Martine a perdu, Ségolène a gagné. Ce pourrait être un paradoxe facile (d’ailleurs, les paradoxes d’autrui sont toujours faciles), mais non. C’est une analyse tout ce qu’il y a de plus fouillée, qu’on peut lire sur l’excellent site Lowblogging rédigé par un mystérieux journaliste people à l’enseigne de « Je fais de la presse poubelle mais je la fais bien ».
Son premier argument est imparable : « Toute première secrétaire qu’elle est désormais, Martine Aubry ne fera pas plus de bruit médiatique dans la presse lue par les vraies gens, celle de ceux qui se lèvent tôt et prennent le RER. »
Le deuxième constat donne le coup de grâce : « Sans déconner, vous nous voyez balancer une photo d’Aubry en maillot de bain sur la plage de Berck ? »
Bref, c’est sans issue pour Martine , qui est définitivement grillée par Ségo pour les unes à venir de Voici, que certains esprits affûtés qualifient de « premier hebdomadaire politique de France ». Cela dit pas de panique, le petit coquin de Lowblogging suggère une issue de secours. Puisse la maire de Lille l’entendre : « Ségolène Royal n’a pas fini d’occuper l’espace… à moins que Martine Aubry ne quitte son second mari, Jean-Louis Brochen, pour se taper Kad Merad. »
Le choix du people
Mauvais desseins
J’apprends avec retard et stupeur que le dessinateur Placid a été condamné à 800 euros d’amende pour avoir dessiné ça :

Le livre datant de 2001, l’affaire traîne depuis sept ans. L’auteur et l’éditeur du livre ont été relaxés en première instance, puis condamnés en appel pour diffamation. La Cour de cassation, au titre de « l’exception de bonne foi » les a finalement renvoyés devant la Cour d’appel de Rouen, qui rejuge en ce moment même les faits. Mais Placid, lui, est définitivement condamné pour « injure ». Pourquoi eux et pas lui ? Maître Eolas l’explique mieux que moi.
Cette affaire, grave, m’inspire plusieurs remarques.
Tout d’abord, on peut penser ce qu’on veut de ce dessin. Bien ou mal vu. Bien ou mal dessiné. Bien ou mal pensant. On peut aussi penser qu’il est étrange qu’un syndicat de magistrats cautionne une caricature dénigrant ès qualités les policiers avec lesquels les juges sont censés bosser au quotidien. On peut penser a contrario que les magistrats qui charrient des flics, c’est l’hôpital qui se moque de la charité. Bref, on peut penser ce qu’on veut sauf une chose : quiconque dit que ce dessin relève des tribunaux devient immédiatement mon ennemi personnel, parce qu’il décide que moi, Marc Cohen, je ne suis pas assez grand pour me faire une opinion. Que c’est au juge Trucmuche d’en avoir une pour moi – et pour nous tous, accessoirement. A partir du moment où l’on a laissé à la justice le droit de dire ce qu’il faut penser, on n’a plus qu’un seul droit, c’est de se taire et de penser comme la chose jugée nous ordonne de le faire. Si telle est la loi, ce qui semble être hélas de plus en plus le cas, et bien la loi est pourrie.
C’est bien pour cela qu’il faut abolir toutes les lois restreignant la liberté d’expression. Oui, on doit pouvoir tout dire, tout écrire, tout dessiner même les pires abominations. L’idéal étant de ne conserver que quelques garde-fous judiciaires, faisant la part des choses entre la liberté de parole et les délits ou crimes plus ou moins graves (qui peuvent aller de la banale diffamation jusqu’à l’appel au meurtre). Mais le problème, avec ces garde-fous, c’est qu’on s’en servira forcément toujours pour restreindre la vraie liberté d’expression, les avocats sont faits pour ça. On commence par voter des lois pour faire respecter la mémoire de la Shoah et circonvenir les falsificateurs, et dix ans plus tard on se retrouve au tribunal pour avoir raconté une histoire de belges ou de blondes. On ne saurait critiquer ceux qui ont approuvé la loi Gayssot (moi-même, j’y étais tout à fait favorable à l’époque), mais à l’heure du bilan, elle n’a ni fait taire les négationnistes, ni empêché une franche résurgence de l’antisémitisme en France, en pensées, en paroles et en actes. Dire qu’il faut abolir toutes les lois mémorielles n’est donc pas tant un parti pris idéologique, qu’un constat pragmatique : non seulement elles n’ont pas fait leur preuves, mais elles se révèlent, l’inflation aidant, férocement contreproductives. On se reportera sur cette question, et sur bien d’autres, à l’interview de Pierre Nora dans Causeur, le mensuel.
Le plus raisonnable, serait donc un bon gros premier amendement à l’américaine, qui garantirait aux citoyens français une pleine liberté d’expression, au moins en principe, car elle ne le sera jamais en fait, et c’est probablement tant mieux comme ça. L’idéal serait d’utiliser l’arsenal répressif existant, sur la diffamation, la dénonciation calomnieuse, la protection de la présomption d’innocence – y compris celle de supposés terroristes autonomes corréziens – que MAM viole tous les jours, avec la complicité de quelques milliers de journalistes. Pour le reste, on parle, on discute, on s’insulte, on se gifle, même, si l’occasion s’en présente, mais on laisse les tribunaux à l’écart du débat d’idées, fussent-elles nauséabondes. Ce qui, accessoirement, donnerait aux juges le temps de s’occuper sérieusement des voleurs de poules et des anciens premiers ministres.
