Confrontée à une crise démographique grave, la Corée du Sud encourage le retour au bercail des « Coréens ethniques » dont les ancêtres avaient émigré. Cette politique rencontre un grand succès. Mais, des tensions entre population indigène et remigrante sont constatées.
Si certains pays européens s’inquiètent de leur déclin démographique, ils ne sont pas encore dans la même situation que la Corée du Sud qui, avec 0,72 enfant par femme, a le taux de fécondité le plus bas du monde. Il faut un minimum de 2,1 pour maintenir une démographie stable et la population de ce pays pourrait être réduite de 50 % d’ici la fin du siècle si rien n’est fait. Or, les Coréens ont trouvé une solution originale : encourager à rentrer au bercail des « Coréens ethniques » dont les ancêtres ont émigré il y a longtemps.
Selon nos confrères de la BBC, en 2023, 760 000 de ces personnes installées en Chine ou dans des pays russophones étaient revenues s’installer en Corée. La plupart sont des Koryo-Saram qui sont partis vivre dans la Russie orientale à la fin du xixe siècle et au début du xxe, particulièrement pour fuir la colonisation japonaise à partir de 1910. Beaucoup ont été transférés de force vers l’Asie centrale par Staline et se sont retrouvés plus tard citoyens d’États ex-soviétiques comme l’Ouzbékistan ou le Kazakhstan. C’est à partir de 2001 que la Corée permet à cette population de se réinstaller dans le pays de leurs ancêtres. Le flux des rentrants a augmenté à partir de 2014 quand l’État a autorisé le regroupement familial. L’économie coréenne a grand besoin de ces nouveaux arrivants dont beaucoup sont employés dans des usines qui, sans eux, ne tourneraient pas. Il y a un seul hic : l’État n’a pas pensé l’intégration de ces nouveaux Coréens. La plupart ne parlent pas coréen, mais russe. À l’école, leurs enfants forment une catégorie à part, celle des « élèves multiculturels ». Malgré deux heures quotidiennes d’apprentissage du coréen, ils progressent plus lentement, ce qui pousse les parents coréens à retirer leurs enfants des établissements trop mixtes. D’autres tensions d’ordre social se sont installées entre les populations indigène et remigrante.
Ce qui montre, une fois encore, que la résistance à l’immigration ne s’explique par une demande raciste d’homogénéité ethnique, mais par une exigence d’intégration culturelle.
Marie-Blanche de Polignac est injustement oubliée. La fille de Jeanne Lanvin a pourtant été une grande musicienne et une figure majeure de la vie artistique et mondaine du XXe siècle. Dans une biographie magistrale, David Gaillardon restitue à sa juste place cette icône du Tout-Paris dans ses derniers feux.
Pas facile d’être la fille unique de Jeanne Lanvin. Dans les pages de cette biographie consacrée à Marguerite Lanvin, future Marie-Blanche de Polignac, la génitrice ne cède pas de sitôt la place : la fondatrice de la légendaire maison de couture reste incontournable. Et elle gardera sa vie durant un rapport exclusif avec sa « Ririte » adorée. Après de longs atermoiements, celle-ci épouse un médecin, René Jacquemaire, le petit-fils du « Tigre » : « Au fil des années, la fille de Jeanne Lanvin devient une intime du clan Clémenceau », écrit David Gaillardon.
Salons parisiens
Les Jacquemaire fréquentent chez des gens lancés : parmi eux, Jean de Polignac, neveu de la princesse Edmond de Polignac, née Winnaretta Singer. « La société mondaine et aristocratiquesi bien décrite » par Proust « à son apogée, avant-guerre », a muté : selon Morand, le salon de la bru du « Père La Victoire » passe pour « la fumerie la plus élégante de Paris ». De bonne heure opiomane et s’arsouillant au champagne, Ririte se produit dans les salons les plus courus. La musicienne Germaine Tailleferre la rapproche du « groupe des Six » (Milhaud, Auric, Honegger, Poulenc, Louis Durey…) Voyant Mme Jacquemaire harcelée par Rubinstein, Jean s’entremet ; de galant à amant, le pas est franchi : en 1922, Ririte divorce de René. La richissime mécène « tante Winnie » anime alors, avenue Georges Mandel, « le salon musical le plus en vue de Paris ». Il faut son aval pour épouser Jean. Marguerite « a pour elle sa beauté, son charme et bien sûr ses dons musicaux » : en 1924, Marguerite change son prénom en Marie-Blanche, et devient comtesse Jean de Polignac.
Vis-à-vis de son gendre, « Jeanne Lanvin restera toujours une belle-mère discrète et effacée ». Elle nantit néanmoins le petit ménage d’une villa près d’Antibes, La Bastide du Roi. Voyage de noce « aux Indes » ; au retour, vie trépidante : Marie-Blanche est l’ornement des « vendredis » de la princesse Edmond. « Au fil des années, dans un cercle d’élus, être invité par les Polignac [au château de] Kerbastic, dans le Morbihan, revêtira le même enjeuque d’être convié à Marly par Louis XIV ». L’orbite des Polignac s’est élargie à la galaxie d’Edouard Bourdet, dramaturge à succès – et futur patron du « Français »… Dans cet entre-deux guerres, l’Olympe parisien festoie : très exclusifs sont « les bals à thème que donnent l’aristocratie et la grande bourgeoisie dans leurs hôtels particuliers et dont la vogue est alors à son comble ». Sur fond de rivalités mondaines, Etienne de Beaumont en est le manitou, Marie-Laure de Noailles la poétesse vipérine, Cocteau la coqueluche, Charles de Beistegui le continuateur inspiré…
« Muse au goût très sûr », Marie-Blanche est l’épicentre d’une cour. Y entrer, « pour un artiste, c’est accéder au cœur même de la création artistique et de ceux qui la soutiennent. Une pluie d’or s’abat ensuite sur les adorateurs de l’insaisissable sylphide… ». L’hôtel du 16, rue Barbet-de-Jouy sera « l’écrin légendaire dans lequel elle va désormais recevoir… ». Rencontre capitale : Nadia Boulanger, « Herr Professor ». L’Ensemble Boulanger sera la nouvelle religion de Marie-Blanche : soliste hors pair, elle enchaîne les représentations. À Paris, Londres, New York, Boston : concerts, récitals, matinées…
La guerre porte un coup fatal à ces transhumances : sur tous les fronts, Marie-Blanche alterne les déplacements entre Kerbastic et Paris, se produit avec Nadia Boulanger au Théâtre aux armées. Le château est réquisitionné ; à distance de l’Occupant, la comtesse soupe en cuisine ; le châtelain abrite un réseau de résistance. Dès 1940, Nadia s’est exilée aux States.
Veuve en 1943
Gaillardon dépeint avec brio les sinuosités de l’Occupation, plus douce à certains qu’à d’autres ; le deuil de Marie-Blanche, veuve de Jean en 1943 ; la mort de Winnaretta à Londres, âgée de 75 ans ; les tentatives de la comtesse pour sauver ses vieux amis : le chanteur lyrique Doda Conrad, ou le compositeur Fernand Ochsé – qui ne reviendra pas d’Auschwitz… Dans cette époque poisseuse, un « camaïeu de gris (…) dépeint l’attitude des musiciens français… ».
Après-guerre, le monde a changé – le « grand monde » y compris. Marie-Blanche « sait descendre de son lointain Olympe pour entrer dans l’arène », quitte à défendre certains politiciens pas blanc-bleu. Si la vie reprend ses droits, la société mondaine reste divisée entre Résistants et collabos : le beau-frère Polignac, Melchior, patron de Pommery, sera ostracisé, tandis que Louise de Vilmorin « brille de tous ses feux et conquiert » l’ambassadeur Duff Cooper. Marie-Blanche, elle, s’éprend de l’architecte Guillaume Gillet, 33 ans, de 15 ans son cadet. Un an plus tard meurt Jeanne Lanvin : la comtesse de Polignac devient patronne de la maison. Atteinte d’une tumeur au cerveau, en 1951, Marie-Blanche choisit d’en confier la direction au jeune Antonio Castillo. « Certes, écrit Gaillardon, elle reste toujours l’une des femmes les plus élégantes de Paris » ; on se presse aux « dimanches musicaux » de la rue Barbet, « catalyseur des plus grands artistes de son époque ». Le bal s’achève en 1957. Une voilette retenue par deux diamants cache le calvaire de Marie-Blanche – trépanation, méningite, coma… Elle « s’éteint paisiblement, à l’âge de 61 ans ».
À cette égérie, la biographie érudite de David Gaillardon ne se contente pas de rendre hommage : l’arrière-plan de cette sociabilité mondaine, vecteur de haute culture, promoteur du génie artistique, nous y est restitué dans un luxe de détails éblouissant : la recherche d’un temps perdu.
À lire :Marie-Blanche de Polignac. La dernière égérie, David Gaillardon, Tallandier, 2024. 496 pages
On risque d’attendre encore un peu l’islam des Lumières…
« Au travers de ce voyage en islamisme, Kamel Bencheikh met en lumière le fait que le carburant fondamentaliste vient de la confrontation politique avec l’Occident. Il résulte d’une faible culture, d’un faible ancrage religieux et spirituel de la part de ces fanatiques et d’une aversion pour ce qui est différent ». Extrait de la préface de Stéphane Rozès.
Préfacé par le politologue Stéphane Rozès et publié aux éditions Frantz Fanon, L’islamisme ou la crucifixion de l’Occident ― Anatomie d’un renoncement de Kamel Bencheikh s’affirme comme un plaidoyer en faveur d’une réponse plus ferme et plus cohérente face à une idéologie qu’il décrit comme une menace pour les valeurs démocratiques. Kamel Bencheikh, auteur du roman Un si grand brasier dans lequel il décrit une déliquescence de la politique agricole algérienne dans le cadre de la révolution agraire sous l’emprise du colonel Boumediene, et du recueil de poèmes Printemps de lutte et d’amitié où il clame en quatrième page de couverture que « chaque parcelle de mes différentes activités macère dans cette laïcité totalement inconnue dans mon pays d’origine et que j’ai fait mienne en arrivant dans le pays de Voltaire et de Diderot », ardent défenseur de la laïcité, propose une analyse saisissante de l’essor de l’islamisme et des défis qu’il pose aux sociétés occidentales.
Une analyse enracinée dans l’expérience et l’observation
S’appuyant sur sa propre trajectoire et son vécu en Algérie, Kamel Bencheikh explore les transformations profondes qui ont affecté la société dans son pays natal, où les courants rigoristes ont éclipsé les pratiques religieuses traditionnelles. Son analyse dépasse cependant le cadre de l’Algérie pour dresser un portrait global de l’islamisme, qu’il considère comme un projet politique totalitaire. Ce courant, selon lui, exploite les principes mêmes des démocraties – liberté, égalité et tolérance – pour s’y infiltrer et y asseoir son influence.
Kamel Bencheikh insiste sur le rôle central de l’éducation dans cette bataille idéologique. Il décrit l’école comme un terrain clé où s’affrontent les valeurs républicaines et les revendications identitaires promues par l’islamisme. En parallèle, il examine les réponses politiques variées en Europe, soulignant les failles et les incohérences des stratégies adoptées pour contrer cette idéologie.
La laïcité à l’épreuve des compromis
Pour l’auteur, l’affaiblissement de la laïcité est un symptôme alarmant d’une société en quête de compromis au détriment de ses principes fondamentaux. Il critique sévèrement les concessions faites au nom de la paix sociale, les qualifiant d’aveux de faiblesse face à une idéologie hostile. Parmi les exemples marquants, il dénonce l’autocensure qui gagne du terrain dans les milieux éducatifs, où les enseignants hésitent à aborder des sujets sensibles faute de soutien institutionnel.
Kamel Bencheikh plaide pour un renforcement des cadres légaux. Il préconise une adaptation des lois sur la laïcité, notamment la loi de 1905, qu’il estime inadaptée face aux nouvelles formes de radicalisme religieux. Parmi ses propositions, il suggère l’élargissement de la neutralité religieuse dans les espaces publics, une surveillance accrue des financements des groupes religieux, et une interdiction des pratiques religieuses ostentatoires.
Des raisons d’espérer malgré le constat alarmant
Malgré le ton souvent grave de l’ouvrage, Kamel Bencheikh laisse entrevoir des lueurs d’espoir. Il met en avant les efforts de certains mouvements réformateurs dans le monde musulman, comme ceux en Iran ou ailleurs, où des acteurs courageux, comme le mouvement Femme Vie Liberté, se battent pour un islam réconcilié avec les droits humains et les valeurs modernes. Ces initiatives, bien qu’encore marginales, représentent à ses yeux des dynamiques prometteuses que l’Occident aurait tout intérêt à soutenir.
Plus qu’un essai analytique, L’islamisme ou la crucifixion de l’Occident est un appel à l’action et à la réflexion. L’auteur interpelle le lecteur sur la fragilité des valeurs démocratiques face à des attaques insidieuses. Il rappelle que la laïcité, loin d’être un principe d’exclusion, est la clé d’une coexistence harmonieuse entre croyants de toutes confessions et non-croyants.
Comme le souligne Stéphane Rozès dans sa préface, la France reste l’un des rares pays à garantir une liberté de culte et de conscience aussi large grâce à son modèle républicain. Mais pour Kamel Bencheikh, cette liberté doit être activement protégée contre toute tentative de subversion idéologique.
Un livre pour penser l’avenir
L’islamisme ou la crucifixion del’Occident s’adresse à tous ceux qui s’interrogent sur les défis contemporains liés à l’islamisme et sur les moyens de préserver une société fondée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Loin de tout fatalisme, l’ouvrage invite à une prise de conscience collective et à une réaffirmation des valeurs universelles. Dans ce combat, Kamel Bencheikh voit un enjeu majeur : la défense non seulement des démocraties occidentales, mais aussi des fondements mêmes de la civilisation moderne.
Dans une lettre adressée aux candidats au sacerdoce, le Pape François refuse de faire une discrimination a priori entre les œuvres religieuses et profanes.
Qu’un Pape fasse l’éloge de l’art sacré n’a rien d’étonnant. En témoigne la « Lettre aux artistes » de Jean-Paul II, écrite en 1999. Qu’un Pape se lance dans un vibrant éloge de la littérature l’est davantage : c’est pourtant ce qu’a fait le Pape François, le 11 août dernier, dans une lettre, un peu passée inaperçue dans les médias, en raison de la ferveur olympique. Dans cette courte lettre, publiée aux éditions Équateurs et préfacée par un professeur au Collège de France1, le Pape entend promouvoir « un changement radical » dans la formation des prêtres, en donnant à la littérature — pas la « littérature d’idées », fût-elle religieuse ou édifiante, mais celle des romans et de la poésie— la place qu’elle doit avoir dans la formation de tous.
Littérature profane et foi
Dans le style familier qui lui est coutumier, avec plein d’exemples, le Pape, qui n’oublie pas avoir enseigné quelque temps, envisage les bienfaits de la lecture des œuvres littéraires sur le corps, l’esprit, l’âme, en remédiant au stress, en détournant des écrans mortifères et des obsessions qui enferment, en guérissant la passivité intellectuelle, par les mots et le recours constant aux symboles, en ouvrant à l’altérité de « la voix de l’autre », comme le dit Borgès que le Pape aime particulièrement et a connu. Rien de neuf, direz-vous. Sous la plume du Pape, si, car le Pape ne fait pas de discrimination a priori entre œuvres religieuses et œuvres profanes.
Là ne s’arrêtent pas les bienfaits de la littérature, laquelle a une vocation spirituelle : elle remplit la mission donnée à Adam de nommer les êtres et les choses, c’est-à-dire de leur donner un sens. Loin de toute vision simplificatrice du bien et du mal, ou idéologique, elle fait entrer dans la complexité de l’âme humaine et de ses abîmes qu’est venu habiter le Seigneur. Gymnastique de discernement au sens ignatien, qui fait passer de la conscience de nos misères —« la désolation » — à notre croissance spirituelle, elle est aussi nourriture substantielle, « digestion » et « rumination » qui permet d’assimiler la vie en profondeur. On reconnaît là l’amoureux du film « Le Festin de Babette ». Elle est enfin empathie et communion : voir à partir des yeux des autres élargit notre humanité. Constatant la piètre estime que l’on fait de la littérature dans les séminaires, le pape veut remédier à l’appauvrissement intellectuel et spirituel de la foi.
Lire Proust au séminaire ?
La littérature, en effet, est l’expression de la polyphonie de la Révélation, le beau fruit de l’incarnation d’un Dieu fait chair. Dans chaque grande œuvre, on peut chercher « la semence » déjà enfouie de la présence de l’Esprit —« le dieu inconnu » dont parle saint Paul—car « toutes les paroles humaines portent la trace d’une nostalgie de Dieu. » Belle idée que met en valeur, ici, le Pape !
Le Pape a mille fois raison. Il ne s’agit pas qu’un séminariste fasse un master sur La Recherche mais connaisse « les grands classiques » qu’on étudie —qu’on devrait étudier—dans les classes : les tragiques grecs, aimés tout particulièrement par le Pape, Dante, Shakespeare, Cervantès, Racine, Balzac, Dostoïevski, Lorca, Celan… Cette connaissance de l’être humain à travers la littérature, permettrait de connaître la richesse herméneutique de l’Evangile et la spécificité « littéraire » des paraboles utilisées par le Christ.
