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Dealer de krach

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La valeur n’attend pas le nombre des années. Les valeurs financières, non plus. Pour preuve, à 31 ans, le Français Jérôme Kerviel est suspecté d’avoir accompli le plus gros braquage du siècle en faisant perdre 4,9 milliards d’euros à la Société-générale-votre-argent-nous-intéresse. A vrai dire, il s’agit d’un braquage de Pieds Nickelés, puisque ni Croquignol ni Ribouldingue ni Filochard ne profitent du crime.

L’indélicatesse est certainement la pire faute qui soit. Celle, tout d’abord, de la Société générale qui n’a pas eu la politesse d’attendre que Jérôme Kerviel parvienne à une somme bien ronde. Avouez que 5 milliards, ça aurait fait moins mesquin qu’une décimale qui flotte.

A la rigueur, Kerviel aurait fait perdre 4 milliards et demi à la Société générale, passe encore. Mais ce petit dixième de milliard manquant, ça sent l’amateurisme ; ça ne fait pas très sérieux, pas très Financial Times ni International Business School : ça fait Arpagon du village, province, emprunt russe, magot de vieille douairière caché sous le matelas.

A l’heure où la France entre avec joie et allant dans la modernité d’un kennedyanisme triomphant (après Jackie, Marylin), cette triste affaire fait revenir sur le devant de la scène un pays à la Flaubert, où l’on chipote sur la décimale quand on aurait pu faire dans le beau, le rond et le gros milliard.

Il y a aussi l’indélicatesse des journalistes qui parlent de « trader fou » pour jeter un opprobre immérité sur Jérôme Kerviel. A-t-on jamais vu un trader sain d’esprit ? Un trader, par nature, c’est frapadingue, ça s’excite, ça vous pousse de petits cris aigus à la simple vue d’une calculette.

Avant de me marier avec Willy, je suis sortie trois ans avec un trader de Francfort. Une erreur de jeunesse. Quand il rentrait le soir à la maison, ôtait sa ridicule chemise bleue à col blanc et venait se coucher à mes côtés, il fallait que je lui susurre à l’oreille les parités du mark avec le yen, le dollar, la livre sterling, le franc et la lire, pour qu’il consente à se mettre en action (l’euro a dû simplifier le métier aux femmes de traders). Puis, quand il sentait approcher le moment le plus critique (et le plus délicieux) de l’acte, il se prenait à crier : « Ich kaufe, kaufe, kaufe, kaufe… » (J’achète) Il imitait tellement bien la locomotive avec ses « kaufe » à répétition que je suis certainement la seule femme au monde, avec quelques suicidées, dont on ne peut même pas dire que le train ne leur est pas passé dessus. Il a été interné depuis.

La troisième indélicatesse est celle des banquiers. Leur jalousie fait peine à voir : depuis quelques jours ils se répandent en mines attristées et parlent de Jérôme Kerviel comme du déshonneur de toute une profession…

Pensez ! A 31 ans, ce petit gars plein de promesses leur en a redonné à voir, eux qui se contentent de vous pourrir la vie pour cent euros de découvert non-autorisé, alors qu’ils pourraient avoir la décence de vous déranger quand votre découvert atteint les 4,9 milliards d’euros.

Le petit Jérôme m’a convaincue au moins d’une chose : demain, j’ouvre un compte à la Société générale. Ça le fera bien venir, le krach.

Traduit de l’allemand par l’auteur.

La République et le rayon transcendance du supermarché

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Sans transcendance, point de valeurs : Nicolas Sarkozy l’a, en substance, affirmé au Vatican fin décembre. Dans la bouche du président de la République, de tels propos reflètent plus qu’ils ne le suscitent l’apparent retour en grâce de la religion dans la société française. Que ce revival soit entériné au plus haut sommet de l’Etat révèle une République résignée. L’Etat-nation semble en panne. Comme la religion, dont le président n’en finit pas de redécouvrir les vertus, il trimballe un passé de grandeur et d’infamies conjuguées. Il se révèle incapable de fournir le carburant du vivre-ensemble. A vrai dire, ce n’est plus le problème. Quel que soit le nom qu’on lui donne, on attend de l’instance paternelle qu’elle nous materne et nous prodigue du bien-être. Bonheur pour tous : on peut toujours espérer que la Providence va prendre le relais de l’Etat.

C’est dans cette perspective que s’explique un micro-fait passé largement inaperçu. Un intrus s’est récemment faufilé dans le palmarès des meilleures ventes 2007 : la Bible. A l’origine de ce succès commercial, on trouve la Société biblique de Genève qui a édité cette nouvelle traduction, mise en vente dans les librairies et supermarchés des pays francophones au prix de 1,50 €. Résultat : pas moins de 200.000 exemplaires vendus en France pendant les quatre derniers mois de 2007.

« Le trésor de l’humanité… au prix d’un café », annonce l’éditeur malin qui a avoué au Figaro qu’en plaçant sa marchandise dans la grande distribution, il cherchait « l’achat instinctif ». Cette opération de marketing très réussie a agacé les confrères envieux, donnant lieu à une querelle de chapelles agrémentée d’accusations d’intégrisme et de soupçons de financement opaque. Il faut pourtant s’interroger sur les raisons tel succès. Les Français se seraient-ils privés jusque-là de ce « trésor de l’humanité » à cause de son prix trop élevé ? Cet engouement biblique qui va de pair avec le succès des évangélistes et des communautés charismatiques, ou celui des messes pour « JP » (jeunes professionnels), est plutôt le signe du développement d’un marché des religions et spiritualités. Après le politique et le culturel, c’est au tour du religieux d’être happé par l’extension du domaine de la consommation.

Un animal politique aussi doué que Nicolas Sarkozy ne pouvait pas rater ce phénomène. Son discours du Latran, en partie réitéré en Arabie saoudite, a fini par déclencher une polémique – quoi qu’avec un certain retard à l’allumage, la gauche a peut-être trouvé là un nouveau cheval de bataille. « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, a notamment affirmé Nicolas Sarkozy, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Autrement dit, seule la religion peut fonder un système moral. Sans un super-flic pour le surveiller, l’Homme est incapable de rejeter le Mal, voilà, en somme, ce que nous a dit le président.

Nicolas Sarkozy est l’homme de l’instant, celui qui sait renifler l’époque. Il est capable de réconcilier « la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance » et le consumérisme effréné, le culte de marques qui finiront par tenir lieu de tout lien social. Son imaginaire semble être façonné par les dossiers « spécial riches » des hebdomadaires, où le « bonheur » est une jouissance intrinsèquement lié à l’argent.

La République a prétendu, et longtemps avec succès, à remplacer l’Eglise comme socle des valeurs positives, contre tous ceux qui ne voyaient en elle qu’un cadre politique, un réceptacle sans âme. Elle a su mobiliser les Français autour de la Nation, du mérite et de l’ascension sociale et plus encore, autour de la transmission de ces valeurs. (George Steiner évoque cette période où une moitié de la France enseignait l’autre). Depuis deux ou trois décennies, cette transmission s’est interrompue. La mort de Dieu annonçait celle du roi, de la loi, de l’autorité et enfin de tout ce qui pouvait se dire « Père ». Le besoin mal articulé de transcendance qui fait surface aujourd’hui n’indique pas, contrairement à ce que feignent de redouter les « laïcards » en guerre contre des ennemis imaginaires, la « sortie de la sortie de la religion » disséquée par Marcel Gauchet, mais la fin d’un cycle entamé en 1789. Plus besoin de tuer le Père puisqu’il est déjà mort.

Evidemment, Dieu n’a emporté dans son tombeau ni l’arbitraire ni la violence. Le XXe siècle nous a appris à rejeter radicalement l’un comme l’autre. Tant mieux. Il est cependant fâcheux que nous ayons tendance à les voir et les dénoncer partout. Après Auschwitz, on n’a plus le droit de flanquer une claque à un enfant gâté. Bref, nous avons renoncé à assumer et nous nous consolons dans la consommation. Le problème, c’est que les effets de cette drogue sont de plus en plus courts. Déjà vu, déjà fait, déjà porté, déjà usé – plus ça change, plus c’est pareil. L’écran géant ne suscite pas les mêmes émotions fortes que l’achat de la première télé il y a 45 ans.

Reste donc le consumérisme spirituel. Il a très peu à voir avec la religion et beaucoup avec le culte du « pouvoir d’achat », c’est-à-dire avec la certitude que le bonheur se trouve à cent, mille ou un million d’euros. Que l’offre soit gratuite ne change rien, le consommateur des religions est tout aussi avisé que son congénère matérialiste – quand ce n’est pas le même individu : il compare, picore, télécharge et « copie colle ».

Seulement, il n’y a aucune chance (ou aucun risque) que la consommation frénétique de religiosité fournisse le sens recherché. La République n’a aucune raison d’abandonner le terrain de valeurs. Nicolas Sarkozy a axé sa campagne sur la réhabilitation du volontarisme. Il prétend changer la réalité en profondeur. Qu’il soit celui de la volonté ou de la spiritualité, son discours sonne creux, peut-être parce qu’il émane d’un amateur de Rolex et autres chronographes qui coûtent trois ou quatre années de Smic. Le président devrait se rappeler que sa charge est un sacerdoce.

L’homme qui n’avait pas de poils aux pattes

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Comment dites-vous en français ? « Cela m’a scié les jambes. » La Fédération internationale d’athlétisme vient de refuser à Oscar Pistorius de participer aux Jeux Olympiques de Pékin. Pour quelle raison ? Ce Sud-Africain blanc comme un oeuf est-il un chantre de l’apartheid ? A-t-il des positions contraires aux hautes valeurs des Jeux Olympiques, valeurs si bien incarnées par la grande République populaire de Chine ? Non, il faudrait qu’il puisse d’abord y réfléchir – c’est un sportif. Son patronyme en est-il la cause ? Même pas : il y a beaucoup plus ridicule que « Pistorius » – enfin, il faut chercher longtemps, mais ça doit se trouver. Peut-être ne supporte-t-il pas le riz cantonnais, la corbeille aux cinq bonheurs et les nems – aller au chinois tous les jours, c’est quand même l’angoisse niveau transit ? Pas davantage.

Amputé des deux jambes, il est doté de deux prothèses en fibre de carbone qui, selon les autorités sportives internationales, constituent un « avantage mécanique évident ». Sans me vanter, je trouve qu’ils ont l’évidence un peu rapide et un peu mécanique à la Fédération internationale d’athlétisme.

Vous me permettrez de ne pas me vautrer dans le politiquement correct, mais il faut bien reconnaître une chose : le sens commun a plutôt tendance à plaindre un handicapé qu’à critiquer les avantages dont il serait pourvu. On plaint un sourd de ne pas pouvoir entendre Bach ; on l’envie rarement d’échapper à la musique de Stevie Wonder, à la tristesse duquel on peut toutefois compatir de n’avoir jamais vu le piano de Ray Charles.

D’accord, Oscar Pistorius bénéficie de scandaleux avantages. Il a, d’abord, une carte officielle et dûment tamponnée de « personne en situation de handicap » (le terme handicapé est bien trop hard à nos chastes oreilles parfois mal-entendantes comme un pot) : lorsque l’athlète sud-africain veut garer sa voiture devant le Auchan de Pretoria ou le Leclerc de Johannesburg, il est sûr de trouver une place aussi facilement que les époux Mandela. De même, quand il va retirer une lettre à la poste du Cap, la préposée acariâtre le fait passer avant tout le monde. Et au bureau de la Sécurité sociale de Bloemfontein, on lui fait des ronds-de-jambe à n’en plus finir devant des files de personnes valides et injustement traitées.

Mieux encore, je suis certaine que lorsque vous vous plaignez de vos cors au pied, Oscar Pistorius rit à votre nez avec l’insolence qui caractérise tous les culs-de-jatte. L’handicapé est moqueur : on sait ça, à la Fédération internationale d’athlétisme.

