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Guerre aérienne ou guerre embourbée?

Ou une surprise ? Faites vos jeux...


Guerre aérienne ou guerre embourbée?
Cette image fournie par le Commandement central des États-Unis montre un F/A-18E Super Hornet se préparant à effectuer un appontage avec brin d’arrêt sur le USS Gerald R. Ford après une mission de soutien à l’opération Epic Fury, le samedi 28 février 2026 © AP/SIPA

A force d’écouter certains commentateurs médiatiques hostiles à l’interventionnisme de Trump en Iran, on a l’impression qu’ils espèrent secrètement que la coalition américano-israélienne va échouer – voire qu’elle connaisse le sort des opérations passées d’Irak et d’Afghanistan. La grande histoire n’est cependant jamais écrite à l’avance.


C’est un pronostic sur la guerre en Iran si souvent répété qu’il paraît indiscutable. Guillaume Ancel l’a énoncé sous sa forme canonique sur France-info au soir du 2 mars : « Aucune guerre n’a été gagnée sans aller au sol », donc la coalition israélo-américaine devra poser ses bottes dans le bourbier. Elle a été redite le lendemain chez Pascal Praud par Vincent Hervouët, de qui on aurait pu attendre davantage de lucidité. Elle est affirmée depuis longtemps comme un dogme par le général Nicolas Richoux sur LCI. Une seule voix s’est élevée contre l’unisson de la volaille médiatique, une certaine Elisabeth Lévy qui dans sa chronique du 3 mars sur Sud Radio s’est moqué du mantra de la guerre au sol indispensable.

Il me semble que sur LCI on a mis en sourdine la chorale des généraux français pacifistes et violemment allergiques à la moindre prise de risque. Grâce à Dieu, entre les Russes et nous, il y a l’Ukraine, la Pologne et l’Allemagne. Merci la géographie ! En cas de nécessité, on trouvera sans doute dans les armées de ces pays des hauts-gradés plus allants que les Français. Des experts prédisaient la semaine dernière que Donald Trump allait « se déballonner » et repartir dans ses foyers avec un vague accord sur le nucléaire iranien, encore plus piteux que celui qu’il avait dénoncé lors de son premier mandat. La critique du président américain par les journalistes français de gauche consiste toujours à lui prêter des projets lâches ou absurdes et à ensuite ricaner sur le fruit de leur propre imagination…

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Le samedi 28 février a démenti toutes les judicieuses prédictions. Darius Rochebin a peut-être fait le ménage sur son plateau, où il lui arrivait de recadrer poliment l’antitrumpisme forcené de ses invités. Ah ! Une pièce de théâtre sur la dramaturgie de ces plateaux : modérateur subtilement tyrannique ou diaboliquement malin, participant vedette, participant ridicule ou trop humble, participant attardé dans son macronisme vieillot, expert de gauche qui se dispute furieusement avec la si jolie experte de droite, les deux s’embrassant fougueusement dans le rideau de coulisse… Je dépose les droits, succès assuré.

Avec beaucoup de mauvais esprit, on pourrait insinuer que le pronostic du bourbier cache une joie mauvaise à l’idée que la coalition pourrait échouer et connaître le sort des corps expéditionnaires envoyés de longues années en Irak et Afghanistan. « Ces juifs et ces Amerloques sont trop forts, trop audacieux, trop bien organisés ! Ils sont une insulte à la médiocrité humaine, pourvu qu’ils se plantent ! », chronique de la jalousie ordinaire. Ces pensées mesquines ne seraient pas graves, si elles n’inquiétaient en révélant une forme de décadence intellectuelle propre à l’Europe : le refus de croire à l’entièrement neuf.

Attention ! Je vais frapper fort contre la chorale du bourbier, je ne vais pas leur balancer la bombe atomique (tiens, le Japon en 45, une guerre gagnée par la seule aviation !), ce serait dangereux pour la planète, mais je vais leur envoyer mon B-52 avec ses bombes perforantes, j’ai nommé le grand historien Paul Veyne ! Oui, oui, on m’accusera de réponse disproportionnée, on dira que j’utilise un génie pour écrabouiller les pauvres petits commentateurs que j’ai nommés. Mais aux grands maux les grands remèdes, je vérifie que mon gigantesque aéronef se trouve pile au bon endroit et j’appuie sur la manette qui va lâcher mon chapelet de bombes.

