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Feu, La Cinq!

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Monsieur Nostalgie se souvient avec émotion du lancement de La Cinq le 20 février 1986 et rétrospectivement considère qu’elle fut une expérience télévisuelle quasi-fantastique…


Patrick Sabatier. Débuts de la chaine. DR

Je revois mon camarade, Alexandre, les yeux embués, lui le plus fidèle téléspectateur, l’indéboulonnable laudateur des programmes américano-italiens, le Berlusconien-Berrichon de cœur s’effondrer en 1992 dans son salon. Seul devant l’écran noir. Hébété. Perdu. Chien sans collier. Son principal repère venait de tomber. La Démocratie avait perdu. Ne comprenant pas pourquoi cette chaîne avait généré tant de haine et de jalousie. La Cinq n’était plus. Elle n’émettrait plus. Il l’avait soutenue dès le mois de février 1986, dès son origine. Il fut à la fois un disciple et un théoricien de cette aventure rocambolesque. Aucune émission de cette grille baroque tirant sur le rococo ne lui était étrangère.

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Il fut pour moi, un passeur, mieux un professeur. Sans lui, jamais, je n’aurais mesuré la portée métaphysique de cet objet. Alexandre analysait les séries et les variétés comme s’il découvrait un nouveau monde. Il avait compris, avant les autres, le pouvoir féérique et disruptif, flamboyant et un brin neurasthénique de cette création surréaliste aux reflets « m’as-tu vu ». Il regardait La Cinq avec les yeux purs d’un adolescent qui a peur du lendemain et qui cherche un moyen d’évasion, une porte de sortie à cet enfer rural. Notre environnement d’alors était comprimé dans un collège unique et la rotation d’un seul car par jour reliant la préfecture berruyère à notre village abandonné. Bien plus tard, il m’avoua que La Cinq l’avait sauvé, sauvé des raisonneurs, sauvé des injonctions civiques et des crises démocratiques, sauvé d’une pensée toute faite imposée au forceps. Là où certains virent l’avènement du mercantilisme et la fin d’une civilisation culturelle, lui avait saisi son pouvoir magique. Il n’était pas resté bloqué sur le côté outrancier de l’image, sa surabondance, son déversement, sa théâtralité assumée. La saturation fut certainement le plus grand atout de cette antenne ; La Cinq sidérait quand ses concurrents plus habiles, plus introduits, plus compatibles avec notre fausse souveraineté, louvoyaient. La Cinq ne mentait pas sur la marchandise, elle n’avait pas vocation à donner du sens ou à renforcer notre citoyenneté, elle était le terrain vague, ouvert à toutes les fantaisies et à toutes les constructions possibles. Son néant était un nouvel existentialisme. Alexandre s’était attaché à elle comme à un ami imaginaire. Quant il était face à un adversaire qui attaquait sa télé-champagne et ricanait sur sa profusion de paillettes, il souriait tout en regrettant que son interlocuteur ne perçoive pas l’exacerbation assumée, l’entrée dans un univers parallèle, bien plus profond et tentateur qu’il n’y paraissait.

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Selon lui, La Cinq ouvrait de nouvelles perspectives, sa décorrélation avec la réalité n’était pas un drame, son côté anesthésiant avait même des vertus curatives. Je le revois dans la cour de récréation argumenter, défendre la télé de Sivio devant des écoliers sceptiques, déjà perclus par l’esprit de la cohabitation et le sérieux des années 1980. Un jour, il me dit qu’il n’y avait rien de plus beau et de plus troublant qu’une émission présentée par Christian Morin et Amanda Lear où étaient invités Jean-Pierre Rives et Jeane Manson. Alexandre aimait Roger Zabel et Hubert Auriol, mais surtout le déferlement des séries le comblait de bonheur. Sur ce point-là, j’étais d’accord avec lui. Dans une Europe grossissante, dans une lutte des classes vieillissante, sur quoi la jeunesse de France pouvait-elle bien s’appuyer ? Alexandre répondait calmement : Happy Days, Kojak, Supercopter, Riptide, Chips, Arabesque, Mike Hammer, Arnold et Willy, Shérif fais-moi peur, Star Trek, Baretta, K 2000 ou l’Homme de l’Atlantide. C’était implacable. J’ai compris très récemment pourquoi cette chaîne avait tant séduit ma génération. En lisant Un nouveau fantastique de Jean-Baptiste Baronian, éditions l’Age d’Homme paru en1977, j’ai vu enfin clair. La Cinq était un objet éminemment fantastique car elle répondait aux deux facteurs constitutifs du fantastique selon l’auteur: « D’une part, le facteur qui amène, sinon provoque la déroute du réel. D’autre part celui qui suggère une ambiguïté. Autrement dit, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, de façon tout à fait spectaculaire ou purement allusive, entretient une atmosphère d’étrangeté immédiate, irréductible à la raison raisonnante ».

Le nouveau fantastique

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Autopsie du vieux monde aux idées tordues

L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment. Après les médias d’État, d’autres citadelles de la gauche seront sommées de rendre des comptes. Jack Lang, tout un symbole, est déjà tombé.


Comme à ses plus belles heures, le vieux monde progressiste rameute ses pétitionnaires. Mais, cette fois, le camp du Bien se sait en danger de mort. Il a du sang sur les mains, avec le meurtre à Lyon, le 14 février, de Quentin Deranque, lynché par la milice « antifa » de LFI. Comment prendre encore au sérieux ces clercs aux idées tordues ? Jadis, il s’agissait pour les soixante-huitards de réclamer, dans Le Monde ou Libération, la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et enfants. Puis la gauche caviar sonna la diane contre le peuple oublié, assimilé à l’extrême droite qu’il fallait éradiquer. Cette fois, la pensée mondaine se retrouve, entre anciens combattants radoteurs, pour faire le procès du député (UDR) Charles Alloncle : le 10 février, 350 représentants du people (de Laure Adler à Laurent Joffrin en passant par Eva Joly) ont accusé, dans Le Monde, le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public de manquer de respect à France Télévisions, chasse gardée d’une intelligentsia réduite au rôle de garde-chiourme d’un système qui coule.

L’époque est un château de cartes. L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment1. Outre les médias d’État sommés de rendre des comptes sur leurs pratiques devant des parlementaires, les citadelles de la gauche peuvent s’attendre aux mêmes assauts démocratiques, à commencer par l’Éducation antinationale et la Justice militante. Non seulement la « mondialisation heureuse » confirme sa fumisterie, mais son élite déracinée est bien cette caste claquemurée et arrogante dont les « complotistes » dénonçaient les abus de pouvoir et le mépris des gens. L’omerta mafieuse, qui a couvert les turpitudes du financier et pédocriminel américain Jeffrey Epstein, disqualifie cette oligarchie qui exhibe ses attirails vertueux au nez des infréquentables « populistes ». Ses larmes de crocodile sur la mort de Quentin ne font pas oublier sa détestation du patriote qu’il était. Le 20 février, l’appel de 180 personnalités à « réaffirmer notre antifascisme » a attisé la confrontation.

La chute de Jack Lang, qui a dû démissionner le 7 février de la présidence de l’Institut du monde arabe, symbolise la débâcle morale des donneurs de leçons. Le beau monde socialiste avait aussi choisi de taire les désinvoltures du pique-assiette de luxe et ses ardoises impayées. Lang et sa fille Caroline sont soupçonnés par le Parquet national financier de « blanchiment de fraude fiscale aggravée » à travers la création, avec Epstein, d’une société offshore dans un paradis fiscal des îles Vierges, pour commercer l’art contemporain. Mais la ligne de défense de la gauche à la ramasse désigne déjà la Russie ou les antisémites comme causes de ses déboires. Ces gens-là sont incapables de se remettre en question.

Le dégoût est le mot qui revient. Un sondage du Monde (9 février) montre que 78 % des sondés n’ont plus confiance en la politique. La même proportion se dit dégoûtée par l’affaire Epstein (Le Figaro, 13 février). Rien ne tient plus debout dans cette république coupée de ses citoyens les plus vulnérables. Le 7 juillet, Marine Le Pen saura si les juges d’appel lui laissent le champ libre pour 2027. Mais même ce couperet n’est plus supportable dans son principe. Ce vieux monde sent le sapin. Il est à fuir.

La révolution des oubliés

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  1. Une même réflexion s’impose évidemment concernant le régime iranien, menacé dans sa survie après les bombardements d’Israël et des Etats-Unis lancés depuis samedi, qui ont notamment tué l’ayatollah Ali Khamenei. ↩︎

Francesca Albanese: qui est «l’ennemi commun de l’humanité» ?

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Sans grande surprise, c’est dans le très « altermondialiste » Monde Diplo que la rapporteuse anti-Israël de l’ONU répond à ses détracteurs.


Tous nos lecteurs doivent connaître Francesca Albanese, la juriste italienne qui exerce les fonctions de « Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ». Nommée en 2022 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, elle exerce un premier mandat jusqu’en 2025, année où elle est renouvelée pour un deuxième jusqu’en 2028.

Une figure controversée

Souvent accusée de partialité anti-israélienne voire d’antisémitisme, grand promoteur de la thèse d’un génocide des Palestiniens, elle est depuis de longues années une figure controversée qui, avant d’assumer sa fonction actuelle, a travaillé pour l’UNWRA, institution onusienne également accusée de partialité. Malgré les accusations portées contre Mme Albanese – ou peut-être grâce à elles – la Rapporteuse reste la coqueluche de tous les peoples propalestiniens et jouit d’une indulgence sans limite dans les médias. Dernier exemple en date : dans son numéro de mars, la revue ultra-progressiste Le Monde diplomatique lui accorde une tribune qui s’étale sur deux grandes pages (au total). Elle y prétend réfuter toutes les critiques qui lui ont été adressées, notamment celles provoquées par son intervention, le 7 février, au Forum Al-Jazeera organisée à Doha par la chaîne de télévision qatarie sous le titre cette année de « La cause palestinienne et l’équilibre du pouvoir régional dans le contexte d’un monde multipolaire émergent ».

A la suite de l’intervention d’Albanese, une vidéo a circulé sur internet qui la montre en train de prononcer les paroles « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Or, cette vidéo est un montage. Pourtant, elle a provoqué un esclandre au cours duquel plusieurs pays, dont la France, la République tchèque, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, ont appelé à ce que la Rapporteuse spéciale soit relevée de ses fonctions. C’est le gouvernement français qui a mené la charge à travers des déclarations musclées du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, et ensuite du Premier ministre, Sébastien Lecornu. De manière parfaitement prévisible, le gratin des fanatiques propalestiniens est venu à la rescousse d’Albanese, dénonçant le montage vidéo et insistant – en vain – pour que le gouvernement français lui présente des excuses. Une lettre ouverte est publiée sur le site du collectif Artistes pour la Palestine, signée par plus de 100 peoples du monde des arts, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, à Annie Lennox, ex-chanteuse des Eurythmics devenue partisane enragée de la cause gazaouie. Peu après, paraît une autre lettre ouverte signée par plus de mille universitaires et intellectuels. M. Barrot rétorque que sa dénonciation de la Rapporteuse n’avait pas été provoquée uniquement par son intervention à Doha.

Le Monde Diplo et les « fake news »

Dans les colonnes du Monde diplomatique, Albanese est invitée par le journal à répondre à « la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime ». Sous le titre, « Réponse à mes détracteurs. Anatomie d’une diffamation », elle balaie d’un revers de main dédaigneux la charge portée contre elle, en affirmant que les paroles qu’elle a vraiment prononcées ne ciblaient pas Israël : « mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire ». Cette défense est reprise dans un article signé par Serge Halimi et Pierre Rimbert et imprimé juste après le sien sous le titre, « Les « fake news » du Quai d’Orsay ». Mme Albanese se targue aussi d’être une « experte indépendante » et prétend que son mandat « fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées ».

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Mais quelles sont les paroles qu’elle a vraiment prononcées dans son intervention à Doha et sont-elles aussi innocentes qu’elle le prétend ? Dans la version mise en ligne par Al-jazeera, elle parle en visioconférence pendant quatre minutes devant une salle assez clairsemée. La plupart du temps, elle garde le demi-sourire d’autosatisfaction de celle qui sait qu’elle prêche aux convertis. Son allocution commence par l’affirmation qu’il y a un génocide en Palestine qui est maintenant « in full display », « visible pour tous ». Dans un anglais parfois maladroit voire bizarre, elle s’empresse de flatter la chaîne qatarie pour ses reportages et prétend que les Palestiniens eux-mêmes « narrate the déluge of conscience that fell on them relentlessly » (« racontent le déluge de conscience qui leur est tombé dessus sans répit »), phrase que, en tant qu’anglophone, je ne comprends pas. Voici ce qu’elle dit ensuite, dans la version en anglais avec une traduction française :

« This is a challenge, the fact that instead of stopping Israel, most of the world has armed, given it political, excuses, political sheltering, economic and financial support, this is a challenge, the fact that most of the media in the Western world has been amplifying the pro-apartheid, the genocidal narrative, is a challenge. And at the same time, here also lays [sic] the opportunity, because if international law has been stabbed in the heart, it’s also true that never before the global community has seen the challenges that we all face, we who do not control large amounts of financial capitals [sic], algorithms and weapons, we now see that we as a humanity [sic] had a common enemy, enemy, and freedoms, the respect of fundamental freedoms is the last peaceful avenue, the last peaceful toolbox that we have to regain our freedom ».« Ceci représente un défi, le fait que, au lieu d’arrêter Israël, la majeure partie du monde l’ait armé, lui ait donné des justifications politiques, une protection politique, un soutien économique et financier. Ceci représente un défi… le fait que la plupart des médias dans le monde occidental ait amplifié le narratif pro-apartheid, génocidaire, constitue un défi. Et en même temps, c’est ici que se trouve une opportunité, car si le droit international a été poignardé au cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté globale n’a vu les défis auxquels nous faisons face, nous qui ne contrôlons pas d’énormes quantités de capitaux financiers, d’algorithmes et d’armes, nous voyons maintenant que, en tant qu’humanité, nous avions un ennemi commun. Et les libertés, le respect des libertés fondamentales, est la dernière voie pacifique, la dernière boîte à outils pacifique, qui nous reste pour reconquérir notre liberté »

Dans ce passage, la Rapporteuse spéciale développe une vision manichéenne : d’un côté, ceux qui incarnent l’« humanité », qui représentent une « communauté globale », qui ne contrôlent pas le capital, les algorithmes, les armes ; de l’autre côté, il y a les soutiens d’Israël, ceux qui contrôlent les médias occidentaux, la finance, l’industrie des armes et qui sont « l’ennemi commun de l’humanité ». Autrement dit, ce passage rassemble, de manière à peine voilée, les éléments de la vieille théorie du complot qui veut que les juifs manipulent le monde à travers les médias, l’argent et même l’industrie de la défense et Internet.

