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Il y a un admirable Donald Trump…

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À nouveau visé par une tentative d’assassinat, le président américain impressionne par son sang-froid lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche – comme lors de l’attaque de Butler survenue en Pennsylvanie durant la campagne électorale.


Le carnage qui aurait pu résulter de l’incroyable délire meurtrier de ce démocrate déréglé, s’il n’avait pas été appréhendé avant la commission du pire, est encore tout près de nous. Et, à nouveau, le président des Etats-Unis a été admirable de maîtrise et de sang-froid.

Impérieuse solitude

En effet, il faut se résoudre à accepter qu’il y a un Donald Trump dominant, infiniment discutable, et un Donald Trump attaqué, souhaité mort ou blessé, qui est admirable.

Les évènements dramatiques qui à plusieurs reprises ont révélé à la fois des failles de sécurité et le caractère courageux de Donald Trump sont trop constants dans l’enseignement qu’on peut en tirer pour que la psychologie ne s’en mêle pas.

Le président américain, à partir du moment où il peut s’abandonner à l’expansion de soi-même, avec la certitude en partie vraie qu’il est le maître du monde, ne se sent tenu par aucune limite et, malgré la présence d’adversaires sur le plan des rapports de force et de la géopolitique, il a tout loisir de cultiver cette impérieuse solitude à partir de laquelle il appréhende l’univers et tous les autres.

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Derrière les voltes multiples, parfois dans la même journée, engendrées par les fluctuations soit d’un bateleur commerçant soit d’un tacticien hors pair désorientant l’ennemi par des variations insaisissables, il y a toujours le même message : je suis le meilleur.

Et le réel n’est fait que de lui.

Sans forfanterie

Alors que l’irruption brutale et tragique d’une réalité, qu’il est obligé de considérer puisqu’elle visait à le faire disparaître, lui, paradoxalement le remet en état de lucidité, de rationalité, et fait surgir des qualités impressionnantes de tranquillité, de mesure, de courage sans forfanterie, d’équilibre. Comme si, soudain, l’homme ordinaire était tout étonné de se retrouver vivant en avouant qu’il n’imaginait pas que présider était un métier si dangereux.

Il paraît que Donald Trump était prêt, malgré cette terrifiante alerte, à continuer la soirée comme si de rien n’était mais les forces de sécurité en ont décidé autrement. A entendre certaines analyses le dimanche 26 avril, on avait presque l’impression que le président américain avait organisé ce drame pour pouvoir en profiter ! Une telle approche relevait de l’obscène !

Le sûr, en revanche, est qu’il y a un Donald Trump suscitant l’admiration. Quand le risque, le danger, la menace de mort le contraignent à sortir de soi et à affronter autre chose que la pure ivresse, ici efficace, là erratique, de soi.

Aucune inconditionnalité ne doit lui être appliquée : pas plus celle de la détestation que celle du dithyrambe !

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Kamel Daoud au pays des âmes muettes

Le manque de solidarité face à la condamnation absurde et liberticide de l’écrivain par la justice algérienne est choquante. En crachant sur la France, en utilisant des relais complaisants dans l’hexagone, la dictature de ce pays entend imposer l’oubli sur la décennie noire, et intimidider toute voix critique.


Quel contraste, entre le tapage médiatique auquel se sont livrées nos belles âmes de l’élite intellectuelle voilà quelques jours à peine alors en révolte de pacotille contre une péripétie purement managériale de congédiement, et l’assourdissant silence qui entoure aujourd’hui le véritable attentat contre la liberté de penser, d’écrire, auquel est en train de se livrer la dictature algérienne.

Paix et réconciliation

Ce qui tient de justice désormais dans ce pays – justice politique, s’entend – vient de condamner l’écrivain francophone Kamel Daoud à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende pour avoir publié en 2024 un livre, Houris, qui, d’ailleurs, considéré comme « meilleur livre de l’année » se vit couronné de notre prestigieux prix Goncourt. Or, l’ouvrage n’a pas l’heur de plaire aux autorités algériennes. Celles-ci ont en effet concocté une loi radicalement liberticide, pompeusement rangée sous le vocable de « charte pour la paix et la réconciliation ». En vérité, il s’agit ni plus ni moins que d’interdire au peuple algérien, où qu’il se trouve, d’avoir accès à la connaissance de ce qui s’est réellement passé durant les années noires qu’a traversées le pays et qui ont fait des milliers et des milliers de morts, des milliers et des milliers de disparus. Interdit donc en premier lieu à tout écrivain, tout historien de se pencher sur ce passé et d’en rendre compte si peu que ce soit.

Voilà ce qui est évidemment reproché à Kamal Daoud, son roman étant une plongée à vif dans la réalité de ce temps-là. D’où la condamnation survenue la semaine dernière.

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On l’aura bien compris. Il n’est question que de s’en prendre avec la dernière rigueur à un auteur qui, en France, au pays de Voltaire, Diderot, Camus, Sartre, a écrit – en français- et fait publier – chez Gallimard – un livre qui n’a jamais pu être lu en Algérie puisqu’il y est interdit (Les éditions Gallimard ayant même été refoulées d’une manifestation culturelle autour du livre à Alger).

Le silence gênant de Saint-Germain-des-Prés

En réponse cette ignominie, que se passe-t-il ? Se mobilise-t-on dans les milieux dits intellectuels, chez les écrivains de référence pour clamer son indignation ? Pétitionne-t-on en foule afin de manifester son soutien au confrère Kamel Daoud ? Pond-on et publie-t-on quelque manifeste pour proclamer que, au moins chez nous, au pays où le mot liberté est gravé au fronton de nos mairies, rien n’est plus cher, justement, que cette liberté ? Liberté de penser, liberté de dire, liberté de dénoncer. Non, il ne se passe rien ou presque rien. Comme si à l’instar de ce que prône le système politico-culturel mis en place outre Méditerranée on pouvait tranquillement accepter l’idée, assez monstrueuse en soi, que le fait d’écrire puisse être assimilé à un crime.

Un proverbe chinois, dit-on, affirme que le poisson pourrit toujours par la tête. Chez nous, ce serait donc par la tête pensante, celle de nos prétendues élites intellectuelles, que nos valeurs fondamentales partiraient en charogne.

L’obscurantisme se lève sur une nation lorsque les cavaliers blancs de la pensée se pervertissent en âmes muettes, et que la tombe de la liberté se referme sans qu’un pleur de ceux-là ne soit versé.

Houris

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LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Iran: lire la guerre

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Face à une volonté lente, souterraine et continue, l’Occident hésite, commente et moralise.


La guerre avec l’Iran n’est pas seulement un épisode géopolitique : elle est une déchirure dans le voile des illusions européennes, un rappel brutal que le monde n’a jamais cessé d’être tragique, quand bien même nous avions cru pouvoir l’administrer comme un dossier, le moraliser comme un sermon, le pacifier comme une fiction. Depuis les frappes américaines et israéliennes du 28 février 2026, quelque chose s’est rouvert — non pas une crise, mais une vérité : celle d’un monde où l’on combat encore, où l’on pense en termes de puissance, de durée, de victoire, et non de réparation ou de culpabilité.

Une guerre d’usure ?

L’Iran ne frappe pas seulement : il persiste, il infiltre, il délègue. Il agit par ses relais, ses ombres, ses fidélités anciennes. Il est patient comme le désert, obstiné comme une prière. Et ce que l’Europe ne comprend pas — ou feint de ne pas comprendre —, c’est précisément cette logique : celle d’un temps long, d’une stratégie qui ne cherche pas à convaincre, mais à tenir, à user, à transformer silencieusement le terrain.

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Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave est que nous ne savons plus lire une guerre. Nous en avons perdu le langage. Nous en avons dissous le sens dans une morale de circonstance, dans une compassion sans mémoire, dans un brouillard de commentaires où tout se vaut et où plus rien ne se comprend. Et voici qu’apparaît, comme une rumeur insistante, presque souterraine, l’idée que l’Iran serait en train de gagner cette guerre — non par la force, mais par la simple persistance de son être — tandis que Donald Trump et Israël seraient empêtrés, piégés dans une violence qui les disqualifie.

Mauvaise conscience

Ce renversement est moins une analyse qu’un symptôme. Il dit notre incapacité à penser la guerre autrement que comme une faute. Il dit notre besoin de voir échouer ceux qui assument le conflit, et triompher ceux que nous pouvons encore envelopper dans une fiction de résistance.

Car le régime iranien ne se pense pas comme une nation parmi d’autres. Il est une forme théologico-politique, un centre irradiant, un nœud de croyances et de stratégies qui s’étend bien au-delà de ses frontières visibles. Ses relais — milices, organisations, fidélités armées — ne sont pas des accidents, mais les instruments d’une volonté. Une volonté lente, souterraine, continue.

La politique grand-remplacée par la morale

Mais il serait trop simple de s’arrêter à l’Iran. Car ce qui se joue ici est plus vaste: c’est le retour du monde à la puissance. Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie — chacun selon son génie propre, sa mémoire, ses blessures — avancent, projettent, recomposent les équilibres. Les formes diffèrent : force militaire, pression économique, emprise technologique, influence culturelle. Mais partout, la même logique : durer, peser, transformer.

Et face à cela, l’Europe hésite, commente, moralise.

Il n’y a plus d’innocence en ce monde, sinon celle qu’inventent les sociétés pour se sauver d’elles-mêmes. Et cette innocence n’est pas née dans le peuple, mais dans les sphères où l’on fabrique le sens : universités, médias, institutions culturelles. Là s’est imposée une vision du monde où la politique a été remplacée par la morale, où le conflit est devenu suspect, où la réalité doit se plier à l’exigence de pureté.

Cette vision — héritière d’une certaine gauche devenue climat, atmosphère, évidence — ne pense plus en termes d’action, mais de réparation. Elle ne voit plus des adversaires, mais des victimes et des coupables. Elle ne cherche plus à comprendre, mais à juger.

Et dans ce monde-là, le djihadisme ne peut être qu’une réaction, les Frères musulmans qu’une expression sociale, l’Iran qu’un État blessé. On ne voit pas le projet, la volonté, la continuité. On ne voit pas que derrière la plainte peut se tenir une stratégie, derrière la faiblesse une puissance en devenir.

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Pendant ce temps, l’Occident défroqué s’est choisi un Enfant-Jésus de substitution: le Palestinien, victime parfaite, toujours souffrant, jamais responsable. Mais cette figure déborde largement ce seul cas : elle englobe l’immigré, le racialisé, le dominé — toutes ces présences que l’on sanctifie pour mieux se laver soi-même. L’aimer, c’est se purifier. Le défendre, c’est se racheter. Peu importe qu’il échappe à cette image, qu’il contredise cette pureté : il faut qu’il reste innocent, car c’est de cette innocence que dépend notre propre absolution.

D’où ce culte : manifestations, hashtags, indignations rituelles, prêtres médiatiques. Une liturgie sans Dieu, mais avec ses dogmes, ses hérésies, ses excommunications.

On ne dit plus « Juif », mais « sioniste ». Le mot suffit. Il désigne sans dire, il accuse sans nommer, il libère une haine en la rendant acceptable.

Et ainsi s’installe une religion nouvelle, une religion de l’innocence, qui ne cherche pas la vérité mais le pardon. Elle permet d’oublier ce que nous avons perdu : la langue, les églises, la durée. Elle nous dispense de nous juger nous-mêmes.

Mais l’innocence est un mensonge. Elle refuse le réel — la violence des groupes, les stratégies des acteurs, la haine organisée — et prépare, dans son refus même, les violences à venir.

Car pendant que l’Europe s’abîme dans la compassion, le monde avance. Le djihadisme ne pleure pas : il combat. Les organisations patientes travaillent les sociétés de l’intérieur. L’Iran étend ses lignes invisibles. Les puissances recomposent leurs territoires.

Et nous, nous parlons. Deux mondes se font face : l’un cherche à être juste ; l’autre cherche à être fort. Mais l’Histoire ne tranche pas en faveur de la justice. Elle avance avec ceux qui la prennent. Et peut-être est-ce cela, au fond, la tragédie européenne : non pas d’avoir perdu la puissance, mais d’avoir perdu le regard qui permet de la reconnaître — et de s’y confronter sans se dissoudre dans l’illusion de l’innocence.

La société malade

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Trump: coup fourré à Seattle

L’Iran et l’Égypte ne veulent pas d’un «match des fiertés» à Seattle pendant la Coupe du monde. Au-delà de ce match controversé, si l’Iran est bien qualifié pour la compétition et s’y prépare, les autorités du pays annoncent toujours un possible boycott à cause du conflit avec les États-Unis, co-organisateur.


Le conflit américano-iranien joue une surprenante prolongation sur le terrain du… foot. En juin, les États-Unis (secondés par le Mexique et le Canada) accueillent la Coupe du monde ; écueil, l’Iran est l’un des 48 pays qualifiés.

Vu le contexte, le ministre des Sports Ahmad Donyamali avait estimé que la Team Melli, l’équipe nationale iranienne, ne pourrait « en aucun cas participer à la Coupe du monde ». Trump le reprenait alors de volée en déclarant que pour « leur propre vie et sécurité », il était effectivement préférable que les Iraniens ne fassent pas le déplacement… Ces derniers revendiquent maintenant le droit de participer, mais demandent à jouer leurs matches au… Mexique. Cela leur éviterait de mettre les pieds sur un terrain glissant, un gazon maudit – un piège tendu le 5 décembre à New York lors du tirage au sort de la Coupe du monde. Ce jour-là Gianni Infantino, numéro 1 de la FIFA (fédération internationale qui compte 211 pays, soit plus que les 193 États membres de l’ONU) remettait à Donald Trump le prix de la paix de la FIFA (!), une distinction spécialement créée pour lui, et annonçait que lors de la compétition serait disputé le 26 juin à Seattle un « match des fiertés », dédié à la cause LGBT.

Or ironie du sport, le tirage au sort, qui avec le recul ressemble à un coup fourré, a désigné pour jouer ce « match des fiertés » deux équipes musulmanes, l’Égypte et… l’Iran, pays où en vertu de la loi islamique, les relations homosexuelles sont interdites et peuvent être punies de la peine de mort… Maintenant, si l’Iran déclare forfait ou obtient le droit de jouer ses matches au Mexique, la FIFA devra trouver une autre équipe pour disputer à Seattle ce match des fiertés homosexuelles. Le Brésil a le profil… Cela permettrait à la nouvelle Mairie de Paris d’installer une « fan zone » au bois de Boulogne, où les Brésilien-nes sont toujours de la partie (de jambes en l’air) quand il s’agit de faire des passes.

