Ses chefs annoncent avec fracas qu’aucun de ses membres ne se rendra aux invitations de la chaîne d’information continue BFMTV. Pour l’heure, la sanction ne porterait que sur une semaine. En effet, en période électorale, il convient de ne pas pousser la bouderie trop loin et de se priver trop longtemps de présence médiatique.
La décision aura été prise après que les censeurs politiques de ce mouvement au fonctionnement démocratique des plus étranges auront considéré que la ligne éditoriale de la chaîne en question se droitise. Présences facho-compatibles sur les plateaux, propos racistes et climatosceptiques tenus sans vergogne sur ces mêmes plateaux, voilà ce qui la motive, cette décision de boycott.
Cela augure assez bien de ce que seraient les lignes éditoriales admises sur nos écrans en cas de victoire de Super Mélenchon à la prochaine élection présidentielle. Chaque propos, chaque article devra répondre à un cahier des charges idéologique dûment estampillé « Insoumis ». Des listes de mots à proscrire seront probablement diffusées et affichées à la porte des studios. D’autres listes, noires celles-ci, seront établies, déterminant qui peut être invité à s’exprimer et qui ne le pourra pas. Ainsi nous aurons l’heure Mélenchon les sept jours de la semaine en début de soirée, la demi-heure Panot le samedi matin, le quart d’heure Hassan le dimanche midi. Et pour commencer avec entrain la journée, nous aurons une heure de mise en forme — elle aussi idéologiquement millimétrée — avec l’excellent et vivifiant Bally Bagayoko, spécialement libéré de ses épuisantes obligations à la RATP. Ce programme vaut pour la première année de mandature, car dès la deuxième année, les purges habituelles qui animent ce genre de partis hautement démocratiques auront abouti à la diabolisation des premiers nommés, Mélenchon, Panot et quelques autres, au profit de leurs actuels seconds couteaux qui présentent, eux, l’insigne avantage d’être correctement racisés, et encore plus intensément islamisés, wokisés, etc. Ce sera, je vous le dis, notre âge d’or télévisuel…
Quant à nos chères têtes blondes — expression dont l’emploi sera rigoureusement prohibé parce que jugé trop stigmatisant pour la France scolaire créolisée —, elles pourront montrer la vigueur de leur engagement et de leur soutien aux règles, principes et consignes de la nouvelle France en marche en venant en classe vêtues de l’abaya. Cela pour les filles, on l’aura compris, auxquelles il convient de montrer dès les bancs de l’école qu’on ne s’habille pas comme on veut, selon ses propres goûts, mais comme le dicte la sainte doctrine en vigueur. Là aussi, nous aurons atteint l’âge d’or de notre système éducatif. On a hâte.
Il n’empêche, le boycott annoncé de BFM devrait nous ouvrir les yeux sur ce qui nous attend. Le fascisme mélenchonien se met en branle et il nous l’annonce clairement. Oui, le fascisme, selon la très fameuse définition qu’en donnait Roland Barthes : « Le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, c’est obliger à dire. » C’est ce que s’emploient très exactement à mettre en œuvre le gourou suprême Mélenchon et sa clique chamarrée. Dicter le verbe, imposer la pensée. Castrer les intelligences. Demandez le programme…
Après le spectaculaire cambriolage du Louvre, le gouvernement a dévoilé fin juillet un plan de sûreté en 33 mesures. L’État reprend-il vraiment les choses en main ? Ou a-t-il, comme souvent, un coup de retard et formule-t-il des promesses sans budget ?
« À trente secondes près, les policiers auraient pu empêcher la fuite des voleurs ! » C’est ce que déclarait sans rire le directeur de l’inspection générale des Affaires culturelles, après le fric-frac du Louvre le 19 octobre 2025, et le vol des bijoux de la Couronne. À trente secondes près, c’est ballot. Or, ces secondes perdues sont devenues des minutes, puis des heures, des journées et des mois, sans que réapparaissent les bijoux de famille. Certes quatre personnes ont été arrêtées, des monte-en-l’air qui, redescendus sur terre, ont oublié le nom de leur commanditaire, s’ils l’ont connu un jour. C’est promis, plus jamais ça. Le 29 juillet, le ministère de la Culture a dévoilé un « Plan d’action de sûreté des établissements patrimoniaux et des lieux de conservation de biens culturels » en 33 mesures. La première donne le tempo : « Mettre à l’abri, dans des lieux adaptés […], les objets les plus vulnérables dans l’attente de la sécurisation de leur présentation » ! C’est ce qu’a fait le directeur du Louvre en 1939, avant l’arrivée des Allemands, en transférant les plus belles pièces du musée dans des cachettes en province.
Le reste est un empilement de bonnes résolutions, d’autant plus gratuites que le plan n’est pas budgété, car suspendu à une loi qui sera votée un jour. Bref, ce plan est un trompe-l’œil pour amuser la galerie. Mais le tableau est le même partout. Quand la France brûle, le gouvernement découvre que le bois est combustible et annonce un plan pour développer des forêts plus résilientes, de quoi faire rire les vieux chênes. Quand on apprend que les hackers se promènent sur les sites de l’État comme des touristes sur les Champs-Élysées, on promet un plan pour lutter contre la cybercriminalité. C’est le modèle Macron, avoir toujours un coup de retard. Il a cependant tenu à être le premier à féliciter l’astronaute Sophie Adenot pour sa sortie dans l’espace. Si on mettait sur orbite les présidents sages après coup, Macron n’aurait pas fini de tourner.
Islamisme. Il y a 25 ans jour pour jour, dix-neuf terroristes détournent quatre avions de ligne. Un peu après 8 heures (heure locale), un premier avion s’encastre sur l’une des tours jumelles du World Trade Center sur l’île de Manhattan, à New-York.
Le 11 septembre demeure l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire contemporaine. Hors les dix-neuf pirates de l’air, 2 977 personnes furent tuées. Au-delà du bilan, l’événement referma la parenthèse géopolitique ouverte par la chute du mur de Berlin en 1989. Douze années d’un monde dit unipolaire, dominé par les États-Unis, s’achevèrent dans la poussière de Manhattan.
L’Occident sous menace islamiste permanente
Les conséquences concrètes furent immédiates. Avant 2001, il était encore possible d’arriver à l’aéroport une demi‑heure avant un vol. Les contrôles restaient succincts. Dans les villes européennes, des blocs de béton apparurent devant les marchés et les rues commerçantes pour prévenir les attaques à la voiture‑bélier. La menace permanente d’un attentat devint un paramètre incontournable des politiques de sécurité. Le terrorisme islamiste, qui n’a plus jamais cessé, a profondément modifié nos vies quotidiennes, on l’oublie trop souvent.
Les États-Unis répondirent au 11 septembre par deux guerres. L’intervention en Afghanistan, déclenchée dès octobre 2001, dura vingt ans — l’une des plus longues de l’histoire contemporaine — et s’acheva par le retrait chaotique de 2021 et le retour au pouvoir des Talibans. La guerre d’Irak devait produire un effet domino, derrière le projet des néoconservateurs : exporter la démocratie libérale au Moyen‑Orient sous leadership américain, l’Allemagne et le Japon de l’après‑1945 servant de modèles. Ces apprentis‑sorciers négligeaient le poids de la culture. Le remodelage échoua. L’élection de Donald Trump, portée par le slogan America First, fut aussi une réplique à cet interventionnisme.
Les États-Unis demeurèrent la première puissance mondiale, mais la Chine les concurrençait, la Russie se reconstruisait, l’Inde émergeait et l’islam politique imposait sa marque. Le monde devint et est resté multipolaire.
Deux lectures s’étaient affrontées dès les années 1990. En 1989, dans la revue The National Interest, puis en 1992 dans La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Francis Fukuyama soutint que la démocratie libérale et l’économie de marché constituaient l’aboutissement du processus historique: plus d’alternative idéologique crédible, une ère apaisée fondée sur le droit et le marché.
En 1996, dans Le Choc des civilisations, Samuel Huntington proposa la thèse inverse: les conflits à venir seraient civilisationnels, opposant de grands ensembles culturels — occidental, chinois, russe, indien, musulman. Après le 11 septembre, cette seconde grille s’imposa. Elle éclaire encore l’essentiel des affrontements contemporains: Ukraine et Russie, Israël et Palestiniens, Inde et Pakistan, guerres du Sahel…
Fin de l’Histoire : c’est fini
Fukuyama était passé à côté d’un phénomène décisif: le renouveau identitaire, et singulièrement le réveil de l’islam, avec son corollaire, le terrorisme au nom d’Allah. Ce mouvement ne naît pas en 2001. Ses racines sont plus profondes : les Frères musulmans sont fondés en 1928, Sayyid Qutb, l’un de leurs penseurs majeurs, est exécuté en 1966 sous Nasser. Mais il prend une ampleur nouvelle avec la révolution iranienne de 1979, dix ans avant la fin symbolique de la guerre froide. Une théocratie chiite s’installe à Téhéran et déclenche, dans le monde musulman, une compétition pour le titre de meilleur défenseur de l’islam, notamment entre l’Iran et l’Arabie saoudite, sur fond de rivalité sunnite‑chiite.
Dans les années 1980, la majorité des jeunes femmes dans le monde musulman n’étaient pas voilées, certaines portaient des jupes. Quatre décennies plus tard, le voile, parfois intégral, s’est largement imposé y compris de plus en plus en Occident. Dans les années 1990, l’Algérie officiellement socialiste bascula dans la guerre civile après l’annulation des élections législatives de 1991, remportées par le Front islamique du salut, dix ans avant le 11 septembre.
Israël, frontière civilisationnelle de l’Occident
Fukuyama écrivait pourtant une décennie après l’arrivée de l’ayatollah Khomeini au pouvoir et en pleine guerre en Algérie. Il ne vit ni ce réveil ni cette radicalisation. Le 11 septembre en fut l’aboutissement, une forme d’apothéose, saluée par des manifestations de joie dans une partie du monde musulman. L’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 s’inscrit dans la même continuité : non seulement une agression contre Israël et les juifs, mais une frappe contre la civilisation occidentale.
Le 11 septembre eut une autre postérité, moins spectaculaire et tout aussi durable: l’édification d’un appareil sécuritaire inédit. Dès octobre 2001, le Patriot Act autorisa une surveillance électronique sans précédent, y compris des citoyens américains. La NSA, jusque‑là agence relativement obscure, devint tentaculaire au point d’espionner des dirigeants alliés, dont Angela Merkel. Au niveau fédéral, les États-Unis comptent désormais dix‑huit agences de renseignement. Ces dispositifs ont contribué à contenir le terrorisme, mais ils ont aussi entamé les libertés.
La logique s’étendit ensuite à la vie civile. Avec l’apparition des réseaux sociaux, les données personnelles circulèrent, furent stockées et analysées hors de tout contrôle réel des individus. Le concept même de vie privée changea de nature. S’ouvrit enfin une ère inédite de désinformation d’État. Certes, les gouvernements ont toujours menti, mais les moyens dont ils disposent n’ont plus rien de comparable. Conséquence directe du 11 septembre, la seconde guerre d’Irak fut justifiée – et largement relayée par les médias – par la nécessité de détruire des armes de destruction massive … qui n’existaient pas.
Photo aérienne du site du World Trade Center à New York, le 23 septembre 2001. DR.
Ensauvagement. Quand ce n’est pas pour une victoire du PSG, notre jeunesse des quartiers s’enflamme au moindre contrôle policier jugé suspect. Une violente nuit d’émeutes a éclaté ainsi lundi soir à Chambéry et Cognin (73) après le décès d’un jeune conducteur, retrouvé grièvement blessé par balle à l’issue d’un contôle routier. Toutefois, l’autopsie et l’enquête disculperaient les policiers, le parquet privilégiant désormais la thèse d’un tir accidentel ou auto-infligé avec une arme retrouvée dans le véhicule. Suite au déploiement d’importants renforts de police, le calme est finalement revenu dans les rues de la ville.
Chambéry, il y a quelques nuits : ce n’était ni une finale de football, ni une manifestation politique, ni même l’un de ces grands embrasements auxquels la France semble s’être peu à peu accoutumée, mais un simple contrôle routier, presque rien, l’un de ces incidents minuscules dont une société encore unie aurait attendu que la police et la justice établissent les circonstances. Et pourtant, quelques heures plus tard, la nuit avait changé de visage. Des voitures brûlaient, un centre social était dévoré par les flammes, des groupes couraient dans les rues, et les habitants, réveillés par les alarmes, les cris et la lumière des incendies, regardaient leur quartier devenir pour quelques heures un territoire livré à une violence qui semblait n’avoir attendu qu’un prétexte pour surgir.
Rumeur et vengeance collective
Car c’est peut-être cela qui devrait désormais nous inquiéter davantage que l’événement lui-même : cette facilité de l’embrasement, cette disponibilité de la violence, cette manière qu’a une partie de notre société de passer presque instantanément du fait divers à l’émeute, de la colère à l’incendie, du soupçon à la vengeance collective. Il suffit d’une rumeur, d’une interpellation, d’un refus d’obtempérer, parfois d’un match, parfois d’une manifestation, et voici que réapparaissent les mêmes silhouettes dans la fumée, les mêmes visages dissimulés, les mêmes mortiers tirés vers ceux qui portent l’uniforme, les mêmes voitures incendiées qui appartiennent pourtant, presque toujours, à des gens qui n’ont rien à voir avec ce qui vient de se produire.
Chambéry n’est d’ailleurs qu’un nom parmi d’autres, car l’été avait déjà montré combien ce langage de la violence s’était installé dans le paysage français : au cours des seules nuits entourant le 14 juillet, des centaines de communes avaient connu des violences urbaines, des centaines de véhicules avaient brûlé, des incendies avaient été allumés sur la voie publique et les forces de l’ordre avaient été visées par plus d’un millier de tirs ou usages détournés d’artifices. Ce qui autrefois aurait été perçu comme une rupture extraordinaire de l’ordre commun semble désormais entrer dans le calendrier ordinaire de la République, comme si nous avions fini par admettre que certaines nuits doivent nécessairement avoir leurs voitures brûlées, leurs policiers attaqués, leurs vitrines brisées et leurs quartiers transformés en champs clos où l’État ne revient qu’avec ses casques, ses boucliers et ses véhicules blindés.
Et derrière ces incendies matériels, il y en a un autre, moins visible et peut-être plus redoutable : celui des appartenances qui se séparent, des mémoires qui deviennent ennemies, des colères importées qui viennent se greffer sur les colères françaises, des drapeaux étrangers qui surgissent dans nos manifestations comme les signes d’autres guerres désormais transportées au cœur de nos villes. Le drapeau palestinien, en particulier, n’est plus seulement pour certains le symbole d’une solidarité avec un peuple dont ils disent défendre les droits ; il devient parfois l’emblème sous lequel se rassemblent des passions beaucoup plus vastes, où la dénonciation d’Israël se mêle à la détestation de l’Occident, où l’antisionisme peut servir de passage à l’antisémitisme et où le conflit du Proche-Orient fournit à des frustrations nées ici la langue, les images et les ennemis dont elles avaient besoin.
Lente maturation
Mais les violences collectives ne surgissent jamais d’un ciel clair. Elles sont comme ces orages d’été qu’on sent monter longtemps à l’avance : dans l’épaisseur de l’air, dans le silence des bêtes, dans la lourdeur du ciel. Elles murissent lentement, dans l’amertume, dans les frustrations rentrées, dans les replis communautaires où fermente la haine. Elles germent au cœur des sociétés fracturées, rongées par le soupçon, par le mépris, par l’usure de l’idéal commun. Et alors, il suffit d’un souffle, d’une étincelle, pour que tout s’embrase.
Sarajevo, Beyrouth : jadis vitrines idéalisées d’un vivre-ensemble bigarré, désormais noms gravés sur les pierres tombales de l’histoire. Le mythe romantique d’une coexistence heureuse entre juifs et musulmans au Moyen-Orient oublie les humiliations codifiées, les discriminations patiemment infligées, le statut précaire des minorités : tolérées, mais à genoux, protégées, mais vulnérables, comme des oiseaux sous cloche. Ce n’était pas l’égalité, c’était l’attente du choc.
Comme ailleurs. Comme toujours.
Hutus et Tutsis partagèrent les mêmes terres, les mêmes semailles, les mêmes veillées, jusqu’à ce que la politique vienne, comme une faux, séparer les têtes des corps, raviver les différences, transformer les visages aimés en ennemis. La paix sans justice n’est qu’un vernis — et sous ce vernis, la fracture, le précipice, le gouffre qui attend.
Ivresse de la haine
Quand l’économie chancelle, quand les élites se délitent, quand la langue commune se défait, on se cherche des racines, un socle, une appartenance. Mais si ce besoin n’est pas élevé par l’éducation, la culture, la beauté, il se replie, il s’aigrit, il se racornit. Alors on se rabat sur des identités closes, sur des drapeaux rêches, sur des mythes rances. On fabrique des coupables, on simplifie l’inextricable. L’autre devient le bouc émissaire : le juif, l’israélien, le riche, le laïque, l’occidental. Peu importe : ce qui compte, c’est l’ivresse de la haine, ce vin noir qu’on boit à la coupe, jusqu’à en perdre raison.