Une dernière remarque : moi, à la place de Placid, je ne serais jamais allé m’embringuer à défendre les droits de l’Homme – auxquels je le sais viscéralement attaché – aux côtés du Syndicat de la magistrature. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on ne défend pas la liberté main dans la main avec les ennemis de la liberté. Depuis des années cette arrière-boutique du PS revendique sans honte ses pulsions liberticides. Prenons un exemple top tendance, l’homophobie. Il y a deux ans le Syndicat de la magistrature publiait aux éditions Syllepse Le sexe et ses juges présenté par lui comme « un ouvrage de réflexion et de combat, pour les éducateurs et pour les élèves de lycées ». Cet ouvrage, issu d’un colloque organisé par le même syndicat, donne la parole à une série d’experts. Et sur la question, qui fâche, ni une, ni deux, l’expert commissionné par le Syndicat de la magistrature exige une répression judiciaire accrue des propos homophobes. Je dis bien des propos, et pas des actes. Si vous ne me croyez pas sur parole (ce qu’en certains cas je ne saurai vous reprocher), peut-être accorderez-vous plus de crédit à l’écrivain gay Lionel Labosse qui s’exprime sur le site altersexualité. Voilà ce qu’il y dit des lois anti-homophobie telles que l’expert cité dans le livre du Syndicat de la magistrature les envisage : « Son apologie se fait au prix d’un glissement sémantique, puisque, après avoir justifié la pénalisation des violences physiques, il en appelle à celle des paroles, qu’il qualifie de ‘violences verbales’. Le problème, c’est que si les gays continuent à laisser ce genre d’intégristes gays les représenter, la gauche va persister à se laisser berner par la droite et on va aboutir d’ici quelque temps à pénaliser le blasphème. »
Lionel Labosse a tout compris. Ou bien la liberté d’expression vaut pour tous ou bien c’est le retour du cachot pour blasphème. Et dieu sait que rien n’est aussi extensible que le concept de blasphème. D’abord, on commencera par vouloir protéger les croyants d’une quelconque religion offensés dans leur foi par une caricature ou par une « violence verbale » et, à la fin, on n’aura même plus le droit d’écrire que certains juges sont des fous dangereux…
Hommage collatéral
Je tiens à adresser par la présente un grand merci à Ségolène et à Martine. Merci aussi à mes vieux camarades de jeu des swinging eighties David Assouline et Christophe Borgel, ainsi qu’à tous les experts de la Commission de récolement. Merci enfin, et pardonnez-moi de ne pas tous les citer, aux 306 membres du Conseil national du Parti socialiste. Après des mois d’ignorance plus ou moins bien dissimulée, grâce à eux tous, depuis la réunion plénière d’hier soir, j’ai enfin compris le sens de l’expression « mutualiser les pertes ».
Le lobby juif, voilà l’ennemi !
Ce Pascal Boniface est très fort. Certes, on peut ne pas partager ses tropismes. Mais enfin, en quinze ou vingt ans de présence laborieuse dans le débat public, sa seule contribution originale a été de constater qu’il y avait en France plus de musulmans que de juifs et à appeler son ex-parti, le PS, à en tirer les conséquences qui s’imposaient. Et après tout, à l’exception peut-être d’un certain cynisme, on ne peut pas reprocher grand-chose à ce raisonnement. Pour le reste, Boniface a réussi à être l’un de ces « experts » généralistes dont les médias raffolent en énonçant des banalités bien-pensantes ou des sottises sur toutes sortes de sujets allant de la guerre en Irak aux JO (l’un de ses fonds de commerce favoris). Boniface, c’est le type qu’on a pris l’habitude de voir ou d’entendre à tout bout de champ sans que plus personne ne se souvienne quand il est apparu et pour quelle raison. Il fait partie du décor. Au bout du compte, il n’est que l’un des multiples imposteurs qui pullulent sur les ondes et écrans – et, à vrai dire, plutôt une « roue de secours » qu’un « bon client ». Pas le plus talentueux, il est vrai, ce qui confère un côté vaguement mystérieux à sa trajectoire. Il faudrait un Balzac pour imaginer la somme de combines, calculs, intrigues et autres coups qui l’ont rendu incontournable. Après tout, mettre un pied dans toute porte qui s’entrouvre et ne plus lâcher, c’est un talent.
Il ne faut jamais désespérer de personne. Pour une fois, Boniface a fait preuve d’un courage réel en disant tout haut ce que la majorité des gens n’oseraient même pas penser tout bas. Non seulement, il proclame qu’il y a en France un lobby juif[1. Blague à part, je pense que cette affirmation mérite d’être discutée honnêtement et que la réponse ne s’impose pas.] mais, ce qui est plus surprenant de sa part, que celui-ci doit être un modèle pour les Arabes et les musulmans. Lesquels, a-t-il déploré, « ne disposent pas d’un lobby en Occident, capable de corriger l’image erronée de l’Islam, alors que des célébrités médiatiques s’emploient à ternir leur image ». (Pas d’énervement, la liste arrive !) Sans doute aviez-vous noté que « les médias occidentaux en général, et européens en particulier, en répandent une image déformée en alimentant l’amalgame entre l’islam (religion) et les mouvements islamistes (politiques ou terroristes) » ? Boniface vous dit ce qu’on vous cache : « Ces campagnes hostiles à l’islam sont commanditées par des intellectuels et des journalistes connus dans la sphère française, comme Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et Philippe Val. » Saluons le fait qu’il ne cède pas à une vision étroitement ethnique, puisque Val est pris dans la rafle – sans doute comme crypto-juif. Et puis, il y a les traitres, ces musulmans qui contribuent à cette campagne anti-musulmane, comme Mohammed Sifaoui, qui lui aussi « bénéficie de l’appui des médias ». Le lobby a le bras long.
On notera de surcroît l’audacieuse conception de la vie publique qui affleure dans les propos de Boniface : si on comprend bien, il conseille aux musulmans d’utiliser les mêmes méthodes, ce qui semble signifier dans le contexte qu’ils devraient mener des « campagnes hostiles aux juifs ». Peut-être même pourrait-il être le Val des musulmans et prendre la tête de ce contre-lobby. Voilà en tout cas un esprit libre qui ne se couche pas devant le politiquement correct. D’ailleurs, il a payé le prix fort : « En France, il y a un puissant courant hostile aux Arabes et à l’Islam, et si tu n’en fais pas partie, il fait tout pour te faire taire. Ils ont ainsi tenté de me tuer professionnellement », a-t-il encore affirmé. Heureusement que nos médias, plus que sourcilleux sur la liberté d’expression, continuent à donner la parole à ce rebelle, dont toutes les citations sont extraites de l’article de Chawki Freïha, publié à Beyrouth sur le site mediarabe.info.
Quelques esprits chagrins trouveront que les propos de Boniface ne sont pas si courageux que ça. Il est vrai qu’il les a prononcés à Alger, dans le cadre du forum « Monde arabe et Choc des civilisations » organisé le 5 novembre par le quotidien arabophone El Khabar dans le cadre du Salon du Livre. Boniface en a profité pour faire la promotion de la traduction arabe de son livre Est-il permis de critiquer Israël ? – un titre qui dénote un certain humour. Poser une question aussi iconoclaste, voilà qui révèle une pensée particulièrement « dérangeante ». D’ailleurs, il dérange, Boniface. La preuve, selon Chawki Freïha, « le livre était officiellement interdit au Salon du livre mais bien présent sur les étalages ». La preuve aussi que, contrairement à la France, l’Algérie est un pays libre. Au moins, là-bas, il n’y a pas de lobby juif.
