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Choses vues en Talibanie du Sud

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Il fait chaud sous la burqa. Le soleil afghan n’épargne ni les hommes ni les bêtes. La chaleur contraint les uns comme les autres à rechercher le repos et l’ombre bienfaisante. Au loin dans la campagne les habits noirs des femmes dessinent sur les champs de pavot les points d’une monumentale coccinelle. Ce sera du bon, cette année.

Attaché de presse des forces de libération talibanes, Ahmad[1. Les militaires de la coalition étant très suspicieux en ce moment, les noms des talibans ont été changés pour des raisons de sécurité.] se montre extrêmement prévenant avec moi. Fonçant sur sa mobylette, il jette régulièrement un œil pour vérifier si je le suis. C’est pas facile de courir en burqa et je m’étonne moins des pitoyables résultats de l’équipe féminine talibane aux derniers JO.

Ahmad s’arrête devant une masure à moitié détruite. Je le rejoins.

– Vous les occidentaux, vous ne tenez pas la distance, me dit-il en tapotant la tête d’une femme attachée à une chaine métallique devant la maison. Allez, entre et n’aie pas peur, elle aboie mais ne mord pas.

J’esquive adroitement la chienne de garde pour pénétrer chez mon hôte. Alors que, de l’extérieur, la maison semblait menacer ruine, l’intérieur est plutôt cosy et agréable, quoique un peu trop chamarré, suivant le goût afghan. Ahmad s’extasie devant la silhouette d’Oussama Ben Laden réalisée sur un mur au pochoir. Sur la table du salon, quelques numéros épars de Talibans Hebdo, un exemplaire en mauvais état de L’Empire de Toni Negri et Les Secrets déco de Valérie Damidot.

– Comment analysez-vous la situation, deux semaines après les événements ?
– Nous pensons que la situation est grave et inextriquée (sic). Je ne vois pas comment TF1 va se sortir de l’impasse. Laurence Ferrari n’est pas à la hauteur et, à titre personnel – ça n’engage pas l’avis du haut commandement taliban –, je pense qu’il faudrait faire revenir d’urgence PPDA à l’antenne.
– Oui, oui, tout le monde sait ça, mais moi je parlais de l’embuscade du 18 août…
– Ah, l’embuscade… je n’ai pas envie d’en parler.
– Vous avez quand même accordé un entretien à Paris Match !
– Oui, mais moi je n’en voulais pas. Paris Match a beau être le quotidien de référence en France, ça a beaucoup baissé ces dernières années. A tout prendre, s’il faut être absolument présent dans les salles d’attente des dentistes, j’aurais choisi Voici ou Point de Vue.
– Quel était votre but en rencontrant Paris Match ?
– Je vous le répète : c’est une affaire classée. Dans une opération de poublic reléchionne, même avec un professionnel comme moi, il peut y avoir des ratés. Vous n’allez pas me brouter la barbe avec cette histoire ! D’accord : j’aurais préféré que les Inrockuptibles ou Télérama répondent à l’invitation. On leur avait envoyé les billets, mais leurs grands reporters se sont perdus dans les toilettes pour hommes du hall 4 de Roissy… On a essayé de faire venir Daniel Mermet, de France Inter, mais quand il a su qu’il n’y avait pas de picole chez les talibans, il a refusé de venir.
– Les talibans ne boivent pas ?
– Non.
– Pas de vodka, ni de whisky, ni de gin, ni de schnaps ?
– Rien du tout.

Je prends congé d’Ahmad. Direction l’aéroport de Kaboul. On ne m’y reprendra pas. Saloperie de barbus.

Rien de personnel…

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« Moi, quand on m’en fait trop je correctionne plus : je dynamite, je disperse, je ventile ! » Vincent Peillon, député socialiste européen, a choisi la méthode Raoul Volfoni pour aborder le prochain congrès de son parti. Quelques jours après la fin des universités d’été du Parti socialiste, il a déclaré que le PS devait « sortir une dizaine d’individus malfaisants » de sa direction nationale. Pudique, il n’a pas souhaité indiquer de noms… Besson, Kouchner, Lang, Strauss-Kahn, Allègre : c’est fait. Encore cinq et Sarkozy a fini le boulot.

Nicolas Sarkozy, l’infra-président

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On a beaucoup glosé, dans les premiers mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, autour de la notion « d’hyper-présidence ». Les critiques de l’hôte de l’Elysée, dans le droit fil d’une campagne électorale où le candidat Sarkozy avait été diabolisé comme une menace mortelle pour les libertés publiques, s’en prenaient ainsi à son style d’exercice du pouvoir. A les entendre, on n’avait jamais assisté, dans l’histoire de la Ve République, à une telle concentration de puissance dans les mains d’un seul homme, ni à un usage aussi éhonté des leviers que la Constitution donne au premier personnage de l’Etat.

Laissons un instant de côté la polémique récurrente sur cette propension de Sarkozy à fourrer son nez partout et à déployer une hyperactivité étouffante pour les autres acteurs du pouvoir : il ne fait jamais que pratiquer au grand jour la méthode que ses prédécesseurs utilisaient de manière plus feutrée.

Dans un premier temps, Nicolas Sarkozy s’est contenté de prendre acte du bouleversement introduit par l’instauration du quinquennat : l’adéquation quasi absolue du temps présidentiel et du temps parlementaire – sauf accident, la cohabitation est maintenant exclue – transforme le président de la République en chef naturel de la majorité, et réduit, de fait, le Premier ministre à un statut de « collaborateur », ainsi que Sarkozy l’a naïvement admis en début de mandat. L’occupation de « la Lanterne », résidence versaillaise naguère dévolue au titulaire de Matignon, est révélatrice de cette translation : la prétendue hyper-présidence n’est-elle pas, en réalité, une désertion symbolique de l’Elysée, qui permet à son occupant de mieux se consacrer à la gestion quotidienne du pays ?

Certes, Nicolas Sarkozy continue d’assurer les tâches dévolues depuis trois Républiques au premier personnage de l’Etat, à commencer par la réception des rois, reines, présidents démocratiques et dictateurs de tout poil dans la demeure du faubourg Saint-Honoré. Il « fait le job », tout en se disant que si ça le gonfle trop, il ira faire du blé en 2012 comme avocat international.

Vous aurez remarqué, cher lecteur, un changement de niveau de langage dans cet article : ce n’est pas l’effet d’un coupable relâchement de l’auteur de ces lignes, mais la transition vers la seconde partie de son exposé. Non seulement Nicolas Sarkozy a opté pour le statut d’infra-président (qui fait de lui un super Premier ministre), mais il s’est ingénié à démolir systématiquement la statue du Commandeur présidentielle érigée par Charles de Gaulle sur les fondements de la monarchie française et occupée, tant bien que mal, et souvent plus mal que bien, par ses successeurs.

Sa pratique du pouvoir passe au kärcher la théorie des deux corps du roi, formulée par Ernest Kantorowicz, selon laquelle le pouvoir s’inscrit dans une sorte de théologie politique, où le roi, au-delà de sa personne charnelle, incarne le divin auprès de ses sujets – sans toutefois prétendre à être lui-même détenteur d’une transcendance qui l’autoriserait à outrepasser son simple rôle de représentant de Dieu sur Terre. « Avec Carla, c’est du sérieux ! » (conférence de presse du 8 janvier 2008 à l’Elysée) et « Casse-toi pauv’ con ! » (24 février 2008 au Salon de l’agriculture à Paris) : en deux formules, l’ami Nicolas a porté un coup peut-être fatal au mythe national qui veut qu’un président de la République soit un personnage intermédiaire entre les Dieux et les hommes. Si l’on ajoute qu’il a fait du Fouquet’s son Panthéon, de Johnny Halliday, Christian Clavier et Bigard ses commensaux culturels habituels, et de Bolloré son Trimalcion[1. Trimalcion est le seigneur chez lequel se déroule le banquet du Satiricon de Pétrone.], on comprend que l’ami Finkielkraut, qui n’était pourtant pas hostile a priori à Sarkozy, ait été saisi de l’une des colères dont il est coutumier.

Pour autant, faut-il s’offusquer à grand bruit, comme les dames (et messieurs) d’œuvre de Saint Germain-des-Prés, de la « déchéance » du président de la République, passé du statut de roi sans couronne à celui de people ordinaire ? Et si, nolens volens, Nicolas était le véritable exécuteur testamentaire de la Révolution Française, celle qui décapita un monarque sans parvenir à extirper du peuple cette ferveur instinctive pour celui qui est censé incarner la Nation ? Après tout, en ridiculisant, par ses actes, une fonction proto-monarchique, peut-être obéit-il à la fameuse injonction de Donatien-Alphonse, marquis de Sade – « Français, encore un effort pour être républicain ! » Les gesticulations pathétiques de sa concurrente d’hier, Ségolène Royal, qui veut réintroduire de la « transcendance » dans les sphères du pouvoir, sont-elles aujourd’hui un marqueur de la gauche ? Ce serait un joli pied de nez de l’Histoire à l’idéologie !

J’entends déjà les clameurs indignées. On me reprochera de cautionner une entreprise de démolition du patrimoine, de confondre la furie iconoclaste d’un inculte avec l’élan révolutionnaire d’un dirigeant visionnaire. Peu importe. Sans doute cette irruption volcanique d’un homme plus qu’ordinaire dans des contrées réputées sublimes est-elle l’effet de la nécessité plus que d’un plan minutieusement conçu. Il aura en tout cas prouvé que le peuple français est suffisamment adulte pour se passer d’une réincarnation récurrente de son génie dans un personnage à vocation historique. Et c’est tant mieux.