Quand il arrivait en ville…

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D’étrangeté locale à égérie de l’art, le dessinateur Marcel Bascoulard (1913-1978) a vécu une vie d’artiste en marge dans la paisible ville de Bourges  


Dans la cité berruyère, au fil des siècles, deux grands hommes demeurent. Leur légende se poursuit grâce au travail des historiens et des écrivains. Elle se propage même dans la mémoire populaire et dans les ruelles de la vieille ville comme une trainée de cendres. Bientôt, ils seront inattaquables, nos deux « vedettes » locales. Chaque génération porte le flambeau du souvenir en ravivant la flamme, exagérant les prouesses ou l’opprobre de ces deux figures qui ont permis à la ville de Bourges de sortir de l’anonymat de la diagonale du vide. Deux personnages qui redorent le blason des ruralités austères et du folklore berrichon dont les chansonniers moquaient l’accent au siècle dernier dans les émissions de variétés.

Phénomène crasseux

La préfecture du Cher doit sa postérité à Jacques Cœur, le grand argentier du roi Charles VII au XVème siècle. Chaque collégien s’est rendu dans son palais pour communier avec le faste d’antan. En substance, les professeurs nous disaient qu’ici avait vécu l’un des personnages centraux du royaume de France. Autour de nous, dès la sortie de la municipalité, les champs s’étendaient à perte de vue, excepté le vignoble, plus au nord, de Menetou-Salon et l’industrie de l’armement florissante, nous sentions que notre avenir n’aurait rien de très flamboyant. Sans ligne TGV, dans l’indifférence totale des gouvernements successifs, les pouvoirs publics estimant que la province dévitalisée était une maladie sans remède, nous étions des victimes disciplinées, en rang, sans une once de rébellion, nous avions fini par accepter notre sort de surnuméraire. Par résistance et aussi pour nous démontrer que de grands hommes avaient émergé du Berry, l’éducation nationale d’alors nous emmenait visiter, chaque printemps, le Palais Jacques Cœur. Une façon pédagogique de faire germer nos rêves et d’entretenir l’illusion d’une réussite possible. Il y avait un autre phénomène dans cette ville connue pour ses maisons à colombages ; crasseux et génial, nauséabond et prolifique, clochard s’habillant en femme, hirsute introverti, provocant non par dissidence mais par amour filial, ce sosie pouilleux de la laitière de Vermeer promenait dans Bourges sa marginalité exubérante. Il sentait fort. À son passage, on changeait de trottoir ou on pouffait de rire. Parfois, des imbéciles l’insultaient. Il ne faisait pas peur, il intriguait surtout par son accoutrement. Marcel Bascoulard n’était pas dangereux.

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Il vivait selon ses propres codes esthétiques et sa moralité poétique. À défaut d’être comprise, sa dérive était largement admise d’où l’émotion sincère quand la ville apprit sa mort.  La plupart des Berruyers ne partageait pas ses fantaisies en termes d’hygiène corporelle et de vêtements, mais ils ne le blâmèrent pas. Il est faux de croire que les différences seraient plus facilement acceptées dans les métropoles que sur nos terres perdues et forcément réactionnaires. Le Berrichon est moins sectaire qu’il n’y paraît, son caractère ombrageux et taiseux ne le pousse pas à attaquer celui qui ne lui ressemble pas à priori. Le Berrichon est assez respectueux de la liberté des autres quand elle n’est pas militante et dominatrice.

© Sarbacane

Talent hors norme

Dire que Bascoulard était adopté de tous serait peut-être exagéré, mais tous les habitants de la ville lui reconnaissaient un talent de dessinateur immense, hors-norme, grandiose, un don céleste, l’œil et la précision, la main et la portée, la délicatesse de l’enlumineur et le détail de la dentellière… Son heure de gloire n’était pas encore arrivée que déjà ses déambulations se racontaient dans les familles au déjeuner du dimanche. Sa fin tragique – il fut assassiné en 1978 – et son visage familier ne furent jamais oubliés. Quand enfant, nous nous rendions au studio Morlet pour un jeu de photographies d’identité, la vie de Bascoulard était résumée dans la vitrine à travers des clichés et des dessins. Nous faisions connaissance avec l’autre célébrité de Bourges.

Le dessinateur Frantz Duchazeau DR.

Le couple Morlet fut d’un soutien sans faille pour cet artiste vagabond.  La renommée de Bascoulard commença à prendre de l’ampleur vers les années 1990. Le travail du biographe Patrick Martinat sur l’homme et l’œuvre eut un retentissement national. Bascoulard né en 1913 est une gloire provinciale en voie de starification internationale. De son vivant, la maison de la culture lui consacra une exposition magistrale. Beaucoup de monde, experts, universitaires et marchands, s’intéressent aujourd’hui à son cas atypique. Son accoutrement qui le délégitimait par le passé des institutions devient un argument de poids dans une société qui s’intéresse aux questions d’inclusivité et de genre. À vrai dire, ce sont les dessins qui fascinent, notamment ceux de la grande Dame de Bourges, la cathédrale Saint-Etienne. Il faut lire la biographie illustrée librement inspirée de la vie de Bascoulard que Frantz Duchazeau vient de publier aux éditions Sarbacane. Un très beau travail de mise en perspective, d’une enfance meurtrie aux mécanismes de la création.

© Sarbacane

Depuis quelques années, chaque Berruyer retourne son grenier pour mettre la main sur l’un des dessins, joyaux de l’artiste. Jadis, il s’en servait pour payer le bifteck de ses chats.


Marcel Bascoulard – Frantz Duchazeau – Sarbacane 168 pages

Bascoulard

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Aérostat Palace : entre lyrisme et énergie

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


« Crois-moi, Sauvageonne ! Suis-moi ce soir, au Charleston ; tu ne vas pas le regretter. » Elle me contempla de ses sublimes yeux verts, secoua sa claire crinière de jeune lionne et acquiesça : « On y go ! Je te fais confiance, vieux Yak ! Difficile de faire autrement : c’est vrai que tu as débuté dans le journalisme chez Best… » Ma petite biche disait vrai. Best, en mai 1977 ; mes premiers pas dans le journalisme, au 23, de la rue d’Antin, au côté de Christian Lebrun (RIP), Brenda Jackson (RIP), Pierre de Chocqueuse, Stéphane Heurtaux (RIP), Jacky Souchu, Michel Embareck, Francis Dordor, Hervé Picart, Alain Pons, Sacha Reins, François Ducray, Gérard Bar-David, Bruno Blum, Patrick Eudeline et quelques autres. Eudeline qui est non seulement mon ami mais aussi celui d’Emmanuel Domont, le chanteur-guitariste d’Aérostat Palace, le groupe qui, justement, se produisait au Charleston ce soir-là. Est-il nécessaire de préciser que la Sauvageonne ne regretta pas notre déplacement ?

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Un mélange détonnant de mélodie et d’énergie

Groupe d’Amiens, fondé de membres ou d’anciens membres de gangs de la capitale picarde (The Void, Loïs Verne, Lagoon, Lady Godiva, etc.) est composé d’Emmanuel, de Quentin (guitare, chant), de Kevin, dit D. Tex (batterie) et de Gaby (basse). « Le nom vient d’un poème que j’ai écrit ; un vers se terminait par « aérostat », le vers suivant commençait par : « Palace de mes nuits endormies… »… » commente Emmanuel.  « J’ai réuni deux vers : la fin de l’un et le début de l’autre. L’idée, c’était d’imaginer des sortes de dirigeables qui soient aussi des palaces. Aérostat, ça fait très années 1930. Et ça me plaisait. » Il rappelle que le combo a donné au Charleston, justement, son premier gig en février 2024, « et que tu nous avais écrit un merveilleux article », poursuit-il, reconnaissant. (Ça devient si rare, la reconnaissance.) « Nos influences ? Les mélodies des Smiths avec une énergie punk. C’est un mélange détonnant entre l’importance de la mélodie et celle de l’énergie. On aime les Clash, les Smiths, mais aussi certains groupes californiens. Un mélange de lyrisme et d’énergie. Quentin me disait tout à l’heure : « Tu ne sais même pas comment est fait une guitare. » Il a raison ; pour moi, la guitare est un moyen. C’est comme si on demandait à un poète : « Comment est fait ton stylo ? » Le stylo est uniquement fait pour exprimer quelque chose qu’on a en soi. La mélodie est quelque chose que j’ai en moi et qu’il me faut exprimer à tout prix. J’écris aussi, mais l’écriture a une limite car les mots ne sont pas toujours mélodieux, même si on les place bien. La mélodie est la condition sine qua non de notre musique. »

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Emmanuel compose les chansons chez lui, sur sa guitare acoustique. « Elles sont ensuite électrifiées par l’ensemble du groupe. Les paroles sont de Quentin et de moi. Nos textes sont en anglais. Je fais un mélange de « je » et de « tu ». Je fais souvent un dialogue avec moi-même. Un dialogue intérieur sans que ça devienne du Marguerite Duras et heureusement ! Il s’agit souvent de marasmes émotionnels. » Le résultat est carrément épatant. Ça sonne merveilleusement bien. Emmanuel Domont et son groupe distillent un charisme fou, une aura bien particulière, très rock’n’roll qui envoûtent le public. Dans la vie, Emmanuel travaille au théâtre municipal de Neuilly-sur-Seine où il accueille les spectacles et les publics scolaires. « Un boulot alimentaire », précise-t-il. Son autre activité, c’est le journalisme. Il œuvre en particulier pour Causeur et pour L’Incorrect. Les prochains concerts d’Aérostat : à Amiens, le 1er mai, à la fête des commerçants, place du Beffroi, le 8 mai, à la Taverne Elektrik, le 28 mai à Mille et Une Bières. « On jouera aussi au R4 Festival, à Revelle, le 27 juin ; on aime beaucoup ce festival. On terminera notre tournée d’été au Supersonic, à Paris. » Ne les manquez pas car, oui, ils sont vraiment supers et je ne dis pas ça parce que mon copain Emmanuel bosse pour Causeur. Promis, juré, craché !

Le luxe s’ennuie à mourir

À force de confondre sérieux et grandeur, une partie du luxe a fini par prendre la pesanteur pour une preuve d’excellence. Or une maison qui ne sait plus jouer ne sert plus le beau: elle administre du joli cher. Loewe x Ghibli, ou hier Virgil Abloh chez Vuitton, rappellent qu’un luxe vivant accepte les greffes. Le reste n’est souvent qu’un mausolée bien éclairé.


Le luxe adore aujourd’hui les mines graves. Il aime les récits patrimoniaux, les objets qu’il faudrait contempler avec dévotion, les campagnes qui ressemblent à des enterrements très bien financés. Il aime la pénombre, la phrase lente sur la transmission, la main, le geste, le temps long. Tout cela peut être très beau. Tout cela devient surtout très ennuyeux quand il n’y a plus que cela.

Car c’est peut-être le vrai problème d’une partie du luxe contemporain : il ne meurt pas seulement de vulgarité. Il meurt aussi d’ennui. À force de se prendre au sérieux, il finit par confondre la pesanteur avec la grandeur, la raideur avec la distinction, la solennité avec le beau. Il produit des objets impeccables, des vitrines impeccables, des discours impeccables – et parfois plus rien qui respire.

A chaque marque sa chapelle

Le mot est rude, mais juste : beaucoup de maisons sont devenues consanguines. Elles ne fréquentent plus que leurs propres signes. Elles parlent à leur propre clergé. Elles citent leurs archives, célèbrent leur héritage, reconduisent leurs codes, et prennent cette boucle fermée pour une preuve de noblesse. C’est souvent l’inverse. Un luxe qui ne se laisse plus déplacer finit par radoter.

Loewe x Studio Ghibli dit exactement le contraire. Entre 2021 et 2023, la maison a construit trois capsules autour de My Neighbor Totoro, Spirited Away et Howl’s Moving Castle. Elle les a pensées non comme des licences décoratives, mais comme une rencontre entre artisanat et narration. Ghibli y apportait son merveilleux grave, sa poésie du détail, son culte du dessin vivant. Loewe, elle, y répondait dans sa propre langue : le cuir, l’intarsia, la marqueterie, la broderie, la patience.

C’est exactement ce qu’on attend d’un grand exercice de luxe : non pas un clin d’œil, mais une rencontre. D’un côté, un maroquinier d’exception. De l’autre, un studio qui a traité l’anime comme un art de la dévotion. Deux excellences. Deux disciplines de la forme. Deux manières de croire que la beauté mérite du temps. La rencontre paraît inattendue seulement à ceux qui imaginent encore le luxe comme une forteresse sectorielle. En réalité, elle est profondément cohérente.

La rencontre des imaginaires

Loewe n’a pas abaissé sa maison en allant vers Ghibli. Elle l’a allégée. Mieux : elle lui a rendu une grâce. Les personnages et paysages de Miyazaki n’ont pas été collés sur des produits comme on plaque un logo sur une casquette ; ils ont été traduits dans le langage même de la maison. Voilà toute la différence entre le jeu et la grimace marketing. Les maisons fragiles ont peur du jeu, parce qu’elles sentent que leur légitimité tremble. Les maisons fortes peuvent se le permettre, parce qu’elles savent qu’un peu de fantaisie n’avilit pas la hauteur. Elle en est souvent la preuve.

Il faut donc le dire sans révérence excessive : on ne veut pas d’un luxe d’entre-soi. On veut un luxe de greffes. Un luxe qui accepte la rencontre avec d’autres excellences, d’autres imaginaires, d’autres cultures de forme. Pas pour faire jeune. Pas pour faire du bruit. Pas pour acheter artificiellement un supplément de désir. Mais pour éviter de tourner en rond dans le salon familial des vieilles certitudes.

(De gauche à droite) Kylie Jenner, Kim Kardashian, Kanye West et Virgil Abloh assistent au défilé Louis Vuitton Homme Printemps/Été 2019 dans le cadre de la Fashion Week de Paris, le 21 juin 2018 à Paris. © Laurent VU/SIPA  / 00864725_000048

C’est aussi ce qu’avait signifié, à sa manière, l’arrivée de Virgil Abloh chez Louis Vuitton. Ce qui comptait n’était pas seulement le streetwear, ni le casting, ni l’onde médiatique. C’était le geste. Il ne « détendait » pas Vuitton. Il lui rendait des fenêtres. Il rappelait à une maison immense qu’elle n’était pas condamnée à ne parler qu’à son propre miroir. Abloh n’a pas fait entrer le vulgaire dans le luxe ; il a rouvert une circulation. Et un luxe qui ne circule plus finit toujours par sentir le renfermé.

