et de sucre ? Parce qu’il est plus facile de se laisser aller que de se discipliner.

Les Sud-Coréens n’ont pas décidé d’euthanasier leur société ; et pourtant, ils cessent de faire des enfants. Pourquoi donc ? Parce qu’élever des enfants requiert des investissements colossaux (temps, argent, stress, engagement affectif) – sans compter la difficulté de construire un couple. En un mot, la parentalité est fatigante.

La conjugalité aussi. Si le taux de célibat monte en flèche dans les sociétés contemporaines, ce n’est pas par choix, mais parce que les gens deviennent des frileux sociaux, des timides, des casaniers, d’une part, et, d’autre part, parce que les rapports conjugaux requièrent des négociations dont nous ne voulons plus supporter le coût psychique – donc nous divorçons.

Toute socialisation réclame un travail de décentrement, c’est-à-dire l’effort de sortir de son confort psychique immédiat pour envisager le point de vue d’autrui. Pour une bonne partie d’entre nous, c’est devenu la mer à boire. Nous préférons passer du temps sur les réseaux sociaux calés dans notre lit, plutôt que de nous contraindre à respecter l’heure et le lieu d’un rendez-vous fixé à l’avance[4].

Le principe d’économie psychique s’impose à tous ceux qui, affaiblis par la prospérité, ne savent plus lui opposer de contrepoids (volonté, ténacité, ambition, morale).

Weak men create hard times

Ce principe s’applique aussi au monde intellectuel : nous supportons de moins en moins la contradiction et lui préférons des bulles cognitives sécurisées[5]. La sécurité psycho-intellectuelle passe par la chaleur du préjugé et le confort de l’ignorance. A la douilletterie physique et psychique s’ajoute une chochotterie intellectuelle encore plus délétère, car, quand une civilisation préfère se vautrer dans ses idées reçues qu’affronter la complexité du réel, elle se condamne.

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Chacun peut comprendre cette sentence à sa guise. Voici une interprétation parmi d’autres : c’est par douilletterie que nos bien-pensants refusent l’autorité à l’école et la sélection à l’Université, la répression dans les prétoires et l’expulsion des clandestins, la modération de l’Etat-nounou et des impôts de production, ou encore la rigueur budgétaire. Car tout cela sonne de droite. Or dans les milieux de la haute culture (universitaire, éditoriale, journalistique, artistique, etc.), il est plus confortable d’être de gauche[6].

De même que le fumeur ne fume pas pour avoir un cancer des poumons, nous n’adoptons pas des politiques scolaire, pénale, migratoire, économique et fiscale pour nous suicider collectivement. Nous courons pourtant à la tombe, pour une raison identique au tabagisme : il est trop dur de s’arrêter et de changer son logiciel affectivo-intellectuel.

En fait, nos comportements sont de plus en plus commandés par un double principe : fuir les contraintes et chérir les plaisirs. L’existence entière risque de ressembler à une chips croustillante devant laquelle, vautrés, la bouche ouverte, nous ne consentirions à faire d’autre effort que la croquer. Personne ne veut devenir une vache apathique, mais comme il est fatiguant d’être un lion, nous nous avachissons – et prenons le risque d’être mangés par ce qu’il reste de lions autour de nous. L’intolérance à la contrainte annonce des temps difficiles.


[1] Vincent Citot, Les méandres de la liberté. Récit et philosophie d’un baroudeur, à paraître.

[2] S. Bohler, Le Bug humain, R. Laffont, 2019, p. 100-104. Voir aussi ses considérations sur le cortex cingulaire dans Où est le sens, R. Laffont, 2020.

[3] N. Postman, Se distraire à en mourir [1985], Nova éd., 2010 ; O. Babeau, La Tyrannie du divertissement, Buchet-Chastel, 2023 et L’ère de la flemme, Buchet Chastel, 2025 ; P. Perri, Génération farniente, L’Archipel. 2023.

[4] Vincent Citot, « Le problème du lien social dans une société douillette et hypermonétisée », Causeur, 23 juillet 2026.

[5] J. Haidt, G. Lukianoff, The Coddling of the American Mind [2015], Penguin, 2019.

[6] S. Fitoussi, Pourquoi les intellectuels se trompent, L’Observatoire, 2025.

Kundera, retour à Brno

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L'écrivain dessiné au fusain par Open AI, d'après une photographie au Café de Flore à Paris prise à la fin des années 60.

Les cartes postales de Pascal Louvrier (4)


Kundera est un géant de la littérature. Il est surtout connu pour son livre L’Insoutenable Légèreté de l’être, paru chez Gallimard en 1984. Le titre n’est pas étranger à son succès. Il résume la condition humaine. Le roman a également été adapté au cinéma par le réalisateur américain Philip Kaufman, en 1988, ce qui a donné une honorable visibilité à l’écrivain d’origine tchèque. Juliette Binoche incarnait l’un des personnages féminins, Tereza, une jeune femme de la campagne, brune et timide, devenue serveuse, qui s’éprend de Tomas, brillant neurochirurgien, homme volage et cynique. Un don Juan dans Prague sous domination soviétique, malgré la parenthèse du « socialisme à visage humain », en 1968, qui s’achève le 21 août dans les vapeurs de gasoil des tanks soviétiques et sous les bombes larguées par 800 avions. Moscou siffle alors la fin de la partie. Le sourire est incompatible avec le régime stalinien.

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Tomas vit pourtant une relation intellectuelle et sexuelle épanouissante avec Sabina, artiste peintre insoumise. Il finit par se marier avec Tereza, laquelle va faire la connaissance de Sabina, qui l’initie à la photographie. Ce qui donnera la scène suivante : « Elle revint en peignoir de bain. Tereza prit son appareil et l’appliqua contre son œil. Sabina écarta le peignoir. » Sabina est irrésistible, car elle incarne la liberté, c’est-à-dire la légèreté, si fragile. Elle est le sourire que la pesanteur soviétique assomme dans le sang. Il y a aussi un quatrième personnage, Franz, intellectuel idéaliste suisse, qui est l’amant de Sabina. Il est marié, se dessèche dans une relation vide de sens, bloqué par des principes obsolètes. Il représente la pesanteur des valeurs de l’Europe en déclin.

Le droit de disparaître

Kundera ne se prend jamais au sérieux ; la vie est trop courte et incertaine pour se laisser prendre au piège de la morale contre nature. L’ironie domine. Ses remarques sont féroces. Il n’est dupe de personne. Il se méfie de tout le monde. Il est devenu un tantinet paranoïaque, après avoir vécu sous surveillance soviétique, dont il s’est soustrait en 1975, déchu alors de sa nationalité, qui lui est restituée en 2019. Entre-temps, il obtient la nationalité française au début du premier septennat de François Mitterrand. À propos de la surveillance généralisée de la société sous tutelle stalinienne, il écrit : « Quand une conversation d’amis devant un verre de vin est diffusée publiquement à la radio, cela ne peut vouloir dire qu’une chose : c’est que le monde est transformé en camp de concentration. »

Il est invité par Bernard Pivot dans l’émission Apostrophes, en 1984. Les Français découvrent la force tranquille d’un écrivain, au corps d’athlète, qui s’exprime lentement — cherchant quelquefois ses mots — mais dans un français parfait. Il rend hommage à Kafka, dit que c’est un écrivain comique, qu’il faut le lire comme tel, confirmant que l’œuvre qu’il élabore s’inspire de ce comique, de cette légèreté-là. Puis, à la fin de l’émission, ses larges mains cachent son visage de boxeur aux photographes. Kundera a décidé de rejoindre le Club des Grands Invisibles, pour reprendre la formule de Jean-Paul Enthoven. Il exerce son droit de retrait. Avec l’exil, la solitude volontaire l’attend. Plus d’interviews télévisées, seulement de rares entretiens écrits, un contrôle infaillible de son image, de ses écrits. L’œuvre seule, en veillant à ce qu’elle ne soit jamais parasitée par des propos politiques — la préface de La Plaisanterie, signée Aragon, ne figure pas dans le volume de la Pléiade.

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Sa femme, Vera, brune piquante, ancienne journaliste de radio et de télévision, veille sur lui. Elle le protège des intrus, gomme les éléments de sa vie privée. C’est la gardienne du temple. L’amour n’est pas seulement une passion, c’est aussi une organisation. « Milanku » peut alors écrire sereinement ses romans, ses essais littéraires, sa pièce de théâtre, ses réflexions puissantes sur l’Europe, la place des petites nations face à l’ogre russe. Il n’a pas oublié les micros placés chez lui, à Prague, par les agents de la StB1. Ici, en France, ils portent un autre nom ; c’est une toile d’araignée gigantesque et incontrôlable, où l’obscénité est la règle numéro 1. Il résume ainsi ce repli du monde : « Vivre dans la vérité, ne mentir ni à soi-même ni aux autres, ce n’est possible qu’à la condition de vivre sans public. Dès lors qu’il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n’est vrai. » Il faut avoir foi en ses livres pour agir ainsi et finir dissident de soi-même.