Bien sûr, le Pape a ancré théologiquement son propos dans la Tradition : saint Paul et les pères de l’Eglise dont saint Basile et Thomas d’Aquin— dont la relique de son crâne a circulé récemment en Europe. On entend déjà les réserves au propos papal. Lire Proust au séminaire ! Celan ! Peu importe, cette lettre qui devrait toucher tout le monde, croyant ou non, fait le plus grand bien. L’ouverture à l’infini du divin, le tragique de la condition humaine, c’est dans la littérature qu’on les trouve exprimés de manière privilégiée.
À la frontière du 19e arrondissement, entre Paris et Aubervilliers, une zone gangrenée par l’insécurité liée aux toxicomanes impose un dispositif renforcé de vigiles, financé par BNP Paribas et d’autres entreprises, pour protéger les salariés, notamment via des escortes sécurisées vers le RER, révélait Le Figaro dans un reportage récent. Analyse.
Le parc de la « Forêt linéaire nord »[1], autrefois conçu comme un espace de détente, est aujourd’hui fermé au public en raison de la délinquance. Tandis que certains salariés se sentent rassurés par la présence des vigiles, d’autres critiquent le manque de prise en charge des toxicos voyous…
La banque d’un monde qui change
La situation de la « forêt linéaire nord », rapportée récemment par Le Figaro, est en réalité une tragique illustration de ce que devient le pays tout entier. « Un lieu de promenade et de détente, protégé par un mur antibruit » d’après la ville de Paris, en réalité un coupe-gorge fermé au public, lieu de rassemblement de toxicomanes et de migrants, au point que les entreprises installées à proximité – notamment BNP Paribas – ont mis en place des vigiles pour protéger leurs salariés d’une « population malveillante », « suivre les éléments perturbateurs » et depuis peu proposer une fois le soir tombé une « escorte » jusqu’à la station RER voisine.
Folle anecdote
Il y a tout, dans cette anecdote, qui n’est donc pas une anecdote, ni un fait divers, et qui est même plus qu’un fait de société : c’est le symbole d’une société entière. Une République devenue folle à force de s’idolâtrer elle-même, refusant d’assumer ses responsabilités régaliennes alors même que son avidité fiscale se déchaîne – les débats actuels au Parlement en sont la preuve. Une population partagée entre ceux qui se prennent en charge pour pallier l’inefficacité publique dans la mesure de leurs moyens (les entreprises organisent des rondes de vigiles, distinguent des « itinéraires recommandés » et des « itinéraires déconseillés », etc.), et ceux qui professent un aveuglement effarant. Ainsi, ce « jeune salarié de la BNP » qui déclare « Ils grattent de la monnaie ou demandent des clopes. Il n’y a rien d’agressif. Pour moi il y a trop de vigiles », alors même qu’ « une dame qui fait le ménage » chez BNP « a déjà été attrapée deux fois à la gorge par le même toxicomane »… On se gardera évidemment de surinterpréter des informations aussi partielles, tout en admettant qu’il y a là une parfaite représentation du dédain des bien-pensants envers les « petites gens » qui subissent de plein fouet l’insécurité. Ah, « C à Vous » parlant de Crépol…
Quoi d’autre ? Une compassion qui nourrit le désarmement collectif – à moins qu’elle n’en soit que le masque, justification maladroite pour ne pas s’avouer l’absence de combattivité collective : « ce sont des gens en situation de détresse », « il n’y a aucune prise en charge », « ils ont besoin d’être soignés, c’est un sujet de santé publique ». Une institution judiciaire dont le bilan est là, étalé aux yeux de tous : « on arrête régulièrement des toxicomanes pour des galettes de crack mais on sait qu’ils vont être libérés » explique un policier – et la « dame qui fait le ménage » se fait agresser deux fois par la même personne, une étudiante se fait agresser sexuellement à la sortie du RER, un salarié doit être hospitalisé après une agression…. « C’est une problématique qui dure depuis longtemps (….) tout le monde se refile le bébé. Ça dépend un peu de la volonté politique du moment. »
Stop à la tiers-mondisation de la France
Et demain ? Un scénario catastrophe de tiers-mondisation, ne laissant aux Français que le choix entre se soumettre aux narco-trafiquants (voire aux narco-califats) et se réfugier auprès de ceux qui auront les moyens de financer des armées de vigiles, nos rues partagées entre ces diverses incarnations modernes des Seigneurs de la Guerre ? Ou un sursaut, une autorité soucieuse d’efficacité et de décence commune, capable politiquement et moralement d’assumer l’utilisation de la violence légitime pour protéger les citoyens, en même temps qu’un réarmement moral et juridique de ceux-ci (je pense par exemple aux propositions de réforme de Thibault de Montbrial sur la légitime défense) ? Une autorité capable d’assumer les bras de fer nécessaires pour arrêter les dérives gauchistes militantes d’une trop grande part de l’institution judiciaire, afin que cette dernière cesse enfin de sacrifier les innocents à ses rêves d’ingénierie sociale ? Une autorité, en somme, qui remettrait la République au service de la France et des Français ?
Crash test
À bien des égards, l’action de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur est un test. Il a le courage de dire la vérité, et c’est là une preuve de respect envers le peuple souverain et le débat démocratique qui suffit à le placer loin au-dessus de l’écrasante majorité de ses prédécesseurs. Il tient tête aux indignations médiatiques qui voudraient l’empêcher de poser des diagnostics lucides. Et il agit, même si en l’absence de sérieuses réformes législatives (un retour des peines planchers, par exemple, ou l’adoption des amendements à la loi Immigration qu’il avait portés au Sénat et qu’Emmanuel Macron avait fait censurer par Laurent Fabius et son Conseil Constitutionnel), ses possibilités sont limitées. Il fait donc pour l’instant nettement moins que ce qu’il faudra faire tôt ou tard, mais au regard de la faible marge de manœuvre dont il dispose à ce jour, il fait probablement le maximum.
En quoi s’agit-il d’un test ? C’est simple. Si les Français encouragent massivement une telle volonté de redressement, s’ils donnent du poids à un discours de vérité, ceux qui ont la détermination de mettre fin à la tiers-mondisation (quelles que soient leurs étiquettes politiques) sauront qu’au moment d’agir, ils pourront s’appuyer sur un vrai soutien populaire. Et il nous reste une chance. Mais si les Français rechignent, s’ils s’effarouchent quand un ministre leur dit qu’on ne peut se satisfaire d’un « Etat de droit » qui remet un violeur récidiviste en liberté sous prétexte d’une « erreur administrative »[2] et accorde des permissions de sortie à un autre qui bien sûr en profite pour recommencer à agresser[3], s’ils trouvent intolérable l’expulsion des criminels étrangers, bref, s’ils suivent les hurlements de la gauche et d’une grande partie du centre, alors la cause est entendue. Et demain, ce territoire qui fut national sera partagé entre les bandes criminelles, les armées privées, et quelques irréductibles mais fragiles milices citoyennes. Vous trouvez cette description excessive ? Regardez la « forêt linéaire nord », regardez la DZ Mafia à Marseille, regardez Mayotte, et « prolongez la courbe »…
[1] La Forêt linéaire nord est un espace vert situé le long de la Boulevard périphérique de Paris dans le 19ᵉ arrondissement de Paris, dans le quartier du Pont-de-Flandre
Maxime d’Aboville brûle les planches du théâtre Hébertot dans Pauvre Bitos, de Jean Anouilh. L’ancien cancre, qui a pris goût au travail grâce à l’art dramatique, est un comédien exalté, mi-possédé mi-cabotin. Le public l’acclame et la profession l’a déjà couronné de deux Molière.
Autour de ses yeux espiègles se dessinent les cernes soucieux d’un être complexe. Sur le boulevard des Batignolles, son pas est vif, décidé. Nous essayons un premier bar : non, trop bruyant ; puis un second : voilà, ça ira. Le Théâtre Hébertot n’est pas loin. C’est là que Maxime d’Aboville joue, depuis plus d’un mois et jusqu’au mois de janvier, le rôle principal de Pauvre Bitos ; c’est sur cette même scène qu’il interprète aussi les textes de Dumas, Lamartine, Michelet et Hugo sur la Révolution française (le spectacle s’intitule comme une évidence : La Révolution française). Maxime d’Aboville n’est pas comme les autres. Sa voix, reconnaissable entre mille, pique comme une flèche, passe du métal au velours ; son énergie nerveuse que l’on sent puisée en des tourments sincères le possède tout entier ; cette diction pointue, cette noblesse qui n’oublie pas de se moquer d’elle-même sans jamais perdre de sa dignité : tout cela fait de Maxime d’Aboville un être à part. S’il n’est pas un extravagant, il est sans nul doute un homme singulier et un comédien qui détonne au milieu de ses pairs.
Avant le théâtre, rien ne l’intéressait
Se retournant sur son enfance, il avoue d’un ton amusé : « J’étais un trublion, j’avais plein de copains, mais j’étais nul partout. Même en sport. » Au lycée, le théâtre est une apparition qui le sort de cet échec et de ce qu’il considère comme une certaine médiocrité. « J’ai découvert avec le théâtre ce qu’était le travail. J’ai tellement aimé jouer que tout a été emporté. C’était une exaltation. Avant ça, rien ne m’intéressait. » Il passe des heures sur une réplique, travaille vingt fois plus que les autres, répète inlassablement, seul avec lui-même. Rapidement, le théâtre devient le lieu sacré, la passion délirante et indépassable. Malgré cela, il met des années avant d’oser, avant de dépasser une certaine culpabilité, avant de sortir du cadre. Précédant cette libération, il fait des études de droit, « des années épouvantables ; j’allais mal ». Celui qui m’annonçait avant notre entretien ne pas savoir quoi dire de sa vie se confie désormais. Ses paroles s’accélèrent : « Il m’a fallu sauter le pas, arrêter mes études était d’une impérative nécessité. Ma vie en dépendait presque. » En un éclair, l’émotion fait place à la drôlerie. Le ton se veut railleur, ironique ; les phrases s’enchaînent et s’entraînent les unes aux autres dans un torrent. La moindre anecdote se transforme en tribulation picaresque. Mon rire est un applaudissement, une injonction à continuer. Un silence se fait, comme un soupir, calme, il conclut alors : « Mon pessimisme congénital m’a empêché de me lancer avant. »
Il n’oublie pas la chance qui fut la sienne et avoue volontiers avoir été, sans doute, plus aidé que d’autres. (« Parfois il se passe des choses qui nous poussent à dire qu’il y a quand même quelqu’un là-haut qui organise tout ça… ») À n’en pas douter, l’homme est plus mystique que matérialiste. Sur scène, celui qui a autant du possédé que du cabotin montre une drôle d’âme métaphysique. Nous en venons à sa rencontre avec Michel Bouquet : « Je l’ai découvert après avoir vu le film Comment j’ai tué mon père,grâce au livre d’entretiens avec Charles Berling. Je me suis mis à apprendre par cœur les réponses de Bouquet, le récit de sa vie, tout ce qu’il racontait là me passionnait. » Un soir, alors qu’il est encore élève chez Jean-Laurent Cochet, il se décide à l’attendre à la fin d’un spectacle. D’Aboville se présente, lui dit qu’il est un jeune comédien et qu’il aimerait lui dire un texte. Bouquet lui demande, de sa voix inoubliable, qui en est l’auteur : « C’est vous, monsieur. » Il se lance alors dans un long monologue extrait du livre d’entretiens où Michel Bouquet se remémore sa venue à l’improviste, durant l’Occupation, chez le grand acteur Maurice Escande, au 190, rue de Rivoli. Bouquet est alors tout à fait surpris d’entendre sa propre histoire, contée avec ses propres mots, dans la bouche de ce jeune homme. La chute est superbe. Au moment où Maxime d’Aboville arrive à l’instant où l’adolescent Bouquet cite un poème de Musset à Escande, le vieil homme agrippe les mains émues de d’Aboville et lui dit : « C’est bien, vous avez une bonne voix, vous avez une bonne diction. » Précisément ce que lui avait dit Maurice Escande en ce matin de l’année 1943 ! Moment unique devenu souvenir de cristal pour Maxime d’Aboville.
La meilleure pièce du moment à Paris
Aujourd’hui, il reprend le rôle de Bitos. Ce rôle qui avait été celui de Michel Bouquet en 1956 au Théâtre Montparnasse pour la création de la pièce d’Anouilh. Chef-d’œuvre de style et de construction, Pauvre Bitos est un éblouissement qui doit beaucoup, dans cette version, à l’incroyable jeu de Maxime d’Aboville. Celui qui a déjà reçu deux Molière du meilleur comédien (en 2015 et 2022) se dépasse encore pour ce qui restera sans doute comme l’un des grands moments de sa carrière théâtrale. En voulant s’échapper et s’extraire de la foule, Maxime d’Aboville est aujourd’hui parvenu à être l’un des plus grands comédiens de sa génération. Fidèle à une tradition qu’il dynamite avec panache, par son étonnante nature, par cette sensibilité troublée et troublante, par son don comique et son âme tragique, il est autant un artiste rare qu’une personnalité marquante. En nos temps affadis, il serait dommage de s’en priver. En allant au Théâtre Hébertot, vous découvrirez que la meilleure pièce du moment a été écrite en 1956.
Au moment où nous nous quittons sur ce boulevard des Batignolles, les fumées des voitures sur le bitume mouillé semblent irréelles. La vie reprend, un nouvel acte commence.
À voir
Pauvre Bitos – Le Dîner de têtes, au Théâtre Hébertot jusqu’au 5 janvier 2025.
L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été arrêté par le régime algérien. Depuis, il a disparu et on est sans nouvelle de lui. Or, la seule chose qui peut protéger un artiste pris pour cible par un régime où l’arbitraire le dispute à la tyrannie, c’est vous, c’est nous, c’est la mobilisation de nos gouvernants. C’est comme cela que le régime iranien a fini par libérer Ahou Daryaei, l’étudiante qui s’était mise en sous-vêtements en protestation contre la manière dont les agents de sécurité l’avait battue pour n’avoir pas porté le voile.
Boualem Sansal mérite la même mobilisation. Les deux partagent d’ailleurs le même combat.
Je connais bien Boualem, nous avons battu quelques estrades ensemble et c’est bien d’ailleurs la seule chose que Boualem a jamais dû battre, car ce qui est le plus agréable chez lui, c’est sa douceur. L’homme dans le privé est charmant, pétillant, facile d’accès, disponible, drôle. Se retrouver invité dans la même manifestation que lui est l’assurance que l’on va passer un bon moment en coulisse. Mais pas que.
Ne plus se boucher les oreilles
Parce que, quand Boualem est là, il se passe toujours quelque chose. Non que l’homme soit un bateleur qui vous manipule une salle en trotskyste accompli. Il se passe quelque chose, parce qu’arrive toujours, avec lui, ce moment de vérité dont la puissance est inversement proportionnelle à notre capacité à l’accueillir. Vous allez comprendre : je ne suis pas quelqu’un de lâche et je veille à ce que ma parole soit claire. Mais même moi j’ai du mal parfois à regarder en face les conséquences de ce que je vois, à aller jusqu’au bout de la logique qui est pourtant mise en œuvre sous mes yeux par les islamistes et leurs alliés. Pas Boualem. Et même moi j’ai parfois refusé de l’entendre. Comme un enfant qui se dit que s’il se bouche les oreilles, alors la prédiction n’arrivera pas, qui aimerait sauver le monde juste en mettant la tête dans le sable. On sait pourtant que cela ne marche pas. On essaie quand même.
Mais Boualem ne se paye pas de fiction et refuse de vivre entouré d’hommes aux paupières cousues. Les années noires de l’Algérie, il les a vécues. La violence de l’islamisme, sa folie totalitaire et meurtrière, il l’a regardée en face. Et il regarde toujours en face la compromission du régime algérien, ses liens de plus en plus troubles avec tout ce qui dans le monde fait de la violence et du massacre, la meilleure preuve de l’affirmation de soi politique. Il sait ce qu’est une dictature, il sait ce qu’est une théocratie, il sait comment font les islamistes pour faire régner un régime de terreur et sait que le prix du sang n’est jamais assez élevé pour eux. Il le sait alors il le dit. Il vous décrit le chemin. Ici comme là-bas. Et il vous annonce ce qui se passera, il vous raconte la prochaine étape. Et un jour elle arrive. Et je vous garantis que vous n’avez pas envie que votre pays suive ce chemin-là. Et vous n’avez pas non plus envie que l’on vous raconte cette histoire-là. Et pourtant vous en serez un jour le héros. Enfin plutôt la victime. Et si ce n’est pas vous, ce seront vos enfants.
Boualem Sansal est un homme qui savait dans sa chair que le 7-Octobre était possible et que ces horreurs se reproduiraient car elles font jouir ceux qui les commettent, ceux qui les soutiennent et ceux qui les applaudissent. Et ils sont nombreux. La bestialité et l’inhumanité ont été érigées en symbole de force et de puissance. Et ces crimes se renouvelleront car ils sont narcissiques. Le monde islamiste cultive le ressentiment et la victimisation car c’est dans un imaginaire de persécution que ce monde obscurantiste et patriarcal cultive et justifie la barbarie : vous êtes opprimé, cela vous dégage de tout rapport à l’humanité et le massacre devient la justice. C’est ce que Boualem Sansal ne cessait de rappeler. Et c’est ce que personne n’a envie d’entendre. Pourtant c’est ce que hurle aujourd’hui dans les rues de Paris une jeunesse ivre de haine et qui croit pourtant incarner la vertu, s’autorisant à basculer dans la haine des Juifs au nom du malheur palestinien.