La vision que développe Albanese à Doha n’est qu’une version édulcorée de thèses concernant le « lobby juif » qu’elle a exprimées plus clairement dans le passé et que l’on peut découvrir dans le texte. Voici ce qu’elle a posté le 31 juillet 2014 sur sa page Facebook :

« l’America e l’Europa, soggiogati dalla lobby ebraica gli uni, e dal senso di colpa per l’Olocausto gli altri, restano al margine e continuano a condannare gli oppressi- i Palestinesi – che si difendono con i soli mezzi che hanno (missili squinternati), invece di richiamare Israele alle proprie responsabilità secondo la legge internazionale, fare pressione affinché desista da ulteriori aggressioni e avvii un negoziato di pace serio con i Palestinesi ».« L’Amérique et l’Europe, l’une soumise par le lobby juif, l’autre par le sentiment de culpabilité liée à la Shoah, restent en retrait et continuent de condamner les opprimés — les Palestiniens — qui se défendent par les seuls moyens dont ils disposent (des missiles de fortune), au lieu de forcer Israël à assumer ses responsabilités en droit international, de le pousser à cesser toute nouvelle agression et à engager de sérieuses négociations de paix avec les Palestiniens ».  

Par la suite, elle a dit regretter le choix des mots, « lobby juif », et a soutenu qu’elle voulait dire « lobby pro-israélien ». En tout cas, pour elle, il s’agit toujours d’un lobby. Le 25 juillet 2014, dans un autre post sur Facebook, elle raconte qu’elle a envoyé l’e-mail suivant à la BBC qui n’a pas parlé d’une grande manifestation pro-Gaza en Cisjordanie :

The Israeli lobby is clearly inside your veins and system and you will be remembered to have been on the big brother’s side of this orwellian nightmare caused once again by Israel’s greed.Le lobby israélien est clairement dans vos veines et votre système, et on se souviendra de vous comme ayant été du côté de Big Brother dans ce cauchemar orwellien provoqué une fois de plus par la cupidité d’Israël.

Qui est lesé ?

Encore une fois, les médias sont sous l’emprise d’un lobby. Si on objecte que ces publications appartiennent au passé, voici un texte qu’elle aurait posté sur la page Facebook d’un groupuscule italien d’extrême-gauche, Gruppo di Internazionale Demokratika e Socialista, le 11 juin 2021 :

« Non sono tanto le lobby ebraiche a influenzare le politiche di stati europei e nord-americani nei confronti d’Israele. Piuttosto è l’esistenza di lobby politico-economiche pro-israeliane in Francia, Inghilterra, Germania, Italia e Stati Uniti che difendono il business internazionale della sicurezza e della vendita di armi a permettere di meglio spiegare il silenzio dei governi occidentali durante l’ultima guerra a Gaza (come nelle precedenti). Un’escursione nel mondo opaco della ‘sicurezza’ e degli armamenti, dei costi e dei profitti del complesso militar-industriale israeliano svela alcuni lati nascosti dell’appoggio incondizionato allo Stato ebraico ».« Ce ne sont pas tant les lobbies juifs qui influencent les politiques des États européens et nord-américains envers Israël. C’est plutôt l’existence de lobbies politico-économiques pro-israéliens en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis, qui défendent les affaires internationales de la sécurité et de la vente d’armes, qui permet d’expliquer mieux le silence des gouvernements occidentaux lors de la dernière guerre à Gaza (comme lors des précédentes). Une incursion dans le monde opaque de la « sécurité » et de l’armement, les coûts et profits du complexe militaro-industriel israélien révèlent certains aspects cachés du soutien inconditionnel à l’État juif ».

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Maintenant, il n’y a pas que des « lobbys juifs », mais à ceux-ci répondent des lobbys dans d’autres pays qu’on suppose non-juifs mais pro-israéliens. Dans cette vision typique de l’extrême-gauche, le monde occidental est régi par des forces obscures qui sont à la fois juives et capitalistes. Cette thématique reparait dans un texte posté le 15 octobre 2024 sur X par le journaliste militant Chris Hedges, reposté avec une recommandation chaleureuse par Albanese le 17. La diatribe de Hedges contient le passage suivant :

« I fear, given that the Israel lobby has bought and paid for Congress and the two ruling parties, as well as cowed the media and universities, the rivers of blood will continue to swell. There is money to be made in war. A lot of it. And the influence of the war industry, buttressed by hundreds of millions of dollars spent on political campaigns by the Zionists, will be a formidable barrier to peace, not to mention sanity ».« Je crains que, étant donné que le lobby israélien a acheté et financé le Congrès et les deux partis au pouvoir, et qu’il a intimidé les médias et les universités, les rivières de sang ne continuent de gonfler. Il y a de l’argent à gagner dans la guerre. Beaucoup. Et l’influence de l’industrie de guerre, soutenue par des centaines de millions de dollars dépensés par les sionistes en campagnes politiques, constituera un obstacle redoutable à la paix, sans parler de la santé mentale ».

Contrôle des médias, de la finance, du monde politique, de l’industrie de la défense… tous les éléments de l’allocution de Doha prononcée par Albanese sont là.

La seule chose, au fond, qu’on ne peut pas lui reprocher, c’est d’être incohérente. Ce qu’elle dit aujourd’hui, c’est exactement ce qu’elle a dit dans le passé. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui elle choisit des termes un peu moins explicites quand elle veut dénoncer « l’ennemi commun de l’humanité » qui est à la fois, Israël et le capitalisme. Mais en termes de couverture médiatique, Mme Albanese est-elle lésée ? En termes d’argent, qui est-ce qui finance la Rapporteuse ? En termes d’algorithmes, les propalestiniens manquent-ils d’influenceurs en keffieh sur les réseaux sociaux ?

Age ingrat


C’est peu dire que l’objectif aimante le visage éphébique et la gracile anatomie de Samuel Kircher, beau gosse à l’opulente et blonde chevelure : d’un bout à l’autre de ce premier long métrage, signé du réalisateur belge Valéry Carmoy, présenté l’an passé à Cannes dans la sélection de la Quinzaine des cinéastes, le jeune acteur photogénique se voit, pour ainsi dire, amoureusement dévoré par la caméra. Décidément éprise de gros plans sur les mines du mignon.

Douleur persistante

Sous les traits du comédien susnommé, aujourd’hui âgé de 21 ans (découvert il y a trois ans dans L’été dernier, ultime perle noire de l’irremplaçable Catherine Breillat) et frère cadet de Paul Kircher (tous deux confrères dans le métier), Camille, adolescent taciturne, accessoirement complexé, hé oui, de puer des pieds, a intégré une classe Sport Etude de haut niveau, en compétition pour des championnats de boxe inter-écoles, puis européens. Son hobby ? Flanqué de son meilleur pote Matteo (Faycal Anaflous), qui pratique également la boxe anglaise au sein de cet internat majoritairement peuplé de garçons, suspendre à des cordages, au cœur de la forêt avoisinante, des appâts carnassiers pour le plaisir candide de surprendre les renards sauvages s’emparer du bout de bidoche – d’où le titre du film : La danse des renards.

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Or il advient qu’au cours d’une de ces équipées Camille chute accidentellement d’une falaise. Sauvé par Matteo, lequel a courageusement rejoint les secours en portant l’ami blessé sur son dos jusqu’à la ville, le garçon peine à reprendre ses entraînements et à obéir au volontarisme viril du coach : une douleur térébrante l’assaille à l’endroit de la longue cicatrice qui lui strie l’avant-bras. Ses congénères soupçonnent Camille de fabuler, d’autant que les toubibs ne diagnostiquent aucune séquelle. La solidarité des jeunes mâles, tout comme l’amitié fusionnelle avec l’incontrôlable Matteo sont mises à l’épreuve… Baume à cette juvénile et belliqueuse masculinité, la tendresse secourable de la génitrice, mais surtout la prude délicatesse de Yasmine, adolescente un peu hommasse, championne de taekwondo et trompettiste à ses heures, sur l’épaule de qui Camille, ostracisé par le groupe, se consolera…

Consternante jeunesse

On comprend la portée symbolique que Valéry Carnoy semble prêter au canidé à grosse queue dont les meutes envahissantes seront promises à se voir décimées, au cours d’une chasse organisée par la municipalité, dans le dernier tiers du film. Sur le ring, un ultime combat décidera du destin futur de Camille, mais aussi du sort de sa vieille amitié fusionnelle avec Matteo.

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Le réalisateur confesse que ce premier « long » serait une manière d’extrapolation d’un court métrage antérieur de 18mn, Titan, qu’à l’instar de votre serviteur vous pourrez d’ailleurs visionner en accès libre sur Vimeo : une petite bande d’ados passablement débiles s’infligent sadiquement des épreuves de virilité à coups de scarifications, de déshabillage forcé et de tirs de revolvers à plombs, le mouflet Titan, victime de ce bizutage en bande, s’apaisant in fine dans les bras de sa maman…

Il est à craindre que la fascination manifeste – légitime au demeurant, pourquoi pas ? – de Carnoy pour la chair vulnérable des petites brutes testostéronées ne suffise pas à véhiculer un suspense très accrocheur, sur une heure et demie que dure le film. Reste que, à travers un naturalisme anthropologique assumé, La danse des renards portraiture hélas avec exactitude cette consternante jeunesse bigarrée de 2026, dont le lexique à l’oral, entre deux gnons, se résume tout au plus à une dizaine d’interjections : mytho, sa mère, bâtard, t’es ouf, frère, j’men bats les couilles, je kiffe, etc.


1h30. En salles le 18 mars 2026

Peut-on encore filmer un salaud?

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Plus personne ne se risquerait à produire Taxi Driver, Mort à Venise ou Salò ou les 120 journées de Sodome aujourd’hui.


On ne brûle plus les films. On les finance mais à la condition qu’ils soient moralement solvables. Voilà le progrès. Plus de ciseaux, plus d’interdits affichés. Simplement des dossiers qui ne passent pas, des budgets qui s’évaporent, des validations qui tardent. L’époque ne censure pas, elle filtre. Elle ne condamne pas, elle évalue.

Trigger warning

Essayez donc de produire aujourd’hui Taxi Driver dans son état brut. Un homme isolé, insomniaque, saturé de porno minable, traversé d’élans racistes, persuadé que la ville est une infection à purger. Il fantasme l’attentat politique, collectionne les armes, envisage le carnage. Puis il abat des proxénètes pour « sauver » une prostituée mineure et se retrouve sacré héros par les médias. Ambigu, dérangeant, sans panneau lumineux pour indiquer au spectateur quoi penser.

Qui finance ? Qui assure le tournage ? Quelle plateforme valide le scénario sans exiger qu’on « clarifie le message » ? Le problème n’est pas d’écrire Travis Bickle. Le problème est de le faire exister à l’écran sans l’entourer de garde-fous, de notes d’intention rassurantes, de signaux pédagogiques.

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L’époque ne redoute pas la violence ; elle redoute l’ambiguïté. Elle veut qu’on précise que l’on condamne, que l’on distance, que l’on contextualise. Autrement dit : que l’on neutralise. Un personnage immoral peut encore apparaître, à condition d’être compensé par un dispositif rassurant, par un équilibre statistique, par une conformité aux nouvelles grilles d’évaluation qui mesurent la diversité des corps et des rôles avant même la nécessité dramatique.

Ecriture sous surveillance

Les quotas – appelons-les objectifs, indicateurs, engagements – ne sont pas en soi le problème. Ils répondent à des revendications légitimes. Mais ils transforment insensiblement l’écriture : on ne part plus seulement d’un personnage, on part d’un tableau à remplir. On ajuste la distribution, on vérifie la représentativité, on sécurise la réception. Le récit devient une équation où l’ombre doit toujours être compensée par une lumière identifiable.

Regardez Mort à Venise. Un homme vieillissant fasciné par la beauté d’un adolescent. Tout repose sur le regard, le trouble, la décadence intérieure. Rien n’est expliqué. Rien n’est excusé. La zone grise fait toute la force de l’œuvre. Aujourd’hui, cette zone serait l’objet principal du dossier juridique et communicationnel – avant même le premier clap.

Regardez Salò ou les 120 journées de Sodome. Une expérience-limite, une démonstration politique par l’horreur. Ce qui dérangerait désormais, ce n’est pas seulement la crudité des images, mais l’absence de cadre explicatif intégré au récit. Le malaise pur, non commenté, devient suspect dans un environnement où l’on anticipe la réaction des réseaux avant celle du public en salle.