La rencontre juste

Évidemment, toute greffe n’est pas brillante. Toute collab n’est pas juste. Tout écart n’est pas une grâce. La TAG Heuer x Super Mario relevait davantage du gadget que du poème. Mais même ce cas-limite rappelait au moins une chose utile : le jeu n’est pas forcément une indignité. Ce qui est indigne, en revanche, c’est de prendre l’ennui pour une preuve de sérieux.

La vraie frontière n’est donc pas entre le sérieux et le fun. Elle est entre la rencontre juste et le gimmick. Entre la greffe et l’opération de communication. Entre l’ouverture qui enrichit et l’opportunisme qui singe. Loewe x Ghibli fonctionne parce que deux mondes s’y reconnaissent sans se trahir : le merveilleux de Miyazaki devient cuir, volume, patience, détail ; l’artisanat de Loewe se laisse traverser par une poésie japonaise sans perdre sa tenue. Voilà ce qu’on veut. Pas un luxe transformé en parc d’attractions. Un luxe qui retrouve assez de confiance pour ne pas s’adorer en permanence.

Car le fond du sujet est là. Le luxe ressemble parfois aujourd’hui à un certain art contemporain : beaucoup de joli, peu de pensée. Beaucoup de surface, peu de nécessité. Beaucoup de respectabilité culturelle, peu de trouble. Or quand l’art ne pense plus rien, il finit souvent par servir le joli au lieu du beau. Le luxe connaît la même pente. Il fabrique des objets aimables, impeccables, bien élevés, culturellement homologués, mais trop souvent incapables de porter une idée, un déplacement, une forme de risque. Ils plaisent. Ils n’ouvrent rien.

Le joli console. Le beau, lui, déplace. Il dérange un peu. Il crée une tension. Le luxe qui se borne à bien exécuter ses propres codes devient vite une industrie du joli cher. Cela suffit au statut ; cela ne suffit pas au désir. On peut respecter longtemps un objet qui ne surprend plus. On ne le désire pas avec la même intensité.

Le cléricalisme du luxe

C’est pourquoi le conservatisme de confort qui règne dans une partie du secteur est si profondément stérile. Il confond protection et sclérose. Il croit défendre le luxe en le maintenant dans la révérence, alors qu’il l’enferme dans la répétition. Il prend l’ennui pour une preuve de sérieux. Il oublie qu’une maison vraiment souveraine n’a pas peur d’être déplacée. Elle n’a pas peur de rencontrer autre chose que sa propre généalogie.

Le pire alibi du luxe contemporain, c’est de baptiser excellence ce qui n’est souvent qu’une peur de vivre. Il se donne des airs de hauteur quand il n’ose plus qu’une chose : se citer lui- même.

Le luxe n’a pas besoin d’être « cool ». Il n’a pas besoin de singer la culture pop pour rester vivant. Il a besoin de garder assez de liberté pour ne pas se réduire à sa propre statue. Voilà la leçon de Loewe x Ghibli. Voilà aussi, à sa manière, celle d’Abloh chez Vuitton. Un grand luxe n’est pas un luxe qui se cite sans fin. C’est un luxe qui sait encore accueillir d’autres formes de grâce sans perdre la sienne.

À défaut, il lui restera le prestige, bien sûr. Les prix aussi. La liturgie, encore. Mais plus cette qualité plus rare, plus fragile, plus décisive : la vie.

Brooke Shields : de l’étoile à l’enseigne

C’est un regrettable basculement. Le cinéma des années 1980 a progressivement transformé des actrices comme Brooke Shields, autrefois filmées comme des présences presque mythiques, en images exposées et consommables.


La lumière des néons éclaire tout, mais ne révèle rien. Elle attire, sature, remplace. La lumière des étoiles, elle, exige l’obscurité ; elle n’impose pas, elle apparaît. Entre ces deux lumières se joue peut-être une histoire du cinéma. Celle de Brooke Shields en est une illustration frappante.

Certaines actrices ne jouent pas : elles apparaissent. Dans The Blue Lagoon (1980), comme dans Endless Love (1981), Brooke Shields n’interprète pas un rôle au sens classique : elle incarne une présence. Son visage presque immobile capte la lumière. Il s’en dégage un alliage d’innocence et de gravité qui dépasse le simple jeu d’actrice.

Dans Le Lagon bleu, tout concourt à cette apparition. L’île « non cartographiée », les eaux limpides, la nudité originelle du monde : Brooke Shields y évoque une figure archaïque, presque mythologique. Elle n’est pas sans rappeler Aphrodite surgissant de l’écume. Le film ne raconte pas seulement une histoire : il laisse affleurer une image plus ancienne, plus profonde.

Endless Love prolonge cette dimension. Une scène en particulier mérite attention : celle de la réception chez les parents de Jade. Rien n’indique la nature de cette fête. Ni anniversaire, ni célébration précise. Cette indétermination lui donne une dimension presque rituelle. La maison devient un lieu de passage. Au milieu des convives, Jade se détache peu à peu, comme si la foule n’était qu’un fond indistinct destiné à faire surgir sa présence.

Lorsqu’elle monte l’escalier pour rejoindre David, le temps semble suspendu. Le cinéma touche ici à quelque chose de rare : non pas la représentation d’un sentiment, mais son apparition. Ce moment tient moins du récit que de la révélation.

Et pourtant, cette promesse ne sera pas tenue.

Une descente vers l’exposition

Dès Sahara (1983), quelque chose bascule. La même actrice, filmée quelques années plus tôt comme une apparition, est désormais exposée comme un spectacle. La scène où elle glisse le long d’une rampe d’escalier, sous le regard des hommes, ne relève plus du même régime d’images. Ce n’est plus une montée vers le mythe, mais une descente vers l’exposition.

Le contraste est saisissant : d’un film à l’autre, Brooke Shields passe d’une présence à une image. D’un mystère à une démonstration.

C’est ici que s’éclaire la formule : une étoile transformée en enseigne.

Une étoile, au cinéma, n’est pas seulement une célébrité. C’est une figure qui échappe en partie à ce qui la montre. Quelque chose en elle résiste, demeure en retrait. L’enseigne, au contraire, est faite pour être vue. Elle n’existe que pour cela. Elle attire le regard, mais ne le retient pas.

Or, dans les années 1980, Hollywood change de nature. Il ne s’agit plus seulement de raconter des histoires, mais de produire des images exportables. Le cinéma devient un vecteur d’influence. Ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power n’est pas une abstraction : c’est un système qui transforme les visages en supports, les acteurs en surface.

De la présence à l’écran à la consommation d’image

Brooke Shields en a été l’une des victimes les plus visibles. Après ses premiers succès, sa carrière se poursuit — Sahara, plus tard des comédies comme The Bachelor (1999), puis des séries télévisées — mais quelque chose s’est perdu. Non pas son talent, ni même sa présence, mais la manière dont le cinéma la regardait. Ce regard, qui pouvait révéler, s’est mis à exploiter.

Il ne s’agit pas ici de juger une filmographie, mais de constater un déplacement. Le cinéma des années 1980 semble avoir renoncé, en partie, à faire apparaître des présences pour produire des images immédiatement consommables.

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Brooke Shields n’a pas disparu pour autant. Elle a même résisté. Diplômée de Princeton, dotée d’une intelligence et d’une culture remarquables, elle montre que ce qui manquait n’était pas en elle, mais dans les rôles qu’on lui proposait.

Reste une question. Le cinéma est-il encore capable de faire apparaître des étoiles — ou est-il condamné à fabriquer des enseignes ?

La Baltique et mon Rêve

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Le libéralisme et la démocratie sont-ils vraiment compatibles?

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« La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie » Carl Schmitt


Carl Schmitt (1888-1985) fut longtemps victime du point Godwin. Ses accointances avec le régime national-socialiste (dont il fut écarté en partie pour sa complaisance envers le catholicisme) jetèrent ses œuvres dans les livres maudits de ces penseurs de la révolution conservatrice à l’image de Heidegger, de Spengler ou de Jünger, dont les accusations de proto-nazisme ne manquèrent pas de coller à l’héritage. Pourtant, celui qu’Hannah Arendt décrivit comme « l’homme le plus significatif dans le domaine du droit constitutionnel et du droit international » continue de fasciner par ses réflexions relatives à la théologie politique, à la notion de souveraineté ou à la dialectique politique entre ami et ennemi, en faisant de lui un incontournable de la philosophie politique du XXᵉ siècle.

L’essence du parlementarisme

Dans Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus (soit ‘La situation du parlementarisme actuel dans l’histoire de la pensée’), Carl Schmitt entend mêler philosophie du droit, histoire des idées et politique. Son objectif ? « Atteindre le noyau ultime du Parlement moderne » afin de dissocier plusieurs concepts qui, selon lui, se sont confondus à tort dans le parlementarisme, à savoir la démocratie et le libéralisme. Véritable « décret providentiel » prédit par Tocqueville et Guizot (qui sont, en apôtres du libéralisme, les adversaires idéologiques à l’état pur de notre intéressé), la démocratie n’avait à cet instant, sinon une simple forme d’organisation, pas le moindre contenu politique. À vrai dire, il y avait des démocrates chez les socialistes, chez les bonapartistes, et même dans une fraction de la bourgeoisie libérale, encore que cette dernière eût longtemps plaidé en faveur du suffrage censitaire. Il distingue ce faisant la forme (en théorie) de l’autorité et son contenu (en pratique). Si le régime démocratique avait à ce moment une forme, son contenu réel, c’est-à-dire sa mise en application, restait vague. Carl Schmitt écrit à ce propos : « Une démocratie peut être militariste ou pacifiste, absolutiste ou libérale, centralisatrice ou décentralisée, progressiste ou réactionnaire ». Quiconque trouvera cette phrase provocatrice ou dénuée de cohérence politique, arguant que démocratie et liberté vont de pair, sera surpris par la suite de la démonstration. Pourquoi Schmitt choisit-il de dissocier la pensée libérale de l’idéal démocratique ? D’abord parce que le pouvoir du peuple repose sur une notion abstraite qu’est celle de ‘peuple’. Le problème de la démocratie réside dans l’impossibilité de définir clairement la volonté générale, concept rousseauiste qui ne se superpose jamais au principe d’unanimité. Schmitt pointe en effet un paradoxe : « la situation où les démocrates sont dans la minorité est en effet très fréquente ». Dans la mesure où la démocratie n’est l’apanage que de marginaux à certaines époques, il apparaît difficile de l’imposer, sinon quoi cette contrainte enfreint le principe même de volonté majoritaire (réduction par défaut de la volonté générale). En réalité, le problème d’une minorité de démocrates ne peut se régler que par l’éducation du peuple, éducation faite nécessairement par un éducateur, fût-il un individu ou bien une classe aristocratique. Dans cette phase transitoire d’éducation, il est bien question d’un groupe minoritaire qui dicte à un groupe majoritaire (les non-démocrates) ce qu’ils doivent penser, ce après quoi le groupe majoritaire accepte la démocratie. Cette phase de dictature (au sens étymologique, à savoir d’une autorité qui dicte) n’est ainsi pour Schmitt pas le contraire de la démocratie, mais bien son corollaire naturel.

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Il n’a pas fallu attendre longtemps avant d’entrer dans la provocation conceptuelle. Pourtant cette idée d’une liaison naturelle entre tentation autoritaire et pouvoir du peuple trouve ses sources bien avant l’époque moderne. Déjà dans l’Antiquité, et notamment chez Platon, la démocratie, considérée comme ignorance collective, était fustigée comme la marche vers la tyrannie (encore qu’en histoire des idées, le tyran et le dictateur ne fussent jamais mis sur le même plan, le premier étant celui qui soumettait le collectif à son caprice privé, et le second celui qui se voyait confier en temps d’urgence la responsabilité collective. Nous ne nous attarderons pas sur cette distinction qui a le mérite de ne pas mettre les César, Cromwell, Robespierre, Bonaparte à égalité avec les tyrans du XXᵉ siècle). Toujours est-il qu’encore ici, ni la démocratie ni la dictature ne revêtent un contenu explicite d’autorité. Du moins, il y a bien un contenu politique qui s’est développé chez les penseurs modernes, de Locke à Constant en passant par Montesquieu. Ce contenu politique, c’est le Parlement. Fruit de la pensée libérale, de cette quête anti-absolutiste dont la France puisa ses inspirations outre-Manche, le Parlement est la clé de voûte de la critique schmittienne du libéralisme. Organe politique du pouvoir législatif, le Parlement est présenté par Schmitt comme un dérivé de la raison pratique d’une part, et s’inscrit d’autre part dans une logique de musellement de la souveraineté. Sur cette question de souveraineté, il est bon de rappeler que les libéraux de la Révolution (davantage de 1789 que de 1793) abhorraient l’idéal démocratique. Dans son discours du 7 septembre 1789, Emmanuel Sieyès, figure par excellence du libéralisme anti-démocratique, s’exclamait : « Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants ». Anti-rousseauiste, Sieyès répondait déjà à la tentation d’une démocratie directe et d’une souveraineté populaire, lesquelles furent l’apanage du jacobinisme de 1793. Pourtant, bien que les hommes de 89 fussent dépassés sur leur gauche, bien que la pensée libérale bourgeoise se tût un temps face à la pensée républicaine stricte, le parlementarisme comme doctrine d’une primauté du Parlement dans l’exercice de la souveraineté (nationale et non populaire) se fraya un chemin qui lui permit au cours du XIXᵉ siècle de s’imposer comme le gage d’une nouvelle conception de la démocratie : celle de représentation.

La démocratie dite « représentative » (nous séparons volontairement ces deux termes en ce qu’ils constituent un oxymore dans la pensée schmittienne, nous y reviendrons) est née d’un principe simple découlant de la raison pratique. Dans la mesure où il est impossible de sonder individuellement tous les citoyens et qu’une forme directe de démocratie est, dans les sociétés modernes, anachronique au vu du nombre considérable d’individus, le Parlement se présenterait comme une « commission du peuple » chargée de représenter sa volonté. Mais alors, quels sont les principes communs à cette commission dans les démocraties modernes ? Ce que Schmitt nomme la discussion. Le Parlement découle en réalité, selon une expression du théologien Rudolf Smend, d’un processus de « dynamique-dialectique », à savoir le débat. Le débat se manifeste par l’opposition permanente des opinions qui, selon le raisonnement classique porté par les libéraux (Schmitt citant François Guizot comme en étant le « représentant typique »), suit le schéma rationaliste suivant. Les représentants sont contraints de trancher sur la vérité afin de mettre en œuvre une politique. Pour accéder à cette vérité, ils accordent une plus grande publicité aux affaires de l’État, ce qui favorise la logique de liberté de la presse. Si, sur le papier, ce schéma promeut la liberté d’opinion dont Schmitt ne cherche pas nécessairement à faire le procès, il freine également la puissance législative. Or si le parlementarisme moderne est la cible principale de cet essai, c’est précisément parce que sa foi en la discussion perpétuelle s’est substituée à la prise de décision rapide, et que les représentants du peuple ont pris peu à peu en otage l’intérêt commun au profit des intérêts particuliers. C’est sur cette base que Carl Schmitt entend avancer sa thèse d’une incompatibilité entre parlementarisme et démocratie.