Le rire avant l’oubli 

Pour revenir à L’Insoutenable Légèreté de l’être, il ne faut pas oublier la définition que Kundera donne du kitsch : « Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli. » Le kitsch, c’est le voile pudique qui recouvre toute la merde angoissante qu’on se refuse à voir, « tout ce qui est fondamentalement inacceptable dans l’existence humaine ». Pour résumer : la mort. Alors on embellit l’existence, on croit aux idéologies, aux religions, aux messages des politiques transformés en communicants. Les livres de Kundera sont des lames de couteau très aiguisées ; ils ne délivrent que la vérité de leur auteur. On rit, car il est impossible de faire autrement. Le rire avant l’oubli. Sabina, à propos de Tomas : « Je t’aime bien, parce que tu es tout le contraire du kitsch. Au royaume du kitsch, tu serais un monstre. Il n’existe aucun scénario de film américain ou de film russe où tu pourrais être autre chose qu’un cas répugnant. » Notre basse époque est kitsch, jusqu’à la nausée.

Mais je digresse. Je n’avais pas l’intention d’évoquer le roman le plus célèbre de Kundera. Encore que les fleurs roses en forme de palmes de l’acacia qui est devant moi m’invitent à l’évoquer. Ces fleurs gracieuses et frémissantes seront bientôt emportées par le vent d’été.

Kundera est mort dans son appartement parisien de la rue Récamier, au bout d’une impasse donnant sur le jardin Roger-Stéphane. C’était en fin d’après-midi, le 11 juillet 2023. Il était malade depuis de nombreux mois. Une fin tragique pour ce fils des Lumières, rationaliste ludique. Dans son livre À vous, troupe légère, Dominique Fernandez révèle : « Après une opération banale à la jambe, il se réveilla de l’anesthésie sans reprendre conscience. Pendant plusieurs années, il resta comme hébété, privé de parole, aphasique, paralysé, impotent, absent au monde. » Après le rire et l’oubli, l’effacement. Il ne reçoit plus que quelques amis. Il ne les salue plus, reste assis dans un fauteuil, impassible, le regard fixe, le corps intact, le visage sculpté pour la lutte, la chevelure blanche du patriarche qui attend la délivrance. Dominique Fernandez, après avoir quitté la statue du Commandeur : « Cette image restera à jamais gravée dans ma mémoire : un homme dépossédé de lui-même, égaré dans une voie sans retour, perdu, englouti par l’abîme, mais gardant dans sa chute une incomparable majesté. » Vera meurt quatorze mois plus tard.

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RS.

Les cendres de Vera et Milan ont été rapatriées à Brno en 2025. Antoine Gallimard, son ami et éditeur, a lui-même transporté les urnes noires. La tombe des deux époux impressionne. Elle a été réalisée par l’architecte autrichien Johannes Paar. Une large dalle blanche semble flotter au-dessus de la tombe, allégorie de la condition humaine. L’écrivain a transformé son destin en antidestin.

Dans Le Rideau, Kundera résume l’enjeu : « La seule chose qui nous reste face à cette inéluctable défaite qu’on appelle la vie est d’essayer de la comprendre. C’est là la raison d’être de l’art du roman. »

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Folio n° 2077, 480 pages.

  1. Service de renseignements tchécoslovaque (1945-1990) ↩︎

Alfred Lombart: Hopper malgré lui

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Le peintre Alfred Lombart, photographié le 2 juillet © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


La Sauvageonne, le Dauphin et moi avions quitté le mobile home du camping de Quend-Plage, le matin-même. (J’ai évoqué ce séjour dans une précédente chronique intitulée Le faquin de Quend.) Il faisait encore affreusement beau ; pourtant, flottait dans l’air comme une petite odeur âcre de fin de vacances. Déjà. Une semaine, ça passe si vite. Nous n’avions guère envie de revenir tout de suite à Amiens. Alors, dans la voiture, nous décidâmes de faire un crochet par Le Crotoy dans le but non avoué de dissiper la nostalgie qui, peu à peu, nous gagnait. Nous parvînmes à nous garer près du port, puis baguenaudâmes dans les rues de la petite station balnéaire de la Baie de Somme. Soudain, dans la rue principale, notre attention fut attirée par la devanture de la galerie Le Saint-Michel, gérée par la ville. Parmi les toiles exposées, celles, fascinantes, intrigantes, d’Alfred Lombart, de Marcq-en-Barœul, près de Lille, dans le Nord. Tout de suite, ses œuvres nous firent penser à celles d’Edward Hopper. L’artiste, avec qui nous venions de faire connaissance, ne démentit pas : « Je peins à la peinture à l’huile depuis une douzaine d’années », dit-il. « Pendant toute ma vie, j’ai fait du dessin, de l’aquarelle. Tout cela de façon sporadique ; je suis plus assidu depuis douze ans. Professionnellement, j’ai travaillé dans la grande distribution, puis j’ai été consultant qualité, ce qui n’a rien à voir avec la peinture. Les gens disent que ma peinture est influencée par celle d’Edward Hopper. Autre influence : Sam Szafran, un pastelliste un peu moins connu. Je suis également influencé par des peintres belges dont Paul Delvaux (…). Hopper ne m’inspire que pour sa technique. Sur le plan humain, c’était une personnalité très nostalgique et un peu perdue ; il était également perdu par rapport aux mouvements picturaux de l’époque (Picasso et tous les nouveaux peintres). Lui, était à la marge de tous ces mouvements. J’utilise la même technique que lui. Il y a donc une ressemblance entre mes tableaux et les siens mais ce n’est pas voulu de ma part. »

Sa technique, justement, parlons-en. « J’utilise la peinture à l’huile et la méthode glacis ; je choisis de la pâte faite d’un mélange de peinture et d’essence ; au départ, c’est comme une aquarelle. Puis, je laisse sécher, puis je passe cinq ou six fois et j’ajoute du pigment au fur et à mesure. Ça me permet de jouer sur la lumière, sur le clair-obscur, sur le contre-jour. Cette méthode était utilisée par des grands maîtres, à la Renaissance, mais moi, je ne passe que cinq ou six couches alors qu’eux repassaient vingt fois, trente fois dessus. C’est pourquoi, quand vous allez dans les musées, il y a de l’épaisseur sur les peintures et il n’y a pas de coups de pinceaux. J’utilise donc une méthode classique sur des sujets contemporains. » Ce peintre est une belle découverte.

Nous l’avons tant aimée…

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© JEANNEAU MICHEL/SIPA

À Causeur, nous sommes tristes d’apprendre la disparition de Marie-Paule Belle à l’âge de 80 ans. Elle était et restera le pétillement de nos années heureuses. Son intelligence, son originalité et son tact vont cruellement nous manquer.