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Et si l’on pousse plus loin, que ferait-on du roman Crime et châtiment de Dostoïevski ? Un étudiant théorise le meurtre, tue, délire, doute sans qu’un dispositif narratif ne vienne baliser la morale. Aujourd’hui, on demanderait à l’adaptation d’afficher clairement sa position éthique, d’inscrire la condamnation dans la structure même du film, de prévenir toute lecture jugée problématique.

Nous vivons un moment où l’industrie culturelle parle sans cesse de responsabilité. À force d’anticiper les mauvaises interprétations, on réduit la part de risque. À force de vouloir protéger le public, on lui retire la possibilité de se confronter seul à ce qui le dérange.

On pourra toujours écrire un nouveau Taxi Driver. On pourra même en faire un scénario brillant. Mais le faire advenir sans le corriger par avance, sans le rendre compatible avec les matrices morales et les tableaux de conformité contemporains – voilà ce qui devient improbable.

Le danger n’est pas la provocation. Le danger est l’autorisation morale. Car dès qu’on réduit le monde à deux camps impeccables, on glisse vers une forme de fascisme intellectuel : celui qui ne tolère plus la complexité.

Daniel Rondeau, ou l’art majeur du roman


Daniel Rondeau, académicien-voyageur, arpentant la planète avec l’énergie de Malraux et la vitesse de Morand, signe un nouveau roman ébouriffant de plus de 300 pages qui s’inscrit dans la lignée des grandes fresques pour comprendre les enjeux du monde où nous vivons. Après Mécanique du chaos et Arrière-pays, voici Le Système de l’argent, une plongée terrifiante au cœur de la mondialisation mercantile. Sur fond d’attentats islamistes, trafics de drogue, tabassage des classes sociales appauvries par la dette abyssale des États, une petite caste de privilégiés, biberonnée aux dernières technologies de la Silicon Valley, contrôle les nations, en particulier celles de l’Europe occidentale, rongées par l’immigration et incapable de préserver leur identité culturelle. Elle surfe sur l’entropie généralisée.

Technofascisme

Daniel Rondeau, pour illustrer son propos, met en scène deux personnages antinomiques. Le premier se nomme Christian Alexander Smith. Il a la trentaine triomphante, le sourire carnassier, c’est un self made man d’origine européenne, startupper friqué chic, ne connaissant qu’une patrie, celle du profit. Il est l’ami de tous les milliardaires libertariens de la tech, ceux qui contrôlent nos misérables vies. Macron le reçoit et l’écoute. Ils parlent la novlangue, celle de la « start-up nation ». La folie shakespearienne de Chris l’incite à vouloir acheter à prix d’or de gigantesques zones franches pour la survie des plus riches, hors du contrôle des États ruinés – la Ligue des Territoires de demain. Son discours progressiste est parfaitement huilé. Il est l’un des plus brillants représentants du technofascisme d’essence américaine. Il a jeté son dévolu sur le sud de la France, l’arrière-pays du Mont Tomis. Mais il songe également à la Libye, ce vieux pays qui vit naître Septime Sévère, empereur de Rome, aujourd’hui totalement hors de de contrôle depuis la mort de Kadhafi orchestrée par les États-Unis et la France de Sarkozy.

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Face à lui, Luc Desanges, 73 ans, khâgneux, ancien militant mao, travailleur un temps en usine dans les Vosges, un livre de Barrès dans sa sacoche, traînant ses idéaux révolutionnaires comme on traîne un cadavre derrière une Buick bleu ciel dans les rues de la Havane. Ce narrateur est un peu le fantôme de ce que fut jadis le jeune Rondeau. On le retrouve pendant la révolution des Œillets au Portugal, où il pille les superbes bibliothèques privées pour faire commerce de livres anciens. Devenu bibliophile, il vend quelques précieux ouvrages à un certain François Mitterrand. Il y a de très belles pages consacrées à l’ancien président de la République. On les croise notamment dans le cabinet des livres anciens de la Librairie Gallimard. Mitterrand vient d’acquérir une édition originale de Lucien Leuwen. Eh oui, c’était le temps où la France avait à sa tête de grands lecteurs amoureux des livres. Depuis, le système a promu des êtres interchangeables, binaires et cyniques, gouvernant à coup de formules creuses.

Le roman va bien

Luc Desanges, prénommé Lux par une belle brune prostituée, devient riche à son tour. Il ne sait plus quoi faire de tout cet argent gagné facilement. Il se retire dans une île de l’archipel de Malte, menant une existence contemplative assez stérile. Seul le spectacle de la mer l’apaise. L’amour le fuit. Cet homme, pas très beau, aux oreilles en feuilles de choux, finira par tomber amoureux de Marguerite, âgée de 20 ans – ils partagent un jambon-beurre au Rouquet, Boulevard Saint-Germain. Une folie avant l’entrée en scène de la camarde. Luc est contacté par Smith et devient l’un de ses plus fidèles lieutenants. La période mao est enterrée, le mot de révolution avec. Le « système de l’argent » fonctionne à plein régime. Il est décrit avec précision et efficacité par Daniel Rondeau. Le roman devient symphonique, il nous emporte, on ne le lâche plus. Les constats de la globalisation sont accablants. Les citoyens n’existent plus, ce sont des consommateurs apatrides manipulés, sans mémoire, sans racines, sans identité, sans valeurs spirituelles. Le cauchemar est bouclé, les spectres y sont innombrables. Desanges : « J’étais devenu le commentateur de l’Évangile. L’Évangile de la vision globale, de l’audace, de l’intelligence suprême du big business, Évangile de la multiplication de l’argent qui rentre. »

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Et l’Europe dans tout ça ? Une proie facile qui pourrit lentement de l’intérieur. Constat : « Dans les lycées, les gosses ne veulent même plus suivre de cours d’allemand. Comment veux-tu qu’ils s’intéressent aux poèmes de Goethe ? Qu’est-ce qu’une Europe sans Goethe ? »

Le Système de l’argent est la preuve éclatante que le roman se porte bien, qu’il donne à réfléchir en même temps qu’il divertit. À condition qu’il saisisse à bras le corps l’Histoire, dont la fin n’est pas pour demain, et s’éloigne des histoires nombrilistes et familiales, désespérantes d’ennui. En rappelant, à travers une vigoureuse trame romanesque, portée par de solides personnages, les racines culturelles de l’Europe occidentale, Daniel Rondeau met ses pas dans ceux de Kundera qui écrit : « La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre. »

Daniel Rondeau, de l’Académie française, Le Système de l’argent, Grasset. 300 pages

Le système de l'argent: Roman

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Coup de rouge

À la campagne, les agriculteurs disparaissent peu à peu. À l’Assemblée nationale, les élus débattent de « l’aide à mourir ». À Lyon, Quentin a été massacré par des salopards. Triste époque.


Avez-vous des nouvelles récentes des trumpistes français ? Où sont passées les casquettes rouges des MAGA tricolores ? Ils vont très certainement retrouver les plateaux TV pour dire leur soutien à leur héros de Mar-a-Lago, qui vient d’enregistrer une spectaculaire défaite après la décision de la Cour suprême des États-Unis. Alors que D. Trump y dispose d’une majorité de juges, l’humiliation est d’autant plus grande. Se pose aujourd’hui la question de l’éventuel remboursement de plus de 175 milliards de dollars de droits de douane déjà versés par des pays importateurs et illégalement taxés.

« Si la décision est défavorable, nous sommes foutus », aurait dit Trump à ses plus proches conseillers. Réagissant à chaud à la décision de la Cour suprême, il dénonce, au sein même de la juridiction suprême, « l’influence indue d’intérêts étrangers ».

Un récent sondage indique que six Américains sur dix sont insatisfaits, ramenant Trump au niveau d’impopularité qui était le sien après l’attaque du Capitole, en janvier 2021.

* * *

Nous avons eu un Salon de l’agriculture sans bovins. Et sans vision pour l’avenir des fermes françaises, de celles et ceux qui nous nourrissent. De moins en moins, puisque la France a perdu l’an dernier sa souveraineté alimentaire, avec un solde commercial nul. Il en a été si peu question dans nos débats publics, alors que c’est essentiel.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Ceux qui ont, de tout temps, approuvé les traités de libre-échange dénoncent aujourd’hui le Mercosur. Allez, encore un petit effort, et vous reconnaîtrez les conséquences désastreuses de la surtransposition des normes européennes.

A-t-on connu un « plan social » aussi massif dans les dernières décennies ? Les agriculteurs ne représentent plus aujourd’hui que 1 % des actifs. On compte 350 000 exploitations. Il y en avait un million à la fin des années 1980. La disparition des paysans est le véritable grand remplacement de notre époque. Et cela commence à se savoir, comme quand les consommateurs constatent la pénurie d’œufs dans les rayons.

* * *

« L’aide à mourir » est de retour. Comme lors de la première lecture du texte à l’Assemblée nationale, je n’aime pas ce qui m’apparaît de plus en plus comme un basculement vertigineux. Rien ne va.

D’abord, l’hypocrisie qui consiste à ne pas bien nommer les choses. Il faut donc parler d’« euthanasie » et de « suicide assisté ». Et dire combien la puissance publique devrait d’abord et avant tout garantir une « aide à vivre ».

Car on le sait bien : les plus pauvres, les plus vulnérables, les plus fragiles et les plus isolés seront les premiers à se considérer comme inutiles, comme un « coût » pour notre système de santé. À quoi bon vivre, alors, quand la vie n’est que survie ?

En 2016, la loi Claeys-Leonetti a clarifié les conditions de l’arrêt des traitements au titre du refus de l’obstination déraisonnable, en réaffirmant le droit du malade à bénéficier d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès lorsque le pronostic vital est engagé à court terme. Il s’agissait d’un véritable joyau législatif.

En dix ans, rien n’a été fait pour le développement des unités de soins palliatifs. « Oui, mais cela coûte cher »… Quand j’ai entendu cette réflexion dans la bouche d’un chroniqueur, j’ai éteint ma télévision. Ad nauseam.

* * *

J’ai fait de même quand il a été question de l’organisation de la marche en mémoire de Quentin Deranque. L’une des organisatrices est une militante anti-avortement qui juge que Simone Veil a « causé le plus grand massacre de l’histoire de France ». J’aurais quelques difficultés à établir un dialogue avec un tel postulat de départ.

Mais, après ce que j’ai lu sur Quentin, j’aurais aimé échanger avec lui. Qu’il m’explique ses chemins personnels, le conduisant à la foi et à l’engagement politique sur une rive à l’extrême opposée de la mienne, quand j’avais son âge.

Sa tête a été massacrée par des salopards. Je n’ai pas aimé les réactions commençant par « aucune idée ne mérite… ». Le fond de l’air est putride.

L’art d’être père

Fabrice Luchini dans son propre rôle ou presque


« Habité par Victor Hugo, le comédien Robert Zucchini traîne une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas sur scène. Chaque soir, il remplit les salles en transmettant son amour des mots. Jusqu’au jour où réapparaît sa fille qu’il n’a pas vue grandir… Et si aimer, pour une fois, valait mieux qu’admirer ? » Le synopsis du nouveau film de Pascal Bonitzer, Victor comme tout le monde, vaut ce qu’il vaut, mais un mois à peine après la sortie de son précédent film, Maigret et le mort amoureux, on salue un doublé gagnant. Cette proximité s’explique par le contexte singulier de la production de ce nouvel opus : à l’origine, il s’agissait d’un scénario écrit par la scénariste et réalisatrice Sophie Fillières. Mais le décès de cette dernière a contraint ses producteurs à lui trouver un remplaçant. Et c’est finalement son ex-compagnon et père de ses deux enfants qui a été choisi. Pour Pascal Bonitzer, réaliser un film dont il n’a pas écrit le scénario est une grande première. Il s’est donc coulé dans le texte existant pour tourner cette histoire d’un double fictionnel de Fabrice Luchini, tout en changeant Luchini en Zucchini et en le prénommant Robert (prénom qu’il avait déjà donné à l’acteur dans son film Rien sur Robert). Mais, comme le dit Bonitzer, « c’est un personnage issu d’un monde parallèle, à la fois complètement lui et pas du tout ». Ainsi Zucchini donne-t-il un spectacle sur Hugo, alors qu’au moment de l’écriture du scénario, celui de Luchini consacré au père des Misérables n’existait pas encore ! La fiction était en avance sur la réalité. C’est dire combien Sophie Fillières avait su capter l’essence du personnage Luchini et combien, avec lui, on passe sans cesse de la vraie vie à la scène ou à l’écran.

On s’amuse également de la façon dont la scénariste a voulu confronter deux images de Victor Hugo, d’une part à travers la légende littéraire que vénère littéralement Zucchini, et d’autre part, à travers une contes tation « féministe » de l’écrivain. D’où la présence de plusieurs jeunes comédiennes qui préparent un spectacle sur les femmes, les compagnes et les nombreuses maîtresses et conquêtes du vaillant Victor, notamment les trois principales : Adèle Foucher, son épouse et la mère de ses enfants, Juliette Drouet, sa maîtresse « officielle » et Léonie d’Aunet, épouse Biard, l’une de ses grandes amours. Le ton n’est cependant jamais hargneux et on reste dans le domaine de la pure comédie, grâce notamment au jeu toujours efficace et drolatique de Suzanne de Baecque.