Le Parlement contre le pouvoir du peuple

Si l’opposition entre libéralisme et démocratie, entre État de droit et souveraineté populaire, sonne aux yeux des modernes comme un non-sens, toujours est-il que ce que l’on aime à nommer « démocratie libérale » sonne en histoire des idées bien plus comme un oxymore que comme un pléonasme. L’historien français Jean-Jacques Chevallier explique qu’avant de devenir les deux faces d’une même pièce, démocratie et libéralisme étaient antithétiques en France. Tandis que la démocratie était synonyme de suffrage universel (masculin) et défendue par la gauche radicale ainsi que par les bonapartistes (ceux-ci tirant leur légitimité de l’appel du peuple par plébiscite), le libéralisme rimait quant à lui du suffrage censitaire et de gouvernement d’une élite. Jusqu’au rétablissement du suffrage universel masculin en 1848, gauche libérale (républicains modérés) et droite orléaniste (défendant la monarchie constitutionnelle) abhorraient cette idée selon laquelle le peuple tout entier aurait légitimité à participer aux affaires politiques. René Rémond poursuit cette analyse en arguant qu’au XVIIIᵉ siècle déjà, la démocratie était considérée comme un régime autoritaire pouvant menacer les libertés, là où au contraire l’aristocratie était vue comme le meilleur rempart à la tyrannie du peuple contre les libertés fondamentales. Chez Carl Schmitt, l’opposition entre parlementarisme (fruit de la pensée libérale) et démocratie résulte d’une différence de genre. Si la démocratie repose sur un principe d’homogénéité (de ce qui est du même genre), le parlementarisme libéral n’est devenu que le produit d’un principe d’hétérogénéité. Cette hétérogénéité est une hétérogénéité d’intérêts. Entre qui ? Entre les différents partis siégeant au sein du Parlement. Le principal souci de la discussion publique issue du schéma rationaliste, c’est que sous le masque du débat d’idées dont se réjouissaient (à raison) les Guizot, Stuart-Mill et Bentham, s’est révélée selon les mots de Schmitt « une classe d’hommes passablement honnis » davantage soucieux de leurs intérêts partisans que de leur devoir initial, à savoir la représentation de la volonté générale. « La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie ». Le terme de ‘gouvernement’ n’est ici pas à entendre dans son sens moderne qui l’assimile au pouvoir exécutif, mais dans son sens classique de l’exercice du pouvoir politique. Mais si le Parlement représente des intérêts hétérogènes, quelle est cette homogénéité inhérente pour Schmitt au régime démocratique réel ? Quel est ce « principe d’identité » si cher au théoricien de la fameuse dialectique ami-ennemi (que nous n’analyserons pas dans cet article) inhérente à la politique ? L’unanimité. La volonté générale rousseauiste ne peut fonctionner selon Schmitt que pour un peuple aux aspirations homogènes. Comment transcrire politiquement la volonté générale d’un peuple si chaque individu n’aspire pas aux mêmes choses ?

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Ayant écarté le consensus libéral (il faut admettre que notre juriste est l’anti-Guizot par excellence, et qu’il n’est par conséquent pas un théoricien du compromis et de la nuance), il convient de présenter la solution schmittienne : l’élaboration des lois et la prise de décision sans discussion. Plutôt que de trouver la volonté générale en discutant, pourquoi ne pas l’exprimer par acclamation ? Le Parlement étant une obstruction démocratique d’intérêts privés, il faut pour Schmitt opposer à la conscience libérale de l’individu isolé dans ses intérêts une unité du peuple qui exprimerait sa volonté en acclamant directement ceux (ou celui) qu’il juge légitimes. Si les libéraux lui reprocheront que l’acclamation ne peut que nourrir les passions populaires et menacer les droits de l’individu, le juriste remarque, lui, que le penchant naturellement antilibéral du peuple ne nécessite pas de percevoir l’expression directe de sa volonté comme antidémocratique, au contraire. Les deux exemples qu’il énonce ne sont d’ailleurs pas anodins : « Le bolchevisme et le fascisme sont certes antilibéraux, comme toute dictature, mais pas nécessairement antidémocratiques ». La démocratie ne pourrait donc que s’exprimer par l’exclusion de l’hétérogénéité qui menace l’unité du peuple dans l’expression de sa volonté. Si ici Schmitt ne détaille pas le fond de ce qu’il considère comme « hétérogène », c’est parce que l’identité du peuple (le contenu de sa volonté) reste très abstraite. L’individualisme libéral, quant à lui, ne peut que participer encore plus de cette désunion du peuple en enfermant les individus dans la sphère privée et en les déconnectant de la politique, devenue l’affaire de factions et de partis désintéressés de la représentation. La publicité des affaires est ainsi incompatible avec le paradigme représentatif imposé par l’idéologie de la classe bourgeoise (le libéralisme). Seule la démocratie directe par acclamation peut, selon Schmitt, exprimer l’identité démocratique et l’homogénéité. Cette homogénéité est celle permise notamment par les régimes césaristes. Le césarisme est une notion politique d’autant plus intéressante sous la plume d’un penseur comme Schmitt qu’elle permet de mettre en opposition les penseurs de la révolution conservatrice, fussent-ils fascistes ou non, avec les écrits d’intellectuels communistes à l’image de Gramsci ou de Trotsky. En histoire des idées, il désigne un régime politique tirant sa légitimité d’une relation directe entre le peuple et un chef charismatique, souvent militaire, qui fait primer la dimension plébiscitaire et référendaire de la démocratie au détriment de l’option parlementaire.

Difficile de résumer la pensée d’un auteur aussi brûlant que celui-ci en un seul ouvrage. Il est important que le lecteur voie cette analyse de la relation entre parlementarisme et démocratie comme une modeste introduction à un courant de l’histoire des idées dans la lignée des théories de la contre-révolution dont nous avions déjà élaboré la critique, à savoir les anti-Lumières. Si Carl Schmitt a marqué l’ensemble du spectre politique, de Lukács à Derrida en passant par Strauss et Arendt, c’est parce que sa critique de la modernité, son étatisme et son antilibéralisme ont pu inspirer aussi bien un pan de la pensée post-marxiste à l’image de la philosophe Chantal Mouffe, que certains intellectuels de la Nouvelle Droite comme Alain de Benoist. C’est ce qui rend son œuvre fascinante.


  • Rémond, René. Introduction à l’histoire de notre temps (Tomes 1 et 2). France, Seuil : 1974.
  • Schmitt, Carl. Parlementarisme et démocratie. France, Seuil : 1988.
  • Schmitt, Carl. The crisis of Parliamentary Democracy. US, MIT Press : 1988.

The Crisis of Parliamentary Democracy

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Renaud Camus expliqué aux parents

J’essaie de faire comprendre Renaud Camus à mes parents. Difficile pour ces vieux Juifs d’accepter son emploi du mot génocide. Pour expliquer le grand remplacement, je suis passé par Walt Disney. Mais pour la décolonisation, sujet de son dernier essai, ces vieux pieds-noirs n’ont pas besoin que je leur fasse un dessin.


Je vais avoir moins de mal à parler autour de moi du dernier essai de Renaud Camus, Décolonisation, que du précédent, La Destruction des Européens d’Europe, mais il va quand même falloir faire de l’explication de titre aux Juifs de ma famille effarouchés par l’écrivain « antisémite » depuis « l’affaire », et qui n’ont pas tellement envie d’être détrompés depuis qu’il ose mettre les pieds dans leur champ lexical pour parler d’autre chose que de leur extermination.

Avec le « grand remplacement » déjà, il avait fallu trouver les mots pour convaincre mes aînés que non, l’écrivain n’exposait pas une théorie et ne dénonçait pas un complot, mais décrivait ce qu’il voyait : un processus sans précédent dans l’histoire des colonisations ; un processus aux ressorts complexes : les colons ne sont pas les colonisateurs, les remplaçants ne sont pas les remplacistes, l’occupant n’est pas l’occupateur.

Petit point de méthode

Il avait fallu rappeler aux parents pas très portés sur la chose remplaciste que personne n’accusait Massaré, l’aide-soignante de mémé, dévouée et attentionnée, pas plus que Rachid, l’épicier gentil, souriant, toujours prêt à rendre service, d’être animés par un esprit de conquête, un désir de revanche ou une haine des Blancs.

Chacun sa méthode, moi j’ai la sauterelle. C’est gentil une sauterelle, ça ne pique même pas, et quand c’est criquet ça donne de bons conseils à Pinocchio. Mais dans son nuage, sans penser à mal, elle ravage le champ.

— Voilà, c’est ça l’immigration massive et incontrôlée, la submersion comme on dit. Ils ne sont pas méchants, enfin pas tous. Et le problème n’est pas là, hélas, enfin pas seulement.

— Hein maman, tu vois ce que je veux dire ? 

— Mais oui, et il va bien le petit ? Tu m’as apporté des photos ?

Et voilà, si vous croyez que c’est facile.

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Et puis rebelote avec le génocide par substitution. Là, même Finkielkraut a calé, alors tonton Marco, vous pensez !

— Alors mon fils, tu vois bien qu’il n’est pas net ton gars. Un génocide ça ne se fait pas tout seul.

— Mais il ne compare pas les méthodes, il ne dit pas que les 10 000 morts par jour assassinés quand Auschwitz tournait à plein régime et la submersion migratoire c’est la même chose, mais reconnaît que si on laisse faire, il pourrait bien rester un jour autant d’Européens en Europe qu’il reste de Juifs aujourd’hui en Allemagne, en Pologne ou en Hollande. Le résultat serait le même. Et puis renvoyer la politesse aux décoloniaux par la formule d’Aimé Césaire, le poète noir et communiste qui s’inquiétait du nombre de Blancs aux Antilles, avoue que ça a de la gueule.

— Si tu le dis ! Et ta mère comment qu’ça va ?

Avec sa destruction des Européens d’Europe, j’ai été à deux doigts de jeter l’éponge. D’autant que, sitôt un incendie Renaud Camus éteint d’un côté, j’ai un départ de feu Éric Zemmour de l’autre.

— Dis-moi mon fils, c’est quoi cette histoire avec ton Zemmour sur Pétain ? Et sur Dreyfus ?

Et me voilà reparti dans mes explications talmudiques sur le thème de c’est plus compliqué que ça. Mais au bout de cinq minutes, tata Arlette a décroché et j’ai droit à :

— Et t’y as vu comme elle est belle sa femme ? On dirait un peu la fille de Maurice.

— Oui d’accord mais on s’en fout de ça. Tu as compris ce que je t’ai dit ?

— Oui, oui, il me prend pour une idiote çui-là ? Allez, on passe à table.

Je pourrais essayer de convaincre que les Juifs n’ont pas le monopole du mot génocide. J’ai plutôt envie de refiler le bébé, le numéro de tata Arlette, à messieurs Zemmour et Camus en leur disant écoutez les gars, débrouillez-vous avec elle, moi je laisse tomber. Mais je ne suis pas assez intime avec le président de Reconquête ! ou avec l’un des plus grands prosateurs aujourd’hui de la langue française selon Alain Finkielkraut pour être aussi familier. Alors je ne laisse pas tomber, je remets la grosse pierre sur mon dos et je remonte la colline, jusqu’à la prochaine fois. Parce que je n’ai pas encore abordé l’épineuse question de la deuxième carrière d’Adolf Hitler ou celle de la seconde occupation.

Gravure représentant le fléau des sauterelles en Egypte, Bible allemande dite « de Cologne », 1483.

Avis de décolonisation

J’étais parti pour vous parler de son dernier essai. Je m’y colle, vous avez l’air moins bouchés que mes Juifs habituels. Avec Décolonisation, Renaud Camus retourne les mots et voilà qu’apparaît du sens. Il nous rappelle qu’à présent, les indigènes, les colonisés c’est nous, les envahisseurs, les colons, ce sont eux. Et avec notre sens de l’accueil, nos utopies, nos naïvetés, nos présomptions, puisque l’essence de la colonisation, c’est le transfert de population, l’Europe est aujourd’hui vingt fois plus colonisée qu’elle n’a jamais colonisé elle-même.

Mais qui sont eux et qui sommes-nous ? La reine Victoria était impératrice des Indes. Et indienne pour autant ? Le maire de Londres Sadiq Khan est anglais et ça ne surprend personne. Et so british ? Là, j’en vois qui sourient. Tout le monde n’a pas perdu le sens commun ? Tout n’est-il donc pas foutu ?

Renaud Camus nous fait une proposition, à moins de nous satisfaire de cette colonisation-là, nous avons une bataille à mener : la décolonisation. Parce qu’aucune occupation n’a jamais pris fin sans le départ de l’occupant, aucune colonisation ne s’est jamais achevée sans le retour chez lui du colon, sa remigration. Mais ils sont Français, nous dit-on. Il y a le droit, la Constitution, les traités européens… L’Algérie aussi était française, et depuis plus longtemps. Il n’y a pas d’erreur que l’on ne puisse réparer. Et il ne saurait y avoir décolonisation avec le droit qui a assuré la colonisation.

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Comme de bien entendu, un passage va faire tiquer. Même moi, je ne suis pas sûr de le suivre dans son développement de cette formule Entre la concentration marxienne du capital, telle que nous en vivons l’aboutissement, et la concentration des camps du même nom, il y a forcément des liens. Chacun jugera si comparaison est bien raisonnable.

Dans l’essai de notre écrivain, le sujet est mieux traité, et le propos démontré, détaillé, illustré, et tout est bien mieux dit. Mais ce n’est pas vers le « mieux dit » que notre grand écrivain doit tendre, c’est vers le « mieux compris », vous l’aurez compris. Enfin j’espère.

L'affranchi

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Décolonisation

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Il y a un admirable Donald Trump…

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Donald Trump a tenu une conférence de presse à la Maison Blanche, après avoir été évacué de l'hotel où se tenait le diner des correspondants de la Maison Blanche; Washington, 26 avril 2026 © Jose Luis Magana/AP/SIPA

À nouveau visé par une tentative d’assassinat, le président américain impressionne par son sang-froid lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche – comme lors de l’attaque de Butler survenue en Pennsylvanie durant la campagne électorale.