Sarkozy à la LCR ?

Enfin une biographie du prodige de la « gauche de la gauche » ! Olivier Besancenot, candidat à l’élection présidentielle de 2002 à l’âge de 28 ans, ne pouvait décemment plus être présenté comme la marionnette joufflue d’Alain Krivine. Son brio sur les plateaux, sa rouerie tactique et son succès auprès des bobos en ont fait le leader sinon naturel du moins prévisible de l’extrême gauche. L’ouvrage que lui consacre Eric Hacquemand, journaliste au Parisien, vient donc fort à propos, alors qu’ »Olivier » entreprend de fédérer au sein d’un Nouveau Parti Anti-capitaliste (NPA) tout ce qui se trouve « à la gauche du Parti Socialiste ». Et comme le « document » est publié aux éditions du Rocher, maison plutôt « à droite », on se régalait à l’avance d’une lecture férocement instructive.

Hélas ! La biographie est convenue, platement événementielle (comme disent les correcteurs du bac Histoire) et sans recul aucun sur le discours du candidat de la LCR. Mais il faut la lire tout de même : les faits sont éloquents par eux-mêmes.

Fils de la classe moyenne pavillonnaire des Hauts-de-Seine (où, devenu postier, il demandera à être affecté… de préférence au 9-3), le jeune Olivier vient à la politique par le festif : les concerts (Mano Negra plutôt que Marx !) et les happening de SOS. Le benjamin de la direction de la LCR se tamponne (Porto) allègrement d’Engels, de Trotski et de tous les saints livres de la gauche radicale : « Trotski, ça n’a jamais vraiment fait écho en moi », confie-t-il ingénument à l’auteur. Non, ce qui l’aimante depuis l’adolescence ce sont les manifs alter-mondialistes, les « trucs sans frontières » qui « bougent », les occupations de « sans » (papiers, logement, etc.). Et les médias, bien sûr, les médias plus que tout, auxquels il prend goût au point d’infliger aux indécrottables intellectuels de la LCR un passage chez Drucker. Qualifié de « populiste » par les vieux de la vieille, le facteur qui remettra à Charles Pasqua son recommandé de mise en examen, s’est toujours situé « à la lisière de plusieurs sphères ». C’est un « mouvementiste » avant tout. Sa volonté de ratisser large, des écologistes aux marxistes, des collectifs du DAL aux « transgenres », ne devrait donc pas étonner : Besancenot, c’est l’extrême gauche de la protestation, de l’indignation et de l’émotion, délestée de son bagage théorique. Et c’est ainsi qu’il séduit tant les communistes désemparés que les lecteurs au cœur gros de Libération. Le NPA est dans son ADN, depuis les origines, et la LCR n’aura « objectivement » servi que d’incubateur au manœuvrier.

La biographie est fort discrète sur les non-dits de Besancenot – supprimer le capitalisme et retourner au communisme, vraiment ? – comme sur ses silences les plus embarrassants : rien sur la condition des femmes en banlieues musulmanes, rien sur l’antisémitisme renaissant à l’extrême gauche et rien sur le terrorisme depuis le 11 septembre. Fâcheux pour qui prétend expliquer le monde. De même passe-t-on pudiquement sur son engouement pour le régime autoritaire de Hugo Chavez… Dommage. Là où il aurait été intéressant, sinon nécessaire, d’interroger le leader d’extrême gauche, de le pousser à la clarification, l’auteur se montre d’une complaisance – d’une naïveté ? – confondante.

Mais le plus intriguant dans cette biographie, c’est à quel point elle nous fait penser à un autre prodige du 9-2, un peu plus âgé et autrement avancé dans la conquête du pouvoir. Comment, en effet, ne pas penser à Nicolas Sarkozy en parcourant la vie de ce jeune homme pressé, d’une étonnante souplesse théorique, doué comme personne devant les caméras, chez qui le « coup » et ses retombées priment sur tout, et qui devient « hystérique » quand ses formateurs veulent lui imposer des lectures théoriques ? Comment ne pas faire le rapprochement, à contempler cet autre ami du show business, de Djamel Debouzze[1. Emporté par son enthousiasme, l’auteur attribue à l’acteur une fort jolie maxime – « Tu n’as aucune chance, saisis-la ! » – qui est en fait de Stanislaw Jerzy Lec (Pensées échevelées, Noir sur blanc éditions, 2004).] à Joey Starr (sur l’album duquel il apparaît en guest star), en passant par les rappeurs les plus francophobes ? Même roulements de mécaniques (« Va y avoir du grabuge ! ») et même aplomb – « Ne pas s’excuser d’être 100% à gauche ! » : cela nous vous rappelle rien ?

Sarkozy lui-même, du reste, ne s’y est pas trompé, qui a repéré, apprécié et désigné Besancenot : « Avec le postier, expliqua-t-il un jour à François Hollande, je vais te faire le coup que Mitterrand a fait à la droite avec Le Pen ! » N’ayant aucune chance de remporter seul des élections nationales et refusant toute alliance avec le PS, le leader du NPA, condamné à l’opposition perpétuelle, n’aura-t-il pour seul rôle historique que de pérenniser la présence de la droite au pouvoir ? Dialectique en diable !

Dany le bleu-blanc-rouge

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Dany Cohn-Bendit a annoncé, mercredi 3 septembre, qu’il allait demander la nationalité française. Le motif avancé est le souhait de son fils Bela, né de mère allemande, de bénéficier de la double citoyenneté. Accessoirement, cela permettrait à Dany-le-Rouge de briguer, un jour, un poste au gouvernement de la République française, mais cela n’a naturellement rien à voir… Le mot d’ordre de la prochaine manif unitaire est donc : « Nous sommes tous des ministres juifs franco-allemands ! »

Ne jugeons pas en bloc !

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Depuis la chute du mur de Berlin et l’intégration des pays de l’ancien « bloc » communiste dans l’Union européenne, l’habitude a été prise d’opposer Ancienne et Nouvelle Europe dans le vocabulaire courant. Mal interprétée, cette distinction pourrait laisser entendre qu’une Europe orientale, jeune, moderne, tournée vers l’avenir s’oppose à une Europe occidentale, vieille dame respectable mais un peu sur le retour. Or, il n’en est rien et j’aurais même tendance, sans vouloir jouer les mauvais esprits, à penser parfois le contraire, d’autant que la plupart des pays de la « nouvelle Europe » appartiennent à notre histoire depuis un bon millénaire…

Plus ennuyeuse, la partition de l’Europe en deux « camps » traduit l’idée encore largement répandue d’un continent scindé en deux. Le premier responsable en est le régime communiste lui-même, qui avait initié la politique des blocs, prétendant rassembler sous une même bannière des peuples aussi divers et aux intérêts parfois aussi opposés qu’Allemands de l’Est et Bulgares, Hongrois et Roumains, même s’il est vrai (Roumanie mise à part – je ne parle pas ici de la Yougoslavie qui ne faisait plus partie du « camp » depuis belle lurette) qu’ils étaient enfermés dans le carcan d’une idéologie commune et, surtout, prisonniers du Pacte de Varsovie et des contraintes économiques du Caem (Conseil d’assistance économique mutuelle), alias Comecon.

Si, à la bonne vieille époque du rideau de fer, on pouvait encore laisser passer ce classement simpliste et déjà erroné, force est de constater qu’il a encore la vie dure de nos jours. Je prendrai pour exemple les débats aujourd’hui soulevés par la crise géorgienne. Dans des commentaires récents autour des divergences d’approches entre les Vingt-Sept, il m’est arrivé d’entendre à plusieurs reprises opposer un camp dur anti-russe des « ex Pays de l’Est » au groupe occidental plus conciliant. La position intransigeante du premier camp s’expliquant par le traumatisme autrefois imposé par le bulldozer soviétique à ses chers petits-frères. Or, il n’en va pas tout à fait ainsi. Si la Pologne et les Pays baltes ont une approche dure vis-à-vis du grand voisin, leur position est partagée par certains à l’ouest, telle la Suède ou le Royaume-Uni. On trouve également à l’Est des Etats sensiblement moins engagés : la Hongrie, dont le gouvernement a adopté une attitude relativement modérée et diplomate, ou la Bulgarie, plus discrète…

Et pour cause : coincée entre les grand ennemis prussien et russe, qui n’avaient pas attendu le XXe siècle pour se partager allègrement son territoire, la Pologne reste très marquée par les mauvaises manières du camarade Staline (qui, rappelons-le, l’avait envahie dès 1939 en accord avec Hitler) ; idem pour les pays Baltes qui furent annexés à l’empire soviétique. Mais quid de la Bulgarie ? Frère slave orthodoxe, elle était parfois considérée comme la « seizième république soviétique ». Marquée par sa courageuse insurrection de 1956, la Hongrie est plus orientée vers la neutralité (sa nature et sa situation géographique l’expliquent), comme une seconde Autriche. Je ne parle même pas de la Slovénie, qui laisse toujours l’impression d’être un land autrichien. Et quoi de commun entre une société tchèque d’avant-guerre démocratisée et occidentalisée, alors que Polonais et Hongrois en étaient à une société encore très marquée par le contraste entre latifundia et petite paysannerie ? Sans parler de la césure, tout autant culturelle que religieuse entre catholiques et orthodoxes. Au même titre que les Norvégiens et les Grecs, ces pays n’ont pas grand chose en commun, sinon d’être bien sympathiques… Quant aux anciens régimes – au pluriel… : quoi de commun entre la rigidité toute prussienne d’un Honecker ou le cynisme d’un Husak et le pragmatisme relativement bienveillant d’un Kádár avec son communisme du goulache ?