Boualem ne cessait de répéter que nos lâchetés allaient susciter le déclenchement d’horreurs de plus en plus fortes. Et voilà que le 7-Octobre s’est produit en Israël. Il n’en était pas surpris. Lui savait cela non seulement possible mais désiré par une partie du monde musulman sous emprise islamiste. Ce qui s’est passé en ce jour noir n’était pas un dérapage. C’était inscrit dans l’idéologie des frères musulmans, dans la charte du Hamas, dans l’imaginaire de la rue arabe. Cela ne pose aucun problème à ceux qui l’ont conçu et exécuté là-bas, ni à ceux qui en défendent la logique ici, et dont certains sont mêmes députés chez nous.
Et c’est vrai que nous avons en Europe tous les ingrédients pour cultiver nous-mêmes nos prochains malheurs. Non seulement les islamistes sont puissants chez nous, mais nos gouvernements ne les combattent pas. Ils leur laissent même le soin de travailler à la radicalisation de la communauté musulmane. Ils ferment les yeux sur leur réseau de mosquées qui pourtant diffusent des valeurs incompatibles avec notre contrat social, ils leur laissent pratiquer l’entrisme dans les centres sociaux, les conseils municipaux, les associations, ils ne combattent pas les revendications de l’islam politique (car soyons sérieux il n’y a pas de « revendications religieuses » à l’école mais une offensive islamiste et on gagnerait à le dire), ils utilisent leur religion pour créer des conflits dans le sport, au travail, à l’école…. Et la gauche, particulièrement LFI, leur sert de cheval de Troie et de diffuseur idéologique.
Cessons de jouer avec le feu
Or nous jouons avec le feu car nous n’avons pas pris la mesure de ce que nous affrontons : le 7-Octobre n’est pas le traitement réservé aux juifs par les islamistes dans le cadre d’une querelle théologique et historique. C’est la manière dont on traite les Kouffars quand on est puissant. C’est ici que les islamistes rêvent de le reproduire. Et ils sont tellement persuadés de la bêtise, de l’aveuglement et de la faiblesse des occidentaux, qu’ils attendent juste que les conditions de la réalisation adviennent. Et notre désarmement moral est un véritable encouragement. Voilà ce que nous répétait Boualem. Voilà ce que personne n’a envie d’entendre.
Se retrouver avec Boualem est toujours un plaisir et un inconfort. Plaisir parce que l’homme est chaleureux et tendre, inconfort parce qu’il est inentamable et vous dit ce qu’il pense vrai et juste même si vous n’avez pas envie de l’entendre. Surtout si vous n’avez pas envie de l’entendre. Je ne suis pas lâche. Pourtant j’ai souvent bouché mes oreilles quand il disait certaines choses. Je me sentais tellement impuissante que je préférais encore l’aveuglement et l’illusion. Alors parfois on lui disait « tu ne crois pas que tu vas un peu loin dans les mots ». Il répondait « ils iront bien plus loin que moi, dans les actes ».
L’Algérie est un pays en train de basculer dans le ressentiment et la violence. Il n’y a rien à négocier avec elle, il est temps d’assumer le rapport de force. L’arrestation de Boualem Sansal est une provocation minable, celle d’un régime pourri jusqu’à la moelle qui croit montrer sa force en exhibant son arbitraire. Boualem est des nôtres. Même s’il n’avait pas la nationalité française, il incarnerait au plus haut niveau l’idéal de citoyenneté que nous portons. Il n’a pas que des papiers français, il incarne l’esprit de la France. Parce que c’est un homme libre, courageux, lucide, qui se bat pour la liberté, pour l’égalité et qui le fait en toute fraternité. C’est dans cette fraternité qu’il puise la force de tenir un discours digne, sans agressivité, sans haine et sans violence. Mais sans concession aussi. Et c’est au nom de la fraternité et en reconnaissance de son courage et de sa lucidité que nous devons nous tenir à ses côtés.
PS : pour l’aider, le lien d’une pétition appelant à sa libération.
Numéro 128 de « Causeur », actuellement en kiosques
Le débat politique français a été animé récemment par les déclarations fracassantes de Bruno Retailleau sur l’État de droit. Alors que la gauche en fait un véritable fétiche idéologique et la droite une référence parfois incapacitante, il faut rappeler que la notion est en réalité fluctuante.
Les propos du ministre de l’Intérieur selon lesquels l’État de droit n’était « ni intangible, ni sacré » ont provoqué un flot de réactions indignées. Il y a quelques jours, Le Monde publiait un texte au titre évocateur : « L’État de droit, un principe attaqué par une partie de la droite » (30 octobre 2024)[1].
Dans une certaine vulgate politico-journalistique, la référence à l’« État de droit » passe pour une telle évidence que le fait de ne pas être mortifié par la saillie provocatrice du ministre paraît suspect : l’État de droit n’est-il pas une « valeur »[2] en soi, une condition de la « Démocratie » réalisée par la soumission complète de l’État au « Droit », lui-même conçu comme la fin et le moyen de l’existence collective ? On peut le penser. Mais c’est oublier que cet « État de droit », dont on ne saurait apparemment se passer, n’est pas une idée pure au contenu prédéterminé et soustrait aux altérations temporelles, mais bien un concept humain, trop humain, qui n’existe que par l’interprétation et les usages que l’on en fait.
Une construction conceptuelle équivoque
Un rapide retour sur les origines de ce concept montre qu’il n’a rien d’univoque. Né dans l’Allemagne du XIXe siècle, l’État de droit (Rechtsstaat)[3] désigne une certaine conception de l’ordre juridique selon lequel l’État, à l’origine du droit, doit le respecter au profit des individus qui s’y soumettent. Mais il faut souligner que le concept a été mobilisé au soutien de théories d’inspiration différentes. Sans entrer dans le détail, on relèvera que Kaarlo Tuori propose une classification identifiant trois modèles de l’État de droit dans la seule pensée constitutionnelle allemande : le modèle soi-disant libéral, le modèle matériel et le modèle formel[4]. Puis le concept a été importé en France par Raymond Carré de Malberg, qui en donne également sa propre définition : « Par État de droit il faut entendre un État qui, dans ses rapports avec ses sujets et pour la garantie de leur statut individuel, se soumet lui-même à un régime de droit […] »[5]. Selon cette acception, l’État de droit succède conceptuellement à la notion « d’État de police » dans lequel l’État pouvait se soustraire au droit qu’il avait édicté. Mais, là encore, le concept ne fait pas l’objet d’une interprétation univoque : il est par exemple perçu comme une contradictio in adjecto par ceux qui considèrent que l’État ne saurait être soumis au droit qu’il édicte, puisqu’il en est le fondement et que le droit de l’État ne peut viser qu’à le conserver[6].
Malgré ces débats très riches et trop rapidement esquissés – dont on se demande parfois s’ils sont connus de certains universitaires, pourtant si prompt à déverser leur moraline au nom d’une scientificité souvent invoquée comme un argument d’autorité – le concept « d’État de droit » passe pour avoir immédiatement un sens. Il est d’autant plus facilement invocable sur le mode liturgique qu’il est confondu avec d’autres concepts puissamment mobilisateurs, mais pas moins polysémiques, comme « la » Démocratie, elle-même exclusivement pensée – à tort – comme le régime qui fonde et garantit le règne des « droits fondamentaux ». Dès lors, par glissements théoriques successifs, l’« Etat de droit » est assimilé à la seule garantie des droits fondamentaux par les juges, et donc à « la » Démocratie (avec une majuscule). Selon ce credo, il est possible de déclarer avec solennité, comme le fait le Conseil d’Etat, qu’une procédure juridictionnelle peut faire « progresser l’État de droit »[7], tout en se dispensant bien évidemment de préciser ce qu’il faut entendre par ce concept (ni d’ailleurs par celui de « progrès ») ! Ainsi, ni dans le débat public, ni dans les lieux réputés soucieux de précision, « l’État de droit » n’est envisagé pour ce qu’il est, à savoir une construction conceptuelle importée, mais comme un fétiche idéologique[8]. Cela ne fait que poser avec plus d’acuité la question de l’existence de ses limites.
Des limites nécessaires
D’abord, on soulignera que certaines limites existent déjà à « l’État de droit » entendu comme soumission totale de l’État au « Droit ». Un exemple : dans sa décision n°62-20 DC du 6 novembre 1962, le Conseil constitutionnel refuse de contrôler la constitutionnalité d’une loi adoptée par référendum, au motif qu’une telle loi est « l’expression directe de la souveraineté nationale ».
Ensuite, n’en déplaise à certains, l’assimilation de l’État de droit à la seule garantie des droits fondamentaux par les juges est une source de désagrégation sociale, comme le montre très bien Bertrand Mathieu : « Aujourd’hui, les droits fondamentaux […] se traduisent par la revendication de faire du désir individuel de chacun une règle de vie commune […]. Nous assistons donc à l’émergence de micro-sociétés qui se forment autour de la religion, de l’orientation sexuelle, ou du genre… Notre société tend ainsi à se décomposer en petites sociétés, et cela rend impossible la formulation d’un intérêt général, susceptible de s’imposer aux intérêts individuels ou communautaires »[9].
Dans ce cadre, « l’Etat de droit » est parfois perçu comme une référence incapacitante pour l’action politique. Un récent rapport sénatorial a ainsi salué la montée en puissance du pouvoir juridictionnel, mais également souligné ses effets « ambivalent sur [la] démocratie ». En effet : « la volonté de toujours mieux protéger les droits fondamentaux peut parfois compromettre la capacité de mener des politiques publiques efficaces au service de l’intérêt général » (La judiciarisation de la vie publique : une chance pour l’État de droit ?; Rapport d’information n°592, p. 9).
Il convient donc de penser l’État de droit en dehors de sa célébration idolâtrique un peu grotesque qui tend à lui conférer une inaltérabilité marmoréenne. D’abord parce que cette fétichisation ne fait qu’obscurcir le phénomène qu’elle est supposée décrire, mais également parce que c’est bien la question du délicat équilibre entre le droit et la souveraineté qui se pose, en vertu d’une sorte de dialectique négative qui veut que « plus on affirme énergiquement la souveraineté du droit, plus on prend place au nombre des adversaires de la souveraineté »[10].
[2] L’expression est d’Aurélien Antoine, LePoint,13 octobre 2024.
[3] O. Jouanjan (dir.), Figures de l’Etat de droit. Le Rechtsstaat dans l’histoire intellectuelle et constitutionnelle de l’Allemagne moderne, Strasbourg, PUS, 2001.
[4] K. Tuori, « Four Models of the Rechtsstaat », in M. Sakslin (dir.), The finnish constitution in transition, Helsinki, Hermes-Myiynti Oy, 1991, pp. 31-41.
[5] R. Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l’Etat, Paris, Sirey, 1920, vol. I, p.489.
[6] Comme le rappelle Bruno Daugeron, Droit constitutionnel, Paris, PUF, 2023, p. 103.
[8] Éric Millard, « L’État de droit, idéologie contemporaine de la démocratie », in J.M. Février, P. Cabanel (dir.), Question de démocratie, Presses universitaires du Mirail, 2001 pp.415-443.
[9] B. Mathieu, Les Petites affiches, 13 novembre 2017.
[10] D. Baranger, « L’histoire constitutionnelle et la science du droit constitutionnel », in C-M. Herrera (dir.), Comment écrit-on l’histoire constitutionnelle, Paris, Kimé, 2012, p.121.
L’ancien ambassadeur de France en Algérie (de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020) propose des solutions pour que les deux pays établissent enfin une relation adulte, sans chantage affectif ni délire de persécution, afin de normaliser, voire banaliser, des rapports bilatéraux.
Les toutes récentes déclarations à la presse du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, le 5 octobre, et le catalogue de critiques envers la France posent la question de notre relation avec l’Algérie et plus exactement celle de la nature de cette relation. Peut-on continuer soixante-deux ans après l’indépendance de l’Algérie à être perpétuellement accusés des crimes de la colonisation ? En un mot, comment inverser les rôles, comment cesser d’être mis en accusation par Alger sur tous les sujets, comment et pourquoi faut-il normaliser, voire banaliser notre relation bilatérale ? Dit plus crûment, comment ne plus être l’otage d’Alger ?
Rappelons d’abord les stupéfiantes déclarations du président algérien : face à deux journalistes chargés de lui donner la réplique, quelques jours après sa triomphale réélection à 95 % des voix (taux corrigé une semaine plus tard à 85 % des voix, taux plus « présentable » avec une participation de 10 % du corps électoral, selon l’Élysée), le chef de l’État algérien s’est livré à une attaque systématique et d’une rare violence à l’encontre de la France.
Évidemment, plus question de visite d’État à Paris (« je n’irai pas à Canossa »), pas question non plus de faire revenir à son poste l’ambassadeur d’Algérie en France. D’ailleurs, ce dernier a été nommé à Lisbonne et le poste de Paris sera sans doute inoccupé pendant la nouvelle crise. Mais, comme souvent faute d’arguments, le président algérien n’hésite pas à accuser les lobbies, « un petit groupe anti-algérien », presque un « quarteron de nostalgiques de la colonisation », d’exercer des pressions sur le gouvernement français, à preuve les dernières déclarations du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau et la volte-face française sur le Sahara occidental. C’est d’ailleurs, soulignons-le, ce changement de position diplomatique fin juillet qui est à l’origine de la quatrième ou cinquième crise du septennat d’Emmanuel Macron. Et de citer pêle-mêle l’accord franco-algérien de 1968, qui serait une « coquille vide » peu utile à l’Algérie, les essais nucléaires français qui méritent indemnisation et nettoyage, et comme de coutume, le génocide français qui visait, par la colonisation, à un grand remplacement des musulmans d’Algérie par des chrétiens ! Le président Macron avait donc vu juste lorsqu’en septembre 2021, il ciblait la « rente mémorielle » et la « falsification de l’histoire » par le « système politico-militaire algérien ».
25 juillet 1968 : Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères de l’Algérie, se rend au palais de l’Élysée pour négocier l’accord visant à établir des droits spécifiques pour les travailleurs algériens en France. AP
Il faut relire à deux fois ces stupéfiantes déclarations. Essayons de reprendre ces accusations algériennes et d’analyser sérieusement, et non sur le mode polémique et accusateur, ces différents dossiers.
Le 30 juillet, Paris a effectivement décidé, dans une lettre adressée par le président de la République au roi Mohamed VI de reconnaître la « marocanité » du Sahara occidental et de soutenir le plan d’autonomie marocain. Alger a vu un lâchage, une volte-face cynique de la part d’un membre permanent du Conseil de sécurité dans ce changement de position. Il faut rappeler que la France n’a pourtant pas négligé d’infinies précautions pour amadouer Alger et ne pas froisser la susceptibilité du locataire d’El Mouradia. Une conseillère du président de la République s’était, fin juillet, rendue à Alger, pour soumettre aux autorités algériennes le texte de la lettre que comptait écrire le président au roi du Maroc, ce qui en dit long sur notre indépendance diplomatique. En septembre, la même collaboratrice de l’Élysée s’est une nouvelle fois rendue à Alger pour s’entretenir avec le chef de l’État algérien et l’inviter une fois encore à Paris ! On peut donc dire que la France a été très respectueuse de la diplomatie algérienne : Paris, pour se rendre à Rabat, n’a pas hésité en effet par faire le chemin de Canossa ; le Sahara occidental et l’amitié du Royaume chérifien valent bien une messe.
Mais si le président a fait le choix marocain, c’est peut-être parce qu’il a réalisé qu’il n’y avait décidément rien à attendre d’Alger alors que depuis 2017, les gestes français n’ont jamais été payés de retour : déclaration d’Alger en août 2022, comité d’historiens, gestes mémoriels, visas, nombreux massages élyséens, rien n’y a fait : la réponse algérienne n’a été qu’une longue suite d’insultes depuis 2022 ou au mieux de bouderies ; fermeture des écoles privées algériennes, interdiction de l’usage du français, interdiction faite aux élèves algériens de passer le baccalauréat français en Algérie, remplacement du français par l’anglais, réintroduction du cinquième couplet dans l’hymne national algérien et, évidemment, absence de coopération pour la délivrance des laissez-passer consulaires, préalables à l’exécution des OQTF. Autant dire que les efforts français n’ont servi à rien. Paris a finalement fait le « pari marocain » au détriment de l’« impasse algérienne ». On pourrait ajouter à cela les provocations de la mosquée de Paris, les ingérences dans la politique intérieure française, notamment pendant les émeutes parisiennes de juillet 2023 : à chaque geste de Paris répondait une rebuffade algérienne. Les critiques du président algérien, on le voit, tombent à plat.