Le carnage qui aurait pu résulter de l’incroyable délire meurtrier de ce démocrate déréglé, s’il n’avait pas été appréhendé avant la commission du pire, est encore tout près de nous. Et, à nouveau, le président des Etats-Unis a été admirable de maîtrise et de sang-froid.

Impérieuse solitude

En effet, il faut se résoudre à accepter qu’il y a un Donald Trump dominant, infiniment discutable, et un Donald Trump attaqué, souhaité mort ou blessé, qui est admirable.

Les évènements dramatiques qui à plusieurs reprises ont révélé à la fois des failles de sécurité et le caractère courageux de Donald Trump sont trop constants dans l’enseignement qu’on peut en tirer pour que la psychologie ne s’en mêle pas.

Le président américain, à partir du moment où il peut s’abandonner à l’expansion de soi-même, avec la certitude en partie vraie qu’il est le maître du monde, ne se sent tenu par aucune limite et, malgré la présence d’adversaires sur le plan des rapports de force et de la géopolitique, il a tout loisir de cultiver cette impérieuse solitude à partir de laquelle il appréhende l’univers et tous les autres.

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Derrière les voltes multiples, parfois dans la même journée, engendrées par les fluctuations soit d’un bateleur commerçant soit d’un tacticien hors pair désorientant l’ennemi par des variations insaisissables, il y a toujours le même message : je suis le meilleur.

Et le réel n’est fait que de lui.

Sans forfanterie

Alors que l’irruption brutale et tragique d’une réalité, qu’il est obligé de considérer puisqu’elle visait à le faire disparaître, lui, paradoxalement le remet en état de lucidité, de rationalité, et fait surgir des qualités impressionnantes de tranquillité, de mesure, de courage sans forfanterie, d’équilibre. Comme si, soudain, l’homme ordinaire était tout étonné de se retrouver vivant en avouant qu’il n’imaginait pas que présider était un métier si dangereux.

Il paraît que Donald Trump était prêt, malgré cette terrifiante alerte, à continuer la soirée comme si de rien n’était mais les forces de sécurité en ont décidé autrement. A entendre certaines analyses le dimanche 26 avril, on avait presque l’impression que le président américain avait organisé ce drame pour pouvoir en profiter ! Une telle approche relevait de l’obscène !

Le sûr, en revanche, est qu’il y a un Donald Trump suscitant l’admiration. Quand le risque, le danger, la menace de mort le contraignent à sortir de soi et à affronter autre chose que la pure ivresse, ici efficace, là erratique, de soi.

Aucune inconditionnalité ne doit lui être appliquée : pas plus celle de la détestation que celle du dithyrambe !

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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Kamel Daoud au pays des âmes muettes

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© Hannah Assouline

Le manque de solidarité face à la condamnation absurde et liberticide de l’écrivain par la justice algérienne est choquante. En crachant sur la France, en utilisant des relais complaisants dans l’hexagone, la dictature de ce pays entend imposer l’oubli sur la décennie noire, et intimidider toute voix critique.


Quel contraste, entre le tapage médiatique auquel se sont livrées nos belles âmes de l’élite intellectuelle voilà quelques jours à peine alors en révolte de pacotille contre une péripétie purement managériale de congédiement, et l’assourdissant silence qui entoure aujourd’hui le véritable attentat contre la liberté de penser, d’écrire, auquel est en train de se livrer la dictature algérienne.

Paix et réconciliation

Ce qui tient de justice désormais dans ce pays – justice politique, s’entend – vient de condamner l’écrivain francophone Kamel Daoud à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende pour avoir publié en 2024 un livre, Houris, qui, d’ailleurs, considéré comme « meilleur livre de l’année » se vit couronné de notre prestigieux prix Goncourt. Or, l’ouvrage n’a pas l’heur de plaire aux autorités algériennes. Celles-ci ont en effet concocté une loi radicalement liberticide, pompeusement rangée sous le vocable de « charte pour la paix et la réconciliation ». En vérité, il s’agit ni plus ni moins que d’interdire au peuple algérien, où qu’il se trouve, d’avoir accès à la connaissance de ce qui s’est réellement passé durant les années noires qu’a traversées le pays et qui ont fait des milliers et des milliers de morts, des milliers et des milliers de disparus. Interdit donc en premier lieu à tout écrivain, tout historien de se pencher sur ce passé et d’en rendre compte si peu que ce soit.

Voilà ce qui est évidemment reproché à Kamal Daoud, son roman étant une plongée à vif dans la réalité de ce temps-là. D’où la condamnation survenue la semaine dernière.

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On l’aura bien compris. Il n’est question que de s’en prendre avec la dernière rigueur à un auteur qui, en France, au pays de Voltaire, Diderot, Camus, Sartre, a écrit – en français- et fait publier – chez Gallimard – un livre qui n’a jamais pu être lu en Algérie puisqu’il y est interdit (Les éditions Gallimard ayant même été refoulées d’une manifestation culturelle autour du livre à Alger).

Le silence gênant de Saint-Germain-des-Prés

En réponse cette ignominie, que se passe-t-il ? Se mobilise-t-on dans les milieux dits intellectuels, chez les écrivains de référence pour clamer son indignation ? Pétitionne-t-on en foule afin de manifester son soutien au confrère Kamel Daoud ? Pond-on et publie-t-on quelque manifeste pour proclamer que, au moins chez nous, au pays où le mot liberté est gravé au fronton de nos mairies, rien n’est plus cher, justement, que cette liberté ? Liberté de penser, liberté de dire, liberté de dénoncer. Non, il ne se passe rien ou presque rien. Comme si à l’instar de ce que prône le système politico-culturel mis en place outre Méditerranée on pouvait tranquillement accepter l’idée, assez monstrueuse en soi, que le fait d’écrire puisse être assimilé à un crime.

Un proverbe chinois, dit-on, affirme que le poisson pourrit toujours par la tête. Chez nous, ce serait donc par la tête pensante, celle de nos prétendues élites intellectuelles, que nos valeurs fondamentales partiraient en charogne.

L’obscurantisme se lève sur une nation lorsque les cavaliers blancs de la pensée se pervertissent en âmes muettes, et que la tombe de la liberté se referme sans qu’un pleur de ceux-là ne soit versé.

Houris

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LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Iran: lire la guerre

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Téhéran, 8 avril 2026 © Francisco Seco/AP/SIPA

Face à une volonté lente, souterraine et continue, l’Occident hésite, commente et moralise.


La guerre avec l’Iran n’est pas seulement un épisode géopolitique : elle est une déchirure dans le voile des illusions européennes, un rappel brutal que le monde n’a jamais cessé d’être tragique, quand bien même nous avions cru pouvoir l’administrer comme un dossier, le moraliser comme un sermon, le pacifier comme une fiction. Depuis les frappes américaines et israéliennes du 28 février 2026, quelque chose s’est rouvert — non pas une crise, mais une vérité : celle d’un monde où l’on combat encore, où l’on pense en termes de puissance, de durée, de victoire, et non de réparation ou de culpabilité.

Une guerre d’usure ?

L’Iran ne frappe pas seulement : il persiste, il infiltre, il délègue. Il agit par ses relais, ses ombres, ses fidélités anciennes. Il est patient comme le désert, obstiné comme une prière. Et ce que l’Europe ne comprend pas — ou feint de ne pas comprendre —, c’est précisément cette logique : celle d’un temps long, d’une stratégie qui ne cherche pas à convaincre, mais à tenir, à user, à transformer silencieusement le terrain.

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Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave est que nous ne savons plus lire une guerre. Nous en avons perdu le langage. Nous en avons dissous le sens dans une morale de circonstance, dans une compassion sans mémoire, dans un brouillard de commentaires où tout se vaut et où plus rien ne se comprend. Et voici qu’apparaît, comme une rumeur insistante, presque souterraine, l’idée que l’Iran serait en train de gagner cette guerre — non par la force, mais par la simple persistance de son être — tandis que Donald Trump et Israël seraient empêtrés, piégés dans une violence qui les disqualifie.

Mauvaise conscience

Ce renversement est moins une analyse qu’un symptôme. Il dit notre incapacité à penser la guerre autrement que comme une faute. Il dit notre besoin de voir échouer ceux qui assument le conflit, et triompher ceux que nous pouvons encore envelopper dans une fiction de résistance.

Car le régime iranien ne se pense pas comme une nation parmi d’autres. Il est une forme théologico-politique, un centre irradiant, un nœud de croyances et de stratégies qui s’étend bien au-delà de ses frontières visibles. Ses relais — milices, organisations, fidélités armées — ne sont pas des accidents, mais les instruments d’une volonté. Une volonté lente, souterraine, continue.

La politique grand-remplacée par la morale

Mais il serait trop simple de s’arrêter à l’Iran. Car ce qui se joue ici est plus vaste: c’est le retour du monde à la puissance. Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie — chacun selon son génie propre, sa mémoire, ses blessures — avancent, projettent, recomposent les équilibres. Les formes diffèrent : force militaire, pression économique, emprise technologique, influence culturelle. Mais partout, la même logique : durer, peser, transformer.

Et face à cela, l’Europe hésite, commente, moralise.

Il n’y a plus d’innocence en ce monde, sinon celle qu’inventent les sociétés pour se sauver d’elles-mêmes. Et cette innocence n’est pas née dans le peuple, mais dans les sphères où l’on fabrique le sens : universités, médias, institutions culturelles. Là s’est imposée une vision du monde où la politique a été remplacée par la morale, où le conflit est devenu suspect, où la réalité doit se plier à l’exigence de pureté.

Cette vision — héritière d’une certaine gauche devenue climat, atmosphère, évidence — ne pense plus en termes d’action, mais de réparation. Elle ne voit plus des adversaires, mais des victimes et des coupables. Elle ne cherche plus à comprendre, mais à juger.

Et dans ce monde-là, le djihadisme ne peut être qu’une réaction, les Frères musulmans qu’une expression sociale, l’Iran qu’un État blessé. On ne voit pas le projet, la volonté, la continuité. On ne voit pas que derrière la plainte peut se tenir une stratégie, derrière la faiblesse une puissance en devenir.

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Pendant ce temps, l’Occident défroqué s’est choisi un Enfant-Jésus de substitution: le Palestinien, victime parfaite, toujours souffrant, jamais responsable. Mais cette figure déborde largement ce seul cas : elle englobe l’immigré, le racialisé, le dominé — toutes ces présences que l’on sanctifie pour mieux se laver soi-même. L’aimer, c’est se purifier. Le défendre, c’est se racheter. Peu importe qu’il échappe à cette image, qu’il contredise cette pureté : il faut qu’il reste innocent, car c’est de cette innocence que dépend notre propre absolution.

D’où ce culte : manifestations, hashtags, indignations rituelles, prêtres médiatiques. Une liturgie sans Dieu, mais avec ses dogmes, ses hérésies, ses excommunications.

On ne dit plus « Juif », mais « sioniste ». Le mot suffit. Il désigne sans dire, il accuse sans nommer, il libère une haine en la rendant acceptable.

Et ainsi s’installe une religion nouvelle, une religion de l’innocence, qui ne cherche pas la vérité mais le pardon. Elle permet d’oublier ce que nous avons perdu : la langue, les églises, la durée. Elle nous dispense de nous juger nous-mêmes.

Mais l’innocence est un mensonge. Elle refuse le réel — la violence des groupes, les stratégies des acteurs, la haine organisée — et prépare, dans son refus même, les violences à venir.

Car pendant que l’Europe s’abîme dans la compassion, le monde avance. Le djihadisme ne pleure pas : il combat. Les organisations patientes travaillent les sociétés de l’intérieur. L’Iran étend ses lignes invisibles. Les puissances recomposent leurs territoires.

Et nous, nous parlons. Deux mondes se font face : l’un cherche à être juste ; l’autre cherche à être fort. Mais l’Histoire ne tranche pas en faveur de la justice. Elle avance avec ceux qui la prennent. Et peut-être est-ce cela, au fond, la tragédie européenne : non pas d’avoir perdu la puissance, mais d’avoir perdu le regard qui permet de la reconnaître — et de s’y confronter sans se dissoudre dans l’illusion de l’innocence.

La société malade

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Trump: coup fourré à Seattle

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DR

L’Iran et l’Égypte ne veulent pas d’un «match des fiertés» à Seattle pendant la Coupe du monde. Au-delà de ce match controversé, si l’Iran est bien qualifié pour la compétition et s’y prépare, les autorités du pays annoncent toujours un possible boycott à cause du conflit avec les États-Unis, co-organisateur.


Le conflit américano-iranien joue une surprenante prolongation sur le terrain du… foot. En juin, les États-Unis (secondés par le Mexique et le Canada) accueillent la Coupe du monde ; écueil, l’Iran est l’un des 48 pays qualifiés.

Vu le contexte, le ministre des Sports Ahmad Donyamali avait estimé que la Team Melli, l’équipe nationale iranienne, ne pourrait « en aucun cas participer à la Coupe du monde ». Trump le reprenait alors de volée en déclarant que pour « leur propre vie et sécurité », il était effectivement préférable que les Iraniens ne fassent pas le déplacement… Ces derniers revendiquent maintenant le droit de participer, mais demandent à jouer leurs matches au… Mexique. Cela leur éviterait de mettre les pieds sur un terrain glissant, un gazon maudit – un piège tendu le 5 décembre à New York lors du tirage au sort de la Coupe du monde. Ce jour-là Gianni Infantino, numéro 1 de la FIFA (fédération internationale qui compte 211 pays, soit plus que les 193 États membres de l’ONU) remettait à Donald Trump le prix de la paix de la FIFA (!), une distinction spécialement créée pour lui, et annonçait que lors de la compétition serait disputé le 26 juin à Seattle un « match des fiertés », dédié à la cause LGBT.

Or ironie du sport, le tirage au sort, qui avec le recul ressemble à un coup fourré, a désigné pour jouer ce « match des fiertés » deux équipes musulmanes, l’Égypte et… l’Iran, pays où en vertu de la loi islamique, les relations homosexuelles sont interdites et peuvent être punies de la peine de mort… Maintenant, si l’Iran déclare forfait ou obtient le droit de jouer ses matches au Mexique, la FIFA devra trouver une autre équipe pour disputer à Seattle ce match des fiertés homosexuelles. Le Brésil a le profil… Cela permettrait à la nouvelle Mairie de Paris d’installer une « fan zone » au bois de Boulogne, où les Brésilien-nes sont toujours de la partie (de jambes en l’air) quand il s’agit de faire des passes.