PS : Je lance un appel solennel à tous les membres actifs ou dormants du lobby : de grâce, épargnez-nous les trémolos et l’indignation. Un imbécile ne fait pas plus une bête immonde qu’une hirondelle le printemps. Inutile d’en faire un martyr. Il n’y a qu’une chose à faire de Pascal Boniface : en rire.
Kouchner le visionnaire
La France ne connaît pas son bonheur d’avoir un ministre des Affaires étrangères aussi folklo que Bernard Kouchner. Je ne jette pas la pierre : nous avons eu, en Allemagne, Joschka Fischer. Sauf que, venu du mouvement alternatif après un passage dans les franges les plus actives de l’extrême gauche allemande, il avait adopté la Bismarck attitude sitôt qu’il accéda aux affaires fédérales avec Gerhard Schröder. La Bismarck attitude ? Ce n’est pas une histoire de moustaches ni de casques à pointe, c’est l’autre nom de la Realpolitik : tu ne fais pas de politique, hormis la politique bien comprise de l’Allemagne.
La Realpolitik, ce n’est visiblement pas le truc de Bernard Kouchner. Son truc à lui, c’est le Quai d’Orsay. On le croirait fait pour ça : s’il y avait une panoplie de ministre des Affaires étrangères comme il en existe pour les généraux, les cardinaux et les majorettes, cela ne souffre aucun doute qu’elle lui irait comme un gant. En Allemagne, sa popularité est sans égal : depuis qu’il a poussé la chansonnette l’an passé avec son homologue de Berlin, Frank-Walter Steinmeier, le ministre français est devenu une quasi star du R’n’B de Munich à Hambourg.
Le seul problème de Bernard Kouchner est qu’il parle trop. Il bavarde sur toutes les choses qu’il connaît. Sur les autres aussi. Il ne peut s’en empêcher, rien ne peut l’en retenir. Cela doit être une déformation professionnelle. Notre médecin de famille, le Dr Schweitzer, est en tout point pareil : même s’il ne parvient pas à diagnostiquer le mal dont vous souffrez, il est capable d’en disserter des heures durant. « Was dich nicht umbringt, macht dich stärker » (ça ne tue pas, mais ça rend plus fort), dit-il en se caressant la moustache. Vous pouvez d’ailleurs le brancher sur n’importe quel sujet, le Dr Schweitzer démarre au quart de tour. Il est capable d’échafauder au débotté toute une théorie sur n’importe quel événement, vous en expliquer les tenants et les aboutissants, peser le pour et contre. Il excelle dans un exercice qu’on pensait être l’apanage de Jacques Attali et d’Alain Minc : avoir un avis sur tout.
Bernard Kouchner vient une nouvelle fois d’apporter la démonstration de son incroyable talent. Interrogé par TV5 sur la crise interne au Parti socialiste, il a déclaré : « C’est un événement, quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, international. Un triste événement, mal perçu à l’étranger. » Les connaisseurs apprécieront en esthètes éclairés la tournure et le style. J’ai toujours éprouvé une méfiance instinctive pour les gens qui commencent leur phrase par un « quoi qu’on en pense »… Car, implicitement et peut-être inconsciemment, ils admettent que ce qu’ils affirment est sujet à débat sinon à caution. Pour le « quoi qu’on veuille », mes compétences linguistiques en français ne sont pas assez développées pour en comprendre le sens. Et j’espère qu’il se trouvera ici un lecteur qui a fait Kouchner première langue pour me l’expliquer.
Que le ministre français des Affaires étrangères souhaite internationaliser le conflit au PS pour faire rentrer l’affaire dans son domaine de compétences, on le comprend fort bien : au rythme où vont les choses, rien ne dit que l’ONU ne nommera pas dans les prochains jours un Haut Représentant rue de Solferino. Bernard Kouchner serait alors l’homme de la situation. Il est de plus en plus clair que Daniel Vaillant ne tiendra pas bien longtemps à faire rempart de son corps pour séparer les belligérants ; l’envoi d’une force d’interposition semble être pour l’heure l’hypothèse la plus raisonnable si l’on veut sortir la région du conflit (toutefois, si un contingent de casques bleus a été envoyé dans la nuit, merci de ne pas tenir compte de cette remarque, c’est que je n’aurai pas été prévenue à temps).
Le problème, c’est de voir le peu de cas que la presse internationale fait de ce conflit. Si d’aventure on se hasarde à lire les journaux étrangers, comme le ministre français des Affaires étrangères le fait chaque matin, on s’aperçoit que les rédactions font le service minimum pour couvrir cet « événement international ». En Allemagne par exemple, de la Berliner à Die Zeit, de la Frankfurter à la Süddeutsche, en passant par Der Spiegel et Die Welt, on s’est contenté de triturer sans trop de convictions les dépêches de circonstances de Reuters et de la Deutsche Presse Agentur. Salauds de journalistes qui ne font pas leur métier rien que pour invalider la perception kouchnérienne de la crise au Parti socialiste !
Ce faisant, Bernard Kouchner a raison sur une chose : la crise que traversent les socialistes français est « mal perçue à l’étranger ». Si mal perçue, d’ailleurs, qu’elle ne l’est pas du tout. Il faut également dire que « l’étranger » n’y met franchement pas du sien : pendant qu’à Paris le temps a suspendu son vol et que tous les esprits sont happés par le conflit international qui se noue entre les deux drôles de dames, la crise économique continue dans le reste du monde… Mais ceci demeure accessoire.
Quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, donc, 2008 restera gravée dans l’histoire humaine comme une année mémorable. Cette année-là, en France, bras dessus bras dessous avec un huissier de justice, la fraternité avait une drôle de dégaine.
Discrimination sur Facebook, que fait la Halde ?
