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Comme un trop-plein de vide

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Suivre les débats internes qui font rage au PS est un passe-temps comme un autre. A coup sûr on s’amuse bien, même si on n’y comprend rien – et moins encore à la fin qu’au début…

Les règles de ce jeu nous restent totalement hermétiques (un peu comme, disons, la différence entre feue la Constitution européenne et son « Mini-moi » de Lisbonne).
Sans parler du but du jeu : prendre d’assaut une forteresse vide ? Ou bien ?

En vérité, à la question « Où en est le PS ? », la réponse qui s’impose nous vient tout droit de Michel Audiard dans Les Tontons flingueurs : « éparpillé aux quatre coins de l’Hexagone, façon puzzle ».

Pour comprendre ce Dallas socialiste qui va encore durer deux mois quand même (dans la meilleure hypothèse), mieux vaut poser les vraies questions : où en sont nos Ewing du PS ? Qui est JR ? Et Bobby ? Sue Helen est-elle vraiment alcoolique ? Et qui trompe qui avec qui ? Présenté comme ça, tout de suite ça devient plus intéressant, non ?

Les « motions » actuellement en gestation sont autant d’OPA exclusivement destinées à séduire le plus grand nombre d’actionnaires possible – et notamment les gros porteurs. Le but, c’est de s’imposer, tout simplement – au prix de tous les bluffs et de toutes les trahisons (intellectuelles, personnelles, cartes de crédit acceptées). Retraduite en termes politiciens, cette logique ultralibérale est la seule qui réunisse nos prétendants socialistes : « Vive le rassemblement, pourvu qu’il se fasse autour de moi. »

C’est une loi naturelle : l’affaissement des idées fait gonfler les ego. La droite a connu ça bien avant la gauche : depuis 60 ans au moins, voire 200 pour les plus pessimistes. Ayant tourné le dos, par inconscience ou par lâcheté, aux idéaux authentiquement providentiels dont elle fut la « servante inutile », la droite fourbue et gâteuse n’en finit plus de se raccrocher à de prétendus « hommes providentiels » (c’est-à-dire, en bon allemand, au Fürherprinzip).

J’ai bien peur que notre bonne vieille gauche « Mamie Nova » n’en soit désormais rendue là, elle aussi… Comme si l’idée d’un progrès irréversible de l’homme et de sa condition en avait pris un sacré coup dans l’aile au XXe siècle (20e peut-être, mais à coup sûr n°1 au hit-parade des siècles les plus massacreurs ; et ce n’est pas seulement une question de technologie, ne m’interromps pas !)
Bref, vous avez remarqué ? Plus les idéaux sont morts et enterrés , plus ils trouvent de porte-parole. Un ou deux illuminés au début ; une foule de Rastignac vers la fin.

« Après moi, disait De Gaulle, ce ne sera pas le vide, mais le trop-plein. » Et Dieu sait qu’on en a vu défiler, depuis trente ans, de ces glands qui tentaient d’enfiler le costume du Chêne. Rien à faire : ça flotte !

Mais voici qu’entre-temps, le petit monde de Don Demago, de droite comme de gauche, consciemment ou non, a glissé du modèle gaullien au mitterrandien. Et le mieux, c’est que le mitterrandisme qui tue tout ce qu’il n’avale pas, c’est Sarko qui l’incarne ! Au PS, on est prêt à s’entretuer jusqu’au dernier pour rien – ou au mieux pour empêcher les autres de survivre…

Bref, tout fout le camp ! Nos amis socialistes ne sont même plus dignes de lacer les mocassins de Mitterrand. A force de papillonner entre Bayrou et Besancenot, ces oiseaux-là ne savent même plus où se poser ; alors, comment pourraient-ils s’opposer ?
Entre eux, tout simplement.

Le Monde mérite une bonne correction

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En 6e, vous avez sans doute été chapitré par votre prof d’anglais sur les « faux-amis ». Et le premier contre lequel on vous a mis en garde est probablement « bibliothèque », qui se dit là-bas library. Ce qui n’a pas empêché votre quotidien du soir, dans son portrait à charge de la colistière de John McCain, d’expliquer doctement que « L’hebdomadaire Time a rapporté que lorsqu’elle était maire de la petite ville de Saint George, Sarah Palin a tenté d’interdire plusieurs livres de la librairie locale, allant jusqu’à menacer de renvoyer une libraire qui s’y opposait ». Au Monde, les jeunes journalistes sont tellement doués qu’ils ont sans doute tous sauté la 6e.