Arrêtons donc de jouer au cowboy et à l’indien en opposant le vilain méchant russe au gentil petit ex-frérot sauvé de ses griffes avec la bénédiction du généreux oncle Sam. Même si le géant russe (très fragilisé) est loin d’être un enfant de choeur, n’en concluons pas qu’il est perçu partout à l’Est comme le bourreau d’enfant que nous nous plaisons à dépeindre. La situation est beaucoup plus nuancée. Certes, il y a l’Otan, l’arme du gaz, etc. Mais les affinités et les intérêts stratégiques peuvent diverger… Ne réglons pas notre vue d’un coup de cuiller à pot, au mépris des composantes historiques, religieuses et culturelles de ces pays. Ce sera peut-être là, en tenant compte de leur identité et de leur personnalité propre, notre façon de mieux respecter les nouveaux venus.

Tout va très bien, Madame la Professeure

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Du réel, du vrai : si Nicolas Demorand, le talentueux matinalier de France Inter[1. Dont le retour à l’antenne nous prive néanmoins de l’indignation estivale dispensée à jets continus par Pierre Weil.] a choisi, entre tous les livres qui paraissent sur l’école, celui de Luc Cédelle, journaliste au Monde, c’est d’abord parce qu’il ne s’agit pas d’un témoignage mais d’un reportage, « un reportage au ras des tables et des chaises », a-t-il cité, proclamant son enthousiasme pour cette merveilleuse expression. Et puis, il y a le titre « simple et joyeux », Plaisir de collège, qui, insiste l’animateur, « tranche avec le catastrophisme ambiant ». C’est vrai, quoi, sois cool, man. Il y a quelques années, une pubeuse répondant au prénom de Chicorée ou Vanessa (elle avait perdu son nom en route) avait patiemment tenté de me convaincre des vertus d’une campagne de la RATP qui proclamait : « Il faut tout voir en beau » et invitait les usagers à avoir « des pensées positives » et à « purifier leur mental » – dans les couloirs du métro, fallait oser. Pour stimuler la sérénité de l’usager, on lui offrait un massage pratiqué dans un couloir puant et une boite de thé vert vraiment dégueulasse. Vous ne voyez pas le rapport ? D’accord, ce n’est pas exactement la même chose. A propos de l’Ecole, on ne nous dit pas que « tout va très bien » mais que « tout ne va pas si mal ». Reste à savoir si c’est vrai.

Donc Luc Cédelle se contente de « restituer des faits ». Et contre les faits, vous le savez : rien à dire. Ceux qu’il livre se déroulent au Collège expérimental Diam’s (non, c’est une blague, il s’appelle Clisthène[2. Sur causeur aussi, on apprend en s’amusant : sachez donc que Clisthène fut un réformateur et politique athénien vers 525 avant notre ère.]). Planté en périphérie de Bordeaux, ce Summerhill de quartier chaud (pour ce que j’en ai compris) organise la cohabitation harmonieuse des enfants de la bourgeoisie et des enfants de pauvres de la cité voisine, le tout grâce à une pédagogie sur-mesure (et vaguement aussi grâce à un effectif de cent élèves seulement, toutes classes confondues). Bref, c’est la maison du bonheur et l’auteur aimerait y enseigner. Mais attention, qu’on ne croie pas qu’il donne des leçons à qui que ce soit. Il serait même d’accord pour que chacun puisse expérimenter ses idées, y compris les plus réacs des réacs comme Finkielkraut ou Brighelli – et alors, on verrait bien, qui, des partisans de la blouse grise ou des défenseurs de l’épanouissement de l’élève, obtient les meilleurs résultats.

Bien sûr, Demorand précise qu’il s’agit d’une exception et concède même que la machine « nécessairement normative » qu’est l’Education nationale ne saurait la généraliser. Sans doute sait-il aussi qu’informer, c’est choisir. Luc Cédelle, qui suit l’éducation pour Le Monde, a choisi Clisthène, et pas un autre établissement, pour y effectuer une plongée en eau profonde et Nicolas Demorand a choisi cet ouvrage et pas un autre dans la flopée de titres qui auscultent notre enseignement. Rien à dire, mes honorables confrères font leur job. Ils entendent délivrer un message optimiste – même lardé de toutes sortes de précautions. On peut les comprendre. Il ne faut pas désespérer Pablo Neruda (ou Louis Aragon ou Danielle Casanova). On aurait tort de mépriser cet argument. Personne n’a envie de dire à des jeunes qu’ils sont foutus. L’ennui, c’est qu’ils finissent par s’en rendre compte.

So what, me dira-t-on ? L’intérêt de cet exemple est d’être exemplaire. L’optimisme de principe des deux journalistes est visiblement en phase avec l’opinion dominante sur l’éducation dans les médias et une bonne partie des troupes enseignantes. On la résumera d’une phrase : « Arrêtez de noircir le tableau ! » Des pensées positives, vous dis-je. Notons cependant que cette heureuse disposition ne s’applique qu’aux élèves, tous capables de réussir (pourvu qu’on les aime), et aux profs, motivés et compétents (pour peu qu’on les comprenne). Il va sans dire que l’Etat et « le système » sont l’objet de critiques acerbes (souvent méritées d’ailleurs).

Positiver, donc, voir le verre à moitié plein, même s’il est totalement vide. Il faut bien comprendre que la querelle de l’Ecole ne porte plus sur ce que devrait être l’éducation mais sur ce qu’elle est. Finkielkraut versus Meirieu, archéos contre pédagos, c’est dépassé. Aujourd’hui, l’affrontement oppose les « niveau-montistes » aux « catastrophistes ». Autrement dit, sur ce sujet et sur pas mal d’autres, c’est le réel lui-même qui fait débat – ce qui rend le débat difficile voire impossible. Comme le dit volontiers Finkielkraut, « on ne peut pas discuter si on n’est pas d’accord sur le récit ». Et dans le récit canonique en vogue, l’élève d’une banlieue difficile est un lecteur et même un interprète de Marivaux en puissance qui compense ses carences dans les bases par une maîtrise époustouflante de l’écran et des multiples appendices électroniques dont il est équipé. Si on va par là, c’est sûr : le niveau monte.

Ah, c’est certain, la vie serait plus agréable sans ces grincheux toujours prêts à vous casser le moral avec leurs sombres pronostics. Pour noircir le tableau, il est fort, Iannis Roder. D’ailleurs, son livre s’appelle Tableau noir, tu parles d’un programme. Certes, il ne s’agit pas d’un reportage réalisé avec toute la distance requise, mais d’un simple témoignage, celui d’un prof d’histoire-géo qui officie depuis une dizaine d’années dans un collège de Saint Denis. Visiblement, l’ambiance n’y est pas aussi réussie qu’à Clysthène. Roder raconte ses élèves, en s’efforçant de ne pas les juger et, aussi bon petit soldat qu’un autre, il s’accroche, multiplie les initiatives en tout genre pour tenter de les intéresser au monde qui les entoure. Il n’en brosse pas moins un terrifiant portrait de groupe. Passons sur la violence, le racisme, la confiance accordée à l’imam plutôt qu’au prof ; passons sur le matérialisme frénétique, l’obsession de l’argent. Ce que dit Roder, c’est que notre société engendre des jeunes dépourvus du vocabulaire qui leur permettrait d’accéder à une compréhension minimale du monde dans lequel ils sont. Pendant une journée, le prof a noté les mots qui laissaient ses élèves perplexes. Citons en un échantillon : exception, majoritaire, minoritaire, ravitaillement, écart, abolir, répandu, aspiration, nation, suggérer… Autant dire que ces jeunes sont incapables de la moindre abstraction, et, plus largement, de la moindre représentation. On a l’impression que tout ce qui n’entre pas dans leur champ de vision direct est noyé dans une sorte de flou.

Bien sûr, il est ici question d’une minorité et sans doute d’une minorité dans la minorité. Reste un scandale : des adolescents quittent l’école de la République non seulement analphabètes mais aussi analphabètes sociaux, dépourvus de tous les codes qui organisent la société. Bref, nous fabriquons de petits barbares qui, dans le meilleur des cas, seront demain des assistés. On aimerait les contraindre, les sociologues satisfaits, les politiques verbeux, les journalistes positifs, à se coltiner cette réalité-là. Qu’ils opposent leurs chatoyantes enquêtes et leurs convictions progressistes à ce témoignage situé, lui aussi, « au ras des tables et des chaises » – et souvent bien plus bas. Il ne s’agit pas de désigner des coupables – on serait bien en peine de le faire. Même s’il n’y a pas de coupables, ce qui se joue, à bas bruit, dans certaines salles de classe de France, est un crime contre l’avenir.

Tableau noir: La défaite de l'école

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Donner le la depuis Ré

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Au cours des universités d’été de La Rochelle, la direction du parti socialiste a demandé à Lionel Jospin d’animer un atelier. Quoi de plus normal, pour un parti politique digne de ce nom, de faire appel à ceux qui, en son sein, ont exercé de grandes responsabilités et brigué les plus hauts mandats. Sauf que l’atelier portait sur la stratégie politique… « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conséquences en me retirant de cet atelier après la fin des universités d’été. »

Ô Corse, île d’amour

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Je ne sais pas si, un jour, je remettrai jamais les pieds en France. Je ne sais si l’on m’accordera le visa. Ce pays, dont j’ai tant aimé les hommes et le vin, se transforme lentement en une effroyable dictature. Les Biélorusses n’ont qu’à bien se tenir : ils ne sont plus seuls au monde. C’est du moins ce que j’ai lu, ces jours-ci, en parcourant la presse française et en y apprenant que Tino Rossi venait d’être relevé de ses fonctions en Corse.