Les handicapés, éclopés et gueules cassées bénéficient de tant d’avantages que cela vous inciterait à vous faire amputer de quelque chose : les jambes, les bras, la tête, alouette, enfin quelque chose d’inutile. C’est une évidence. Pourtant, ce n’était pas une raison pour que les dirigeants de la Fédération internationale d’athlétisme nous piquent une petite crise de jalousie et la règlent en se vengeant : « Quoi, Oscar, t’as perdu tes jambes ? Ça t’apprendra à ne pas ranger tes affaires. »

La décision est d’autant plus sévère et injuste que chez les organisateurs des Jeux Olympiques on n’a jamais été très regardant en matière de prothèses… Certes, j’exagère un peu : outre les roudoudous d’acier dont se plaignaient Kornelia Ender et Karen Koenig, ce n’était pas des prothèses qu’arboraient crânement les nageuses de l’ex-RDA. Leur « avantage évident », dont elle pouvait aisément se servir comme d’un gouvernail, poussait très naturellement entre leurs cuisses. A cause de l’eau chlorée des piscines.

Il ne reste plus à Oscar Pistorius qu’à s’inscrire aux Jeux Handisports. Mais qu’il soit prévenu une fois pour toutes : on lui ôtera ses prothèses en carbone pour lui visser au cul deux belles jambes de bois. En chêne, c’est plus solide. Non mais ! On ne va pas laisser un cul-de-jatte doté « d’avantages mécaniques évidents » ridiculiser nos valeureux sportifs de haut niveau qui n’ont, eux, à leur disposition que des avantages chimiques évidents.

Traduit de l’allemand par l’auteur.

Rony Brauman contre l’humanitaire spectacle

Rony Brauman, né à Jérusalem en 1950, est médecin, diplômé en épidémiologie et médecine tropicale. Après avoir travaillé plusieurs années comme médecin sur le terrain, il est devenu président de MSF en 1982 et a occupé ce poste jusqu’en 1994. Il est actuellement directeur de recherches à la Fondation Médecins Sans Frontières et professeur associé à l’IEP Paris. Il est chroniqueur pour le magazine trimestriel Alternatives Internationales. Ses principales publications Eloge de la désobéissance (avec Eyal Sivan), Le Pommier-Fayard, 1999, édition Poche-Pommier, 2006, Penser dans l’urgence, (entretiens avec Catherine Portevin), Le Seuil, 2006, La Discorde. Israël-Palestine, les Juifs, la France, (avec Alain Finkielkraut, conversations avec Elisabeth Lévy), Mille et Une Nuits, 2006 et Aider, sauver, pourquoi, comment ? Petite conférence sur l’humanitaire, Bayard, 2006.

« Quand les caméras seront parties, il ne restera que la misère » : pendant les « semaines de la compassion » qui ont suivi le Tsunami en décembre 2004, vous avez été atterré par cette phrase, prononcée par un journaliste ou un autre professionnel du bon sentiment. L’affaire de l’Arche de Zoé est-elle l’aboutissement logique de l’évolution de l’humanitaire ?
A la faveur de circonstances particulières, le langage humanitaire a pu arriver jusqu’à ce point de folie. Mais, effectivement, ce langage-là, on l’a déjà entendu en d’autres moments, et notamment après le tsunami en Asie du sud-est. On disait alors que des milliers d’orphelins erraient dans les rues, risquant de devenir les proies de rackets pédophiles. Et déjà, des initiatives avaient été lancées en vue de favoriser les adoptions. Heureusement, tout cela avait rapidement tourné court. Mais l’état d’esprit, le cadre, la matrice étaient là. Je pense aussi à un épisode de la guerre en Bosnie : une ONG avait décidé d’amener en France mille enfants bosniaques pour qu’ils passent un hiver à l’abri des bombes. Avec d’autres, notamment les gens de Handicap International, j’avais pris position contre ce projet totalement stupide. Sans succès. En réalité, ces enfants n’étaient pas sous les bombes et surtout, le traumatisme de l’arrachement à la famille et l’angoisse de l’abandon étaient plus violents que le maintien sur place, même dans une situation si dure que la guerre de Bosnie. Bien entendu, nous étions passés pour de mauvais coucheurs qui n’aiment pas les enfants et se fichent de les laisser sous les bombes. Autre exemple, au début des années 90 : des familles en attente d’adoption se sont précipitées en Roumanie après la chute de Ceausescu pour y adopter des enfants placés dans des orphelinats, mais qui n’étaient pas nécessairement des orphelins. C’était un véritable marché aux enfants, choisis par certains en fonction de l’âge, la taille la couleur des yeux. On a même vu des parents ramener des enfants après quelques semaines, parce que quelque chose n’allait pas. Il y avait en quelque sorte un défaut de fabrication. Ils réclamaient le service après-vente. Avec les cas de ce type, on est dans la marchandisation humanitaire intégrale. Tout cela pour dire que l’Arche de Zoé ne sort pas de nulle part et que l’aspect adoption y est important. D’ailleurs, le Congo a décidé d’interdire les adoptions internationales à la suite de cette affaire.

Tous ces cas, le tsunami, les épisodes bosniaque ou roumain que vous mentionnez ou l’Arche de Zoé mettent en jeu deux vaches sacrées de l’époque : l’humanitaire et l’enfance. L’humanitaire se préoccupe des victimes et l’enfant, en quelque sorte, est la victime idéale puisqu’il est innocent (ou a de grandes chances de l’être).
L’idée que, dans une situation de crise, quelles qu’en soient l’origine et la nature, il y a des enfants menacés qu’il faut sortir de là, s’accorde naturellement avec la frénésie d’adoption que l’on sent dans nos sociétés – et je ne prétends pas la juger. L’Arche de Zoé n’a donc eu aucun mal à rassembler un large groupe de familles en jouant sur l’ambiguïté d’un accueil qui pouvait se transformer ultérieurement en adoption. Ses dirigeants n’ont eu qu’à intervenir sur des forums de parents adoptants. Toute leur opération reposait sur la conviction qu’arracher un enfant à l’horreur du quotidien dans lequel il vit, c’est lui donner le bonheur et la sécurité. Or cette horreur n’est pas si évidente que cela et une telle affirmation est la porte ouverte aux abus de toute sorte. On le voit aussi en France quand les familles les plus vulnérables se voient systématiquement retirer leurs enfants par l’assistance sociale. Il existe un continuum entre toute ces formes de protection de l’enfance par des familles, des gens, des institutions qui veulent être à tout prix les protecteurs de l’enfance, y compris au détriment des enfants eux-mêmes.

En somme, dans les zones de guerre ou de crise, et notamment dans ce no man’s land imaginaire qu’est l’Afrique, tout enfant est un orphelin ou un malheureux en sursis. Et en Occident, l’enfant est un droit de l’homme.
Oui. Tout se passe comme si ne pas avoir d’enfant constituait un déni de droit. L’enfant est un bonheur auquel chacun a droit. Notre président ne vient-il pas de rappeler que chacun a droit au bonheur ?

Le génie du girardisme

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Je ne pense pas que « toutes les religions se valent », contrairement à l’opinion professée par 62% de mes camarades catholiques pratiquants (sondage La Croix, 11-11-07). Sinon je laisserais tomber aussi sec le catholicisme, et peut-être même sa pratique.

Au contraire je suis intimement touché, non par la grâce hélas, mais par la beauté de ma religion à moi, la seule qui repose tout entière sur l’Amour. Le coup du Créateur qui va jusqu’à se faire homme par amour pour sa créature (et pour lui montrer qu’elle-même peut « faire le chemin à l’envers », comme disait le poète), c’est dans la Bible et nulle part ailleurs !

Le génie du christianisme, c’est d’avoir transmis aux hommes vaille que vaille depuis 2000 ans cette Bonne Nouvelle : si ça se trouve, Dieu tout-puissant nous aime inconditionnellement depuis toujours et pour toujours ; Il l’aurait notamment prouvé dans les années 30 de notre ère, à l’occasion d’une apparition mouvementée en Judée-Galilée.

Le génie du girardisme, c’est de mettre en lumière le message christique comme l’unique et évident remède aux maux dont souffre la race humaine depuis la Genèse, c’est-à-dire depuis toujours, et dont notre époque risque désormais de crever, grâce aux progrès des sciences et des techniques.

J’ai mis longtemps à comprendre René Girard. Il répondait brillamment, dans un langage philosophique et néanmoins sensé, à des questions que je ne me posais pas (sur le mimétisme, le désir, la violence…) Et puis j’ai fini par comprendre que mes « questions métaphysiques » manquaient de précision – et aussitôt j’ai commencé d’apprécier les réponses de René. Il faut dire aussi que ce mec ne fait rien comme tout le monde. Y a qu’à voir comment il définit son métier : « anthropologue de la violence et des religions », je vous demande un peu ! Qu’est-ce que c’est que cette improbable glace à deux boules ? Serait-ce à dire que toute violence vient du religieux, comme l’ânonne avec succès un vulgaire Onfray ? Non, cent fois non : Girard est un philosophe chrétien, c’est-à-dire l’inverse exact d’Onfray.

Au commencement était le « désir mimétique », nous dit René Girard. Et d’opposer le besoin, réel et parfois vital, au désir, « essentiellement social (…) et dépourvu de tout fondement dans la réalité ». Alors, je vous vois venir : cette critique du désir ne serait-elle pas une vulgaire démarcation de l’infinie sagesse bouddhiste ? Eh bien pas du tout, si je puis me permettre ! Le christianisme ne nous propose pas de choisir entre le désir et le Néant (rebaptisé « Nirvana »), mais entre le désir et l’Amour, source de vie éternelle.

Il est cocasse, à propos du désir mimétique, de voir notre anthropologue mettre dans le même sac Don Quichotte et Madame Bovary. « Individualistes », ces personnages ? Tu parles ! Don Quichotte se rêve en « chevalier errant »… comme tous les Espagnols de qualité en ce début de XVIIe siècle décadent. Quant à Emma, c’est la lecture de romans qui instille en elle l’envie mimétique d’être une « Parisienne » comme ses héroïnes. Au moins Quichotte et Emma ont-ils l’excuse d’être eux-mêmes des personnages de fiction – ce qui n’est malheureusement pas le cas de tout le monde.

Proust, par exemple, n’est pas un héros de roman, c’est le contraire : un écrivain. Même que son premier roman Jean Santeuil (découvert, par bonheur, seulement en 1956) était plat et creux à la fois. Explication de l’anthropologue, qui décidément se fait critique littéraire quand il veut : Marcel n’a pas encore pigé l’idée qui fera tout le charme de sa Recherche. Le désir est toujours extérieur, inaccessible ; on court après lui et, quand on croit enfin le saisir, il est bientôt rattrapé par la réalité qui le tue aussitôt : « Ce n’était que cela… »

« Le désir dure trois semaines », confiait l’an dernier Carla Bruni, favorite de notre président depuis maintenant neuf semaines et demi. « L’amour dure trois ans », prêche en écho le beigbederologue Beigbeder. Mais ces intéressantes considérations sont faussées par une fâcheuse confusion de vocabulaire. L’amour au sens girardien, et d’ailleurs chrétien du terme, n’a rien à voir avec le désir. On peut jouer tant qu’on veut au cache-cache des désirs mimétiques croisés, et même appeler ça « amour » ; mais comme dit l’ami René, « comprendre et être compris, c’est quand même plus solide » !

Rachida Dati, sainte Benazir ou le syndrome de Marie

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Entre symboles, on se tient les coudes. Entre femmes aussi. Rachida Dati n’a donc pas résisté au besoin impérieux d’apporter sa contribution au monument érigé à la mémoire de Benazir Bhutto à coups de lieux communs et de grands sentiments. Gil Mihaely a parfaitement montré ce qu’il convenait de penser du titre de symbole de la démocratie décerné les yeux fermés par la presse à la politicienne assassinée. Mais l’article signé par le ministre de la Justice et publié dans Le Monde mérite une mention particulière. Au festival du poncif féministe, il obtiendrait la palme d’or haut la main.