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Mais la plus grande réussite du film réside dans la note très mélancolique qu’il parvient à tenir jusqu’à la fin, évitant à Fabrice Luchini toute tentative d’en faire trop et de lasser ses spectateurs. Comme Nicolas Pariser en son temps, avec son très délicat Alice et le maire, Pascal Bonitzer est une nouvelle fois parvenu à ce résultat qui tient du petit miracle, si l’on songe aux trop nombreux films où des cinéastes n’ont pas su dompter le remuant acteur. Dans Victor comme tout le monde, c’est précisément la mort qui donne son tempo mélancolique, puisque dès le début on annonce la disparition de l’ex-compagne de Zucchini. Un décès qui, ensuite, ne cesse de planer sur les personnages et fait inévitable ment écho à celui qui, dans la réalité, a ravagé la vie de l’écrivain : la mort accidentelle de sa fille adorée, Léopoldine. Les fantômes hantent forcément le film qui, selon Bonitzer lui-même, aurait pu s’ouvrir par ces vers sublimes tirés du poème d’Hugo À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt : « Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre / […] Comme à travers un rêve, ils entendent nos voix. »


À Saint-Malo, la peur de “devenir Rennes” fait campagne

Même à Saint-Malo, la sécurité est au cœur de la campagne municipale. La ville, réputée pour sa tranquillité bourgeoise, a été récemment le théâtre de violences inédites…


A Saint-Malo (35), le maire sortant, Gilles Lurton (LR), sera-t-il réélu à l’issue des prochaines municipales ?  Si l’on se fie à ses résultats lors du précédent scrutin (70%), tout porte à le croire. Si l’on se fie aussi à la tradition politique de la ville natale de Chateaubriand  – une terre de centre droit où le député-maire René Couanau, successeur de Pierre Méhaignerie à l’Assemblée nationale, a régné entre 1989 et 2014 -, le très modéré Lurton, qui a soutenu Bruno Le Maire lors de la dernière primaire de son parti, n’a pas trop de soucis à se faire.

La campagne de trop ?

Pourtant, à la sortie de la messe, à Saint-Servan, quelques langues se délient. « C’est la campagne de trop pour Lurton », entend-on dans certaines bouches. Un adjoint plus cruel lâche: « C’est la dernière campagne de Bouteflika ! ». Une partie de la bourgeoisie malouine s’interroge et commence à regarder vers la candidate RN-UDR. A l’origine de cette droitisation: l’insécurité.

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A Saint-Malo, 50 000 habitants, des voitures ont été brûlées et des immeubles ont été visés par des tirs durant l’été dernier. Pourtant, contrairement à la voisine Dinard, l’équipe en place se refuse à armer la police municipale. « Les questions de sécurité sont le grand tabou de Gilles Lurton, déplore Thidalack Abhay, la tête de liste ciotto-mariniste aux élections. Son équipe n’en parle jamais, mais y pense toujours. Nous avons appris que les quartiers qui ont été visés par des cambriolages reçoivent des SMS de « réconfort » et des rondes de police pour rassurer tout le monde. Nous préfèrerions une action plus concrète. »

Jusqu’au mois de décembre 2025, le candidat RN-UDR à Saint-Malo s’appelait Romain Le Goaster. Patron d’une petite entreprise morbihannaise, il a dû abandonner le gouvernail un peu à cause de difficultés rencontrées par sa PME, un peu à cause d’une propension, si l’on en croit Médiapart, à poser avec Dieudonné et à se mettre à dos les tenanciers de bistrots du cru. Compliqué, dans une ville qui compte un bar pour 364 habitants.

Ce nom, c’est pas de chez nous !

C’est la numéro 2, Thidalack Abhay, qui a donc repris les commandes de la liste Malouin je suis. Son patronyme exotique s’explique par des origines laotiennes. « Mes grands-parents ont fui le communisme, explique-t-elle. Ils sont d’abord arrivés en région parisienne puis ont découvert Saint-Malo par hasard. Ça a été le coup de foudre immédiat. Ils ont tenu intra-muros un célèbre restaurant asiatique pendant trente ans ».

Thidalack Abhay. DR.

Pour sa campagne, Mme Abhay a adopté un slogan qui veut tout dire : « Pour que Saint-Malo ne devienne pas Rennes ». Comprenez : pour que la cité corsaire ne ressemble jamais à la capitale bretonne, où se joue une impitoyable guerre des gangs, avec encore trois fusillades et un mort en décembre dernier.

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Longtemps, les habitants de la cité corsaire se sont crus à l’abri de l’insécurité. Mais désormais, chaque été, les Airbnb de la vieille ville font office de points de deal et de lupanar. « A Saint-Malo, il y a des gens qui ont les moyens, et c’est parmi eux que l’on retrouve aussi les consommateurs de stupéfiants, décrypte Jérôme Besnard, numéro 2 de Thidalack Abhay. Sans compter l’effet frontière, avec les îles anglo-normandes voisines.»

Face à M. Lurton et Mme Abhay, quatre autres candidatures sont en lice. Tout d’abord celle de Marc Nouvion, un dissident du centre-droit, sans étiquette. Cet ancien élu municipal, vice-procureur au parquet de Nanterre, est notamment soutenu par le chef d’entreprise le plus puissant du cru, Roland Beaumanoir, qui contrôle en autres les marques de prêt-à-porter Cache-Cache, La Halle et Morgan. Enfin il faut compter avec les deux inévitables listes de gauche : celle de Carole Le Bechec, conseillère régionale. A Rennes, la quinquagénaire siège avec le groupe « Bretagne Sociale Démocrate, Écologiste et Régionalistes ». Mais à Saint-Malo, pas de logo sur les affiches. Le Bechec incarne assez bien une nouvelle population malouine, assez bobo, qui a investi massivement le quartier de Saint-Servan largement gentrifié. Plus à gauche encore, Céline Yadav mène la liste estampillée plus classiquement « Nouveau Front populaire ». Parmi les colistiers, quelques monomaniaques de la cause palestinienne. A Saint-Malo, certains confondent hélas le keffieh et le Gwen ha Du.

Iran: chercher le réel à l’ère de la guerre des récits

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Dans notre monde saturé d’informations et de propagandes, les événements sont de plus en plus interprétés à travers des récits idéologiques préexistants qui remplacent la recherche des faits. La guerre en Iran déclenchée le 28 février ne fait pas exception.


La scène est devenue familière. Sur un plateau de télévision, les images défilent en boucle : immeubles détruits, colonnes de fumée, civils qui fuient, sirènes qui hurlent. Gaza, le Liban, Israël, l’Iran — peu importe finalement. Les images arrivent déjà chargées d’une signification avant même que les invités commencent à parler.

Autour de la table, les positions sont prêtes. Pour les uns, la séquence confirme l’agression permanente d’un État colonial soutenu par l’Occident. Pour les autres, elle illustre la guerre menée par des organisations islamistes et leurs parrains régionaux contre une démocratie assiégée. Les arguments se succèdent, les indignations se répondent, les chiffres circulent.

Propagandes

Mais quelque chose d’étrange se produit : chacun parle du même événement, et pourtant personne ne parle du même réel. Les faits ne servent plus à comprendre ce qui se passe. Ils servent à confirmer ce que chacun croit déjà. Nous sommes entrés dans l’ère de la guerre des récits.

Dans cette guerre, les événements n’ont plus de signification propre. Ils deviennent des matériaux narratifs que chaque camp intègre dans une histoire préexistante. Un bombardement devient la preuve d’un génocide ou d’une riposte légitime. Une manifestation devient la preuve d’un soulèvement populaire ou d’une manipulation islamiste. Une bavure policière devient la preuve d’un racisme structurel ou d’une société livrée au désordre.

Le mécanisme est toujours le même : le réel est sélectionné, découpé, réinterprété pour correspondre au récit que l’on veut défendre.

Les propagandistes les plus efficaces ont parfaitement compris cette logique.

Pour eux, aucun événement n’existe en soi. Tout événement doit être intégré dans une narration globale. C’est pourquoi ils sont capables d’utiliser n’importe quelle affaire pour nourrir leur vision du monde.

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On l’a vu récemment avec l’affaire Epstein. Dans certains milieux complotistes, elle a été immédiatement intégrée dans un récit déjà prêt : celui d’un pouvoir occulte attribué aux Juifs ou à Israël contrôlant les élites occidentales. En France, certains polémistes comme Alain Soral ou Dieudonné ont fait de ce procédé une véritable spécialité : chaque scandale, chaque crise, chaque événement devient la confirmation d’une même théorie. Peu importent les faits réels ou les contradictions. L’événement n’est plus ce qui oblige à penser autrement.
Il devient simplement une pièce supplémentaire dans un récit déjà construit.

Mais cette guerre des récits ne se limite pas aux marges complotistes. Elle structure désormais une grande partie du débat public.

Nous l’avons vu avec George Floyd, avec Nahel, avec tant d’autres drames médiatisés. Avant même l’enquête, avant même les faits, le verdict est prononcé. Les images circulent, les mots d’ordre suivent, la rue s’enflamme, les plateaux s’alignent. Chaque mort devient un symbole. Chaque drame devient un argument.
Chaque corps devient un drapeau. La complexité disparaît. Le temps judiciaire est aboli. La vérité est remplacée par l’émotion collective.

L’ « axe de la résistance » en petite forme

Mais c’est peut-être au Moyen-Orient que cette logique apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.

La guerre qui oppose Israël, l’Iran et les organisations armées que Téhéran soutient — au premier rang desquelles le Hezbollah au Liban — est aussi une guerre narrative permanente.

Pour les uns, l’Iran incarne la résistance à l’impérialisme occidental et au « sionisme ». Pour les autres, il représente une puissance théocratique cherchant à étendre son influence à travers un réseau de milices régionales. Chaque camp possède ses images, ses slogans, ses indignations. Chaque immeuble détruit, chaque victime, chaque ruine devient une arme narrative. Avant même que les faits soient établis, le récit est déjà prêt.

Le réel est englouti par la propagande. Dans cette bataille mondiale des perceptions, la cause palestinienne joue un rôle particulier. Elle est devenue bien plus qu’un conflit territorial : elle fonctionne désormais comme un langage moral universel. Elle permet d’organiser l’indignation. Elle permet de structurer les camps. Elle permet de transformer un conflit géopolitique complexe en récit simple opposant oppresseurs et opprimés. Peu importe alors la diversité des situations historiques ou la complexité des responsabilités : le récit est déjà écrit.

Or plus un récit est simple, plus il est puissant.

Nous vivons ainsi dans un monde saturé d’informations et pourtant déserté par le réel.

Jamais les sociétés humaines n’ont produit autant d’images, d’analyses et d’expertises. Et pourtant jamais elles n’ont été aussi incapables de comprendre ce qui leur arrive.

La philosophe Hannah Arendt avait déjà observé, en analysant les totalitarismes du XXᵉ siècle, que le mensonge politique ne consiste pas seulement à dissimuler la vérité. Son objectif est plus radical : détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux. Dans un univers saturé de récits contradictoires, les citoyens finissent par perdre leurs repères. Ils ne croient plus vraiment aux faits, mais ils ne croient pas davantage aux démentis. Tout devient incertain. C’est alors que la manipulation devient possible.

On recherche : boussole !

C’est ici que la question décisive se pose. Comment se repérer dans cette guerre des récits ? La tentation est grande de mettre tous les récits sur le même plan. Beaucoup se réfugient dans un scepticisme confortable : tout serait propagande, tout se vaudrait, il n’y aurait plus que des interprétations. Mais cette position est une illusion.

Car certaines forces politiques utilisent délibérément le mensonge, la manipulation et la mort comme instruments stratégiques. D’autres, malgré leurs fautes, restent encore liées à des principes qui limitent la violence et permettent la discussion.

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Mettre ces réalités sur le même plan reviendrait à renoncer à juger.

Or l’époque ne permet plus cette facilité.

Elle est tragique. Et dans une époque tragique, il faut choisir. Choisir ne signifie pas croire aveuglément un camp. Choisir ne signifie pas fermer les yeux sur les fautes de ceux que l’on soutient. Choisir signifie accepter de se déterminer à partir de critères simples, presque archaïques, que le bon sens et l’esprit critique permettent encore de reconnaître. Je ne cherche pas l’innocence parfaite des acteurs. Je regarde les méthodes. Je regarde les intentions. Je regarde la direction dans laquelle les forces politiques entraînent les sociétés.

Il y a ceux qui acceptent encore le débat — et ceux qui ne l’acceptent pas. Il y a ceux pour qui la vie humaine demeure une valeur, même fragile, même compromise par la guerre — et ceux qui glorifient la mort. Il y a ceux qui tentent, imparfaitement, d’éviter de tuer des innocents — et ceux qui en font une stratégie. Ces distinctions ne résolvent pas toutes les ambiguïtés du monde. Mais elles permettent de ne pas sombrer dans l’indifférenciation morale. Il faut accepter d’être contredit lorsque de véritables arguments apparaissent. L’esprit critique exige cette vigilance. Mais il faut aussi savoir s’arquebouter sur les choix que l’on estime justes lorsque le bon sens et l’expérience nous indiquent une direction.

Car une société qui renonce à juger finit toujours par devenir la proie des propagandes. Les régimes totalitaires l’ont compris depuis longtemps : pour détruire une société, il suffit de détruire sa relation au réel. Lorsque plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, la vie politique cesse d’être un espace de jugement. Elle devient une guerre permanente de récits. Le mensonge devient alors une technologie du pouvoir. Dans un tel monde, la première résistance n’est pas l’indignation. C’est la lucidité. Chercher le réel. Choisir. Et accepter de défendre ce choix. Car la guerre des récits n’accompagne plus les guerres. Elle les prépare.

La société malade

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Feu, La Cinq!

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DR.