Fred, alias Lou Lepreux, commentateur assidu de Causeur et guérillero infatigable sur Facebook, vient de soulever ces jours-ci un point de droit bigrement intéressant. Normalement, chaque inscrit sur le réseau social peut, s’il le souhaite, indiquer dans ses infos personnelles si il est actuellement « in a relationship ». Or, soucieux d’annoncer au monde entier l’existence d’une nouvelle petite amie, il s’est trouvé dans l’obligation technique de répudier la précédente. En clair, cela veut dire que Facebook ne tolère qu’une seule et unique relation poussée ! Ce qui est parfaitement rétrograde en matière de camaraderie entre adultes consentants devient carrément discriminatoire vis-à-vis des internautes issus des diverses cultures (ou l’inverse) dans lesquelles la polygamie est autorisée, voire encouragée. Ce qui est le cas de plusieurs confessions minoritaires représentées en France, comme par exemple les mormons fondamentalistes, attachés à l’exemple donné par leur prophète Brigham Young qui eut vingt-sept épouses. La diversité polygame sera-t-elle longtemps niée par Facebook ? La Halde, sommée, par Fred d’intervenir pour faire cesser ce scandale n’a pour l’instant pas encore réagi. Gageons qu’elle le fera rapidement, elle a toute notre confiance.
De Baader à Badiou, une certaine idée de la Gauche
Il est des coïncidences qui ne doivent rien au hasard. La sortie d’un film qui renvoie aux années de plomb en Allemagne, le retour d’une ultra gauche révolutionnaire sur les lignes de TGV autant que le congrès du Parti socialiste français, clignotent comme des signaux annonciateurs d’un mouvement dans le paysage idéologique ; et pour cause : si la gauche parlementaire, en l’occurrence le PS, voulait donner d’elle-même de bonnes raisons d’être repoussante, elle ne s’y prendrait pas autrement. Jamais les mots n’ont à ce point été démentis par les faits : le PS invoque souvent ses « valeurs », clame qu’il ne saurait perdre son « âme ». On cherche désespérément l’incarnation de ces beaux mots dans les élans fraternels qui unissent les héritiers de François Mitterrand, grand expert en vices privés et vertus publiques. Mais lui au moins avait du style. C’est bien de la Gauche qu’il s’agit, de ce que signifie ce mot, des espoirs qu’il est supposé porter. Depuis Robespierre en passant par Beria et Georges Marchais nous savons que le spectre de ce mot est extensible jusqu’à son contraire. On a le droit de préférer Marc Bloch à Georges Habache.
C’est donc une voie royale qui s’ouvre au gauchisme. La crise financière est pain bénit pour les pensées magiques de tout poil et, dans le désastre social qui l’accompagne déjà, la tentation sera forte de nommer les coupables à peu de frais. Bref, le champ politique est désormais fertile pour la radicalité aussi le film allemand La bande à Baader est-il un appel à conjurer pour conjurer le retour des utopies meurtrières qui, dans les années 1970, ont nourri l’imaginaire idéologique d’une partie de la jeunesse allemande et européenne. Certes, les temps ont changé, et pourtant, on est aspiré par les mêmes trous noirs de la pensée européenne : pourquoi Les Bienveillantes, le roman de Jonathan Little, a-t-il eu en Europe le succès que l’on sait ? Pourquoi le film La chute a-t-il fasciné le public ? Il faut croire que l’Europe n’a pas encore exploré suffisamment sa part maudite pour sans cesse la revisiter.
La violence de la bande à Baader fut à la hauteur du crime dont elle se voulait la rédemption. À vouloir anéantir le mal qu’ils avaient reçu en héritage, les amis de Baader s’en prenaient à l’héritage tout entier. Confondant social démocratie et nazisme, la RAF mettait cependant en pleine lumière la présence d’ancien nazis dans l’appareil du pouvoir en Allemagne fédérale. Ce que Beate Klarsfeld avait mis en scène par une gifle au chancelier Kiesinger, la RAF le pratiquait par l’assassinat de Hanns-Martin Schleyer. La dénazification n’avait pu éliminer la génération qui avait porté Hitler au pouvoir et pour cause : c’étaient bien des bataillons entiers de gens ordinaires qui l’avaient fait élire, démocratiquement. En France, beaucoup chantèrent Maréchal nous voilà avant d’applaudir de Gaulle sur les Champs-Elysées et le préfet Papon fut reconduit dans ces œuvres par le pouvoir issu de la Résistance. Comment quitter les mythologies pour entrer dans le récit peu élégant des lâchetés collectives et des courages solitaires ? Soixante ans plus tard cette histoire n’a pas fini de s’écrire.
On a peu remarqué que les terrorismes d’extrême gauche avaient été d’autant plus meurtriers qu’ils s’inscrivaient dans l’héritage dialectique du fascisme italien, du nazisme allemand, ou de l’impérialisme nationaliste japonais. Fraction Armée Rouge allemande, Brigades Rouges italiennes ou Armée Rouge japonaise ont eu cette pratique commune : la rédemption du crime fasciste passait par le meurtre révolutionnaire ou la destruction de ce qui en représentait la forme substitutive. Il faut souligner cette particularité schizophrène : ces révolutionnaires vont avoir une cible privilégiée : leur radicalité purificatrice va viser Israël quand leurs aînés avaient visé les juifs d’Europe. Ce sont des Allemands d’extrême gauche membres d’un commando germano-palestinien qui vont reconduire les gestes de nazis en triant et séparant les otages juifs des non-juifs lors du détournement d’un avion d’Air France sur Entebbe en juillet 1976. Ce sont des Japonais révolutionnaires qui mitraillent à tout va à l’aéroport de Tel Aviv en 1972. Ce sont des brigadistes italiens qui vont aider à la pose d’une bombe du FPLP devant la grande synagogue de Rome en 1982. Pour ces jeunes Européens, la figure achevée du mal fasciste se nommait Israël tandis pour la génération d’avant la figure du mal se nommait les juifs.
PS : l’heure du recoolement
Depuis samedi, ça recompte sévère dans les fédérations socialistes du pays. Moins onze voix pour Martine Aubry par là, moins douze pour Ségolène Royal par ci, je retiens un que je multiplie par trois : à ce rythme, les militants socialistes vont finir par apprendre que c’est finalement Bertrand Delanoë qu’ils ont élu… Quant à la commission de récolement, qui se réunit aujourd’hui, elle a du travail devant elle. Toutefois, elle ne procédera certainement pas au recollement des morceaux socialistes entre eux, qu’appellent de leurs vœux les plus orthographiques nos honorables confrères du Monde, du Point, de L’Express, de Rue89, de Mediapart, du JDD, de L’Alsace et de La Dépêche. Si l’on compte aussi bien les voix dans les fédérations PS qu’on recompte les L dans les secrétariats de rédaction, c’est pas gagné…
Le choix du people
Martine a perdu, Ségolène a gagné. Ce pourrait être un paradoxe facile (d’ailleurs, les paradoxes d’autrui sont toujours faciles), mais non. C’est une analyse tout ce qu’il y a de plus fouillée, qu’on peut lire sur l’excellent site Lowblogging rédigé par un mystérieux journaliste people à l’enseigne de « Je fais de la presse poubelle mais je la fais bien ».