Il y a encore quelques semaines, nous annoncions son spectacle au Théâtre de Passy : « Au revoir et merci ». Nous nous réjouissions de la voir une dernière fois sur scène. Marie-Paule était à part. Unique. Discrète et indispensable. Dans une époque saturée de synthé et de disco, de boum boum et de fumigènes, de provocation vaine et de déballements, la Niçoise aux cheveux frisés, regard de mésange rieuse avait débarqué de sa province dans ces années 1970 post-érotiques. Elle était de la famille des passereaux, sociable et mutine, franche comme le soleil du Midi, spirituelle à la manière de ces débutantes qui ont dû se faire un nom et une place dans une capitale phagocytée par les fausses gloires. Marie-Paule nous est d’abord apparue dans les émissions de variété, seule derrière son piano et derrière son micro. Cette brune espiègle poulbote, droite dans ses bottes, n’a pas regardé ailleurs, n’a pas copié les vieilles recettes, n’a pas singé les vedettes d’alors, n’a pas fait semblant ; Marie-Paule était restée fidèle à l’art de la chanson française, ne faisant aucune concession sur la qualité des textes et ne se prenant pas pour une tragédienne évanescente. En février, dans ma chronique célébrant ses 80 ans, j’évoquais sa dignité. Sans le snobisme de l’entre-soi, sans le parisianisme moribond, sans la morgue des Artistes, Marie-Paule était toujours elle-même, jouant une partition raffinée depuis tant d’années. Une partition de haute volée. Presque trop délicate pour les âmes englouties dans la névrose. Ses fans nombreux, touchés en plein cœur, partageaient cette même fantaisie. Jamais je ne suis tombé sur un fan idiot, obtus ou bougon, Marie-Paule nous obligeait à vivre au-dessus de nos humeurs grises. Elle était une parade, un antidote, une échappatoire aux idées sombres. Avec elle, disparaît tout un monde, fin, drôle et cabossé. Avec elle, les prétentieux reculaient, ils n’avaient plus l’avantage. Lorsqu’on écoute Marie-Paule, quelque chose de joyeux et d’un peu fissuré, de triste et de palpitant, d’entraînant et d’introspectif naît en nous. Une part de rêverie et d’abandon. Marie-Paule n’était pas karatéka, cinéphile ou nymphomane, elle n’était pas non plus la chanteuse d’un seul standard « La Parisienne » créé avec ses complices, Françoise Mallet-Joris et Michel Grisolia. Elle était le visage d’une audace polie, d’un ton frivole et d’une civilisation qui se moque des différences. En 2020, nous avions parlé de son livre Comme si tu étais toujours là qu’elle avait consacré à Françoise Mallet-Joris, disparue en 2016. Je l’avais titré « Une femme avec une femme » par facilité, pour faire un bon mot, pour résumer à la hussarde alors que Marie-Paule était l’élégance même. Il ne s’agissait pas d’une déclaration publique mais plutôt d’un message personnel. Une missive pour leurs amis, pour qu’ils se rappellent d’elles.  Un duo d’élite, un tandem charmant entre l’écrivain de renom et la chanteuse vedette. Ces deux filles-là vivaient simplement à l’air libre sans justificatif de domicile et sans publicité tapageuse. Leur histoire se suffisait à elle-même, elles n’avaient pas besoin d’un porte-voix. Elles impressionnaient par leur naturel et leur complicité. Ce livre publié durant le trouble du confinement nous avait émus par sa justesse et sa ferveur intime. « Après la révélation de ce désir fou, notre amitié, qui était devenue amoureuse, s’est muée brutalement en passion » écrivait alors Marie-Paule Belle. Entre la fille du Nord, Flamande aux yeux clairs, à la blondeur conquérante et la petite brune corse, frisée, au sourire de pinson, ce fut comme une évidence. La fusion entre la jurée du Goncourt et la vedette des Carpentier. Entre l’Académie royale de Belgique et L’Echelle de Jacob. La grâce est un mystère. La voix de Marie-Paule, ses manières, son énergie endiablée, sont des fragments de notre enfance. Serge Lama doit être bien triste cet après-midi, lui qui avait préfacé son dernier livre. Les Français savent reconnaître le vrai talent, et sauront se souvenir de la belle Marie-Paule.

Beauté monstre

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The Ugly, film de Yeon Sang-ho © 2025 WOWPOINT and Plus M Entertainment. All Rights Reserved.

« Personne ne t’a rien dit pour son visage? » Le nouveau film du Coréen Yeon Sang-ho, bien que prévisible et moins ambitieux que Dernier train pour Busan, est d’une belle noirceur. Mercredi prochain.


Im Yeang-gyu, aveugle de naissance, s’est acquis une puissante notoriété dans son pays, la Corée du sud, comme maître artisan de sceaux : il les grave à la perfection, perpétuant et magnifiant cette vieille tradition asiatique. Rappelons que, là-bas, le sceau n’est pas seulement un geste artistique : il fait office de signature, aussi bien pour les contrats que pour l’administration ou pour les comptes bancaires, par exemple. Toujours est-il que l’aïeul, patrimoine en chair et en os, vivant reclus avec son fils unique, la quarantaine révolue (lequel n’a pas hérité de la cécité paternelle), est interviewé dans son atelier pour la télévision par une jeune journalise tête-à-claques, qu’il juge exagérément intrusive. Entretiens successifs qui articulent l’intrigue…

Evocation de la Corée d’avant

Or le passé remonte à la surface, les autorités ayant retrouvé le squelette décomposé de l’épouse de l’artiste, disparue quarante ans plus tôt. Il avait dû élever seul son fils : ce dernier était encore un nourrisson quand elle aurait, semble-t-il, du jour au lendemain abandonné le foyer familial. Dans la Corée paupérisée d’avant le miracle économique, la vie était dure. Les flash-backs ponctuent l’évocation de ces temps révolus où la sainte femme travaillait comme une esclave dans une filature, affligée qui plus est, selon les témoignages qui s’accumulent au fil de l’enquête, d’une mocheté proprement monstrueuse. Une disgrâce qu’elle tentait de dissimuler dans l’épaisseur de sa chevelure ramenée sur son visage…

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Aucune photo du monstre ne circule – et dans le film, les séquences exhumant le passé du couple prennent soin de nous dissimuler ses traits. Egaré par son handicap, secrètement moqué par le voisinage, le candide mari s’est ainsi cru longtemps l’époux comblé d’une beauté qu’on lui enviait : son monde s’est effondré quand il a compris qu’il n’en était rien. The Ugly révèle ainsi par paliers le drame dont le fils se fait, tardivement, le témoin abasourdi.

Film d’épouvante mineur ?

Jusqu’au dénouement qui retourne l’intrigue comme un gant, et où l’on comprend que la laideur n’est pas celle qu’on croyait – le spectateur s’en doutait quand même un peu : ainsi The Ugly revêt-il la forme d’une allégorie qui, sur un registre infiniment moins chargé d’adrénaline, mais dans le sillage des blockbuster horrifiques Dernier train pour Busan (2016) ou Peninsula (2020), convoque sous d’autres figures les avatars de la monstruosité humaine. Film mineur ? En tous cas plus personnel, sans aucun doute : adaptation de Face, premier roman graphique d’un cinéaste qui a fait ses classes dans le film d’animation, The Ugly est d’une belle noirceur.

Film de Yeon Sang-ho, avec Park Jeong-min, Kwan Hae-hyo. Corée du Sud, couleur, 2024. Durée: 1h42.

En salles le 29 juillet 2026.

Nolan prend-il trop de libertés avec le texte d’Homère?

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Matt Damon (Ulysse) et Zendaya (Athéna) dans "L'Odyssée" de C. Nolan (2026) © Universal Pictures France

Attendue comme l’un des événements cinématographiques de l’année, L’Odyssée de Christopher Nolan impressionne par la puissance de sa mise en scène et la noblesse de son récit. Si le cinéaste signe une adaptation remarquable du poème homérique, certains de ses choix narratifs n’en demeurent pas moins discutables…


L’épopée retrouvée

Adapter L’Odyssée d’Homère relevait de la gageure. Christopher Nolan, cinéaste ambitieux et talentueux, réussit pourtant ce pari avec une maîtrise qui force l’admiration. Pendant près de trois heures (2 h 52), il offre un spectacle d’une rare ampleur, à la fois film d’aventure, fresque politique, méditation sur le pouvoir, la fidélité, la guerre et le retour au foyer. Un cinéma populaire dans son acception la plus noble, qui conjugue intelligence, émotion et puissance visuelle.

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Loin des adaptations muséales ou des relectures ironiques, Nolan choisit d’embrasser pleinement le souffle du poème d’Homère. Il en respecte l’esprit, la grandeur tragique, la poésie et cette capacité unique à faire dialoguer le destin des hommes avec les forces qui les dépassent. Son Odyssée est un grand film épique, opératique, profondément romanesque, qui retrouve cette noblesse du récit devenue si rare dans le cinéma contemporain.

La splendeur de la mise en scène

Christopher Nolan confirme ici qu’il est l’un des grands metteurs en scène de notre époque. Chaque plan est pensé, composé, sculpté. La mise en scène, ample et rigoureuse, ne cède jamais au spectaculaire gratuit. Elle organise l’espace, magnifie les paysages, donne au moindre déplacement une force dramatique.

La photographie somptueuse de Hoyte van Hoytema atteint des sommets de beauté. Jeux de lumière, couleurs minérales, ciels immenses, mers menaçantes ou apaisées : chaque image semble sortir d’une peinture antique. La lumière devient une matière narrative autant qu’esthétique.

À cette splendeur visuelle répond un travail remarquable sur le son. Nolan n’a jamais considéré le son comme un simple accompagnement ; il en fait ici une véritable architecture dramatique. Les bruissements de la mer, le fracas des combats, les silences, les respirations composent une partition qui trouve son prolongement dans la musique élégiaque de Ludwig Göransson. Celle-ci accompagne le voyage d’Ulysse avec une émotion contenue, sans jamais sombrer dans le pathos.

Des acteurs remarquables

La distribution est d’une remarquable homogénéité. Matt Damon compose un Ulysse admirable. Il lui donne une humanité bouleversante : héros courageux mais jamais invincible, homme fier mais profondément humble devant les épreuves, chef de guerre autant qu’époux et père hanté par l’absence. Son interprétation évite toute grandiloquence pour atteindre une vérité profondément émouvante.

Anne Hathaway prête à Pénélope une beauté grave, une intelligence souveraine et une détermination inflexible. Elle incarne magnifiquement cette femme qui résiste au temps, aux pressions et aux prétendants sans jamais perdre sa dignité.

Tom Holland campe un Télémaque sensible et volontaire, digne héritier d’Ulysse, tandis que Robert Pattinson compose un Antinoos particulièrement convaincant, personnage lâche, arrogant et manipulateur, incarnation parfaite de la décadence qui menace Ithaque.