Et qu’on ne s’y trompe pas : les révoltes populaires, souvent, enfantent des monstres. Elles accouchent de nouveaux maîtres, plus cruels que les anciens. Derrière le cri pour la liberté se cache souvent la soif d’un gourou, d’un chef, d’un dogme. Les printemps arabes ont fleuri dans l’espérance et ont fané dans l’obscurantisme. L’Europe sait trop bien que la colère des peuples peut enfanter le fascisme, ce visage défiguré de la nation.
Ces révolutions ne réveillent pas : elles engourdissent. Elles rejettent l’autorité pour mieux se jeter dans les bras d’un pouvoir plus dur, plus total. Elles crient à l’émancipation et réclament une idéologie qui pense à leur place. Ce n’est pas un pas en avant, c’est un pas en arrière, une régression vers l’indistinct, vers la masse, vers l’obéissance aveugle. On ne conquiert pas la liberté en l’offrant à un prophète de haine.
La haine, fille de l’humiliation, devient poison quand elle se fige en système. Dans ce monde désorienté, la pensée complotiste est une berceuse douce-amère, qui apaise les angoisses par des récits simplistes. Elle désigne des coupables, elle dispense de la responsabilité, elle tisse autour des esprits un brouillard où tout devient possible, où la violence se pare des atours de la légitimité.
Frapper un pompier, blesser des policiers, incendier une voiture, traquer des enseignants: voilà le visage moderne de la barbarie. Ce ne sont pas des actes de bravoure, ce sont des actes de lâcheté. Ce n’est pas une révolte, c’est un suicide civilisationnel. Et que certains politiciens, au nom d’un antiracisme dévoyé, excusent, glorifient, justifient ces violences, c’est une trahison. Une trahison des valeurs universelles, de la liberté, de la justice, de l’égalité réelle.
Pendant ce temps, la culture populaire s’extasie devant des mondes où la violence règne sans partage. Game of Thrones, les jeux vidéo, miroirs de notre époque, les films d’horreur fascinent parce qu’ils racontent un univers où la force prime, où la loi du plus cruel l’emporte, où la pitié est morte, où la vérité s’efface sous le poids du fer et du sang.
Nous sommes à l’instant du basculement. Ce que nous vivons n’est pas un simple accès de violence, c’est une menace directe, une fracture vive, une déchirure ouverte sur ce que l’humanité a mis des siècles à construire : la raison, la liberté, la dignité. Le fanatisme avance parce que nous reculons. Il se nourrit de nos silences, de nos renoncements, de notre peur d’affirmer que certaines valeurs valent plus que d’autres.
La barbarie ne revient pas en haillons. En survêtement et en cagoule, elle revient aussi en costume, en tribune, en réseau, en chaire. Elle infiltre nos écoles, nos médias, nos institutions. Et pendant qu’elle avance, ceux qui devraient la combattre l’analysent, la justifient, la normalisent. Qu’ils profitent bien de leurs éditoriaux lénifiants, de leurs dîners en ville, de leurs postures progressistes : ils seront, eux aussi, balayés. La bête ne fait pas de distinction. Elle dévore tout. Même ses complices.
Célébrer l’avortement comme un accomplissement est une dérive, s’alarme Elisabeth Lévy dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.
Le gouvernement veut « réévaluer » le cadre légal de l’IVG. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est une info dénichée par La Croix dans la « troisième feuille de route de la stratégie nationale santé sexuelle 2026-2030 » publiée lundi[1]. Le gouvernement y annonce qu’il va saisir ou plutôt ressaisir le Comité consultatif national d’Ethique (CCNE) puis légiférer en 2027-28. Deux objectifs : allonger le délai légal de recours à l’avortement (fixé à 14 semaines depuis la loi Gaillot de 2022) et abroger la clause de conscience spécifique.
En retard !
Un mot d’abord concernant les délais: comme la Grande Bretagne va jusqu’à 24 semaines (six mois, tout de même), la France est forcément en retard. Les militants finiront un jour par demander qu’on puisse ramener les enfants au magasin un mois après leur naissance. Pardon d’ironiser sur un sujet grave.
Abordons à présent cette affaire de la clause de conscience. Le code de santé publique comprend une clause de conscience générale autorisant les personnels de santé à refuser de pratiquer un acte contraire à leurs convictions (tous les personnels soignants, pas seulement les médecins, et tous les actes). La loi Veil, considérant que l’IVG n’est pas un acte médical comme un autre, a ajouté une clause les autorisant explicitement à refuser de pratiquer l’IVG. Le CCNE a recommandé son maintien en 2020, en soulignant que, contrairement à la clause générale, la clause spécifique impose de trouver une alternative à la patiente. Si un médecin refuse de pratiquer l’IVG, il doit indiquer à sa patiente où elle peut le faire. Donc, la législation en place est protectrice pour les médecins et pour les femmes.
Les militants veulent faire de l’IVG un acte anodin
Peut-être mais l’accès à l’IVG est difficile. En êtes-vous sûr ? En 2024, on a dénombré 663000 naissances en France et 251000 IVG. Ce nombre est constant, ce qui signifie que ce n’est pas toujours un recours ultime mais un quasi-moyen de contraception (d’autant que 80% des IVG sont réalisées par voie médicamenteuse). Rappelons aux jeunes qu’il existe de nombreux moyens de faire l’amour sans procréer. L’IVG est l’un d’eux, peut-être pas le plus simple ni le plus joyeux.
Pourtant, les féministes et les nigauds progressistes veulent absolument que l’avortement soit archi-banal. Ils ne défendent pas le droit à l’avortement, ils le célèbrent comme si c’était un accomplissement merveilleux. Toute réserve, tout rappel des souffrances qu’il occasionne est réactionnaire. La clause de conscience est, selon la députée Albane Gaillot, « le symbole d’une médecine qui tente de contrôler le corps des femmes ». Obliger les médecins à pratiquer un acte qu’ils jugent attentatoire à la vie, ça ce n’est pas grave. Que vaut la liberté de conscience à côté d’une lubie militante ?
Reste que toute cette discussion est un peu théorique. Un gouvernement infichu aujourd’hui de faire voter un budget prétend légiférer sur l’IVG le jour où il ne sera plus en fonction… Tout ça est une diversion ou, comme le dit le président, du « bullshit ».
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth dans la matinale du lundi au jeudi.
Le présentateur de la chaîne YouTube aux 3,7 millions d’abonnés a fait les frais de plusieurs enquêtes menées par de grands médias comme Le Monde ou Les Inrocks. Coïncidence troublante, les propriétaires de ces journaux sont les mêmes hommes d’affaires qui avaient, en vain, tenté de racheter Legend quelques mois auparavant, pour une somme que Guillaume Pley aurait lui-même jugée « ridicule ».
YouTube, ton univers impitoyable. Quand on pèse, comme la chaîne Legend, 3,7 millions d’abonnés, 8 millions d’écoutes mensuelles et plus de 6 milliards de vues annuelles — et que le tout réalise 10 millions d’euros de chiffre d’affaires et un résultat net de 3,82 millions en 2025 —, il faut s’attendre, comme les protagonistes de la série Dallas, à aiguiser les appétits. Mais aussi à recevoir des coups, y compris sous la ceinture.
Tout cela, Guillaume Pley, le fondateur et présentateur star de Legend, le sait bien. Et dans le cas contraire, il l’a appris à ses dépens, lui dont l’été a été plus que chahuté par un certain nombre de polémiques dont l’animateur se serait sans doute bien passé. Presque coup sur coup en effet, plusieurs médias que, a priori, rien ne relie entre eux ont dégainé des enquêtes dévastatrices pour l’image — et par conséquent, les activités et l’influence — de Guillaume Pley.
Tirs groupés
Les Inrocks, Le Monde, Society, bientôt rejoints par certaines chaînes YouTube comme celle de l’influenceur TPZ : à quelques jours d’intervalle seulement, tous ces médias ont publié (ou annoncé leur intention de publier) des formats à charge contre l’animateur de Legend. Les uns ont pointé un « système Pley » prétendument à l’œuvre au sein de l’actuelle société du présentateur, qui fait travailler une quarantaine de salariés, tandis que les autres ont dénoncé ses pratiques supposées quand l’ex-animateur de radio amusait la galerie sur l’antenne de NRJ.
L’impact de ces tirs groupés, qui plus est de la part de médias aussi prestigieux, fut à la hauteur de l’influence exponentielle de celui que certains (et parfois les mêmes, dans le cas du quotidien vespéral) n’hésitaient pas jusqu’alors à présenter comme un potentiel arbitre de la future élection présidentielle. Accusé de racisme, de comportements déplacés avec de jeunes filles ou encore de pratiques managériales flirtant avec le harcèlement, Guillaume Pley est passé, du jour au lendemain, de l’Olympe au pilori médiatique. Comme le disait Jean-François Kahn : « D’abord, on lèche, ensuite, on lâche et enfin, on lynche. »
Cette chute estivale n’a rien d’une première dans le paysage médiatique français. À l’ère post-MeToo, la chute brutale d’idoles masculines est presque devenue un feuilleton. Et la justice, si elle est un jour saisie (démarche que seul Guillaume Pley a, pour l’heure, menée en portant plainte pour diffamation), tranchera — éventuellement — les allégations à l’encontre de l’animateur. S’il est à ce stade impossible de démêler le vrai du faux, il est en revanche possible de s’interroger sur la curieuse concordance des attaques visant le fondateur de Legend.
Quand Mediawan se prend une veste… légendaire
Et c’est ici qu’il faut revenir à l’analogie avec la série Dallas. Certes, Guillaume Pley n’est pas J.R. Ewing et Legend n’extrait pas de pétrole du sous-sol texan, mais comme l’antihéros du soap opera, le présentateur pèse — en argent, on l’a vu —, et ce qui vaut sans doute encore plus cher en ces temps préélectoraux, en influence. Vu sous un angle plus contemporain, Legend est une start-up hyperrentable qui a grossi vite, très vite, et qui vaut cher, très cher. Et comme toute start-up qui se respecte, Legend a rapidement attiré la convoitise de plus gros qu’elle.
Approché par ce beau monde, Guillaume Pley n’en est pas moins tombé de sa chaise quand Mediawan lui a proposé de racheter 51 % de Legend pour… deux tout petits millions d’euros. Une offre que l’intéressé et ses coactionnaires ont, toujours d’après Le Point, jugée « ridicule ». À raison, si l’on en croit les 17 millions d’euros que le fonds d’investissement FG Bros a, quelques mois plus tard, allongés pour s’arroger 25 % (seulement) du capital de la société Legend Metamedia. Pour résumer : conscient de sa propre valeur, Pley a décliné une première offre manifestement sous-évaluée et a fini par faire une bonne affaire. Business as usual.
Et pas n’importe qui. Au cours de l’hiver dernier, nous apprend Le Pointdans un article daté du 27 août, Mediawan aurait proposé de racheter son bébé à Guillaume Pley. Fondé en 2015 par Matthieu Pigasse, Xavier Niel et Pierre-Antoine Capton, le groupe pèse aujourd’hui 1,3 milliard d’euros de chiffre d’affaires, produit des émissions comme C à vous, des séries à succès comme Dix pour cent, et est l’actionnaire majoritaire de Plan B Entertainment, la société de production de Brad Pitt, excusez du peu. Du lourd, du très lourd.
L’affaire aurait pu en rester là, mais Le Monde, Les Inrocks et Society en ont décidé autrement. S’en est suivi l’été houleux que l’on sait et bien malin qui saurait ce que l’avenir réserve, en cette rentrée, à Guillaume Pley. À moins que, comme le relève Le Point, qui donne la parole à un cadre anonyme de Legend : « Les Inrocks appartiennent à Matthieu Pigasse, Pierre-Antoine Capton est actionnaire de So Press, qui édite Society, Xavier Niel est actionnaire du Monde. »
En d’autres termes, les trois médias installés qui ont, à quelques jours ou semaines d’intervalle, sorti (ou prévu de sortir) des papiers à charge contre Legend et Guillaume Pley, appartiennent ou ont des liens capitalistiques avec les trois personnalités qui ont échoué, il y a quelques mois de cela, à prendre le contrôle de Legend. « Si ça n’est pas une opération de représailles, ça y ressemble quand même un peu, non ? », fait mine de s’interroger la même source anonyme dans les colonnes du Point. Et si des coïncidences ne valent ni preuve ni condamnation, elles interrogent à tout le moins.
À Birmingham, aux côtés de Jordan Bardella, Nigel Farage s’est dit prêt à favoriser le rapatriement de Napoléon III s’il devenait Premier ministre. Une déclaration qui relance une vieille revendication française, malgré les réserves de la Maison impériale et les nombreux obstacles juridiques et religieux auxquels fait face cette proposition.
Le 4 septembre 2026, à Birmingham, le député Nigel Farage a reçu l’eurodéputé Jordan Bardella dans le cadre du rapprochement entre le parti Reform UK et le Rassemblement national (RN). À cette occasion, le leader britannique s’est déclaré favorable au rapatriement du dernier empereur des Français s’il devenait Premier ministre lors des prochaines élections législatives prévues en 2029. Interrogé sur la possibilité de rendre à la France les restes de Napoléon III, actuellement conservés à l’abbaye Saint-Michel de Farnborough, Farage a répondu : « If they want him, I think they can have him » – s’ils le veulent, je pense qu’ils peuvent l’avoir. Jordan Bardella s’est lui aussi montré favorable à cette perspective au nom du Rassemblement national.
Cette déclaration commune n’est pas anodine. Elle intervient alors que les deux formations cherchent à afficher une nouvelle proximité politique franco-britannique, notamment sur l’immigration et les traversées de la Manche. Farage a ainsi évoqué une forme de « nouvelle Entente cordiale » entre les deux pays, en référence à celle signée entre Londres et Paris en 1904. Mais derrière cette promesse politique se trouve une réalité historique, familiale et religieuse beaucoup plus complexe.
Un empereur français qui repose au Royaume-Uni
C’est un destin qui continue de fasciner encore des générations. Malgré un parcours chaotique qui le mènera en prison (1840-1846) pour tentative de coup d’état, d’où il s’en échappera de manière spectaculaire, au prix d’un long exil, Louis-Napoléon Bonaparte revient en France au cours d’un processus démocratique.
En 1848, il est élu président de la Seconde République. Ce neveu de l’Empereur Napoléon Ier proclame l’empire en 1852 et prend le nom de Napoléon III afin d’assoir sa légitimité politique et dynastique. La défaite de Sedan, en septembre 1870, à l’issue de la guerre franco-prussienne, provoquera la chute du Second Empire, dernière système monarchique de France.
Contraint à l’exil, l’ancien souverain rejoignit l’Angleterre avec l’impératrice Eugénie et leur fils, le prince impérial Louis-Napoléon. Napoléon III meurt le 9 janvier 1873 à Chislehurst, dans le Kent, à la veille d’un retour qui s’avérait prometteur. Six ans plus tard, c’est au tour de son fils unique de décéder en Afrique du Sud, en combattant héroïquement les Zoulous, alors qu’il servait dans l’armée britannique. C’est à partir de ces deux drames que l’impératrice Eugénie entreprit de créer à Farnborough un lieu destiné à devenir le mausolée de la famille impériale. Les dépouilles de Napoléon III et du prince impérial furent transférées en 1888 dans l’abbaye Saint-Michel. Lorsque Eugénie mourut en 1920, elle les rejoignit dans la crypte.
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La France a déjà demandé son retour
S’il est le premier Britannique à aborder de front cette question, Nigel Farage n’est pas le premier responsable politique à défendre le retour de Napoléon III en France. Dès les années 1990, le député Philippe Séguin, qui avait largement contribué à réhabiliter la mémoire du Second Empire, s’était prononcé en faveur du rapatriement de l’Empereur. En 2007, l’ancien ministre et maire de Nice, Christian Estrosi, avait à son tour porté cette revendication, sans parvenir à la concrétiser. Dix ans plus tard, en pleine campagne présidentielle en Corse, Marine Le Pen relançait également l’idée, suscitant un vif débat dans le milieu bonapartiste. Au sein du Rassemblement national, elle n’est pas la seule à appuyer ce projet. Depuis plusieurs années, Jean-Philippe Tanguy poursuit cette démarche en demandant le retour en France de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du prince impérial. Se revendiquant gaullo-bonapartiste, le député RN de la Somme présente ce projet comme un acte de mémoire et de réconciliation avec l’histoire nationale, plutôt que comme une nostalgie impériale.
Portée à l’Assemblée nationale en 2023 puis renouvelée en 2024, sa démarche vise, selon ses termes, à permettre à la France de « faire la paix avec toute son histoire » comme il l’avait par ailleurs indiqué lors d’une interview à Causeur.