Sous quel régime, si ce n’est la plus achevée des tyrannies, obligerait-on un homme de cent un ans à travailler encore ? Ne pouvait-on pas laisser le vieux chanteur s’éteindre paisiblement jusqu’à son dernier râle qui aurait pris la forme grave d’un chi chiiii… ? Non ! L’hydre sarkozyste a interdit l’Ajaccien de chanson[1. Certainement pour ne pas faire de l’ombre à Johnny Halliday, de trois ans son cadet.] et a contraint le vieillard à devenir coordinateur des forces de sécurité en Corse.

Samedi, Tino Rossi a commis la première bévue de sa carrière en ne faisant pas tirer sur les manifestants réunis dans le jardin corse de Christian Clavier. Aux yeux de l’Elysée, la faute est impardonnable : on a aussitôt rapatrié le vieil homme à Paris. Certainement pour le piquer, non sans au préalable l’avoir torturé dans les caves élyséennes, où il aura pu bénéficier – du moins l’espère-t-on – du réconfort de ses compagnons d’infortune, détenus eux aussi dans les geôles de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Peut-être le vieux chanteur, la tête appuyée contre la mâle épaule de Dominique de Villepin, aura-t-il pu couper trente secondes la parole à Jean-François Kahn pour entonner une dernière fois un émouvant Vieni Vieni… Rien n’est moins sûr.

A l’heure qu’il est, Tino Rossi est certainement mort et c’est vers les manifestants corses que doit se tourner notre solidarité.

De quoi sont-ils coupables ? D’aimer le cinéma ! Est-ce devenu un crime de manifester, en France, contre le pire acteur de sa génération ? N’a-t-on plus le droit de critiquer le jeu d’un comédien qui est à Louis de Funès ce que les extraterrestres sont aux gendarmes de Saint-Tropez ? Ce n’est pas le fait que Christian Clavier soit un acteur de droite qui me gêne. Les Allemands ont montré, au cours des soixante-dix dernières années qu’ils savaient parfaitement collaborer avec tous les acteurs français, de droite comme de gauche. Non, ce qui me dérange, c’est que Christian Clavier ne soit pas un acteur du tout.

Je voudrais d’ailleurs vous y voir, vous. Imaginez-vous un seul instant compter dans votre voisinage un type comme Christian Clavier. Les préjudices ne sont pas mineurs : la voix d’un Johnny complètement pété qui vous réveille à 3 heures du matin parce qu’il se croit à Bercy, l’irruption de Jean Reno à l’épicerie du coin qui dézingue tout le monde parce qu’on ne lui pas rend assez vite la monnaie, l’hélicoptère présidentiel se posant à n’importe quelle heure du jour et de la nuit parce que Nicolas Sarkozy a décidé de venir prendre des conseils éclairés en matière de politique culturelle, les interminables bouchons qui se forment derrière la voiture de Doc Gynéco, sans compter Christine Angot sous un porche dans le noir (et vice-versa). C’est insupportable.

Comme le peuple corse est le peuple le plus intelligent de la terre (la chanteuse Alizée et Jean-Marie Colombani en sont), les manifestants n’ont pas argué de leur cinéphilie et de leur aversion envers Christian Clavier pour protester contre la présence de l’acteur sur l’Ile de Beauté. Ils savent, les pas bêtes, que de tels motifs auraient provoqué l’ire élyséenne et que l’on aurait vu le chef de l’Etat mobiliser immédiatement le contingent pour régler militairement la situation.

Les manifestants corses ont simplement avancé quelques raisons bien de chez eux, du style « la Corse aux Corses », « dehors les Français ». Que ne feraient-ils pas pour faire progresser la cause du 7e art ?

Le socialisme suisse : un oxymore dévastateur

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Dans l’univers impitoyable de la francophonie en effervescence, il serait injuste de focaliser notre attention sur nos seuls amis wallons, au motif qu’ils se débattent dans la crise terminale de l’Etat belge. A quelques encablures de ce coin de France d’où j’observe le monde et les hommes, la République et Canton de Genève est la porte d’entrée dorée de la Suisse romande. Cette dernière rassemble près d’un million de locuteurs français dans la Confédération helvétique.

Contrée prospère grâce aux qualités industrieuses de ses habitants, à une neutralité la mettant à l’abri des guerres, et à la légendaire discrétion de ses institutions financières, cette Romandie bucolique n’a pas moins hérité de son histoire une gauche socialiste et même communiste. Ces formations obtiennent encore aujourd’hui des scores non négligeables dans les centres urbains, notamment à Genève. La fidélité des Suisses à une famille politique est affaire de tradition familiale plus que d’intérêts de classe ou d’idéologie.

Au niveau confédéral, la composition du gouvernement de Berne obéit toujours à la fameuse « formule magique », en vertu de laquelle le pouvoir exécutif est confié à un directoire de sept membres reflétant à la fois l’équilibre politique et la diversité linguistique du pays. Les principaux partis, de droite et de gauche, y sont donc représentés, les postes ministériels et la présidence de la Confédération étant soumis à une tournante (en tout bien tout honneur, bien sûr). Seul un séisme électoral, qui priverait le Conseil fédéral de sa représentativité, pourrait conduire à une révision de la sacro-sainte formule magique : c’est dire l’importance que les Suisses attachent aux élections générales (alors qu’ils raffolent des votations organisées sur les sujets les plus improbables).

Deux socialistes (en général un(e) germanophone et un(e) francophone) participent depuis des décennies à cet exécutif.

Reste à savoir à quoi peut bien servir un Parti socialiste dans un tel contexte, dont l’alternance est exclue, et où il n’est pas question de remettre en question la prééminence, dans la conduite du pays, des partis que l’on qualifie délicieusement de « bourgeois » – ce qui signifie « de droite ».

Parti socialiste suisse ? C’est le plus bel oxymore politique européen, tout aussi baroque que le Parti révolutionnaire institutionnel mexicain ! Comment voulez-vous faire avancer la cause du socialisme, même dans sa version rose pâle, avec un peuple qui a refusé, lors d’un référendum d’initiative populaire, de réduire la durée hebdomadaire légale du travail de 42 à 40 heures, comme il avait rejeté il y a quelques années l’instauration d’un congé-maternité ?

Dans ces conditions, les héritiers suisses de Jaurès et Liebknecht n’ont plus que la politique étrangère pour redorer leur blason révolutionnaire. Aussi les socialistes les plus convenables prennent-ils vaillamment fait et cause pour tous ceux qui prétendent lutter, dans le tiers-monde, contre le grand Satan américain et ses valets.

On connaissait déjà l’ineffable Jean Ziegler, ancien député socialiste et rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l’alimentation, adorateur de Fidel Castro et lécheur régulier des babouches de Mouammar Kadhafi. On découvre maintenant Micheline Calmy-Rey, qui occupe actuellement le poste de ministre des Affaires étrangères de la Confédération. Cette dame qui s’était déjà montrée couverte d’un tchador lors d’un voyage controversé à Téhéran en mars dernier vient de se signaler à nouveau en se déclarant prête à s’asseoir à la table d’Oussama Ben Laden : « le refus du dialogue est toujours stérile, a-t-elle expliqué, y compris avec des gens réputés infréquentables. »

Imaginons-nous un instant sous la table d’un palace genevois où Mme Calmy-Rey aura mis son projet à exécution (toujours en tout bien tout honneur). Correctement entchadorée, elle accueille le chef d’Al Qaïda :

– M.C-R : Votre Excellence a-t-elle fait bon voyage ?
– Ben Laden : …
– M.C-R (ramenant à elle sa main tendue que le barbu refuse de toucher) : Thé ou café ?
Ben Laden intime l’ordre à ses sbires de lui verser du thé provenant de sa propre théière.
– M.C-R : A propos du terrorisme…..
Ben Laden se lève théâtralement et fait mine de quitter les lieux avec sa suite.
– M.C-R : Non… Non ne partez-pas, de grâce, c’est un malentendu ! Je voulais juste m’enquérir de vos sentiments sur les agissements terroristes des Occidentaux en Irak, en Iran, en Afghanistan et en Palestine…
Ben Laden fait demi-tour et se rassoit, l’air toujours contrarié. Il chuchote quelques mots en arabe à l’oreille de son secrétaire-traducteur.
– L’interprète : le cheikh Oussama a une faveur à vous demander.
– M.C-R : Si je… pardon, si la Confédération helvétique peut vous être utile, ce sera avec plaisir…
L’interprète présente à la ministre une valise de bonne taille, griffée Vuitton, pourvue d’une serrure à combinaison chiffrée
– L’interprète : Le Cheikh Oussama vous serait très reconnaissant d’apporter en personne cette valise à l’adresse indiquée sur l’étiquette. Ils sont prévenus.
– M.C-R (lisant l’étiquette) : Au siège de l’UBS ? Pas de problème, c’est sur mon chemin. Quoi d’autre pour votre service?
– Ben Laden: Khlass ! C’est pas tout ça, mais il se fait tard et il faut encore acheter des couteaux suisses pour les enfants.