Quand il arrivait en ville…

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Détail d'une planche de l'album "Marcel Bascoulard", de Frantz Duchazeau © Sarbacane

D’étrangeté locale à égérie de l’art, le dessinateur Marcel Bascoulard (1913-1978) a vécu une vie d’artiste en marge dans la paisible ville de Bourges  


Dans la cité berruyère, au fil des siècles, deux grands hommes demeurent. Leur légende se poursuit grâce au travail des historiens et des écrivains. Elle se propage même dans la mémoire populaire et dans les ruelles de la vieille ville comme une trainée de cendres. Bientôt, ils seront inattaquables, nos deux « vedettes » locales. Chaque génération porte le flambeau du souvenir en ravivant la flamme, exagérant les prouesses ou l’opprobre de ces deux figures qui ont permis à la ville de Bourges de sortir de l’anonymat de la diagonale du vide. Deux personnages qui redorent le blason des ruralités austères et du folklore berrichon dont les chansonniers moquaient l’accent au siècle dernier dans les émissions de variétés.

Phénomène crasseux

La préfecture du Cher doit sa postérité à Jacques Cœur, le grand argentier du roi Charles VII au XVème siècle. Chaque collégien s’est rendu dans son palais pour communier avec le faste d’antan. En substance, les professeurs nous disaient qu’ici avait vécu l’un des personnages centraux du royaume de France. Autour de nous, dès la sortie de la municipalité, les champs s’étendaient à perte de vue, excepté le vignoble, plus au nord, de Menetou-Salon et l’industrie de l’armement florissante, nous sentions que notre avenir n’aurait rien de très flamboyant. Sans ligne TGV, dans l’indifférence totale des gouvernements successifs, les pouvoirs publics estimant que la province dévitalisée était une maladie sans remède, nous étions des victimes disciplinées, en rang, sans une once de rébellion, nous avions fini par accepter notre sort de surnuméraire. Par résistance et aussi pour nous démontrer que de grands hommes avaient émergé du Berry, l’éducation nationale d’alors nous emmenait visiter, chaque printemps, le Palais Jacques Cœur. Une façon pédagogique de faire germer nos rêves et d’entretenir l’illusion d’une réussite possible. Il y avait un autre phénomène dans cette ville connue pour ses maisons à colombages ; crasseux et génial, nauséabond et prolifique, clochard s’habillant en femme, hirsute introverti, provocant non par dissidence mais par amour filial, ce sosie pouilleux de la laitière de Vermeer promenait dans Bourges sa marginalité exubérante. Il sentait fort. À son passage, on changeait de trottoir ou on pouffait de rire. Parfois, des imbéciles l’insultaient. Il ne faisait pas peur, il intriguait surtout par son accoutrement. Marcel Bascoulard n’était pas dangereux.

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Il vivait selon ses propres codes esthétiques et sa moralité poétique. À défaut d’être comprise, sa dérive était largement admise d’où l’émotion sincère quand la ville apprit sa mort.  La plupart des Berruyers ne partageait pas ses fantaisies en termes d’hygiène corporelle et de vêtements, mais ils ne le blâmèrent pas. Il est faux de croire que les différences seraient plus facilement acceptées dans les métropoles que sur nos terres perdues et forcément réactionnaires. Le Berrichon est moins sectaire qu’il n’y paraît, son caractère ombrageux et taiseux ne le pousse pas à attaquer celui qui ne lui ressemble pas à priori. Le Berrichon est assez respectueux de la liberté des autres quand elle n’est pas militante et dominatrice.

© Sarbacane

Talent hors norme

Dire que Bascoulard était adopté de tous serait peut-être exagéré, mais tous les habitants de la ville lui reconnaissaient un talent de dessinateur immense, hors-norme, grandiose, un don céleste, l’œil et la précision, la main et la portée, la délicatesse de l’enlumineur et le détail de la dentellière… Son heure de gloire n’était pas encore arrivée que déjà ses déambulations se racontaient dans les familles au déjeuner du dimanche. Sa fin tragique – il fut assassiné en 1978 – et son visage familier ne furent jamais oubliés. Quand enfant, nous nous rendions au studio Morlet pour un jeu de photographies d’identité, la vie de Bascoulard était résumée dans la vitrine à travers des clichés et des dessins. Nous faisions connaissance avec l’autre célébrité de Bourges.

Le dessinateur Frantz Duchazeau DR.

Le couple Morlet fut d’un soutien sans faille pour cet artiste vagabond.  La renommée de Bascoulard commença à prendre de l’ampleur vers les années 1990. Le travail du biographe Patrick Martinat sur l’homme et l’œuvre eut un retentissement national. Bascoulard né en 1913 est une gloire provinciale en voie de starification internationale. De son vivant, la maison de la culture lui consacra une exposition magistrale. Beaucoup de monde, experts, universitaires et marchands, s’intéressent aujourd’hui à son cas atypique. Son accoutrement qui le délégitimait par le passé des institutions devient un argument de poids dans une société qui s’intéresse aux questions d’inclusivité et de genre. À vrai dire, ce sont les dessins qui fascinent, notamment ceux de la grande Dame de Bourges, la cathédrale Saint-Etienne. Il faut lire la biographie illustrée librement inspirée de la vie de Bascoulard que Frantz Duchazeau vient de publier aux éditions Sarbacane. Un très beau travail de mise en perspective, d’une enfance meurtrie aux mécanismes de la création.

© Sarbacane

Depuis quelques années, chaque Berruyer retourne son grenier pour mettre la main sur l’un des dessins, joyaux de l’artiste. Jadis, il s’en servait pour payer le bifteck de ses chats.


Marcel Bascoulard – Frantz Duchazeau – Sarbacane 168 pages

Bascoulard

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Aérostat Palace : entre lyrisme et énergie

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Aérostat Palace. D.R.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


« Crois-moi, Sauvageonne ! Suis-moi ce soir, au Charleston ; tu ne vas pas le regretter. » Elle me contempla de ses sublimes yeux verts, secoua sa claire crinière de jeune lionne et acquiesça : « On y go ! Je te fais confiance, vieux Yak ! Difficile de faire autrement : c’est vrai que tu as débuté dans le journalisme chez Best… » Ma petite biche disait vrai. Best, en mai 1977 ; mes premiers pas dans le journalisme, au 23, de la rue d’Antin, au côté de Christian Lebrun (RIP), Brenda Jackson (RIP), Pierre de Chocqueuse, Stéphane Heurtaux (RIP), Jacky Souchu, Michel Embareck, Francis Dordor, Hervé Picart, Alain Pons, Sacha Reins, François Ducray, Gérard Bar-David, Bruno Blum, Patrick Eudeline et quelques autres. Eudeline qui est non seulement mon ami mais aussi celui d’Emmanuel Domont, le chanteur-guitariste d’Aérostat Palace, le groupe qui, justement, se produisait au Charleston ce soir-là. Est-il nécessaire de préciser que la Sauvageonne ne regretta pas notre déplacement ?

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Un mélange détonnant de mélodie et d’énergie

Groupe d’Amiens, fondé de membres ou d’anciens membres de gangs de la capitale picarde (The Void, Loïs Verne, Lagoon, Lady Godiva, etc.) est composé d’Emmanuel, de Quentin (guitare, chant), de Kevin, dit D. Tex (batterie) et de Gaby (basse). « Le nom vient d’un poème que j’ai écrit ; un vers se terminait par « aérostat », le vers suivant commençait par : « Palace de mes nuits endormies… »… » commente Emmanuel.  « J’ai réuni deux vers : la fin de l’un et le début de l’autre. L’idée, c’était d’imaginer des sortes de dirigeables qui soient aussi des palaces. Aérostat, ça fait très années 1930. Et ça me plaisait. » Il rappelle que le combo a donné au Charleston, justement, son premier gig en février 2024, « et que tu nous avais écrit un merveilleux article », poursuit-il, reconnaissant. (Ça devient si rare, la reconnaissance.) « Nos influences ? Les mélodies des Smiths avec une énergie punk. C’est un mélange détonnant entre l’importance de la mélodie et celle de l’énergie. On aime les Clash, les Smiths, mais aussi certains groupes californiens. Un mélange de lyrisme et d’énergie. Quentin me disait tout à l’heure : « Tu ne sais même pas comment est fait une guitare. » Il a raison ; pour moi, la guitare est un moyen. C’est comme si on demandait à un poète : « Comment est fait ton stylo ? » Le stylo est uniquement fait pour exprimer quelque chose qu’on a en soi. La mélodie est quelque chose que j’ai en moi et qu’il me faut exprimer à tout prix. J’écris aussi, mais l’écriture a une limite car les mots ne sont pas toujours mélodieux, même si on les place bien. La mélodie est la condition sine qua non de notre musique. »

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Emmanuel compose les chansons chez lui, sur sa guitare acoustique. « Elles sont ensuite électrifiées par l’ensemble du groupe. Les paroles sont de Quentin et de moi. Nos textes sont en anglais. Je fais un mélange de « je » et de « tu ». Je fais souvent un dialogue avec moi-même. Un dialogue intérieur sans que ça devienne du Marguerite Duras et heureusement ! Il s’agit souvent de marasmes émotionnels. » Le résultat est carrément épatant. Ça sonne merveilleusement bien. Emmanuel Domont et son groupe distillent un charisme fou, une aura bien particulière, très rock’n’roll qui envoûtent le public. Dans la vie, Emmanuel travaille au théâtre municipal de Neuilly-sur-Seine où il accueille les spectacles et les publics scolaires. « Un boulot alimentaire », précise-t-il. Son autre activité, c’est le journalisme. Il œuvre en particulier pour Causeur et pour L’Incorrect. Les prochains concerts d’Aérostat : à Amiens, le 1er mai, à la fête des commerçants, place du Beffroi, le 8 mai, à la Taverne Elektrik, le 28 mai à Mille et Une Bières. « On jouera aussi au R4 Festival, à Revelle, le 27 juin ; on aime beaucoup ce festival. On terminera notre tournée d’été au Supersonic, à Paris. » Ne les manquez pas car, oui, ils sont vraiment supers et je ne dis pas ça parce que mon copain Emmanuel bosse pour Causeur. Promis, juré, craché !

Le luxe s’ennuie à mourir

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© Loewe / Studio Ghibli / Jurgen Teller / Instagram

À force de confondre sérieux et grandeur, une partie du luxe a fini par prendre la pesanteur pour une preuve d’excellence. Or une maison qui ne sait plus jouer ne sert plus le beau: elle administre du joli cher. Loewe x Ghibli, ou hier Virgil Abloh chez Vuitton, rappellent qu’un luxe vivant accepte les greffes. Le reste n’est souvent qu’un mausolée bien éclairé.


Le luxe adore aujourd’hui les mines graves. Il aime les récits patrimoniaux, les objets qu’il faudrait contempler avec dévotion, les campagnes qui ressemblent à des enterrements très bien financés. Il aime la pénombre, la phrase lente sur la transmission, la main, le geste, le temps long. Tout cela peut être très beau. Tout cela devient surtout très ennuyeux quand il n’y a plus que cela.

Car c’est peut-être le vrai problème d’une partie du luxe contemporain : il ne meurt pas seulement de vulgarité. Il meurt aussi d’ennui. À force de se prendre au sérieux, il finit par confondre la pesanteur avec la grandeur, la raideur avec la distinction, la solennité avec le beau. Il produit des objets impeccables, des vitrines impeccables, des discours impeccables – et parfois plus rien qui respire.

A chaque marque sa chapelle

Le mot est rude, mais juste : beaucoup de maisons sont devenues consanguines. Elles ne fréquentent plus que leurs propres signes. Elles parlent à leur propre clergé. Elles citent leurs archives, célèbrent leur héritage, reconduisent leurs codes, et prennent cette boucle fermée pour une preuve de noblesse. C’est souvent l’inverse. Un luxe qui ne se laisse plus déplacer finit par radoter.

Loewe x Studio Ghibli dit exactement le contraire. Entre 2021 et 2023, la maison a construit trois capsules autour de My Neighbor Totoro, Spirited Away et Howl’s Moving Castle. Elle les a pensées non comme des licences décoratives, mais comme une rencontre entre artisanat et narration. Ghibli y apportait son merveilleux grave, sa poésie du détail, son culte du dessin vivant. Loewe, elle, y répondait dans sa propre langue : le cuir, l’intarsia, la marqueterie, la broderie, la patience.

C’est exactement ce qu’on attend d’un grand exercice de luxe : non pas un clin d’œil, mais une rencontre. D’un côté, un maroquinier d’exception. De l’autre, un studio qui a traité l’anime comme un art de la dévotion. Deux excellences. Deux disciplines de la forme. Deux manières de croire que la beauté mérite du temps. La rencontre paraît inattendue seulement à ceux qui imaginent encore le luxe comme une forteresse sectorielle. En réalité, elle est profondément cohérente.

La rencontre des imaginaires

Loewe n’a pas abaissé sa maison en allant vers Ghibli. Elle l’a allégée. Mieux : elle lui a rendu une grâce. Les personnages et paysages de Miyazaki n’ont pas été collés sur des produits comme on plaque un logo sur une casquette ; ils ont été traduits dans le langage même de la maison. Voilà toute la différence entre le jeu et la grimace marketing. Les maisons fragiles ont peur du jeu, parce qu’elles sentent que leur légitimité tremble. Les maisons fortes peuvent se le permettre, parce qu’elles savent qu’un peu de fantaisie n’avilit pas la hauteur. Elle en est souvent la preuve.

Il faut donc le dire sans révérence excessive : on ne veut pas d’un luxe d’entre-soi. On veut un luxe de greffes. Un luxe qui accepte la rencontre avec d’autres excellences, d’autres imaginaires, d’autres cultures de forme. Pas pour faire jeune. Pas pour faire du bruit. Pas pour acheter artificiellement un supplément de désir. Mais pour éviter de tourner en rond dans le salon familial des vieilles certitudes.

(De gauche à droite) Kylie Jenner, Kim Kardashian, Kanye West et Virgil Abloh assistent au défilé Louis Vuitton Homme Printemps/Été 2019 dans le cadre de la Fashion Week de Paris, le 21 juin 2018 à Paris. © Laurent VU/SIPA  / 00864725_000048

C’est aussi ce qu’avait signifié, à sa manière, l’arrivée de Virgil Abloh chez Louis Vuitton. Ce qui comptait n’était pas seulement le streetwear, ni le casting, ni l’onde médiatique. C’était le geste. Il ne « détendait » pas Vuitton. Il lui rendait des fenêtres. Il rappelait à une maison immense qu’elle n’était pas condamnée à ne parler qu’à son propre miroir. Abloh n’a pas fait entrer le vulgaire dans le luxe ; il a rouvert une circulation. Et un luxe qui ne circule plus finit toujours par sentir le renfermé.

