Il est des coïncidences qui ne doivent rien au hasard. La sortie d’un film qui renvoie aux années de plomb en Allemagne, le retour d’une ultra gauche révolutionnaire sur les lignes de TGV autant que le congrès du Parti socialiste français, clignotent comme des signaux annonciateurs d’un mouvement dans le paysage idéologique ; et pour cause : si la gauche parlementaire, en l’occurrence le PS, voulait donner d’elle-même de bonnes raisons d’être repoussante, elle ne s’y prendrait pas autrement. Jamais les mots n’ont à ce point été démentis par les faits : le PS invoque souvent ses « valeurs », clame qu’il ne saurait perdre son « âme ». On cherche désespérément l’incarnation de ces beaux mots dans les élans fraternels qui unissent les héritiers de François Mitterrand, grand expert en vices privés et vertus publiques. Mais lui au moins avait du style. C’est bien de la Gauche qu’il s’agit, de ce que signifie ce mot, des espoirs qu’il est supposé porter. Depuis Robespierre en passant par Beria et Georges Marchais nous savons que le spectre de ce mot est extensible jusqu’à son contraire. On a le droit de préférer Marc Bloch à Georges Habache.

C’est donc une voie royale qui s’ouvre au gauchisme. La crise financière est pain bénit pour les pensées magiques de tout poil et, dans le désastre social qui l’accompagne déjà, la tentation sera forte de nommer les coupables à peu de frais. Bref, le champ politique est désormais fertile pour la radicalité aussi le film allemand La bande à Baader est-il un appel à conjurer pour conjurer le retour des utopies meurtrières qui, dans les années 1970, ont nourri l’imaginaire idéologique d’une partie de la jeunesse allemande et européenne. Certes, les temps ont changé, et pourtant, on est aspiré par les mêmes trous noirs de la pensée européenne : pourquoi Les Bienveillantes, le roman de Jonathan Little, a-t-il eu en Europe le succès que l’on sait ? Pourquoi le film La chute a-t-il fasciné le public ? Il faut croire que l’Europe n’a pas encore exploré suffisamment sa part maudite pour sans cesse la revisiter.

La violence de la bande à Baader fut à la hauteur du crime dont elle se voulait la rédemption. À vouloir anéantir le mal qu’ils avaient reçu en héritage, les amis de Baader s’en prenaient à l’héritage tout entier. Confondant social démocratie et nazisme, la RAF mettait cependant en pleine lumière la présence d’ancien nazis dans l’appareil du pouvoir en Allemagne fédérale. Ce que Beate Klarsfeld avait mis en scène par une gifle au chancelier Kiesinger, la RAF le pratiquait par l’assassinat de Hanns-Martin Schleyer. La dénazification n’avait pu éliminer la génération qui avait porté Hitler au pouvoir et pour cause : c’étaient bien des bataillons entiers de gens ordinaires qui l’avaient fait élire, démocratiquement. En France, beaucoup chantèrent Maréchal nous voilà avant d’applaudir de Gaulle sur les Champs-Elysées et le préfet Papon fut reconduit dans ces œuvres par le pouvoir issu de la Résistance. Comment quitter les mythologies pour entrer dans le récit peu élégant des lâchetés collectives et des courages solitaires ? Soixante ans plus tard cette histoire n’a pas fini de s’écrire.

On a peu remarqué que les terrorismes d’extrême gauche avaient été d’autant plus meurtriers qu’ils s’inscrivaient dans l’héritage dialectique du fascisme italien, du nazisme allemand, ou de l’impérialisme nationaliste japonais. Fraction Armée Rouge allemande, Brigades Rouges italiennes ou Armée Rouge japonaise ont eu cette pratique commune : la rédemption du crime fasciste passait par le meurtre révolutionnaire ou la destruction de ce qui en représentait la forme substitutive. Il faut souligner cette particularité schizophrène : ces révolutionnaires vont avoir une cible privilégiée : leur radicalité purificatrice va viser Israël quand leurs aînés avaient visé les juifs d’Europe. Ce sont des Allemands d’extrême gauche membres d’un commando germano-palestinien qui vont reconduire les gestes de nazis en triant et séparant les otages juifs des non-juifs lors du détournement d’un avion d’Air France sur Entebbe en juillet 1976. Ce sont des Japonais révolutionnaires qui mitraillent à tout va à l’aéroport de Tel Aviv en 1972. Ce sont des brigadistes italiens qui vont aider à la pose d’une bombe du FPLP devant la grande synagogue de Rome en 1982. Pour ces jeunes Européens, la figure achevée du mal fasciste se nommait Israël tandis pour la génération d’avant la figure du mal se nommait les juifs.

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