Choses vues en Talibanie du Sud

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Il fait chaud sous la burqa. Le soleil afghan n’épargne ni les hommes ni les bêtes. La chaleur contraint les uns comme les autres à rechercher le repos et l’ombre bienfaisante. Au loin dans la campagne les habits noirs des femmes dessinent sur les champs de pavot les points d’une monumentale coccinelle. Ce sera du bon, cette année.

Attaché de presse des forces de libération talibanes, Ahmad[1. Les militaires de la coalition étant très suspicieux en ce moment, les noms des talibans ont été changés pour des raisons de sécurité.] se montre extrêmement prévenant avec moi. Fonçant sur sa mobylette, il jette régulièrement un œil pour vérifier si je le suis. C’est pas facile de courir en burqa et je m’étonne moins des pitoyables résultats de l’équipe féminine talibane aux derniers JO.

Ahmad s’arrête devant une masure à moitié détruite. Je le rejoins.

– Vous les occidentaux, vous ne tenez pas la distance, me dit-il en tapotant la tête d’une femme attachée à une chaine métallique devant la maison. Allez, entre et n’aie pas peur, elle aboie mais ne mord pas.

J’esquive adroitement la chienne de garde pour pénétrer chez mon hôte. Alors que, de l’extérieur, la maison semblait menacer ruine, l’intérieur est plutôt cosy et agréable, quoique un peu trop chamarré, suivant le goût afghan. Ahmad s’extasie devant la silhouette d’Oussama Ben Laden réalisée sur un mur au pochoir. Sur la table du salon, quelques numéros épars de Talibans Hebdo, un exemplaire en mauvais état de L’Empire de Toni Negri et Les Secrets déco de Valérie Damidot.

– Comment analysez-vous la situation, deux semaines après les événements ?
– Nous pensons que la situation est grave et inextriquée (sic). Je ne vois pas comment TF1 va se sortir de l’impasse. Laurence Ferrari n’est pas à la hauteur et, à titre personnel – ça n’engage pas l’avis du haut commandement taliban –, je pense qu’il faudrait faire revenir d’urgence PPDA à l’antenne.
– Oui, oui, tout le monde sait ça, mais moi je parlais de l’embuscade du 18 août…
– Ah, l’embuscade… je n’ai pas envie d’en parler.
– Vous avez quand même accordé un entretien à Paris Match !
– Oui, mais moi je n’en voulais pas. Paris Match a beau être le quotidien de référence en France, ça a beaucoup baissé ces dernières années. A tout prendre, s’il faut être absolument présent dans les salles d’attente des dentistes, j’aurais choisi Voici ou Point de Vue.
– Quel était votre but en rencontrant Paris Match ?
– Je vous le répète : c’est une affaire classée. Dans une opération de poublic reléchionne, même avec un professionnel comme moi, il peut y avoir des ratés. Vous n’allez pas me brouter la barbe avec cette histoire ! D’accord : j’aurais préféré que les Inrockuptibles ou Télérama répondent à l’invitation. On leur avait envoyé les billets, mais leurs grands reporters se sont perdus dans les toilettes pour hommes du hall 4 de Roissy… On a essayé de faire venir Daniel Mermet, de France Inter, mais quand il a su qu’il n’y avait pas de picole chez les talibans, il a refusé de venir.
– Les talibans ne boivent pas ?
– Non.
– Pas de vodka, ni de whisky, ni de gin, ni de schnaps ?
– Rien du tout.

Je prends congé d’Ahmad. Direction l’aéroport de Kaboul. On ne m’y reprendra pas. Saloperie de barbus.

Rien de personnel…

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« Moi, quand on m’en fait trop je correctionne plus : je dynamite, je disperse, je ventile ! » Vincent Peillon, député socialiste européen, a choisi la méthode Raoul Volfoni pour aborder le prochain congrès de son parti. Quelques jours après la fin des universités d’été du Parti socialiste, il a déclaré que le PS devait « sortir une dizaine d’individus malfaisants » de sa direction nationale. Pudique, il n’a pas souhaité indiquer de noms… Besson, Kouchner, Lang, Strauss-Kahn, Allègre : c’est fait. Encore cinq et Sarkozy a fini le boulot.

Nicolas Sarkozy, l’infra-président

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On a beaucoup glosé, dans les premiers mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, autour de la notion « d’hyper-présidence ». Les critiques de l’hôte de l’Elysée, dans le droit fil d’une campagne électorale où le candidat Sarkozy avait été diabolisé comme une menace mortelle pour les libertés publiques, s’en prenaient ainsi à son style d’exercice du pouvoir. A les entendre, on n’avait jamais assisté, dans l’histoire de la Ve République, à une telle concentration de puissance dans les mains d’un seul homme, ni à un usage aussi éhonté des leviers que la Constitution donne au premier personnage de l’Etat.

Laissons un instant de côté la polémique récurrente sur cette propension de Sarkozy à fourrer son nez partout et à déployer une hyperactivité étouffante pour les autres acteurs du pouvoir : il ne fait jamais que pratiquer au grand jour la méthode que ses prédécesseurs utilisaient de manière plus feutrée.

Dans un premier temps, Nicolas Sarkozy s’est contenté de prendre acte du bouleversement introduit par l’instauration du quinquennat : l’adéquation quasi absolue du temps présidentiel et du temps parlementaire – sauf accident, la cohabitation est maintenant exclue – transforme le président de la République en chef naturel de la majorité, et réduit, de fait, le Premier ministre à un statut de « collaborateur », ainsi que Sarkozy l’a naïvement admis en début de mandat. L’occupation de « la Lanterne », résidence versaillaise naguère dévolue au titulaire de Matignon, est révélatrice de cette translation : la prétendue hyper-présidence n’est-elle pas, en réalité, une désertion symbolique de l’Elysée, qui permet à son occupant de mieux se consacrer à la gestion quotidienne du pays ?

Certes, Nicolas Sarkozy continue d’assurer les tâches dévolues depuis trois Républiques au premier personnage de l’Etat, à commencer par la réception des rois, reines, présidents démocratiques et dictateurs de tout poil dans la demeure du faubourg Saint-Honoré. Il « fait le job », tout en se disant que si ça le gonfle trop, il ira faire du blé en 2012 comme avocat international.

Vous aurez remarqué, cher lecteur, un changement de niveau de langage dans cet article : ce n’est pas l’effet d’un coupable relâchement de l’auteur de ces lignes, mais la transition vers la seconde partie de son exposé. Non seulement Nicolas Sarkozy a opté pour le statut d’infra-président (qui fait de lui un super Premier ministre), mais il s’est ingénié à démolir systématiquement la statue du Commandeur présidentielle érigée par Charles de Gaulle sur les fondements de la monarchie française et occupée, tant bien que mal, et souvent plus mal que bien, par ses successeurs.

Sa pratique du pouvoir passe au kärcher la théorie des deux corps du roi, formulée par Ernest Kantorowicz, selon laquelle le pouvoir s’inscrit dans une sorte de théologie politique, où le roi, au-delà de sa personne charnelle, incarne le divin auprès de ses sujets – sans toutefois prétendre à être lui-même détenteur d’une transcendance qui l’autoriserait à outrepasser son simple rôle de représentant de Dieu sur Terre. « Avec Carla, c’est du sérieux ! » (conférence de presse du 8 janvier 2008 à l’Elysée) et « Casse-toi pauv’ con ! » (24 février 2008 au Salon de l’agriculture à Paris) : en deux formules, l’ami Nicolas a porté un coup peut-être fatal au mythe national qui veut qu’un président de la République soit un personnage intermédiaire entre les Dieux et les hommes. Si l’on ajoute qu’il a fait du Fouquet’s son Panthéon, de Johnny Halliday, Christian Clavier et Bigard ses commensaux culturels habituels, et de Bolloré son Trimalcion[1. Trimalcion est le seigneur chez lequel se déroule le banquet du Satiricon de Pétrone.], on comprend que l’ami Finkielkraut, qui n’était pourtant pas hostile a priori à Sarkozy, ait été saisi de l’une des colères dont il est coutumier.

Pour autant, faut-il s’offusquer à grand bruit, comme les dames (et messieurs) d’œuvre de Saint Germain-des-Prés, de la « déchéance » du président de la République, passé du statut de roi sans couronne à celui de people ordinaire ? Et si, nolens volens, Nicolas était le véritable exécuteur testamentaire de la Révolution Française, celle qui décapita un monarque sans parvenir à extirper du peuple cette ferveur instinctive pour celui qui est censé incarner la Nation ? Après tout, en ridiculisant, par ses actes, une fonction proto-monarchique, peut-être obéit-il à la fameuse injonction de Donatien-Alphonse, marquis de Sade – « Français, encore un effort pour être républicain ! » Les gesticulations pathétiques de sa concurrente d’hier, Ségolène Royal, qui veut réintroduire de la « transcendance » dans les sphères du pouvoir, sont-elles aujourd’hui un marqueur de la gauche ? Ce serait un joli pied de nez de l’Histoire à l’idéologie !

J’entends déjà les clameurs indignées. On me reprochera de cautionner une entreprise de démolition du patrimoine, de confondre la furie iconoclaste d’un inculte avec l’élan révolutionnaire d’un dirigeant visionnaire. Peu importe. Sans doute cette irruption volcanique d’un homme plus qu’ordinaire dans des contrées réputées sublimes est-elle l’effet de la nécessité plus que d’un plan minutieusement conçu. Il aura en tout cas prouvé que le peuple français est suffisamment adulte pour se passer d’une réincarnation récurrente de son génie dans un personnage à vocation historique. Et c’est tant mieux.