Pour parler anglais ? Regardez la télé !

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Tout Français a déjà fait l’humiliante expérience de s’exprimer en anglais et de susciter, chez ses interlocuteurs, des regards perplexes. Comment apprendre aux enfants à parler anglais ? Cette question soucie légitimement le ministre de l’Education vu le faible niveau en langue anglaise de nos têtes blondes. Pourtant, la solution ne se trouve pas à l’école.

Cette difficulté est fort ancienne, même si, longtemps, elle ne fut pas perçue comme difficulté, dans la mesure où les gens comme il faut parlaient français partout. Cet état de fait a malheureusement disparu et il n’est plus possible de se faire comprendre autour du monde si on n’a à sa disposition que l’idiome de Molière, Rabelais et Alphonse Allais réunis.

Dès lors donc que le monde refuse désormais d’apprendre la langue universelle, il nous faut universaliser nos connaissances linguistiques : si les étrangers ne viennent plus au français, c’est nous qui irons aux étrangers !

Les deux Français les plus doués pour l’anglais furent sans doute, jusqu’à présent, Athos (alias le comte de La Fère) – on apprend ce détail dans Vingt ans après d’Alexandre Dumas (& cie) – et Clemenceau (alias le Père la Victoire). Lorsqu’on s’en étonnait auprès d’eux, ils faisaient la même réponse : « L’anglais, c’est du français mal prononcé. »

Cette piste est malheureusement inutilisable dans la mesure où, la plupart du temps, nos écoliers comme nos journalistes prononcent mal l’anglais et le français.

L’enseignement traditionnel des langues se souciait fort peu d’apprendre aux élèves à s’exprimer, et beaucoup plus de développer leur aptitude à comprendre ce qu’ils lisaient. Le modèle était l’apprentissage des langues anciennes qu’on ne se soucie pas de prononcer (la prononciation érasmienne du grec reste une complète aberration !), ni de comprendre correctement à l’oral.

Au passage des XIXe et XXe siècles, apparut une méthode intitulée « la méthode directe », dont Sartre parle abondamment dans Les mots, car c’était celle que pratiquait son Alsacien de grand-père dans son enseignement ; elle consistait à s’adresser d’emblée et uniquement aux élèves dans la langue qu’on voulait leur enseigner. C’est une version améliorée de cette méthode qui a généralement cours aujourd’hui, à cette réserve que les explications sont données dans la langue connue (ou supposée telle) de l’élève.

Le problème, c’est que cette méthode directe – qui consiste à apprendre à nager en plongeant dans la piscine – n’est efficace qu’avec un petit groupe, car l’enseignant doit sans cesse s’assurer que ses élèves comprennent vaguement ce qui se dit. Résultat, nos élèves n’entendent ni ne lisent les langues étrangères, pas plus qu’ils ne savent les écrire ou les parler. Au moins la méthode traditionnelle leur apprenait-elle les bases de la morphologie et de la syntaxe. La nouvelle, certes, les fait parler. Mais si peu.

Dans le débat entre « fondamentalistes » (attachés à la maîtrise des savoirs fondamentaux) et « pédagogues » (attachés au développement de l’enfant – dût-il développer sa seule ignorance), les derniers sortent souvent une botte efficace consistant à s’extasier sur les pays nordiques – où, indéniablement, on parle anglais. Mais ce qu’on sait peu, c’est que les enfants n’apprennent pas l’anglais à l’école. Le jour de leur premier cours, ils le parlent et le comprennent déjà couramment. Ils l’ont appris en regardant la télévision. C’est elle qui pratique la méthode directe.

Comme les nôtres, leurs écrans sont saturés de programmes anglo-américains, souvent stupides mais pas toujours. Seulement, eux les diffusent en version originale, si bien qu’avant dix ans, les enfants ont entendu tant d’anglais qu’ils le connaissent.

Le ministre veut que nos lycéens soient bilingues – encore faudrait-il définir ce terme. À cette fin, il propose des stages d’anglais pendant les vacances scolaires. Il est certain que les lycéens pourront y faire des progrès, en anglais et dans d’autres domaines. Mais pour devenir bilingue, c’est beaucoup trop tard.