Monsieur Nostalgie se souvient avec émotion du lancement de La Cinq le 20 février 1986 et rétrospectivement considère qu’elle fut une expérience télévisuelle quasi-fantastique…


Patrick Sabatier. Débuts de la chaine. DR

Je revois mon camarade, Alexandre, les yeux embués, lui le plus fidèle téléspectateur, l’indéboulonnable laudateur des programmes américano-italiens, le Berlusconien-Berrichon de cœur s’effondrer en 1992 dans son salon. Seul devant l’écran noir. Hébété. Perdu. Chien sans collier. Son principal repère venait de tomber. La Démocratie avait perdu. Ne comprenant pas pourquoi cette chaîne avait généré tant de haine et de jalousie. La Cinq n’était plus. Elle n’émettrait plus. Il l’avait soutenue dès le mois de février 1986, dès son origine. Il fut à la fois un disciple et un théoricien de cette aventure rocambolesque. Aucune émission de cette grille baroque tirant sur le rococo ne lui était étrangère.

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Il fut pour moi, un passeur, mieux un professeur. Sans lui, jamais, je n’aurais mesuré la portée métaphysique de cet objet. Alexandre analysait les séries et les variétés comme s’il découvrait un nouveau monde. Il avait compris, avant les autres, le pouvoir féérique et disruptif, flamboyant et un brin neurasthénique de cette création surréaliste aux reflets « m’as-tu vu ». Il regardait La Cinq avec les yeux purs d’un adolescent qui a peur du lendemain et qui cherche un moyen d’évasion, une porte de sortie à cet enfer rural. Notre environnement d’alors était comprimé dans un collège unique et la rotation d’un seul car par jour reliant la préfecture berruyère à notre village abandonné. Bien plus tard, il m’avoua que La Cinq l’avait sauvé, sauvé des raisonneurs, sauvé des injonctions civiques et des crises démocratiques, sauvé d’une pensée toute faite imposée au forceps. Là où certains virent l’avènement du mercantilisme et la fin d’une civilisation culturelle, lui avait saisi son pouvoir magique. Il n’était pas resté bloqué sur le côté outrancier de l’image, sa surabondance, son déversement, sa théâtralité assumée. La saturation fut certainement le plus grand atout de cette antenne ; La Cinq sidérait quand ses concurrents plus habiles, plus introduits, plus compatibles avec notre fausse souveraineté, louvoyaient. La Cinq ne mentait pas sur la marchandise, elle n’avait pas vocation à donner du sens ou à renforcer notre citoyenneté, elle était le terrain vague, ouvert à toutes les fantaisies et à toutes les constructions possibles. Son néant était un nouvel existentialisme. Alexandre s’était attaché à elle comme à un ami imaginaire. Quant il était face à un adversaire qui attaquait sa télé-champagne et ricanait sur sa profusion de paillettes, il souriait tout en regrettant que son interlocuteur ne perçoive pas l’exacerbation assumée, l’entrée dans un univers parallèle, bien plus profond et tentateur qu’il n’y paraissait.

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Selon lui, La Cinq ouvrait de nouvelles perspectives, sa décorrélation avec la réalité n’était pas un drame, son côté anesthésiant avait même des vertus curatives. Je le revois dans la cour de récréation argumenter, défendre la télé de Sivio devant des écoliers sceptiques, déjà perclus par l’esprit de la cohabitation et le sérieux des années 1980. Un jour, il me dit qu’il n’y avait rien de plus beau et de plus troublant qu’une émission présentée par Christian Morin et Amanda Lear où étaient invités Jean-Pierre Rives et Jeane Manson. Alexandre aimait Roger Zabel et Hubert Auriol, mais surtout le déferlement des séries le comblait de bonheur. Sur ce point-là, j’étais d’accord avec lui. Dans une Europe grossissante, dans une lutte des classes vieillissante, sur quoi la jeunesse de France pouvait-elle bien s’appuyer ? Alexandre répondait calmement : Happy Days, Kojak, Supercopter, Riptide, Chips, Arabesque, Mike Hammer, Arnold et Willy, Shérif fais-moi peur, Star Trek, Baretta, K 2000 ou l’Homme de l’Atlantide. C’était implacable. J’ai compris très récemment pourquoi cette chaîne avait tant séduit ma génération. En lisant Un nouveau fantastique de Jean-Baptiste Baronian, éditions l’Age d’Homme paru en1977, j’ai vu enfin clair. La Cinq était un objet éminemment fantastique car elle répondait aux deux facteurs constitutifs du fantastique selon l’auteur: « D’une part, le facteur qui amène, sinon provoque la déroute du réel. D’autre part celui qui suggère une ambiguïté. Autrement dit, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, de façon tout à fait spectaculaire ou purement allusive, entretient une atmosphère d’étrangeté immédiate, irréductible à la raison raisonnante ».

Le nouveau fantastique

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Autopsie du vieux monde aux idées tordues

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Le président Macron s’exprime lors d’une réunion du conseil de défense nationale au palais de l’Élysée, dimanche 1er mars 2026, à Paris © Aurelien Morissard/AP/SIPA

L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment. Après les médias d’État, d’autres citadelles de la gauche seront sommées de rendre des comptes. Jack Lang, tout un symbole, est déjà tombé.


Comme à ses plus belles heures, le vieux monde progressiste rameute ses pétitionnaires. Mais, cette fois, le camp du Bien se sait en danger de mort. Il a du sang sur les mains, avec le meurtre à Lyon, le 14 février, de Quentin Deranque, lynché par la milice « antifa » de LFI. Comment prendre encore au sérieux ces clercs aux idées tordues ? Jadis, il s’agissait pour les soixante-huitards de réclamer, dans Le Monde ou Libération, la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et enfants. Puis la gauche caviar sonna la diane contre le peuple oublié, assimilé à l’extrême droite qu’il fallait éradiquer. Cette fois, la pensée mondaine se retrouve, entre anciens combattants radoteurs, pour faire le procès du député (UDR) Charles Alloncle : le 10 février, 350 représentants du people (de Laure Adler à Laurent Joffrin en passant par Eva Joly) ont accusé, dans Le Monde, le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public de manquer de respect à France Télévisions, chasse gardée d’une intelligentsia réduite au rôle de garde-chiourme d’un système qui coule.

L’époque est un château de cartes. L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment1. Outre les médias d’État sommés de rendre des comptes sur leurs pratiques devant des parlementaires, les citadelles de la gauche peuvent s’attendre aux mêmes assauts démocratiques, à commencer par l’Éducation antinationale et la Justice militante. Non seulement la « mondialisation heureuse » confirme sa fumisterie, mais son élite déracinée est bien cette caste claquemurée et arrogante dont les « complotistes » dénonçaient les abus de pouvoir et le mépris des gens. L’omerta mafieuse, qui a couvert les turpitudes du financier et pédocriminel américain Jeffrey Epstein, disqualifie cette oligarchie qui exhibe ses attirails vertueux au nez des infréquentables « populistes ». Ses larmes de crocodile sur la mort de Quentin ne font pas oublier sa détestation du patriote qu’il était. Le 20 février, l’appel de 180 personnalités à « réaffirmer notre antifascisme » a attisé la confrontation.

La chute de Jack Lang, qui a dû démissionner le 7 février de la présidence de l’Institut du monde arabe, symbolise la débâcle morale des donneurs de leçons. Le beau monde socialiste avait aussi choisi de taire les désinvoltures du pique-assiette de luxe et ses ardoises impayées. Lang et sa fille Caroline sont soupçonnés par le Parquet national financier de « blanchiment de fraude fiscale aggravée » à travers la création, avec Epstein, d’une société offshore dans un paradis fiscal des îles Vierges, pour commercer l’art contemporain. Mais la ligne de défense de la gauche à la ramasse désigne déjà la Russie ou les antisémites comme causes de ses déboires. Ces gens-là sont incapables de se remettre en question.

Le dégoût est le mot qui revient. Un sondage du Monde (9 février) montre que 78 % des sondés n’ont plus confiance en la politique. La même proportion se dit dégoûtée par l’affaire Epstein (Le Figaro, 13 février). Rien ne tient plus debout dans cette république coupée de ses citoyens les plus vulnérables. Le 7 juillet, Marine Le Pen saura si les juges d’appel lui laissent le champ libre pour 2027. Mais même ce couperet n’est plus supportable dans son principe. Ce vieux monde sent le sapin. Il est à fuir.

La révolution des oubliés

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  1. Une même réflexion s’impose évidemment concernant le régime iranien, menacé dans sa survie après les bombardements d’Israël et des Etats-Unis lancés depuis samedi, qui ont notamment tué l’ayatollah Ali Khamenei. ↩︎

Francesca Albanese: qui est «l’ennemi commun de l’humanité» ?

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Rome, 3 février 2026 © Monaldo/LaPresse/Shutterstock/SIPA

Sans grande surprise, c’est dans le très « altermondialiste » Monde Diplo que la rapporteuse anti-Israël de l’ONU répond à ses détracteurs.


Tous nos lecteurs doivent connaître Francesca Albanese, la juriste italienne qui exerce les fonctions de « Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ». Nommée en 2022 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, elle exerce un premier mandat jusqu’en 2025, année où elle est renouvelée pour un deuxième jusqu’en 2028.

Une figure controversée

Souvent accusée de partialité anti-israélienne voire d’antisémitisme, grand promoteur de la thèse d’un génocide des Palestiniens, elle est depuis de longues années une figure controversée qui, avant d’assumer sa fonction actuelle, a travaillé pour l’UNWRA, institution onusienne également accusée de partialité. Malgré les accusations portées contre Mme Albanese – ou peut-être grâce à elles – la Rapporteuse reste la coqueluche de tous les peoples propalestiniens et jouit d’une indulgence sans limite dans les médias. Dernier exemple en date : dans son numéro de mars, la revue ultra-progressiste Le Monde diplomatique lui accorde une tribune qui s’étale sur deux grandes pages (au total). Elle y prétend réfuter toutes les critiques qui lui ont été adressées, notamment celles provoquées par son intervention, le 7 février, au Forum Al-Jazeera organisée à Doha par la chaîne de télévision qatarie sous le titre cette année de « La cause palestinienne et l’équilibre du pouvoir régional dans le contexte d’un monde multipolaire émergent ».

A la suite de l’intervention d’Albanese, une vidéo a circulé sur internet qui la montre en train de prononcer les paroles « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Or, cette vidéo est un montage. Pourtant, elle a provoqué un esclandre au cours duquel plusieurs pays, dont la France, la République tchèque, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, ont appelé à ce que la Rapporteuse spéciale soit relevée de ses fonctions. C’est le gouvernement français qui a mené la charge à travers des déclarations musclées du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, et ensuite du Premier ministre, Sébastien Lecornu. De manière parfaitement prévisible, le gratin des fanatiques propalestiniens est venu à la rescousse d’Albanese, dénonçant le montage vidéo et insistant – en vain – pour que le gouvernement français lui présente des excuses. Une lettre ouverte est publiée sur le site du collectif Artistes pour la Palestine, signée par plus de 100 peoples du monde des arts, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, à Annie Lennox, ex-chanteuse des Eurythmics devenue partisane enragée de la cause gazaouie. Peu après, paraît une autre lettre ouverte signée par plus de mille universitaires et intellectuels. M. Barrot rétorque que sa dénonciation de la Rapporteuse n’avait pas été provoquée uniquement par son intervention à Doha.

Le Monde Diplo et les « fake news »

Dans les colonnes du Monde diplomatique, Albanese est invitée par le journal à répondre à « la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime ». Sous le titre, « Réponse à mes détracteurs. Anatomie d’une diffamation », elle balaie d’un revers de main dédaigneux la charge portée contre elle, en affirmant que les paroles qu’elle a vraiment prononcées ne ciblaient pas Israël : « mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire ». Cette défense est reprise dans un article signé par Serge Halimi et Pierre Rimbert et imprimé juste après le sien sous le titre, « Les « fake news » du Quai d’Orsay ». Mme Albanese se targue aussi d’être une « experte indépendante » et prétend que son mandat « fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées ».

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Mais quelles sont les paroles qu’elle a vraiment prononcées dans son intervention à Doha et sont-elles aussi innocentes qu’elle le prétend ? Dans la version mise en ligne par Al-jazeera, elle parle en visioconférence pendant quatre minutes devant une salle assez clairsemée. La plupart du temps, elle garde le demi-sourire d’autosatisfaction de celle qui sait qu’elle prêche aux convertis. Son allocution commence par l’affirmation qu’il y a un génocide en Palestine qui est maintenant « in full display », « visible pour tous ». Dans un anglais parfois maladroit voire bizarre, elle s’empresse de flatter la chaîne qatarie pour ses reportages et prétend que les Palestiniens eux-mêmes « narrate the déluge of conscience that fell on them relentlessly » (« racontent le déluge de conscience qui leur est tombé dessus sans répit »), phrase que, en tant qu’anglophone, je ne comprends pas. Voici ce qu’elle dit ensuite, dans la version en anglais avec une traduction française :

« This is a challenge, the fact that instead of stopping Israel, most of the world has armed, given it political, excuses, political sheltering, economic and financial support, this is a challenge, the fact that most of the media in the Western world has been amplifying the pro-apartheid, the genocidal narrative, is a challenge. And at the same time, here also lays [sic] the opportunity, because if international law has been stabbed in the heart, it’s also true that never before the global community has seen the challenges that we all face, we who do not control large amounts of financial capitals [sic], algorithms and weapons, we now see that we as a humanity [sic] had a common enemy, enemy, and freedoms, the respect of fundamental freedoms is the last peaceful avenue, the last peaceful toolbox that we have to regain our freedom ».« Ceci représente un défi, le fait que, au lieu d’arrêter Israël, la majeure partie du monde l’ait armé, lui ait donné des justifications politiques, une protection politique, un soutien économique et financier. Ceci représente un défi… le fait que la plupart des médias dans le monde occidental ait amplifié le narratif pro-apartheid, génocidaire, constitue un défi. Et en même temps, c’est ici que se trouve une opportunité, car si le droit international a été poignardé au cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté globale n’a vu les défis auxquels nous faisons face, nous qui ne contrôlons pas d’énormes quantités de capitaux financiers, d’algorithmes et d’armes, nous voyons maintenant que, en tant qu’humanité, nous avions un ennemi commun. Et les libertés, le respect des libertés fondamentales, est la dernière voie pacifique, la dernière boîte à outils pacifique, qui nous reste pour reconquérir notre liberté »

Dans ce passage, la Rapporteuse spéciale développe une vision manichéenne : d’un côté, ceux qui incarnent l’« humanité », qui représentent une « communauté globale », qui ne contrôlent pas le capital, les algorithmes, les armes ; de l’autre côté, il y a les soutiens d’Israël, ceux qui contrôlent les médias occidentaux, la finance, l’industrie des armes et qui sont « l’ennemi commun de l’humanité ». Autrement dit, ce passage rassemble, de manière à peine voilée, les éléments de la vieille théorie du complot qui veut que les juifs manipulent le monde à travers les médias, l’argent et même l’industrie de la défense et Internet.