Oublions le français plutôt baroque. Si quelqu’un peut m’expliquer ce que signifie « enlever la vie de Benazir Bhutto, c’est vouloir annihiler les jalons sociaux, politiques et humains qui doivent pourtant lui survivre » ou encore m’apprendre ce qu’est une injustice qui « crée un écho universel reniant simultanément la voie de la Justice et le sens de l’Histoire », je lui en serai fort reconnaissante. Mais il serait dommage que le conseiller qui a pondu cette merveille soit viré – le cabinet du ministre finirait par faire désordre voire désert.

Passons sur l’emphase qui ferait passer la prose de BHL pour un chef d’œuvre de sobriété : « La barbarie de cet acte terroriste » serait, parait-il, « l’incarnation suprême de l’Injustice », majusculisée pour l’occasion. Contentons-nous de nous demander quel qualificatif Rachida Dati sortira de son armoire à grands mots le jour où il lui faudra évoquer un massacre de masse. Mais peut-être considère-t-elle Benazir Bhutto comme la porte-parole de toutes les victimes passées et à venir.

Compte tenu de la gravité des faits, on s’interdira de sourire quand Madame Dati souhaite que l’assassinat d’un « symbole de la démocratie en terre d’islam » ne freine pas la marche vers l’égalité. En effet, pour que cette marche ne fût point freinée, encore aurait-il fallu qu’elle eût lieu. Faire du Pakistan, le premier producteur de Talibans, un pays pionnier de l’égalité entre les sexes, il fallait oser. Quant au « progressisme » dont Bhutto, à en croire notre garde des Sceaux, était aussi le symbole, voilà une plaisante fable, s’agissant d’une dame qui croyait à la légitimité dynastique au point d’avoir désigné comme dauphin son fiston, son époux étant appelé à jouer le rôle du régent (ce qui devrait lui permettre de veiller d’un œil sourcilleux sur les finances du parti, euh pardon, de la famille).

Si notre géopoliticienne en herbe – et en jupons – consentait à examiner froidement la réalité, elle parviendrait aisément à la conclusion qu’une femme chef d’Etat ou de gouvernement est très souvent l’exception qui confirme la règle : que l’on sache, le règne de Victoria ne se déroula pas dans une Angleterre particulièrement propice à l’épanouissement des femmes. En matière de droit des femmes, une péronnelle n’annonce pas le printemps.

Mais Rachida Dati préfère oublier que dans l’expression « femme de pouvoir » il y a pouvoir. « Du progrès, écrit-elle encore, surgissent des femmes engagées, revendiquant la modernité, la rupture avec la culture de la guerre, de la puissance et de la domination. » Winnie Mandela, Agathe Habyarimana, Simone Gbagbo, qui jouèrent un rôle politique de premier plan, avaient assurément rompu avec la culture de la puissance. Et Golda Meir ne savait pas ce qu’était la guerre. Madame Dati, dont on connait la douceur (dans le travail, s’entend) n’est-elle pas la preuve que les femmes sont des hommes politiques comme les autres ?

Mais aux marécages du réel, Rachida Dati préfère les sommets du mythe. Et le mythe qu’elle a en tête, c’est celui de la mère éternelle : Marie, rien de moins. Peu lui importe que ni Benazir Bhutto, ni Indira Gandhi, ni Golda Meir, ni Maggie Thatcher, ni Olympe de Gouges qu’elle cite avec ravissement n’aient été taillées pour le rôle. Elle ne se demande pas si « les femmes » dont elle se fait la porte-parole ont envie d’enfiler le costume de Piéta dont elle prétend les affubler – pour ma part, si on me donne le choix, j’aime autant les habits de la Liberté dépoitraillée de Delacroix ou, à la rigueur, ceux de Madame Sans-Gêne. Madame le ministre revient aux fondamentaux : « Il existe, nous apprend-elle, une relation symbolique entre l’idée de la femme, de la mère, et celle de la Nation. » On n’en saura pas plus sur cette relation symbolique et peut-être faut-il s’en réjouir. Mais ce n’est pas tout. « Il existe également, poursuit-elle, un ressort vital les conduisant (les femmes) à refuser la mort de leurs enfants. » Comme chacun sait depuis le pétage de plomb du roi David après la mort de son fils Absalon, pourtant rebelle au point d’avoir provoqué une guerre civile, les pères, eux, l’admettent sans problème.

Fariboles dépourvues de la moindre importance, dira-t-on. Oui et non. Je ne sais pas de quoi Benazir Bhutto était le symbole, mais sa béatification prouve, si besoin était, que le féminisme est dans un cul-de-sac, englué dans une bien-pensance qui pense plutôt mal, et pour tout dire pas du tout. « Parce qu’elle touche une femme, écrit la ministre, l’injustice qui a frappé Benazir Bhutto est encore plus criante et universelle. » En clair, il est plus grave d’attaquer une femme qu’un homme. Nous y voilà. Terminus tout le monde descend. Tous les hommes sont égaux, mais certaines sont plus égales que d’autres. Vous, je ne sais pas, mais moi, ce n’est pas là que je voulais en venir.

Franchise médicale

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Roselyne Bachelot a raison : la franchise médicale est une nécessité. Il faut certainement remonter à Hippocrate de Cos pour trouver une résolution aussi utile à la Science et à l’Homme. Bachelot et Hippo : même combat ! C’est ce que l’on lira dans les livres d’histoire du XXVIIe ou du XXVIIIe siècles.

Prenez l’exemple de Willy, mon mari : il est hypocondriaque. Il n’a jamais de rhume, mais un éternuement est chez lui le signe avant-coureur d’un cancer des voies respiratoires. Il ne souffre jamais de maux de tête, tout juste éprouve-t-il les symptômes d’une tumeur maligne qui, tôt ou tard, finira par l’emporter – et tout cela parce que j’utilise un téléphone portable dont les sales ondes lui pourrissent son petit crâne écologique.

Chez Willy, une simple écorchure au petit doigt n’appelle pas le sparadrap, mais le tétanos et la mort imminente dans d’affreuses douleurs. Lorsqu’à l’âge de quarante ans, il a commencé à perdre ses cheveux pour ressembler à Brice Hortefeux, ce n’est pas l’hérédité génétique ni les caractères capillaires de l’ADN que Willy a mis en cause, comme on le fait dans sa famille de chauves depuis quelques siècles : c’est le nuage de Tchernobyl qui a provoqué la dégénérescence précoce de ce qui lui servait de cheveux, en passant au-dessus de sa tête en 1986.

Le 12 septembre 2001, on l’a transporté d’urgence au Katharinehospital de Stuttgart pour une prétendue crise d’asthme causée par l’effrondrement des tours jumelles du World Trade Center : un gros nuage de poussière avait fait le trajet New York – Stuttgart pour venir s’abattre sur les bronches de Willy. Selon lui, la seule chance qu’il ait eue dans son malheur fut de ne pas avoir été contaminé par l’amiante…

Comme tout écolo allemand qui se respecte, Willy est partisan de la doctrine de la montagne qui accouche de la souris : à grandes causes, petits effets.

Le Dr Schweitzer (ne jamais lui demander l’heure) est notre médecin de famille. On dit « médecin de famille », car on le suppose ne pas être homme à se contenter de tuer un patient à la fois quand il peut décimer papa, maman, la bonne et moi en un seul diagnostic. Chaque fois qu’il va mal, Willy va consulter le Dr Schweitzer. Ce dernier conforte alors mon mari dans son hypocondrie avec un enthousiasme non-feint.

Je peux comprendre que la vérité soit difficile à annoncer à un malade lorsque les analyses montrent qu’il n’en a plus pour très longtemps. Beaucoup d’ailleurs tournent autour du pot, font des circonvolutions, essaient de changer de sujet, avec doigté, tact et délicatesse.

– Docteur, c’est bien une appendicite ?
– Tout de suite, les grands mots ! Une appendicite ! Et pourquoi pas une péritonite pendant que vous y êtes ? Vous avez juste un petit cancer du foie… Et ne faites pas l’enfant. Fait pas chaud pour la saison. Vous avez vu, Sarko et Carla ? Quelle histoire ! Si on nous avait dit ça…

Le Dr Schweitzer est d’une humanité si bouleversante qu’il préfère taire la vérité à ses patients plutôt que de rajouter à la douleur physique la détresse morale. « Il vaut mieux, dit-il, un petit mensonge qu’une grande peine. » Dr Schweitzer ment, Dr Schweitzer ment, Dr Schweitzer est allemand.

Le problème est qu’en cinquante ans d’exercice plus ou moins légal de la médecine le brave Dr Schweitzer a pris le pli : il ment toujours et jamais ne dit la vérité. Cela convient parfaitement à mon hypocondriaque de mari : la semaine dernière, Willy, qui a passé son le réveillon à fumer la moitié de la production agricole afghane, avait la migraine. Le Dr Schweitzer n’a pas attendu minuit pour lui prescrire un scanner, un bilan sanguin et une échographie. Pourquoi une échographie ? Les femmes enceintes y sont sujettes. On n’est jamais trop prudent.

Heureusement que Willy n’a pas l’hypocondrie trop ambitieuse : cela ferait longtemps qu’il l’aurait eue, sa chimio.

Vous aurez donc bien compris que Roselyne Bachelot a raison d’instaurer la franchise médicale. Elle fait oeuvre de salubrité publique : quand nos médecins auront un peu plus de franc-parler, nous aurons beaucoup moins de malades imaginaires.

Traduit de l’allemand par l’auteur.

Bhutto assassinée : un symbole, mais de quoi ?

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Un symbole a été tué au Pakistan – Le Parisien et d’autres l’ont proclamé en « une », on nous l’a répété sur tous les tons : avec l’assassinat de Benazir Bhutto, un grand espoir s’est éteint. Espoir de quoi ? C’est bien la question. Première femme à la tête d’un gouvernement dans un pays musulman, Madame Bhutto incarnait, parait-il, une promesse de démocratie. Le problème est qu’il s’agit d’un conte de fées. Philippe Cohen a plaisamment dénoncé la « béatification de Benazir Bhutto par BHL« . Bien vu, Philippe. Pour BHL, les relations internationales sont une garden party où se pressent des stars qui sont, comme lui, autant de « symboles » capables de transformer le monde grâce à quelques coups médiatiques bien assenés. On a l’habitude de ses élans lyriques. De même, la pieuse communion médiatique autour de la défunte n’est guère surprenante. Benazir Bhutto a en effet eu droit à une salve grandiloquente et pleurnicheuse – la voilà désormais intouchable. « L’espoir assassiné », proclamait gravement Pierre Rousselin, directeur-adjoint de la rédaction du Figaro, dans un édito écrit d’une plume dégoulinante de bons sentiments. Madame Bhutto, expliquait-il, était « le symbole de l’avenir démocratique d’un pays trop longtemps sous le joug d’une dictature militaire ». On croit rêver. Le PPP (Parti du peuple Pakistanais) ayant décidé de porter à sa tête le fils de la défunte qui sera coaché par le veuf, il faut saluer ce régime nouveau que l’on pourrait qualifier de démocratie dynastique. Que l’assassinat de Benazir Bhutto soit un signe supplémentaire de l’anarchie qui règne au Pakistan est indéniable. Ce n’est pas une raison pour repeindre l’histoire en rose. Redescendons sur terre.