Volontés de réhabilitation
Pour le prince Joachim Murat, le Second Empire constitue l’une des grandes périodes de modernisation et de prospérité de l’histoire française. Il estime que Napoléon III a profondément transformé le pays, tant sur le plan économique et industriel que social, éducatif et urbain. Sans nier le caractère autoritaire des débuts du régime ni les erreurs qui ont marqué son règne, il refuse que le Second Empire soit résumé au coup d’État de 1851 et à la défaite de Sedan. Il défend au contraire une lecture plus nuancée de Napoléon III, qu’il considère comme un dirigeant dont l’action a contribué à faire entrer la France dans la modernité. Il insiste notamment sur le développement du chemin de fer, de l’industrie et des infrastructures, les transformations de Paris, mais aussi sur plusieurs avancées sociales et éducatives. L’ancien candidat aux élections européennes voit dans cette période un exemple d’État stratège, combinant développement économique, progrès social et intervention publique.
Joachim Murat. DR.
Cette réhabilitation est également personnelle : descendant direct du maréchal Joachim Murat, roi de Naples, il revendique une fidélité à l’héritage bonapartiste qui repose notamment sur le mérite, l’autorité de l’État, la souveraineté populaire et la capacité à moderniser le pays.
Son regard sur Napoléon III est donc clairement assumé : il ne s’agit pas de restaurer l’Empire, mais de réhabiliter une période de l’histoire française qu’il estime avoir été durablement caricaturée, notamment par la IIIe République née illégitimement. Cette démarche est d’ailleurs au cœur de son ouvrage Napoléon III, l’incompris, publié en 2025 avec son cousin Olivier Pastré, dans lequel il défend l’idée que l’expérience du Second Empire peut encore nourrir la réflexion politique contemporaine. Joachim Murat avait salué l’initiative du député Tanguy tout en doutant de son aboutissement. Pour ce défenseur de l’Empereur, très populaire au sein du milieu bonapartiste, il s’agirait plutôt de dépasser une « légende noire » et de restituer au Second Empire la place qui lui revient dans l’histoire nationale.
Le retour de Napoléon III divise la famille impériale et les bonapartistes
Le paradoxe de la proposition de Nigel Farage est que la principale branche de la Maison impériale ne réclame pas le retour de Napoléon III. C’est un obstacle de taille quand on sait que l’Elysée exigera dans sa demande, l’accord préalable des membres dynastes de la maison impériale.
Le prince Jean-Christophe Napoléon (40 ans), chef de la Maison impériale, prétendant au trône de France, s’inscrit dans une position déjà défendue par son père, Charles Bonaparte : le maintien de la sépulture à Farnborough est cohérent avec la volonté exprimée par l’impératrice Eugénie.
Interrogé par le passé sur un éventuel rapatriement des dépouilles impériales, Charles Bonaparte, ancien maire adjoint d’Ajaccio, avait balayé tout argument en rappelant que Londres et Paris étaient désormais suffisamment proches pour permettre aux Français de venir se recueillir à Farnborough. Dont acte !
Cette position ne signifie toutefois pas que l’ensemble des descendants de Napoléon III s’opposent au rapatriement. Le comte Jean-Marc Banquet d’Orx, descendant direct de l’Empereur et qui partage une extraordinaire ressemblance avec Napoléon III, milite au contraire pour son retour en France.
La question divise donc la descendance elle-même comme la mouvance bonapartiste qui s’écharpe sur ce sujet sur les réseaux sociaux. Certains affirmant que l’état actuel « désastreux » de la France ne permet pas de réunir les conditions favorables à un tel projet quand d’autres s’en félicitent ouvertement.
Président de l’Appel au Peuple, mouvement bonapartiste qui a été reformé et qui a eu ses heures de gloire durant l’entre-deux-guerres, David Saforcada défend depuis longtemps le principe d’un retour en France de la famille impériale et de ceux qui l’ont accompagnée dans l’exil. Sceptique au fait que Nigel Farage ouvre à nouveau cette perspective, il refuse toutefois que le sujet soit réduit à un simple instrument de communication ou une pièce dans un jeu électoral. « La mémoire nationale mérite mieux que les effets d’annonce. L’héritage napoléonien, qu’il s’agisse de Napoléon Ier ou de Napoléon III, ne doit pas être utilisé comme un argument de circonstance par ceux qui découvrent aujourd’hui une histoire qu’ils ont longtemps ignorée. », déclare-t-il en pointant le Rassemblement national du doigt. « La mémoire nationale mérite mieux que les effets d’annonce », ajoute David Saforcada. Pour celui qui est également candidat à l’élection présidentielle de 2027, il ne s’agit pas de « récupérer un symbole politique », mais de rendre à une page de l’histoire de France la place qui lui revient. Tout est dans la nuance.
Le député UDR Maxime Michelet, qui ne cache pas sa proximité avec les deux Empires, s’est déclaré favorable à la proposition de Nigel Farage. « Au regard de l’héritage exceptionnel du règne de l’empereur Napoléon III, notre premier président et dernier souverain mérite un tombeau en terre française et une place éminente dans notre mémoire nationale. », a déclaré l’élu de la Marne sur son compte X (Twitter). Avant d’ajouter un brin enthousiaste : « Merci à Nigel Farage d’ouvrir la porte à ce chemin de réconciliation. ».
En 2025, une pétition citoyenne en ce sens avait été lancée par de jeunes bonapartistes, toujours en ligne. Elle a recueilli plus de 10 000 signatures à date, signe de l’engouement que ce sujet suscité. Ironie de l’histoire, Jordan Bardella est actuellement en couple avec la princesse Maria-Carolina de Bourbon-Deux-Siciles, cousine directe du prince Jean-Christophe. Elle est régulièrement présente aux Invalides afin de rendre hommage à l’Empereur Napoléon Ier, les 5 mai de chaque année.
Farnborough, les moines gardiens du mausolée impérial
Depuis le transfert des dépouilles dans la crypte, les moines perpétuent depuis lors une tradition religieuse attachée à leur mémoire, avec notamment des offices commémoratifs et des prières célébrées chaque année pour l’Empereur, l’Impératrice et leur fils.
Si aucune déclaration récente ne permet toutefois d’affirmer que l’abbaye a formellement mis un veto à toute exhumation, elle n’a jamais souhaité y donner suite.
Il serait cependant réducteur de considérer les moines comme de simples détenteurs matériels des restes impériaux : ils se considèrent avant tout comme les gardiens d’un mausolée et d’une tradition religieuse voulue par l’impératrice Eugénie. Cette continuité explique la prudence de l’abbaye face aux projets de rapatriement.
C’est précisément ce qui rend la proposition de Nigel Farage particulièrement complexe. Un éventuel rapatriement ne concernerait pas seulement le déplacement des restes d’un ancien souverain français : il remettrait en question la vocation même du mausolée créé par Eugénie de Montijo.
Une proposition qui se heurte à plusieurs questions sans réponse
Même s’il devenait Premier ministre, Nigel Farage ne pourrait pas simplement ordonner l’ouverture de la crypte et le transfert des restes en France. Une exhumation au Royaume-Uni est soumise à des procédures et autorisations spécifiques. Le statut de la sépulture, les droits liés au lieu, les autorités compétentes, la communauté religieuse et les descendants devraient notamment être pris en considération. Le gouvernement britannique pourrait en revanche faciliter une négociation, examiner le cadre juridique et engager des discussions avec la France, la Maison impériale et l’abbaye.
Le scénario d’un transfert de Napoléon III seul soulève immédiatement une autre question. Que deviendraient Eugénie et leur fils ? Les laisser à Farnborough reviendrait à rompre l’unité du mausolée. Les transférer également en France changerait radicalement la nature de l’opération. On ne parlerait plus du rapatriement d’un ancien chef d’État, mais du transfert de l’ensemble de la famille impériale. C’est précisément pourquoi le dossier est aussi sensible pour la Maison impériale.
Enfin, où reposerait l’Empereur ? Napoléon III avait exprimé le souhait de reposer à l’église Saint-Augustin, à Paris. Les Invalides constitueraient une autre possibilité symbolique, mais sa vocation militaire rendrait le choix politiquement et historiquement significatif… La basilique royale Saint-Denis soulèverait une autre question : faudrait-il intégrer Napoléon III à la tradition des souverains capétiens ? Un lieu directement associé au Second Empire pourrait enfin être privilégié. Pour l’heure, aucune solution ne fait consensus.
Une nouvelle bataille autour de la mémoire impériale
La déclaration de Nigel Farage donne donc une nouvelle dimension à un dossier ancien. Mais au-delà de ce rapprochement entre les deux partis conservateurs, le véritable enjeu dépasse largement le retour des restes de Napoléon III. Il concerne la capacité de la France à regarder son histoire sans en exclure certaines périodes, à reconnaître les héritages contradictoires de ses régimes successifs et à donner une place à ceux qui ont incarné le Second Empire sans le juger avec des yeux actuels.
Le retour de Napoléon III ne pourra cependant être un acte improvisé. S’il devait avoir lieu, il ne pourrait prendre son sens que dans un cadre solennel, historique et familial, associant la France, la Grande-Bretagne, la Maison impériale et l’abbaye de Farnborough. Car derrière la proposition de Nigel Farage se trouve une question simple, mais lourde de symboles : la France est-elle vraiment prête à faire revenir chez elle son dernier empereur ? Pour l’instant, une chose est certaine : la porte que plusieurs générations de défenseurs du bonapartisme avaient tenté d’entrouvrir vient d’être rouverte depuis Londres. Reste à savoir qui acceptera de la franchir.
Un polar français un peu oublié où cinq truands d’une élégance folle prouvent que la meilleure façon de partager un butin reste encore de liquider tous ses associés… En ce moment sur Arte
J’ai découvert l’autre soir sur Arte ce splendide film noir. Lorsqu’il réalise Symphonie pour un massacre en 1963, Jacques Deray n’est encore qu’au début d’une carrière qui le conduira à devenir l’un des grands artisans du polar français. Après Le Gigolo, son premier film réalisé en 1960, il signe Rififi à Tokyo, puis ce film noir qui impose immédiatement une manière, une atmosphère et un regard. Viendront ensuite Par un beau matin d’été, L’Homme de Marrakech, puis La Piscine, qui consacrera définitivement son association avec Alain Delon.
Mais c’est peut-être avec Symphonie pour un massacre que Deray atteint le plus naturellement cette alliance entre la sécheresse du récit policier et une véritable élégance cinématographique. Le film appartient pleinement au cinéma noir français des années soixante, tout en possédant déjà quelque chose de l’univers de Jean-Pierre Melville : des hommes seuls, des professionnels du crime, des rapports fondés sur la méfiance, le silence et la trahison. La Cinémathèque française elle-même souligne cette proximité avec le « Jean-Pierre Melville des grands jours ».
Un monde d’hommes sans confiance
Le scénario, écrit par Jacques Deray, José Giovanni et Claude Sautet d’après Les Mystifiés d’Alain Reynaud-Fourton, repose sur une mécanique implacable. Cinq trafiquants préparent une importante affaire. Si chacun d’entre eux rêve secrètement de garder pour lui la totalité du butin, seul l’un d’entre eux passe implacablement à l’acte. Le crime devient alors une affaire de calcul, de duplicité et de survie.
Ce qui intéresse Deray n’est pourtant pas seulement le mécanisme du casse. C’est la manière dont un groupe d’hommes se désagrège lorsque disparaissent la confiance et la loyauté. Chacun soupçonne l’autre, chacun dissimule une partie de la vérité, chacun croit pouvoir être plus intelligent que ses partenaires. Le film avance ainsi vers le massacre annoncé, avec une froideur presque clinique.
Il n’y a chez Deray ni romantisme du truand ni fascination excessive pour la pègre. Ces hommes vivent dans un univers sans morale où l’amitié n’est qu’un arrangement provisoire et où la trahison constitue la seule véritable règle. Le titre prend alors toute sa force : ce n’est pas seulement une histoire criminelle, c’est une véritable composition musicale où chaque personnage apporte sa note avant que l’ensemble ne se transforme en requiem.
L’élégance melvillienne
Deray filme ce monde avec une remarquable sobriété. Les cadrages sont souvent serrés, emprisonnant les personnages dans des espaces étroits : des chambres, des cafés, des couloirs, des wagons. Les visages deviennent alors des paysages inquiétants. Un regard, une hésitation, un silence suffisent parfois à faire comprendre qu’une décision irréparable vient d’être prise.
La mise en scène ne cherche jamais à souligner artificiellement la violence. Elle la laisse surgir, sèche, brutale, presque inattendue. Pas de complaisance : Deray préfère filmer ceux qui restent plutôt que ceux qui meurent. La violence est davantage ressentie qu’exhibée.
Cette retenue donne au film son élégance melvillienne. On pense évidemment au Doulos ou au Deuxième Souffle, à cette conception du polar comme monde fermé où les hommes obéissent à des codes dont la transgression entraîne nécessairement la mort. Mais Deray ne copie pas Melville. Il possède déjà son propre sens du rythme et de l’espace.
Des cadrages qui enferment
La caméra de Claude Renoir joue un rôle essentiel dans cette réussite. Son magnifique noir et blanc donne au film une densité presque physique. La nuit parisienne, les néons, les cafés enfumés, les quais de gare, les chambres et les voitures composent un univers où la lumière semble toujours menacée de disparaître. La photographie magnifie une France urbaine encore très éloignée du cinéma policier spectaculaire qui viendra plus tard.
La rigueur des cadrages serrés semble réduire progressivement l’espace vital des personnages. Ils sont pris au piège de leurs propres manœuvres. Plus ils avancent, plus le monde paraît se refermer autour d’eux. Le montage de Paul Cayatte participe de cette sensation. Il est abrupt, nerveux, parfois elliptique. Deray ne s’attarde pas là où d’autres auraient cherché à expliquer. Une action est commencée, puis interrompue ; un événement est parfois découvert après coup ; un raccord sec fait basculer le récit d’une situation à une autre. Ce montage refuse la complaisance narrative et donne au film une modernité étonnante.
Des acteurs d’une justesse admirable
La grande force de Symphonie pour un massacre réside également dans sa distribution. Tous les acteurs sont remarquablement justes, sans jamais chercher à voler la vedette à leurs partenaires. Charles Vanel, avec son visage buriné et son extraordinaire économie de gestes, impose à Paoli une autorité tranquille. Il n’a pas besoin de hausser la voix : sa présence suffit. Claude Dauphin apporte à Valoti une élégance plus mondaine, mais derrière cette apparente distinction se cache le même monde de calcul et de violence. Michel Auclair est lui aussi remarquable dans le rôle de Clavet. Il donne au personnage une nervosité contenue, une fragilité presque imperceptible qui contraste avec l’assurance affichée des autres truands.
Et puis il y a Jean Rochefort. C’est peut-être la révélation la plus éclatante du film. Dans le rôle de Jabeke, il possède cette élégance féline, ce sourire légèrement ironique et cette manière de se déplacer avec une désinvolture qui dissimule parfaitement la dangerosité du personnage. Rochefort est magnifique parce qu’il ne joue jamais le gangster de façon démonstrative : il joue un homme qui sait qu’il est plus intelligent que les autres, jusqu’au moment où cette certitude devient sa faiblesse.
Michèle Mercier et Daniela Rocca, enfin, apportent aux personnages féminins une présence plus discrète, presque en retrait dans cet univers d’hommes. Elles participent néanmoins à l’atmosphère du film, comme des présences qui observent silencieusement la mécanique de destruction qui se met en place.
Une musique comme un requiem
La musique de Michel Magne est admirable. Son jazz accompagne le film sans jamais l’alourdir. Il ne s’agit pas d’une musique illustrative mais d’une véritable pulsation intérieure. Les cuivres, les rythmes et les sonorités jazzy semblent suivre les personnages dans leur traversée de la nuit. La musique donne au film son mouvement et, paradoxalement, annonce déjà sa fin. Cette Symphonie est bien une symphonie mortuaire : chaque note semble accompagner un personnage vers sa disparition.
C’est là que le titre devient presque musical au sens propre. Le film commence comme une affaire criminelle et s’achève comme une partition dont les instruments, un à un, cessent de jouer.
Un grand film noir
Symphonie pour un massacre est donc bien davantage qu’un solide polar des années soixante. C’est un film d’atmosphère, de regards et de silences, un film où la mise en scène compte autant que l’intrigue.
Jacques Deray y révèle un véritable talent de cinéaste. Il possède déjà cette précision, cette sobriété et cette efficacité qui feront de lui l’un des maîtres du polar français. Il retrouvera souvent ces qualités par la suite, notamment dans L’Homme de Marrakech (1966), La Piscine (1969, assurément son plus beau film), Borsalino (1970), Un homme est mort (1972) ou Un papillon sur l’épaule (1978), mais rarement avec une telle pureté.
Il y a dans Symphonie pour un massacre quelque chose de profondément classique et, en même temps, de remarquablement moderne. Un cinéma d’hommes, de nuit, de solitude et de mort. Un cinéma sans bavardage inutile, où les regards disent souvent davantage que les dialogues. Un très beau film noir, sec, élégant, mystérieux, dont le noir et blanc, les cadrages serrés, le montage abrupt et le jazz de Michel Magne composent une musique funèbre qui continue de résonner longtemps après la dernière image.