Quelques réserves

L’admiration n’interdit pas quelques regrets. Certaines libertés prises avec le texte d’Homère pourront surprendre les lecteurs du poème. Plusieurs épisodes importants disparaissent ou sont sensiblement modifiés. On peut également regretter que les dieux de l’Olympe, omniprésents dans l’œuvre originelle, voient leur rôle réduit, alors qu’ils constituent l’un des moteurs essentiels de la narration homérique.

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Enfin, parce que le cinéma américain demeure aujourd’hui soumis à certaines logiques idéologiques de représentation, quelques choix de distribution apparaissent difficilement justifiables au regard de la cohérence historique et mythologique de l’univers représenté. Voir Hélène de Troie et Clytemnestre interprétées par Lupita Nyong’o, ou Athéna par Zendaya, introduit un anachronisme qui peut sortir le spectateur de l’univers de la Grèce antique. Ces choix n’enlèvent toutefois rien aux qualités d’interprétation des actrices elles-mêmes.

Un faux procès fait à Nolan

Une partie de la critique française s’est montrée sévère envers ce film, lui reprochant de ne pas restituer la richesse du grec homérique ou encore de ne pas posséder la profondeur philosophique de certaines œuvres filmiques évoquant l’univers d’Ulysse.

Une adaptation cinématographique n’a pas pour but d’être un substitut ou une explication philosophique du texte d’Homère. Le cinéma est un art autonome, avec son propre langage. Exiger qu’il se contente d’introduire à la lecture d’une œuvre poétique ou qu’il renonce à l’incarnation pour privilégier le commentaire intellectuel revient à nier ce qui fait sa puissance propre.

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Certes, des œuvres comme Le Mépris de Godard dialoguent admirablement avec Homère, ou Le Regard d’Ulysse d’Angelopoulos constitue une méditation sur le mythe. Mais Christopher Nolan poursuit une autre ambition. Il ne déconstruit pas L’Odyssée : il la raconte. Il retrouve le plaisir du récit, la force de l’aventure, le souffle de l’épopée. Ce n’est pas une trahison ; c’est une autre fidélité. Le cinéma n’a pas vocation à remplacer la littérature. Il peut, en revanche, lui rendre hommage en lui donnant un nouveau corps, de nouvelles images et une nouvelle émotion. C’est précisément ce que réussit Christopher Nolan.

Le triomphe du grand cinéma populaire

À une époque où les superproductions hollywoodiennes se réduisent trop souvent à des démonstrations numériques sans âme, d’une insondable bêtise, L’Odyssée rappelle ce que peut être un grand spectacle de cinéma : une œuvre ambitieuse, généreuse, exigeante et profondément humaniste.

Christopher Nolan, très grand cinéaste, signe sans doute l’un des plus beaux films de sa carrière. Une fresque monumentale où le spectacle ne cesse jamais d’être porté par une véritable vision d’auteur. Un très grand film, qui ravira tous ceux qui aiment le cinéma lorsqu’il retrouve sa vocation première : raconter les plus grandes histoires de l’humanité avec l’ampleur, la beauté et l’émotion qu’elles méritent.


L’Odyssée (The Odyssey) – États-Unis – 2026
Réalisation : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan, d’après L’Odyssée d’Homère
Photographie : Hoyte van Hoytema
Musique : Ludwig Göransson
Avec : Matt Damon (Ulysse), Anne Hathaway (Pénélope), Tom Holland (Télémaque), Robert Pattinson (Antinoos), Zendaya (Athéna), Lupita Nyong’o (Hélène de Troie / Clytemnestre).

G-W. Goldnadel: le privilège rouge est vif quand il s’agit des juifs

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OpenAI/Causeur

Le président d’Avocats sans frontières revient sur les récentes déclarations de Jean-Luc Mélenchon remettant en question le caractère terroriste du 7-Octobre.


Le 25 juin, Jean-Luc Mélenchon s’est présenté devant le tribunal de Paris pour soutenir Anasse Kazib, militant du groupe trotskiste Révolution permanente poursuivi pour apologie du terrorisme après avoir qualifié l’attaque du 7 octobre 2023 « d’offensive surprise contre l’État colonialiste d’Israël » et le Hamas de « résistance palestinienne ».

Dans son intervention, le Fureur Insoumis, pardon l’Insoumis en fureur, a bien sûr dénoncé la loi sur l’apologie du terrorisme. Mais c’est une autre phrase qui restera dans les annales : « Il est assez stupide de croire qu’il y aurait parmi nous des gens qui se réjouissent du terrorisme, à supposer que les actes dont on parle soient bien du terrorisme. »

« À supposer que… »

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Avec cette formule assassine, Mélenchon ose mettre entre parenthèses le caractère terroriste du massacre du 7-Octobre. Plus de 1 200 morts, hommes, femmes et bébés. Des civils égorgés dans leur maison, des viols collectifs sans discrimination de sexe, des enfants brûlés, des otages torturés. Tout cela est filmé, documenté et j’avoue me lasser de devoir le répéter.

Mais Monsieur Mélenchon, lui, « suppose ». C’est du négationnisme à la petite semaine. Feu Garaudy – que je fis condamner –, lui aussi d’extrême gauche avant de se faire mahométan, avait plus de talent. Mélenchon ne nie pas frontalement, mais introduit le doute avec une tartufferie consommée.

Surtout, Tartuffe ne s’arrête pas en route. Il ajoute que « la question de la forme de la résistance que l’on oppose à une oppression et à une occupation est une affaire qui se discute ». Comme si le massacre délibéré de civils juifs ciblés en tant que tels pouvait se discuter.

Ce n’est pas une dérive. C’est une ligne. Mélenchon a depuis longtemps installé son camp dans une zone grise, où l’antisémitisme se grime à peine en antisionisme. Ses attaques répétées contre le CRIF, ses amalgames sur la « finance internationale », sa défense de Jeremy Corbyn face aux accusations d’antisémitisme, sa petite phrase sur Jésus « mis en croix par ses propres compatriotes », tout cela forme un corpus cohérent.

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À chaque fois, il proteste. Avec mépris un jour. Avec indignation le lendemain. À chaque fois, il laisse derrière lui une traînée de doute et de blessures pour les juifs français.

Et pendant ce temps ? La presse progressiste fait le canard et France Télévision la bécasse. Ils évitent soigneusement les mots qui fâchent : antisémitisme, négationnisme… Ces mêmes médias qui traquent le moindre point-virgule à droite ferment les yeux quand c’est Mélenchon qui distille le poison. Comme si l’antiracisme proclamé dispensait de vigilance dès lors qu’il s’agit de la gauche radicale.

Mélenchon n’est pas un antisémite de bas étage qui crie des slogans dans la rue. Il est infiniment plus dangereux : il donne des gages, il ouvre des portes, il légitime. Il le fait avec la bénédiction d’une partie de la classe médiatique qui prétend incarner la morale.

Le 7-Octobre n’était pas une « offensive armée », c’était un pogrom terroriste islamiste. L’ériger en doute, même par une pirouette sémantique, n’est pas une position politique. C’est une saleté morale et historique. Une nouvelle pierre, particulièrement lourde, dans le jardin antijuif d’un homme que l’on continue, contre tout sens moral, à ménager.

Pour les juifs, le privilège rouge est rouge vif.

L’autre Marie-Caroline de Bourbon-Siciles: un antidestin

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La duchesse de Berry et son fils, Henri d'Artois, duc de Bordeaux, peinture de François Gérard, 1828 (détail). A l'arrière plan, le Château de Rosny-sur-Seine (78). Wikimedia Commons / Open AI.

Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: la duchesse de Berry.


Il y a beaucoup de Marie-Caroline dans la lignée Bourbon-Siciles. Mais sachons un court instant, s’il se peut, détourner notre regard de l’actualité people; sachons abandonner aux impondérables promesses du destin la fringante contemporaine transalpine que l’on sait, Maria-Carolina.

Penchons-nous plutôt sur cette autre Marie-Caroline, dûment absente des magazines, voire oubliée des volumes d’histoire : plus influente qu’influenceuse, celle-ci fut, non directement l’aïeule de celle-là, mais bel et bien la sœur collatérale de ses ancêtres. De la dame des pensées d’un certain Jordan, Marie-Caroline de Bourbon-Siciles (1798-1870) est en effet l’arrière-grand-tante à la sixième génération, sœur de son quatrième arrière-grand-père Ferdinand II, roi des Deux-Siciles, et fille de François 1er des Deux-Siciles, l’époux de Marie-Clémentine d’Autriche.

Autre temps, autre monde.