Avant d’incarner l’espoir et la démocratie, bref, de figurer les gentils dans le western qui tient lieu de récit médiatique du monde, les Bhutto étaient de grands propriétaires terriens souvent décrits comme féodaux. Le père de Benazir, Zulfiqar Ali Bhutto, avait eu l’intelligence de devenir le concessionnaire local de la rhétorique démagogico-socialiste quand celle-ci était très en vogue, à la fin des années 1960. Mais ce grand démocrate n’a guère apprécié le résultat des élections qu’il avait appelées de ses vœux. Pour ce prince du Sindh, le bastion familial, la démocratie était une mode dictée par l’air du temps plutôt qu’une conviction. Ses calculs politiciens ont contribué à précipiter la sécession de l’est du pays et la création Bangladesh. Bref, il fut un politicien, ni pire ni meilleur que les autres. Evidemment, cela ne justifie en aucun cas son exécution en 1979. Mais une corde ne suffit pas à faire un martyr.

Quant à Madame Bhutto, son bilan est pour le moins décevant. Son premier atout était son nom. Belle (sa principale qualité selon Mitterrand et BHL), intelligente et cultivée parait-il, elle est devenue le chouchou de la presse internationale, une star mondialement reconnue – on ne saurait exclure que le voile blanc devenu sa marque de fabrique ait joué un rôle dans cette starisation. En 1988, son élection a donc été accueillie à grands renforts de superlatifs. Une femme élue dans un pays musulman : en guise d’analyse d’une réalité compliquée, le public n’avait qu’à se contenter d’idées simples et de formules creuses. Il aurait été rabat-joie d’avancer l’hypothèse que cette élection ne disait pas grand-chose du monde islamique – même pas de l’islam des Lumières tant aimé par BHL – et beaucoup du sous-continent indien. Car avant d’être une femme musulmane, Bhutto était une fille de famille de culture indienne, une Indira Gandhi à la Pakistanaise.

Seulement, la politique, la vraie, c’est un peu plus compliqué qu’un entretien au Times. Le deuxième mandat de Benazir Bhutto, entamé en 1993, n’a pas mieux tourné que le premier. Son mari Asif Ali Zardari, était aimablement surnommé « Monsieur 10% ». Les Bhutto dénonçaient ces accusations de corruption comme autant de coups montés par les militaires ou le régime pour les éliminer. Mais le dossier n’était pas tout-à-fait vide et on peut difficilement accuser la justice helvétique d’être à la solde des militaires pakistanais. Or, madame Bhutto fut condamnée en Suisse pour avoir touché plusieurs millions de dollars de pots-de-vin, avec son mari – qui se trouvait être son ministre de l’environnement pendant son deuxième mandat (C’est bien connu, en famille, on travaille mieux). Il y eut aussi la sombre affaire du manoir dans le Surrey dont le couple nia catégoriquement être propriétaire. Le fervent socialiste qu’est Monsieur Zardari s’indigna qu’on pût même le questionner : « Comment peut-on même songer à posséder un manoir en Angleterre quand tant de Pakistanais n’ont pas de toit », déclara-t-il. Et pourtant, quand la propriété fut vendue, cet enfant de Don Quichotte qui s’ignorait se souvint qu’il l’avait achetée. (Dans sa distraction, il avait aussi oublié qu’il avait demandé qu’on construise dans la cave du manoir une copie conforme du pub local – sans doute pour y boire un coup à la santé du peuple du Pakistan).

Si on ajoute le fait que Madame Bhutto n’a pas su plus que les autres anticiper la montée en puissance des Talibans et qu’elle n’a fait reculer ni la pauvreté ni la violence dans son pays, on est en droit de se demander si la ferveur et le deuil planétaires ne sont pas légèrement excessifs. Mais peut-être que je manque de cœur.

La volute finale

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La guerre engagée contre le tabagisme, la tabacomanie, le fumage, la fumigation, le fumisme, la fumance, les fumerolles fumigènes et autres fumophilies nicotiniques pratiquées isolément ou en réunion, par personnes ayant autorité ou pas, avec préméditation ou non, bat son plein. Nonobstant certaines hésitations ou marches arrière généralement dues, selon les fumophobes, au terrorisme buralistique, la France semble s’être engagée avec détermination sur la voie du non-fumage intégral et même absolu ou complet. La proportion de fumeurs et fumeures, d’intoxiqués et intoxiquées, d’accrocs et accroques, ainsi que la consommation moyenne de tabac et tabaque, sont en train de diminuer de manière spectaculaire. Certes, les gouvernements successifs, jugés d’ailleurs par beaucoup de fumophobes trop frileux sur ce point, ne se sont pas encore enhardis jusqu’à franchir l’étape décisive et décréter l’interdiction radicale du tabac dans tous les lieux privés, qu’il s’agisse d’endroits, de sites, de parages ou d’environs de parages et même de périmètres ; mais un tel programme, dont on discute actuellement les modes d’application, fait partie d’un processus historique inévitable, nul ne doit se faire d’illusions sur ce point. D’autant que cette mesure est aussi prévue par la convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé pour la lutte antitabac et tabaque signée par la France et les autres pays européens le 62 janvril 2003 avant Jésus-Christ, ce qui prouve bien que l’inéluctible a partie liée avec l’irréversable.

Dans une telle situation, où les fumeurs sont en passe d’accéder au statut de minorité à part entière, il devient urgent de faire valoir leurs droits, d’exiger l’extension de ceux-ci et de réclamer un certain nombre de lois qui les protégeront.

La reconnaissance du fumage, et le respect qui lui est dû comme il l’est à toute activité minoritaire, est une première priorité. La seconde consiste à tout mettre en œuvre pour obtenir au plus vite une loi extrêmement répressive contre les actes et les propos fumophobes.

C’est dans cette double perspective que vient de se constituer La Volute finale, mouvement citoyen qui, en liaison étroite avec l’Observatoire de la fumophobie (www.sosfumophob.net), se présente à la fois comme un réseau de vigilance contre la fumophobie, un espace d’écoute ouvert aux victimes anonymes des fumophobes qui souffrent en silence, une association de surveillance et de dénonciation des actes, propos et autres manifestations fumophobiques, ainsi qu’un centre d’action pour la prévention de la fumophobie dans les écoles, sur les plages et dans les transports en commun. Pour chacun de ces objectifs, des commissions de travail sont en place, composées de bénévoles hétéroclites, et chaque personne souhaitant s’investir à nos côtés dans la lutte contre l’antifumage, la fumophobie et l’antitabacocentrisme peut y jouer un rôle. Toutes les bonnes volontés les plus diverses seront les meilleures. Le combat ne fait que commencer contre la fumophobie sous toutes ses formes, discriminations, violences ou rejets liés à l’orientation fumesque, et pour la reconnaissance des droits fondamentaux de la personne fumante.

Certes, le chemin sera long avant que l’on comprenne que les actuelles victimes d’antifumage ou d’antitabacocentrisme le sont exactement comme les femmes, par exemple, furent victimes pendant des siècles d’androcentrisme, les Bretons victimes d’une politique barbare d’assimilation linguistique et de biniouphobie francocentriste, les enfants victimes d’adultocentrisme, pour ne rien dire des sorcières de Salem ni des moutons à cinq pattes, des canards émissaires ou des brebis boiteuses. Mais le temps précisément se chargera, en éclaircissant nos rangs d’année en année, de démontrer que nous appartenons bien à une minorité qui se minorise. C’est d’ailleurs le sens du nom que nous avons donné à notre association, et il indique aussi le peu d’illusions que nous avons de redevenir jamais majoritaires. Minorité nous sommes, minorité de plus en plus minoritaire nous serons, et c’est à ce titre que nous devons avoir accès à ce statut de dominés minoritaires qui ouvre sur de nombreux privilèges dérogatoires, droits particuliers, quotas, dégrèvements fiscaux, réparations, promotions spéciales, petits soins, tarifs préférentiels sur certaines compagnies aériennes, compensations compassionnelles et compensatrices, possibilité d’emmerder le monde jusqu’à la fin d’icelui et au-delà.

De manière plus générale, il est clair que si nous revendiquons l’égalité afin d’avoir autant de droits que les autres, nous revendiquons également la différence afin d’en avoir davantage. Comme tout un chacun.

« Pas de tolérance pour la fumophobie ! », tel est notre credo, et telle sera la doctrine qui dictera nos luttes, étant entendu que nous comprenons par le terme « fumophobie » toute manifestation avouée ou non de discrimination, d’exclusion, de forclusion ou de violence à l’encontre d’individus fumants, de pratiques ou de groupes tabagiques ou perçus comme tels.

Annus horribilis

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Les astres gouvernent nos vies. Ils conduisent le monde avec une régularité de métronome. Cette vérité se justifie chaque 1er janvier, quand l’éternel retour du même se produit.

Chaque année, la même odeur persistance de poudre d’artifice (autour de minuit) et de pétards (autour de Willy) flotte dans l’air. Les mêmes maux de tête et de foie au petit matin invitent chacun à bénir unanimement la mémoire du Dr Alkazelser. Chaque année, les mêmes inconnus reviennent vers moi me souhaiter je-ne-sais-quoi et me claquer deux bises, alors que je ne leur ai pourtant rien fait. Enfin, les mêmes astrologues réapparaissent dans nos journaux et sur nos petits écrans nous annoncer ce que la nouvelle année nous réserve.

Cela fait des années que je collectionne les horoscopes annuels d’Elizabeth Teissier. Elle ne se trompe jamais ! Elle est la plus grande astrologue européenne (et peut-être mondiale). Ses compétences ont été reconnues par l’université (la Sorbonne l’a faite docteur en sociologie) et par un ancien chef d’Etat français : chacun se souvient de la phrase mémorable de François Mitterrand à Christian Prouteau : « Il faut écouter Elizabeth Teiyssier. Carole Bouquet aussi. » (A l’époque Carole Bouquet ne pratiquait pas l’astrologie mais lisait l’avenir dans la coupe-rose de Gérard Depardieu).

L’an dernier, Elizabeth Teissier nous livrait un horoscope qui s’est vérifié en tout point. Elle écrivait : « 2007 n’apparaît pas de tout repos avec huit aspects négatifs contre six : un vent insurrectionnel souffle dès janvier, puis mai, tandis que l’économie et la Bourse donnent du fil à retordre aux spécialistes (et à l’homme de la rue également !), spécialement en mai (fortes turbulences boursières) et jusqu’en août, peut-être même jusqu’à l’automne. En janvier, mai et octobre, des inventions ou des découvertes spectaculaires sont à la clé. La fin de l’année, avec la première grande conjonction depuis l’an 2000 (Jupiter/Pluton), reflète un climat ambigu, une possible accalmie en même temps qu’une tentative de trouver des solutions au problème des sources d’énergie (pétrole), condition sine qua non d’un mieux-être économique. »

Le « vent insurrectionnel » de janvier 2007 est une allusion très fine à la véritable révolution démocratique que François Bayrou (le Toussaint Louverture béarnais) a fait souffler sur la France entière. Les « turbulences boursières » concernent évidemment l’affaire EADS. Quant au Grenelle de l’Environnement, il était clairement annoncé par Mme Teissier. Enfin, les grandes « inventions et découvertes » de janvier, mai et octobre sont tellement spectaculaires que les grands de ce monde ont préféré ne pas les rendre publiques pour le moment. On les comprend : si cela se trouve, un savant fou a mis au point un vaccin contre le rhume. Bush a téléphoné à Sarkozy, Sarkozy à Merkel, Merkel à Poutine, Poutine à Bush et aucun d’entre eux n’a souhaité mettre à mal l’industrie mondiale du grog : « On fait comme si Elizabeth Teissier n’avait rien dit… »

Même s’ils n’ont pas encore déterminé quand il adviendrait, le jour finira donc par arriver – c’est inéluctable – où l’on reconnaîtra aux astrologues le caractère scientifique de leurs prédictions.

En 2007, Jupiter a fait frotti-frotta avec Pluton (qui était pour sa part destitué perdant ses galons de planète pour devenir quoi, d’ailleurs, une vulgaire étoile ?). Et tout le monde s’en est aperçu. En 2008, il se pourrait bien que Saturne mette un petit coup par derrière à Neptune. Assurément, l’année sera bonne.