Son premier argument est imparable : « Toute première secrétaire qu’elle est désormais, Martine Aubry ne fera pas plus de bruit médiatique dans la presse lue par les vraies gens, celle de ceux qui se lèvent tôt et prennent le RER. »
Le deuxième constat donne le coup de grâce : « Sans déconner, vous nous voyez balancer une photo d’Aubry en maillot de bain sur la plage de Berck ? »
Bref, c’est sans issue pour Martine , qui est définitivement grillée par Ségo pour les unes à venir de Voici, que certains esprits affûtés qualifient de « premier hebdomadaire politique de France ». Cela dit pas de panique, le petit coquin de Lowblogging suggère une issue de secours. Puisse la maire de Lille l’entendre : « Ségolène Royal n’a pas fini d’occuper l’espace… à moins que Martine Aubry ne quitte son second mari, Jean-Louis Brochen, pour se taper Kad Merad. »
Mauvais desseins
J’apprends avec retard et stupeur que le dessinateur Placid a été condamné à 800 euros d’amende pour avoir dessiné ça :

Le livre datant de 2001, l’affaire traîne depuis sept ans. L’auteur et l’éditeur du livre ont été relaxés en première instance, puis condamnés en appel pour diffamation. La Cour de cassation, au titre de « l’exception de bonne foi » les a finalement renvoyés devant la Cour d’appel de Rouen, qui rejuge en ce moment même les faits. Mais Placid, lui, est définitivement condamné pour « injure ». Pourquoi eux et pas lui ? Maître Eolas l’explique mieux que moi.
Cette affaire, grave, m’inspire plusieurs remarques.
Tout d’abord, on peut penser ce qu’on veut de ce dessin. Bien ou mal vu. Bien ou mal dessiné. Bien ou mal pensant. On peut aussi penser qu’il est étrange qu’un syndicat de magistrats cautionne une caricature dénigrant ès qualités les policiers avec lesquels les juges sont censés bosser au quotidien. On peut penser a contrario que les magistrats qui charrient des flics, c’est l’hôpital qui se moque de la charité. Bref, on peut penser ce qu’on veut sauf une chose : quiconque dit que ce dessin relève des tribunaux devient immédiatement mon ennemi personnel, parce qu’il décide que moi, Marc Cohen, je ne suis pas assez grand pour me faire une opinion. Que c’est au juge Trucmuche d’en avoir une pour moi – et pour nous tous, accessoirement. A partir du moment où l’on a laissé à la justice le droit de dire ce qu’il faut penser, on n’a plus qu’un seul droit, c’est de se taire et de penser comme la chose jugée nous ordonne de le faire. Si telle est la loi, ce qui semble être hélas de plus en plus le cas, et bien la loi est pourrie.
C’est bien pour cela qu’il faut abolir toutes les lois restreignant la liberté d’expression. Oui, on doit pouvoir tout dire, tout écrire, tout dessiner même les pires abominations. L’idéal étant de ne conserver que quelques garde-fous judiciaires, faisant la part des choses entre la liberté de parole et les délits ou crimes plus ou moins graves (qui peuvent aller de la banale diffamation jusqu’à l’appel au meurtre). Mais le problème, avec ces garde-fous, c’est qu’on s’en servira forcément toujours pour restreindre la vraie liberté d’expression, les avocats sont faits pour ça. On commence par voter des lois pour faire respecter la mémoire de la Shoah et circonvenir les falsificateurs, et dix ans plus tard on se retrouve au tribunal pour avoir raconté une histoire de belges ou de blondes. On ne saurait critiquer ceux qui ont approuvé la loi Gayssot (moi-même, j’y étais tout à fait favorable à l’époque), mais à l’heure du bilan, elle n’a ni fait taire les négationnistes, ni empêché une franche résurgence de l’antisémitisme en France, en pensées, en paroles et en actes. Dire qu’il faut abolir toutes les lois mémorielles n’est donc pas tant un parti pris idéologique, qu’un constat pragmatique : non seulement elles n’ont pas fait leur preuves, mais elles se révèlent, l’inflation aidant, férocement contreproductives. On se reportera sur cette question, et sur bien d’autres, à l’interview de Pierre Nora dans Causeur, le mensuel.
Le plus raisonnable, serait donc un bon gros premier amendement à l’américaine, qui garantirait aux citoyens français une pleine liberté d’expression, au moins en principe, car elle ne le sera jamais en fait, et c’est probablement tant mieux comme ça. L’idéal serait d’utiliser l’arsenal répressif existant, sur la diffamation, la dénonciation calomnieuse, la protection de la présomption d’innocence – y compris celle de supposés terroristes autonomes corréziens – que MAM viole tous les jours, avec la complicité de quelques milliers de journalistes. Pour le reste, on parle, on discute, on s’insulte, on se gifle, même, si l’occasion s’en présente, mais on laisse les tribunaux à l’écart du débat d’idées, fussent-elles nauséabondes. Ce qui, accessoirement, donnerait aux juges le temps de s’occuper sérieusement des voleurs de poules et des anciens premiers ministres.