La rencontre juste

Évidemment, toute greffe n’est pas brillante. Toute collab n’est pas juste. Tout écart n’est pas une grâce. La TAG Heuer x Super Mario relevait davantage du gadget que du poème. Mais même ce cas-limite rappelait au moins une chose utile : le jeu n’est pas forcément une indignité. Ce qui est indigne, en revanche, c’est de prendre l’ennui pour une preuve de sérieux.

La vraie frontière n’est donc pas entre le sérieux et le fun. Elle est entre la rencontre juste et le gimmick. Entre la greffe et l’opération de communication. Entre l’ouverture qui enrichit et l’opportunisme qui singe. Loewe x Ghibli fonctionne parce que deux mondes s’y reconnaissent sans se trahir : le merveilleux de Miyazaki devient cuir, volume, patience, détail ; l’artisanat de Loewe se laisse traverser par une poésie japonaise sans perdre sa tenue. Voilà ce qu’on veut. Pas un luxe transformé en parc d’attractions. Un luxe qui retrouve assez de confiance pour ne pas s’adorer en permanence.

Car le fond du sujet est là. Le luxe ressemble parfois aujourd’hui à un certain art contemporain : beaucoup de joli, peu de pensée. Beaucoup de surface, peu de nécessité. Beaucoup de respectabilité culturelle, peu de trouble. Or quand l’art ne pense plus rien, il finit souvent par servir le joli au lieu du beau. Le luxe connaît la même pente. Il fabrique des objets aimables, impeccables, bien élevés, culturellement homologués, mais trop souvent incapables de porter une idée, un déplacement, une forme de risque. Ils plaisent. Ils n’ouvrent rien.

Le joli console. Le beau, lui, déplace. Il dérange un peu. Il crée une tension. Le luxe qui se borne à bien exécuter ses propres codes devient vite une industrie du joli cher. Cela suffit au statut ; cela ne suffit pas au désir. On peut respecter longtemps un objet qui ne surprend plus. On ne le désire pas avec la même intensité.

Le cléricalisme du luxe

C’est pourquoi le conservatisme de confort qui règne dans une partie du secteur est si profondément stérile. Il confond protection et sclérose. Il croit défendre le luxe en le maintenant dans la révérence, alors qu’il l’enferme dans la répétition. Il prend l’ennui pour une preuve de sérieux. Il oublie qu’une maison vraiment souveraine n’a pas peur d’être déplacée. Elle n’a pas peur de rencontrer autre chose que sa propre généalogie.

Le pire alibi du luxe contemporain, c’est de baptiser excellence ce qui n’est souvent qu’une peur de vivre. Il se donne des airs de hauteur quand il n’ose plus qu’une chose : se citer lui- même.

Le luxe n’a pas besoin d’être « cool ». Il n’a pas besoin de singer la culture pop pour rester vivant. Il a besoin de garder assez de liberté pour ne pas se réduire à sa propre statue. Voilà la leçon de Loewe x Ghibli. Voilà aussi, à sa manière, celle d’Abloh chez Vuitton. Un grand luxe n’est pas un luxe qui se cite sans fin. C’est un luxe qui sait encore accueillir d’autres formes de grâce sans perdre la sienne.

À défaut, il lui restera le prestige, bien sûr. Les prix aussi. La liturgie, encore. Mais plus cette qualité plus rare, plus fragile, plus décisive : la vie.

Brooke Shields : de l’étoile à l’enseigne

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Le Lagon bleu, Christopher Atkins, Brooke Shields © REX FEATURES/SIPA

C’est un regrettable basculement. Le cinéma des années 1980 a progressivement transformé des actrices comme Brooke Shields, autrefois filmées comme des présences presque mythiques, en images exposées et consommables.


La lumière des néons éclaire tout, mais ne révèle rien. Elle attire, sature, remplace. La lumière des étoiles, elle, exige l’obscurité ; elle n’impose pas, elle apparaît. Entre ces deux lumières se joue peut-être une histoire du cinéma. Celle de Brooke Shields en est une illustration frappante.

Certaines actrices ne jouent pas : elles apparaissent. Dans The Blue Lagoon (1980), comme dans Endless Love (1981), Brooke Shields n’interprète pas un rôle au sens classique : elle incarne une présence. Son visage presque immobile capte la lumière. Il s’en dégage un alliage d’innocence et de gravité qui dépasse le simple jeu d’actrice.

Dans Le Lagon bleu, tout concourt à cette apparition. L’île « non cartographiée », les eaux limpides, la nudité originelle du monde : Brooke Shields y évoque une figure archaïque, presque mythologique. Elle n’est pas sans rappeler Aphrodite surgissant de l’écume. Le film ne raconte pas seulement une histoire : il laisse affleurer une image plus ancienne, plus profonde.

Endless Love prolonge cette dimension. Une scène en particulier mérite attention : celle de la réception chez les parents de Jade. Rien n’indique la nature de cette fête. Ni anniversaire, ni célébration précise. Cette indétermination lui donne une dimension presque rituelle. La maison devient un lieu de passage. Au milieu des convives, Jade se détache peu à peu, comme si la foule n’était qu’un fond indistinct destiné à faire surgir sa présence.

Lorsqu’elle monte l’escalier pour rejoindre David, le temps semble suspendu. Le cinéma touche ici à quelque chose de rare : non pas la représentation d’un sentiment, mais son apparition. Ce moment tient moins du récit que de la révélation.

Et pourtant, cette promesse ne sera pas tenue.

Une descente vers l’exposition

Dès Sahara (1983), quelque chose bascule. La même actrice, filmée quelques années plus tôt comme une apparition, est désormais exposée comme un spectacle. La scène où elle glisse le long d’une rampe d’escalier, sous le regard des hommes, ne relève plus du même régime d’images. Ce n’est plus une montée vers le mythe, mais une descente vers l’exposition.

Le contraste est saisissant : d’un film à l’autre, Brooke Shields passe d’une présence à une image. D’un mystère à une démonstration.

C’est ici que s’éclaire la formule : une étoile transformée en enseigne.

Une étoile, au cinéma, n’est pas seulement une célébrité. C’est une figure qui échappe en partie à ce qui la montre. Quelque chose en elle résiste, demeure en retrait. L’enseigne, au contraire, est faite pour être vue. Elle n’existe que pour cela. Elle attire le regard, mais ne le retient pas.

Or, dans les années 1980, Hollywood change de nature. Il ne s’agit plus seulement de raconter des histoires, mais de produire des images exportables. Le cinéma devient un vecteur d’influence. Ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power n’est pas une abstraction : c’est un système qui transforme les visages en supports, les acteurs en surface.

De la présence à l’écran à la consommation d’image

Brooke Shields en a été l’une des victimes les plus visibles. Après ses premiers succès, sa carrière se poursuit — Sahara, plus tard des comédies comme The Bachelor (1999), puis des séries télévisées — mais quelque chose s’est perdu. Non pas son talent, ni même sa présence, mais la manière dont le cinéma la regardait. Ce regard, qui pouvait révéler, s’est mis à exploiter.

Il ne s’agit pas ici de juger une filmographie, mais de constater un déplacement. Le cinéma des années 1980 semble avoir renoncé, en partie, à faire apparaître des présences pour produire des images immédiatement consommables.

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Brooke Shields n’a pas disparu pour autant. Elle a même résisté. Diplômée de Princeton, dotée d’une intelligence et d’une culture remarquables, elle montre que ce qui manquait n’était pas en elle, mais dans les rôles qu’on lui proposait.

Reste une question. Le cinéma est-il encore capable de faire apparaître des étoiles — ou est-il condamné à fabriquer des enseignes ?

La Baltique et mon Rêve

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Le libéralisme et la démocratie sont-ils vraiment compatibles?

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Le parlement et en arrière plan la Tour Eiffel, Paris. DR.

« La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie » Carl Schmitt


Carl Schmitt (1888-1985) fut longtemps victime du point Godwin. Ses accointances avec le régime national-socialiste (dont il fut écarté en partie pour sa complaisance envers le catholicisme) jetèrent ses œuvres dans les livres maudits de ces penseurs de la révolution conservatrice à l’image de Heidegger, de Spengler ou de Jünger, dont les accusations de proto-nazisme ne manquèrent pas de coller à l’héritage. Pourtant, celui qu’Hannah Arendt décrivit comme « l’homme le plus significatif dans le domaine du droit constitutionnel et du droit international » continue de fasciner par ses réflexions relatives à la théologie politique, à la notion de souveraineté ou à la dialectique politique entre ami et ennemi, en faisant de lui un incontournable de la philosophie politique du XXᵉ siècle.

L’essence du parlementarisme

Dans Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus (soit ‘La situation du parlementarisme actuel dans l’histoire de la pensée’), Carl Schmitt entend mêler philosophie du droit, histoire des idées et politique. Son objectif ? « Atteindre le noyau ultime du Parlement moderne » afin de dissocier plusieurs concepts qui, selon lui, se sont confondus à tort dans le parlementarisme, à savoir la démocratie et le libéralisme. Véritable « décret providentiel » prédit par Tocqueville et Guizot (qui sont, en apôtres du libéralisme, les adversaires idéologiques à l’état pur de notre intéressé), la démocratie n’avait à cet instant, sinon une simple forme d’organisation, pas le moindre contenu politique. À vrai dire, il y avait des démocrates chez les socialistes, chez les bonapartistes, et même dans une fraction de la bourgeoisie libérale, encore que cette dernière eût longtemps plaidé en faveur du suffrage censitaire. Il distingue ce faisant la forme (en théorie) de l’autorité et son contenu (en pratique). Si le régime démocratique avait à ce moment une forme, son contenu réel, c’est-à-dire sa mise en application, restait vague. Carl Schmitt écrit à ce propos : « Une démocratie peut être militariste ou pacifiste, absolutiste ou libérale, centralisatrice ou décentralisée, progressiste ou réactionnaire ». Quiconque trouvera cette phrase provocatrice ou dénuée de cohérence politique, arguant que démocratie et liberté vont de pair, sera surpris par la suite de la démonstration. Pourquoi Schmitt choisit-il de dissocier la pensée libérale de l’idéal démocratique ? D’abord parce que le pouvoir du peuple repose sur une notion abstraite qu’est celle de ‘peuple’. Le problème de la démocratie réside dans l’impossibilité de définir clairement la volonté générale, concept rousseauiste qui ne se superpose jamais au principe d’unanimité. Schmitt pointe en effet un paradoxe : « la situation où les démocrates sont dans la minorité est en effet très fréquente ». Dans la mesure où la démocratie n’est l’apanage que de marginaux à certaines époques, il apparaît difficile de l’imposer, sinon quoi cette contrainte enfreint le principe même de volonté majoritaire (réduction par défaut de la volonté générale). En réalité, le problème d’une minorité de démocrates ne peut se régler que par l’éducation du peuple, éducation faite nécessairement par un éducateur, fût-il un individu ou bien une classe aristocratique. Dans cette phase transitoire d’éducation, il est bien question d’un groupe minoritaire qui dicte à un groupe majoritaire (les non-démocrates) ce qu’ils doivent penser, ce après quoi le groupe majoritaire accepte la démocratie. Cette phase de dictature (au sens étymologique, à savoir d’une autorité qui dicte) n’est ainsi pour Schmitt pas le contraire de la démocratie, mais bien son corollaire naturel.

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Il n’a pas fallu attendre longtemps avant d’entrer dans la provocation conceptuelle. Pourtant cette idée d’une liaison naturelle entre tentation autoritaire et pouvoir du peuple trouve ses sources bien avant l’époque moderne. Déjà dans l’Antiquité, et notamment chez Platon, la démocratie, considérée comme ignorance collective, était fustigée comme la marche vers la tyrannie (encore qu’en histoire des idées, le tyran et le dictateur ne fussent jamais mis sur le même plan, le premier étant celui qui soumettait le collectif à son caprice privé, et le second celui qui se voyait confier en temps d’urgence la responsabilité collective. Nous ne nous attarderons pas sur cette distinction qui a le mérite de ne pas mettre les César, Cromwell, Robespierre, Bonaparte à égalité avec les tyrans du XXᵉ siècle). Toujours est-il qu’encore ici, ni la démocratie ni la dictature ne revêtent un contenu explicite d’autorité. Du moins, il y a bien un contenu politique qui s’est développé chez les penseurs modernes, de Locke à Constant en passant par Montesquieu. Ce contenu politique, c’est le Parlement. Fruit de la pensée libérale, de cette quête anti-absolutiste dont la France puisa ses inspirations outre-Manche, le Parlement est la clé de voûte de la critique schmittienne du libéralisme. Organe politique du pouvoir législatif, le Parlement est présenté par Schmitt comme un dérivé de la raison pratique d’une part, et s’inscrit d’autre part dans une logique de musellement de la souveraineté. Sur cette question de souveraineté, il est bon de rappeler que les libéraux de la Révolution (davantage de 1789 que de 1793) abhorraient l’idéal démocratique. Dans son discours du 7 septembre 1789, Emmanuel Sieyès, figure par excellence du libéralisme anti-démocratique, s’exclamait : « Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants ». Anti-rousseauiste, Sieyès répondait déjà à la tentation d’une démocratie directe et d’une souveraineté populaire, lesquelles furent l’apanage du jacobinisme de 1793. Pourtant, bien que les hommes de 89 fussent dépassés sur leur gauche, bien que la pensée libérale bourgeoise se tût un temps face à la pensée républicaine stricte, le parlementarisme comme doctrine d’une primauté du Parlement dans l’exercice de la souveraineté (nationale et non populaire) se fraya un chemin qui lui permit au cours du XIXᵉ siècle de s’imposer comme le gage d’une nouvelle conception de la démocratie : celle de représentation.