Une existence romanesque

Mais de qui parle-t-on ? De la duchesse de Berry, bien sûr ! N’était François-René de Chateaubriand, qui lui vouera une amitié indéfectible, allant jusqu’à consacrer à la défense de cette aventurière légitimiste un Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry, celle dont l’auteur des Mémoires d’outre-tombe écrivait qu’ « elle est en deçà ou au-delà de l’époque de ses pairs », qu’ « elle n’est pas de son temps » et que « sa gloire est un anachronisme » demeure aujourd’hui pratiquement effacée de l’Histoire. D’aucuns la confondent même avec la comtesse du Barry, dernière favorite de Louis XV – rien à voir.

Editions Perrin.

Il revient à Marine Baron, avec une clarté remarquable (car l’affaire est compliquée), de restituer les extraordinaires péripéties de cette existence romanesque, mais surtout d’en dépeindre les arrière-plans sociétaux et politiques de façon très rigoureuse et documentée. En sorte que, sous-titrée L’insoumise, cette biographie de la duchesse de Berry, loin de se contenter de portraiturer avec une lucidité mêlée d’empathie une femme d’exception en son temps, se donne aussi pour une recherche intellectuellement stimulante sur les avatars de la cause légitimiste jusqu’à la chute du Second Empire. De fait, « la duchesse de Berry n’aura été ni reine, ni régente, ni martyre, ni victorieuse d’aucune guerre. Son échec fut total. Son combat, perdu à jamais – mais sans doute était-il perdu d’avance ». Elle incarne pourtant « le dernier effort sérieux pour la renaissance d’un temps dépassé ». Un baroud d’honneur. Vivant paradoxe, car « combattante d’une extraordinaire modernité, quoique porte-parole d’un ordre ancien ».

Sa grand-mère paternelle, également prénommée Marie-Caroline, est l’une des sœurs de la reine Marie-Antoinette morte sous l’échafaud en 1793. A quinze ans, on la marie à Ferdinand IV : la reine de Naples est élevée dans la haine de la Révolution française. A la génération suivante, premier enfant des cousins germains Marie-Clémentine d’Autriche (fille de l’empereur Léopold II et de Marie-Louise d’Espagne) et François de Bourbon-Siciles (héritier du trône de Naples, donc, et promis à devenir bientôt François 1er des Deux-Siciles), la future duchesse de Berry voit le jour dans le palais de Caserte, ce ‘’Versailles’’ napolitain bâti par l’architecte Luigi Vanvitelli, « alors la plus grande demeure royale au monde ». Une blonde aux yeux bleus, lèvres charnues, front bombé – très « autrichienne » en somme, au physique. A peine née, premier déracinement, à Palerme, où ses parents fuient la défaite devant les troupes de Bonaparte – la traversée fut terrible, dans une mer déchaînée. La Sicile sera la terre de son enfance et de son adolescence. Sa mère meurt très jeune ; son père épouse en secondes noces sa belle-mère Marie-Isabelle d’Espagne, laquelle éduquera la jeune princesse aux côtés de la grand-mère susnommée… Marie-Caroline, « marquée par la rancœur et la volonté de revanche, dans une cour en exil dont la famille a été en partie décimée par les révolutionnaires ». Ballotée au gré des conflits et des projets d’alliances matrimoniales (dont l’ouvrage de Marine Baron sait rend compte à merveille, dans toute leur complexité), la cour des Bourbons de Naples essuie affront sur affront : les Murat s’emparant du trône de Naples ; le mariage de Marie-Louise d’Autriche avec l’empereur Napoléon… La reine Marie-Caroline, grand-mère de la future duchesse de Berry, mourra à Vienne en 1814. Survient la Restauration.

Accouchement certifié

L’impotent Louis XVIII est resté sans enfant. Les monarchistes se tournent vers le fils cadet du comte d’Artois, le duc de Berry, Charles-Ferdinand – un coureur de jupons. En 1815, il a 37 ans. La jeune Marie-Caroline, 16 ans : un parti idéal. Un an plus tard, leur mariage est célébré, à Naples. Après la quarantaine de rigueur – la peste sévit -, la princesse est accueillie en grande pompe à Marseille, puis acclamée partout sur la route de Paris. La nouvelle duchesse de Berry découvre la France. Deux grossesses sans suite, puis une fille, Louise, qui survit – miracle. Mais toujours pas d’héritier mâle, et un mari volage, qui lui achète tout de même le joli château de Rosny. Elle le décorera avec prodigalité, et un goût très sûr.  

Le château de nos jours, Yvelines. DR

En 1818, alors que sa femme est de nouveau enceinte, le duc de Berry est assassiné au sortir de l’opéra. Funérailles grandioses. Naît l’enfant du miracle, un garçon, occasion d’un épisode tragi-comique, car pour prévenir tout soupçon de substitution d’enfant, « il faut absolument que l’accouchement soit constaté, certifié, authentifié » par des témoins, avant que ne soit coupé le cordon ombilical. On l’appellera Henri d’Artois, duc de Bordeaux. Le baptême ressemble à un sacre ; Victor Hugo y va de son ode. 

La jeune duchesse ne tient pas en place. Perçue par certains comme une écervelée, la veuve s’extrait de la pesanteur des Tuileries par le voyage : elle découvre la Normandie, s’attache durablement à la région, à la ville de Dieppe en particulier, où elle passe ses étés. En 1824, Louis XVIII rend enfin son dernier soupir, au terme d’une atroce agonie. Il est illico remplacé par son frère le comte d’Artois, 66 ans mais se portant comme un charme, lequel monte sur le trône sous le nom de Charles X. On connaît la suite : le monarque impopulaire, dont Chateaubriand identifie lucidement l’anachronisme, sera balayé en juillet 1830. La duchesse, en vain, aura « supplié le roi Charles X d’emmener son fils à l’hôtel de ville pour le placer sous la protection du peuple » et sauver ainsi le régime. Deux ans plus tôt la bru du roi s’est aventurée à cheval dans le bocage vendéen, périple organisé par le neveu de feu le célèbre chevalier de Charette, chef de l’insurrection royaliste, exécuté en 1793. Prise de passion pour l’histoire, l’exaltée a organisé, en 1829, un bal costumé d’inspiration médiévale où elle apparaît déguisée en Marie-Stuart. Sous l’excellente plume de Marine Baron, le récit du repli de la cour à Rambouillet, puis de l’exil de Marie-Caroline en Ecosse puis en Angleterre, consécutif à la prise du pouvoir par Louis-Philippe d’Orléans, tient du roman-feuilleton ! 

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Cachée derrière la cheminée

Les traits de l’intrépide passionaria du légitimisme se dessinent alors : galvanisant ses partisans, marchant « vers le danger comme une somnambule », à 34 ans la duchesse signe, depuis Saintonge, au sud-est de La Rochelle, un ordre de soulèvement, et proclame avec panache : « Henri V vous appelle ; sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur. […] Répétons notre ancien et notre nouveau cri : Vive le Roi ! vive Henri V ! ». Tentative d’insurrection moins désespérée qu’anachronique, souligne la biographe. Le désastre annoncé lui vaut d’être traquée, et bientôt arrêtée, dans des circonstances rocambolesques, alors qu’elle se cachait dans une maison nantaise, derrière la plaque de cuivre d’une cheminée : les gendarmes ayant allumé une flambée, elle et les autres captifs manquent d’être brûlés vifs avant de se résoudre, au bord de l’asphyxie, à se livrer. La prisonnière est transférée à la citadelle de Blaye, en Gironde. Pages palpitantes, qui se lisent comme un roman !

Chateaubriand s’active pour obtenir sa libération. Nouveau scandale, la duchesse ne parvient pas à dissimuler une grossesse dont le déshonneur « ne saurait donner le moindre espoir à sa cause » : Louis-Philippe se frotte les mains. Qui est le père ? Peut-être le comte de Mesnard, fidèle écuyer de la dame de son cœur. Sans certitude. Toujours est-il que, pour sauver les apparences, la duchesse de Berry invente un prétendu « mariage secret » avec le comte Hector Charles Lucchesi-Palli, beau jeune homme de 27 ans de haute extraction: la noce aurait eu lieu à Rome, le 14 décembre 1831. L’enfant est une fille, prénommée Anna-Maria ; Louis-Philippe jubile : le scandale perd la cause légitimiste. En attendant, Marie-Caroline doit apprendre à connaître son nouvel époux. En 1833, elle s’embarque (toujours séparée de ses deux aînés, Louise et Henri, restés avec l’ancienne famille royale) sur l’Agathe, direction la Sicile. Après une longue et pénible traversée, la corvette mouille à Palerme, où l’attend l’époux Lucchesi-Palli. Puis la duchesse implore en vain le pardon royal qui lui permettrait de se rendre à Prague, où sera célébrée la majorité du jeune Henri V, 13 ans. A la jeune mère, on a retiré son titre de princesse française. Charles X finit par consentir à ce qu’elle se rapproche de sa progéniture, logée dans l’inconfort du château de Brandeis, non loin de Prague. Anna-Maria, l’enfant de la honte, meurt quelques mois après sa naissance. ‘’Madame Royale’’, la fameuse ‘’Orpheline du Temple’’, autrement appelée « la triste duchesse d’Angoulême, murée dans une apathie qui ne l’a jamais quittée depuis la mort de ses parents, est chargé de l’éducation des deux enfants » de la duchesse de Berry, désormais comtesse Lucchesi-Palli. Marie-Caroline et son époux s’établissent bientôt à Gratz, au château de Brunnsee (elle a décidé de vendre Rosny). Mais « la disgrâce de l’héroïne, souillée par le scandale, a entraîné […] celle du jeune héritier du trône, le futur Henri V ». De son nouveau mari, elle aura encore quatre enfants – contre toute attente, un ménage heureux. En 1841, Henri, comte de Chambord, héritier incontestable du trône de France pour le parti légitimiste, se casse le col du fémur dans un accident de cheval ; il en restera boiteux. Sa mère, toujours nostalgique de l’Italie et de sa langue native, échappe à l’Autriche en achetant à grand prix le palais vénitien Ca Vendramin, sur le Grand Canal : de cette fastueuse demeure bâtie sous la Renaissance par le célèbre architecte Mauro Codussi, elle fera le symbole du plus extrême raffinement, et un « lieu de passage pour tous les monarchistes légitimistes ».