Sarkozy à la LCR ?

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Enfin une biographie du prodige de la « gauche de la gauche » ! Olivier Besancenot, candidat à l’élection présidentielle de 2002 à l’âge de 28 ans, ne pouvait décemment plus être présenté comme la marionnette joufflue d’Alain Krivine. Son brio sur les plateaux, sa rouerie tactique et son succès auprès des bobos en ont fait le leader sinon naturel du moins prévisible de l’extrême gauche. L’ouvrage que lui consacre Eric Hacquemand, journaliste au Parisien, vient donc fort à propos, alors qu’ »Olivier » entreprend de fédérer au sein d’un Nouveau Parti Anti-capitaliste (NPA) tout ce qui se trouve « à la gauche du Parti Socialiste ». Et comme le « document » est publié aux éditions du Rocher, maison plutôt « à droite », on se régalait à l’avance d’une lecture férocement instructive.

Hélas ! La biographie est convenue, platement événementielle (comme disent les correcteurs du bac Histoire) et sans recul aucun sur le discours du candidat de la LCR. Mais il faut la lire tout de même : les faits sont éloquents par eux-mêmes.

Fils de la classe moyenne pavillonnaire des Hauts-de-Seine (où, devenu postier, il demandera à être affecté… de préférence au 9-3), le jeune Olivier vient à la politique par le festif : les concerts (Mano Negra plutôt que Marx !) et les happening de SOS. Le benjamin de la direction de la LCR se tamponne (Porto) allègrement d’Engels, de Trotski et de tous les saints livres de la gauche radicale : « Trotski, ça n’a jamais vraiment fait écho en moi », confie-t-il ingénument à l’auteur. Non, ce qui l’aimante depuis l’adolescence ce sont les manifs alter-mondialistes, les « trucs sans frontières » qui « bougent », les occupations de « sans » (papiers, logement, etc.). Et les médias, bien sûr, les médias plus que tout, auxquels il prend goût au point d’infliger aux indécrottables intellectuels de la LCR un passage chez Drucker. Qualifié de « populiste » par les vieux de la vieille, le facteur qui remettra à Charles Pasqua son recommandé de mise en examen, s’est toujours situé « à la lisière de plusieurs sphères ». C’est un « mouvementiste » avant tout. Sa volonté de ratisser large, des écologistes aux marxistes, des collectifs du DAL aux « transgenres », ne devrait donc pas étonner : Besancenot, c’est l’extrême gauche de la protestation, de l’indignation et de l’émotion, délestée de son bagage théorique. Et c’est ainsi qu’il séduit tant les communistes désemparés que les lecteurs au cœur gros de Libération. Le NPA est dans son ADN, depuis les origines, et la LCR n’aura « objectivement » servi que d’incubateur au manœuvrier.

La biographie est fort discrète sur les non-dits de Besancenot – supprimer le capitalisme et retourner au communisme, vraiment ? – comme sur ses silences les plus embarrassants : rien sur la condition des femmes en banlieues musulmanes, rien sur l’antisémitisme renaissant à l’extrême gauche et rien sur le terrorisme depuis le 11 septembre. Fâcheux pour qui prétend expliquer le monde. De même passe-t-on pudiquement sur son engouement pour le régime autoritaire de Hugo Chavez… Dommage. Là où il aurait été intéressant, sinon nécessaire, d’interroger le leader d’extrême gauche, de le pousser à la clarification, l’auteur se montre d’une complaisance – d’une naïveté ? – confondante.

Mais le plus intriguant dans cette biographie, c’est à quel point elle nous fait penser à un autre prodige du 9-2, un peu plus âgé et autrement avancé dans la conquête du pouvoir. Comment, en effet, ne pas penser à Nicolas Sarkozy en parcourant la vie de ce jeune homme pressé, d’une étonnante souplesse théorique, doué comme personne devant les caméras, chez qui le « coup » et ses retombées priment sur tout, et qui devient « hystérique » quand ses formateurs veulent lui imposer des lectures théoriques ? Comment ne pas faire le rapprochement, à contempler cet autre ami du show business, de Djamel Debouzze[1. Emporté par son enthousiasme, l’auteur attribue à l’acteur une fort jolie maxime – « Tu n’as aucune chance, saisis-la ! » – qui est en fait de Stanislaw Jerzy Lec (Pensées échevelées, Noir sur blanc éditions, 2004).] à Joey Starr (sur l’album duquel il apparaît en guest star), en passant par les rappeurs les plus francophobes ? Même roulements de mécaniques (« Va y avoir du grabuge ! ») et même aplomb – « Ne pas s’excuser d’être 100% à gauche ! » : cela nous vous rappelle rien ?

Sarkozy lui-même, du reste, ne s’y est pas trompé, qui a repéré, apprécié et désigné Besancenot : « Avec le postier, expliqua-t-il un jour à François Hollande, je vais te faire le coup que Mitterrand a fait à la droite avec Le Pen ! » N’ayant aucune chance de remporter seul des élections nationales et refusant toute alliance avec le PS, le leader du NPA, condamné à l’opposition perpétuelle, n’aura-t-il pour seul rôle historique que de pérenniser la présence de la droite au pouvoir ? Dialectique en diable !

Dany le bleu-blanc-rouge

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Dany Cohn-Bendit a annoncé, mercredi 3 septembre, qu’il allait demander la nationalité française. Le motif avancé est le souhait de son fils Bela, né de mère allemande, de bénéficier de la double citoyenneté. Accessoirement, cela permettrait à Dany-le-Rouge de briguer, un jour, un poste au gouvernement de la République française, mais cela n’a naturellement rien à voir… Le mot d’ordre de la prochaine manif unitaire est donc : « Nous sommes tous des ministres juifs franco-allemands ! »

Ne jugeons pas en bloc !

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Depuis la chute du mur de Berlin et l’intégration des pays de l’ancien « bloc » communiste dans l’Union européenne, l’habitude a été prise d’opposer Ancienne et Nouvelle Europe dans le vocabulaire courant. Mal interprétée, cette distinction pourrait laisser entendre qu’une Europe orientale, jeune, moderne, tournée vers l’avenir s’oppose à une Europe occidentale, vieille dame respectable mais un peu sur le retour. Or, il n’en est rien et j’aurais même tendance, sans vouloir jouer les mauvais esprits, à penser parfois le contraire, d’autant que la plupart des pays de la « nouvelle Europe » appartiennent à notre histoire depuis un bon millénaire…

Plus ennuyeuse, la partition de l’Europe en deux « camps » traduit l’idée encore largement répandue d’un continent scindé en deux. Le premier responsable en est le régime communiste lui-même, qui avait initié la politique des blocs, prétendant rassembler sous une même bannière des peuples aussi divers et aux intérêts parfois aussi opposés qu’Allemands de l’Est et Bulgares, Hongrois et Roumains, même s’il est vrai (Roumanie mise à part – je ne parle pas ici de la Yougoslavie qui ne faisait plus partie du « camp » depuis belle lurette) qu’ils étaient enfermés dans le carcan d’une idéologie commune et, surtout, prisonniers du Pacte de Varsovie et des contraintes économiques du Caem (Conseil d’assistance économique mutuelle), alias Comecon.

Si, à la bonne vieille époque du rideau de fer, on pouvait encore laisser passer ce classement simpliste et déjà erroné, force est de constater qu’il a encore la vie dure de nos jours. Je prendrai pour exemple les débats aujourd’hui soulevés par la crise géorgienne. Dans des commentaires récents autour des divergences d’approches entre les Vingt-Sept, il m’est arrivé d’entendre à plusieurs reprises opposer un camp dur anti-russe des « ex Pays de l’Est » au groupe occidental plus conciliant. La position intransigeante du premier camp s’expliquant par le traumatisme autrefois imposé par le bulldozer soviétique à ses chers petits-frères. Or, il n’en va pas tout à fait ainsi. Si la Pologne et les Pays baltes ont une approche dure vis-à-vis du grand voisin, leur position est partagée par certains à l’ouest, telle la Suède ou le Royaume-Uni. On trouve également à l’Est des Etats sensiblement moins engagés : la Hongrie, dont le gouvernement a adopté une attitude relativement modérée et diplomate, ou la Bulgarie, plus discrète…

Et pour cause : coincée entre les grand ennemis prussien et russe, qui n’avaient pas attendu le XXe siècle pour se partager allègrement son territoire, la Pologne reste très marquée par les mauvaises manières du camarade Staline (qui, rappelons-le, l’avait envahie dès 1939 en accord avec Hitler) ; idem pour les pays Baltes qui furent annexés à l’empire soviétique. Mais quid de la Bulgarie ? Frère slave orthodoxe, elle était parfois considérée comme la « seizième république soviétique ». Marquée par sa courageuse insurrection de 1956, la Hongrie est plus orientée vers la neutralité (sa nature et sa situation géographique l’expliquent), comme une seconde Autriche. Je ne parle même pas de la Slovénie, qui laisse toujours l’impression d’être un land autrichien. Et quoi de commun entre une société tchèque d’avant-guerre démocratisée et occidentalisée, alors que Polonais et Hongrois en étaient à une société encore très marquée par le contraste entre latifundia et petite paysannerie ? Sans parler de la césure, tout autant culturelle que religieuse entre catholiques et orthodoxes. Au même titre que les Norvégiens et les Grecs, ces pays n’ont pas grand chose en commun, sinon d’être bien sympathiques… Quant aux anciens régimes – au pluriel… : quoi de commun entre la rigidité toute prussienne d’un Honecker ou le cynisme d’un Husak et le pragmatisme relativement bienveillant d’un Kádár avec son communisme du goulache ?