1 h 47.
Sur ARTE samedi 19 septembre à 13:30. Et à la demande gratuitement dès maintenant et jusqu’au 24/11/2026 sur la plateforme ARTE.TV
Il est touchant de voir chaque génération croire à nouveau dans l’efficacité du socialisme. À New York, le maire Zohran Mamdani a promis à coups de TikTok gel des loyers, bus gratuits, épiceries solidaires… Débandade huit mois plus tard, après un début d’exode des riches et les rappels à l’ordre du gouverneur et des investisseurs.
« Eat the rich ! », « Mangeons les riches ! » Depuis 2019, cette injonction attribuée à Jean-Jacques Rousseau est devenue le slogan des jeunes socialistes du monde anglophone. Sous sa forme moins agressive, « Tax the rich ! », elle exprime l’obsession primordiale du socialisme façon génération Z qui, outre-Atlantique, permet aux socialistes démocrates d’Amérique (les DSA) d’engranger un certain nombre de succès électoraux. Cette organisation, fondée sous sa forme actuelle en 1983, a connu un développement rapide au cours des dix dernières années, en parallèle à la montée de LFI en France. Pour le moment, elle œuvre au sein du Parti démocrate pour le pousser plus vers la gauche et, aux primaires, faire gagner ses propres candidats face aux démocrates traditionnels, plus modérés. C’est ainsi qu’Alexandria Ocasio-Cortez, DSA et démocrate, a été élue à la Chambre des représentants en 2018. Elle pourrait même être la candidate démocrate à la présidentielle de 2028. Un autre membre des deux formations, Zohran Mamdani, a été élu maire de la ville de New York en 2025. À 34 ans, c’est un vrai jeune comparé à Jean-Luc Mélenchon. Né en Ouganda de parents indiens, il est lui-même issu de l’immigration et pratique la foi musulmane. Son électorat et celui de LFI en France se recoupent partiellement par l’âge et les préoccupations. Au pouvoir dans une grande ville depuis huit mois, la gestion de Mamdani donne un avant-goût de ce que pourrait être un gouvernement Insoumis. Certes, sa marge de manœuvre est limitée par des instances supérieures – l’État de New York et l’administration fédérale –, mais son action sur le plan économique montre ce qui se passe quand les idéaux de la gauche « gen Z » rencontrent la réalité du terrain.
Revanche
Le socialisme des jeunes d’aujourd’hui se distingue et du socialisme classique et du wokisme post-BLM. Les références au marxisme et à l’idéologie DEI, toujours présentes, sont éclipsées par des préoccupations plus quotidiennes. Cette nouvelle gauche est en faveur de tout ce qui peut améliorer la vie au jour le jour : contrôle des prix et subvention des denrées alimentaires ; accès facile au logement et gel des loyers ; gratuité pour tous des soins médicaux, des transports publics, de la garde des enfants et de l’éducation. Ces revendications sont compréhensibles : la vie pour bien des jeunes est matériellement difficile. D’ailleurs, beaucoup sont des Blancs diplômés (80 % des adhérents des DSA) qui se trouvent lésés, n’ayant pas atteint le statut social et le niveau salarial qu’on leur avait promis. Pour financer leur revanche, il suffirait de faire payer les riches. Là où les socialistes traditionnels prônaient des augmentations d’impôts pour tous, les nouveaux préfèrent un transfert massif de richesses par la fiscalité. Ils citent l’« économie en forme de K » : selon ce schéma, les revenus des plus aisés sont en train de monter en flèche, tandis que ceux des autres chutent. Aux élus, donc, de renverser la situation par décret.
C’est sur ce programme, à la fois pratique et utopique, que Mamdani est devenu maire. Il a vite compris qu’il fallait modérer ses ambitions, sans doute parce qu’il a découvert les limites de son pouvoir de diriger l’économie. Il voulait augmenter le SMIC à New York de 17 à 30 dollars de l’heure, mais cette décision appartient à la gouverneure de l’État, Kathy Hochul, qui est une démocrate centriste prudente. Il se dit en faveur de la gratuité des soins pour tous mais, depuis 2003 au Congrès fédéral, et 1991 à l’assemblée de l’État de New York, des projets de loi allant dans ce sens sont restés bloqués. Mamdani n’y peut rien. Il va investir 22 milliards de dollars, somme énorme mais insuffisante, dans la construction de 200 000 nouveaux logements et la rénovation de 200 000 autres sur dix ans. Tous seront soumis à des contrôles de loyer. Sauf que le vrai besoin de la ville serait de 700 000 logements, chiffre inatteignable sans le secteur privé. Or, les contrôles sont de nature à décourager l’investissement et la location, limitant le nombre de logements disponibles et augmentant les prix. Pire, pour le million de logements où la ville a le droit de limiter le pouvoir des propriétaires, Mamdani a imposé un gel complet des loyers pendant deux ans. Cette approche a déjà été tentée par un de ses prédécesseurs, Bill de Blasio, sans succès.
Mamdani a obtenu l’approbation de la gouverneure pour investir 1,2 milliard dans l’extension de la garde d’enfants gratuite à 22 000 familles modestes, mais aller plus loin demanderait entre 6 et 9 milliards. Il a voulu rendre gratuits les bus publics, mais cela coûterait autour d’un milliard par an, et le système de transports a déjà presque 48 milliards de dettes. Hochul a refusé, et le maire doit se contenter de quelques projets pilotes. Il promet la construction de cinq épiceries publiques – une par arrondissement – pratiquant une réduction de 30 % sur les prix des produits de première nécessité. 70 millions ont été affectés à la construction d’une première boutique l’année prochaine, mais la subvention des denrées sera à la charge de la ville dans la durée. Seule une minorité de New-Yorkais vivant près d’une épicerie y aura accès. Ce sont les autres contribuables, riches ou pauvres, qui vont payer.
Pas facile
En juin, Mamdani a fait voter le budget le plus élevé de l’histoire de New York, près de 125 milliards, l’équivalent de la dette de la ville. Il a voulu augmenter les impôts sur les sociétés et introduire un impôt supplémentaire sur les revenus de plus d’un million de dollars, mais Hochul et la présidente du conseil municipal ont fait obstacle. Déjà, des riches déménageaient en Floride, et une telle mesure en Californie a fait perdre à l’État 536 milliards en revenus. Enfin le maire a trouvé un compromis avec la gouverneure pour promulguer une surcharge – surnommée la « taxe pied-à-terre » – sur certaines catégories de résidences secondaires. La mise en œuvre malhabile de la mesure, présentée par Mamdani comme visant « les élites mondialisées », a provoqué l’ire de beaucoup de citoyens aisés mais pas richissimes. Le maire prétend avoir déjà démontré que « les socialistes comprennent l’économie aussi bien que les capitalistes ». En réalité, il pratique une politique de « vibes », comme on dit en anglais, ou de « bonnes ondes ». Il se montre affable et empathique ; il maîtrise TikTok ; mais sa gestion montre surtout que les riches ne se laissent pas manger facilement.
Les propos racistes tenus en 2025 par un policier municipal de Carcassonne, enregistrés par sa caméra piétonne et diffusés par Midi Libre, ont valu à l’agent et à ses collègues d’être suspendus de leurs fonctions, parallèlement à la saisie du parquet. Laurent Nuñez a quant à lui ordonné un contrôle de l’Inspection générale de l’administration. Pour certains éditorialistes et opposants à la municipalité, l’occasion est évidemment trop tentante d’amalgamer bêtise crasse et dérives verbales graves de ces agents avec les inquiétudes légitimes de l’électorat RN.
Il suffit parfois d’un fait divers, de quelques paroles ignobles enregistrées par hasard, d’un homme assez stupide pour croire qu’une caméra s’est tue alors qu’elle continue de recueillir sa bassesse, pour que se remette en branle cette grande machine française de l’indignation dont le fonctionnement, à force d’être prévisible, devrait finir par nous renseigner moins sur les événements qu’elle commente que sur ceux qui les commentent, sur leur besoin presque voluptueux de retrouver dans le réel la confirmation des catégories morales avec lesquelles ils l’ont préalablement découpé. L’affaire du policier municipal de Carcassonne (11) est de celles-là : des propos racistes, misogynes, homophobes, complotistes, d’une vulgarité qui ne mérite ni indulgence ni contorsion, ont été enregistrés au cours d’une patrouille ; l’un des protagonistes, qui avait participé au service d’ordre du Rassemblement national, a été exclu du parti, les agents concernés ont été suspendus, une enquête judiciaire a été ouverte, et l’on pourrait croire que les faits, dans leur simplicité sordide, suffiraient à l’information.
Rediabolisation
Mais non. Il fallait davantage. Il fallait le RN. Il fallait cette proximité politique, aussitôt devenue le centre symbolique de l’affaire, et l’on entend alors France Inter et France info reprendre avec une sorte de gourmandise cette information qui paraît enfin rendre visible ce que tant de journalistes croient savoir depuis longtemps: derrière l’électeur du Rassemblement national, derrière l’homme qui parle d’immigration, derrière celui qui s’inquiète de l’insécurité ou de la transformation culturelle du pays, derrière celui qui ne reconnaît plus certains quartiers de la ville où il a grandi, sommeillerait toujours le même personnage honteux, cet être obscur que quelques paroles abjectes prononcées à Carcassonne permettraient enfin de démasquer.
Savoureux ! Patrick Cohen décortiquait ce matin sur France Inter une vidéo volée, qui accable la police de Carcassonne. Il nous expliquait pourtant il y a un an que la publication d’enregistrements non désirés était anti-déontologique… On se souvient qu’à l’époque, c’est une ses conversations privées (et non moins professionnelles) qui l’avait mis dans le pétrin.
Il faudrait pourtant commencer par une évidence, précisément parce que notre époque ne sait plus très bien que faire des évidences : les propos rapportés dans cette affaire sont racistes, et rien ne serait plus absurde que de vouloir les excuser sous prétexte que le mot « racisme » est aujourd’hui galvaudé. Mais il faudrait ajouter aussitôt une seconde évidence, devenue beaucoup plus difficile à prononcer: qu’un homme soit raciste ne démontre pas que des millions d’autres le soient ; qu’un individu ayant fréquenté le service d’ordre d’un parti politique profère des insanités ne transforme pas mécaniquement ces insanités en doctrine secrète de ce parti ; pas davantage qu’elle ne permet de ranger dans la même catégorie morale l’injure adressée à un homme en raison de sa couleur de peau et l’inquiétude d’un citoyen devant l’immigration, l’islamisme, l’insécurité, certaines formes de violence ou certaines conduites qu’il estime incompatibles avec les règles élémentaires de la vie commune.
C’est pourtant là que commence le mensonge, non pas dans l’existence du racisme, qui existe et dont il serait aussi vain que malhonnête de nier la persistance, mais dans l’extension indéfinie de son domaine, dans cette manière de faire d’un mot historiquement chargé d’une gravité considérable une sorte de filet moral jeté sur des expériences, des inquiétudes, des observations et des opinions qui peuvent être justes ou fausses, raisonnables ou excessives, mais qui devraient précisément pour cette raison être discutées plutôt qu’excommuniées.
Car il est des mots qui connaissent un destin plus tragique encore que celui des hommes : les hommes meurent une seule fois, tandis que les mots peuvent mourir plusieurs fois, d’abord par oubli, ensuite par corruption, enfin sous les soins empressés de ceux qui prétendent les sauver. Le mot « racisme » appartient désormais à cette catégorie funèbre. Jamais peut-être il n’a été autant prononcé, jamais il n’a occupé autant de tribunes, de plateaux, de colloques, de discours ministériels, d’éditoriaux et de campagnes militantes ; et pourtant, à mesure qu’il envahit la langue, quelque chose de son sens se défait, comme si l’omniprésence du mot devait nécessairement s’accompagner de l’effacement progressif de la chose précise qu’il désignait.
Sortez les dicos !
Il suffit pourtant d’un dictionnaire, ce vieux livre presque inconvenant dans un monde où l’on préfère l’émotion immédiate à la définition et le verdict à la distinction, pour retrouver ce que le mot avait d’abord de simple et de terrible : juger un homme selon son origine, sa naissance, son appartenance ethnique ou la couleur de sa peau, lui attribuer une valeur supérieure ou inférieure en fonction de ce qu’il est et non de ce qu’il fait. Voilà le cœur du racisme, et il suffirait déjà largement à occuper notre vigilance morale sans qu’il soit nécessaire d’y faire entrer toute critique d’une religion, toute inquiétude devant une politique migratoire, toute dénonciation d’une violence, toute interrogation sur l’intégration ou toute exaspération née de l’expérience quotidienne.
Car ce que l’on baptise désormais « racisme » relève souvent d’une expérience autrement complexe. Ce n’est pas nécessairement la couleur d’une peau qui inquiète mais un comportement ; ce n’est pas nécessairement l’origine qui provoque la réprobation mais une attitude, une violence, une intimidation, un refus des règles communes, parfois une conception religieuse ou politique du monde que l’on estime incompatible avec la liberté des autres. Confondre ces choses, c’est précisément renoncer à penser, puisque penser consiste d’abord à distinguer ce que la passion, l’intérêt ou l’idéologie voudraient confondre.
Les hommes ordinaires, ceux dont on parle tant et que l’on écoute si peu, ne passent pas leurs journées à méditer sur les races, les identités et les catégories savantes dont les spécialistes du ressentiment ont fait leur commerce. Ils veulent rentrer chez eux sans peur, envoyer leurs enfants à l’école sans craindre qu’ils y soient humiliés ou frappés, prendre un train sans être agressés, habiter un quartier où l’on puisse encore dormir, parler à une femme sans qu’elle soit insultée pour sa tenue, transmettre une langue, des usages, une certaine idée de la politesse, de la liberté, de la relation entre les sexes et de cette civilité presque invisible qui rend possible la présence d’inconnus les uns auprès des autres sans que la société se transforme en juxtaposition de tribus hostiles.
Or c’est précisément cette expérience que l’on a trop souvent entrepris de délégitimer, non pas en lui opposant des faits, ce qui serait la règle élémentaire d’une société démocratique, mais en lui opposant une qualification morale. On ne dit plus à celui qui s’inquiète : « Vous vous trompez, voici les chiffres, voici les faits, voici ce qui permet de corriger votre perception. » On lui laisse entendre : « Le fait même que vous perceviez cela révèle quelque chose de honteux en vous. » La discussion devient alors impossible puisque l’objet de la discussion n’est plus la réalité extérieure mais la moralité de celui qui prétend en parler.
L’antiracisme fut autrefois une grande révolte contre l’injustice parce qu’il affirmait cette vérité magnifique et presque élémentaire qu’aucun homme ne devait être humilié, diminué, persécuté ou privé de ses droits en raison de ce qu’il n’avait pas choisi d’être. Il y avait dans cette exigence quelque chose d’universel, donc quelque chose qui dépassait les appartenances particulières et rappelait à chacun que l’humanité d’un homme précède la couleur de son visage.
Mais les idées nobles ne sont pas davantage protégées de la corruption que les hommes qui les portent. Elles commencent comme des révoltes, deviennent des doctrines, puis des institutions, des professions, des administrations de la vertu ; et vient parfois le moment où elles ne demandent plus seulement que l’on respecte leur principe mais que l’on adopte leur vocabulaire, leurs catégories, leurs interdits, leur manière de découper le réel, jusqu’à ce que la morale, née pour protéger l’homme contre l’arbitraire du pouvoir, devienne elle-même une manière d’exercer un pouvoir sur les consciences.
Le destin du mot « racisme » devrait inquiéter ceux-là mêmes qui veulent combattre le racisme véritable. Car à force d’appeler du même nom la haine d’un homme en raison de sa naissance et la critique d’un comportement, l’infériorisation d’une population et la critique d’une religion, la discrimination raciale et l’inquiétude devant l’immigration, on ne rend pas seulement impossible la compréhension du monde : on finit par priver le mot de sa force au moment précis où nous aurions besoin de lui. L’affaire de Carcassonne devrait nous rappeler cette nécessité de la distinction. Il existe encore des propos authentiquement racistes, des hommes qui pensent selon les catégories les plus sommaires de la race et de l’origine, et il faut pouvoir les nommer comme tels sans hésitation ; mais c’est justement parce que ces choses existent qu’il faut refuser de diluer leur nom dans l’océan des opinions interdites. Un mot qui signifie tout finit par ne plus rien signifier, et une morale qui condamne indistinctement l’ignoble, le discutable et le simplement dissident cesse bientôt d’être une morale pour devenir une police du langage. Le mensonge antiraciste est là, dans cette substitution presque imperceptible : non pas dans l’affirmation que le racisme existe, puisqu’il existe, mais dans la prétention à reconnaître sa présence partout où le réel résiste aux représentations que l’on voudrait lui imposer. Et lorsqu’une vertu cesse d’être une exigence que l’on s’impose à soi-même pour devenir une arme avec laquelle on organise le silence des autres, elle a déjà commencé, sans même s’en apercevoir, à se transformer en son contraire.