Une dernière remarque : moi, à la place de Placid, je ne serais jamais allé m’embringuer à défendre les droits de l’Homme – auxquels je le sais viscéralement attaché – aux côtés du Syndicat de la magistrature. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on ne défend pas la liberté main dans la main avec les ennemis de la liberté. Depuis des années cette arrière-boutique du PS revendique sans honte ses pulsions liberticides. Prenons un exemple top tendance, l’homophobie. Il y a deux ans le Syndicat de la magistrature publiait aux éditions Syllepse Le sexe et ses juges présenté par lui comme « un ouvrage de réflexion et de combat, pour les éducateurs et pour les élèves de lycées ». Cet ouvrage, issu d’un colloque organisé par le même syndicat, donne la parole à une série d’experts. Et sur la question, qui fâche, ni une, ni deux, l’expert commissionné par le Syndicat de la magistrature exige une répression judiciaire accrue des propos homophobes. Je dis bien des propos, et pas des actes. Si vous ne me croyez pas sur parole (ce qu’en certains cas je ne saurai vous reprocher), peut-être accorderez-vous plus de crédit à l’écrivain gay Lionel Labosse qui s’exprime sur le site altersexualité. Voilà ce qu’il y dit des lois anti-homophobie telles que l’expert cité dans le livre du Syndicat de la magistrature les envisage : « Son apologie se fait au prix d’un glissement sémantique, puisque, après avoir justifié la pénalisation des violences physiques, il en appelle à celle des paroles, qu’il qualifie de ‘violences verbales’. Le problème, c’est que si les gays continuent à laisser ce genre d’intégristes gays les représenter, la gauche va persister à se laisser berner par la droite et on va aboutir d’ici quelque temps à pénaliser le blasphème. »
Lionel Labosse a tout compris. Ou bien la liberté d’expression vaut pour tous ou bien c’est le retour du cachot pour blasphème. Et dieu sait que rien n’est aussi extensible que le concept de blasphème. D’abord, on commencera par vouloir protéger les croyants d’une quelconque religion offensés dans leur foi par une caricature ou par une « violence verbale » et, à la fin, on n’aura même plus le droit d’écrire que certains juges sont des fous dangereux…
Hommage collatéral
Je tiens à adresser par la présente un grand merci à Ségolène et à Martine. Merci aussi à mes vieux camarades de jeu des swinging eighties David Assouline et Christophe Borgel, ainsi qu’à tous les experts de la Commission de récolement. Merci enfin, et pardonnez-moi de ne pas tous les citer, aux 306 membres du Conseil national du Parti socialiste. Après des mois d’ignorance plus ou moins bien dissimulée, grâce à eux tous, depuis la réunion plénière d’hier soir, j’ai enfin compris le sens de l’expression « mutualiser les pertes ».
Le lobby juif, voilà l’ennemi !
Ce Pascal Boniface est très fort. Certes, on peut ne pas partager ses tropismes. Mais enfin, en quinze ou vingt ans de présence laborieuse dans le débat public, sa seule contribution originale a été de constater qu’il y avait en France plus de musulmans que de juifs et à appeler son ex-parti, le PS, à en tirer les conséquences qui s’imposaient. Et après tout, à l’exception peut-être d’un certain cynisme, on ne peut pas reprocher grand-chose à ce raisonnement. Pour le reste, Boniface a réussi à être l’un de ces « experts » généralistes dont les médias raffolent en énonçant des banalités bien-pensantes ou des sottises sur toutes sortes de sujets allant de la guerre en Irak aux JO (l’un de ses fonds de commerce favoris). Boniface, c’est le type qu’on a pris l’habitude de voir ou d’entendre à tout bout de champ sans que plus personne ne se souvienne quand il est apparu et pour quelle raison. Il fait partie du décor. Au bout du compte, il n’est que l’un des multiples imposteurs qui pullulent sur les ondes et écrans – et, à vrai dire, plutôt une « roue de secours » qu’un « bon client ». Pas le plus talentueux, il est vrai, ce qui confère un côté vaguement mystérieux à sa trajectoire. Il faudrait un Balzac pour imaginer la somme de combines, calculs, intrigues et autres coups qui l’ont rendu incontournable. Après tout, mettre un pied dans toute porte qui s’entrouvre et ne plus lâcher, c’est un talent.
Il ne faut jamais désespérer de personne. Pour une fois, Boniface a fait preuve d’un courage réel en disant tout haut ce que la majorité des gens n’oseraient même pas penser tout bas. Non seulement, il proclame qu’il y a en France un lobby juif[1. Blague à part, je pense que cette affirmation mérite d’être discutée honnêtement et que la réponse ne s’impose pas.] mais, ce qui est plus surprenant de sa part, que celui-ci doit être un modèle pour les Arabes et les musulmans. Lesquels, a-t-il déploré, « ne disposent pas d’un lobby en Occident, capable de corriger l’image erronée de l’Islam, alors que des célébrités médiatiques s’emploient à ternir leur image ». (Pas d’énervement, la liste arrive !) Sans doute aviez-vous noté que « les médias occidentaux en général, et européens en particulier, en répandent une image déformée en alimentant l’amalgame entre l’islam (religion) et les mouvements islamistes (politiques ou terroristes) » ? Boniface vous dit ce qu’on vous cache : « Ces campagnes hostiles à l’islam sont commanditées par des intellectuels et des journalistes connus dans la sphère française, comme Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et Philippe Val. » Saluons le fait qu’il ne cède pas à une vision étroitement ethnique, puisque Val est pris dans la rafle – sans doute comme crypto-juif. Et puis, il y a les traitres, ces musulmans qui contribuent à cette campagne anti-musulmane, comme Mohammed Sifaoui, qui lui aussi « bénéficie de l’appui des médias ». Le lobby a le bras long.
On notera de surcroît l’audacieuse conception de la vie publique qui affleure dans les propos de Boniface : si on comprend bien, il conseille aux musulmans d’utiliser les mêmes méthodes, ce qui semble signifier dans le contexte qu’ils devraient mener des « campagnes hostiles aux juifs ». Peut-être même pourrait-il être le Val des musulmans et prendre la tête de ce contre-lobby. Voilà en tout cas un esprit libre qui ne se couche pas devant le politiquement correct. D’ailleurs, il a payé le prix fort : « En France, il y a un puissant courant hostile aux Arabes et à l’Islam, et si tu n’en fais pas partie, il fait tout pour te faire taire. Ils ont ainsi tenté de me tuer professionnellement », a-t-il encore affirmé. Heureusement que nos médias, plus que sourcilleux sur la liberté d’expression, continuent à donner la parole à ce rebelle, dont toutes les citations sont extraites de l’article de Chawki Freïha, publié à Beyrouth sur le site mediarabe.info.
Quelques esprits chagrins trouveront que les propos de Boniface ne sont pas si courageux que ça. Il est vrai qu’il les a prononcés à Alger, dans le cadre du forum « Monde arabe et Choc des civilisations » organisé le 5 novembre par le quotidien arabophone El Khabar dans le cadre du Salon du Livre. Boniface en a profité pour faire la promotion de la traduction arabe de son livre Est-il permis de critiquer Israël ? – un titre qui dénote un certain humour. Poser une question aussi iconoclaste, voilà qui révèle une pensée particulièrement « dérangeante ». D’ailleurs, il dérange, Boniface. La preuve, selon Chawki Freïha, « le livre était officiellement interdit au Salon du livre mais bien présent sur les étalages ». La preuve aussi que, contrairement à la France, l’Algérie est un pays libre. Au moins, là-bas, il n’y a pas de lobby juif.