Arrêtons donc de jouer au cowboy et à l’indien en opposant le vilain méchant russe au gentil petit ex-frérot sauvé de ses griffes avec la bénédiction du généreux oncle Sam. Même si le géant russe (très fragilisé) est loin d’être un enfant de choeur, n’en concluons pas qu’il est perçu partout à l’Est comme le bourreau d’enfant que nous nous plaisons à dépeindre. La situation est beaucoup plus nuancée. Certes, il y a l’Otan, l’arme du gaz, etc. Mais les affinités et les intérêts stratégiques peuvent diverger… Ne réglons pas notre vue d’un coup de cuiller à pot, au mépris des composantes historiques, religieuses et culturelles de ces pays. Ce sera peut-être là, en tenant compte de leur identité et de leur personnalité propre, notre façon de mieux respecter les nouveaux venus.

Tout va très bien, Madame la Professeure

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Du réel, du vrai : si Nicolas Demorand, le talentueux matinalier de France Inter[1. Dont le retour à l’antenne nous prive néanmoins de l’indignation estivale dispensée à jets continus par Pierre Weil.] a choisi, entre tous les livres qui paraissent sur l’école, celui de Luc Cédelle, journaliste au Monde, c’est d’abord parce qu’il ne s’agit pas d’un témoignage mais d’un reportage, « un reportage au ras des tables et des chaises », a-t-il cité, proclamant son enthousiasme pour cette merveilleuse expression. Et puis, il y a le titre « simple et joyeux », Plaisir de collège, qui, insiste l’animateur, « tranche avec le catastrophisme ambiant ». C’est vrai, quoi, sois cool, man. Il y a quelques années, une pubeuse répondant au prénom de Chicorée ou Vanessa (elle avait perdu son nom en route) avait patiemment tenté de me convaincre des vertus d’une campagne de la RATP qui proclamait : « Il faut tout voir en beau » et invitait les usagers à avoir « des pensées positives » et à « purifier leur mental » – dans les couloirs du métro, fallait oser. Pour stimuler la sérénité de l’usager, on lui offrait un massage pratiqué dans un couloir puant et une boite de thé vert vraiment dégueulasse. Vous ne voyez pas le rapport ? D’accord, ce n’est pas exactement la même chose. A propos de l’Ecole, on ne nous dit pas que « tout va très bien » mais que « tout ne va pas si mal ». Reste à savoir si c’est vrai.

Donc Luc Cédelle se contente de « restituer des faits ». Et contre les faits, vous le savez : rien à dire. Ceux qu’il livre se déroulent au Collège expérimental Diam’s (non, c’est une blague, il s’appelle Clisthène[2. Sur causeur aussi, on apprend en s’amusant : sachez donc que Clisthène fut un réformateur et politique athénien vers 525 avant notre ère.]). Planté en périphérie de Bordeaux, ce Summerhill de quartier chaud (pour ce que j’en ai compris) organise la cohabitation harmonieuse des enfants de la bourgeoisie et des enfants de pauvres de la cité voisine, le tout grâce à une pédagogie sur-mesure (et vaguement aussi grâce à un effectif de cent élèves seulement, toutes classes confondues). Bref, c’est la maison du bonheur et l’auteur aimerait y enseigner. Mais attention, qu’on ne croie pas qu’il donne des leçons à qui que ce soit. Il serait même d’accord pour que chacun puisse expérimenter ses idées, y compris les plus réacs des réacs comme Finkielkraut ou Brighelli – et alors, on verrait bien, qui, des partisans de la blouse grise ou des défenseurs de l’épanouissement de l’élève, obtient les meilleurs résultats.

Bien sûr, Demorand précise qu’il s’agit d’une exception et concède même que la machine « nécessairement normative » qu’est l’Education nationale ne saurait la généraliser. Sans doute sait-il aussi qu’informer, c’est choisir. Luc Cédelle, qui suit l’éducation pour Le Monde, a choisi Clisthène, et pas un autre établissement, pour y effectuer une plongée en eau profonde et Nicolas Demorand a choisi cet ouvrage et pas un autre dans la flopée de titres qui auscultent notre enseignement. Rien à dire, mes honorables confrères font leur job. Ils entendent délivrer un message optimiste – même lardé de toutes sortes de précautions. On peut les comprendre. Il ne faut pas désespérer Pablo Neruda (ou Louis Aragon ou Danielle Casanova). On aurait tort de mépriser cet argument. Personne n’a envie de dire à des jeunes qu’ils sont foutus. L’ennui, c’est qu’ils finissent par s’en rendre compte.

So what, me dira-t-on ? L’intérêt de cet exemple est d’être exemplaire. L’optimisme de principe des deux journalistes est visiblement en phase avec l’opinion dominante sur l’éducation dans les médias et une bonne partie des troupes enseignantes. On la résumera d’une phrase : « Arrêtez de noircir le tableau ! » Des pensées positives, vous dis-je. Notons cependant que cette heureuse disposition ne s’applique qu’aux élèves, tous capables de réussir (pourvu qu’on les aime), et aux profs, motivés et compétents (pour peu qu’on les comprenne). Il va sans dire que l’Etat et « le système » sont l’objet de critiques acerbes (souvent méritées d’ailleurs).

Positiver, donc, voir le verre à moitié plein, même s’il est totalement vide. Il faut bien comprendre que la querelle de l’Ecole ne porte plus sur ce que devrait être l’éducation mais sur ce qu’elle est. Finkielkraut versus Meirieu, archéos contre pédagos, c’est dépassé. Aujourd’hui, l’affrontement oppose les « niveau-montistes » aux « catastrophistes ». Autrement dit, sur ce sujet et sur pas mal d’autres, c’est le réel lui-même qui fait débat – ce qui rend le débat difficile voire impossible. Comme le dit volontiers Finkielkraut, « on ne peut pas discuter si on n’est pas d’accord sur le récit ». Et dans le récit canonique en vogue, l’élève d’une banlieue difficile est un lecteur et même un interprète de Marivaux en puissance qui compense ses carences dans les bases par une maîtrise époustouflante de l’écran et des multiples appendices électroniques dont il est équipé. Si on va par là, c’est sûr : le niveau monte.

Ah, c’est certain, la vie serait plus agréable sans ces grincheux toujours prêts à vous casser le moral avec leurs sombres pronostics. Pour noircir le tableau, il est fort, Iannis Roder. D’ailleurs, son livre s’appelle Tableau noir, tu parles d’un programme. Certes, il ne s’agit pas d’un reportage réalisé avec toute la distance requise, mais d’un simple témoignage, celui d’un prof d’histoire-géo qui officie depuis une dizaine d’années dans un collège de Saint Denis. Visiblement, l’ambiance n’y est pas aussi réussie qu’à Clysthène. Roder raconte ses élèves, en s’efforçant de ne pas les juger et, aussi bon petit soldat qu’un autre, il s’accroche, multiplie les initiatives en tout genre pour tenter de les intéresser au monde qui les entoure. Il n’en brosse pas moins un terrifiant portrait de groupe. Passons sur la violence, le racisme, la confiance accordée à l’imam plutôt qu’au prof ; passons sur le matérialisme frénétique, l’obsession de l’argent. Ce que dit Roder, c’est que notre société engendre des jeunes dépourvus du vocabulaire qui leur permettrait d’accéder à une compréhension minimale du monde dans lequel ils sont. Pendant une journée, le prof a noté les mots qui laissaient ses élèves perplexes. Citons en un échantillon : exception, majoritaire, minoritaire, ravitaillement, écart, abolir, répandu, aspiration, nation, suggérer… Autant dire que ces jeunes sont incapables de la moindre abstraction, et, plus largement, de la moindre représentation. On a l’impression que tout ce qui n’entre pas dans leur champ de vision direct est noyé dans une sorte de flou.

Bien sûr, il est ici question d’une minorité et sans doute d’une minorité dans la minorité. Reste un scandale : des adolescents quittent l’école de la République non seulement analphabètes mais aussi analphabètes sociaux, dépourvus de tous les codes qui organisent la société. Bref, nous fabriquons de petits barbares qui, dans le meilleur des cas, seront demain des assistés. On aimerait les contraindre, les sociologues satisfaits, les politiques verbeux, les journalistes positifs, à se coltiner cette réalité-là. Qu’ils opposent leurs chatoyantes enquêtes et leurs convictions progressistes à ce témoignage situé, lui aussi, « au ras des tables et des chaises » – et souvent bien plus bas. Il ne s’agit pas de désigner des coupables – on serait bien en peine de le faire. Même s’il n’y a pas de coupables, ce qui se joue, à bas bruit, dans certaines salles de classe de France, est un crime contre l’avenir.

Tableau noir: La défaite de l'école

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Donner le la depuis Ré

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Au cours des universités d’été de La Rochelle, la direction du parti socialiste a demandé à Lionel Jospin d’animer un atelier. Quoi de plus normal, pour un parti politique digne de ce nom, de faire appel à ceux qui, en son sein, ont exercé de grandes responsabilités et brigué les plus hauts mandats. Sauf que l’atelier portait sur la stratégie politique… « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conséquences en me retirant de cet atelier après la fin des universités d’été. »

Ô Corse, île d’amour

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Je ne sais pas si, un jour, je remettrai jamais les pieds en France. Je ne sais si l’on m’accordera le visa. Ce pays, dont j’ai tant aimé les hommes et le vin, se transforme lentement en une effroyable dictature. Les Biélorusses n’ont qu’à bien se tenir : ils ne sont plus seuls au monde. C’est du moins ce que j’ai lu, ces jours-ci, en parcourant la presse française et en y apprenant que Tino Rossi venait d’être relevé de ses fonctions en Corse.