Ses chefs annoncent avec fracas qu’aucun de ses membres ne se rendra aux invitations de la chaîne d’information continue BFMTV. Pour l’heure, la sanction ne porterait que sur une semaine. En effet, en période électorale, il convient de ne pas pousser la bouderie trop loin et de se priver trop longtemps de présence médiatique.
La décision aura été prise après que les censeurs politiques de ce mouvement au fonctionnement démocratique des plus étranges auront considéré que la ligne éditoriale de la chaîne en question se droitise. Présences facho-compatibles sur les plateaux, propos racistes et climatosceptiques tenus sans vergogne sur ces mêmes plateaux, voilà ce qui la motive, cette décision de boycott.
Cela augure assez bien de ce que seraient les lignes éditoriales admises sur nos écrans en cas de victoire de Super Mélenchon à la prochaine élection présidentielle. Chaque propos, chaque article devra répondre à un cahier des charges idéologique dûment estampillé « Insoumis ». Des listes de mots à proscrire seront probablement diffusées et affichées à la porte des studios. D’autres listes, noires celles-ci, seront établies, déterminant qui peut être invité à s’exprimer et qui ne le pourra pas. Ainsi nous aurons l’heure Mélenchon les sept jours de la semaine en début de soirée, la demi-heure Panot le samedi matin, le quart d’heure Hassan le dimanche midi. Et pour commencer avec entrain la journée, nous aurons une heure de mise en forme — elle aussi idéologiquement millimétrée — avec l’excellent et vivifiant Bally Bagayoko, spécialement libéré de ses épuisantes obligations à la RATP. Ce programme vaut pour la première année de mandature, car dès la deuxième année, les purges habituelles qui animent ce genre de partis hautement démocratiques auront abouti à la diabolisation des premiers nommés, Mélenchon, Panot et quelques autres, au profit de leurs actuels seconds couteaux qui présentent, eux, l’insigne avantage d’être correctement racisés, et encore plus intensément islamisés, wokisés, etc. Ce sera, je vous le dis, notre âge d’or télévisuel…
Quant à nos chères têtes blondes — expression dont l’emploi sera rigoureusement prohibé parce que jugé trop stigmatisant pour la France scolaire créolisée —, elles pourront montrer la vigueur de leur engagement et de leur soutien aux règles, principes et consignes de la nouvelle France en marche en venant en classe vêtues de l’abaya. Cela pour les filles, on l’aura compris, auxquelles il convient de montrer dès les bancs de l’école qu’on ne s’habille pas comme on veut, selon ses propres goûts, mais comme le dicte la sainte doctrine en vigueur. Là aussi, nous aurons atteint l’âge d’or de notre système éducatif. On a hâte.
Il n’empêche, le boycott annoncé de BFM devrait nous ouvrir les yeux sur ce qui nous attend. Le fascisme mélenchonien se met en branle et il nous l’annonce clairement. Oui, le fascisme, selon la très fameuse définition qu’en donnait Roland Barthes : « Le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, c’est obliger à dire. » C’est ce que s’emploient très exactement à mettre en œuvre le gourou suprême Mélenchon et sa clique chamarrée. Dicter le verbe, imposer la pensée. Castrer les intelligences. Demandez le programme…
Après le spectaculaire cambriolage du Louvre, le gouvernement a dévoilé fin juillet un plan de sûreté en 33 mesures. L’État reprend-il vraiment les choses en main ? Ou a-t-il, comme souvent, un coup de retard et formule-t-il des promesses sans budget ?
« À trente secondes près, les policiers auraient pu empêcher la fuite des voleurs ! » C’est ce que déclarait sans rire le directeur de l’inspection générale des Affaires culturelles, après le fric-frac du Louvre le 19 octobre 2025, et le vol des bijoux de la Couronne. À trente secondes près, c’est ballot. Or, ces secondes perdues sont devenues des minutes, puis des heures, des journées et des mois, sans que réapparaissent les bijoux de famille. Certes quatre personnes ont été arrêtées, des monte-en-l’air qui, redescendus sur terre, ont oublié le nom de leur commanditaire, s’ils l’ont connu un jour. C’est promis, plus jamais ça. Le 29 juillet, le ministère de la Culture a dévoilé un « Plan d’action de sûreté des établissements patrimoniaux et des lieux de conservation de biens culturels » en 33 mesures. La première donne le tempo : « Mettre à l’abri, dans des lieux adaptés […], les objets les plus vulnérables dans l’attente de la sécurisation de leur présentation » ! C’est ce qu’a fait le directeur du Louvre en 1939, avant l’arrivée des Allemands, en transférant les plus belles pièces du musée dans des cachettes en province.
Le reste est un empilement de bonnes résolutions, d’autant plus gratuites que le plan n’est pas budgété, car suspendu à une loi qui sera votée un jour. Bref, ce plan est un trompe-l’œil pour amuser la galerie. Mais le tableau est le même partout. Quand la France brûle, le gouvernement découvre que le bois est combustible et annonce un plan pour développer des forêts plus résilientes, de quoi faire rire les vieux chênes. Quand on apprend que les hackers se promènent sur les sites de l’État comme des touristes sur les Champs-Élysées, on promet un plan pour lutter contre la cybercriminalité. C’est le modèle Macron, avoir toujours un coup de retard. Il a cependant tenu à être le premier à féliciter l’astronaute Sophie Adenot pour sa sortie dans l’espace. Si on mettait sur orbite les présidents sages après coup, Macron n’aurait pas fini de tourner.
Islamisme. Il y a 25 ans jour pour jour, dix-neuf terroristes détournent quatre avions de ligne. Un peu après 8 heures (heure locale), un premier avion s’encastre sur l’une des tours jumelles du World Trade Center sur l’île de Manhattan, à New-York.
Le 11 septembre demeure l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire contemporaine. Hors les dix-neuf pirates de l’air, 2 977 personnes furent tuées. Au-delà du bilan, l’événement referma la parenthèse géopolitique ouverte par la chute du mur de Berlin en 1989. Douze années d’un monde dit unipolaire, dominé par les États-Unis, s’achevèrent dans la poussière de Manhattan.
L’Occident sous menace islamiste permanente
Les conséquences concrètes furent immédiates. Avant 2001, il était encore possible d’arriver à l’aéroport une demi‑heure avant un vol. Les contrôles restaient succincts. Dans les villes européennes, des blocs de béton apparurent devant les marchés et les rues commerçantes pour prévenir les attaques à la voiture‑bélier. La menace permanente d’un attentat devint un paramètre incontournable des politiques de sécurité. Le terrorisme islamiste, qui n’a plus jamais cessé, a profondément modifié nos vies quotidiennes, on l’oublie trop souvent.
Les États-Unis répondirent au 11 septembre par deux guerres. L’intervention en Afghanistan, déclenchée dès octobre 2001, dura vingt ans — l’une des plus longues de l’histoire contemporaine — et s’acheva par le retrait chaotique de 2021 et le retour au pouvoir des Talibans. La guerre d’Irak devait produire un effet domino, derrière le projet des néoconservateurs : exporter la démocratie libérale au Moyen‑Orient sous leadership américain, l’Allemagne et le Japon de l’après‑1945 servant de modèles. Ces apprentis‑sorciers négligeaient le poids de la culture. Le remodelage échoua. L’élection de Donald Trump, portée par le slogan America First, fut aussi une réplique à cet interventionnisme.
Les États-Unis demeurèrent la première puissance mondiale, mais la Chine les concurrençait, la Russie se reconstruisait, l’Inde émergeait et l’islam politique imposait sa marque. Le monde devint et est resté multipolaire.
Deux lectures s’étaient affrontées dès les années 1990. En 1989, dans la revue The National Interest, puis en 1992 dans La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Francis Fukuyama soutint que la démocratie libérale et l’économie de marché constituaient l’aboutissement du processus historique: plus d’alternative idéologique crédible, une ère apaisée fondée sur le droit et le marché.
En 1996, dans Le Choc des civilisations, Samuel Huntington proposa la thèse inverse: les conflits à venir seraient civilisationnels, opposant de grands ensembles culturels — occidental, chinois, russe, indien, musulman. Après le 11 septembre, cette seconde grille s’imposa. Elle éclaire encore l’essentiel des affrontements contemporains: Ukraine et Russie, Israël et Palestiniens, Inde et Pakistan, guerres du Sahel…
Fin de l’Histoire : c’est fini
Fukuyama était passé à côté d’un phénomène décisif: le renouveau identitaire, et singulièrement le réveil de l’islam, avec son corollaire, le terrorisme au nom d’Allah. Ce mouvement ne naît pas en 2001. Ses racines sont plus profondes : les Frères musulmans sont fondés en 1928, Sayyid Qutb, l’un de leurs penseurs majeurs, est exécuté en 1966 sous Nasser. Mais il prend une ampleur nouvelle avec la révolution iranienne de 1979, dix ans avant la fin symbolique de la guerre froide. Une théocratie chiite s’installe à Téhéran et déclenche, dans le monde musulman, une compétition pour le titre de meilleur défenseur de l’islam, notamment entre l’Iran et l’Arabie saoudite, sur fond de rivalité sunnite‑chiite.
Dans les années 1980, la majorité des jeunes femmes dans le monde musulman n’étaient pas voilées, certaines portaient des jupes. Quatre décennies plus tard, le voile, parfois intégral, s’est largement imposé y compris de plus en plus en Occident. Dans les années 1990, l’Algérie officiellement socialiste bascula dans la guerre civile après l’annulation des élections législatives de 1991, remportées par le Front islamique du salut, dix ans avant le 11 septembre.
Israël, frontière civilisationnelle de l’Occident
Fukuyama écrivait pourtant une décennie après l’arrivée de l’ayatollah Khomeini au pouvoir et en pleine guerre en Algérie. Il ne vit ni ce réveil ni cette radicalisation. Le 11 septembre en fut l’aboutissement, une forme d’apothéose, saluée par des manifestations de joie dans une partie du monde musulman. L’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 s’inscrit dans la même continuité : non seulement une agression contre Israël et les juifs, mais une frappe contre la civilisation occidentale.
Le 11 septembre eut une autre postérité, moins spectaculaire et tout aussi durable: l’édification d’un appareil sécuritaire inédit. Dès octobre 2001, le Patriot Act autorisa une surveillance électronique sans précédent, y compris des citoyens américains. La NSA, jusque‑là agence relativement obscure, devint tentaculaire au point d’espionner des dirigeants alliés, dont Angela Merkel. Au niveau fédéral, les États-Unis comptent désormais dix‑huit agences de renseignement. Ces dispositifs ont contribué à contenir le terrorisme, mais ils ont aussi entamé les libertés.
La logique s’étendit ensuite à la vie civile. Avec l’apparition des réseaux sociaux, les données personnelles circulèrent, furent stockées et analysées hors de tout contrôle réel des individus. Le concept même de vie privée changea de nature. S’ouvrit enfin une ère inédite de désinformation d’État. Certes, les gouvernements ont toujours menti, mais les moyens dont ils disposent n’ont plus rien de comparable. Conséquence directe du 11 septembre, la seconde guerre d’Irak fut justifiée – et largement relayée par les médias – par la nécessité de détruire des armes de destruction massive … qui n’existaient pas.
Photo aérienne du site du World Trade Center à New York, le 23 septembre 2001. DR.
Ensauvagement. Quand ce n’est pas pour une victoire du PSG, notre jeunesse des quartiers s’enflamme au moindre contrôle policier jugé suspect. Une violente nuit d’émeutes a éclaté ainsi lundi soir à Chambéry et Cognin (73) après le décès d’un jeune conducteur, retrouvé grièvement blessé par balle à l’issue d’un contôle routier. Toutefois, l’autopsie et l’enquête disculperaient les policiers, le parquet privilégiant désormais la thèse d’un tir accidentel ou auto-infligé avec une arme retrouvée dans le véhicule. Suite au déploiement d’importants renforts de police, le calme est finalement revenu dans les rues de la ville.
Chambéry, il y a quelques nuits : ce n’était ni une finale de football, ni une manifestation politique, ni même l’un de ces grands embrasements auxquels la France semble s’être peu à peu accoutumée, mais un simple contrôle routier, presque rien, l’un de ces incidents minuscules dont une société encore unie aurait attendu que la police et la justice établissent les circonstances. Et pourtant, quelques heures plus tard, la nuit avait changé de visage. Des voitures brûlaient, un centre social était dévoré par les flammes, des groupes couraient dans les rues, et les habitants, réveillés par les alarmes, les cris et la lumière des incendies, regardaient leur quartier devenir pour quelques heures un territoire livré à une violence qui semblait n’avoir attendu qu’un prétexte pour surgir.
Rumeur et vengeance collective
Car c’est peut-être cela qui devrait désormais nous inquiéter davantage que l’événement lui-même : cette facilité de l’embrasement, cette disponibilité de la violence, cette manière qu’a une partie de notre société de passer presque instantanément du fait divers à l’émeute, de la colère à l’incendie, du soupçon à la vengeance collective. Il suffit d’une rumeur, d’une interpellation, d’un refus d’obtempérer, parfois d’un match, parfois d’une manifestation, et voici que réapparaissent les mêmes silhouettes dans la fumée, les mêmes visages dissimulés, les mêmes mortiers tirés vers ceux qui portent l’uniforme, les mêmes voitures incendiées qui appartiennent pourtant, presque toujours, à des gens qui n’ont rien à voir avec ce qui vient de se produire.
Chambéry n’est d’ailleurs qu’un nom parmi d’autres, car l’été avait déjà montré combien ce langage de la violence s’était installé dans le paysage français : au cours des seules nuits entourant le 14 juillet, des centaines de communes avaient connu des violences urbaines, des centaines de véhicules avaient brûlé, des incendies avaient été allumés sur la voie publique et les forces de l’ordre avaient été visées par plus d’un millier de tirs ou usages détournés d’artifices. Ce qui autrefois aurait été perçu comme une rupture extraordinaire de l’ordre commun semble désormais entrer dans le calendrier ordinaire de la République, comme si nous avions fini par admettre que certaines nuits doivent nécessairement avoir leurs voitures brûlées, leurs policiers attaqués, leurs vitrines brisées et leurs quartiers transformés en champs clos où l’État ne revient qu’avec ses casques, ses boucliers et ses véhicules blindés.
Et derrière ces incendies matériels, il y en a un autre, moins visible et peut-être plus redoutable : celui des appartenances qui se séparent, des mémoires qui deviennent ennemies, des colères importées qui viennent se greffer sur les colères françaises, des drapeaux étrangers qui surgissent dans nos manifestations comme les signes d’autres guerres désormais transportées au cœur de nos villes. Le drapeau palestinien, en particulier, n’est plus seulement pour certains le symbole d’une solidarité avec un peuple dont ils disent défendre les droits ; il devient parfois l’emblème sous lequel se rassemblent des passions beaucoup plus vastes, où la dénonciation d’Israël se mêle à la détestation de l’Occident, où l’antisionisme peut servir de passage à l’antisémitisme et où le conflit du Proche-Orient fournit à des frustrations nées ici la langue, les images et les ennemis dont elles avaient besoin.
Lente maturation
Mais les violences collectives ne surgissent jamais d’un ciel clair. Elles sont comme ces orages d’été qu’on sent monter longtemps à l’avance : dans l’épaisseur de l’air, dans le silence des bêtes, dans la lourdeur du ciel. Elles murissent lentement, dans l’amertume, dans les frustrations rentrées, dans les replis communautaires où fermente la haine. Elles germent au cœur des sociétés fracturées, rongées par le soupçon, par le mépris, par l’usure de l’idéal commun. Et alors, il suffit d’un souffle, d’une étincelle, pour que tout s’embrase.
Sarajevo, Beyrouth : jadis vitrines idéalisées d’un vivre-ensemble bigarré, désormais noms gravés sur les pierres tombales de l’histoire. Le mythe romantique d’une coexistence heureuse entre juifs et musulmans au Moyen-Orient oublie les humiliations codifiées, les discriminations patiemment infligées, le statut précaire des minorités : tolérées, mais à genoux, protégées, mais vulnérables, comme des oiseaux sous cloche. Ce n’était pas l’égalité, c’était l’attente du choc.
Comme ailleurs. Comme toujours.
Hutus et Tutsis partagèrent les mêmes terres, les mêmes semailles, les mêmes veillées, jusqu’à ce que la politique vienne, comme une faux, séparer les têtes des corps, raviver les différences, transformer les visages aimés en ennemis. La paix sans justice n’est qu’un vernis — et sous ce vernis, la fracture, le précipice, le gouffre qui attend.
Ivresse de la haine
Quand l’économie chancelle, quand les élites se délitent, quand la langue commune se défait, on se cherche des racines, un socle, une appartenance. Mais si ce besoin n’est pas élevé par l’éducation, la culture, la beauté, il se replie, il s’aigrit, il se racornit. Alors on se rabat sur des identités closes, sur des drapeaux rêches, sur des mythes rances. On fabrique des coupables, on simplifie l’inextricable. L’autre devient le bouc émissaire : le juif, l’israélien, le riche, le laïque, l’occidental. Peu importe : ce qui compte, c’est l’ivresse de la haine, ce vin noir qu’on boit à la coupe, jusqu’à en perdre raison.