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L’historien de la Grèce antique et de Rome a tiré de ses études l’idée que chaque époque porte en elle tellement de causalités différentes qu’on ne peut déduire la forme que prendra l’époque suivante. L’Histoire humaine produit une multitude de commencements absolus qui n’étaient absolument pas prévisibles : rien n’est plus faux que ce dicton de la sagesse des nations : « L’histoire est un éternel recommencement ». Prétendre qu’un renversement de régime ne peut se produire qu’au sol, c’est dire que pour qu’une chose nouvelle apparaisse, il faut que sa semblable se soit déjà produite. Absurde. L’historien développe son idée dans Comment on écrit l’histoire et dans son livre consacré à Michel Foucault, où il dit : « Dans la nature physique que scrutent les sciences exactes, les objets du discours scientifique présentent des régularités (…). En revanche, dans les choses humaines, il n’existe et ne peut exister que des singularités d’un moment (…), puisque le devenir de l’humanité est sans fondement, sans vocation ni dialectique qui l’ordonneraient ; à chaque époque ce n’est qu’un chaos de singularités arbitraires, issues de la concaténation chaotique précédente ».

Exemple personnel : à l’époque de mes études, les brillants professeurs d’histoire de la khâgne et de l’Université de Strasbourg classaient le christianisme parmi les religions orientales dont s’entichaient les Romains, comme le culte de Mithra, Cybèle, Isis et toute la bande. Sous-texte laïcard : le christianisme n’a rien de spécial, il a prospéré en Occident grâce à une tocade bizarre de l’empereur Constantin. Enfin Paul Veyne vient et publie en 2010 Quand notre monde est devenu chrétien, lumineuse explication de la pensée de Constantin et du succès planétaire du christianisme, dont la naissance fut « un commencement absolu ». Ajoutons que ce magnifique éloge du christianisme a été écrit par un total incroyant… A ceux qui doutent que le chaos de l’Histoire est constitué de micro-chaos qui ne sauraient en aucun cas se reconstituer à l’identique, je conseille Les mythes de la guerre d’Espagne de Pio Moa. « L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs » : autre mantra absurde, en Espagne l’Histoire de la guerre civile a été écrite par les vaincus et ils nous ont longtemps abusés.

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Beaucoup de conséquences. L’Histoire ne donne rigoureusement aucun conseil d’action. Il faut tout de même l’étudier pour l’infinité d’anecdotes et de renseignements qu’elle nous fournit sur la nature humaine. Elle est en outre amusante, ce qui n’est pas rien. La Vie des Douze Césars de Suétone est encore plus fun que les dossiers Epstein, avec folies érotiques, réseaux d’amitiés criminelles et voluptés de l’omnipotence.

Seuls ceux qui ne croient pas aux inéluctables répétitions et ne s’encombrent pas de précédents, comme l’actuel président des Etats-Unis, sont capables d’innover, de produire des commencements absolus. Même si, aux dernières nouvelles, les Américains poussent en avant des milices kurdes irakiennes pour qu’ils franchissent les monts Zagros et, avec l’aide de leurs frères d’Iran, s’attaquent armés aux Gardiens de la Révolution errant blessés et affamés dans les ruines de leurs casernes. Il serait temps qu’on donne enfin un Etat national aux valeureux Kurdes écartelés entre quatre pays qui ne les aiment guère. Grâce à Trump, c’est « l’internationale réactionnaire » qui innove et ce sont les « progressistes » européens, dont le plus célèbre d’entre eux stagne à l’Elysée, qui restent embourbés dans leurs normes, juridictions, légalités nationales et internationales. Lui qui nous a répété qu’il était « disruptif », le voilà figé en homme-statue de bronze, installé avec sa sébille sur le trottoir du Faubourg Saint-Honoré. On est en plein chez Paul Veyne : la surprise est la vraie façon qu’a l’Histoire d’avancer.



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