Ayatollah… Ayaplula !
Samedi dernier, le régime iranien a été frappé à la tête. Une large part de l’appareil sécuritaire a été pulvérisée et le vieux Guide suprême, Ali Khamenei, a été éliminé par l’aviation israélienne. En quelques heures, la chaîne de commandement d’un système honni qui pend ses opposants, écrase les femmes et tire à balles réelles sur sa jeunesse a vacillé.
On discute la méthode, on pleure sur les décombres du droit international, on disserte encore sur la stabilité régionale menacée, le chaos à venir, le prix des hydrocarbures. Très bien, c’est l’inaliénable privilège de la démocratie. Mais ce qui frappe tout de même aujourd’hui, c’est la gêne feutrée d’une partie de notre classe politique.
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Depuis des années, une frange de la gauche européenne, autour des bonnes âmes de La France insoumise ou dans l’orbite d’un Pedro Sanchez, a installé une grille de lecture paresseuse : le désordre du monde vient d’abord d’Occident. L’ennemi prioritaire est à Jérusalem ou à Washington, le reste relève du « contexte », des causes lointaines, de l’Orient compliqué… On peut haïr Benjamin Netanyahou, vomir Donald Trump, contester leurs choix et leur politique, mais lorsque la détestation devient si exclusive qu’elle conduit à s’accommoder de la nature criminelle de la République islamique d’Iran, il ne s’agit plus de nuance, mais d’aveuglement volontaire. À l’époque de Staline, les réflexes des compagnons de route étaient les mêmes. N’est pas Victor Serge, André Gide ou Arthur Koestler qui veut.
Qu’on se comprenne bien. Le pouvoir islamique n’est pas une abstraction géopolitique que l’on manipule dans des colloques. C’est un régime totalitaire qui emprisonne, torture, tire sur ses étudiants et transforme la haine de l’Occident en carburant hautement inflammable. Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » n’était ni une manœuvre étrangère ni un slogan importé, c’était un cri vital, arraché à la peur.
Dans la petite meute des effarouchés, il y a les esthètes de la diplomatie comme l’élégant Dominique de Villepin, toujours au-dessus de la mêlée, l’indignation sélective soigneusement pliée dans la poche. Le verbe fort et ample pour condamner les frappes occidentales, la voix plus veloutée lorsqu’il s’agit de qualifier frontalement le régime des assassins. Un art consommé de l’équilibre : dénoncer avec emphase ce qui vient de Tel-Aviv ou de Washington, et envelopper Téhéran dans les brumes rassurantes du « dialogue » et de la « désescalade », notre ancien Premier ministre sait faire. D’aucuns appellent cela « hauteur de vue » ; d’autres diront plutôt posture de fat enivré de lui-même.
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Il faut, en vérité, un certain talent pour se proclamer défenseur des peuples tout en ménageant ceux qui les oppriment. Une discipline mentale solide pour préférer haïr des dirigeants occidentaux plutôt que soutenir, sans ambiguïté, un peuple iranien qui risque la prison, la torture et la mort pour un slogan, et aspire à se libérer de ses tyrans.
Les Iraniens n’ont pas ce luxe-là. Ils ont les prisons d’Evin, les potences dressées à l’aube et les enterrements nocturnes. Nul ne peut donc leur reprocher de remercier sans chichis « Bibi » et « Abou Ivanka »…
La morale, au fond, est une affaire de priorité. Lorsque la priorité n’est pas le peuple iranien mais toujours l’Occident à blâmer, ce n’est plus une erreur d’analyse ni une subtilité stratégique, c’est une désertion, une fuite – parfois lyrique, souvent confortable -, mais une fuite.
On peut se tromper de diagnostic, débattre des moyens, mais détourner le regard et prendre une mine dégoûtée quand une dictature s’effondre et qu’un peuple peut se libérer après 47 ans d’enfer ne relève pas de l’intelligence critique. Cela porte un nom plus simple, et infiniment moins glorieux : la lâcheté.
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