PS : Je lance un appel solennel à tous les membres actifs ou dormants du lobby : de grâce, épargnez-nous les trémolos et l’indignation. Un imbécile ne fait pas plus une bête immonde qu’une hirondelle le printemps. Inutile d’en faire un martyr. Il n’y a qu’une chose à faire de Pascal Boniface : en rire.
Kouchner le visionnaire
La France ne connaît pas son bonheur d’avoir un ministre des Affaires étrangères aussi folklo que Bernard Kouchner. Je ne jette pas la pierre : nous avons eu, en Allemagne, Joschka Fischer. Sauf que, venu du mouvement alternatif après un passage dans les franges les plus actives de l’extrême gauche allemande, il avait adopté la Bismarck attitude sitôt qu’il accéda aux affaires fédérales avec Gerhard Schröder. La Bismarck attitude ? Ce n’est pas une histoire de moustaches ni de casques à pointe, c’est l’autre nom de la Realpolitik : tu ne fais pas de politique, hormis la politique bien comprise de l’Allemagne.
La Realpolitik, ce n’est visiblement pas le truc de Bernard Kouchner. Son truc à lui, c’est le Quai d’Orsay. On le croirait fait pour ça : s’il y avait une panoplie de ministre des Affaires étrangères comme il en existe pour les généraux, les cardinaux et les majorettes, cela ne souffre aucun doute qu’elle lui irait comme un gant. En Allemagne, sa popularité est sans égal : depuis qu’il a poussé la chansonnette l’an passé avec son homologue de Berlin, Frank-Walter Steinmeier, le ministre français est devenu une quasi star du R’n’B de Munich à Hambourg.
Le seul problème de Bernard Kouchner est qu’il parle trop. Il bavarde sur toutes les choses qu’il connaît. Sur les autres aussi. Il ne peut s’en empêcher, rien ne peut l’en retenir. Cela doit être une déformation professionnelle. Notre médecin de famille, le Dr Schweitzer, est en tout point pareil : même s’il ne parvient pas à diagnostiquer le mal dont vous souffrez, il est capable d’en disserter des heures durant. « Was dich nicht umbringt, macht dich stärker » (ça ne tue pas, mais ça rend plus fort), dit-il en se caressant la moustache. Vous pouvez d’ailleurs le brancher sur n’importe quel sujet, le Dr Schweitzer démarre au quart de tour. Il est capable d’échafauder au débotté toute une théorie sur n’importe quel événement, vous en expliquer les tenants et les aboutissants, peser le pour et contre. Il excelle dans un exercice qu’on pensait être l’apanage de Jacques Attali et d’Alain Minc : avoir un avis sur tout.
Bernard Kouchner vient une nouvelle fois d’apporter la démonstration de son incroyable talent. Interrogé par TV5 sur la crise interne au Parti socialiste, il a déclaré : « C’est un événement, quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, international. Un triste événement, mal perçu à l’étranger. » Les connaisseurs apprécieront en esthètes éclairés la tournure et le style. J’ai toujours éprouvé une méfiance instinctive pour les gens qui commencent leur phrase par un « quoi qu’on en pense »… Car, implicitement et peut-être inconsciemment, ils admettent que ce qu’ils affirment est sujet à débat sinon à caution. Pour le « quoi qu’on veuille », mes compétences linguistiques en français ne sont pas assez développées pour en comprendre le sens. Et j’espère qu’il se trouvera ici un lecteur qui a fait Kouchner première langue pour me l’expliquer.
Que le ministre français des Affaires étrangères souhaite internationaliser le conflit au PS pour faire rentrer l’affaire dans son domaine de compétences, on le comprend fort bien : au rythme où vont les choses, rien ne dit que l’ONU ne nommera pas dans les prochains jours un Haut Représentant rue de Solferino. Bernard Kouchner serait alors l’homme de la situation. Il est de plus en plus clair que Daniel Vaillant ne tiendra pas bien longtemps à faire rempart de son corps pour séparer les belligérants ; l’envoi d’une force d’interposition semble être pour l’heure l’hypothèse la plus raisonnable si l’on veut sortir la région du conflit (toutefois, si un contingent de casques bleus a été envoyé dans la nuit, merci de ne pas tenir compte de cette remarque, c’est que je n’aurai pas été prévenue à temps).
Le problème, c’est de voir le peu de cas que la presse internationale fait de ce conflit. Si d’aventure on se hasarde à lire les journaux étrangers, comme le ministre français des Affaires étrangères le fait chaque matin, on s’aperçoit que les rédactions font le service minimum pour couvrir cet « événement international ». En Allemagne par exemple, de la Berliner à Die Zeit, de la Frankfurter à la Süddeutsche, en passant par Der Spiegel et Die Welt, on s’est contenté de triturer sans trop de convictions les dépêches de circonstances de Reuters et de la Deutsche Presse Agentur. Salauds de journalistes qui ne font pas leur métier rien que pour invalider la perception kouchnérienne de la crise au Parti socialiste !
Ce faisant, Bernard Kouchner a raison sur une chose : la crise que traversent les socialistes français est « mal perçue à l’étranger ». Si mal perçue, d’ailleurs, qu’elle ne l’est pas du tout. Il faut également dire que « l’étranger » n’y met franchement pas du sien : pendant qu’à Paris le temps a suspendu son vol et que tous les esprits sont happés par le conflit international qui se noue entre les deux drôles de dames, la crise économique continue dans le reste du monde… Mais ceci demeure accessoire.
Quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, donc, 2008 restera gravée dans l’histoire humaine comme une année mémorable. Cette année-là, en France, bras dessus bras dessous avec un huissier de justice, la fraternité avait une drôle de dégaine.
Discrimination sur Facebook, que fait la Halde ?