Le deuxième reproche fait dans son interview par Abdelmadjid Tebboune concerne l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 que, à la suite de la publication d’une note de la Fondapol en mai 2023, toute la classe politique française a critiqué en demandant son abrogation. En un mot, l’argumentation algérienne consiste à dire : vous, Français, reprochez aux Algériens les privilèges obtenus par cet accord de 1968, alors que si vous regardez bien, il pénalise les Algériens et est de fait une « coquille vide ». C’est évidemment faux et une interprétation mensongère de la part d’Alger.
Là encore, il faut expliquer les choses sérieusement. Le président algérien a raison sur un point, et seulement sur un point : l’accord du 27 décembre 1968 est moins avantageux pour les Algériens que ne l’étaient les accords d’Évian qui, dans une de leurs annexes, postulaient la libre circulation entre la France et l’Algérie. En effet, lors des négociations tenues à Lugrin, Les Rousses et Évian, il était envisagé que les pieds-noirs qui resteraient en Algérie devaient pouvoir revenir librement, sans entraves, en France même s’ils avaient opté pour la nationalité algérienne. Il suffit de lire le verbatim des négociations d’Évian publiées récemment par le Quai d’Orsay pour vérifier cette thèse. Or, en juillet 1962, la très grande majorité des pieds-noirs quittèrent l’Algérie et, de ce fait, la liberté de circulation ne bénéficiait désormais qu’aux Algériens : c’est la raison pour laquelle, cinq ans plus tard, en 1968, les deux gouvernements négocièrent un nouvel accord. Ce texte supprime la libre circulation prévue à Évian (et en ce sens, Tebboune a raison, le texte de 1968 est moins avantageux pour les Algériens) mais, en contrepartie, il accorde de nombreux privilèges aux ressortissants algériens en matière de regroupement familial, de conditions d’intégration, de transformation de visa étudiant en visa de commerçant, de titre de séjour (le fameux certificat de résidence algérien valable dix ans), tous privilèges que n’ont pas les autres nationalités. Certes, un certain nombre de ces avantages furent rognés par la suite ou accordés aux autres nationalités, comme le passeport-talent. Mais dans l’ensemble, l’accord franco-algérien de 1968 est avantageux pour les Algériens. En particulier parce que, en raison de la hiérarchie des normes en droit français, les Algériens échappent aux lois françaises sur l’immigration pour ne dépendre que de l’accord de 1968. Le juge français, le Conseil d’État, rappelle régulièrement dans ses arrêts que les ressortissants algériens (qui représentent quand même plus de 50 % de l’immigration en France) ne sont pas soumis aux lois françaises en matière d’immigration et ne dépendent que de l’accord de 1968 ; il annule donc les refus de titres de séjour par les préfectures, ou les refus de visas, refus décidés sur le fondement des textes de lois françaises, en excipant de la primauté de l’accord franco-algérien de 1968. On voit donc, là encore, l’énorme privilège dont bénéficient les Algériens qui échappent aux lois françaises.
D’ailleurs, dans sa déclaration, le président algérien se contredit quand il affirme que cet accord est une coquille vide qui ne sert aujourd’hui à rien. Dans ce cas, pourquoi hurler et injurier ceux qui d’Édouard Philippe à Jordan Bardella en passant par Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls recommandent l’abrogation de ces privilèges ? Mieux inspiré, un an plus tôt, le même Tebboune, dans Le Figaro, indiquait que les Algériens avaient droit à l’application de cet accord durant 132 années, soit autant que la durée de la colonisation française. L’accord de 1968, c’est la poule aux œufs d’or !
La troisième charge du président algérien porte sur les « crimes français » pendant la colonisation, de Charles X aux essais nucléaires français, avec deux affirmations nouvelles destinées au « grand public » algérien. D’une part, l’idée d’un « grand remplacement » voulu par la France d’une population musulmane par des chrétiens. Cette affirmation est nouvelle, et sans doute destinée à flatter les islamistes et plus généralement la population algérienne, pour montrer que le « système » est le meilleur protecteur des musulmans algériens. Cette affirmation étonne d’autant plus qu’aujourd’hui, les minorités chrétiennes d’Algérie sont persécutées et malmenées par le régime en place, à commencer par les églises évangélistes suspectes de jouer l’indépendance de la Kabylie. La deuxième revendication porte sur la nécessité d’indemnisation et de nettoyage des sites nucléaires français. Là encore, le président algérien oublie de rappeler que ces essais nucléaires ont été menés avec l’accord explicite et écrit du gouvernement algérien jusqu’en 1967, comme le montre le texte des négociations des Rousses et d’Évian. Le chef de l’État algérien avait, dans le dernier entretien que j’ai eu avec lui, évoqué rapidement cette question, mais sans insister. Lui-même avait d’ailleurs insisté sur le fait que le gouvernement algérien avait donné son accord et qu’il était donc difficile en droit international de critiquer la France.
Le discours de Tebboune est évidemment à usage interne : mal réélu, à la tête d’un système politique fragile prêt à contester sa légitimité, otage de la puissante armée algérienne, en butte à un pays hostile (le taux de participation de 10 % à l’élection présidentielle comme les nombreux harragas qui se pressent pour fuir l’Algérie en sont le signe), isolé diplomatiquement (le Maroc, le Mali, la Libye sont en embuscade et le président malien a traité des dirigeants algériens d’énergumènes à la tribune de l’ONU), le chef de l’État algérien n’a sans doute d’autre choix que cette fuite en avant.
Cela dit, que faire à présent ? Face à ces attaques, la France a, pour faire simple, deux possibilités.
Tout d’abord, poursuivre comme si de rien n’était. Jusqu’à présent, et depuis 2017, le président français a ignoré les attaques algériennes et cherché à calmer le jeu, y compris dans les pires moments. Paris n’a jamais protesté ou rappelé son ambassadeur lorsque le président algérien attaquait la France et ciblait personnellement son homologue français : à chaque insulte répondait un coup de téléphone, un message porté par un émissaire, ou un voyage à Alger avec moult embrassades. Aux critiques algériennes répondaient un silence français ou de nouveaux gestes mémoriels. Nous n’avons pas gagné grand-chose à cette stratégie du silence, car ce dernier est pris pour de la faiblesse à Alger. Le président français, persuadé que lui pouvait, avec Alger, réussir là où aucun de ses prédécesseurs – de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Jacques Chirac – n’avait réussi, a peut-être, sept ans plus tard, estimé que décidément, le jeu n’en valait pas la chandelle et que selon l’adage, « un septennat commence à Alger pour se terminer à Rabat ». C’est ce qui se passe aujourd’hui avec la prochaine visite d’État d’Emmanuel Macron à Rabat.
La deuxième option consisterait à créer un rapport de forces avec Alger, rapport de forces qui n’existe pas aujourd’hui. Nos dirigeants politiques, de droite comme de gauche, étant pour des raisons historiques dans une certaine « bien-pensance » à l’égard d’Alger, n’ont jamais voulu riposter ou au moins réagir vis-à-vis des provocations algériennes. Or, nous disposons de moyens de rétorsion et il suffirait, au nom de la réciprocité, terme compris à Alger, de les mettre en œuvre. Ce serait une sorte de « riposte graduée » :
En premier lieu, le gouvernement français pourrait envoyer un signal : dénoncer – il suffit d’un préavis de trois mois – l’échange de lettres signé par les deux ministres des Affaires étrangères le 10 juillet 2007 et qui exonère de visa les détenteurs de passeports diplomatiques français et algérien. Concrètement, les détenteurs algériens de passeports diplomatiques (diplomates, mais aussi l’État profond, hommes politiques, militaires, etc.) peuvent, sans visa, venir en France pour leurs affaires médicales ou personnelles. Avantage précieux ! Mettre fin à cet échange de lettres, ce qui relève de la compétence du seul ministre des Affaires étrangères, serait envoyer un signal.
Autre mesure possible, évidemment, dénoncer l’accord franco-algérien de 1968. Considéré par Alger comme consubstantiel aux accords d’Évian, il est pour lui impossible et impensable de le dénoncer. Ce serait une mesure très forte de la part de la France que de mettre fin à ces accords.
Une variante serait aussi de ne délivrer un nombre de visas qu’au prorata des OQTF exécutées : l’Algérie ne délivrant que 7 % des laissez-passer consulaires nécessaires aux OQTF, la France pourrait ne délivrer que 7 % des visas demandés. Une telle mesure, extrêmement forte, ne pourrait avoir d’effet que si, au même moment, les États membres de l’espace Schengen revenaient sur la libre circulation permise par les accords de Schengen, car un Algérien qui se verrait refuser un visa par la France demanderait et obtiendrait de la part des consulats allemand, espagnol ou italien un visa qui lui permettrait évidemment de venir en France, destination ultime.
D’autres mesures peuvent être envisagées comme les facilités octroyées dans la Convention générale de Sécurité sociale de 1980, qui bénéficient exclusivement aux Algériens, peu de Français allant se faire soigner en Algérie. La double dette hospitalière algérienne, publique comme privée, se montait il y a quelques années à plus de 100 millions d’euros.
Évidemment, si un gouvernement voulait frapper fort, il pourrait regarder de plus près, via Tracfin, les transactions financières effectuées par les Algériens en France, que ce soit via des comptes à Dubaï, ou plus largement par les circuits financiers « officieux » gérés par les cafés de Paris ou Marseille. Le dinar algérien est inconvertible, les sorties de devises contrôlées, le dinar algérien a un cours parallèle mais bizarrement, les transactions algériennes en France prospèrent.
Le gouvernement pourrait tout autant se pencher sur les missions exactes de la Mosquée de Paris, que l’Algérie dirige et dont son recteur, véritable ambassadeur algérien en France, se permet d’intervenir régulièrement dans la vie politique française.
Création du nouveau siège du Consulat d’Algérie à Grenoble, août 2015. « En échange de l’ouverture de nouveaux consulats, pourquoi n’a-t-on rien exigé ? » ALLILI MOURAD/SIPA
L’Algérie dispose enfin de 20 consulats en France où de nombreux proches du pouvoir font carrière, meilleur moyen d’avoir une « base arrière » familiale en France. Jusqu’à l’an dernier, l’Algérie se contentait de 18 consulats, ce qui était déjà beaucoup, mais dans sa générosité, notre ministre de l’Intérieur a, sans contrepartie, accordé l’ouverture de deux consulats supplémentaires, Rouen et Melun. Le rôle de ces consulats est avant tout de mobiliser les Algériens de France mais aussi… de délivrer des laissez-passer consulaires aux Algériens en situation irrégulière reconduits au pays. Si les consulats ne remplissent pas leur mission, c’est à dire refusent de délivrer les laissez-passer consulaires, à quoi donc servent-ils, alors qu’un échange de lettres franco-algérien de 1994 prescrit aux consulats algériens de délivrer ces LPC en échange d’un certain nombre de facilités ? Autant les fermer. Les ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères pourraient d’autorité revoir cette carte consulaire ou, à tout le moins, convoquer solennellement les consuls pour les mettre en garde. Un diplomate n’aime pas être convoqué par un ministre pour recevoir un avertissement… En échange de l’ouverture des consulats algériens à Rouen et Melun, pourquoi n’a-t-on rien exigé ? Il ne faut nous en prendre qu’à nous-mêmes et Alger le sait.
La conclusion de tout cela serait évidemment et logiquement de tenir un langage de vérité et de fermeté aux Algériens et tout compte fait, d’inverser la charge de la preuve : soixante-deux ans après l’indépendance, il faut en effet pouvoir construire une relation normalisée ; soixante-deux ans, c’est largement l’âge adulte… Il est temps de poser franchement la question en ces termes : « Oui ou non, voulez-vous travailler avec nous ? Oui ou non, voulez-vous ce « partenariat d’exception » ? Si c’est le cas, c’est à vous et pas seulement à nous de donner de la substance et de la chair à ces termes. Vous, Algériens, êtes indépendants depuis 1962, et il ne sert à rien, plus de soixante ans après votre indépendance, que vous avez voulue, d’accuser la France de tous les maux qui vous frappent et de ressasser le passé que vous réécrivez. Le président français avait stigmatisé la « falsification de l’histoire par le pouvoir algérien » : il est temps de ne plus regarder dans le rétroviseur et de cesser en France d’être l’otage de la « pensée unique » algérienne. Nous avons, pour ce qui nous concerne, beaucoup progressé au cours des deux derniers quinquennats sur la question de la mémoire, mais nous aussi, nous attendons un retour, car nous aussi, nous avons des intérêts à défendre, nous aussi, nous avons une opinion publique.
Le mandat d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, délivré jeudi 21 novembre, marque un tournant. Cette décision de la « justice internationale » est une grande première à l’encontre d’un dirigeant d’un pays du « camp occidental ». Analyse.
En Israël, on refuse la symétrie créée par la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye entre ses dirigeants et les dirigeants du Hamas. Mais, dans les faits, cette symétrie s’est encore renforcée hier. Sinwar, Haniyeh et Deif sont morts et ne sont donc plus concernés, tandis que Netanyahou et Gallant sont poursuivis pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, un évènement sans précédent visant les dirigeants d’un État démocratique, c’est-à-dire un État qui respecte la séparation des pouvoirs et l’indépendance du système judiciaire.
Une décision qui est aussi un camouflet pour le système judiciaire israélien
En conséquence de cette décision de la CPI, Netanyahou et Gallant ne pourront pas se rendre dans l’un des 124 pays membres de la Cour. Pire encore, elle pourrait affecter le degré de coopération sécuritaire entre les pays membres de la CPI et Israël. Certains États pourraient envisager de limiter leur coopération avec Israël, voire imposer des sanctions. Mais le point le plus important est ailleurs : la CPI envoie un message selon lequel elle ne fait pas confiance au système judiciaire israélien pour enquêter de manière indépendante sur les accusations portées, ce qui pourrait également ouvrir la voie à des poursuites contre d’autres personnes, y compris des soldats ayant participé aux combats à Gaza, par différents États dans le monde.
Ainsi, la question clé reste celle de l’indépendance du système judiciaire israélien. Or, la réforme de celui-ci est au cœur du projet politique du gouvernement de Netanyahou et de sa majorité – qui entendent le subjuguer au pouvoir exécutif. Cela inclut le blocage de la nomination d’un président permanent à la Cour suprême, des menaces de limogeage de la conseillère juridique du gouvernement (qui, dans la réalité de l’Etat juif, est la procureure générale et n’a de conseillère que le nom), et la tentative de remplacer les commissions d’enquête indépendantes pour les événements du 7-Octobre par des enquêtes politiques.
Sur le fond, comme l’affirme John Spencer, le directeur de l’Institut des études sur la guerre urbaine à l’Académie militaire de West Point, Israël a pris plus de précautions pour éviter de toucher des civils non impliqués que n’importe quelle autre armée. L’armée israélienne est même allée bien au-delà des exigences du droit de la guerre. Or, le problème réside dans le fait que le droit international n’a pas été pensé, et n’est donc pas adapté, pour traiter des situations comme celle du conflit à Gaza, où une organisation terroriste se cache derrière des civils, utilise des infrastructures humanitaires telles que des hôpitaux, des écoles et des mosquées, et s’intègre littéralement dans la société de sorte qu’il ne soit plus possible de faire une distinction entre civil et militaire, des notions pourtant de base dans le droit de la guerre.
La famine, crime de guerre ?
C’est probablement pour cette raison précise que la chambre préliminaire de la CPI a émis des mandats d’arrêt en lien avec l’entrave à l’aide humanitaire, notamment la fourniture de nourriture, d’eau, de médicaments, d’équipements médicaux, de carburant et d’électricité, entre le 8 octobre 2023 et le 20 mai 2024. L’entrée de l’aide humanitaire à Gaza a souvent été un point de discorde avec les États-Unis. Dans certains cas, des Israéliens ont tenté de s’en prendre aux camions d’aide, tandis que la police restait passive, anticipant le souhait du ministre. Dans leur décision, les juges de la CPI notent que les augmentations d’aide humanitaire décidées par MM. Netanyahou et Gallant étaient souvent conditionnées ou réalisées sous pression de la communauté internationale, notamment des États-Unis. Cependant, ces augmentations, précisent-ils, n’étaient pas suffisantes pour améliorer l’accès des populations aux biens essentiels.
Or, c’est la pénurie d’approvisionnement qui aurait, selon les juges, créé des conditions de vie destinées à détruire une partie de la population civile de Gaza, entraînant la mort de civils, y compris des enfants, par malnutrition et déshydratation. Par conséquent, il existe des motifs raisonnables de croire que « le crime contre l’humanité de meurtre a été commis à l’encontre de ces victimes ». Pas de génocide donc, mais des accusations graves et pas très éloignées de ce crime absolu.
Pour conclure, les mandats d’arrêt sont tout autant la conséquence de la politique du gouvernement israélien de Netanyahou avant la guerre (ainsi que des déclarations tonitruantes de ses ministres et des députés de sa majorité) qu’une réaction aux actions israéliennes pendant les premiers mois de la guerre.
Israël ne reconnaît pas la compétence de la CPI, mais a tout de même demandé à être entendue. Elle doit désormais décider si elle répondra à la Cour ou tentera d’influencer les pays occidentaux, notamment les États-Unis, pour bloquer l’exécution des mandats. Donald Trump, connu pour son hostilité envers cette institution, pourrait utiliser cette situation pour s’en prendre à elle.