Ca’ Vendramin Calergi

Devenue une icône, la « buona duchessa » est désormais l’objet d’une vénération par tout un milieu aristocratique. A l’abdication du Roi-Citoyen en février 1848, Henri, fraîchement marié, et qui a pratiquement passé toute sa vie en exil, ne manifeste nul appétit pour le trône, d’autant qu’élu président de la République, Louis-Napoléon, son coup d’Etat réussi, rétablit l’Empire…  Du reste, « l’éternelle héroïne de Vendée » éprouve de la sympathie pour Napoléon III. Accablée de dettes quoique dotée d’une rente confortable par son fils le comte de Chambord, la prodigue Marie-Caroline, acheteuse compulsive de livres et de bibelots, se verra contrainte de vendre tableaux, meubles, objets d’art, collection de manuscrits…  Celle qu’on prenait pour une fantasque aventurière est en réalité une femme de grande culture, parlant cinq langues, hypermnésique, et qui sait profiter de la vie sans modération.

Mais elle a vieilli. Louise, sa fille, meurt de la typhoïde en 1864, à Venise ; puis son mari le comte Lucchesi-Palli succombe d’une bronchite, à Brunnsee, où elle-même se retire bientôt : sa myopie et son strabisme divergeant se changent progressivement en cécité. Une photo la montre amaigrie, les traits tirés. Elle s’éteint à l’âge de 71 ans, entourée de son dernier fils Adrinolfe [sic], et de ses petits-enfants, en ce mois d’avril 1870 où le Second Empire touche à sa fin.

L’épilogue est éloquent : comme l’on sait, le 5 juillet 1871, le comte de Chambord, agrippé au symbole du drapeau blanc, renonce de son propre chef au trône sous étendard bleu-blanc-rouge qui lui est proposé par le maréchal Mac-Mahon. La monarchie ensevelie pour jamais, vive la République… Dans l’échiquier de l’Histoire de France, la duchesse de Berry est une pièce bizarre. Pour reprendre l’heureuse formule de Martine Baron, elle « incarne un courant, une sorte d’ouverture vers une histoire possible qui n’a pas eu lieu ». La Maria-Carolina du XXIème siècle se fera-t-elle, à son tour, une petite place dans l’Histoire ?

A lire : La duchesse de Berry. L’insoumise, par Marine Baron. 317p., Perrin, 2026

Rock: à gauche toute!

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Afin de ne plus avoir un impact carbone trop important, le groupe Shaka Ponk (ici photographié à la Fête de l'Humanité en septembre 2024) a donné ses derniers concerts à Bercy, avec drapeaux LGBT et palestiniens de rigueur. © Chang Martin/SIPA

L’engagement des artistes pour les bonnes causes n’est pas nouveau, mais l’ampleur du phénomène et sa force de répression sont inédites. Et c’est un vrai rockeur qui le dit.


Où étiez-vous le 2 juillet ? Probablement pas au théâtre Jean Vilar de Vitry où se tenait un concert de soutien aux artistes palestiniens. Le but étant de financer l’accueil et la résidence en France de Mahmoud Mabrouk, artiste palestinien, et de lui permettre de continuer sa « carrière » en France. Noble cause s’il en est… Renaud, Cali, Medine, Tryo, Gauvain Sers, Pomme, Fredo des Ogres de Barbak étaient à l’affiche. Mais on aurait pu y ajouter Marc Lavoine, Shaka Punk, Zoe de Sagazan, Juliette Armanet, Theodora, Souchon ou Maxime le Forestier. N’importe quel acteur, en fait, de la scène française. Tous auraient trépigné pour en être, à ne pas douter. Rien que par « virtue signaling ». Parallèlement, Shaka Ponk donnait son concert d’adieu ceint – pour la chanteuse – du drapeau palestinien.

Les artistes sommés de prendre position sur Marine Le Pen ou la Palestine

Et pendant ce temps, Barbara Butch était empêchée de jouer parce que juive et sûrement sioniste. On pourrait à ce sujet évoquer le BDS (organisme qui appelle au boycott des artistes « déviants ») : avec LFI, ils font la paire. Le camp du bien est le camp obligé du show-biz. Sous peine d’invisibilité, de boycott, d’ostracisme.

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Le phénomène n’est pas nouveau. Son omniprésence, sa radicalisation, eux, le sont. Désormais, un artiste ne peut éviter le sujet. On le somme de se définir sur la Palestine ou le RN. Nulle ambiguïté n’est permise : si Joey Starr fut l’un des 255 signataires (le ban et l’arrière-ban du cinéma et du show-biz, littéralement) d’une « tribune à Macron » exhortant ce dernier à reconnaître l’État de Palestine, et qui persuada notre cher président de sauter le pas, on l’a trouvé, récemment, trop mou et trop nuancé dans sa condamnation du RN. Des réserves à vrai dire toutes relatives. Qu’importe. Comme Gilles Lellouche refusant de saisir la perche politique tendue avec insistance par un insoumisà Cannes, où Francis Lalanne tenant des propos jugés souverainistes. Il s’est ainsi ouvert au pire des soupçons. On ne barguigne pas avec l’engagement.

Patrick Eudeline
© Hannah Assouline

La France n’est pas la seule à ainsi trier le bon grain progressiste de l’ivraie nationaliste. Morrissey, Johnny Rotten, Clapton, Kid Rock, Alice Cooper ou Kanye West sont ostracisés et privés de festivals. On fouille, même : n’auraient-ils pas un juif soupçonné de soutenir financièrement Israël parmi leurs managers, soutenant ainsi la cause honnie ? Madonna en fit récemment les frais. On lança la rumeur : c’est une convertie, passion née notoirement par la Kabbale ! Un soutien d’Israël. Depuis, le BDS ne la lâche pas et appelle au boycott de ses albums.

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Il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’au tournant du siècle, la tolérance était plus ou moins de mise. Il n’y avait pas cette culture du soupçon… Ainsi, moi-même, j’ai écrit, en d’autres temps, dans Libération, Actuel, travaillé à Radio Nova… Ce qui serait, bien sûr, inimaginable aujourd’hui. Je me souviens avoir discuté avec Pierre Goldman, taquiné les gens d’Actuel, anciens de mai 68, sur leurs obsessions tiers-mondistes. Sans conséquences.

New left

Alors, cinéma, rock, chanson… L’art est-il forcément « de gauche » ?

Sans remonter plus avant, c’est dans les années cinquante que l’évidence se fait. Jazz et cinéma annoncent la couleur. À l’époque du be bop, le jazz ne veut plus être un « amusement pour les blancs ». Mingus, Max Roach, Sonny Rollins, parlent dorénavant de « grande musique noire », non plus de jazz, et composent des œuvres militantes (Freedom suite). Côté cinéma, le maccarthysme tend les positions. Et un cinéma « engagé » voit le jour. Un film comme Le sel de la terre (Biberman) combine antiracisme et féminisme, tous deux a priori marxistes. Kazan, Martin Ritt, Nicholas Ray, et Biberman, donc, sortent tous des films qui font grincer les dents d’Hollywood.