Fred, alias Lou Lepreux, commentateur assidu de Causeur et guérillero infatigable sur Facebook, vient de soulever ces jours-ci un point de droit bigrement intéressant. Normalement, chaque inscrit sur le réseau social peut, s’il le souhaite, indiquer dans ses infos personnelles si il est actuellement « in a relationship ». Or, soucieux d’annoncer au monde entier l’existence d’une nouvelle petite amie, il s’est trouvé dans l’obligation technique de répudier la précédente. En clair, cela veut dire que Facebook ne tolère qu’une seule et unique relation poussée ! Ce qui est parfaitement rétrograde en matière de camaraderie entre adultes consentants devient carrément discriminatoire vis-à-vis des internautes issus des diverses cultures (ou l’inverse) dans lesquelles la polygamie est autorisée, voire encouragée. Ce qui est le cas de plusieurs confessions minoritaires représentées en France, comme par exemple les mormons fondamentalistes, attachés à l’exemple donné par leur prophète Brigham Young qui eut vingt-sept épouses. La diversité polygame sera-t-elle longtemps niée par Facebook ? La Halde, sommée, par Fred d’intervenir pour faire cesser ce scandale n’a pour l’instant pas encore réagi. Gageons qu’elle le fera rapidement, elle a toute notre confiance.
De Baader à Badiou, une certaine idée de la Gauche
Il est des coïncidences qui ne doivent rien au hasard. La sortie d’un film qui renvoie aux années de plomb en Allemagne, le retour d’une ultra gauche révolutionnaire sur les lignes de TGV autant que le congrès du Parti socialiste français, clignotent comme des signaux annonciateurs d’un mouvement dans le paysage idéologique ; et pour cause : si la gauche parlementaire, en l’occurrence le PS, voulait donner d’elle-même de bonnes raisons d’être repoussante, elle ne s’y prendrait pas autrement. Jamais les mots n’ont à ce point été démentis par les faits : le PS invoque souvent ses « valeurs », clame qu’il ne saurait perdre son « âme ». On cherche désespérément l’incarnation de ces beaux mots dans les élans fraternels qui unissent les héritiers de François Mitterrand, grand expert en vices privés et vertus publiques. Mais lui au moins avait du style. C’est bien de la Gauche qu’il s’agit, de ce que signifie ce mot, des espoirs qu’il est supposé porter. Depuis Robespierre en passant par Beria et Georges Marchais nous savons que le spectre de ce mot est extensible jusqu’à son contraire. On a le droit de préférer Marc Bloch à Georges Habache.
C’est donc une voie royale qui s’ouvre au gauchisme. La crise financière est pain bénit pour les pensées magiques de tout poil et, dans le désastre social qui l’accompagne déjà, la tentation sera forte de nommer les coupables à peu de frais. Bref, le champ politique est désormais fertile pour la radicalité aussi le film allemand La bande à Baader est-il un appel à conjurer pour conjurer le retour des utopies meurtrières qui, dans les années 1970, ont nourri l’imaginaire idéologique d’une partie de la jeunesse allemande et européenne. Certes, les temps ont changé, et pourtant, on est aspiré par les mêmes trous noirs de la pensée européenne : pourquoi Les Bienveillantes, le roman de Jonathan Little, a-t-il eu en Europe le succès que l’on sait ? Pourquoi le film La chute a-t-il fasciné le public ? Il faut croire que l’Europe n’a pas encore exploré suffisamment sa part maudite pour sans cesse la revisiter.
La violence de la bande à Baader fut à la hauteur du crime dont elle se voulait la rédemption. À vouloir anéantir le mal qu’ils avaient reçu en héritage, les amis de Baader s’en prenaient à l’héritage tout entier. Confondant social démocratie et nazisme, la RAF mettait cependant en pleine lumière la présence d’ancien nazis dans l’appareil du pouvoir en Allemagne fédérale. Ce que Beate Klarsfeld avait mis en scène par une gifle au chancelier Kiesinger, la RAF le pratiquait par l’assassinat de Hanns-Martin Schleyer. La dénazification n’avait pu éliminer la génération qui avait porté Hitler au pouvoir et pour cause : c’étaient bien des bataillons entiers de gens ordinaires qui l’avaient fait élire, démocratiquement. En France, beaucoup chantèrent Maréchal nous voilà avant d’applaudir de Gaulle sur les Champs-Elysées et le préfet Papon fut reconduit dans ces œuvres par le pouvoir issu de la Résistance. Comment quitter les mythologies pour entrer dans le récit peu élégant des lâchetés collectives et des courages solitaires ? Soixante ans plus tard cette histoire n’a pas fini de s’écrire.
On a peu remarqué que les terrorismes d’extrême gauche avaient été d’autant plus meurtriers qu’ils s’inscrivaient dans l’héritage dialectique du fascisme italien, du nazisme allemand, ou de l’impérialisme nationaliste japonais. Fraction Armée Rouge allemande, Brigades Rouges italiennes ou Armée Rouge japonaise ont eu cette pratique commune : la rédemption du crime fasciste passait par le meurtre révolutionnaire ou la destruction de ce qui en représentait la forme substitutive. Il faut souligner cette particularité schizophrène : ces révolutionnaires vont avoir une cible privilégiée : leur radicalité purificatrice va viser Israël quand leurs aînés avaient visé les juifs d’Europe. Ce sont des Allemands d’extrême gauche membres d’un commando germano-palestinien qui vont reconduire les gestes de nazis en triant et séparant les otages juifs des non-juifs lors du détournement d’un avion d’Air France sur Entebbe en juillet 1976. Ce sont des Japonais révolutionnaires qui mitraillent à tout va à l’aéroport de Tel Aviv en 1972. Ce sont des brigadistes italiens qui vont aider à la pose d’une bombe du FPLP devant la grande synagogue de Rome en 1982. Pour ces jeunes Européens, la figure achevée du mal fasciste se nommait Israël tandis pour la génération d’avant la figure du mal se nommait les juifs.
PS : l’heure du recoolement
Depuis samedi, ça recompte sévère dans les fédérations socialistes du pays. Moins onze voix pour Martine Aubry par là, moins douze pour Ségolène Royal par ci, je retiens un que je multiplie par trois : à ce rythme, les militants socialistes vont finir par apprendre que c’est finalement Bertrand Delanoë qu’ils ont élu… Quant à la commission de récolement, qui se réunit aujourd’hui, elle a du travail devant elle. Toutefois, elle ne procédera certainement pas au recollement des morceaux socialistes entre eux, qu’appellent de leurs vœux les plus orthographiques nos honorables confrères du Monde, du Point, de L’Express, de Rue89, de Mediapart, du JDD, de L’Alsace et de La Dépêche. Si l’on compte aussi bien les voix dans les fédérations PS qu’on recompte les L dans les secrétariats de rédaction, c’est pas gagné…