La vision que développe Albanese à Doha n’est qu’une version édulcorée de thèses concernant le « lobby juif » qu’elle a exprimées plus clairement dans le passé et que l’on peut découvrir dans le texte. Voici ce qu’elle a posté le 31 juillet 2014 sur sa page Facebook :

« l’America e l’Europa, soggiogati dalla lobby ebraica gli uni, e dal senso di colpa per l’Olocausto gli altri, restano al margine e continuano a condannare gli oppressi- i Palestinesi – che si difendono con i soli mezzi che hanno (missili squinternati), invece di richiamare Israele alle proprie responsabilità secondo la legge internazionale, fare pressione affinché desista da ulteriori aggressioni e avvii un negoziato di pace serio con i Palestinesi ».« L’Amérique et l’Europe, l’une soumise par le lobby juif, l’autre par le sentiment de culpabilité liée à la Shoah, restent en retrait et continuent de condamner les opprimés — les Palestiniens — qui se défendent par les seuls moyens dont ils disposent (des missiles de fortune), au lieu de forcer Israël à assumer ses responsabilités en droit international, de le pousser à cesser toute nouvelle agression et à engager de sérieuses négociations de paix avec les Palestiniens ».  

Par la suite, elle a dit regretter le choix des mots, « lobby juif », et a soutenu qu’elle voulait dire « lobby pro-israélien ». En tout cas, pour elle, il s’agit toujours d’un lobby. Le 25 juillet 2014, dans un autre post sur Facebook, elle raconte qu’elle a envoyé l’e-mail suivant à la BBC qui n’a pas parlé d’une grande manifestation pro-Gaza en Cisjordanie :

The Israeli lobby is clearly inside your veins and system and you will be remembered to have been on the big brother’s side of this orwellian nightmare caused once again by Israel’s greed.Le lobby israélien est clairement dans vos veines et votre système, et on se souviendra de vous comme ayant été du côté de Big Brother dans ce cauchemar orwellien provoqué une fois de plus par la cupidité d’Israël.

Qui est lesé ?

Encore une fois, les médias sont sous l’emprise d’un lobby. Si on objecte que ces publications appartiennent au passé, voici un texte qu’elle aurait posté sur la page Facebook d’un groupuscule italien d’extrême-gauche, Gruppo di Internazionale Demokratika e Socialista, le 11 juin 2021 :

« Non sono tanto le lobby ebraiche a influenzare le politiche di stati europei e nord-americani nei confronti d’Israele. Piuttosto è l’esistenza di lobby politico-economiche pro-israeliane in Francia, Inghilterra, Germania, Italia e Stati Uniti che difendono il business internazionale della sicurezza e della vendita di armi a permettere di meglio spiegare il silenzio dei governi occidentali durante l’ultima guerra a Gaza (come nelle precedenti). Un’escursione nel mondo opaco della ‘sicurezza’ e degli armamenti, dei costi e dei profitti del complesso militar-industriale israeliano svela alcuni lati nascosti dell’appoggio incondizionato allo Stato ebraico ».« Ce ne sont pas tant les lobbies juifs qui influencent les politiques des États européens et nord-américains envers Israël. C’est plutôt l’existence de lobbies politico-économiques pro-israéliens en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis, qui défendent les affaires internationales de la sécurité et de la vente d’armes, qui permet d’expliquer mieux le silence des gouvernements occidentaux lors de la dernière guerre à Gaza (comme lors des précédentes). Une incursion dans le monde opaque de la « sécurité » et de l’armement, les coûts et profits du complexe militaro-industriel israélien révèlent certains aspects cachés du soutien inconditionnel à l’État juif ».

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Maintenant, il n’y a pas que des « lobbys juifs », mais à ceux-ci répondent des lobbys dans d’autres pays qu’on suppose non-juifs mais pro-israéliens. Dans cette vision typique de l’extrême-gauche, le monde occidental est régi par des forces obscures qui sont à la fois juives et capitalistes. Cette thématique reparait dans un texte posté le 15 octobre 2024 sur X par le journaliste militant Chris Hedges, reposté avec une recommandation chaleureuse par Albanese le 17. La diatribe de Hedges contient le passage suivant :

« I fear, given that the Israel lobby has bought and paid for Congress and the two ruling parties, as well as cowed the media and universities, the rivers of blood will continue to swell. There is money to be made in war. A lot of it. And the influence of the war industry, buttressed by hundreds of millions of dollars spent on political campaigns by the Zionists, will be a formidable barrier to peace, not to mention sanity ».« Je crains que, étant donné que le lobby israélien a acheté et financé le Congrès et les deux partis au pouvoir, et qu’il a intimidé les médias et les universités, les rivières de sang ne continuent de gonfler. Il y a de l’argent à gagner dans la guerre. Beaucoup. Et l’influence de l’industrie de guerre, soutenue par des centaines de millions de dollars dépensés par les sionistes en campagnes politiques, constituera un obstacle redoutable à la paix, sans parler de la santé mentale ».

Contrôle des médias, de la finance, du monde politique, de l’industrie de la défense… tous les éléments de l’allocution de Doha prononcée par Albanese sont là.

La seule chose, au fond, qu’on ne peut pas lui reprocher, c’est d’être incohérente. Ce qu’elle dit aujourd’hui, c’est exactement ce qu’elle a dit dans le passé. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui elle choisit des termes un peu moins explicites quand elle veut dénoncer « l’ennemi commun de l’humanité » qui est à la fois, Israël et le capitalisme. Mais en termes de couverture médiatique, Mme Albanese est-elle lésée ? En termes d’argent, qui est-ce qui finance la Rapporteuse ? En termes d’algorithmes, les propalestiniens manquent-ils d’influenceurs en keffieh sur les réseaux sociaux ?

Age ingrat

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Un film coup de poing ? Bof... © Hélicotronc / Les Films du Poisson

C’est peu dire que l’objectif aimante le visage éphébique et la gracile anatomie de Samuel Kircher, beau gosse à l’opulente et blonde chevelure : d’un bout à l’autre de ce premier long métrage, signé du réalisateur belge Valéry Carmoy, présenté l’an passé à Cannes dans la sélection de la Quinzaine des cinéastes, le jeune acteur photogénique se voit, pour ainsi dire, amoureusement dévoré par la caméra. Décidément éprise de gros plans sur les mines du mignon.

Douleur persistante

Sous les traits du comédien susnommé, aujourd’hui âgé de 21 ans (découvert il y a trois ans dans L’été dernier, ultime perle noire de l’irremplaçable Catherine Breillat) et frère cadet de Paul Kircher (tous deux confrères dans le métier), Camille, adolescent taciturne, accessoirement complexé, hé oui, de puer des pieds, a intégré une classe Sport Etude de haut niveau, en compétition pour des championnats de boxe inter-écoles, puis européens. Son hobby ? Flanqué de son meilleur pote Matteo (Faycal Anaflous), qui pratique également la boxe anglaise au sein de cet internat majoritairement peuplé de garçons, suspendre à des cordages, au cœur de la forêt avoisinante, des appâts carnassiers pour le plaisir candide de surprendre les renards sauvages s’emparer du bout de bidoche – d’où le titre du film : La danse des renards.

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Or il advient qu’au cours d’une de ces équipées Camille chute accidentellement d’une falaise. Sauvé par Matteo, lequel a courageusement rejoint les secours en portant l’ami blessé sur son dos jusqu’à la ville, le garçon peine à reprendre ses entraînements et à obéir au volontarisme viril du coach : une douleur térébrante l’assaille à l’endroit de la longue cicatrice qui lui strie l’avant-bras. Ses congénères soupçonnent Camille de fabuler, d’autant que les toubibs ne diagnostiquent aucune séquelle. La solidarité des jeunes mâles, tout comme l’amitié fusionnelle avec l’incontrôlable Matteo sont mises à l’épreuve… Baume à cette juvénile et belliqueuse masculinité, la tendresse secourable de la génitrice, mais surtout la prude délicatesse de Yasmine, adolescente un peu hommasse, championne de taekwondo et trompettiste à ses heures, sur l’épaule de qui Camille, ostracisé par le groupe, se consolera…

Consternante jeunesse

On comprend la portée symbolique que Valéry Carnoy semble prêter au canidé à grosse queue dont les meutes envahissantes seront promises à se voir décimées, au cours d’une chasse organisée par la municipalité, dans le dernier tiers du film. Sur le ring, un ultime combat décidera du destin futur de Camille, mais aussi du sort de sa vieille amitié fusionnelle avec Matteo.

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Le réalisateur confesse que ce premier « long » serait une manière d’extrapolation d’un court métrage antérieur de 18mn, Titan, qu’à l’instar de votre serviteur vous pourrez d’ailleurs visionner en accès libre sur Vimeo : une petite bande d’ados passablement débiles s’infligent sadiquement des épreuves de virilité à coups de scarifications, de déshabillage forcé et de tirs de revolvers à plombs, le mouflet Titan, victime de ce bizutage en bande, s’apaisant in fine dans les bras de sa maman…

Il est à craindre que la fascination manifeste – légitime au demeurant, pourquoi pas ? – de Carnoy pour la chair vulnérable des petites brutes testostéronées ne suffise pas à véhiculer un suspense très accrocheur, sur une heure et demie que dure le film. Reste que, à travers un naturalisme anthropologique assumé, La danse des renards portraiture hélas avec exactitude cette consternante jeunesse bigarrée de 2026, dont le lexique à l’oral, entre deux gnons, se résume tout au plus à une dizaine d’interjections : mytho, sa mère, bâtard, t’es ouf, frère, j’men bats les couilles, je kiffe, etc.


1h30. En salles le 18 mars 2026

Peut-on encore filmer un salaud?

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Robert de Niro, 1976 © REX FEATURES/SIPA

Plus personne ne se risquerait à produire Taxi Driver, Mort à Venise ou Salò ou les 120 journées de Sodome aujourd’hui.


On ne brûle plus les films. On les finance mais à la condition qu’ils soient moralement solvables. Voilà le progrès. Plus de ciseaux, plus d’interdits affichés. Simplement des dossiers qui ne passent pas, des budgets qui s’évaporent, des validations qui tardent. L’époque ne censure pas, elle filtre. Elle ne condamne pas, elle évalue.

Trigger warning

Essayez donc de produire aujourd’hui Taxi Driver dans son état brut. Un homme isolé, insomniaque, saturé de porno minable, traversé d’élans racistes, persuadé que la ville est une infection à purger. Il fantasme l’attentat politique, collectionne les armes, envisage le carnage. Puis il abat des proxénètes pour « sauver » une prostituée mineure et se retrouve sacré héros par les médias. Ambigu, dérangeant, sans panneau lumineux pour indiquer au spectateur quoi penser.

Qui finance ? Qui assure le tournage ? Quelle plateforme valide le scénario sans exiger qu’on « clarifie le message » ? Le problème n’est pas d’écrire Travis Bickle. Le problème est de le faire exister à l’écran sans l’entourer de garde-fous, de notes d’intention rassurantes, de signaux pédagogiques.

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L’époque ne redoute pas la violence ; elle redoute l’ambiguïté. Elle veut qu’on précise que l’on condamne, que l’on distance, que l’on contextualise. Autrement dit : que l’on neutralise. Un personnage immoral peut encore apparaître, à condition d’être compensé par un dispositif rassurant, par un équilibre statistique, par une conformité aux nouvelles grilles d’évaluation qui mesurent la diversité des corps et des rôles avant même la nécessité dramatique.

Ecriture sous surveillance

Les quotas – appelons-les objectifs, indicateurs, engagements – ne sont pas en soi le problème. Ils répondent à des revendications légitimes. Mais ils transforment insensiblement l’écriture : on ne part plus seulement d’un personnage, on part d’un tableau à remplir. On ajuste la distribution, on vérifie la représentativité, on sécurise la réception. Le récit devient une équation où l’ombre doit toujours être compensée par une lumière identifiable.

Regardez Mort à Venise. Un homme vieillissant fasciné par la beauté d’un adolescent. Tout repose sur le regard, le trouble, la décadence intérieure. Rien n’est expliqué. Rien n’est excusé. La zone grise fait toute la force de l’œuvre. Aujourd’hui, cette zone serait l’objet principal du dossier juridique et communicationnel – avant même le premier clap.

Regardez Salò ou les 120 journées de Sodome. Une expérience-limite, une démonstration politique par l’horreur. Ce qui dérangerait désormais, ce n’est pas seulement la crudité des images, mais l’absence de cadre explicatif intégré au récit. Le malaise pur, non commenté, devient suspect dans un environnement où l’on anticipe la réaction des réseaux avant celle du public en salle.