Et puis, les fifties, c’est le temps du folk boom. Derrière Woody Guthrie apparaissent Pete Seeger, le Kingston trio, Cisco Houston. Phil Ochs. Une même recette : textes « engagés » et guitare acoustique sur laquelle, comme pour Woody, sont gravés ces mots : « this guitar kills fascists ». On parle de « new left ». Le message est clair. Tout cela donnera le Bob Dylan première période et ses nombreux émules, ainsi que tout un public qu’on qualifierait aujourd’hui de bobo. De jeunes étudiants qui n’aiment le blues que quand celui-ci leur apparaît comme la lamentation des anciens esclaves. Bien des bluesmen, sophistiqués et modernes, firent les frais de l’imbécile et ignorant cliché réducteur. Pour pouvoir jouer à Londres, au fort bien pensant Folk festival annuel, Willie Dixon et John Lee Hooker cachèrent leurs guitares électriques, prétendirent ne savoir ni lire ni écrire et adopteront un accent caricatural de pov’neg de la campagne. Eux ! Talentueux urbains à Cadillac. Tout cela, dit-on, les amusa beaucoup. Cela était finalement profondément raciste. Lutte anti-apartheid, guerre du Vietnam, « protest songs » : les sixties s’ouvraient avec ces luttes en toile de fond. Bientôt, l’image de Che Guevara sera le poster le plus vendu.

Enfin… Dylan en baillait déjà et les Beatles explosaient. Le rock balayait tout sur son passage, et si, depuis Elvis, on voyait celui-ci comme volontiers rebelle, la « politique » semblait bien loin de ses préoccupations. Tous ces chevelus chantaient surtout le désir de liberté. Godard avait beau tourner La Chinoise, personne ne demandait à Adamo – ou à Gainsbourg- ses idées politiques. Certes ! Pour Edgar Morin et la gauche d’alors, le rock et les yéyés sont à droite et conservateurs, suppôts du capitalisme. Aucun groupe de rock ne sera autorisé, par exemple, à jouer dans la Sorbonne occupée. Mais personne ne demanda aux Stones ce qu’ils pensaient de la guerre du Vietnam…

Tout change autour de 68, les hippies deviennent des yippies. Jefferson Airplane, Country Joe, par exemple, « s’engagent ». Beatles et Stones se sentent obligés d’exprimer leurs idées – alors assez floues, à vrai dire – sur la révolte étudiante. Leur angoisse ? Passer pour d’affreux bourgeois.

Beatles, vous avez dit Beatles ? Le gauchisme, alors que les seventies démarrent, n’est plus qu’une mode qui a fait son temps. Incompatible avec les paillettes et le rock décadent du temps. Bowie et Roxy sont d’évidence conservateurs, voire pire encore, sans que cela ne soit vraiment un sujet. Quasi seul, Lennon, multiplie, lui, les poses « révolutionnaires ». Certes, on a vu apparaître en Angleterre un rock militant, gauchiste. Edgar Broughton, Thirld World War. Mais tout cela reste marginal et ne survit pas aux seventies.

No future

Le punk qui arrive sera, lui, nihiliste, dira-t-on. Même si un groupe comme le Clash est, en vérité, par son leader et son manager, très marqué à gauche : ils iront jusqu’à évoquer l’Amérique du Sud révolutionnaire et ses sandinistes. Mais cela est peu relevé, presque déguisé.

Et les années 80 vont oublier le militantisme… Malgré la mode des festivals tiers-mondistes et, en France, la sujétion des artistes à Mitterrand (même Gainsbourg et Depardieu !). Du socialisme bon enfant, guère plus. Mais le gauchisme ? Juste démodé. Une vieille lune ! Et personne ne reprochera à Johnny Ramone ou Ted Nugent d’être républicains. La politique n’est simplement plus un sujet, si ce n’est pour quelques tenants du rock alternatif comme les Berurier noirs qui, eux, se prétendent, vaguement, anarcho-libertaires – « la jeunesse emmerde le Front national » ! On s’étonne même de voir Action Directe encore debout et actif. Les anciens lambertistes entrent au gouvernement et la chute du mur de Berlin semble signifier la fin des utopies. Le rock prend acte de tout cela.

Cela sera avec l’altermondialisme et les grands mouvements sociaux de décembre 95 que l’extrême-gauche refait surface peu ou prou. Me Too et le wokisme naissant vont enfoncer le clou. À partir de 2015, le décor est planté et l’extrême-gauche embrigade toute une jeunesse qui veut « penser bien ». Tel qu’on lui a appris à l’école ou à la fac. Indigènes de la République, mouvement décolonial, virage à gauche toute des LGBT (même si le FHAR, dès 70, avait donné l’exemple), féminisme radical, éco-socialisme… Le monde doit ressembler à une pub Benetton ou Mac Donald’s. On rappelle qu’« ils sont issus d’un peuple qui a beaucoup souffert », selon la chanson de Tonton David, et Noir Desir se dresse sur ses ergots. La CGT évolue et devient « intersectionnelle ».  On parle de convergence des luttes, et c’est sans réplique.

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Dans ce paysage, le rock se soumet. Si Neil Young, Sprinsteen, Eno ou Roger Waters ont, depuis toujours, multiplié les prises de position « bien pensantes », nouveaux venus comme convertis de fraiche date multiplient les signes d’allégeance. Foutain DC, Kneepcap, Bob Vylan, Amyl & the sniffers… Des festivals comme We love green (de Mathieu Pigasse) se positionnent et exigent que les artistes programmés montrent patte blanche. Nick Cave, Lana Del Rey ou Shakira annulent leurs concerts en Israël. Boycott KKR met la pression sur les festivals aux engagements trop tièdes. Et Hellfest est de plus en plus critiqué : certains groupes programmés seraient « douteux », comme Maarduk. Et l’organisation ne mettrait pas assez en avant les combats LGBT, féministes ou écolos, et accepterait dans son public la présence d’éléments parés de symboles eux aussi douteux. Bref : le festival est désormais dans le viseur. On l’a même décrit comme un « Puy du Fou du metal ». C’est idiot mais c’est imagé.

À gauche toute ?  Il n’est que de voir les réseaux sociaux ! Les fans de rock y multiplient le « virtue signaling ». Tous ces gens sont-ils si à gauche ? Je ne le soupçonnais pas. Seuls quelque vieux baroudeurs libres-penseurs résistent et se fichent d’être stigmatisés comme « droitards ». Sinon, pour moi, l’évidence se fait : ce monde du rock n’est plus le mien. Ses acteurs ne me parlent plus et je vois, avec tristesse, des artistes comme Matisyahu ou Disturbed être réduits au silence. Parce que juifs et donc « suspects ».

L’Art a toujours été majoritairement « de gauche », on l’a vu. Mais quelque chose a changé : aujourd’hui, un groupe comme les Stones ne joue plus sur scène son Brown sugar de peur qu’on y voit une allusion à l’esclavage. Chacun, de gré ou de force, s’autocensure, se plie à la doxa. En face ? Rien. Sinon quelques voix dissidentes qui payent cher leur liberté de parole. Impossible, ainsi, d’applaudir cet été Morrissey. L’année dernière encore, il était programmé à La route du rock.

Le chanteur britannique Morrissey en concert à Santiago du Chili en 2015 © EFE/SIPA Numéro de reportage: 00730274_000002

En France, peut-on trouver un acteur, un chanteur ou un groupe qui échappe à la pensée dominante ? Si on excepte quelques rares formations fort marginales de OI ou de black metal (Peste brune), la denrée est introuvable. Le rock n’a jamais brandi de drapeaux. Je sais pourtant d’avance que les bannières palestiniennes flotteront cet été à Rock en Seine comme aux Vieilles charrues. Et Cave, Katerine, Zoe de Sagazan ou Mass Hysteria, programmés, ne se priveront pas de dérouler sur scène leur catéchisme obligé… Palestine, danger de l’extrême droite, diversité ! C’est vendu d’avance… Rock et LFI, c’est dit, le mariage est consommé. Quelqu’un veut-il m’inviter au Canon français en lieu et place de ces « festivals de rock » ? Reprendre en chœur du Stone et Charden, cela me parle plus que ce rock aux ordres. On en est là.

Pêle-mêle et vide-poche estival

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Josette Clotis © L'Archipel

D’ici un mois à peine, la rentrée littéraire et théâtrale. Donc un mois pour rattraper certaines lectures. Nous signalons – brièvement – l’existence de quelques livres de ces derniers mois qui méritent, plutôt que l’oubli, qu’on s’y arrête.


D’abord un livre surprenant, et bienvenu. En novembre, on parlera beaucoup, sans doute, du cinquantenaire de la mort de Malraux. Janine Mossuz-Lavau et Jean-René Bourrel se sont intéressés à Josette Clotis, qui fut la compagne de celui-ci pendant 10 ans – avant de mourir, tragiquement, le 12 novembre 1944, « les jambes broyées par un train dans une gare de Corrèze ».

Elle avait 34 ans, eu deux garçons avec Malraux (rencontré chez Gallimard) et publié deux romans – le premier, préfacé par Henri Pourrat ; le second, par Henry de Montherlant. A 34 ans !

Elle était très belle, a longtemps eu « mauvaise réputation » (jalouse, arriviste, aurait retardé l’entrée de Malraux dans la Résistance).