Et qu’on ne s’y trompe pas : les révoltes populaires, souvent, enfantent des monstres. Elles accouchent de nouveaux maîtres, plus cruels que les anciens. Derrière le cri pour la liberté se cache souvent la soif d’un gourou, d’un chef, d’un dogme. Les printemps arabes ont fleuri dans l’espérance et ont fané dans l’obscurantisme. L’Europe sait trop bien que la colère des peuples peut enfanter le fascisme, ce visage défiguré de la nation.
Ces révolutions ne réveillent pas : elles engourdissent. Elles rejettent l’autorité pour mieux se jeter dans les bras d’un pouvoir plus dur, plus total. Elles crient à l’émancipation et réclament une idéologie qui pense à leur place. Ce n’est pas un pas en avant, c’est un pas en arrière, une régression vers l’indistinct, vers la masse, vers l’obéissance aveugle. On ne conquiert pas la liberté en l’offrant à un prophète de haine.
La haine, fille de l’humiliation, devient poison quand elle se fige en système. Dans ce monde désorienté, la pensée complotiste est une berceuse douce-amère, qui apaise les angoisses par des récits simplistes. Elle désigne des coupables, elle dispense de la responsabilité, elle tisse autour des esprits un brouillard où tout devient possible, où la violence se pare des atours de la légitimité.
Frapper un pompier, blesser des policiers, incendier une voiture, traquer des enseignants: voilà le visage moderne de la barbarie. Ce ne sont pas des actes de bravoure, ce sont des actes de lâcheté. Ce n’est pas une révolte, c’est un suicide civilisationnel. Et que certains politiciens, au nom d’un antiracisme dévoyé, excusent, glorifient, justifient ces violences, c’est une trahison. Une trahison des valeurs universelles, de la liberté, de la justice, de l’égalité réelle.
Pendant ce temps, la culture populaire s’extasie devant des mondes où la violence règne sans partage. Game of Thrones, les jeux vidéo, miroirs de notre époque, les films d’horreur fascinent parce qu’ils racontent un univers où la force prime, où la loi du plus cruel l’emporte, où la pitié est morte, où la vérité s’efface sous le poids du fer et du sang.
Nous sommes à l’instant du basculement. Ce que nous vivons n’est pas un simple accès de violence, c’est une menace directe, une fracture vive, une déchirure ouverte sur ce que l’humanité a mis des siècles à construire : la raison, la liberté, la dignité. Le fanatisme avance parce que nous reculons. Il se nourrit de nos silences, de nos renoncements, de notre peur d’affirmer que certaines valeurs valent plus que d’autres.
La barbarie ne revient pas en haillons. En survêtement et en cagoule, elle revient aussi en costume, en tribune, en réseau, en chaire. Elle infiltre nos écoles, nos médias, nos institutions. Et pendant qu’elle avance, ceux qui devraient la combattre l’analysent, la justifient, la normalisent. Qu’ils profitent bien de leurs éditoriaux lénifiants, de leurs dîners en ville, de leurs postures progressistes : ils seront, eux aussi, balayés. La bête ne fait pas de distinction. Elle dévore tout. Même ses complices.
Célébrer l’avortement comme un accomplissement est une dérive, s’alarme Elisabeth Lévy dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.
Le gouvernement veut « réévaluer » le cadre légal de l’IVG. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est une info dénichée par La Croix dans la « troisième feuille de route de la stratégie nationale santé sexuelle 2026-2030 » publiée lundi[1]. Le gouvernement y annonce qu’il va saisir ou plutôt ressaisir le Comité consultatif national d’Ethique (CCNE) puis légiférer en 2027-28. Deux objectifs : allonger le délai légal de recours à l’avortement (fixé à 14 semaines depuis la loi Gaillot de 2022) et abroger la clause de conscience spécifique.
En retard !
Un mot d’abord concernant les délais: comme la Grande Bretagne va jusqu’à 24 semaines (six mois, tout de même), la France est forcément en retard. Les militants finiront un jour par demander qu’on puisse ramener les enfants au magasin un mois après leur naissance. Pardon d’ironiser sur un sujet grave.
Abordons à présent cette affaire de la clause de conscience. Le code de santé publique comprend une clause de conscience générale autorisant les personnels de santé à refuser de pratiquer un acte contraire à leurs convictions (tous les personnels soignants, pas seulement les médecins, et tous les actes). La loi Veil, considérant que l’IVG n’est pas un acte médical comme un autre, a ajouté une clause les autorisant explicitement à refuser de pratiquer l’IVG. Le CCNE a recommandé son maintien en 2020, en soulignant que, contrairement à la clause générale, la clause spécifique impose de trouver une alternative à la patiente. Si un médecin refuse de pratiquer l’IVG, il doit indiquer à sa patiente où elle peut le faire. Donc, la législation en place est protectrice pour les médecins et pour les femmes.
Les militants veulent faire de l’IVG un acte anodin
Peut-être mais l’accès à l’IVG est difficile. En êtes-vous sûr ? En 2024, on a dénombré 663000 naissances en France et 251000 IVG. Ce nombre est constant, ce qui signifie que ce n’est pas toujours un recours ultime mais un quasi-moyen de contraception (d’autant que 80% des IVG sont réalisées par voie médicamenteuse). Rappelons aux jeunes qu’il existe de nombreux moyens de faire l’amour sans procréer. L’IVG est l’un d’eux, peut-être pas le plus simple ni le plus joyeux.
Pourtant, les féministes et les nigauds progressistes veulent absolument que l’avortement soit archi-banal. Ils ne défendent pas le droit à l’avortement, ils le célèbrent comme si c’était un accomplissement merveilleux. Toute réserve, tout rappel des souffrances qu’il occasionne est réactionnaire. La clause de conscience est, selon la députée Albane Gaillot, « le symbole d’une médecine qui tente de contrôler le corps des femmes ». Obliger les médecins à pratiquer un acte qu’ils jugent attentatoire à la vie, ça ce n’est pas grave. Que vaut la liberté de conscience à côté d’une lubie militante ?
Reste que toute cette discussion est un peu théorique. Un gouvernement infichu aujourd’hui de faire voter un budget prétend légiférer sur l’IVG le jour où il ne sera plus en fonction… Tout ça est une diversion ou, comme le dit le président, du « bullshit ».
Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez Elisabeth dans la matinale du lundi au jeudi.
Le présentateur de la chaîne YouTube aux 3,7 millions d’abonnés a fait les frais de plusieurs enquêtes menées par de grands médias comme Le Monde ou Les Inrocks. Coïncidence troublante, les propriétaires de ces journaux sont les mêmes hommes d’affaires qui avaient, en vain, tenté de racheter Legend quelques mois auparavant, pour une somme que Guillaume Pley aurait lui-même jugée « ridicule ».
YouTube, ton univers impitoyable. Quand on pèse, comme la chaîne Legend, 3,7 millions d’abonnés, 8 millions d’écoutes mensuelles et plus de 6 milliards de vues annuelles — et que le tout réalise 10 millions d’euros de chiffre d’affaires et un résultat net de 3,82 millions en 2025 —, il faut s’attendre, comme les protagonistes de la série Dallas, à aiguiser les appétits. Mais aussi à recevoir des coups, y compris sous la ceinture.
Tout cela, Guillaume Pley, le fondateur et présentateur star de Legend, le sait bien. Et dans le cas contraire, il l’a appris à ses dépens, lui dont l’été a été plus que chahuté par un certain nombre de polémiques dont l’animateur se serait sans doute bien passé. Presque coup sur coup en effet, plusieurs médias que, a priori, rien ne relie entre eux ont dégainé des enquêtes dévastatrices pour l’image — et par conséquent, les activités et l’influence — de Guillaume Pley.
Tirs groupés
Les Inrocks, Le Monde, Society, bientôt rejoints par certaines chaînes YouTube comme celle de l’influenceur TPZ : à quelques jours d’intervalle seulement, tous ces médias ont publié (ou annoncé leur intention de publier) des formats à charge contre l’animateur de Legend. Les uns ont pointé un « système Pley » prétendument à l’œuvre au sein de l’actuelle société du présentateur, qui fait travailler une quarantaine de salariés, tandis que les autres ont dénoncé ses pratiques supposées quand l’ex-animateur de radio amusait la galerie sur l’antenne de NRJ.
L’impact de ces tirs groupés, qui plus est de la part de médias aussi prestigieux, fut à la hauteur de l’influence exponentielle de celui que certains (et parfois les mêmes, dans le cas du quotidien vespéral) n’hésitaient pas jusqu’alors à présenter comme un potentiel arbitre de la future élection présidentielle. Accusé de racisme, de comportements déplacés avec de jeunes filles ou encore de pratiques managériales flirtant avec le harcèlement, Guillaume Pley est passé, du jour au lendemain, de l’Olympe au pilori médiatique. Comme le disait Jean-François Kahn : « D’abord, on lèche, ensuite, on lâche et enfin, on lynche. »
Cette chute estivale n’a rien d’une première dans le paysage médiatique français. À l’ère post-MeToo, la chute brutale d’idoles masculines est presque devenue un feuilleton. Et la justice, si elle est un jour saisie (démarche que seul Guillaume Pley a, pour l’heure, menée en portant plainte pour diffamation), tranchera — éventuellement — les allégations à l’encontre de l’animateur. S’il est à ce stade impossible de démêler le vrai du faux, il est en revanche possible de s’interroger sur la curieuse concordance des attaques visant le fondateur de Legend.
Quand Mediawan se prend une veste… légendaire
Et c’est ici qu’il faut revenir à l’analogie avec la série Dallas. Certes, Guillaume Pley n’est pas J.R. Ewing et Legend n’extrait pas de pétrole du sous-sol texan, mais comme l’antihéros du soap opera, le présentateur pèse — en argent, on l’a vu —, et ce qui vaut sans doute encore plus cher en ces temps préélectoraux, en influence. Vu sous un angle plus contemporain, Legend est une start-up hyperrentable qui a grossi vite, très vite, et qui vaut cher, très cher. Et comme toute start-up qui se respecte, Legend a rapidement attiré la convoitise de plus gros qu’elle.
Approché par ce beau monde, Guillaume Pley n’en est pas moins tombé de sa chaise quand Mediawan lui a proposé de racheter 51 % de Legend pour… deux tout petits millions d’euros. Une offre que l’intéressé et ses coactionnaires ont, toujours d’après Le Point, jugée « ridicule ». À raison, si l’on en croit les 17 millions d’euros que le fonds d’investissement FG Bros a, quelques mois plus tard, allongés pour s’arroger 25 % (seulement) du capital de la société Legend Metamedia. Pour résumer : conscient de sa propre valeur, Pley a décliné une première offre manifestement sous-évaluée et a fini par faire une bonne affaire. Business as usual.
Et pas n’importe qui. Au cours de l’hiver dernier, nous apprend Le Pointdans un article daté du 27 août, Mediawan aurait proposé de racheter son bébé à Guillaume Pley. Fondé en 2015 par Matthieu Pigasse, Xavier Niel et Pierre-Antoine Capton, le groupe pèse aujourd’hui 1,3 milliard d’euros de chiffre d’affaires, produit des émissions comme C à vous, des séries à succès comme Dix pour cent, et est l’actionnaire majoritaire de Plan B Entertainment, la société de production de Brad Pitt, excusez du peu. Du lourd, du très lourd.
L’affaire aurait pu en rester là, mais Le Monde, Les Inrocks et Society en ont décidé autrement. S’en est suivi l’été houleux que l’on sait et bien malin qui saurait ce que l’avenir réserve, en cette rentrée, à Guillaume Pley. À moins que, comme le relève Le Point, qui donne la parole à un cadre anonyme de Legend : « Les Inrocks appartiennent à Matthieu Pigasse, Pierre-Antoine Capton est actionnaire de So Press, qui édite Society, Xavier Niel est actionnaire du Monde. »
En d’autres termes, les trois médias installés qui ont, à quelques jours ou semaines d’intervalle, sorti (ou prévu de sortir) des papiers à charge contre Legend et Guillaume Pley, appartiennent ou ont des liens capitalistiques avec les trois personnalités qui ont échoué, il y a quelques mois de cela, à prendre le contrôle de Legend. « Si ça n’est pas une opération de représailles, ça y ressemble quand même un peu, non ? », fait mine de s’interroger la même source anonyme dans les colonnes du Point. Et si des coïncidences ne valent ni preuve ni condamnation, elles interrogent à tout le moins.
Napoléon III sur son lit de mort, photographie de William Downey, 1873. DR.
À Birmingham, aux côtés de Jordan Bardella, Nigel Farage s’est dit prêt à favoriser le rapatriement de Napoléon III s’il devenait Premier ministre. Une déclaration qui relance une vieille revendication française, malgré les réserves de la Maison impériale et les nombreux obstacles juridiques et religieux auxquels fait face cette proposition.
Le 4 septembre 2026, à Birmingham, le député Nigel Farage a reçu l’eurodéputé Jordan Bardella dans le cadre du rapprochement entre le parti Reform UK et le Rassemblement national (RN). À cette occasion, le leader britannique s’est déclaré favorable au rapatriement du dernier empereur des Français s’il devenait Premier ministre lors des prochaines élections législatives prévues en 2029. Interrogé sur la possibilité de rendre à la France les restes de Napoléon III, actuellement conservés à l’abbaye Saint-Michel de Farnborough, Farage a répondu : « If they want him, I think they can have him » – s’ils le veulent, je pense qu’ils peuvent l’avoir. Jordan Bardella s’est lui aussi montré favorable à cette perspective au nom du Rassemblement national.
Cette déclaration commune n’est pas anodine. Elle intervient alors que les deux formations cherchent à afficher une nouvelle proximité politique franco-britannique, notamment sur l’immigration et les traversées de la Manche. Farage a ainsi évoqué une forme de « nouvelle Entente cordiale » entre les deux pays, en référence à celle signée entre Londres et Paris en 1904. Mais derrière cette promesse politique se trouve une réalité historique, familiale et religieuse beaucoup plus complexe.
Un empereur français qui repose au Royaume-Uni
C’est un destin qui continue de fasciner encore des générations. Malgré un parcours chaotique qui le mènera en prison (1840-1846) pour tentative de coup d’état, d’où il s’en échappera de manière spectaculaire, au prix d’un long exil, Louis-Napoléon Bonaparte revient en France au cours d’un processus démocratique.
En 1848, il est élu président de la Seconde République. Ce neveu de l’Empereur Napoléon Ier proclame l’empire en 1852 et prend le nom de Napoléon III afin d’assoir sa légitimité politique et dynastique. La défaite de Sedan, en septembre 1870, à l’issue de la guerre franco-prussienne, provoquera la chute du Second Empire, dernière système monarchique de France.
Contraint à l’exil, l’ancien souverain rejoignit l’Angleterre avec l’impératrice Eugénie et leur fils, le prince impérial Louis-Napoléon. Napoléon III meurt le 9 janvier 1873 à Chislehurst, dans le Kent, à la veille d’un retour qui s’avérait prometteur. Six ans plus tard, c’est au tour de son fils unique de décéder en Afrique du Sud, en combattant héroïquement les Zoulous, alors qu’il servait dans l’armée britannique. C’est à partir de ces deux drames que l’impératrice Eugénie entreprit de créer à Farnborough un lieu destiné à devenir le mausolée de la famille impériale. Les dépouilles de Napoléon III et du prince impérial furent transférées en 1888 dans l’abbaye Saint-Michel. Lorsque Eugénie mourut en 1920, elle les rejoignit dans la crypte.
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La France a déjà demandé son retour
S’il est le premier Britannique à aborder de front cette question, Nigel Farage n’est pas le premier responsable politique à défendre le retour de Napoléon III en France. Dès les années 1990, le député Philippe Séguin, qui avait largement contribué à réhabiliter la mémoire du Second Empire, s’était prononcé en faveur du rapatriement de l’Empereur. En 2007, l’ancien ministre et maire de Nice, Christian Estrosi, avait à son tour porté cette revendication, sans parvenir à la concrétiser. Dix ans plus tard, en pleine campagne présidentielle en Corse, Marine Le Pen relançait également l’idée, suscitant un vif débat dans le milieu bonapartiste. Au sein du Rassemblement national, elle n’est pas la seule à appuyer ce projet. Depuis plusieurs années, Jean-Philippe Tanguy poursuit cette démarche en demandant le retour en France de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du prince impérial. Se revendiquant gaullo-bonapartiste, le député RN de la Somme présente ce projet comme un acte de mémoire et de réconciliation avec l’histoire nationale, plutôt que comme une nostalgie impériale.
Portée à l’Assemblée nationale en 2023 puis renouvelée en 2024, sa démarche vise, selon ses termes, à permettre à la France de « faire la paix avec toute son histoire » comme il l’avait par ailleurs indiqué lors d’une interview à Causeur.