Confrontée à une crise démographique grave, la Corée du Sud encourage le retour au bercail des « Coréens ethniques » dont les ancêtres avaient émigré. Cette politique rencontre un grand succès. Mais, des tensions entre population indigène et remigrante sont constatées.
Si certains pays européens s’inquiètent de leur déclin démographique, ils ne sont pas encore dans la même situation que la Corée du Sud qui, avec 0,72 enfant par femme, a le taux de fécondité le plus bas du monde. Il faut un minimum de 2,1 pour maintenir une démographie stable et la population de ce pays pourrait être réduite de 50 % d’ici la fin du siècle si rien n’est fait. Or, les Coréens ont trouvé une solution originale : encourager à rentrer au bercail des « Coréens ethniques » dont les ancêtres ont émigré il y a longtemps.
Selon nos confrères de la BBC, en 2023, 760 000 de ces personnes installées en Chine ou dans des pays russophones étaient revenues s’installer en Corée. La plupart sont des Koryo-Saram qui sont partis vivre dans la Russie orientale à la fin du xixe siècle et au début du xxe, particulièrement pour fuir la colonisation japonaise à partir de 1910. Beaucoup ont été transférés de force vers l’Asie centrale par Staline et se sont retrouvés plus tard citoyens d’États ex-soviétiques comme l’Ouzbékistan ou le Kazakhstan. C’est à partir de 2001 que la Corée permet à cette population de se réinstaller dans le pays de leurs ancêtres. Le flux des rentrants a augmenté à partir de 2014 quand l’État a autorisé le regroupement familial. L’économie coréenne a grand besoin de ces nouveaux arrivants dont beaucoup sont employés dans des usines qui, sans eux, ne tourneraient pas. Il y a un seul hic : l’État n’a pas pensé l’intégration de ces nouveaux Coréens. La plupart ne parlent pas coréen, mais russe. À l’école, leurs enfants forment une catégorie à part, celle des « élèves multiculturels ». Malgré deux heures quotidiennes d’apprentissage du coréen, ils progressent plus lentement, ce qui pousse les parents coréens à retirer leurs enfants des établissements trop mixtes. D’autres tensions d’ordre social se sont installées entre les populations indigène et remigrante.
Ce qui montre, une fois encore, que la résistance à l’immigration ne s’explique par une demande raciste d’homogénéité ethnique, mais par une exigence d’intégration culturelle.
Marie-Blanche de Polignac est injustement oubliée. La fille de Jeanne Lanvin a pourtant été une grande musicienne et une figure majeure de la vie artistique et mondaine du XXe siècle. Dans une biographie magistrale, David Gaillardon restitue à sa juste place cette icône du Tout-Paris dans ses derniers feux.
Pas facile d’être la fille unique de Jeanne Lanvin. Dans les pages de cette biographie consacrée à Marguerite Lanvin, future Marie-Blanche de Polignac, la génitrice ne cède pas de sitôt la place : la fondatrice de la légendaire maison de couture reste incontournable. Et elle gardera sa vie durant un rapport exclusif avec sa « Ririte » adorée. Après de longs atermoiements, celle-ci épouse un médecin, René Jacquemaire, le petit-fils du « Tigre » : « Au fil des années, la fille de Jeanne Lanvin devient une intime du clan Clémenceau », écrit David Gaillardon.
Salons parisiens
Les Jacquemaire fréquentent chez des gens lancés : parmi eux, Jean de Polignac, neveu de la princesse Edmond de Polignac, née Winnaretta Singer. « La société mondaine et aristocratiquesi bien décrite » par Proust « à son apogée, avant-guerre », a muté : selon Morand, le salon de la bru du « Père La Victoire » passe pour « la fumerie la plus élégante de Paris ». De bonne heure opiomane et s’arsouillant au champagne, Ririte se produit dans les salons les plus courus. La musicienne Germaine Tailleferre la rapproche du « groupe des Six » (Milhaud, Auric, Honegger, Poulenc, Louis Durey…) Voyant Mme Jacquemaire harcelée par Rubinstein, Jean s’entremet ; de galant à amant, le pas est franchi : en 1922, Ririte divorce de René. La richissime mécène « tante Winnie » anime alors, avenue Georges Mandel, « le salon musical le plus en vue de Paris ». Il faut son aval pour épouser Jean. Marguerite « a pour elle sa beauté, son charme et bien sûr ses dons musicaux » : en 1924, Marguerite change son prénom en Marie-Blanche, et devient comtesse Jean de Polignac.
Vis-à-vis de son gendre, « Jeanne Lanvin restera toujours une belle-mère discrète et effacée ». Elle nantit néanmoins le petit ménage d’une villa près d’Antibes, La Bastide du Roi. Voyage de noce « aux Indes » ; au retour, vie trépidante : Marie-Blanche est l’ornement des « vendredis » de la princesse Edmond. « Au fil des années, dans un cercle d’élus, être invité par les Polignac [au château de] Kerbastic, dans le Morbihan, revêtira le même enjeuque d’être convié à Marly par Louis XIV ». L’orbite des Polignac s’est élargie à la galaxie d’Edouard Bourdet, dramaturge à succès – et futur patron du « Français »… Dans cet entre-deux guerres, l’Olympe parisien festoie : très exclusifs sont « les bals à thème que donnent l’aristocratie et la grande bourgeoisie dans leurs hôtels particuliers et dont la vogue est alors à son comble ». Sur fond de rivalités mondaines, Etienne de Beaumont en est le manitou, Marie-Laure de Noailles la poétesse vipérine, Cocteau la coqueluche, Charles de Beistegui le continuateur inspiré…
« Muse au goût très sûr », Marie-Blanche est l’épicentre d’une cour. Y entrer, « pour un artiste, c’est accéder au cœur même de la création artistique et de ceux qui la soutiennent. Une pluie d’or s’abat ensuite sur les adorateurs de l’insaisissable sylphide… ». L’hôtel du 16, rue Barbet-de-Jouy sera « l’écrin légendaire dans lequel elle va désormais recevoir… ». Rencontre capitale : Nadia Boulanger, « Herr Professor ». L’Ensemble Boulanger sera la nouvelle religion de Marie-Blanche : soliste hors pair, elle enchaîne les représentations. À Paris, Londres, New York, Boston : concerts, récitals, matinées…
La guerre porte un coup fatal à ces transhumances : sur tous les fronts, Marie-Blanche alterne les déplacements entre Kerbastic et Paris, se produit avec Nadia Boulanger au Théâtre aux armées. Le château est réquisitionné ; à distance de l’Occupant, la comtesse soupe en cuisine ; le châtelain abrite un réseau de résistance. Dès 1940, Nadia s’est exilée aux States.
Veuve en 1943
Gaillardon dépeint avec brio les sinuosités de l’Occupation, plus douce à certains qu’à d’autres ; le deuil de Marie-Blanche, veuve de Jean en 1943 ; la mort de Winnaretta à Londres, âgée de 75 ans ; les tentatives de la comtesse pour sauver ses vieux amis : le chanteur lyrique Doda Conrad, ou le compositeur Fernand Ochsé – qui ne reviendra pas d’Auschwitz… Dans cette époque poisseuse, un « camaïeu de gris (…) dépeint l’attitude des musiciens français… ».
Après-guerre, le monde a changé – le « grand monde » y compris. Marie-Blanche « sait descendre de son lointain Olympe pour entrer dans l’arène », quitte à défendre certains politiciens pas blanc-bleu. Si la vie reprend ses droits, la société mondaine reste divisée entre Résistants et collabos : le beau-frère Polignac, Melchior, patron de Pommery, sera ostracisé, tandis que Louise de Vilmorin « brille de tous ses feux et conquiert » l’ambassadeur Duff Cooper. Marie-Blanche, elle, s’éprend de l’architecte Guillaume Gillet, 33 ans, de 15 ans son cadet. Un an plus tard meurt Jeanne Lanvin : la comtesse de Polignac devient patronne de la maison. Atteinte d’une tumeur au cerveau, en 1951, Marie-Blanche choisit d’en confier la direction au jeune Antonio Castillo. « Certes, écrit Gaillardon, elle reste toujours l’une des femmes les plus élégantes de Paris » ; on se presse aux « dimanches musicaux » de la rue Barbet, « catalyseur des plus grands artistes de son époque ». Le bal s’achève en 1957. Une voilette retenue par deux diamants cache le calvaire de Marie-Blanche – trépanation, méningite, coma… Elle « s’éteint paisiblement, à l’âge de 61 ans ».
À cette égérie, la biographie érudite de David Gaillardon ne se contente pas de rendre hommage : l’arrière-plan de cette sociabilité mondaine, vecteur de haute culture, promoteur du génie artistique, nous y est restitué dans un luxe de détails éblouissant : la recherche d’un temps perdu.
À lire :Marie-Blanche de Polignac. La dernière égérie, David Gaillardon, Tallandier, 2024. 496 pages
On risque d’attendre encore un peu l’islam des Lumières…
« Au travers de ce voyage en islamisme, Kamel Bencheikh met en lumière le fait que le carburant fondamentaliste vient de la confrontation politique avec l’Occident. Il résulte d’une faible culture, d’un faible ancrage religieux et spirituel de la part de ces fanatiques et d’une aversion pour ce qui est différent ». Extrait de la préface de Stéphane Rozès.
Préfacé par le politologue Stéphane Rozès et publié aux éditions Frantz Fanon, L’islamisme ou la crucifixion de l’Occident ― Anatomie d’un renoncement de Kamel Bencheikh s’affirme comme un plaidoyer en faveur d’une réponse plus ferme et plus cohérente face à une idéologie qu’il décrit comme une menace pour les valeurs démocratiques. Kamel Bencheikh, auteur du roman Un si grand brasier dans lequel il décrit une déliquescence de la politique agricole algérienne dans le cadre de la révolution agraire sous l’emprise du colonel Boumediene, et du recueil de poèmes Printemps de lutte et d’amitié où il clame en quatrième page de couverture que « chaque parcelle de mes différentes activités macère dans cette laïcité totalement inconnue dans mon pays d’origine et que j’ai fait mienne en arrivant dans le pays de Voltaire et de Diderot », ardent défenseur de la laïcité, propose une analyse saisissante de l’essor de l’islamisme et des défis qu’il pose aux sociétés occidentales.
Une analyse enracinée dans l’expérience et l’observation
S’appuyant sur sa propre trajectoire et son vécu en Algérie, Kamel Bencheikh explore les transformations profondes qui ont affecté la société dans son pays natal, où les courants rigoristes ont éclipsé les pratiques religieuses traditionnelles. Son analyse dépasse cependant le cadre de l’Algérie pour dresser un portrait global de l’islamisme, qu’il considère comme un projet politique totalitaire. Ce courant, selon lui, exploite les principes mêmes des démocraties – liberté, égalité et tolérance – pour s’y infiltrer et y asseoir son influence.
Kamel Bencheikh insiste sur le rôle central de l’éducation dans cette bataille idéologique. Il décrit l’école comme un terrain clé où s’affrontent les valeurs républicaines et les revendications identitaires promues par l’islamisme. En parallèle, il examine les réponses politiques variées en Europe, soulignant les failles et les incohérences des stratégies adoptées pour contrer cette idéologie.
La laïcité à l’épreuve des compromis
Pour l’auteur, l’affaiblissement de la laïcité est un symptôme alarmant d’une société en quête de compromis au détriment de ses principes fondamentaux. Il critique sévèrement les concessions faites au nom de la paix sociale, les qualifiant d’aveux de faiblesse face à une idéologie hostile. Parmi les exemples marquants, il dénonce l’autocensure qui gagne du terrain dans les milieux éducatifs, où les enseignants hésitent à aborder des sujets sensibles faute de soutien institutionnel.
Kamel Bencheikh plaide pour un renforcement des cadres légaux. Il préconise une adaptation des lois sur la laïcité, notamment la loi de 1905, qu’il estime inadaptée face aux nouvelles formes de radicalisme religieux. Parmi ses propositions, il suggère l’élargissement de la neutralité religieuse dans les espaces publics, une surveillance accrue des financements des groupes religieux, et une interdiction des pratiques religieuses ostentatoires.
Des raisons d’espérer malgré le constat alarmant
Malgré le ton souvent grave de l’ouvrage, Kamel Bencheikh laisse entrevoir des lueurs d’espoir. Il met en avant les efforts de certains mouvements réformateurs dans le monde musulman, comme ceux en Iran ou ailleurs, où des acteurs courageux, comme le mouvement Femme Vie Liberté, se battent pour un islam réconcilié avec les droits humains et les valeurs modernes. Ces initiatives, bien qu’encore marginales, représentent à ses yeux des dynamiques prometteuses que l’Occident aurait tout intérêt à soutenir.
Plus qu’un essai analytique, L’islamisme ou la crucifixion de l’Occident est un appel à l’action et à la réflexion. L’auteur interpelle le lecteur sur la fragilité des valeurs démocratiques face à des attaques insidieuses. Il rappelle que la laïcité, loin d’être un principe d’exclusion, est la clé d’une coexistence harmonieuse entre croyants de toutes confessions et non-croyants.
Comme le souligne Stéphane Rozès dans sa préface, la France reste l’un des rares pays à garantir une liberté de culte et de conscience aussi large grâce à son modèle républicain. Mais pour Kamel Bencheikh, cette liberté doit être activement protégée contre toute tentative de subversion idéologique.
Un livre pour penser l’avenir
L’islamisme ou la crucifixion del’Occident s’adresse à tous ceux qui s’interrogent sur les défis contemporains liés à l’islamisme et sur les moyens de préserver une société fondée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Loin de tout fatalisme, l’ouvrage invite à une prise de conscience collective et à une réaffirmation des valeurs universelles. Dans ce combat, Kamel Bencheikh voit un enjeu majeur : la défense non seulement des démocraties occidentales, mais aussi des fondements mêmes de la civilisation moderne.
Dans une lettre adressée aux candidats au sacerdoce, le Pape François refuse de faire une discrimination a priori entre les œuvres religieuses et profanes.
Qu’un Pape fasse l’éloge de l’art sacré n’a rien d’étonnant. En témoigne la « Lettre aux artistes » de Jean-Paul II, écrite en 1999. Qu’un Pape se lance dans un vibrant éloge de la littérature l’est davantage : c’est pourtant ce qu’a fait le Pape François, le 11 août dernier, dans une lettre, un peu passée inaperçue dans les médias, en raison de la ferveur olympique. Dans cette courte lettre, publiée aux éditions Équateurs et préfacée par un professeur au Collège de France1, le Pape entend promouvoir « un changement radical » dans la formation des prêtres, en donnant à la littérature — pas la « littérature d’idées », fût-elle religieuse ou édifiante, mais celle des romans et de la poésie— la place qu’elle doit avoir dans la formation de tous.
Littérature profane et foi
Dans le style familier qui lui est coutumier, avec plein d’exemples, le Pape, qui n’oublie pas avoir enseigné quelque temps, envisage les bienfaits de la lecture des œuvres littéraires sur le corps, l’esprit, l’âme, en remédiant au stress, en détournant des écrans mortifères et des obsessions qui enferment, en guérissant la passivité intellectuelle, par les mots et le recours constant aux symboles, en ouvrant à l’altérité de « la voix de l’autre », comme le dit Borgès que le Pape aime particulièrement et a connu. Rien de neuf, direz-vous. Sous la plume du Pape, si, car le Pape ne fait pas de discrimination a priori entre œuvres religieuses et œuvres profanes.
Là ne s’arrêtent pas les bienfaits de la littérature, laquelle a une vocation spirituelle : elle remplit la mission donnée à Adam de nommer les êtres et les choses, c’est-à-dire de leur donner un sens. Loin de toute vision simplificatrice du bien et du mal, ou idéologique, elle fait entrer dans la complexité de l’âme humaine et de ses abîmes qu’est venu habiter le Seigneur. Gymnastique de discernement au sens ignatien, qui fait passer de la conscience de nos misères —« la désolation » — à notre croissance spirituelle, elle est aussi nourriture substantielle, « digestion » et « rumination » qui permet d’assimiler la vie en profondeur. On reconnaît là l’amoureux du film « Le Festin de Babette ». Elle est enfin empathie et communion : voir à partir des yeux des autres élargit notre humanité. Constatant la piètre estime que l’on fait de la littérature dans les séminaires, le pape veut remédier à l’appauvrissement intellectuel et spirituel de la foi.
Lire Proust au séminaire ?
La littérature, en effet, est l’expression de la polyphonie de la Révélation, le beau fruit de l’incarnation d’un Dieu fait chair. Dans chaque grande œuvre, on peut chercher « la semence » déjà enfouie de la présence de l’Esprit —« le dieu inconnu » dont parle saint Paul—car « toutes les paroles humaines portent la trace d’une nostalgie de Dieu. » Belle idée que met en valeur, ici, le Pape !
Le Pape a mille fois raison. Il ne s’agit pas qu’un séminariste fasse un master sur La Recherche mais connaisse « les grands classiques » qu’on étudie —qu’on devrait étudier—dans les classes : les tragiques grecs, aimés tout particulièrement par le Pape, Dante, Shakespeare, Cervantès, Racine, Balzac, Dostoïevski, Lorca, Celan… Cette connaissance de l’être humain à travers la littérature, permettrait de connaître la richesse herméneutique de l’Evangile et la spécificité « littéraire » des paraboles utilisées par le Christ.