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Et si l’on pousse plus loin, que ferait-on du roman Crime et châtiment de Dostoïevski ? Un étudiant théorise le meurtre, tue, délire, doute sans qu’un dispositif narratif ne vienne baliser la morale. Aujourd’hui, on demanderait à l’adaptation d’afficher clairement sa position éthique, d’inscrire la condamnation dans la structure même du film, de prévenir toute lecture jugée problématique.

Nous vivons un moment où l’industrie culturelle parle sans cesse de responsabilité. À force d’anticiper les mauvaises interprétations, on réduit la part de risque. À force de vouloir protéger le public, on lui retire la possibilité de se confronter seul à ce qui le dérange.

On pourra toujours écrire un nouveau Taxi Driver. On pourra même en faire un scénario brillant. Mais le faire advenir sans le corriger par avance, sans le rendre compatible avec les matrices morales et les tableaux de conformité contemporains – voilà ce qui devient improbable.

Le danger n’est pas la provocation. Le danger est l’autorisation morale. Car dès qu’on réduit le monde à deux camps impeccables, on glisse vers une forme de fascisme intellectuel : celui qui ne tolère plus la complexité.

Daniel Rondeau, ou l’art majeur du roman

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L'écrivain Daniel Rondeau © Christophe Beauregard

Daniel Rondeau, académicien-voyageur, arpentant la planète avec l’énergie de Malraux et la vitesse de Morand, signe un nouveau roman ébouriffant de plus de 300 pages qui s’inscrit dans la lignée des grandes fresques pour comprendre les enjeux du monde où nous vivons. Après Mécanique du chaos et Arrière-pays, voici Le Système de l’argent, une plongée terrifiante au cœur de la mondialisation mercantile. Sur fond d’attentats islamistes, trafics de drogue, tabassage des classes sociales appauvries par la dette abyssale des États, une petite caste de privilégiés, biberonnée aux dernières technologies de la Silicon Valley, contrôle les nations, en particulier celles de l’Europe occidentale, rongées par l’immigration et incapable de préserver leur identité culturelle. Elle surfe sur l’entropie généralisée.

Technofascisme

Daniel Rondeau, pour illustrer son propos, met en scène deux personnages antinomiques. Le premier se nomme Christian Alexander Smith. Il a la trentaine triomphante, le sourire carnassier, c’est un self made man d’origine européenne, startupper friqué chic, ne connaissant qu’une patrie, celle du profit. Il est l’ami de tous les milliardaires libertariens de la tech, ceux qui contrôlent nos misérables vies. Macron le reçoit et l’écoute. Ils parlent la novlangue, celle de la « start-up nation ». La folie shakespearienne de Chris l’incite à vouloir acheter à prix d’or de gigantesques zones franches pour la survie des plus riches, hors du contrôle des États ruinés – la Ligue des Territoires de demain. Son discours progressiste est parfaitement huilé. Il est l’un des plus brillants représentants du technofascisme d’essence américaine. Il a jeté son dévolu sur le sud de la France, l’arrière-pays du Mont Tomis. Mais il songe également à la Libye, ce vieux pays qui vit naître Septime Sévère, empereur de Rome, aujourd’hui totalement hors de de contrôle depuis la mort de Kadhafi orchestrée par les États-Unis et la France de Sarkozy.

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Face à lui, Luc Desanges, 73 ans, khâgneux, ancien militant mao, travailleur un temps en usine dans les Vosges, un livre de Barrès dans sa sacoche, traînant ses idéaux révolutionnaires comme on traîne un cadavre derrière une Buick bleu ciel dans les rues de la Havane. Ce narrateur est un peu le fantôme de ce que fut jadis le jeune Rondeau. On le retrouve pendant la révolution des Œillets au Portugal, où il pille les superbes bibliothèques privées pour faire commerce de livres anciens. Devenu bibliophile, il vend quelques précieux ouvrages à un certain François Mitterrand. Il y a de très belles pages consacrées à l’ancien président de la République. On les croise notamment dans le cabinet des livres anciens de la Librairie Gallimard. Mitterrand vient d’acquérir une édition originale de Lucien Leuwen. Eh oui, c’était le temps où la France avait à sa tête de grands lecteurs amoureux des livres. Depuis, le système a promu des êtres interchangeables, binaires et cyniques, gouvernant à coup de formules creuses.

Le roman va bien

Luc Desanges, prénommé Lux par une belle brune prostituée, devient riche à son tour. Il ne sait plus quoi faire de tout cet argent gagné facilement. Il se retire dans une île de l’archipel de Malte, menant une existence contemplative assez stérile. Seul le spectacle de la mer l’apaise. L’amour le fuit. Cet homme, pas très beau, aux oreilles en feuilles de choux, finira par tomber amoureux de Marguerite, âgée de 20 ans – ils partagent un jambon-beurre au Rouquet, Boulevard Saint-Germain. Une folie avant l’entrée en scène de la camarde. Luc est contacté par Smith et devient l’un de ses plus fidèles lieutenants. La période mao est enterrée, le mot de révolution avec. Le « système de l’argent » fonctionne à plein régime. Il est décrit avec précision et efficacité par Daniel Rondeau. Le roman devient symphonique, il nous emporte, on ne le lâche plus. Les constats de la globalisation sont accablants. Les citoyens n’existent plus, ce sont des consommateurs apatrides manipulés, sans mémoire, sans racines, sans identité, sans valeurs spirituelles. Le cauchemar est bouclé, les spectres y sont innombrables. Desanges : « J’étais devenu le commentateur de l’Évangile. L’Évangile de la vision globale, de l’audace, de l’intelligence suprême du big business, Évangile de la multiplication de l’argent qui rentre. »

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Et l’Europe dans tout ça ? Une proie facile qui pourrit lentement de l’intérieur. Constat : « Dans les lycées, les gosses ne veulent même plus suivre de cours d’allemand. Comment veux-tu qu’ils s’intéressent aux poèmes de Goethe ? Qu’est-ce qu’une Europe sans Goethe ? »

Le Système de l’argent est la preuve éclatante que le roman se porte bien, qu’il donne à réfléchir en même temps qu’il divertit. À condition qu’il saisisse à bras le corps l’Histoire, dont la fin n’est pas pour demain, et s’éloigne des histoires nombrilistes et familiales, désespérantes d’ennui. En rappelant, à travers une vigoureuse trame romanesque, portée par de solides personnages, les racines culturelles de l’Europe occidentale, Daniel Rondeau met ses pas dans ceux de Kundera qui écrit : « La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre. »

Daniel Rondeau, de l’Académie française, Le Système de l’argent, Grasset. 300 pages

Le système de l'argent: Roman

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Coup de rouge

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Le chroniqueur Olivier Dartigolles © Hannah Assouline

À la campagne, les agriculteurs disparaissent peu à peu. À l’Assemblée nationale, les élus débattent de « l’aide à mourir ». À Lyon, Quentin a été massacré par des salopards. Triste époque.


Avez-vous des nouvelles récentes des trumpistes français ? Où sont passées les casquettes rouges des MAGA tricolores ? Ils vont très certainement retrouver les plateaux TV pour dire leur soutien à leur héros de Mar-a-Lago, qui vient d’enregistrer une spectaculaire défaite après la décision de la Cour suprême des États-Unis. Alors que D. Trump y dispose d’une majorité de juges, l’humiliation est d’autant plus grande. Se pose aujourd’hui la question de l’éventuel remboursement de plus de 175 milliards de dollars de droits de douane déjà versés par des pays importateurs et illégalement taxés.

« Si la décision est défavorable, nous sommes foutus », aurait dit Trump à ses plus proches conseillers. Réagissant à chaud à la décision de la Cour suprême, il dénonce, au sein même de la juridiction suprême, « l’influence indue d’intérêts étrangers ».

Un récent sondage indique que six Américains sur dix sont insatisfaits, ramenant Trump au niveau d’impopularité qui était le sien après l’attaque du Capitole, en janvier 2021.

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Nous avons eu un Salon de l’agriculture sans bovins. Et sans vision pour l’avenir des fermes françaises, de celles et ceux qui nous nourrissent. De moins en moins, puisque la France a perdu l’an dernier sa souveraineté alimentaire, avec un solde commercial nul. Il en a été si peu question dans nos débats publics, alors que c’est essentiel.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Ceux qui ont, de tout temps, approuvé les traités de libre-échange dénoncent aujourd’hui le Mercosur. Allez, encore un petit effort, et vous reconnaîtrez les conséquences désastreuses de la surtransposition des normes européennes.

A-t-on connu un « plan social » aussi massif dans les dernières décennies ? Les agriculteurs ne représentent plus aujourd’hui que 1 % des actifs. On compte 350 000 exploitations. Il y en avait un million à la fin des années 1980. La disparition des paysans est le véritable grand remplacement de notre époque. Et cela commence à se savoir, comme quand les consommateurs constatent la pénurie d’œufs dans les rayons.

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« L’aide à mourir » est de retour. Comme lors de la première lecture du texte à l’Assemblée nationale, je n’aime pas ce qui m’apparaît de plus en plus comme un basculement vertigineux. Rien ne va.

D’abord, l’hypocrisie qui consiste à ne pas bien nommer les choses. Il faut donc parler d’« euthanasie » et de « suicide assisté ». Et dire combien la puissance publique devrait d’abord et avant tout garantir une « aide à vivre ».

Car on le sait bien : les plus pauvres, les plus vulnérables, les plus fragiles et les plus isolés seront les premiers à se considérer comme inutiles, comme un « coût » pour notre système de santé. À quoi bon vivre, alors, quand la vie n’est que survie ?

En 2016, la loi Claeys-Leonetti a clarifié les conditions de l’arrêt des traitements au titre du refus de l’obstination déraisonnable, en réaffirmant le droit du malade à bénéficier d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès lorsque le pronostic vital est engagé à court terme. Il s’agissait d’un véritable joyau législatif.

En dix ans, rien n’a été fait pour le développement des unités de soins palliatifs. « Oui, mais cela coûte cher »… Quand j’ai entendu cette réflexion dans la bouche d’un chroniqueur, j’ai éteint ma télévision. Ad nauseam.

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J’ai fait de même quand il a été question de l’organisation de la marche en mémoire de Quentin Deranque. L’une des organisatrices est une militante anti-avortement qui juge que Simone Veil a « causé le plus grand massacre de l’histoire de France ». J’aurais quelques difficultés à établir un dialogue avec un tel postulat de départ.

Mais, après ce que j’ai lu sur Quentin, j’aurais aimé échanger avec lui. Qu’il m’explique ses chemins personnels, le conduisant à la foi et à l’engagement politique sur une rive à l’extrême opposée de la mienne, quand j’avais son âge.

Sa tête a été massacrée par des salopards. Je n’ai pas aimé les réactions commençant par « aucune idée ne mérite… ». Le fond de l’air est putride.

L’art d’être père

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© Pyramide Distribution

Fabrice Luchini dans son propre rôle ou presque


« Habité par Victor Hugo, le comédien Robert Zucchini traîne une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas sur scène. Chaque soir, il remplit les salles en transmettant son amour des mots. Jusqu’au jour où réapparaît sa fille qu’il n’a pas vue grandir… Et si aimer, pour une fois, valait mieux qu’admirer ? » Le synopsis du nouveau film de Pascal Bonitzer, Victor comme tout le monde, vaut ce qu’il vaut, mais un mois à peine après la sortie de son précédent film, Maigret et le mort amoureux, on salue un doublé gagnant. Cette proximité s’explique par le contexte singulier de la production de ce nouvel opus : à l’origine, il s’agissait d’un scénario écrit par la scénariste et réalisatrice Sophie Fillières. Mais le décès de cette dernière a contraint ses producteurs à lui trouver un remplaçant. Et c’est finalement son ex-compagnon et père de ses deux enfants qui a été choisi. Pour Pascal Bonitzer, réaliser un film dont il n’a pas écrit le scénario est une grande première. Il s’est donc coulé dans le texte existant pour tourner cette histoire d’un double fictionnel de Fabrice Luchini, tout en changeant Luchini en Zucchini et en le prénommant Robert (prénom qu’il avait déjà donné à l’acteur dans son film Rien sur Robert). Mais, comme le dit Bonitzer, « c’est un personnage issu d’un monde parallèle, à la fois complètement lui et pas du tout ». Ainsi Zucchini donne-t-il un spectacle sur Hugo, alors qu’au moment de l’écriture du scénario, celui de Luchini consacré au père des Misérables n’existait pas encore ! La fiction était en avance sur la réalité. C’est dire combien Sophie Fillières avait su capter l’essence du personnage Luchini et combien, avec lui, on passe sans cesse de la vraie vie à la scène ou à l’écran.

On s’amuse également de la façon dont la scénariste a voulu confronter deux images de Victor Hugo, d’une part à travers la légende littéraire que vénère littéralement Zucchini, et d’autre part, à travers une contes tation « féministe » de l’écrivain. D’où la présence de plusieurs jeunes comédiennes qui préparent un spectacle sur les femmes, les compagnes et les nombreuses maîtresses et conquêtes du vaillant Victor, notamment les trois principales : Adèle Foucher, son épouse et la mère de ses enfants, Juliette Drouet, sa maîtresse « officielle » et Léonie d’Aunet, épouse Biard, l’une de ses grandes amours. Le ton n’est cependant jamais hargneux et on reste dans le domaine de la pure comédie, grâce notamment au jeu toujours efficace et drolatique de Suzanne de Baecque.