Volontés de réhabilitation
Pour le prince Joachim Murat, le Second Empire constitue l’une des grandes périodes de modernisation et de prospérité de l’histoire française. Il estime que Napoléon III a profondément transformé le pays, tant sur le plan économique et industriel que social, éducatif et urbain. Sans nier le caractère autoritaire des débuts du régime ni les erreurs qui ont marqué son règne, il refuse que le Second Empire soit résumé au coup d’État de 1851 et à la défaite de Sedan. Il défend au contraire une lecture plus nuancée de Napoléon III, qu’il considère comme un dirigeant dont l’action a contribué à faire entrer la France dans la modernité. Il insiste notamment sur le développement du chemin de fer, de l’industrie et des infrastructures, les transformations de Paris, mais aussi sur plusieurs avancées sociales et éducatives. L’ancien candidat aux élections européennes voit dans cette période un exemple d’État stratège, combinant développement économique, progrès social et intervention publique.
Joachim Murat. DR.
Cette réhabilitation est également personnelle : descendant direct du maréchal Joachim Murat, roi de Naples, il revendique une fidélité à l’héritage bonapartiste qui repose notamment sur le mérite, l’autorité de l’État, la souveraineté populaire et la capacité à moderniser le pays.
Son regard sur Napoléon III est donc clairement assumé : il ne s’agit pas de restaurer l’Empire, mais de réhabiliter une période de l’histoire française qu’il estime avoir été durablement caricaturée, notamment par la IIIe République née illégitimement. Cette démarche est d’ailleurs au cœur de son ouvrage Napoléon III, l’incompris, publié en 2025 avec son cousin Olivier Pastré, dans lequel il défend l’idée que l’expérience du Second Empire peut encore nourrir la réflexion politique contemporaine. Joachim Murat avait salué l’initiative du député Tanguy tout en doutant de son aboutissement. Pour ce défenseur de l’Empereur, très populaire au sein du milieu bonapartiste, il s’agirait plutôt de dépasser une « légende noire » et de restituer au Second Empire la place qui lui revient dans l’histoire nationale.
Le retour de Napoléon III divise la famille impériale et les bonapartistes
Le paradoxe de la proposition de Nigel Farage est que la principale branche de la Maison impériale ne réclame pas le retour de Napoléon III. C’est un obstacle de taille quand on sait que l’Elysée exigera dans sa demande, l’accord préalable des membres dynastes de la maison impériale.
Le prince Jean-Christophe Napoléon (40 ans), chef de la Maison impériale, prétendant au trône de France, s’inscrit dans une position déjà défendue par son père, Charles Bonaparte : le maintien de la sépulture à Farnborough est cohérent avec la volonté exprimée par l’impératrice Eugénie.
Interrogé par le passé sur un éventuel rapatriement des dépouilles impériales, Charles Bonaparte, ancien maire adjoint d’Ajaccio, avait balayé tout argument en rappelant que Londres et Paris étaient désormais suffisamment proches pour permettre aux Français de venir se recueillir à Farnborough. Dont acte !
Cette position ne signifie toutefois pas que l’ensemble des descendants de Napoléon III s’opposent au rapatriement. Le comte Jean-Marc Banquet d’Orx, descendant direct de l’Empereur et qui partage une extraordinaire ressemblance avec Napoléon III, milite au contraire pour son retour en France.
La question divise donc la descendance elle-même comme la mouvance bonapartiste qui s’écharpe sur ce sujet sur les réseaux sociaux. Certains affirmant que l’état actuel « désastreux » de la France ne permet pas de réunir les conditions favorables à un tel projet quand d’autres s’en félicitent ouvertement.
Président de l’Appel au Peuple, mouvement bonapartiste qui a été reformé et qui a eu ses heures de gloire durant l’entre-deux-guerres, David Saforcada défend depuis longtemps le principe d’un retour en France de la famille impériale et de ceux qui l’ont accompagnée dans l’exil. Sceptique au fait que Nigel Farage ouvre à nouveau cette perspective, il refuse toutefois que le sujet soit réduit à un simple instrument de communication ou une pièce dans un jeu électoral. « La mémoire nationale mérite mieux que les effets d’annonce. L’héritage napoléonien, qu’il s’agisse de Napoléon Ier ou de Napoléon III, ne doit pas être utilisé comme un argument de circonstance par ceux qui découvrent aujourd’hui une histoire qu’ils ont longtemps ignorée. », déclare-t-il en pointant le Rassemblement national du doigt. « La mémoire nationale mérite mieux que les effets d’annonce », ajoute David Saforcada. Pour celui qui est également candidat à l’élection présidentielle de 2027, il ne s’agit pas de « récupérer un symbole politique », mais de rendre à une page de l’histoire de France la place qui lui revient. Tout est dans la nuance.
Le député UDR Maxime Michelet, qui ne cache pas sa proximité avec les deux Empires, s’est déclaré favorable à la proposition de Nigel Farage. « Au regard de l’héritage exceptionnel du règne de l’empereur Napoléon III, notre premier président et dernier souverain mérite un tombeau en terre française et une place éminente dans notre mémoire nationale. », a déclaré l’élu de la Marne sur son compte X (Twitter). Avant d’ajouter un brin enthousiaste : « Merci à Nigel Farage d’ouvrir la porte à ce chemin de réconciliation. ».
En 2025, une pétition citoyenne en ce sens avait été lancée par de jeunes bonapartistes, toujours en ligne. Elle a recueilli plus de 10 000 signatures à date, signe de l’engouement que ce sujet suscité. Ironie de l’histoire, Jordan Bardella est actuellement en couple avec la princesse Maria-Carolina de Bourbon-Deux-Siciles, cousine directe du prince Jean-Christophe. Elle est régulièrement présente aux Invalides afin de rendre hommage à l’Empereur Napoléon Ier, les 5 mai de chaque année.
Farnborough, les moines gardiens du mausolée impérial
Depuis le transfert des dépouilles dans la crypte, les moines perpétuent depuis lors une tradition religieuse attachée à leur mémoire, avec notamment des offices commémoratifs et des prières célébrées chaque année pour l’Empereur, l’Impératrice et leur fils.
Si aucune déclaration récente ne permet toutefois d’affirmer que l’abbaye a formellement mis un veto à toute exhumation, elle n’a jamais souhaité y donner suite.
Il serait cependant réducteur de considérer les moines comme de simples détenteurs matériels des restes impériaux : ils se considèrent avant tout comme les gardiens d’un mausolée et d’une tradition religieuse voulue par l’impératrice Eugénie. Cette continuité explique la prudence de l’abbaye face aux projets de rapatriement.
C’est précisément ce qui rend la proposition de Nigel Farage particulièrement complexe. Un éventuel rapatriement ne concernerait pas seulement le déplacement des restes d’un ancien souverain français : il remettrait en question la vocation même du mausolée créé par Eugénie de Montijo.
Une proposition qui se heurte à plusieurs questions sans réponse
Même s’il devenait Premier ministre, Nigel Farage ne pourrait pas simplement ordonner l’ouverture de la crypte et le transfert des restes en France. Une exhumation au Royaume-Uni est soumise à des procédures et autorisations spécifiques. Le statut de la sépulture, les droits liés au lieu, les autorités compétentes, la communauté religieuse et les descendants devraient notamment être pris en considération. Le gouvernement britannique pourrait en revanche faciliter une négociation, examiner le cadre juridique et engager des discussions avec la France, la Maison impériale et l’abbaye.
Le scénario d’un transfert de Napoléon III seul soulève immédiatement une autre question. Que deviendraient Eugénie et leur fils ? Les laisser à Farnborough reviendrait à rompre l’unité du mausolée. Les transférer également en France changerait radicalement la nature de l’opération. On ne parlerait plus du rapatriement d’un ancien chef d’État, mais du transfert de l’ensemble de la famille impériale. C’est précisément pourquoi le dossier est aussi sensible pour la Maison impériale.
Enfin, où reposerait l’Empereur ? Napoléon III avait exprimé le souhait de reposer à l’église Saint-Augustin, à Paris. Les Invalides constitueraient une autre possibilité symbolique, mais sa vocation militaire rendrait le choix politiquement et historiquement significatif… La basilique royale Saint-Denis soulèverait une autre question : faudrait-il intégrer Napoléon III à la tradition des souverains capétiens ? Un lieu directement associé au Second Empire pourrait enfin être privilégié. Pour l’heure, aucune solution ne fait consensus.
Une nouvelle bataille autour de la mémoire impériale
La déclaration de Nigel Farage donne donc une nouvelle dimension à un dossier ancien. Mais au-delà de ce rapprochement entre les deux partis conservateurs, le véritable enjeu dépasse largement le retour des restes de Napoléon III. Il concerne la capacité de la France à regarder son histoire sans en exclure certaines périodes, à reconnaître les héritages contradictoires de ses régimes successifs et à donner une place à ceux qui ont incarné le Second Empire sans le juger avec des yeux actuels.
Le retour de Napoléon III ne pourra cependant être un acte improvisé. S’il devait avoir lieu, il ne pourrait prendre son sens que dans un cadre solennel, historique et familial, associant la France, la Grande-Bretagne, la Maison impériale et l’abbaye de Farnborough. Car derrière la proposition de Nigel Farage se trouve une question simple, mais lourde de symboles : la France est-elle vraiment prête à faire revenir chez elle son dernier empereur ? Pour l’instant, une chose est certaine : la porte que plusieurs générations de défenseurs du bonapartisme avaient tenté d’entrouvrir vient d’être rouverte depuis Londres. Reste à savoir qui acceptera de la franchir.
Jean Rochefort dans "Symphonie pour un massacre" (1963). DR.
Un polar français un peu oublié où cinq truands d’une élégance folle prouvent que la meilleure façon de partager un butin reste encore de liquider tous ses associés… En ce moment sur Arte
J’ai découvert l’autre soir sur Arte ce splendide film noir. Lorsqu’il réalise Symphonie pour un massacre en 1963, Jacques Deray n’est encore qu’au début d’une carrière qui le conduira à devenir l’un des grands artisans du polar français. Après Le Gigolo, son premier film réalisé en 1960, il signe Rififi à Tokyo, puis ce film noir qui impose immédiatement une manière, une atmosphère et un regard. Viendront ensuite Par un beau matin d’été, L’Homme de Marrakech, puis La Piscine, qui consacrera définitivement son association avec Alain Delon.
Mais c’est peut-être avec Symphonie pour un massacre que Deray atteint le plus naturellement cette alliance entre la sécheresse du récit policier et une véritable élégance cinématographique. Le film appartient pleinement au cinéma noir français des années soixante, tout en possédant déjà quelque chose de l’univers de Jean-Pierre Melville : des hommes seuls, des professionnels du crime, des rapports fondés sur la méfiance, le silence et la trahison. La Cinémathèque française elle-même souligne cette proximité avec le « Jean-Pierre Melville des grands jours ».
Un monde d’hommes sans confiance
Le scénario, écrit par Jacques Deray, José Giovanni et Claude Sautet d’après Les Mystifiés d’Alain Reynaud-Fourton, repose sur une mécanique implacable. Cinq trafiquants préparent une importante affaire. Si chacun d’entre eux rêve secrètement de garder pour lui la totalité du butin, seul l’un d’entre eux passe implacablement à l’acte. Le crime devient alors une affaire de calcul, de duplicité et de survie.
Ce qui intéresse Deray n’est pourtant pas seulement le mécanisme du casse. C’est la manière dont un groupe d’hommes se désagrège lorsque disparaissent la confiance et la loyauté. Chacun soupçonne l’autre, chacun dissimule une partie de la vérité, chacun croit pouvoir être plus intelligent que ses partenaires. Le film avance ainsi vers le massacre annoncé, avec une froideur presque clinique.
Il n’y a chez Deray ni romantisme du truand ni fascination excessive pour la pègre. Ces hommes vivent dans un univers sans morale où l’amitié n’est qu’un arrangement provisoire et où la trahison constitue la seule véritable règle. Le titre prend alors toute sa force : ce n’est pas seulement une histoire criminelle, c’est une véritable composition musicale où chaque personnage apporte sa note avant que l’ensemble ne se transforme en requiem.
L’élégance melvillienne
Deray filme ce monde avec une remarquable sobriété. Les cadrages sont souvent serrés, emprisonnant les personnages dans des espaces étroits : des chambres, des cafés, des couloirs, des wagons. Les visages deviennent alors des paysages inquiétants. Un regard, une hésitation, un silence suffisent parfois à faire comprendre qu’une décision irréparable vient d’être prise.
La mise en scène ne cherche jamais à souligner artificiellement la violence. Elle la laisse surgir, sèche, brutale, presque inattendue. Pas de complaisance : Deray préfère filmer ceux qui restent plutôt que ceux qui meurent. La violence est davantage ressentie qu’exhibée.
Cette retenue donne au film son élégance melvillienne. On pense évidemment au Doulos ou au Deuxième Souffle, à cette conception du polar comme monde fermé où les hommes obéissent à des codes dont la transgression entraîne nécessairement la mort. Mais Deray ne copie pas Melville. Il possède déjà son propre sens du rythme et de l’espace.
Des cadrages qui enferment
La caméra de Claude Renoir joue un rôle essentiel dans cette réussite. Son magnifique noir et blanc donne au film une densité presque physique. La nuit parisienne, les néons, les cafés enfumés, les quais de gare, les chambres et les voitures composent un univers où la lumière semble toujours menacée de disparaître. La photographie magnifie une France urbaine encore très éloignée du cinéma policier spectaculaire qui viendra plus tard.
La rigueur des cadrages serrés semble réduire progressivement l’espace vital des personnages. Ils sont pris au piège de leurs propres manœuvres. Plus ils avancent, plus le monde paraît se refermer autour d’eux. Le montage de Paul Cayatte participe de cette sensation. Il est abrupt, nerveux, parfois elliptique. Deray ne s’attarde pas là où d’autres auraient cherché à expliquer. Une action est commencée, puis interrompue ; un événement est parfois découvert après coup ; un raccord sec fait basculer le récit d’une situation à une autre. Ce montage refuse la complaisance narrative et donne au film une modernité étonnante.
Des acteurs d’une justesse admirable
La grande force de Symphonie pour un massacre réside également dans sa distribution. Tous les acteurs sont remarquablement justes, sans jamais chercher à voler la vedette à leurs partenaires. Charles Vanel, avec son visage buriné et son extraordinaire économie de gestes, impose à Paoli une autorité tranquille. Il n’a pas besoin de hausser la voix : sa présence suffit. Claude Dauphin apporte à Valoti une élégance plus mondaine, mais derrière cette apparente distinction se cache le même monde de calcul et de violence. Michel Auclair est lui aussi remarquable dans le rôle de Clavet. Il donne au personnage une nervosité contenue, une fragilité presque imperceptible qui contraste avec l’assurance affichée des autres truands.
Et puis il y a Jean Rochefort. C’est peut-être la révélation la plus éclatante du film. Dans le rôle de Jabeke, il possède cette élégance féline, ce sourire légèrement ironique et cette manière de se déplacer avec une désinvolture qui dissimule parfaitement la dangerosité du personnage. Rochefort est magnifique parce qu’il ne joue jamais le gangster de façon démonstrative : il joue un homme qui sait qu’il est plus intelligent que les autres, jusqu’au moment où cette certitude devient sa faiblesse.
Michèle Mercier et Daniela Rocca, enfin, apportent aux personnages féminins une présence plus discrète, presque en retrait dans cet univers d’hommes. Elles participent néanmoins à l’atmosphère du film, comme des présences qui observent silencieusement la mécanique de destruction qui se met en place.
Une musique comme un requiem
La musique de Michel Magne est admirable. Son jazz accompagne le film sans jamais l’alourdir. Il ne s’agit pas d’une musique illustrative mais d’une véritable pulsation intérieure. Les cuivres, les rythmes et les sonorités jazzy semblent suivre les personnages dans leur traversée de la nuit. La musique donne au film son mouvement et, paradoxalement, annonce déjà sa fin. Cette Symphonie est bien une symphonie mortuaire : chaque note semble accompagner un personnage vers sa disparition.
C’est là que le titre devient presque musical au sens propre. Le film commence comme une affaire criminelle et s’achève comme une partition dont les instruments, un à un, cessent de jouer.
Un grand film noir
Symphonie pour un massacre est donc bien davantage qu’un solide polar des années soixante. C’est un film d’atmosphère, de regards et de silences, un film où la mise en scène compte autant que l’intrigue.
Jacques Deray y révèle un véritable talent de cinéaste. Il possède déjà cette précision, cette sobriété et cette efficacité qui feront de lui l’un des maîtres du polar français. Il retrouvera souvent ces qualités par la suite, notamment dans L’Homme de Marrakech (1966), La Piscine (1969, assurément son plus beau film), Borsalino (1970), Un homme est mort (1972) ou Un papillon sur l’épaule (1978), mais rarement avec une telle pureté.
Il y a dans Symphonie pour un massacre quelque chose de profondément classique et, en même temps, de remarquablement moderne. Un cinéma d’hommes, de nuit, de solitude et de mort. Un cinéma sans bavardage inutile, où les regards disent souvent davantage que les dialogues. Un très beau film noir, sec, élégant, mystérieux, dont le noir et blanc, les cadrages serrés, le montage abrupt et le jazz de Michel Magne composent une musique funèbre qui continue de résonner longtemps après la dernière image.