Bien sûr, le Pape a ancré théologiquement son propos dans la Tradition : saint Paul et les pères de l’Eglise dont saint Basile et Thomas d’Aquin— dont la relique de son crâne a circulé récemment en Europe. On entend déjà les réserves au propos papal. Lire Proust au séminaire ! Celan ! Peu importe, cette lettre qui devrait toucher tout le monde, croyant ou non, fait le plus grand bien. L’ouverture à l’infini du divin, le tragique de la condition humaine, c’est dans la littérature qu’on les trouve exprimés de manière privilégiée.
À la frontière du 19e arrondissement, entre Paris et Aubervilliers, une zone gangrenée par l’insécurité liée aux toxicomanes impose un dispositif renforcé de vigiles, financé par BNP Paribas et d’autres entreprises, pour protéger les salariés, notamment via des escortes sécurisées vers le RER, révélait Le Figaro dans un reportage récent. Analyse.
Le parc de la « Forêt linéaire nord »[1], autrefois conçu comme un espace de détente, est aujourd’hui fermé au public en raison de la délinquance. Tandis que certains salariés se sentent rassurés par la présence des vigiles, d’autres critiquent le manque de prise en charge des toxicos voyous…
La banque d’un monde qui change
La situation de la « forêt linéaire nord », rapportée récemment par Le Figaro, est en réalité une tragique illustration de ce que devient le pays tout entier. « Un lieu de promenade et de détente, protégé par un mur antibruit » d’après la ville de Paris, en réalité un coupe-gorge fermé au public, lieu de rassemblement de toxicomanes et de migrants, au point que les entreprises installées à proximité – notamment BNP Paribas – ont mis en place des vigiles pour protéger leurs salariés d’une « population malveillante », « suivre les éléments perturbateurs » et depuis peu proposer une fois le soir tombé une « escorte » jusqu’à la station RER voisine.
Folle anecdote
Il y a tout, dans cette anecdote, qui n’est donc pas une anecdote, ni un fait divers, et qui est même plus qu’un fait de société : c’est le symbole d’une société entière. Une République devenue folle à force de s’idolâtrer elle-même, refusant d’assumer ses responsabilités régaliennes alors même que son avidité fiscale se déchaîne – les débats actuels au Parlement en sont la preuve. Une population partagée entre ceux qui se prennent en charge pour pallier l’inefficacité publique dans la mesure de leurs moyens (les entreprises organisent des rondes de vigiles, distinguent des « itinéraires recommandés » et des « itinéraires déconseillés », etc.), et ceux qui professent un aveuglement effarant. Ainsi, ce « jeune salarié de la BNP » qui déclare « Ils grattent de la monnaie ou demandent des clopes. Il n’y a rien d’agressif. Pour moi il y a trop de vigiles », alors même qu’ « une dame qui fait le ménage » chez BNP « a déjà été attrapée deux fois à la gorge par le même toxicomane »… On se gardera évidemment de surinterpréter des informations aussi partielles, tout en admettant qu’il y a là une parfaite représentation du dédain des bien-pensants envers les « petites gens » qui subissent de plein fouet l’insécurité. Ah, « C à Vous » parlant de Crépol…
Quoi d’autre ? Une compassion qui nourrit le désarmement collectif – à moins qu’elle n’en soit que le masque, justification maladroite pour ne pas s’avouer l’absence de combattivité collective : « ce sont des gens en situation de détresse », « il n’y a aucune prise en charge », « ils ont besoin d’être soignés, c’est un sujet de santé publique ». Une institution judiciaire dont le bilan est là, étalé aux yeux de tous : « on arrête régulièrement des toxicomanes pour des galettes de crack mais on sait qu’ils vont être libérés » explique un policier – et la « dame qui fait le ménage » se fait agresser deux fois par la même personne, une étudiante se fait agresser sexuellement à la sortie du RER, un salarié doit être hospitalisé après une agression…. « C’est une problématique qui dure depuis longtemps (….) tout le monde se refile le bébé. Ça dépend un peu de la volonté politique du moment. »
Stop à la tiers-mondisation de la France
Et demain ? Un scénario catastrophe de tiers-mondisation, ne laissant aux Français que le choix entre se soumettre aux narco-trafiquants (voire aux narco-califats) et se réfugier auprès de ceux qui auront les moyens de financer des armées de vigiles, nos rues partagées entre ces diverses incarnations modernes des Seigneurs de la Guerre ? Ou un sursaut, une autorité soucieuse d’efficacité et de décence commune, capable politiquement et moralement d’assumer l’utilisation de la violence légitime pour protéger les citoyens, en même temps qu’un réarmement moral et juridique de ceux-ci (je pense par exemple aux propositions de réforme de Thibault de Montbrial sur la légitime défense) ? Une autorité capable d’assumer les bras de fer nécessaires pour arrêter les dérives gauchistes militantes d’une trop grande part de l’institution judiciaire, afin que cette dernière cesse enfin de sacrifier les innocents à ses rêves d’ingénierie sociale ? Une autorité, en somme, qui remettrait la République au service de la France et des Français ?
Crash test
À bien des égards, l’action de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur est un test. Il a le courage de dire la vérité, et c’est là une preuve de respect envers le peuple souverain et le débat démocratique qui suffit à le placer loin au-dessus de l’écrasante majorité de ses prédécesseurs. Il tient tête aux indignations médiatiques qui voudraient l’empêcher de poser des diagnostics lucides. Et il agit, même si en l’absence de sérieuses réformes législatives (un retour des peines planchers, par exemple, ou l’adoption des amendements à la loi Immigration qu’il avait portés au Sénat et qu’Emmanuel Macron avait fait censurer par Laurent Fabius et son Conseil Constitutionnel), ses possibilités sont limitées. Il fait donc pour l’instant nettement moins que ce qu’il faudra faire tôt ou tard, mais au regard de la faible marge de manœuvre dont il dispose à ce jour, il fait probablement le maximum.
En quoi s’agit-il d’un test ? C’est simple. Si les Français encouragent massivement une telle volonté de redressement, s’ils donnent du poids à un discours de vérité, ceux qui ont la détermination de mettre fin à la tiers-mondisation (quelles que soient leurs étiquettes politiques) sauront qu’au moment d’agir, ils pourront s’appuyer sur un vrai soutien populaire. Et il nous reste une chance. Mais si les Français rechignent, s’ils s’effarouchent quand un ministre leur dit qu’on ne peut se satisfaire d’un « Etat de droit » qui remet un violeur récidiviste en liberté sous prétexte d’une « erreur administrative »[2] et accorde des permissions de sortie à un autre qui bien sûr en profite pour recommencer à agresser[3], s’ils trouvent intolérable l’expulsion des criminels étrangers, bref, s’ils suivent les hurlements de la gauche et d’une grande partie du centre, alors la cause est entendue. Et demain, ce territoire qui fut national sera partagé entre les bandes criminelles, les armées privées, et quelques irréductibles mais fragiles milices citoyennes. Vous trouvez cette description excessive ? Regardez la « forêt linéaire nord », regardez la DZ Mafia à Marseille, regardez Mayotte, et « prolongez la courbe »…
[1] La Forêt linéaire nord est un espace vert situé le long de la Boulevard périphérique de Paris dans le 19ᵉ arrondissement de Paris, dans le quartier du Pont-de-Flandre
Maxime d’Aboville brûle les planches du théâtre Hébertot dans Pauvre Bitos, de Jean Anouilh. L’ancien cancre, qui a pris goût au travail grâce à l’art dramatique, est un comédien exalté, mi-possédé mi-cabotin. Le public l’acclame et la profession l’a déjà couronné de deux Molière.
Autour de ses yeux espiègles se dessinent les cernes soucieux d’un être complexe. Sur le boulevard des Batignolles, son pas est vif, décidé. Nous essayons un premier bar : non, trop bruyant ; puis un second : voilà, ça ira. Le Théâtre Hébertot n’est pas loin. C’est là que Maxime d’Aboville joue, depuis plus d’un mois et jusqu’au mois de janvier, le rôle principal de Pauvre Bitos ; c’est sur cette même scène qu’il interprète aussi les textes de Dumas, Lamartine, Michelet et Hugo sur la Révolution française (le spectacle s’intitule comme une évidence : La Révolution française). Maxime d’Aboville n’est pas comme les autres. Sa voix, reconnaissable entre mille, pique comme une flèche, passe du métal au velours ; son énergie nerveuse que l’on sent puisée en des tourments sincères le possède tout entier ; cette diction pointue, cette noblesse qui n’oublie pas de se moquer d’elle-même sans jamais perdre de sa dignité : tout cela fait de Maxime d’Aboville un être à part. S’il n’est pas un extravagant, il est sans nul doute un homme singulier et un comédien qui détonne au milieu de ses pairs.
Avant le théâtre, rien ne l’intéressait
Se retournant sur son enfance, il avoue d’un ton amusé : « J’étais un trublion, j’avais plein de copains, mais j’étais nul partout. Même en sport. » Au lycée, le théâtre est une apparition qui le sort de cet échec et de ce qu’il considère comme une certaine médiocrité. « J’ai découvert avec le théâtre ce qu’était le travail. J’ai tellement aimé jouer que tout a été emporté. C’était une exaltation. Avant ça, rien ne m’intéressait. » Il passe des heures sur une réplique, travaille vingt fois plus que les autres, répète inlassablement, seul avec lui-même. Rapidement, le théâtre devient le lieu sacré, la passion délirante et indépassable. Malgré cela, il met des années avant d’oser, avant de dépasser une certaine culpabilité, avant de sortir du cadre. Précédant cette libération, il fait des études de droit, « des années épouvantables ; j’allais mal ». Celui qui m’annonçait avant notre entretien ne pas savoir quoi dire de sa vie se confie désormais. Ses paroles s’accélèrent : « Il m’a fallu sauter le pas, arrêter mes études était d’une impérative nécessité. Ma vie en dépendait presque. » En un éclair, l’émotion fait place à la drôlerie. Le ton se veut railleur, ironique ; les phrases s’enchaînent et s’entraînent les unes aux autres dans un torrent. La moindre anecdote se transforme en tribulation picaresque. Mon rire est un applaudissement, une injonction à continuer. Un silence se fait, comme un soupir, calme, il conclut alors : « Mon pessimisme congénital m’a empêché de me lancer avant. »
Il n’oublie pas la chance qui fut la sienne et avoue volontiers avoir été, sans doute, plus aidé que d’autres. (« Parfois il se passe des choses qui nous poussent à dire qu’il y a quand même quelqu’un là-haut qui organise tout ça… ») À n’en pas douter, l’homme est plus mystique que matérialiste. Sur scène, celui qui a autant du possédé que du cabotin montre une drôle d’âme métaphysique. Nous en venons à sa rencontre avec Michel Bouquet : « Je l’ai découvert après avoir vu le film Comment j’ai tué mon père,grâce au livre d’entretiens avec Charles Berling. Je me suis mis à apprendre par cœur les réponses de Bouquet, le récit de sa vie, tout ce qu’il racontait là me passionnait. » Un soir, alors qu’il est encore élève chez Jean-Laurent Cochet, il se décide à l’attendre à la fin d’un spectacle. D’Aboville se présente, lui dit qu’il est un jeune comédien et qu’il aimerait lui dire un texte. Bouquet lui demande, de sa voix inoubliable, qui en est l’auteur : « C’est vous, monsieur. » Il se lance alors dans un long monologue extrait du livre d’entretiens où Michel Bouquet se remémore sa venue à l’improviste, durant l’Occupation, chez le grand acteur Maurice Escande, au 190, rue de Rivoli. Bouquet est alors tout à fait surpris d’entendre sa propre histoire, contée avec ses propres mots, dans la bouche de ce jeune homme. La chute est superbe. Au moment où Maxime d’Aboville arrive à l’instant où l’adolescent Bouquet cite un poème de Musset à Escande, le vieil homme agrippe les mains émues de d’Aboville et lui dit : « C’est bien, vous avez une bonne voix, vous avez une bonne diction. » Précisément ce que lui avait dit Maurice Escande en ce matin de l’année 1943 ! Moment unique devenu souvenir de cristal pour Maxime d’Aboville.
La meilleure pièce du moment à Paris
Aujourd’hui, il reprend le rôle de Bitos. Ce rôle qui avait été celui de Michel Bouquet en 1956 au Théâtre Montparnasse pour la création de la pièce d’Anouilh. Chef-d’œuvre de style et de construction, Pauvre Bitos est un éblouissement qui doit beaucoup, dans cette version, à l’incroyable jeu de Maxime d’Aboville. Celui qui a déjà reçu deux Molière du meilleur comédien (en 2015 et 2022) se dépasse encore pour ce qui restera sans doute comme l’un des grands moments de sa carrière théâtrale. En voulant s’échapper et s’extraire de la foule, Maxime d’Aboville est aujourd’hui parvenu à être l’un des plus grands comédiens de sa génération. Fidèle à une tradition qu’il dynamite avec panache, par son étonnante nature, par cette sensibilité troublée et troublante, par son don comique et son âme tragique, il est autant un artiste rare qu’une personnalité marquante. En nos temps affadis, il serait dommage de s’en priver. En allant au Théâtre Hébertot, vous découvrirez que la meilleure pièce du moment a été écrite en 1956.
Au moment où nous nous quittons sur ce boulevard des Batignolles, les fumées des voitures sur le bitume mouillé semblent irréelles. La vie reprend, un nouvel acte commence.
À voir
Pauvre Bitos – Le Dîner de têtes, au Théâtre Hébertot jusqu’au 5 janvier 2025.
L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été arrêté par le régime algérien. Depuis, il a disparu et on est sans nouvelle de lui. Or, la seule chose qui peut protéger un artiste pris pour cible par un régime où l’arbitraire le dispute à la tyrannie, c’est vous, c’est nous, c’est la mobilisation de nos gouvernants. C’est comme cela que le régime iranien a fini par libérer Ahou Daryaei, l’étudiante qui s’était mise en sous-vêtements en protestation contre la manière dont les agents de sécurité l’avait battue pour n’avoir pas porté le voile.
Boualem Sansal mérite la même mobilisation. Les deux partagent d’ailleurs le même combat.
Je connais bien Boualem, nous avons battu quelques estrades ensemble et c’est bien d’ailleurs la seule chose que Boualem a jamais dû battre, car ce qui est le plus agréable chez lui, c’est sa douceur. L’homme dans le privé est charmant, pétillant, facile d’accès, disponible, drôle. Se retrouver invité dans la même manifestation que lui est l’assurance que l’on va passer un bon moment en coulisse. Mais pas que.
Ne plus se boucher les oreilles
Parce que, quand Boualem est là, il se passe toujours quelque chose. Non que l’homme soit un bateleur qui vous manipule une salle en trotskyste accompli. Il se passe quelque chose, parce qu’arrive toujours, avec lui, ce moment de vérité dont la puissance est inversement proportionnelle à notre capacité à l’accueillir. Vous allez comprendre : je ne suis pas quelqu’un de lâche et je veille à ce que ma parole soit claire. Mais même moi j’ai du mal parfois à regarder en face les conséquences de ce que je vois, à aller jusqu’au bout de la logique qui est pourtant mise en œuvre sous mes yeux par les islamistes et leurs alliés. Pas Boualem. Et même moi j’ai parfois refusé de l’entendre. Comme un enfant qui se dit que s’il se bouche les oreilles, alors la prédiction n’arrivera pas, qui aimerait sauver le monde juste en mettant la tête dans le sable. On sait pourtant que cela ne marche pas. On essaie quand même.
Mais Boualem ne se paye pas de fiction et refuse de vivre entouré d’hommes aux paupières cousues. Les années noires de l’Algérie, il les a vécues. La violence de l’islamisme, sa folie totalitaire et meurtrière, il l’a regardée en face. Et il regarde toujours en face la compromission du régime algérien, ses liens de plus en plus troubles avec tout ce qui dans le monde fait de la violence et du massacre, la meilleure preuve de l’affirmation de soi politique. Il sait ce qu’est une dictature, il sait ce qu’est une théocratie, il sait comment font les islamistes pour faire régner un régime de terreur et sait que le prix du sang n’est jamais assez élevé pour eux. Il le sait alors il le dit. Il vous décrit le chemin. Ici comme là-bas. Et il vous annonce ce qui se passera, il vous raconte la prochaine étape. Et un jour elle arrive. Et je vous garantis que vous n’avez pas envie que votre pays suive ce chemin-là. Et vous n’avez pas non plus envie que l’on vous raconte cette histoire-là. Et pourtant vous en serez un jour le héros. Enfin plutôt la victime. Et si ce n’est pas vous, ce seront vos enfants.
Boualem Sansal est un homme qui savait dans sa chair que le 7-Octobre était possible et que ces horreurs se reproduiraient car elles font jouir ceux qui les commettent, ceux qui les soutiennent et ceux qui les applaudissent. Et ils sont nombreux. La bestialité et l’inhumanité ont été érigées en symbole de force et de puissance. Et ces crimes se renouvelleront car ils sont narcissiques. Le monde islamiste cultive le ressentiment et la victimisation car c’est dans un imaginaire de persécution que ce monde obscurantiste et patriarcal cultive et justifie la barbarie : vous êtes opprimé, cela vous dégage de tout rapport à l’humanité et le massacre devient la justice. C’est ce que Boualem Sansal ne cessait de rappeler. Et c’est ce que personne n’a envie d’entendre. Pourtant c’est ce que hurle aujourd’hui dans les rues de Paris une jeunesse ivre de haine et qui croit pourtant incarner la vertu, s’autorisant à basculer dans la haine des Juifs au nom du malheur palestinien.