Dealer de krach

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La valeur n’attend pas le nombre des années. Les valeurs financières, non plus. Pour preuve, à 31 ans, le Français Jérôme Kerviel est suspecté d’avoir accompli le plus gros braquage du siècle en faisant perdre 4,9 milliards d’euros à la Société-générale-votre-argent-nous-intéresse. A vrai dire, il s’agit d’un braquage de Pieds Nickelés, puisque ni Croquignol ni Ribouldingue ni Filochard ne profitent du crime.

L’indélicatesse est certainement la pire faute qui soit. Celle, tout d’abord, de la Société générale qui n’a pas eu la politesse d’attendre que Jérôme Kerviel parvienne à une somme bien ronde. Avouez que 5 milliards, ça aurait fait moins mesquin qu’une décimale qui flotte.

A la rigueur, Kerviel aurait fait perdre 4 milliards et demi à la Société générale, passe encore. Mais ce petit dixième de milliard manquant, ça sent l’amateurisme ; ça ne fait pas très sérieux, pas très Financial Times ni International Business School : ça fait Arpagon du village, province, emprunt russe, magot de vieille douairière caché sous le matelas.

A l’heure où la France entre avec joie et allant dans la modernité d’un kennedyanisme triomphant (après Jackie, Marylin), cette triste affaire fait revenir sur le devant de la scène un pays à la Flaubert, où l’on chipote sur la décimale quand on aurait pu faire dans le beau, le rond et le gros milliard.

Il y a aussi l’indélicatesse des journalistes qui parlent de « trader fou » pour jeter un opprobre immérité sur Jérôme Kerviel. A-t-on jamais vu un trader sain d’esprit ? Un trader, par nature, c’est frapadingue, ça s’excite, ça vous pousse de petits cris aigus à la simple vue d’une calculette.

Avant de me marier avec Willy, je suis sortie trois ans avec un trader de Francfort. Une erreur de jeunesse. Quand il rentrait le soir à la maison, ôtait sa ridicule chemise bleue à col blanc et venait se coucher à mes côtés, il fallait que je lui susurre à l’oreille les parités du mark avec le yen, le dollar, la livre sterling, le franc et la lire, pour qu’il consente à se mettre en action (l’euro a dû simplifier le métier aux femmes de traders). Puis, quand il sentait approcher le moment le plus critique (et le plus délicieux) de l’acte, il se prenait à crier : « Ich kaufe, kaufe, kaufe, kaufe… » (J’achète) Il imitait tellement bien la locomotive avec ses « kaufe » à répétition que je suis certainement la seule femme au monde, avec quelques suicidées, dont on ne peut même pas dire que le train ne leur est pas passé dessus. Il a été interné depuis.

La troisième indélicatesse est celle des banquiers. Leur jalousie fait peine à voir : depuis quelques jours ils se répandent en mines attristées et parlent de Jérôme Kerviel comme du déshonneur de toute une profession…

Pensez ! A 31 ans, ce petit gars plein de promesses leur en a redonné à voir, eux qui se contentent de vous pourrir la vie pour cent euros de découvert non-autorisé, alors qu’ils pourraient avoir la décence de vous déranger quand votre découvert atteint les 4,9 milliards d’euros.

Le petit Jérôme m’a convaincue au moins d’une chose : demain, j’ouvre un compte à la Société générale. Ça le fera bien venir, le krach.

Traduit de l’allemand par l’auteur.

La République et le rayon transcendance du supermarché

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Sans transcendance, point de valeurs : Nicolas Sarkozy l’a, en substance, affirmé au Vatican fin décembre. Dans la bouche du président de la République, de tels propos reflètent plus qu’ils ne le suscitent l’apparent retour en grâce de la religion dans la société française. Que ce revival soit entériné au plus haut sommet de l’Etat révèle une République résignée. L’Etat-nation semble en panne. Comme la religion, dont le président n’en finit pas de redécouvrir les vertus, il trimballe un passé de grandeur et d’infamies conjuguées. Il se révèle incapable de fournir le carburant du vivre-ensemble. A vrai dire, ce n’est plus le problème. Quel que soit le nom qu’on lui donne, on attend de l’instance paternelle qu’elle nous materne et nous prodigue du bien-être. Bonheur pour tous : on peut toujours espérer que la Providence va prendre le relais de l’Etat.

C’est dans cette perspective que s’explique un micro-fait passé largement inaperçu. Un intrus s’est récemment faufilé dans le palmarès des meilleures ventes 2007 : la Bible. A l’origine de ce succès commercial, on trouve la Société biblique de Genève qui a édité cette nouvelle traduction, mise en vente dans les librairies et supermarchés des pays francophones au prix de 1,50 €. Résultat : pas moins de 200.000 exemplaires vendus en France pendant les quatre derniers mois de 2007.

« Le trésor de l’humanité… au prix d’un café », annonce l’éditeur malin qui a avoué au Figaro qu’en plaçant sa marchandise dans la grande distribution, il cherchait « l’achat instinctif ». Cette opération de marketing très réussie a agacé les confrères envieux, donnant lieu à une querelle de chapelles agrémentée d’accusations d’intégrisme et de soupçons de financement opaque. Il faut pourtant s’interroger sur les raisons tel succès. Les Français se seraient-ils privés jusque-là de ce « trésor de l’humanité » à cause de son prix trop élevé ? Cet engouement biblique qui va de pair avec le succès des évangélistes et des communautés charismatiques, ou celui des messes pour « JP » (jeunes professionnels), est plutôt le signe du développement d’un marché des religions et spiritualités. Après le politique et le culturel, c’est au tour du religieux d’être happé par l’extension du domaine de la consommation.

Un animal politique aussi doué que Nicolas Sarkozy ne pouvait pas rater ce phénomène. Son discours du Latran, en partie réitéré en Arabie saoudite, a fini par déclencher une polémique – quoi qu’avec un certain retard à l’allumage, la gauche a peut-être trouvé là un nouveau cheval de bataille. « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, a notamment affirmé Nicolas Sarkozy, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Autrement dit, seule la religion peut fonder un système moral. Sans un super-flic pour le surveiller, l’Homme est incapable de rejeter le Mal, voilà, en somme, ce que nous a dit le président.

Nicolas Sarkozy est l’homme de l’instant, celui qui sait renifler l’époque. Il est capable de réconcilier « la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance » et le consumérisme effréné, le culte de marques qui finiront par tenir lieu de tout lien social. Son imaginaire semble être façonné par les dossiers « spécial riches » des hebdomadaires, où le « bonheur » est une jouissance intrinsèquement lié à l’argent.

La République a prétendu, et longtemps avec succès, à remplacer l’Eglise comme socle des valeurs positives, contre tous ceux qui ne voyaient en elle qu’un cadre politique, un réceptacle sans âme. Elle a su mobiliser les Français autour de la Nation, du mérite et de l’ascension sociale et plus encore, autour de la transmission de ces valeurs. (George Steiner évoque cette période où une moitié de la France enseignait l’autre). Depuis deux ou trois décennies, cette transmission s’est interrompue. La mort de Dieu annonçait celle du roi, de la loi, de l’autorité et enfin de tout ce qui pouvait se dire « Père ». Le besoin mal articulé de transcendance qui fait surface aujourd’hui n’indique pas, contrairement à ce que feignent de redouter les « laïcards » en guerre contre des ennemis imaginaires, la « sortie de la sortie de la religion » disséquée par Marcel Gauchet, mais la fin d’un cycle entamé en 1789. Plus besoin de tuer le Père puisqu’il est déjà mort.

Evidemment, Dieu n’a emporté dans son tombeau ni l’arbitraire ni la violence. Le XXe siècle nous a appris à rejeter radicalement l’un comme l’autre. Tant mieux. Il est cependant fâcheux que nous ayons tendance à les voir et les dénoncer partout. Après Auschwitz, on n’a plus le droit de flanquer une claque à un enfant gâté. Bref, nous avons renoncé à assumer et nous nous consolons dans la consommation. Le problème, c’est que les effets de cette drogue sont de plus en plus courts. Déjà vu, déjà fait, déjà porté, déjà usé – plus ça change, plus c’est pareil. L’écran géant ne suscite pas les mêmes émotions fortes que l’achat de la première télé il y a 45 ans.

Reste donc le consumérisme spirituel. Il a très peu à voir avec la religion et beaucoup avec le culte du « pouvoir d’achat », c’est-à-dire avec la certitude que le bonheur se trouve à cent, mille ou un million d’euros. Que l’offre soit gratuite ne change rien, le consommateur des religions est tout aussi avisé que son congénère matérialiste – quand ce n’est pas le même individu : il compare, picore, télécharge et « copie colle ».

Seulement, il n’y a aucune chance (ou aucun risque) que la consommation frénétique de religiosité fournisse le sens recherché. La République n’a aucune raison d’abandonner le terrain de valeurs. Nicolas Sarkozy a axé sa campagne sur la réhabilitation du volontarisme. Il prétend changer la réalité en profondeur. Qu’il soit celui de la volonté ou de la spiritualité, son discours sonne creux, peut-être parce qu’il émane d’un amateur de Rolex et autres chronographes qui coûtent trois ou quatre années de Smic. Le président devrait se rappeler que sa charge est un sacerdoce.

L’homme qui n’avait pas de poils aux pattes

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Comment dites-vous en français ? « Cela m’a scié les jambes. » La Fédération internationale d’athlétisme vient de refuser à Oscar Pistorius de participer aux Jeux Olympiques de Pékin. Pour quelle raison ? Ce Sud-Africain blanc comme un oeuf est-il un chantre de l’apartheid ? A-t-il des positions contraires aux hautes valeurs des Jeux Olympiques, valeurs si bien incarnées par la grande République populaire de Chine ? Non, il faudrait qu’il puisse d’abord y réfléchir – c’est un sportif. Son patronyme en est-il la cause ? Même pas : il y a beaucoup plus ridicule que « Pistorius » – enfin, il faut chercher longtemps, mais ça doit se trouver. Peut-être ne supporte-t-il pas le riz cantonnais, la corbeille aux cinq bonheurs et les nems – aller au chinois tous les jours, c’est quand même l’angoisse niveau transit ? Pas davantage.

Amputé des deux jambes, il est doté de deux prothèses en fibre de carbone qui, selon les autorités sportives internationales, constituent un « avantage mécanique évident ». Sans me vanter, je trouve qu’ils ont l’évidence un peu rapide et un peu mécanique à la Fédération internationale d’athlétisme.

Vous me permettrez de ne pas me vautrer dans le politiquement correct, mais il faut bien reconnaître une chose : le sens commun a plutôt tendance à plaindre un handicapé qu’à critiquer les avantages dont il serait pourvu. On plaint un sourd de ne pas pouvoir entendre Bach ; on l’envie rarement d’échapper à la musique de Stevie Wonder, à la tristesse duquel on peut toutefois compatir de n’avoir jamais vu le piano de Ray Charles.

D’accord, Oscar Pistorius bénéficie de scandaleux avantages. Il a, d’abord, une carte officielle et dûment tamponnée de « personne en situation de handicap » (le terme handicapé est bien trop hard à nos chastes oreilles parfois mal-entendantes comme un pot) : lorsque l’athlète sud-africain veut garer sa voiture devant le Auchan de Pretoria ou le Leclerc de Johannesburg, il est sûr de trouver une place aussi facilement que les époux Mandela. De même, quand il va retirer une lettre à la poste du Cap, la préposée acariâtre le fait passer avant tout le monde. Et au bureau de la Sécurité sociale de Bloemfontein, on lui fait des ronds-de-jambe à n’en plus finir devant des files de personnes valides et injustement traitées.

Mieux encore, je suis certaine que lorsque vous vous plaignez de vos cors au pied, Oscar Pistorius rit à votre nez avec l’insolence qui caractérise tous les culs-de-jatte. L’handicapé est moqueur : on sait ça, à la Fédération internationale d’athlétisme.