1 h 47.
Sur ARTE samedi 19 septembre à 13:30. Et à la demande gratuitement dès maintenant et jusqu’au 24/11/2026 sur la plateforme ARTE.TV
Il est touchant de voir chaque génération croire à nouveau dans l’efficacité du socialisme. À New York, le maire Zohran Mamdani a promis à coups de TikTok gel des loyers, bus gratuits, épiceries solidaires… Débandade huit mois plus tard, après un début d’exode des riches et les rappels à l’ordre du gouverneur et des investisseurs.
« Eat the rich ! », « Mangeons les riches ! » Depuis 2019, cette injonction attribuée à Jean-Jacques Rousseau est devenue le slogan des jeunes socialistes du monde anglophone. Sous sa forme moins agressive, « Tax the rich ! », elle exprime l’obsession primordiale du socialisme façon génération Z qui, outre-Atlantique, permet aux socialistes démocrates d’Amérique (les DSA) d’engranger un certain nombre de succès électoraux. Cette organisation, fondée sous sa forme actuelle en 1983, a connu un développement rapide au cours des dix dernières années, en parallèle à la montée de LFI en France. Pour le moment, elle œuvre au sein du Parti démocrate pour le pousser plus vers la gauche et, aux primaires, faire gagner ses propres candidats face aux démocrates traditionnels, plus modérés. C’est ainsi qu’Alexandria Ocasio-Cortez, DSA et démocrate, a été élue à la Chambre des représentants en 2018. Elle pourrait même être la candidate démocrate à la présidentielle de 2028. Un autre membre des deux formations, Zohran Mamdani, a été élu maire de la ville de New York en 2025. À 34 ans, c’est un vrai jeune comparé à Jean-Luc Mélenchon. Né en Ouganda de parents indiens, il est lui-même issu de l’immigration et pratique la foi musulmane. Son électorat et celui de LFI en France se recoupent partiellement par l’âge et les préoccupations. Au pouvoir dans une grande ville depuis huit mois, la gestion de Mamdani donne un avant-goût de ce que pourrait être un gouvernement Insoumis. Certes, sa marge de manœuvre est limitée par des instances supérieures – l’État de New York et l’administration fédérale –, mais son action sur le plan économique montre ce qui se passe quand les idéaux de la gauche « gen Z » rencontrent la réalité du terrain.
Revanche
Le socialisme des jeunes d’aujourd’hui se distingue et du socialisme classique et du wokisme post-BLM. Les références au marxisme et à l’idéologie DEI, toujours présentes, sont éclipsées par des préoccupations plus quotidiennes. Cette nouvelle gauche est en faveur de tout ce qui peut améliorer la vie au jour le jour : contrôle des prix et subvention des denrées alimentaires ; accès facile au logement et gel des loyers ; gratuité pour tous des soins médicaux, des transports publics, de la garde des enfants et de l’éducation. Ces revendications sont compréhensibles : la vie pour bien des jeunes est matériellement difficile. D’ailleurs, beaucoup sont des Blancs diplômés (80 % des adhérents des DSA) qui se trouvent lésés, n’ayant pas atteint le statut social et le niveau salarial qu’on leur avait promis. Pour financer leur revanche, il suffirait de faire payer les riches. Là où les socialistes traditionnels prônaient des augmentations d’impôts pour tous, les nouveaux préfèrent un transfert massif de richesses par la fiscalité. Ils citent l’« économie en forme de K » : selon ce schéma, les revenus des plus aisés sont en train de monter en flèche, tandis que ceux des autres chutent. Aux élus, donc, de renverser la situation par décret.
C’est sur ce programme, à la fois pratique et utopique, que Mamdani est devenu maire. Il a vite compris qu’il fallait modérer ses ambitions, sans doute parce qu’il a découvert les limites de son pouvoir de diriger l’économie. Il voulait augmenter le SMIC à New York de 17 à 30 dollars de l’heure, mais cette décision appartient à la gouverneure de l’État, Kathy Hochul, qui est une démocrate centriste prudente. Il se dit en faveur de la gratuité des soins pour tous mais, depuis 2003 au Congrès fédéral, et 1991 à l’assemblée de l’État de New York, des projets de loi allant dans ce sens sont restés bloqués. Mamdani n’y peut rien. Il va investir 22 milliards de dollars, somme énorme mais insuffisante, dans la construction de 200 000 nouveaux logements et la rénovation de 200 000 autres sur dix ans. Tous seront soumis à des contrôles de loyer. Sauf que le vrai besoin de la ville serait de 700 000 logements, chiffre inatteignable sans le secteur privé. Or, les contrôles sont de nature à décourager l’investissement et la location, limitant le nombre de logements disponibles et augmentant les prix. Pire, pour le million de logements où la ville a le droit de limiter le pouvoir des propriétaires, Mamdani a imposé un gel complet des loyers pendant deux ans. Cette approche a déjà été tentée par un de ses prédécesseurs, Bill de Blasio, sans succès.
Mamdani a obtenu l’approbation de la gouverneure pour investir 1,2 milliard dans l’extension de la garde d’enfants gratuite à 22 000 familles modestes, mais aller plus loin demanderait entre 6 et 9 milliards. Il a voulu rendre gratuits les bus publics, mais cela coûterait autour d’un milliard par an, et le système de transports a déjà presque 48 milliards de dettes. Hochul a refusé, et le maire doit se contenter de quelques projets pilotes. Il promet la construction de cinq épiceries publiques – une par arrondissement – pratiquant une réduction de 30 % sur les prix des produits de première nécessité. 70 millions ont été affectés à la construction d’une première boutique l’année prochaine, mais la subvention des denrées sera à la charge de la ville dans la durée. Seule une minorité de New-Yorkais vivant près d’une épicerie y aura accès. Ce sont les autres contribuables, riches ou pauvres, qui vont payer.
Pas facile
En juin, Mamdani a fait voter le budget le plus élevé de l’histoire de New York, près de 125 milliards, l’équivalent de la dette de la ville. Il a voulu augmenter les impôts sur les sociétés et introduire un impôt supplémentaire sur les revenus de plus d’un million de dollars, mais Hochul et la présidente du conseil municipal ont fait obstacle. Déjà, des riches déménageaient en Floride, et une telle mesure en Californie a fait perdre à l’État 536 milliards en revenus. Enfin le maire a trouvé un compromis avec la gouverneure pour promulguer une surcharge – surnommée la « taxe pied-à-terre » – sur certaines catégories de résidences secondaires. La mise en œuvre malhabile de la mesure, présentée par Mamdani comme visant « les élites mondialisées », a provoqué l’ire de beaucoup de citoyens aisés mais pas richissimes. Le maire prétend avoir déjà démontré que « les socialistes comprennent l’économie aussi bien que les capitalistes ». En réalité, il pratique une politique de « vibes », comme on dit en anglais, ou de « bonnes ondes ». Il se montre affable et empathique ; il maîtrise TikTok ; mais sa gestion montre surtout que les riches ne se laissent pas manger facilement.
Les propos racistes tenus en 2025 par un policier municipal de Carcassonne, enregistrés par sa caméra piétonne et diffusés par Midi Libre, ont valu à l’agent et à ses collègues d’être suspendus de leurs fonctions, parallèlement à la saisie du parquet. Laurent Nuñez a quant à lui ordonné un contrôle de l’Inspection générale de l’administration. Pour certains éditorialistes et opposants à la municipalité, l’occasion est évidemment trop tentante d’amalgamer bêtise crasse et dérives verbales graves de ces agents avec les inquiétudes légitimes de l’électorat RN.
Il suffit parfois d’un fait divers, de quelques paroles ignobles enregistrées par hasard, d’un homme assez stupide pour croire qu’une caméra s’est tue alors qu’elle continue de recueillir sa bassesse, pour que se remette en branle cette grande machine française de l’indignation dont le fonctionnement, à force d’être prévisible, devrait finir par nous renseigner moins sur les événements qu’elle commente que sur ceux qui les commentent, sur leur besoin presque voluptueux de retrouver dans le réel la confirmation des catégories morales avec lesquelles ils l’ont préalablement découpé. L’affaire du policier municipal de Carcassonne (11) est de celles-là : des propos racistes, misogynes, homophobes, complotistes, d’une vulgarité qui ne mérite ni indulgence ni contorsion, ont été enregistrés au cours d’une patrouille ; l’un des protagonistes, qui avait participé au service d’ordre du Rassemblement national, a été exclu du parti, les agents concernés ont été suspendus, une enquête judiciaire a été ouverte, et l’on pourrait croire que les faits, dans leur simplicité sordide, suffiraient à l’information.
Rediabolisation
Mais non. Il fallait davantage. Il fallait le RN. Il fallait cette proximité politique, aussitôt devenue le centre symbolique de l’affaire, et l’on entend alors France Inter et France info reprendre avec une sorte de gourmandise cette information qui paraît enfin rendre visible ce que tant de journalistes croient savoir depuis longtemps: derrière l’électeur du Rassemblement national, derrière l’homme qui parle d’immigration, derrière celui qui s’inquiète de l’insécurité ou de la transformation culturelle du pays, derrière celui qui ne reconnaît plus certains quartiers de la ville où il a grandi, sommeillerait toujours le même personnage honteux, cet être obscur que quelques paroles abjectes prononcées à Carcassonne permettraient enfin de démasquer.
Savoureux ! Patrick Cohen décortiquait ce matin sur France Inter une vidéo volée, qui accable la police de Carcassonne. Il nous expliquait pourtant il y a un an que la publication d’enregistrements non désirés était anti-déontologique… On se souvient qu’à l’époque, c’est une ses conversations privées (et non moins professionnelles) qui l’avait mis dans le pétrin.
Il faudrait pourtant commencer par une évidence, précisément parce que notre époque ne sait plus très bien que faire des évidences : les propos rapportés dans cette affaire sont racistes, et rien ne serait plus absurde que de vouloir les excuser sous prétexte que le mot « racisme » est aujourd’hui galvaudé. Mais il faudrait ajouter aussitôt une seconde évidence, devenue beaucoup plus difficile à prononcer: qu’un homme soit raciste ne démontre pas que des millions d’autres le soient ; qu’un individu ayant fréquenté le service d’ordre d’un parti politique profère des insanités ne transforme pas mécaniquement ces insanités en doctrine secrète de ce parti ; pas davantage qu’elle ne permet de ranger dans la même catégorie morale l’injure adressée à un homme en raison de sa couleur de peau et l’inquiétude d’un citoyen devant l’immigration, l’islamisme, l’insécurité, certaines formes de violence ou certaines conduites qu’il estime incompatibles avec les règles élémentaires de la vie commune.
C’est pourtant là que commence le mensonge, non pas dans l’existence du racisme, qui existe et dont il serait aussi vain que malhonnête de nier la persistance, mais dans l’extension indéfinie de son domaine, dans cette manière de faire d’un mot historiquement chargé d’une gravité considérable une sorte de filet moral jeté sur des expériences, des inquiétudes, des observations et des opinions qui peuvent être justes ou fausses, raisonnables ou excessives, mais qui devraient précisément pour cette raison être discutées plutôt qu’excommuniées.
Car il est des mots qui connaissent un destin plus tragique encore que celui des hommes : les hommes meurent une seule fois, tandis que les mots peuvent mourir plusieurs fois, d’abord par oubli, ensuite par corruption, enfin sous les soins empressés de ceux qui prétendent les sauver. Le mot « racisme » appartient désormais à cette catégorie funèbre. Jamais peut-être il n’a été autant prononcé, jamais il n’a occupé autant de tribunes, de plateaux, de colloques, de discours ministériels, d’éditoriaux et de campagnes militantes ; et pourtant, à mesure qu’il envahit la langue, quelque chose de son sens se défait, comme si l’omniprésence du mot devait nécessairement s’accompagner de l’effacement progressif de la chose précise qu’il désignait.
Sortez les dicos !
Il suffit pourtant d’un dictionnaire, ce vieux livre presque inconvenant dans un monde où l’on préfère l’émotion immédiate à la définition et le verdict à la distinction, pour retrouver ce que le mot avait d’abord de simple et de terrible : juger un homme selon son origine, sa naissance, son appartenance ethnique ou la couleur de sa peau, lui attribuer une valeur supérieure ou inférieure en fonction de ce qu’il est et non de ce qu’il fait. Voilà le cœur du racisme, et il suffirait déjà largement à occuper notre vigilance morale sans qu’il soit nécessaire d’y faire entrer toute critique d’une religion, toute inquiétude devant une politique migratoire, toute dénonciation d’une violence, toute interrogation sur l’intégration ou toute exaspération née de l’expérience quotidienne.
Car ce que l’on baptise désormais « racisme » relève souvent d’une expérience autrement complexe. Ce n’est pas nécessairement la couleur d’une peau qui inquiète mais un comportement ; ce n’est pas nécessairement l’origine qui provoque la réprobation mais une attitude, une violence, une intimidation, un refus des règles communes, parfois une conception religieuse ou politique du monde que l’on estime incompatible avec la liberté des autres. Confondre ces choses, c’est précisément renoncer à penser, puisque penser consiste d’abord à distinguer ce que la passion, l’intérêt ou l’idéologie voudraient confondre.
Les hommes ordinaires, ceux dont on parle tant et que l’on écoute si peu, ne passent pas leurs journées à méditer sur les races, les identités et les catégories savantes dont les spécialistes du ressentiment ont fait leur commerce. Ils veulent rentrer chez eux sans peur, envoyer leurs enfants à l’école sans craindre qu’ils y soient humiliés ou frappés, prendre un train sans être agressés, habiter un quartier où l’on puisse encore dormir, parler à une femme sans qu’elle soit insultée pour sa tenue, transmettre une langue, des usages, une certaine idée de la politesse, de la liberté, de la relation entre les sexes et de cette civilité presque invisible qui rend possible la présence d’inconnus les uns auprès des autres sans que la société se transforme en juxtaposition de tribus hostiles.
Or c’est précisément cette expérience que l’on a trop souvent entrepris de délégitimer, non pas en lui opposant des faits, ce qui serait la règle élémentaire d’une société démocratique, mais en lui opposant une qualification morale. On ne dit plus à celui qui s’inquiète : « Vous vous trompez, voici les chiffres, voici les faits, voici ce qui permet de corriger votre perception. » On lui laisse entendre : « Le fait même que vous perceviez cela révèle quelque chose de honteux en vous. » La discussion devient alors impossible puisque l’objet de la discussion n’est plus la réalité extérieure mais la moralité de celui qui prétend en parler.
L’antiracisme fut autrefois une grande révolte contre l’injustice parce qu’il affirmait cette vérité magnifique et presque élémentaire qu’aucun homme ne devait être humilié, diminué, persécuté ou privé de ses droits en raison de ce qu’il n’avait pas choisi d’être. Il y avait dans cette exigence quelque chose d’universel, donc quelque chose qui dépassait les appartenances particulières et rappelait à chacun que l’humanité d’un homme précède la couleur de son visage.
Mais les idées nobles ne sont pas davantage protégées de la corruption que les hommes qui les portent. Elles commencent comme des révoltes, deviennent des doctrines, puis des institutions, des professions, des administrations de la vertu ; et vient parfois le moment où elles ne demandent plus seulement que l’on respecte leur principe mais que l’on adopte leur vocabulaire, leurs catégories, leurs interdits, leur manière de découper le réel, jusqu’à ce que la morale, née pour protéger l’homme contre l’arbitraire du pouvoir, devienne elle-même une manière d’exercer un pouvoir sur les consciences.
Le destin du mot « racisme » devrait inquiéter ceux-là mêmes qui veulent combattre le racisme véritable. Car à force d’appeler du même nom la haine d’un homme en raison de sa naissance et la critique d’un comportement, l’infériorisation d’une population et la critique d’une religion, la discrimination raciale et l’inquiétude devant l’immigration, on ne rend pas seulement impossible la compréhension du monde : on finit par priver le mot de sa force au moment précis où nous aurions besoin de lui. L’affaire de Carcassonne devrait nous rappeler cette nécessité de la distinction. Il existe encore des propos authentiquement racistes, des hommes qui pensent selon les catégories les plus sommaires de la race et de l’origine, et il faut pouvoir les nommer comme tels sans hésitation ; mais c’est justement parce que ces choses existent qu’il faut refuser de diluer leur nom dans l’océan des opinions interdites. Un mot qui signifie tout finit par ne plus rien signifier, et une morale qui condamne indistinctement l’ignoble, le discutable et le simplement dissident cesse bientôt d’être une morale pour devenir une police du langage. Le mensonge antiraciste est là, dans cette substitution presque imperceptible : non pas dans l’affirmation que le racisme existe, puisqu’il existe, mais dans la prétention à reconnaître sa présence partout où le réel résiste aux représentations que l’on voudrait lui imposer. Et lorsqu’une vertu cesse d’être une exigence que l’on s’impose à soi-même pour devenir une arme avec laquelle on organise le silence des autres, elle a déjà commencé, sans même s’en apercevoir, à se transformer en son contraire.