La démocratie dite « représentative » (nous séparons volontairement ces deux termes en ce qu’ils constituent un oxymore dans la pensée schmittienne, nous y reviendrons) est née d’un principe simple découlant de la raison pratique. Dans la mesure où il est impossible de sonder individuellement tous les citoyens et qu’une forme directe de démocratie est, dans les sociétés modernes, anachronique au vu du nombre considérable d’individus, le Parlement se présenterait comme une « commission du peuple » chargée de représenter sa volonté. Mais alors, quels sont les principes communs à cette commission dans les démocraties modernes ? Ce que Schmitt nomme la discussion. Le Parlement découle en réalité, selon une expression du théologien Rudolf Smend, d’un processus de « dynamique-dialectique », à savoir le débat. Le débat se manifeste par l’opposition permanente des opinions qui, selon le raisonnement classique porté par les libéraux (Schmitt citant François Guizot comme en étant le « représentant typique »), suit le schéma rationaliste suivant. Les représentants sont contraints de trancher sur la vérité afin de mettre en œuvre une politique. Pour accéder à cette vérité, ils accordent une plus grande publicité aux affaires de l’État, ce qui favorise la logique de liberté de la presse. Si, sur le papier, ce schéma promeut la liberté d’opinion dont Schmitt ne cherche pas nécessairement à faire le procès, il freine également la puissance législative. Or si le parlementarisme moderne est la cible principale de cet essai, c’est précisément parce que sa foi en la discussion perpétuelle s’est substituée à la prise de décision rapide, et que les représentants du peuple ont pris peu à peu en otage l’intérêt commun au profit des intérêts particuliers. C’est sur cette base que Carl Schmitt entend avancer sa thèse d’une incompatibilité entre parlementarisme et démocratie.

Le Parlement contre le pouvoir du peuple

Si l’opposition entre libéralisme et démocratie, entre État de droit et souveraineté populaire, sonne aux yeux des modernes comme un non-sens, toujours est-il que ce que l’on aime à nommer « démocratie libérale » sonne en histoire des idées bien plus comme un oxymore que comme un pléonasme. L’historien français Jean-Jacques Chevallier explique qu’avant de devenir les deux faces d’une même pièce, démocratie et libéralisme étaient antithétiques en France. Tandis que la démocratie était synonyme de suffrage universel (masculin) et défendue par la gauche radicale ainsi que par les bonapartistes (ceux-ci tirant leur légitimité de l’appel du peuple par plébiscite), le libéralisme rimait quant à lui du suffrage censitaire et de gouvernement d’une élite. Jusqu’au rétablissement du suffrage universel masculin en 1848, gauche libérale (républicains modérés) et droite orléaniste (défendant la monarchie constitutionnelle) abhorraient cette idée selon laquelle le peuple tout entier aurait légitimité à participer aux affaires politiques. René Rémond poursuit cette analyse en arguant qu’au XVIIIᵉ siècle déjà, la démocratie était considérée comme un régime autoritaire pouvant menacer les libertés, là où au contraire l’aristocratie était vue comme le meilleur rempart à la tyrannie du peuple contre les libertés fondamentales. Chez Carl Schmitt, l’opposition entre parlementarisme (fruit de la pensée libérale) et démocratie résulte d’une différence de genre. Si la démocratie repose sur un principe d’homogénéité (de ce qui est du même genre), le parlementarisme libéral n’est devenu que le produit d’un principe d’hétérogénéité. Cette hétérogénéité est une hétérogénéité d’intérêts. Entre qui ? Entre les différents partis siégeant au sein du Parlement. Le principal souci de la discussion publique issue du schéma rationaliste, c’est que sous le masque du débat d’idées dont se réjouissaient (à raison) les Guizot, Stuart-Mill et Bentham, s’est révélée selon les mots de Schmitt « une classe d’hommes passablement honnis » davantage soucieux de leurs intérêts partisans que de leur devoir initial, à savoir la représentation de la volonté générale. « La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie ». Le terme de ‘gouvernement’ n’est ici pas à entendre dans son sens moderne qui l’assimile au pouvoir exécutif, mais dans son sens classique de l’exercice du pouvoir politique. Mais si le Parlement représente des intérêts hétérogènes, quelle est cette homogénéité inhérente pour Schmitt au régime démocratique réel ? Quel est ce « principe d’identité » si cher au théoricien de la fameuse dialectique ami-ennemi (que nous n’analyserons pas dans cet article) inhérente à la politique ? L’unanimité. La volonté générale rousseauiste ne peut fonctionner selon Schmitt que pour un peuple aux aspirations homogènes. Comment transcrire politiquement la volonté générale d’un peuple si chaque individu n’aspire pas aux mêmes choses ?

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Ayant écarté le consensus libéral (il faut admettre que notre juriste est l’anti-Guizot par excellence, et qu’il n’est par conséquent pas un théoricien du compromis et de la nuance), il convient de présenter la solution schmittienne : l’élaboration des lois et la prise de décision sans discussion. Plutôt que de trouver la volonté générale en discutant, pourquoi ne pas l’exprimer par acclamation ? Le Parlement étant une obstruction démocratique d’intérêts privés, il faut pour Schmitt opposer à la conscience libérale de l’individu isolé dans ses intérêts une unité du peuple qui exprimerait sa volonté en acclamant directement ceux (ou celui) qu’il juge légitimes. Si les libéraux lui reprocheront que l’acclamation ne peut que nourrir les passions populaires et menacer les droits de l’individu, le juriste remarque, lui, que le penchant naturellement antilibéral du peuple ne nécessite pas de percevoir l’expression directe de sa volonté comme antidémocratique, au contraire. Les deux exemples qu’il énonce ne sont d’ailleurs pas anodins : « Le bolchevisme et le fascisme sont certes antilibéraux, comme toute dictature, mais pas nécessairement antidémocratiques ». La démocratie ne pourrait donc que s’exprimer par l’exclusion de l’hétérogénéité qui menace l’unité du peuple dans l’expression de sa volonté. Si ici Schmitt ne détaille pas le fond de ce qu’il considère comme « hétérogène », c’est parce que l’identité du peuple (le contenu de sa volonté) reste très abstraite. L’individualisme libéral, quant à lui, ne peut que participer encore plus de cette désunion du peuple en enfermant les individus dans la sphère privée et en les déconnectant de la politique, devenue l’affaire de factions et de partis désintéressés de la représentation. La publicité des affaires est ainsi incompatible avec le paradigme représentatif imposé par l’idéologie de la classe bourgeoise (le libéralisme). Seule la démocratie directe par acclamation peut, selon Schmitt, exprimer l’identité démocratique et l’homogénéité. Cette homogénéité est celle permise notamment par les régimes césaristes. Le césarisme est une notion politique d’autant plus intéressante sous la plume d’un penseur comme Schmitt qu’elle permet de mettre en opposition les penseurs de la révolution conservatrice, fussent-ils fascistes ou non, avec les écrits d’intellectuels communistes à l’image de Gramsci ou de Trotsky. En histoire des idées, il désigne un régime politique tirant sa légitimité d’une relation directe entre le peuple et un chef charismatique, souvent militaire, qui fait primer la dimension plébiscitaire et référendaire de la démocratie au détriment de l’option parlementaire.

Difficile de résumer la pensée d’un auteur aussi brûlant que celui-ci en un seul ouvrage. Il est important que le lecteur voie cette analyse de la relation entre parlementarisme et démocratie comme une modeste introduction à un courant de l’histoire des idées dans la lignée des théories de la contre-révolution dont nous avions déjà élaboré la critique, à savoir les anti-Lumières. Si Carl Schmitt a marqué l’ensemble du spectre politique, de Lukács à Derrida en passant par Strauss et Arendt, c’est parce que sa critique de la modernité, son étatisme et son antilibéralisme ont pu inspirer aussi bien un pan de la pensée post-marxiste à l’image de la philosophe Chantal Mouffe, que certains intellectuels de la Nouvelle Droite comme Alain de Benoist. C’est ce qui rend son œuvre fascinante.


  • Rémond, René. Introduction à l’histoire de notre temps (Tomes 1 et 2). France, Seuil : 1974.
  • Schmitt, Carl. Parlementarisme et démocratie. France, Seuil : 1988.
  • Schmitt, Carl. The crisis of Parliamentary Democracy. US, MIT Press : 1988.

The Crisis of Parliamentary Democracy

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Renaud Camus expliqué aux parents

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A gauche, Cyril Bennasar. A droite, Renaud Camus. © Hannah Assouline

J’essaie de faire comprendre Renaud Camus à mes parents. Difficile pour ces vieux Juifs d’accepter son emploi du mot génocide. Pour expliquer le grand remplacement, je suis passé par Walt Disney. Mais pour la décolonisation, sujet de son dernier essai, ces vieux pieds-noirs n’ont pas besoin que je leur fasse un dessin.


Je vais avoir moins de mal à parler autour de moi du dernier essai de Renaud Camus, Décolonisation, que du précédent, La Destruction des Européens d’Europe, mais il va quand même falloir faire de l’explication de titre aux Juifs de ma famille effarouchés par l’écrivain « antisémite » depuis « l’affaire », et qui n’ont pas tellement envie d’être détrompés depuis qu’il ose mettre les pieds dans leur champ lexical pour parler d’autre chose que de leur extermination.

Avec le « grand remplacement » déjà, il avait fallu trouver les mots pour convaincre mes aînés que non, l’écrivain n’exposait pas une théorie et ne dénonçait pas un complot, mais décrivait ce qu’il voyait : un processus sans précédent dans l’histoire des colonisations ; un processus aux ressorts complexes : les colons ne sont pas les colonisateurs, les remplaçants ne sont pas les remplacistes, l’occupant n’est pas l’occupateur.

Petit point de méthode

Il avait fallu rappeler aux parents pas très portés sur la chose remplaciste que personne n’accusait Massaré, l’aide-soignante de mémé, dévouée et attentionnée, pas plus que Rachid, l’épicier gentil, souriant, toujours prêt à rendre service, d’être animés par un esprit de conquête, un désir de revanche ou une haine des Blancs.

Chacun sa méthode, moi j’ai la sauterelle. C’est gentil une sauterelle, ça ne pique même pas, et quand c’est criquet ça donne de bons conseils à Pinocchio. Mais dans son nuage, sans penser à mal, elle ravage le champ.

— Voilà, c’est ça l’immigration massive et incontrôlée, la submersion comme on dit. Ils ne sont pas méchants, enfin pas tous. Et le problème n’est pas là, hélas, enfin pas seulement.

— Hein maman, tu vois ce que je veux dire ? 

— Mais oui, et il va bien le petit ? Tu m’as apporté des photos ?

Et voilà, si vous croyez que c’est facile.

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Et puis rebelote avec le génocide par substitution. Là, même Finkielkraut a calé, alors tonton Marco, vous pensez !

— Alors mon fils, tu vois bien qu’il n’est pas net ton gars. Un génocide ça ne se fait pas tout seul.

— Mais il ne compare pas les méthodes, il ne dit pas que les 10 000 morts par jour assassinés quand Auschwitz tournait à plein régime et la submersion migratoire c’est la même chose, mais reconnaît que si on laisse faire, il pourrait bien rester un jour autant d’Européens en Europe qu’il reste de Juifs aujourd’hui en Allemagne, en Pologne ou en Hollande. Le résultat serait le même. Et puis renvoyer la politesse aux décoloniaux par la formule d’Aimé Césaire, le poète noir et communiste qui s’inquiétait du nombre de Blancs aux Antilles, avoue que ça a de la gueule.

— Si tu le dis ! Et ta mère comment qu’ça va ?

Avec sa destruction des Européens d’Europe, j’ai été à deux doigts de jeter l’éponge. D’autant que, sitôt un incendie Renaud Camus éteint d’un côté, j’ai un départ de feu Éric Zemmour de l’autre.

— Dis-moi mon fils, c’est quoi cette histoire avec ton Zemmour sur Pétain ? Et sur Dreyfus ?

Et me voilà reparti dans mes explications talmudiques sur le thème de c’est plus compliqué que ça. Mais au bout de cinq minutes, tata Arlette a décroché et j’ai droit à :

— Et t’y as vu comme elle est belle sa femme ? On dirait un peu la fille de Maurice.

— Oui d’accord mais on s’en fout de ça. Tu as compris ce que je t’ai dit ?

— Oui, oui, il me prend pour une idiote çui-là ? Allez, on passe à table.

Je pourrais essayer de convaincre que les Juifs n’ont pas le monopole du mot génocide. J’ai plutôt envie de refiler le bébé, le numéro de tata Arlette, à messieurs Zemmour et Camus en leur disant écoutez les gars, débrouillez-vous avec elle, moi je laisse tomber. Mais je ne suis pas assez intime avec le président de Reconquête ! ou avec l’un des plus grands prosateurs aujourd’hui de la langue française selon Alain Finkielkraut pour être aussi familier. Alors je ne laisse pas tomber, je remets la grosse pierre sur mon dos et je remonte la colline, jusqu’à la prochaine fois. Parce que je n’ai pas encore abordé l’épineuse question de la deuxième carrière d’Adolf Hitler ou celle de la seconde occupation.

Gravure représentant le fléau des sauterelles en Egypte, Bible allemande dite « de Cologne », 1483.

Avis de décolonisation

J’étais parti pour vous parler de son dernier essai. Je m’y colle, vous avez l’air moins bouchés que mes Juifs habituels. Avec Décolonisation, Renaud Camus retourne les mots et voilà qu’apparaît du sens. Il nous rappelle qu’à présent, les indigènes, les colonisés c’est nous, les envahisseurs, les colons, ce sont eux. Et avec notre sens de l’accueil, nos utopies, nos naïvetés, nos présomptions, puisque l’essence de la colonisation, c’est le transfert de population, l’Europe est aujourd’hui vingt fois plus colonisée qu’elle n’a jamais colonisé elle-même.

Mais qui sont eux et qui sommes-nous ? La reine Victoria était impératrice des Indes. Et indienne pour autant ? Le maire de Londres Sadiq Khan est anglais et ça ne surprend personne. Et so british ? Là, j’en vois qui sourient. Tout le monde n’a pas perdu le sens commun ? Tout n’est-il donc pas foutu ?

Renaud Camus nous fait une proposition, à moins de nous satisfaire de cette colonisation-là, nous avons une bataille à mener : la décolonisation. Parce qu’aucune occupation n’a jamais pris fin sans le départ de l’occupant, aucune colonisation ne s’est jamais achevée sans le retour chez lui du colon, sa remigration. Mais ils sont Français, nous dit-on. Il y a le droit, la Constitution, les traités européens… L’Algérie aussi était française, et depuis plus longtemps. Il n’y a pas d’erreur que l’on ne puisse réparer. Et il ne saurait y avoir décolonisation avec le droit qui a assuré la colonisation.

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Comme de bien entendu, un passage va faire tiquer. Même moi, je ne suis pas sûr de le suivre dans son développement de cette formule Entre la concentration marxienne du capital, telle que nous en vivons l’aboutissement, et la concentration des camps du même nom, il y a forcément des liens. Chacun jugera si comparaison est bien raisonnable.

Dans l’essai de notre écrivain, le sujet est mieux traité, et le propos démontré, détaillé, illustré, et tout est bien mieux dit. Mais ce n’est pas vers le « mieux dit » que notre grand écrivain doit tendre, c’est vers le « mieux compris », vous l’aurez compris. Enfin j’espère.

L'affranchi

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Décolonisation

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