Les deux auteurs de cette belle « reconstitution » ? L’une est directrice de recherche au CNRS, a consacré sa thèse, et plusieurs livres, à Malraux ; l’autre est agrégé de lettres modernes et auteur du Paris de Malraux (Alexandrines, 2017).

Leur livre – très substantiel (pas du tout le genre d’une biographie de « célébrité », légère, anecdotique et vide), bien écrit et mené allègrement – rectifie l’image de cette femme qui avait, semble-t-il, un talent réel – comme eux.

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« Talent réel » ? Il se déduit des 75 pages d’inédits et de textes retrouvés qui succèdent à son évocation biographique : certaines pages – les meilleures – nous ont évoqué, mutatis mutandis, Louise de Vilmorin et Colette.

On a ouvert ce livre par curiosité, en dépit d’une couverture un peu ratée qui ne dit pas assez le sérieux de l’entreprise – ni sa nécessité. C’est pour corriger cette « première impression » que l’on signale cette heureuse surprise. Pour tout amateur (ou curieux) de littérature, de Malraux et de cette époque, de destin romanesque (et tragique). Ou de bon livre, tout simplement (ce qui ne nous étonne guère – puisque son éditeur est le très sérieux et érudit, Olivier Philipponnat, biographe d’Emmanuel Berl, entre autres).

Curiosité : on y apprend que c’est Josette, pas du tout indifférente au charme de Drieu, qui eut l’idée de demander à celui-ci d’être le parrain de Vincent, leur deuxième fils (1943-1961), et que le premier, Gauthier (1940-1961), s’appelait à l’origine Pierre, en hommage, déjà, à Drieu. On se souvient du mot de Malraux à propos de Drieu – « Un des êtres les plus nobles que j’aie rencontrés. » Josette l’aurait sans doute – au moins… – contresigné.


Ensuite, du côté des pépites de L’Harmattan – maison à laquelle nous sommes toujours très attentif, tant son fond est riche et ses publications variées (parfois inégales, certes – mais c’est la rançon de la pléthore de celles-ci, et le rôle du lecteur, de discriminer).

Donc, chez L’Harmattan, Vie et œuvre de Thomas Mann de 1875 à 1924, de François Sarindar-Fontaine, un inconnu érudit (autodidacte ?), qui sait tout de Thomas Mann, y compris ce qui, de prime abord, semble négligeable (mais pas au second – abord).

Thomas Mann est mort en 1955, à 80 ans, auréolé du prestige du Nobel de littérature (1929) et nanti de son statut de « grand écrivain résistant en exil » à partir de 1933 (il mourut en Suisse).

Sarindar-Fontaine s’intéresse à la longue première partie de sa vie et de son œuvre : presque 50 ans. Mann publie alors Les Buddenbrook (1901 – précocité stupéfiante !), Tonio Kröger (1903) et La Montagne magique (écrit entre 1912 et 1923, publié en 1924). Le Nobel de 1929 le couronne en particulier, et expressément, pour Les Buddenbrook.

L’intérêt du livre : attirer l’attention sur toute cette grande première partie de la vie du romancier. Celle où Mann – jusques et y compris l’armistice de novembre 1918 – accompagne les idéaux conservateurs et nationalistes allemands (mais subtilement – vous lirez), au contraire de son frère, Heinrich, universaliste et pacifiste comme Romain Rolland.

L’assassinat du ministre des Affaires étrangères Rathenau, en 1922, résonne pour Thomas comme un signal d’avertissement : il se convertit nolens volens à une démocratie parlementaire imparfaite mais qu’il sait en danger.

Le livre alterne chapitres sur la vie et chapitres sur l’œuvre : regard fécond qui permet de mesurer la part de la vie dans l’œuvre, et réciproquement. Livre très bien « fabriqué », précis, élaboré, qui se lit avec plaisir, et « donne envie ».

Par exemple ? De relire, entre autres, Tonio Kröger – matrice, en grande partie, de l’œuvre. Le chapitre qui lui est consacré est passionnant.

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Une citation de Mann, presque au hasard, pour finir : « Les plus hautes œuvres ne sont pas toujours le produit des plus hautes intentions. (…) L’ambition ne saurait être à l’origine de l’œuvre, elle ne saurait la précéder. Elle doit grandir avec l’œuvre et être partie intégrante de l’œuvre plutôt que du moi de l’artiste. Il n’est rien de plus faux que l’ambition abstraite précédant son objet, l’ambition en soi et indépendante de l’œuvre, cette pâle ambition du moi. »

Ou ceci, de Kröger, justement : « Seules les froides extases de notre système nerveux d’artiste ont un caractère esthétique. Il est nécessaire d’être dans une certaine mesure en dehors de l’humanité (…), pour être en état, pour être seulement tenté de représenter (ce qui est humain), de jouer avec, de le reproduire avec goût et succès. » Flaubert prônait la même chose, en plus court : « Il faut rompre avec l’extérieur. » La littérature : restituer le flux de la vie… en s’en retirant. Exemples : Kafka, saint Augustin, Kierkegaard, Proust… ou Flaubert, donc.

NB A propos de ces érudits maniaques (autodidactes ?) qui savent tout de leur « écrivain d’élection » – et dans le même genre obsessionnel que l’auteur du « Thomas Mann » évoqué – je signale aux amateurs de Chardonne, les deux volumes de Jean-Paul Dous (L’Harmattan encore et toujours) : l’un est une biographie qui ne démérite pas et qui cite beaucoup Chardonne – donc c’est un régal.

L’autre est une lecture de Chardonne, en héritier de Montaigne – là encore, innombrables citations qui agrémentent avantageusement la lecture.

Relire Chardonne, régulièrement, est un délice. Ces deux études nous le font éprouver (le délice). Et plus encore : l’énigme de cet homme qui fut disciple strict de Flaubert (dans le style) – et aîné très respecté, voire admiré, des Hussards, héritiers de Stendhal (Laurent, Nimier, Déon, Blondin). Quand stendhaliens et flaubertien(s) se rencontrent… Champagne.


Le coin des amis-que-je-ne-connais-pas – Je ne connais pas Julien Wagner, attaché de presse « Théâtre-Spectacle vivant » depuis quelques années déjà mais, puisqu’à côté de mes livres, j’interviens régulièrement dans la presse, il m’envoie régulièrement ses programmes, suggestions, idées d’entretiens, etc.

C’est sans doute LE PLUS intelligent, fiable, disponible, réactif et « pro-actif » des attachés de presse que je « connais ». Le plus ingénieux, aussi, avec toujours une idée originale pour parler d’une pièce dont il s’occupe, des relances régulières sans jamais être pesantes, etc.

Et comme j’aime beaucoup les gens… très fiables – qui ne dissocient pas le dire et le faire (et qui le font bien) -, j’aime aussi la gratitude.

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Donc je voulais dire ma gratitude à Julien W. – et la manifester en relayant son podcast « Dramaturgie ! », consacré à l’écriture théâtrale.

Comme de juste, pour lancer son podcast, Julien a commencé avec des têtes d’affiche (il faut bien attirer le chaland) – des personnalités très variées telles que Jean-Philippe Daguerre, Alexis Michalik, Amanda Sthers, Léonore Confino, Ethan Oliel, Sébastien Castro, Benoît Solès, Karim Duval, Gérard Gelas, François Mallet. Et bientôt – en ligne – Johanna Boyé, Rudy Milstein, Camille Chamoux, Mathilda May, Viktor Vincent, Patrick Chesnais, Stéphanie Tesson, etc.

On peut l’écouter via ce lien: https://www.podcastics.com/podcast/dramaturgie/ et il est disponible sur toutes les plateformes. D’après mes sources, il commence à être bien relayé : la preuve.

NB Si je parle ici de Julien Wagner (je répète : je ne l’ai jamais vu, je ne sais même pas à quoi, voire à qui – mieux -, il ressemble), c’est parce que, comme pour tout – livres, théâtres, ami(e)s – il faut encourager les meilleurs. Sinon, c’est à désespérer.

Le temps est précieux, les battements du cœur sont comptés : merci à ces (rares) gens donc, à leur « métier » – qui en tiennent compte et nous évitent d’en perdre (du temps). Voire, comme Julien, de nous en faire gagner – en nous signalant les pièces qu’il ne faut/faudrait surtout pas louper.

A bientôt, donc, au théâtre – avec Julien Wagner. Que je rencontrerai sans doute un jour. Mais quand ? A suivre ! (Suspens).


Josette Clotis, aimée et mal-aimée, de Janine Mossuz-Lavau et Jean-René Bourrel, L’Archipel, 270 pages.

Vie et œuvre de Thomas Mann de 1875 à 1924, de François Sarindar-Fontaine, L’Harmattan, 360 pages.

Jacques Chardonne – Le Montaigne du XXème siècle / Jacques Chardonne – 1884-1968 – Un gentilhomme en littérature – les 2 livres sont de Jean-Paul Dous, chez L’Harmattan.