Boualem ne cessait de répéter que nos lâchetés allaient susciter le déclenchement d’horreurs de plus en plus fortes. Et voilà que le 7-Octobre s’est produit en Israël. Il n’en était pas surpris. Lui savait cela non seulement possible mais désiré par une partie du monde musulman sous emprise islamiste. Ce qui s’est passé en ce jour noir n’était pas un dérapage. C’était inscrit dans l’idéologie des frères musulmans, dans la charte du Hamas, dans l’imaginaire de la rue arabe. Cela ne pose aucun problème à ceux qui l’ont conçu et exécuté là-bas, ni à ceux qui en défendent la logique ici, et dont certains sont mêmes députés chez nous.
Et c’est vrai que nous avons en Europe tous les ingrédients pour cultiver nous-mêmes nos prochains malheurs. Non seulement les islamistes sont puissants chez nous, mais nos gouvernements ne les combattent pas. Ils leur laissent même le soin de travailler à la radicalisation de la communauté musulmane. Ils ferment les yeux sur leur réseau de mosquées qui pourtant diffusent des valeurs incompatibles avec notre contrat social, ils leur laissent pratiquer l’entrisme dans les centres sociaux, les conseils municipaux, les associations, ils ne combattent pas les revendications de l’islam politique (car soyons sérieux il n’y a pas de « revendications religieuses » à l’école mais une offensive islamiste et on gagnerait à le dire), ils utilisent leur religion pour créer des conflits dans le sport, au travail, à l’école…. Et la gauche, particulièrement LFI, leur sert de cheval de Troie et de diffuseur idéologique.
Cessons de jouer avec le feu
Or nous jouons avec le feu car nous n’avons pas pris la mesure de ce que nous affrontons : le 7-Octobre n’est pas le traitement réservé aux juifs par les islamistes dans le cadre d’une querelle théologique et historique. C’est la manière dont on traite les Kouffars quand on est puissant. C’est ici que les islamistes rêvent de le reproduire. Et ils sont tellement persuadés de la bêtise, de l’aveuglement et de la faiblesse des occidentaux, qu’ils attendent juste que les conditions de la réalisation adviennent. Et notre désarmement moral est un véritable encouragement. Voilà ce que nous répétait Boualem. Voilà ce que personne n’a envie d’entendre.
Se retrouver avec Boualem est toujours un plaisir et un inconfort. Plaisir parce que l’homme est chaleureux et tendre, inconfort parce qu’il est inentamable et vous dit ce qu’il pense vrai et juste même si vous n’avez pas envie de l’entendre. Surtout si vous n’avez pas envie de l’entendre. Je ne suis pas lâche. Pourtant j’ai souvent bouché mes oreilles quand il disait certaines choses. Je me sentais tellement impuissante que je préférais encore l’aveuglement et l’illusion. Alors parfois on lui disait « tu ne crois pas que tu vas un peu loin dans les mots ». Il répondait « ils iront bien plus loin que moi, dans les actes ».
L’Algérie est un pays en train de basculer dans le ressentiment et la violence. Il n’y a rien à négocier avec elle, il est temps d’assumer le rapport de force. L’arrestation de Boualem Sansal est une provocation minable, celle d’un régime pourri jusqu’à la moelle qui croit montrer sa force en exhibant son arbitraire. Boualem est des nôtres. Même s’il n’avait pas la nationalité française, il incarnerait au plus haut niveau l’idéal de citoyenneté que nous portons. Il n’a pas que des papiers français, il incarne l’esprit de la France. Parce que c’est un homme libre, courageux, lucide, qui se bat pour la liberté, pour l’égalité et qui le fait en toute fraternité. C’est dans cette fraternité qu’il puise la force de tenir un discours digne, sans agressivité, sans haine et sans violence. Mais sans concession aussi. Et c’est au nom de la fraternité et en reconnaissance de son courage et de sa lucidité que nous devons nous tenir à ses côtés.
PS : pour l’aider, le lien d’une pétition appelant à sa libération.
Numéro 128 de « Causeur », actuellement en kiosques
Le débat politique français a été animé récemment par les déclarations fracassantes de Bruno Retailleau sur l’État de droit. Alors que la gauche en fait un véritable fétiche idéologique et la droite une référence parfois incapacitante, il faut rappeler que la notion est en réalité fluctuante.
Les propos du ministre de l’Intérieur selon lesquels l’État de droit n’était « ni intangible, ni sacré » ont provoqué un flot de réactions indignées. Il y a quelques jours, Le Monde publiait un texte au titre évocateur : « L’État de droit, un principe attaqué par une partie de la droite » (30 octobre 2024)[1].
Dans une certaine vulgate politico-journalistique, la référence à l’« État de droit » passe pour une telle évidence que le fait de ne pas être mortifié par la saillie provocatrice du ministre paraît suspect : l’État de droit n’est-il pas une « valeur »[2] en soi, une condition de la « Démocratie » réalisée par la soumission complète de l’État au « Droit », lui-même conçu comme la fin et le moyen de l’existence collective ? On peut le penser. Mais c’est oublier que cet « État de droit », dont on ne saurait apparemment se passer, n’est pas une idée pure au contenu prédéterminé et soustrait aux altérations temporelles, mais bien un concept humain, trop humain, qui n’existe que par l’interprétation et les usages que l’on en fait.
Une construction conceptuelle équivoque
Un rapide retour sur les origines de ce concept montre qu’il n’a rien d’univoque. Né dans l’Allemagne du XIXe siècle, l’État de droit (Rechtsstaat)[3] désigne une certaine conception de l’ordre juridique selon lequel l’État, à l’origine du droit, doit le respecter au profit des individus qui s’y soumettent. Mais il faut souligner que le concept a été mobilisé au soutien de théories d’inspiration différentes. Sans entrer dans le détail, on relèvera que Kaarlo Tuori propose une classification identifiant trois modèles de l’État de droit dans la seule pensée constitutionnelle allemande : le modèle soi-disant libéral, le modèle matériel et le modèle formel[4]. Puis le concept a été importé en France par Raymond Carré de Malberg, qui en donne également sa propre définition : « Par État de droit il faut entendre un État qui, dans ses rapports avec ses sujets et pour la garantie de leur statut individuel, se soumet lui-même à un régime de droit […] »[5]. Selon cette acception, l’État de droit succède conceptuellement à la notion « d’État de police » dans lequel l’État pouvait se soustraire au droit qu’il avait édicté. Mais, là encore, le concept ne fait pas l’objet d’une interprétation univoque : il est par exemple perçu comme une contradictio in adjecto par ceux qui considèrent que l’État ne saurait être soumis au droit qu’il édicte, puisqu’il en est le fondement et que le droit de l’État ne peut viser qu’à le conserver[6].
Malgré ces débats très riches et trop rapidement esquissés – dont on se demande parfois s’ils sont connus de certains universitaires, pourtant si prompt à déverser leur moraline au nom d’une scientificité souvent invoquée comme un argument d’autorité – le concept « d’État de droit » passe pour avoir immédiatement un sens. Il est d’autant plus facilement invocable sur le mode liturgique qu’il est confondu avec d’autres concepts puissamment mobilisateurs, mais pas moins polysémiques, comme « la » Démocratie, elle-même exclusivement pensée – à tort – comme le régime qui fonde et garantit le règne des « droits fondamentaux ». Dès lors, par glissements théoriques successifs, l’« Etat de droit » est assimilé à la seule garantie des droits fondamentaux par les juges, et donc à « la » Démocratie (avec une majuscule). Selon ce credo, il est possible de déclarer avec solennité, comme le fait le Conseil d’Etat, qu’une procédure juridictionnelle peut faire « progresser l’État de droit »[7], tout en se dispensant bien évidemment de préciser ce qu’il faut entendre par ce concept (ni d’ailleurs par celui de « progrès ») ! Ainsi, ni dans le débat public, ni dans les lieux réputés soucieux de précision, « l’État de droit » n’est envisagé pour ce qu’il est, à savoir une construction conceptuelle importée, mais comme un fétiche idéologique[8]. Cela ne fait que poser avec plus d’acuité la question de l’existence de ses limites.
Des limites nécessaires
D’abord, on soulignera que certaines limites existent déjà à « l’État de droit » entendu comme soumission totale de l’État au « Droit ». Un exemple : dans sa décision n°62-20 DC du 6 novembre 1962, le Conseil constitutionnel refuse de contrôler la constitutionnalité d’une loi adoptée par référendum, au motif qu’une telle loi est « l’expression directe de la souveraineté nationale ».
Ensuite, n’en déplaise à certains, l’assimilation de l’État de droit à la seule garantie des droits fondamentaux par les juges est une source de désagrégation sociale, comme le montre très bien Bertrand Mathieu : « Aujourd’hui, les droits fondamentaux […] se traduisent par la revendication de faire du désir individuel de chacun une règle de vie commune […]. Nous assistons donc à l’émergence de micro-sociétés qui se forment autour de la religion, de l’orientation sexuelle, ou du genre… Notre société tend ainsi à se décomposer en petites sociétés, et cela rend impossible la formulation d’un intérêt général, susceptible de s’imposer aux intérêts individuels ou communautaires »[9].
Dans ce cadre, « l’Etat de droit » est parfois perçu comme une référence incapacitante pour l’action politique. Un récent rapport sénatorial a ainsi salué la montée en puissance du pouvoir juridictionnel, mais également souligné ses effets « ambivalent sur [la] démocratie ». En effet : « la volonté de toujours mieux protéger les droits fondamentaux peut parfois compromettre la capacité de mener des politiques publiques efficaces au service de l’intérêt général » (La judiciarisation de la vie publique : une chance pour l’État de droit ?; Rapport d’information n°592, p. 9).
Il convient donc de penser l’État de droit en dehors de sa célébration idolâtrique un peu grotesque qui tend à lui conférer une inaltérabilité marmoréenne. D’abord parce que cette fétichisation ne fait qu’obscurcir le phénomène qu’elle est supposée décrire, mais également parce que c’est bien la question du délicat équilibre entre le droit et la souveraineté qui se pose, en vertu d’une sorte de dialectique négative qui veut que « plus on affirme énergiquement la souveraineté du droit, plus on prend place au nombre des adversaires de la souveraineté »[10].
[2] L’expression est d’Aurélien Antoine, LePoint,13 octobre 2024.
[3] O. Jouanjan (dir.), Figures de l’Etat de droit. Le Rechtsstaat dans l’histoire intellectuelle et constitutionnelle de l’Allemagne moderne, Strasbourg, PUS, 2001.
[4] K. Tuori, « Four Models of the Rechtsstaat », in M. Sakslin (dir.), The finnish constitution in transition, Helsinki, Hermes-Myiynti Oy, 1991, pp. 31-41.
[5] R. Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l’Etat, Paris, Sirey, 1920, vol. I, p.489.
[6] Comme le rappelle Bruno Daugeron, Droit constitutionnel, Paris, PUF, 2023, p. 103.
[8] Éric Millard, « L’État de droit, idéologie contemporaine de la démocratie », in J.M. Février, P. Cabanel (dir.), Question de démocratie, Presses universitaires du Mirail, 2001 pp.415-443.
[9] B. Mathieu, Les Petites affiches, 13 novembre 2017.
[10] D. Baranger, « L’histoire constitutionnelle et la science du droit constitutionnel », in C-M. Herrera (dir.), Comment écrit-on l’histoire constitutionnelle, Paris, Kimé, 2012, p.121.
L’ancien ambassadeur de France en Algérie (de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020) propose des solutions pour que les deux pays établissent enfin une relation adulte, sans chantage affectif ni délire de persécution, afin de normaliser, voire banaliser, des rapports bilatéraux.
Les toutes récentes déclarations à la presse du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, le 5 octobre, et le catalogue de critiques envers la France posent la question de notre relation avec l’Algérie et plus exactement celle de la nature de cette relation. Peut-on continuer soixante-deux ans après l’indépendance de l’Algérie à être perpétuellement accusés des crimes de la colonisation ? En un mot, comment inverser les rôles, comment cesser d’être mis en accusation par Alger sur tous les sujets, comment et pourquoi faut-il normaliser, voire banaliser notre relation bilatérale ? Dit plus crûment, comment ne plus être l’otage d’Alger ?
Rappelons d’abord les stupéfiantes déclarations du président algérien : face à deux journalistes chargés de lui donner la réplique, quelques jours après sa triomphale réélection à 95 % des voix (taux corrigé une semaine plus tard à 85 % des voix, taux plus « présentable » avec une participation de 10 % du corps électoral, selon l’Élysée), le chef de l’État algérien s’est livré à une attaque systématique et d’une rare violence à l’encontre de la France.
Évidemment, plus question de visite d’État à Paris (« je n’irai pas à Canossa »), pas question non plus de faire revenir à son poste l’ambassadeur d’Algérie en France. D’ailleurs, ce dernier a été nommé à Lisbonne et le poste de Paris sera sans doute inoccupé pendant la nouvelle crise. Mais, comme souvent faute d’arguments, le président algérien n’hésite pas à accuser les lobbies, « un petit groupe anti-algérien », presque un « quarteron de nostalgiques de la colonisation », d’exercer des pressions sur le gouvernement français, à preuve les dernières déclarations du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau et la volte-face française sur le Sahara occidental. C’est d’ailleurs, soulignons-le, ce changement de position diplomatique fin juillet qui est à l’origine de la quatrième ou cinquième crise du septennat d’Emmanuel Macron. Et de citer pêle-mêle l’accord franco-algérien de 1968, qui serait une « coquille vide » peu utile à l’Algérie, les essais nucléaires français qui méritent indemnisation et nettoyage, et comme de coutume, le génocide français qui visait, par la colonisation, à un grand remplacement des musulmans d’Algérie par des chrétiens ! Le président Macron avait donc vu juste lorsqu’en septembre 2021, il ciblait la « rente mémorielle » et la « falsification de l’histoire » par le « système politico-militaire algérien ».
25 juillet 1968 : Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères de l’Algérie, se rend au palais de l’Élysée pour négocier l’accord visant à établir des droits spécifiques pour les travailleurs algériens en France. AP
Il faut relire à deux fois ces stupéfiantes déclarations. Essayons de reprendre ces accusations algériennes et d’analyser sérieusement, et non sur le mode polémique et accusateur, ces différents dossiers.
Le 30 juillet, Paris a effectivement décidé, dans une lettre adressée par le président de la République au roi Mohamed VI de reconnaître la « marocanité » du Sahara occidental et de soutenir le plan d’autonomie marocain. Alger a vu un lâchage, une volte-face cynique de la part d’un membre permanent du Conseil de sécurité dans ce changement de position. Il faut rappeler que la France n’a pourtant pas négligé d’infinies précautions pour amadouer Alger et ne pas froisser la susceptibilité du locataire d’El Mouradia. Une conseillère du président de la République s’était, fin juillet, rendue à Alger, pour soumettre aux autorités algériennes le texte de la lettre que comptait écrire le président au roi du Maroc, ce qui en dit long sur notre indépendance diplomatique. En septembre, la même collaboratrice de l’Élysée s’est une nouvelle fois rendue à Alger pour s’entretenir avec le chef de l’État algérien et l’inviter une fois encore à Paris ! On peut donc dire que la France a été très respectueuse de la diplomatie algérienne : Paris, pour se rendre à Rabat, n’a pas hésité en effet par faire le chemin de Canossa ; le Sahara occidental et l’amitié du Royaume chérifien valent bien une messe.
Mais si le président a fait le choix marocain, c’est peut-être parce qu’il a réalisé qu’il n’y avait décidément rien à attendre d’Alger alors que depuis 2017, les gestes français n’ont jamais été payés de retour : déclaration d’Alger en août 2022, comité d’historiens, gestes mémoriels, visas, nombreux massages élyséens, rien n’y a fait : la réponse algérienne n’a été qu’une longue suite d’insultes depuis 2022 ou au mieux de bouderies ; fermeture des écoles privées algériennes, interdiction de l’usage du français, interdiction faite aux élèves algériens de passer le baccalauréat français en Algérie, remplacement du français par l’anglais, réintroduction du cinquième couplet dans l’hymne national algérien et, évidemment, absence de coopération pour la délivrance des laissez-passer consulaires, préalables à l’exécution des OQTF. Autant dire que les efforts français n’ont servi à rien. Paris a finalement fait le « pari marocain » au détriment de l’« impasse algérienne ». On pourrait ajouter à cela les provocations de la mosquée de Paris, les ingérences dans la politique intérieure française, notamment pendant les émeutes parisiennes de juillet 2023 : à chaque geste de Paris répondait une rebuffade algérienne. Les critiques du président algérien, on le voit, tombent à plat.