Les handicapés, éclopés et gueules cassées bénéficient de tant d’avantages que cela vous inciterait à vous faire amputer de quelque chose : les jambes, les bras, la tête, alouette, enfin quelque chose d’inutile. C’est une évidence. Pourtant, ce n’était pas une raison pour que les dirigeants de la Fédération internationale d’athlétisme nous piquent une petite crise de jalousie et la règlent en se vengeant : « Quoi, Oscar, t’as perdu tes jambes ? Ça t’apprendra à ne pas ranger tes affaires. »

La décision est d’autant plus sévère et injuste que chez les organisateurs des Jeux Olympiques on n’a jamais été très regardant en matière de prothèses… Certes, j’exagère un peu : outre les roudoudous d’acier dont se plaignaient Kornelia Ender et Karen Koenig, ce n’était pas des prothèses qu’arboraient crânement les nageuses de l’ex-RDA. Leur « avantage évident », dont elle pouvait aisément se servir comme d’un gouvernail, poussait très naturellement entre leurs cuisses. A cause de l’eau chlorée des piscines.

Il ne reste plus à Oscar Pistorius qu’à s’inscrire aux Jeux Handisports. Mais qu’il soit prévenu une fois pour toutes : on lui ôtera ses prothèses en carbone pour lui visser au cul deux belles jambes de bois. En chêne, c’est plus solide. Non mais ! On ne va pas laisser un cul-de-jatte doté « d’avantages mécaniques évidents » ridiculiser nos valeureux sportifs de haut niveau qui n’ont, eux, à leur disposition que des avantages chimiques évidents.

Traduit de l’allemand par l’auteur.

Rony Brauman contre l’humanitaire spectacle

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Rony Brauman, né à Jérusalem en 1950, est médecin, diplômé en épidémiologie et médecine tropicale. Après avoir travaillé plusieurs années comme médecin sur le terrain, il est devenu président de MSF en 1982 et a occupé ce poste jusqu’en 1994. Il est actuellement directeur de recherches à la Fondation Médecins Sans Frontières et professeur associé à l’IEP Paris. Il est chroniqueur pour le magazine trimestriel Alternatives Internationales. Ses principales publications Eloge de la désobéissance (avec Eyal Sivan), Le Pommier-Fayard, 1999, édition Poche-Pommier, 2006, Penser dans l’urgence, (entretiens avec Catherine Portevin), Le Seuil, 2006, La Discorde. Israël-Palestine, les Juifs, la France, (avec Alain Finkielkraut, conversations avec Elisabeth Lévy), Mille et Une Nuits, 2006 et Aider, sauver, pourquoi, comment ? Petite conférence sur l’humanitaire, Bayard, 2006.

« Quand les caméras seront parties, il ne restera que la misère » : pendant les « semaines de la compassion » qui ont suivi le Tsunami en décembre 2004, vous avez été atterré par cette phrase, prononcée par un journaliste ou un autre professionnel du bon sentiment. L’affaire de l’Arche de Zoé est-elle l’aboutissement logique de l’évolution de l’humanitaire ?
A la faveur de circonstances particulières, le langage humanitaire a pu arriver jusqu’à ce point de folie. Mais, effectivement, ce langage-là, on l’a déjà entendu en d’autres moments, et notamment après le tsunami en Asie du sud-est. On disait alors que des milliers d’orphelins erraient dans les rues, risquant de devenir les proies de rackets pédophiles. Et déjà, des initiatives avaient été lancées en vue de favoriser les adoptions. Heureusement, tout cela avait rapidement tourné court. Mais l’état d’esprit, le cadre, la matrice étaient là. Je pense aussi à un épisode de la guerre en Bosnie : une ONG avait décidé d’amener en France mille enfants bosniaques pour qu’ils passent un hiver à l’abri des bombes. Avec d’autres, notamment les gens de Handicap International, j’avais pris position contre ce projet totalement stupide. Sans succès. En réalité, ces enfants n’étaient pas sous les bombes et surtout, le traumatisme de l’arrachement à la famille et l’angoisse de l’abandon étaient plus violents que le maintien sur place, même dans une situation si dure que la guerre de Bosnie. Bien entendu, nous étions passés pour de mauvais coucheurs qui n’aiment pas les enfants et se fichent de les laisser sous les bombes. Autre exemple, au début des années 90 : des familles en attente d’adoption se sont précipitées en Roumanie après la chute de Ceausescu pour y adopter des enfants placés dans des orphelinats, mais qui n’étaient pas nécessairement des orphelins. C’était un véritable marché aux enfants, choisis par certains en fonction de l’âge, la taille la couleur des yeux. On a même vu des parents ramener des enfants après quelques semaines, parce que quelque chose n’allait pas. Il y avait en quelque sorte un défaut de fabrication. Ils réclamaient le service après-vente. Avec les cas de ce type, on est dans la marchandisation humanitaire intégrale. Tout cela pour dire que l’Arche de Zoé ne sort pas de nulle part et que l’aspect adoption y est important. D’ailleurs, le Congo a décidé d’interdire les adoptions internationales à la suite de cette affaire.

Tous ces cas, le tsunami, les épisodes bosniaque ou roumain que vous mentionnez ou l’Arche de Zoé mettent en jeu deux vaches sacrées de l’époque : l’humanitaire et l’enfance. L’humanitaire se préoccupe des victimes et l’enfant, en quelque sorte, est la victime idéale puisqu’il est innocent (ou a de grandes chances de l’être).
L’idée que, dans une situation de crise, quelles qu’en soient l’origine et la nature, il y a des enfants menacés qu’il faut sortir de là, s’accorde naturellement avec la frénésie d’adoption que l’on sent dans nos sociétés – et je ne prétends pas la juger. L’Arche de Zoé n’a donc eu aucun mal à rassembler un large groupe de familles en jouant sur l’ambiguïté d’un accueil qui pouvait se transformer ultérieurement en adoption. Ses dirigeants n’ont eu qu’à intervenir sur des forums de parents adoptants. Toute leur opération reposait sur la conviction qu’arracher un enfant à l’horreur du quotidien dans lequel il vit, c’est lui donner le bonheur et la sécurité. Or cette horreur n’est pas si évidente que cela et une telle affirmation est la porte ouverte aux abus de toute sorte. On le voit aussi en France quand les familles les plus vulnérables se voient systématiquement retirer leurs enfants par l’assistance sociale. Il existe un continuum entre toute ces formes de protection de l’enfance par des familles, des gens, des institutions qui veulent être à tout prix les protecteurs de l’enfance, y compris au détriment des enfants eux-mêmes.

En somme, dans les zones de guerre ou de crise, et notamment dans ce no man’s land imaginaire qu’est l’Afrique, tout enfant est un orphelin ou un malheureux en sursis. Et en Occident, l’enfant est un droit de l’homme.
Oui. Tout se passe comme si ne pas avoir d’enfant constituait un déni de droit. L’enfant est un bonheur auquel chacun a droit. Notre président ne vient-il pas de rappeler que chacun a droit au bonheur ?

Le génie du girardisme

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Je ne pense pas que « toutes les religions se valent », contrairement à l’opinion professée par 62% de mes camarades catholiques pratiquants (sondage La Croix, 11-11-07). Sinon je laisserais tomber aussi sec le catholicisme, et peut-être même sa pratique.

Au contraire je suis intimement touché, non par la grâce hélas, mais par la beauté de ma religion à moi, la seule qui repose tout entière sur l’Amour. Le coup du Créateur qui va jusqu’à se faire homme par amour pour sa créature (et pour lui montrer qu’elle-même peut « faire le chemin à l’envers », comme disait le poète), c’est dans la Bible et nulle part ailleurs !

Le génie du christianisme, c’est d’avoir transmis aux hommes vaille que vaille depuis 2000 ans cette Bonne Nouvelle : si ça se trouve, Dieu tout-puissant nous aime inconditionnellement depuis toujours et pour toujours ; Il l’aurait notamment prouvé dans les années 30 de notre ère, à l’occasion d’une apparition mouvementée en Judée-Galilée.

Le génie du girardisme, c’est de mettre en lumière le message christique comme l’unique et évident remède aux maux dont souffre la race humaine depuis la Genèse, c’est-à-dire depuis toujours, et dont notre époque risque désormais de crever, grâce aux progrès des sciences et des techniques.

J’ai mis longtemps à comprendre René Girard. Il répondait brillamment, dans un langage philosophique et néanmoins sensé, à des questions que je ne me posais pas (sur le mimétisme, le désir, la violence…) Et puis j’ai fini par comprendre que mes « questions métaphysiques » manquaient de précision – et aussitôt j’ai commencé d’apprécier les réponses de René. Il faut dire aussi que ce mec ne fait rien comme tout le monde. Y a qu’à voir comment il définit son métier : « anthropologue de la violence et des religions », je vous demande un peu ! Qu’est-ce que c’est que cette improbable glace à deux boules ? Serait-ce à dire que toute violence vient du religieux, comme l’ânonne avec succès un vulgaire Onfray ? Non, cent fois non : Girard est un philosophe chrétien, c’est-à-dire l’inverse exact d’Onfray.

Au commencement était le « désir mimétique », nous dit René Girard. Et d’opposer le besoin, réel et parfois vital, au désir, « essentiellement social (…) et dépourvu de tout fondement dans la réalité ». Alors, je vous vois venir : cette critique du désir ne serait-elle pas une vulgaire démarcation de l’infinie sagesse bouddhiste ? Eh bien pas du tout, si je puis me permettre ! Le christianisme ne nous propose pas de choisir entre le désir et le Néant (rebaptisé « Nirvana »), mais entre le désir et l’Amour, source de vie éternelle.

Il est cocasse, à propos du désir mimétique, de voir notre anthropologue mettre dans le même sac Don Quichotte et Madame Bovary. « Individualistes », ces personnages ? Tu parles ! Don Quichotte se rêve en « chevalier errant »… comme tous les Espagnols de qualité en ce début de XVIIe siècle décadent. Quant à Emma, c’est la lecture de romans qui instille en elle l’envie mimétique d’être une « Parisienne » comme ses héroïnes. Au moins Quichotte et Emma ont-ils l’excuse d’être eux-mêmes des personnages de fiction – ce qui n’est malheureusement pas le cas de tout le monde.

Proust, par exemple, n’est pas un héros de roman, c’est le contraire : un écrivain. Même que son premier roman Jean Santeuil (découvert, par bonheur, seulement en 1956) était plat et creux à la fois. Explication de l’anthropologue, qui décidément se fait critique littéraire quand il veut : Marcel n’a pas encore pigé l’idée qui fera tout le charme de sa Recherche. Le désir est toujours extérieur, inaccessible ; on court après lui et, quand on croit enfin le saisir, il est bientôt rattrapé par la réalité qui le tue aussitôt : « Ce n’était que cela… »

« Le désir dure trois semaines », confiait l’an dernier Carla Bruni, favorite de notre président depuis maintenant neuf semaines et demi. « L’amour dure trois ans », prêche en écho le beigbederologue Beigbeder. Mais ces intéressantes considérations sont faussées par une fâcheuse confusion de vocabulaire. L’amour au sens girardien, et d’ailleurs chrétien du terme, n’a rien à voir avec le désir. On peut jouer tant qu’on veut au cache-cache des désirs mimétiques croisés, et même appeler ça « amour » ; mais comme dit l’ami René, « comprendre et être compris, c’est quand même plus solide » !

Rachida Dati, sainte Benazir ou le syndrome de Marie

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Entre symboles, on se tient les coudes. Entre femmes aussi. Rachida Dati n’a donc pas résisté au besoin impérieux d’apporter sa contribution au monument érigé à la mémoire de Benazir Bhutto à coups de lieux communs et de grands sentiments. Gil Mihaely a parfaitement montré ce qu’il convenait de penser du titre de symbole de la démocratie décerné les yeux fermés par la presse à la politicienne assassinée. Mais l’article signé par le ministre de la Justice et publié dans Le Monde mérite une mention particulière. Au festival du poncif féministe, il obtiendrait la palme d’or haut la main.