Sous quel régime, si ce n’est la plus achevée des tyrannies, obligerait-on un homme de cent un ans à travailler encore ? Ne pouvait-on pas laisser le vieux chanteur s’éteindre paisiblement jusqu’à son dernier râle qui aurait pris la forme grave d’un chi chiiii… ? Non ! L’hydre sarkozyste a interdit l’Ajaccien de chanson[1. Certainement pour ne pas faire de l’ombre à Johnny Halliday, de trois ans son cadet.] et a contraint le vieillard à devenir coordinateur des forces de sécurité en Corse.

Samedi, Tino Rossi a commis la première bévue de sa carrière en ne faisant pas tirer sur les manifestants réunis dans le jardin corse de Christian Clavier. Aux yeux de l’Elysée, la faute est impardonnable : on a aussitôt rapatrié le vieil homme à Paris. Certainement pour le piquer, non sans au préalable l’avoir torturé dans les caves élyséennes, où il aura pu bénéficier – du moins l’espère-t-on – du réconfort de ses compagnons d’infortune, détenus eux aussi dans les geôles de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Peut-être le vieux chanteur, la tête appuyée contre la mâle épaule de Dominique de Villepin, aura-t-il pu couper trente secondes la parole à Jean-François Kahn pour entonner une dernière fois un émouvant Vieni Vieni… Rien n’est moins sûr.

A l’heure qu’il est, Tino Rossi est certainement mort et c’est vers les manifestants corses que doit se tourner notre solidarité.

De quoi sont-ils coupables ? D’aimer le cinéma ! Est-ce devenu un crime de manifester, en France, contre le pire acteur de sa génération ? N’a-t-on plus le droit de critiquer le jeu d’un comédien qui est à Louis de Funès ce que les extraterrestres sont aux gendarmes de Saint-Tropez ? Ce n’est pas le fait que Christian Clavier soit un acteur de droite qui me gêne. Les Allemands ont montré, au cours des soixante-dix dernières années qu’ils savaient parfaitement collaborer avec tous les acteurs français, de droite comme de gauche. Non, ce qui me dérange, c’est que Christian Clavier ne soit pas un acteur du tout.

Je voudrais d’ailleurs vous y voir, vous. Imaginez-vous un seul instant compter dans votre voisinage un type comme Christian Clavier. Les préjudices ne sont pas mineurs : la voix d’un Johnny complètement pété qui vous réveille à 3 heures du matin parce qu’il se croit à Bercy, l’irruption de Jean Reno à l’épicerie du coin qui dézingue tout le monde parce qu’on ne lui pas rend assez vite la monnaie, l’hélicoptère présidentiel se posant à n’importe quelle heure du jour et de la nuit parce que Nicolas Sarkozy a décidé de venir prendre des conseils éclairés en matière de politique culturelle, les interminables bouchons qui se forment derrière la voiture de Doc Gynéco, sans compter Christine Angot sous un porche dans le noir (et vice-versa). C’est insupportable.

Comme le peuple corse est le peuple le plus intelligent de la terre (la chanteuse Alizée et Jean-Marie Colombani en sont), les manifestants n’ont pas argué de leur cinéphilie et de leur aversion envers Christian Clavier pour protester contre la présence de l’acteur sur l’Ile de Beauté. Ils savent, les pas bêtes, que de tels motifs auraient provoqué l’ire élyséenne et que l’on aurait vu le chef de l’Etat mobiliser immédiatement le contingent pour régler militairement la situation.

Les manifestants corses ont simplement avancé quelques raisons bien de chez eux, du style « la Corse aux Corses », « dehors les Français ». Que ne feraient-ils pas pour faire progresser la cause du 7e art ?

Le socialisme suisse : un oxymore dévastateur

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Dans l’univers impitoyable de la francophonie en effervescence, il serait injuste de focaliser notre attention sur nos seuls amis wallons, au motif qu’ils se débattent dans la crise terminale de l’Etat belge. A quelques encablures de ce coin de France d’où j’observe le monde et les hommes, la République et Canton de Genève est la porte d’entrée dorée de la Suisse romande. Cette dernière rassemble près d’un million de locuteurs français dans la Confédération helvétique.

Contrée prospère grâce aux qualités industrieuses de ses habitants, à une neutralité la mettant à l’abri des guerres, et à la légendaire discrétion de ses institutions financières, cette Romandie bucolique n’a pas moins hérité de son histoire une gauche socialiste et même communiste. Ces formations obtiennent encore aujourd’hui des scores non négligeables dans les centres urbains, notamment à Genève. La fidélité des Suisses à une famille politique est affaire de tradition familiale plus que d’intérêts de classe ou d’idéologie.

Au niveau confédéral, la composition du gouvernement de Berne obéit toujours à la fameuse « formule magique », en vertu de laquelle le pouvoir exécutif est confié à un directoire de sept membres reflétant à la fois l’équilibre politique et la diversité linguistique du pays. Les principaux partis, de droite et de gauche, y sont donc représentés, les postes ministériels et la présidence de la Confédération étant soumis à une tournante (en tout bien tout honneur, bien sûr). Seul un séisme électoral, qui priverait le Conseil fédéral de sa représentativité, pourrait conduire à une révision de la sacro-sainte formule magique : c’est dire l’importance que les Suisses attachent aux élections générales (alors qu’ils raffolent des votations organisées sur les sujets les plus improbables).

Deux socialistes (en général un(e) germanophone et un(e) francophone) participent depuis des décennies à cet exécutif.

Reste à savoir à quoi peut bien servir un Parti socialiste dans un tel contexte, dont l’alternance est exclue, et où il n’est pas question de remettre en question la prééminence, dans la conduite du pays, des partis que l’on qualifie délicieusement de « bourgeois » – ce qui signifie « de droite ».

Parti socialiste suisse ? C’est le plus bel oxymore politique européen, tout aussi baroque que le Parti révolutionnaire institutionnel mexicain ! Comment voulez-vous faire avancer la cause du socialisme, même dans sa version rose pâle, avec un peuple qui a refusé, lors d’un référendum d’initiative populaire, de réduire la durée hebdomadaire légale du travail de 42 à 40 heures, comme il avait rejeté il y a quelques années l’instauration d’un congé-maternité ?

Dans ces conditions, les héritiers suisses de Jaurès et Liebknecht n’ont plus que la politique étrangère pour redorer leur blason révolutionnaire. Aussi les socialistes les plus convenables prennent-ils vaillamment fait et cause pour tous ceux qui prétendent lutter, dans le tiers-monde, contre le grand Satan américain et ses valets.

On connaissait déjà l’ineffable Jean Ziegler, ancien député socialiste et rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l’alimentation, adorateur de Fidel Castro et lécheur régulier des babouches de Mouammar Kadhafi. On découvre maintenant Micheline Calmy-Rey, qui occupe actuellement le poste de ministre des Affaires étrangères de la Confédération. Cette dame qui s’était déjà montrée couverte d’un tchador lors d’un voyage controversé à Téhéran en mars dernier vient de se signaler à nouveau en se déclarant prête à s’asseoir à la table d’Oussama Ben Laden : « le refus du dialogue est toujours stérile, a-t-elle expliqué, y compris avec des gens réputés infréquentables. »

Imaginons-nous un instant sous la table d’un palace genevois où Mme Calmy-Rey aura mis son projet à exécution (toujours en tout bien tout honneur). Correctement entchadorée, elle accueille le chef d’Al Qaïda :

– M.C-R : Votre Excellence a-t-elle fait bon voyage ?
– Ben Laden : …
– M.C-R (ramenant à elle sa main tendue que le barbu refuse de toucher) : Thé ou café ?
Ben Laden intime l’ordre à ses sbires de lui verser du thé provenant de sa propre théière.
– M.C-R : A propos du terrorisme…..
Ben Laden se lève théâtralement et fait mine de quitter les lieux avec sa suite.
– M.C-R : Non… Non ne partez-pas, de grâce, c’est un malentendu ! Je voulais juste m’enquérir de vos sentiments sur les agissements terroristes des Occidentaux en Irak, en Iran, en Afghanistan et en Palestine…
Ben Laden fait demi-tour et se rassoit, l’air toujours contrarié. Il chuchote quelques mots en arabe à l’oreille de son secrétaire-traducteur.
– L’interprète : le cheikh Oussama a une faveur à vous demander.
– M.C-R : Si je… pardon, si la Confédération helvétique peut vous être utile, ce sera avec plaisir…
L’interprète présente à la ministre une valise de bonne taille, griffée Vuitton, pourvue d’une serrure à combinaison chiffrée
– L’interprète : Le Cheikh Oussama vous serait très reconnaissant d’apporter en personne cette valise à l’adresse indiquée sur l’étiquette. Ils sont prévenus.
– M.C-R (lisant l’étiquette) : Au siège de l’UBS ? Pas de problème, c’est sur mon chemin. Quoi d’autre pour votre service?
– Ben Laden: Khlass ! C’est pas tout ça, mais il se fait tard et il faut encore acheter des couteaux suisses pour les enfants.