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Mais la plus grande réussite du film réside dans la note très mélancolique qu’il parvient à tenir jusqu’à la fin, évitant à Fabrice Luchini toute tentative d’en faire trop et de lasser ses spectateurs. Comme Nicolas Pariser en son temps, avec son très délicat Alice et le maire, Pascal Bonitzer est une nouvelle fois parvenu à ce résultat qui tient du petit miracle, si l’on songe aux trop nombreux films où des cinéastes n’ont pas su dompter le remuant acteur. Dans Victor comme tout le monde, c’est précisément la mort qui donne son tempo mélancolique, puisque dès le début on annonce la disparition de l’ex-compagne de Zucchini. Un décès qui, ensuite, ne cesse de planer sur les personnages et fait inévitable ment écho à celui qui, dans la réalité, a ravagé la vie de l’écrivain : la mort accidentelle de sa fille adorée, Léopoldine. Les fantômes hantent forcément le film qui, selon Bonitzer lui-même, aurait pu s’ouvrir par ces vers sublimes tirés du poème d’Hugo À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt : « Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre / […] Comme à travers un rêve, ils entendent nos voix. »


À Saint-Malo, la peur de “devenir Rennes” fait campagne

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Saint Malo.

Même à Saint-Malo, la sécurité est au cœur de la campagne municipale. La ville, réputée pour sa tranquillité bourgeoise, a été récemment le théâtre de violences inédites…


A Saint-Malo (35), le maire sortant, Gilles Lurton (LR), sera-t-il réélu à l’issue des prochaines municipales ?  Si l’on se fie à ses résultats lors du précédent scrutin (70%), tout porte à le croire. Si l’on se fie aussi à la tradition politique de la ville natale de Chateaubriand  – une terre de centre droit où le député-maire René Couanau, successeur de Pierre Méhaignerie à l’Assemblée nationale, a régné entre 1989 et 2014 -, le très modéré Lurton, qui a soutenu Bruno Le Maire lors de la dernière primaire de son parti, n’a pas trop de soucis à se faire.

La campagne de trop ?

Pourtant, à la sortie de la messe, à Saint-Servan, quelques langues se délient. « C’est la campagne de trop pour Lurton », entend-on dans certaines bouches. Un adjoint plus cruel lâche: « C’est la dernière campagne de Bouteflika ! ». Une partie de la bourgeoisie malouine s’interroge et commence à regarder vers la candidate RN-UDR. A l’origine de cette droitisation: l’insécurité.

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A Saint-Malo, 50 000 habitants, des voitures ont été brûlées et des immeubles ont été visés par des tirs durant l’été dernier. Pourtant, contrairement à la voisine Dinard, l’équipe en place se refuse à armer la police municipale. « Les questions de sécurité sont le grand tabou de Gilles Lurton, déplore Thidalack Abhay, la tête de liste ciotto-mariniste aux élections. Son équipe n’en parle jamais, mais y pense toujours. Nous avons appris que les quartiers qui ont été visés par des cambriolages reçoivent des SMS de « réconfort » et des rondes de police pour rassurer tout le monde. Nous préfèrerions une action plus concrète. »

Jusqu’au mois de décembre 2025, le candidat RN-UDR à Saint-Malo s’appelait Romain Le Goaster. Patron d’une petite entreprise morbihannaise, il a dû abandonner le gouvernail un peu à cause de difficultés rencontrées par sa PME, un peu à cause d’une propension, si l’on en croit Médiapart, à poser avec Dieudonné et à se mettre à dos les tenanciers de bistrots du cru. Compliqué, dans une ville qui compte un bar pour 364 habitants.

Ce nom, c’est pas de chez nous !

C’est la numéro 2, Thidalack Abhay, qui a donc repris les commandes de la liste Malouin je suis. Son patronyme exotique s’explique par des origines laotiennes. « Mes grands-parents ont fui le communisme, explique-t-elle. Ils sont d’abord arrivés en région parisienne puis ont découvert Saint-Malo par hasard. Ça a été le coup de foudre immédiat. Ils ont tenu intra-muros un célèbre restaurant asiatique pendant trente ans ».

Thidalack Abhay. DR.

Pour sa campagne, Mme Abhay a adopté un slogan qui veut tout dire : « Pour que Saint-Malo ne devienne pas Rennes ». Comprenez : pour que la cité corsaire ne ressemble jamais à la capitale bretonne, où se joue une impitoyable guerre des gangs, avec encore trois fusillades et un mort en décembre dernier.

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Longtemps, les habitants de la cité corsaire se sont crus à l’abri de l’insécurité. Mais désormais, chaque été, les Airbnb de la vieille ville font office de points de deal et de lupanar. « A Saint-Malo, il y a des gens qui ont les moyens, et c’est parmi eux que l’on retrouve aussi les consommateurs de stupéfiants, décrypte Jérôme Besnard, numéro 2 de Thidalack Abhay. Sans compter l’effet frontière, avec les îles anglo-normandes voisines.»

Face à M. Lurton et Mme Abhay, quatre autres candidatures sont en lice. Tout d’abord celle de Marc Nouvion, un dissident du centre-droit, sans étiquette. Cet ancien élu municipal, vice-procureur au parquet de Nanterre, est notamment soutenu par le chef d’entreprise le plus puissant du cru, Roland Beaumanoir, qui contrôle en autres les marques de prêt-à-porter Cache-Cache, La Halle et Morgan. Enfin il faut compter avec les deux inévitables listes de gauche : celle de Carole Le Bechec, conseillère régionale. A Rennes, la quinquagénaire siège avec le groupe « Bretagne Sociale Démocrate, Écologiste et Régionalistes ». Mais à Saint-Malo, pas de logo sur les affiches. Le Bechec incarne assez bien une nouvelle population malouine, assez bobo, qui a investi massivement le quartier de Saint-Servan largement gentrifié. Plus à gauche encore, Céline Yadav mène la liste estampillée plus classiquement « Nouveau Front populaire ». Parmi les colistiers, quelques monomaniaques de la cause palestinienne. A Saint-Malo, certains confondent hélas le keffieh et le Gwen ha Du.

Iran: chercher le réel à l’ère de la guerre des récits

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Des secouristes et des habitants fouillent les décombres après la frappe sur une école primaire pour filles à Minab, en Iran, le samedi 28 février 2026. Israéliens et Américains affirment ne jamais cibler les civils, Téhéran affirme que la frappe a fait 168 morts, dont de nombreux enfants © AP/SIPA

Dans notre monde saturé d’informations et de propagandes, les événements sont de plus en plus interprétés à travers des récits idéologiques préexistants qui remplacent la recherche des faits. La guerre en Iran déclenchée le 28 février ne fait pas exception.


La scène est devenue familière. Sur un plateau de télévision, les images défilent en boucle : immeubles détruits, colonnes de fumée, civils qui fuient, sirènes qui hurlent. Gaza, le Liban, Israël, l’Iran — peu importe finalement. Les images arrivent déjà chargées d’une signification avant même que les invités commencent à parler.

Autour de la table, les positions sont prêtes. Pour les uns, la séquence confirme l’agression permanente d’un État colonial soutenu par l’Occident. Pour les autres, elle illustre la guerre menée par des organisations islamistes et leurs parrains régionaux contre une démocratie assiégée. Les arguments se succèdent, les indignations se répondent, les chiffres circulent.

Propagandes

Mais quelque chose d’étrange se produit : chacun parle du même événement, et pourtant personne ne parle du même réel. Les faits ne servent plus à comprendre ce qui se passe. Ils servent à confirmer ce que chacun croit déjà. Nous sommes entrés dans l’ère de la guerre des récits.

Dans cette guerre, les événements n’ont plus de signification propre. Ils deviennent des matériaux narratifs que chaque camp intègre dans une histoire préexistante. Un bombardement devient la preuve d’un génocide ou d’une riposte légitime. Une manifestation devient la preuve d’un soulèvement populaire ou d’une manipulation islamiste. Une bavure policière devient la preuve d’un racisme structurel ou d’une société livrée au désordre.

Le mécanisme est toujours le même : le réel est sélectionné, découpé, réinterprété pour correspondre au récit que l’on veut défendre.

Les propagandistes les plus efficaces ont parfaitement compris cette logique.

Pour eux, aucun événement n’existe en soi. Tout événement doit être intégré dans une narration globale. C’est pourquoi ils sont capables d’utiliser n’importe quelle affaire pour nourrir leur vision du monde.

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On l’a vu récemment avec l’affaire Epstein. Dans certains milieux complotistes, elle a été immédiatement intégrée dans un récit déjà prêt : celui d’un pouvoir occulte attribué aux Juifs ou à Israël contrôlant les élites occidentales. En France, certains polémistes comme Alain Soral ou Dieudonné ont fait de ce procédé une véritable spécialité : chaque scandale, chaque crise, chaque événement devient la confirmation d’une même théorie. Peu importent les faits réels ou les contradictions. L’événement n’est plus ce qui oblige à penser autrement.
Il devient simplement une pièce supplémentaire dans un récit déjà construit.

Mais cette guerre des récits ne se limite pas aux marges complotistes. Elle structure désormais une grande partie du débat public.

Nous l’avons vu avec George Floyd, avec Nahel, avec tant d’autres drames médiatisés. Avant même l’enquête, avant même les faits, le verdict est prononcé. Les images circulent, les mots d’ordre suivent, la rue s’enflamme, les plateaux s’alignent. Chaque mort devient un symbole. Chaque drame devient un argument.
Chaque corps devient un drapeau. La complexité disparaît. Le temps judiciaire est aboli. La vérité est remplacée par l’émotion collective.

L’ « axe de la résistance » en petite forme

Mais c’est peut-être au Moyen-Orient que cette logique apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.

La guerre qui oppose Israël, l’Iran et les organisations armées que Téhéran soutient — au premier rang desquelles le Hezbollah au Liban — est aussi une guerre narrative permanente.

Pour les uns, l’Iran incarne la résistance à l’impérialisme occidental et au « sionisme ». Pour les autres, il représente une puissance théocratique cherchant à étendre son influence à travers un réseau de milices régionales. Chaque camp possède ses images, ses slogans, ses indignations. Chaque immeuble détruit, chaque victime, chaque ruine devient une arme narrative. Avant même que les faits soient établis, le récit est déjà prêt.

Le réel est englouti par la propagande. Dans cette bataille mondiale des perceptions, la cause palestinienne joue un rôle particulier. Elle est devenue bien plus qu’un conflit territorial : elle fonctionne désormais comme un langage moral universel. Elle permet d’organiser l’indignation. Elle permet de structurer les camps. Elle permet de transformer un conflit géopolitique complexe en récit simple opposant oppresseurs et opprimés. Peu importe alors la diversité des situations historiques ou la complexité des responsabilités : le récit est déjà écrit.

Or plus un récit est simple, plus il est puissant.

Nous vivons ainsi dans un monde saturé d’informations et pourtant déserté par le réel.

Jamais les sociétés humaines n’ont produit autant d’images, d’analyses et d’expertises. Et pourtant jamais elles n’ont été aussi incapables de comprendre ce qui leur arrive.

La philosophe Hannah Arendt avait déjà observé, en analysant les totalitarismes du XXᵉ siècle, que le mensonge politique ne consiste pas seulement à dissimuler la vérité. Son objectif est plus radical : détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux. Dans un univers saturé de récits contradictoires, les citoyens finissent par perdre leurs repères. Ils ne croient plus vraiment aux faits, mais ils ne croient pas davantage aux démentis. Tout devient incertain. C’est alors que la manipulation devient possible.

On recherche : boussole !

C’est ici que la question décisive se pose. Comment se repérer dans cette guerre des récits ? La tentation est grande de mettre tous les récits sur le même plan. Beaucoup se réfugient dans un scepticisme confortable : tout serait propagande, tout se vaudrait, il n’y aurait plus que des interprétations. Mais cette position est une illusion.

Car certaines forces politiques utilisent délibérément le mensonge, la manipulation et la mort comme instruments stratégiques. D’autres, malgré leurs fautes, restent encore liées à des principes qui limitent la violence et permettent la discussion.

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Mettre ces réalités sur le même plan reviendrait à renoncer à juger.

Or l’époque ne permet plus cette facilité.

Elle est tragique. Et dans une époque tragique, il faut choisir. Choisir ne signifie pas croire aveuglément un camp. Choisir ne signifie pas fermer les yeux sur les fautes de ceux que l’on soutient. Choisir signifie accepter de se déterminer à partir de critères simples, presque archaïques, que le bon sens et l’esprit critique permettent encore de reconnaître. Je ne cherche pas l’innocence parfaite des acteurs. Je regarde les méthodes. Je regarde les intentions. Je regarde la direction dans laquelle les forces politiques entraînent les sociétés.

Il y a ceux qui acceptent encore le débat — et ceux qui ne l’acceptent pas. Il y a ceux pour qui la vie humaine demeure une valeur, même fragile, même compromise par la guerre — et ceux qui glorifient la mort. Il y a ceux qui tentent, imparfaitement, d’éviter de tuer des innocents — et ceux qui en font une stratégie. Ces distinctions ne résolvent pas toutes les ambiguïtés du monde. Mais elles permettent de ne pas sombrer dans l’indifférenciation morale. Il faut accepter d’être contredit lorsque de véritables arguments apparaissent. L’esprit critique exige cette vigilance. Mais il faut aussi savoir s’arquebouter sur les choix que l’on estime justes lorsque le bon sens et l’expérience nous indiquent une direction.

Car une société qui renonce à juger finit toujours par devenir la proie des propagandes. Les régimes totalitaires l’ont compris depuis longtemps : pour détruire une société, il suffit de détruire sa relation au réel. Lorsque plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, la vie politique cesse d’être un espace de jugement. Elle devient une guerre permanente de récits. Le mensonge devient alors une technologie du pouvoir. Dans un tel monde, la première résistance n’est pas l’indignation. C’est la lucidité. Chercher le réel. Choisir. Et accepter de défendre ce choix. Car la guerre des récits n’accompagne plus les guerres. Elle les prépare.

La société malade

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