Oublions le français plutôt baroque. Si quelqu’un peut m’expliquer ce que signifie « enlever la vie de Benazir Bhutto, c’est vouloir annihiler les jalons sociaux, politiques et humains qui doivent pourtant lui survivre » ou encore m’apprendre ce qu’est une injustice qui « crée un écho universel reniant simultanément la voie de la Justice et le sens de l’Histoire », je lui en serai fort reconnaissante. Mais il serait dommage que le conseiller qui a pondu cette merveille soit viré – le cabinet du ministre finirait par faire désordre voire désert.

Passons sur l’emphase qui ferait passer la prose de BHL pour un chef d’œuvre de sobriété : « La barbarie de cet acte terroriste » serait, parait-il, « l’incarnation suprême de l’Injustice », majusculisée pour l’occasion. Contentons-nous de nous demander quel qualificatif Rachida Dati sortira de son armoire à grands mots le jour où il lui faudra évoquer un massacre de masse. Mais peut-être considère-t-elle Benazir Bhutto comme la porte-parole de toutes les victimes passées et à venir.

Compte tenu de la gravité des faits, on s’interdira de sourire quand Madame Dati souhaite que l’assassinat d’un « symbole de la démocratie en terre d’islam » ne freine pas la marche vers l’égalité. En effet, pour que cette marche ne fût point freinée, encore aurait-il fallu qu’elle eût lieu. Faire du Pakistan, le premier producteur de Talibans, un pays pionnier de l’égalité entre les sexes, il fallait oser. Quant au « progressisme » dont Bhutto, à en croire notre garde des Sceaux, était aussi le symbole, voilà une plaisante fable, s’agissant d’une dame qui croyait à la légitimité dynastique au point d’avoir désigné comme dauphin son fiston, son époux étant appelé à jouer le rôle du régent (ce qui devrait lui permettre de veiller d’un œil sourcilleux sur les finances du parti, euh pardon, de la famille).

Si notre géopoliticienne en herbe – et en jupons – consentait à examiner froidement la réalité, elle parviendrait aisément à la conclusion qu’une femme chef d’Etat ou de gouvernement est très souvent l’exception qui confirme la règle : que l’on sache, le règne de Victoria ne se déroula pas dans une Angleterre particulièrement propice à l’épanouissement des femmes. En matière de droit des femmes, une péronnelle n’annonce pas le printemps.

Mais Rachida Dati préfère oublier que dans l’expression « femme de pouvoir » il y a pouvoir. « Du progrès, écrit-elle encore, surgissent des femmes engagées, revendiquant la modernité, la rupture avec la culture de la guerre, de la puissance et de la domination. » Winnie Mandela, Agathe Habyarimana, Simone Gbagbo, qui jouèrent un rôle politique de premier plan, avaient assurément rompu avec la culture de la puissance. Et Golda Meir ne savait pas ce qu’était la guerre. Madame Dati, dont on connait la douceur (dans le travail, s’entend) n’est-elle pas la preuve que les femmes sont des hommes politiques comme les autres ?

Mais aux marécages du réel, Rachida Dati préfère les sommets du mythe. Et le mythe qu’elle a en tête, c’est celui de la mère éternelle : Marie, rien de moins. Peu lui importe que ni Benazir Bhutto, ni Indira Gandhi, ni Golda Meir, ni Maggie Thatcher, ni Olympe de Gouges qu’elle cite avec ravissement n’aient été taillées pour le rôle. Elle ne se demande pas si « les femmes » dont elle se fait la porte-parole ont envie d’enfiler le costume de Piéta dont elle prétend les affubler – pour ma part, si on me donne le choix, j’aime autant les habits de la Liberté dépoitraillée de Delacroix ou, à la rigueur, ceux de Madame Sans-Gêne. Madame le ministre revient aux fondamentaux : « Il existe, nous apprend-elle, une relation symbolique entre l’idée de la femme, de la mère, et celle de la Nation. » On n’en saura pas plus sur cette relation symbolique et peut-être faut-il s’en réjouir. Mais ce n’est pas tout. « Il existe également, poursuit-elle, un ressort vital les conduisant (les femmes) à refuser la mort de leurs enfants. » Comme chacun sait depuis le pétage de plomb du roi David après la mort de son fils Absalon, pourtant rebelle au point d’avoir provoqué une guerre civile, les pères, eux, l’admettent sans problème.

Fariboles dépourvues de la moindre importance, dira-t-on. Oui et non. Je ne sais pas de quoi Benazir Bhutto était le symbole, mais sa béatification prouve, si besoin était, que le féminisme est dans un cul-de-sac, englué dans une bien-pensance qui pense plutôt mal, et pour tout dire pas du tout. « Parce qu’elle touche une femme, écrit la ministre, l’injustice qui a frappé Benazir Bhutto est encore plus criante et universelle. » En clair, il est plus grave d’attaquer une femme qu’un homme. Nous y voilà. Terminus tout le monde descend. Tous les hommes sont égaux, mais certaines sont plus égales que d’autres. Vous, je ne sais pas, mais moi, ce n’est pas là que je voulais en venir.

Franchise médicale

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Roselyne Bachelot a raison : la franchise médicale est une nécessité. Il faut certainement remonter à Hippocrate de Cos pour trouver une résolution aussi utile à la Science et à l’Homme. Bachelot et Hippo : même combat ! C’est ce que l’on lira dans les livres d’histoire du XXVIIe ou du XXVIIIe siècles.

Prenez l’exemple de Willy, mon mari : il est hypocondriaque. Il n’a jamais de rhume, mais un éternuement est chez lui le signe avant-coureur d’un cancer des voies respiratoires. Il ne souffre jamais de maux de tête, tout juste éprouve-t-il les symptômes d’une tumeur maligne qui, tôt ou tard, finira par l’emporter – et tout cela parce que j’utilise un téléphone portable dont les sales ondes lui pourrissent son petit crâne écologique.

Chez Willy, une simple écorchure au petit doigt n’appelle pas le sparadrap, mais le tétanos et la mort imminente dans d’affreuses douleurs. Lorsqu’à l’âge de quarante ans, il a commencé à perdre ses cheveux pour ressembler à Brice Hortefeux, ce n’est pas l’hérédité génétique ni les caractères capillaires de l’ADN que Willy a mis en cause, comme on le fait dans sa famille de chauves depuis quelques siècles : c’est le nuage de Tchernobyl qui a provoqué la dégénérescence précoce de ce qui lui servait de cheveux, en passant au-dessus de sa tête en 1986.

Le 12 septembre 2001, on l’a transporté d’urgence au Katharinehospital de Stuttgart pour une prétendue crise d’asthme causée par l’effrondrement des tours jumelles du World Trade Center : un gros nuage de poussière avait fait le trajet New York – Stuttgart pour venir s’abattre sur les bronches de Willy. Selon lui, la seule chance qu’il ait eue dans son malheur fut de ne pas avoir été contaminé par l’amiante…

Comme tout écolo allemand qui se respecte, Willy est partisan de la doctrine de la montagne qui accouche de la souris : à grandes causes, petits effets.

Le Dr Schweitzer (ne jamais lui demander l’heure) est notre médecin de famille. On dit « médecin de famille », car on le suppose ne pas être homme à se contenter de tuer un patient à la fois quand il peut décimer papa, maman, la bonne et moi en un seul diagnostic. Chaque fois qu’il va mal, Willy va consulter le Dr Schweitzer. Ce dernier conforte alors mon mari dans son hypocondrie avec un enthousiasme non-feint.

Je peux comprendre que la vérité soit difficile à annoncer à un malade lorsque les analyses montrent qu’il n’en a plus pour très longtemps. Beaucoup d’ailleurs tournent autour du pot, font des circonvolutions, essaient de changer de sujet, avec doigté, tact et délicatesse.

– Docteur, c’est bien une appendicite ?
– Tout de suite, les grands mots ! Une appendicite ! Et pourquoi pas une péritonite pendant que vous y êtes ? Vous avez juste un petit cancer du foie… Et ne faites pas l’enfant. Fait pas chaud pour la saison. Vous avez vu, Sarko et Carla ? Quelle histoire ! Si on nous avait dit ça…

Le Dr Schweitzer est d’une humanité si bouleversante qu’il préfère taire la vérité à ses patients plutôt que de rajouter à la douleur physique la détresse morale. « Il vaut mieux, dit-il, un petit mensonge qu’une grande peine. » Dr Schweitzer ment, Dr Schweitzer ment, Dr Schweitzer est allemand.

Le problème est qu’en cinquante ans d’exercice plus ou moins légal de la médecine le brave Dr Schweitzer a pris le pli : il ment toujours et jamais ne dit la vérité. Cela convient parfaitement à mon hypocondriaque de mari : la semaine dernière, Willy, qui a passé son le réveillon à fumer la moitié de la production agricole afghane, avait la migraine. Le Dr Schweitzer n’a pas attendu minuit pour lui prescrire un scanner, un bilan sanguin et une échographie. Pourquoi une échographie ? Les femmes enceintes y sont sujettes. On n’est jamais trop prudent.

Heureusement que Willy n’a pas l’hypocondrie trop ambitieuse : cela ferait longtemps qu’il l’aurait eue, sa chimio.

Vous aurez donc bien compris que Roselyne Bachelot a raison d’instaurer la franchise médicale. Elle fait oeuvre de salubrité publique : quand nos médecins auront un peu plus de franc-parler, nous aurons beaucoup moins de malades imaginaires.

Traduit de l’allemand par l’auteur.

Bhutto assassinée : un symbole, mais de quoi ?

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Un symbole a été tué au Pakistan – Le Parisien et d’autres l’ont proclamé en « une », on nous l’a répété sur tous les tons : avec l’assassinat de Benazir Bhutto, un grand espoir s’est éteint. Espoir de quoi ? C’est bien la question. Première femme à la tête d’un gouvernement dans un pays musulman, Madame Bhutto incarnait, parait-il, une promesse de démocratie. Le problème est qu’il s’agit d’un conte de fées. Philippe Cohen a plaisamment dénoncé la « béatification de Benazir Bhutto par BHL« . Bien vu, Philippe. Pour BHL, les relations internationales sont une garden party où se pressent des stars qui sont, comme lui, autant de « symboles » capables de transformer le monde grâce à quelques coups médiatiques bien assenés. On a l’habitude de ses élans lyriques. De même, la pieuse communion médiatique autour de la défunte n’est guère surprenante. Benazir Bhutto a en effet eu droit à une salve grandiloquente et pleurnicheuse – la voilà désormais intouchable. « L’espoir assassiné », proclamait gravement Pierre Rousselin, directeur-adjoint de la rédaction du Figaro, dans un édito écrit d’une plume dégoulinante de bons sentiments. Madame Bhutto, expliquait-il, était « le symbole de l’avenir démocratique d’un pays trop longtemps sous le joug d’une dictature militaire ». On croit rêver. Le PPP (Parti du peuple Pakistanais) ayant décidé de porter à sa tête le fils de la défunte qui sera coaché par le veuf, il faut saluer ce régime nouveau que l’on pourrait qualifier de démocratie dynastique. Que l’assassinat de Benazir Bhutto soit un signe supplémentaire de l’anarchie qui règne au Pakistan est indéniable. Ce n’est pas une raison pour repeindre l’histoire en rose. Redescendons sur terre.