Le deuxième reproche fait dans son interview par Abdelmadjid Tebboune concerne l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 que, à la suite de la publication d’une note de la Fondapol en mai 2023, toute la classe politique française a critiqué en demandant son abrogation. En un mot, l’argumentation algérienne consiste à dire : vous, Français, reprochez aux Algériens les privilèges obtenus par cet accord de 1968, alors que si vous regardez bien, il pénalise les Algériens et est de fait une « coquille vide ». C’est évidemment faux et une interprétation mensongère de la part d’Alger.
Là encore, il faut expliquer les choses sérieusement. Le président algérien a raison sur un point, et seulement sur un point : l’accord du 27 décembre 1968 est moins avantageux pour les Algériens que ne l’étaient les accords d’Évian qui, dans une de leurs annexes, postulaient la libre circulation entre la France et l’Algérie. En effet, lors des négociations tenues à Lugrin, Les Rousses et Évian, il était envisagé que les pieds-noirs qui resteraient en Algérie devaient pouvoir revenir librement, sans entraves, en France même s’ils avaient opté pour la nationalité algérienne. Il suffit de lire le verbatim des négociations d’Évian publiées récemment par le Quai d’Orsay pour vérifier cette thèse. Or, en juillet 1962, la très grande majorité des pieds-noirs quittèrent l’Algérie et, de ce fait, la liberté de circulation ne bénéficiait désormais qu’aux Algériens : c’est la raison pour laquelle, cinq ans plus tard, en 1968, les deux gouvernements négocièrent un nouvel accord. Ce texte supprime la libre circulation prévue à Évian (et en ce sens, Tebboune a raison, le texte de 1968 est moins avantageux pour les Algériens) mais, en contrepartie, il accorde de nombreux privilèges aux ressortissants algériens en matière de regroupement familial, de conditions d’intégration, de transformation de visa étudiant en visa de commerçant, de titre de séjour (le fameux certificat de résidence algérien valable dix ans), tous privilèges que n’ont pas les autres nationalités. Certes, un certain nombre de ces avantages furent rognés par la suite ou accordés aux autres nationalités, comme le passeport-talent. Mais dans l’ensemble, l’accord franco-algérien de 1968 est avantageux pour les Algériens. En particulier parce que, en raison de la hiérarchie des normes en droit français, les Algériens échappent aux lois françaises sur l’immigration pour ne dépendre que de l’accord de 1968. Le juge français, le Conseil d’État, rappelle régulièrement dans ses arrêts que les ressortissants algériens (qui représentent quand même plus de 50 % de l’immigration en France) ne sont pas soumis aux lois françaises en matière d’immigration et ne dépendent que de l’accord de 1968 ; il annule donc les refus de titres de séjour par les préfectures, ou les refus de visas, refus décidés sur le fondement des textes de lois françaises, en excipant de la primauté de l’accord franco-algérien de 1968. On voit donc, là encore, l’énorme privilège dont bénéficient les Algériens qui échappent aux lois françaises.
D’ailleurs, dans sa déclaration, le président algérien se contredit quand il affirme que cet accord est une coquille vide qui ne sert aujourd’hui à rien. Dans ce cas, pourquoi hurler et injurier ceux qui d’Édouard Philippe à Jordan Bardella en passant par Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls recommandent l’abrogation de ces privilèges ? Mieux inspiré, un an plus tôt, le même Tebboune, dans Le Figaro, indiquait que les Algériens avaient droit à l’application de cet accord durant 132 années, soit autant que la durée de la colonisation française. L’accord de 1968, c’est la poule aux œufs d’or !
La troisième charge du président algérien porte sur les « crimes français » pendant la colonisation, de Charles X aux essais nucléaires français, avec deux affirmations nouvelles destinées au « grand public » algérien. D’une part, l’idée d’un « grand remplacement » voulu par la France d’une population musulmane par des chrétiens. Cette affirmation est nouvelle, et sans doute destinée à flatter les islamistes et plus généralement la population algérienne, pour montrer que le « système » est le meilleur protecteur des musulmans algériens. Cette affirmation étonne d’autant plus qu’aujourd’hui, les minorités chrétiennes d’Algérie sont persécutées et malmenées par le régime en place, à commencer par les églises évangélistes suspectes de jouer l’indépendance de la Kabylie. La deuxième revendication porte sur la nécessité d’indemnisation et de nettoyage des sites nucléaires français. Là encore, le président algérien oublie de rappeler que ces essais nucléaires ont été menés avec l’accord explicite et écrit du gouvernement algérien jusqu’en 1967, comme le montre le texte des négociations des Rousses et d’Évian. Le chef de l’État algérien avait, dans le dernier entretien que j’ai eu avec lui, évoqué rapidement cette question, mais sans insister. Lui-même avait d’ailleurs insisté sur le fait que le gouvernement algérien avait donné son accord et qu’il était donc difficile en droit international de critiquer la France.
Le discours de Tebboune est évidemment à usage interne : mal réélu, à la tête d’un système politique fragile prêt à contester sa légitimité, otage de la puissante armée algérienne, en butte à un pays hostile (le taux de participation de 10 % à l’élection présidentielle comme les nombreux harragas qui se pressent pour fuir l’Algérie en sont le signe), isolé diplomatiquement (le Maroc, le Mali, la Libye sont en embuscade et le président malien a traité des dirigeants algériens d’énergumènes à la tribune de l’ONU), le chef de l’État algérien n’a sans doute d’autre choix que cette fuite en avant.
Cela dit, que faire à présent ? Face à ces attaques, la France a, pour faire simple, deux possibilités.
Tout d’abord, poursuivre comme si de rien n’était. Jusqu’à présent, et depuis 2017, le président français a ignoré les attaques algériennes et cherché à calmer le jeu, y compris dans les pires moments. Paris n’a jamais protesté ou rappelé son ambassadeur lorsque le président algérien attaquait la France et ciblait personnellement son homologue français : à chaque insulte répondait un coup de téléphone, un message porté par un émissaire, ou un voyage à Alger avec moult embrassades. Aux critiques algériennes répondaient un silence français ou de nouveaux gestes mémoriels. Nous n’avons pas gagné grand-chose à cette stratégie du silence, car ce dernier est pris pour de la faiblesse à Alger. Le président français, persuadé que lui pouvait, avec Alger, réussir là où aucun de ses prédécesseurs – de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Jacques Chirac – n’avait réussi, a peut-être, sept ans plus tard, estimé que décidément, le jeu n’en valait pas la chandelle et que selon l’adage, « un septennat commence à Alger pour se terminer à Rabat ». C’est ce qui se passe aujourd’hui avec la prochaine visite d’État d’Emmanuel Macron à Rabat.
La deuxième option consisterait à créer un rapport de forces avec Alger, rapport de forces qui n’existe pas aujourd’hui. Nos dirigeants politiques, de droite comme de gauche, étant pour des raisons historiques dans une certaine « bien-pensance » à l’égard d’Alger, n’ont jamais voulu riposter ou au moins réagir vis-à-vis des provocations algériennes. Or, nous disposons de moyens de rétorsion et il suffirait, au nom de la réciprocité, terme compris à Alger, de les mettre en œuvre. Ce serait une sorte de « riposte graduée » :
En premier lieu, le gouvernement français pourrait envoyer un signal : dénoncer – il suffit d’un préavis de trois mois – l’échange de lettres signé par les deux ministres des Affaires étrangères le 10 juillet 2007 et qui exonère de visa les détenteurs de passeports diplomatiques français et algérien. Concrètement, les détenteurs algériens de passeports diplomatiques (diplomates, mais aussi l’État profond, hommes politiques, militaires, etc.) peuvent, sans visa, venir en France pour leurs affaires médicales ou personnelles. Avantage précieux ! Mettre fin à cet échange de lettres, ce qui relève de la compétence du seul ministre des Affaires étrangères, serait envoyer un signal.
Autre mesure possible, évidemment, dénoncer l’accord franco-algérien de 1968. Considéré par Alger comme consubstantiel aux accords d’Évian, il est pour lui impossible et impensable de le dénoncer. Ce serait une mesure très forte de la part de la France que de mettre fin à ces accords.
Une variante serait aussi de ne délivrer un nombre de visas qu’au prorata des OQTF exécutées : l’Algérie ne délivrant que 7 % des laissez-passer consulaires nécessaires aux OQTF, la France pourrait ne délivrer que 7 % des visas demandés. Une telle mesure, extrêmement forte, ne pourrait avoir d’effet que si, au même moment, les États membres de l’espace Schengen revenaient sur la libre circulation permise par les accords de Schengen, car un Algérien qui se verrait refuser un visa par la France demanderait et obtiendrait de la part des consulats allemand, espagnol ou italien un visa qui lui permettrait évidemment de venir en France, destination ultime.
D’autres mesures peuvent être envisagées comme les facilités octroyées dans la Convention générale de Sécurité sociale de 1980, qui bénéficient exclusivement aux Algériens, peu de Français allant se faire soigner en Algérie. La double dette hospitalière algérienne, publique comme privée, se montait il y a quelques années à plus de 100 millions d’euros.
Évidemment, si un gouvernement voulait frapper fort, il pourrait regarder de plus près, via Tracfin, les transactions financières effectuées par les Algériens en France, que ce soit via des comptes à Dubaï, ou plus largement par les circuits financiers « officieux » gérés par les cafés de Paris ou Marseille. Le dinar algérien est inconvertible, les sorties de devises contrôlées, le dinar algérien a un cours parallèle mais bizarrement, les transactions algériennes en France prospèrent.
Le gouvernement pourrait tout autant se pencher sur les missions exactes de la Mosquée de Paris, que l’Algérie dirige et dont son recteur, véritable ambassadeur algérien en France, se permet d’intervenir régulièrement dans la vie politique française.
Création du nouveau siège du Consulat d’Algérie à Grenoble, août 2015. « En échange de l’ouverture de nouveaux consulats, pourquoi n’a-t-on rien exigé ? » ALLILI MOURAD/SIPA
L’Algérie dispose enfin de 20 consulats en France où de nombreux proches du pouvoir font carrière, meilleur moyen d’avoir une « base arrière » familiale en France. Jusqu’à l’an dernier, l’Algérie se contentait de 18 consulats, ce qui était déjà beaucoup, mais dans sa générosité, notre ministre de l’Intérieur a, sans contrepartie, accordé l’ouverture de deux consulats supplémentaires, Rouen et Melun. Le rôle de ces consulats est avant tout de mobiliser les Algériens de France mais aussi… de délivrer des laissez-passer consulaires aux Algériens en situation irrégulière reconduits au pays. Si les consulats ne remplissent pas leur mission, c’est à dire refusent de délivrer les laissez-passer consulaires, à quoi donc servent-ils, alors qu’un échange de lettres franco-algérien de 1994 prescrit aux consulats algériens de délivrer ces LPC en échange d’un certain nombre de facilités ? Autant les fermer. Les ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères pourraient d’autorité revoir cette carte consulaire ou, à tout le moins, convoquer solennellement les consuls pour les mettre en garde. Un diplomate n’aime pas être convoqué par un ministre pour recevoir un avertissement… En échange de l’ouverture des consulats algériens à Rouen et Melun, pourquoi n’a-t-on rien exigé ? Il ne faut nous en prendre qu’à nous-mêmes et Alger le sait.
La conclusion de tout cela serait évidemment et logiquement de tenir un langage de vérité et de fermeté aux Algériens et tout compte fait, d’inverser la charge de la preuve : soixante-deux ans après l’indépendance, il faut en effet pouvoir construire une relation normalisée ; soixante-deux ans, c’est largement l’âge adulte… Il est temps de poser franchement la question en ces termes : « Oui ou non, voulez-vous travailler avec nous ? Oui ou non, voulez-vous ce « partenariat d’exception » ? Si c’est le cas, c’est à vous et pas seulement à nous de donner de la substance et de la chair à ces termes. Vous, Algériens, êtes indépendants depuis 1962, et il ne sert à rien, plus de soixante ans après votre indépendance, que vous avez voulue, d’accuser la France de tous les maux qui vous frappent et de ressasser le passé que vous réécrivez. Le président français avait stigmatisé la « falsification de l’histoire par le pouvoir algérien » : il est temps de ne plus regarder dans le rétroviseur et de cesser en France d’être l’otage de la « pensée unique » algérienne. Nous avons, pour ce qui nous concerne, beaucoup progressé au cours des deux derniers quinquennats sur la question de la mémoire, mais nous aussi, nous attendons un retour, car nous aussi, nous avons des intérêts à défendre, nous aussi, nous avons une opinion publique.
Le mandat d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, délivré jeudi 21 novembre, marque un tournant. Cette décision de la « justice internationale » est une grande première à l’encontre d’un dirigeant d’un pays du « camp occidental ». Analyse.
En Israël, on refuse la symétrie créée par la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye entre ses dirigeants et les dirigeants du Hamas. Mais, dans les faits, cette symétrie s’est encore renforcée hier. Sinwar, Haniyeh et Deif sont morts et ne sont donc plus concernés, tandis que Netanyahou et Gallant sont poursuivis pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, un évènement sans précédent visant les dirigeants d’un État démocratique, c’est-à-dire un État qui respecte la séparation des pouvoirs et l’indépendance du système judiciaire.
Une décision qui est aussi un camouflet pour le système judiciaire israélien
En conséquence de cette décision de la CPI, Netanyahou et Gallant ne pourront pas se rendre dans l’un des 124 pays membres de la Cour. Pire encore, elle pourrait affecter le degré de coopération sécuritaire entre les pays membres de la CPI et Israël. Certains États pourraient envisager de limiter leur coopération avec Israël, voire imposer des sanctions. Mais le point le plus important est ailleurs : la CPI envoie un message selon lequel elle ne fait pas confiance au système judiciaire israélien pour enquêter de manière indépendante sur les accusations portées, ce qui pourrait également ouvrir la voie à des poursuites contre d’autres personnes, y compris des soldats ayant participé aux combats à Gaza, par différents États dans le monde.
Ainsi, la question clé reste celle de l’indépendance du système judiciaire israélien. Or, la réforme de celui-ci est au cœur du projet politique du gouvernement de Netanyahou et de sa majorité – qui entendent le subjuguer au pouvoir exécutif. Cela inclut le blocage de la nomination d’un président permanent à la Cour suprême, des menaces de limogeage de la conseillère juridique du gouvernement (qui, dans la réalité de l’Etat juif, est la procureure générale et n’a de conseillère que le nom), et la tentative de remplacer les commissions d’enquête indépendantes pour les événements du 7-Octobre par des enquêtes politiques.
Sur le fond, comme l’affirme John Spencer, le directeur de l’Institut des études sur la guerre urbaine à l’Académie militaire de West Point, Israël a pris plus de précautions pour éviter de toucher des civils non impliqués que n’importe quelle autre armée. L’armée israélienne est même allée bien au-delà des exigences du droit de la guerre. Or, le problème réside dans le fait que le droit international n’a pas été pensé, et n’est donc pas adapté, pour traiter des situations comme celle du conflit à Gaza, où une organisation terroriste se cache derrière des civils, utilise des infrastructures humanitaires telles que des hôpitaux, des écoles et des mosquées, et s’intègre littéralement dans la société de sorte qu’il ne soit plus possible de faire une distinction entre civil et militaire, des notions pourtant de base dans le droit de la guerre.
La famine, crime de guerre ?
C’est probablement pour cette raison précise que la chambre préliminaire de la CPI a émis des mandats d’arrêt en lien avec l’entrave à l’aide humanitaire, notamment la fourniture de nourriture, d’eau, de médicaments, d’équipements médicaux, de carburant et d’électricité, entre le 8 octobre 2023 et le 20 mai 2024. L’entrée de l’aide humanitaire à Gaza a souvent été un point de discorde avec les États-Unis. Dans certains cas, des Israéliens ont tenté de s’en prendre aux camions d’aide, tandis que la police restait passive, anticipant le souhait du ministre. Dans leur décision, les juges de la CPI notent que les augmentations d’aide humanitaire décidées par MM. Netanyahou et Gallant étaient souvent conditionnées ou réalisées sous pression de la communauté internationale, notamment des États-Unis. Cependant, ces augmentations, précisent-ils, n’étaient pas suffisantes pour améliorer l’accès des populations aux biens essentiels.
Or, c’est la pénurie d’approvisionnement qui aurait, selon les juges, créé des conditions de vie destinées à détruire une partie de la population civile de Gaza, entraînant la mort de civils, y compris des enfants, par malnutrition et déshydratation. Par conséquent, il existe des motifs raisonnables de croire que « le crime contre l’humanité de meurtre a été commis à l’encontre de ces victimes ». Pas de génocide donc, mais des accusations graves et pas très éloignées de ce crime absolu.
Pour conclure, les mandats d’arrêt sont tout autant la conséquence de la politique du gouvernement israélien de Netanyahou avant la guerre (ainsi que des déclarations tonitruantes de ses ministres et des députés de sa majorité) qu’une réaction aux actions israéliennes pendant les premiers mois de la guerre.
Israël ne reconnaît pas la compétence de la CPI, mais a tout de même demandé à être entendue. Elle doit désormais décider si elle répondra à la Cour ou tentera d’influencer les pays occidentaux, notamment les États-Unis, pour bloquer l’exécution des mandats. Donald Trump, connu pour son hostilité envers cette institution, pourrait utiliser cette situation pour s’en prendre à elle.