Avant d’incarner l’espoir et la démocratie, bref, de figurer les gentils dans le western qui tient lieu de récit médiatique du monde, les Bhutto étaient de grands propriétaires terriens souvent décrits comme féodaux. Le père de Benazir, Zulfiqar Ali Bhutto, avait eu l’intelligence de devenir le concessionnaire local de la rhétorique démagogico-socialiste quand celle-ci était très en vogue, à la fin des années 1960. Mais ce grand démocrate n’a guère apprécié le résultat des élections qu’il avait appelées de ses vœux. Pour ce prince du Sindh, le bastion familial, la démocratie était une mode dictée par l’air du temps plutôt qu’une conviction. Ses calculs politiciens ont contribué à précipiter la sécession de l’est du pays et la création Bangladesh. Bref, il fut un politicien, ni pire ni meilleur que les autres. Evidemment, cela ne justifie en aucun cas son exécution en 1979. Mais une corde ne suffit pas à faire un martyr.

Quant à Madame Bhutto, son bilan est pour le moins décevant. Son premier atout était son nom. Belle (sa principale qualité selon Mitterrand et BHL), intelligente et cultivée parait-il, elle est devenue le chouchou de la presse internationale, une star mondialement reconnue – on ne saurait exclure que le voile blanc devenu sa marque de fabrique ait joué un rôle dans cette starisation. En 1988, son élection a donc été accueillie à grands renforts de superlatifs. Une femme élue dans un pays musulman : en guise d’analyse d’une réalité compliquée, le public n’avait qu’à se contenter d’idées simples et de formules creuses. Il aurait été rabat-joie d’avancer l’hypothèse que cette élection ne disait pas grand-chose du monde islamique – même pas de l’islam des Lumières tant aimé par BHL – et beaucoup du sous-continent indien. Car avant d’être une femme musulmane, Bhutto était une fille de famille de culture indienne, une Indira Gandhi à la Pakistanaise.

Seulement, la politique, la vraie, c’est un peu plus compliqué qu’un entretien au Times. Le deuxième mandat de Benazir Bhutto, entamé en 1993, n’a pas mieux tourné que le premier. Son mari Asif Ali Zardari, était aimablement surnommé « Monsieur 10% ». Les Bhutto dénonçaient ces accusations de corruption comme autant de coups montés par les militaires ou le régime pour les éliminer. Mais le dossier n’était pas tout-à-fait vide et on peut difficilement accuser la justice helvétique d’être à la solde des militaires pakistanais. Or, madame Bhutto fut condamnée en Suisse pour avoir touché plusieurs millions de dollars de pots-de-vin, avec son mari – qui se trouvait être son ministre de l’environnement pendant son deuxième mandat (C’est bien connu, en famille, on travaille mieux). Il y eut aussi la sombre affaire du manoir dans le Surrey dont le couple nia catégoriquement être propriétaire. Le fervent socialiste qu’est Monsieur Zardari s’indigna qu’on pût même le questionner : « Comment peut-on même songer à posséder un manoir en Angleterre quand tant de Pakistanais n’ont pas de toit », déclara-t-il. Et pourtant, quand la propriété fut vendue, cet enfant de Don Quichotte qui s’ignorait se souvint qu’il l’avait achetée. (Dans sa distraction, il avait aussi oublié qu’il avait demandé qu’on construise dans la cave du manoir une copie conforme du pub local – sans doute pour y boire un coup à la santé du peuple du Pakistan).

Si on ajoute le fait que Madame Bhutto n’a pas su plus que les autres anticiper la montée en puissance des Talibans et qu’elle n’a fait reculer ni la pauvreté ni la violence dans son pays, on est en droit de se demander si la ferveur et le deuil planétaires ne sont pas légèrement excessifs. Mais peut-être que je manque de cœur.

La volute finale

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La guerre engagée contre le tabagisme, la tabacomanie, le fumage, la fumigation, le fumisme, la fumance, les fumerolles fumigènes et autres fumophilies nicotiniques pratiquées isolément ou en réunion, par personnes ayant autorité ou pas, avec préméditation ou non, bat son plein. Nonobstant certaines hésitations ou marches arrière généralement dues, selon les fumophobes, au terrorisme buralistique, la France semble s’être engagée avec détermination sur la voie du non-fumage intégral et même absolu ou complet. La proportion de fumeurs et fumeures, d’intoxiqués et intoxiquées, d’accrocs et accroques, ainsi que la consommation moyenne de tabac et tabaque, sont en train de diminuer de manière spectaculaire. Certes, les gouvernements successifs, jugés d’ailleurs par beaucoup de fumophobes trop frileux sur ce point, ne se sont pas encore enhardis jusqu’à franchir l’étape décisive et décréter l’interdiction radicale du tabac dans tous les lieux privés, qu’il s’agisse d’endroits, de sites, de parages ou d’environs de parages et même de périmètres ; mais un tel programme, dont on discute actuellement les modes d’application, fait partie d’un processus historique inévitable, nul ne doit se faire d’illusions sur ce point. D’autant que cette mesure est aussi prévue par la convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé pour la lutte antitabac et tabaque signée par la France et les autres pays européens le 62 janvril 2003 avant Jésus-Christ, ce qui prouve bien que l’inéluctible a partie liée avec l’irréversable.

Dans une telle situation, où les fumeurs sont en passe d’accéder au statut de minorité à part entière, il devient urgent de faire valoir leurs droits, d’exiger l’extension de ceux-ci et de réclamer un certain nombre de lois qui les protégeront.

La reconnaissance du fumage, et le respect qui lui est dû comme il l’est à toute activité minoritaire, est une première priorité. La seconde consiste à tout mettre en œuvre pour obtenir au plus vite une loi extrêmement répressive contre les actes et les propos fumophobes.

C’est dans cette double perspective que vient de se constituer La Volute finale, mouvement citoyen qui, en liaison étroite avec l’Observatoire de la fumophobie (www.sosfumophob.net), se présente à la fois comme un réseau de vigilance contre la fumophobie, un espace d’écoute ouvert aux victimes anonymes des fumophobes qui souffrent en silence, une association de surveillance et de dénonciation des actes, propos et autres manifestations fumophobiques, ainsi qu’un centre d’action pour la prévention de la fumophobie dans les écoles, sur les plages et dans les transports en commun. Pour chacun de ces objectifs, des commissions de travail sont en place, composées de bénévoles hétéroclites, et chaque personne souhaitant s’investir à nos côtés dans la lutte contre l’antifumage, la fumophobie et l’antitabacocentrisme peut y jouer un rôle. Toutes les bonnes volontés les plus diverses seront les meilleures. Le combat ne fait que commencer contre la fumophobie sous toutes ses formes, discriminations, violences ou rejets liés à l’orientation fumesque, et pour la reconnaissance des droits fondamentaux de la personne fumante.

Certes, le chemin sera long avant que l’on comprenne que les actuelles victimes d’antifumage ou d’antitabacocentrisme le sont exactement comme les femmes, par exemple, furent victimes pendant des siècles d’androcentrisme, les Bretons victimes d’une politique barbare d’assimilation linguistique et de biniouphobie francocentriste, les enfants victimes d’adultocentrisme, pour ne rien dire des sorcières de Salem ni des moutons à cinq pattes, des canards émissaires ou des brebis boiteuses. Mais le temps précisément se chargera, en éclaircissant nos rangs d’année en année, de démontrer que nous appartenons bien à une minorité qui se minorise. C’est d’ailleurs le sens du nom que nous avons donné à notre association, et il indique aussi le peu d’illusions que nous avons de redevenir jamais majoritaires. Minorité nous sommes, minorité de plus en plus minoritaire nous serons, et c’est à ce titre que nous devons avoir accès à ce statut de dominés minoritaires qui ouvre sur de nombreux privilèges dérogatoires, droits particuliers, quotas, dégrèvements fiscaux, réparations, promotions spéciales, petits soins, tarifs préférentiels sur certaines compagnies aériennes, compensations compassionnelles et compensatrices, possibilité d’emmerder le monde jusqu’à la fin d’icelui et au-delà.

De manière plus générale, il est clair que si nous revendiquons l’égalité afin d’avoir autant de droits que les autres, nous revendiquons également la différence afin d’en avoir davantage. Comme tout un chacun.

« Pas de tolérance pour la fumophobie ! », tel est notre credo, et telle sera la doctrine qui dictera nos luttes, étant entendu que nous comprenons par le terme « fumophobie » toute manifestation avouée ou non de discrimination, d’exclusion, de forclusion ou de violence à l’encontre d’individus fumants, de pratiques ou de groupes tabagiques ou perçus comme tels.

Annus horribilis

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Les astres gouvernent nos vies. Ils conduisent le monde avec une régularité de métronome. Cette vérité se justifie chaque 1er janvier, quand l’éternel retour du même se produit.

Chaque année, la même odeur persistance de poudre d’artifice (autour de minuit) et de pétards (autour de Willy) flotte dans l’air. Les mêmes maux de tête et de foie au petit matin invitent chacun à bénir unanimement la mémoire du Dr Alkazelser. Chaque année, les mêmes inconnus reviennent vers moi me souhaiter je-ne-sais-quoi et me claquer deux bises, alors que je ne leur ai pourtant rien fait. Enfin, les mêmes astrologues réapparaissent dans nos journaux et sur nos petits écrans nous annoncer ce que la nouvelle année nous réserve.

Cela fait des années que je collectionne les horoscopes annuels d’Elizabeth Teissier. Elle ne se trompe jamais ! Elle est la plus grande astrologue européenne (et peut-être mondiale). Ses compétences ont été reconnues par l’université (la Sorbonne l’a faite docteur en sociologie) et par un ancien chef d’Etat français : chacun se souvient de la phrase mémorable de François Mitterrand à Christian Prouteau : « Il faut écouter Elizabeth Teiyssier. Carole Bouquet aussi. » (A l’époque Carole Bouquet ne pratiquait pas l’astrologie mais lisait l’avenir dans la coupe-rose de Gérard Depardieu).

L’an dernier, Elizabeth Teissier nous livrait un horoscope qui s’est vérifié en tout point. Elle écrivait : « 2007 n’apparaît pas de tout repos avec huit aspects négatifs contre six : un vent insurrectionnel souffle dès janvier, puis mai, tandis que l’économie et la Bourse donnent du fil à retordre aux spécialistes (et à l’homme de la rue également !), spécialement en mai (fortes turbulences boursières) et jusqu’en août, peut-être même jusqu’à l’automne. En janvier, mai et octobre, des inventions ou des découvertes spectaculaires sont à la clé. La fin de l’année, avec la première grande conjonction depuis l’an 2000 (Jupiter/Pluton), reflète un climat ambigu, une possible accalmie en même temps qu’une tentative de trouver des solutions au problème des sources d’énergie (pétrole), condition sine qua non d’un mieux-être économique. »

Le « vent insurrectionnel » de janvier 2007 est une allusion très fine à la véritable révolution démocratique que François Bayrou (le Toussaint Louverture béarnais) a fait souffler sur la France entière. Les « turbulences boursières » concernent évidemment l’affaire EADS. Quant au Grenelle de l’Environnement, il était clairement annoncé par Mme Teissier. Enfin, les grandes « inventions et découvertes » de janvier, mai et octobre sont tellement spectaculaires que les grands de ce monde ont préféré ne pas les rendre publiques pour le moment. On les comprend : si cela se trouve, un savant fou a mis au point un vaccin contre le rhume. Bush a téléphoné à Sarkozy, Sarkozy à Merkel, Merkel à Poutine, Poutine à Bush et aucun d’entre eux n’a souhaité mettre à mal l’industrie mondiale du grog : « On fait comme si Elizabeth Teissier n’avait rien dit… »

Même s’ils n’ont pas encore déterminé quand il adviendrait, le jour finira donc par arriver – c’est inéluctable – où l’on reconnaîtra aux astrologues le caractère scientifique de leurs prédictions.

En 2007, Jupiter a fait frotti-frotta avec Pluton (qui était pour sa part destitué perdant ses galons de planète pour devenir quoi, d’ailleurs, une vulgaire étoile ?). Et tout le monde s’en est aperçu. En 2008, il se pourrait bien que Saturne mette un petit coup par derrière à Neptune. Assurément, l’année sera bonne.