Si nous voulons que nos enfants soient bilingues, exigeons que les programmes anglo-américains soient diffusés en « vo sous-titrée ». Tant qu’à regarder des âneries, autant qu’ils apprennent quelque chose en même temps.

Donc, apprendre à parler anglais, ça ne se fait pas à l’école mais à la télévision.

Mais et les autres langues, me dira-t-on ? Et l’apprentissage de l’anglais écrit ? C’est précisément le boulot de l’école : apprendre à écrire et à parler correctement l’anglais et les autres langues. Laissons à la télévision l’apprentissage de l’anglais d’aéroport et les professeurs de langue pourront à nouveau enseigner la littérature anglophone ou d’autres langues que les élèves apprendront sans visée utilitaire. Pour le bonheur de se cultiver.

Les Halles ne sont plus branchées

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En plein cœur de Paris, le quartier des Halles est privé des programmes du câble depuis le 17 août. Quinze jours d’éclipse Numéricable due à la rupture d’un tuyau contenant 144 fibres, « très difficile à réparer », selon Sonia du service clientèle. Des incidents qui se multiplient, comme dans le XVIe arrondissement où un coup de tractopelle malheureux avait déjà privé de télévision, d’Internet et de téléphone plus de 50 000 abonnés parisiens au mois de juillet dernier. Des déboires qui n’ont bien entendu rien à voir avec la défunte Noos de triste mémoire : les innombrables minutes passées à résoudre des ennuis à répétition sont désormais facturées au tarif d’un appel local. Comme quoi, contrairement à ce qu’en diront les esprits chagrins, changer de nom fait changer les choses.

Encore un Etat voyou impuni !

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Comme à chaque campagne électorale, les deux prétendants à la Maison Blanche ne cessent de surenchérir l’un sur l’autre en matière de lutte contre les Etats-voyous. De l’Iran à la Corée du Nord, la liste de ces derniers est bien connue, même si elle varie quelque peu au gré des humeurs de Washington, ce qui est bien naturel : tout Etat a pour vocation première de défendre ses propres intérêts, seuls les cornichons ou les altermondialistes prétendent le contraire.

Néanmoins, dans cette liste, il est un absent de taille, un Etat qui nargue effrontément la communauté internationale depuis des lustres sans que jamais Washington, Bruxelles ou les Nations Unies n’aient envisagé la moindre sanction.

A première vue, ce non-interventionnisme pourrait s’expliquer parce qu’il s’agit d’un banal paradis fiscal. En effet, pour peu que l’activité réelle de votre entreprise se situe hors des frontières de l’Etat en question, il n’y a là-bas aucun impôt sur les sociétés qui y sont domiciliées, ni sur les dividendes de leurs associés. Pas même de droits de succession sur les actions détenues par les non-résidents. Juste une taxe annuelle inférieure à 200 euros pour votre SA ! Bref, un dumping fiscal éhonté, qui ne manque pas de porter préjudice aux autres Etats, qui continuent à collecter l’impôt, ainsi qu’aux entreprises vertueuses qui persistent à ne pas se délocaliser. Mais trêve d’angélisme : on a beau être à cheval sur l’éthique des affaires, on ne va tout de même pas demander aux Américains d’envoyer leur GI’s dans tous les pays qui offrent des avantages comparatifs en matière de taxes ou d’impôts. D’ailleurs, à l’instar des Iles Marshall, maintes quasi-colonies américaines sont des paradis fiscaux, régulièrement dénoncés comme tels par les instances internationales. La France, elle, n’a pas de leçon à donner, puisqu’elle fait de même à Saint Barth’ ou en Polynésie. Et toute la sourcilleuse Europe connaît les avantages d’Andorre, de Jersey et de Monaco.

On ne va pas se fâcher pour si peu, donc, et encore moins déclencher une kyrielle de conflits pour quelques milliards de dollars extorqués plus ou moins légalement aux finances publiques des Etats de droit. Là où le bât blesse, c’est que celui qui nous intéresse n’est pas seulement un énième paradis fiscal – autrement dit, un endroit où on paye peu d’impôts –, mais aussi ce que les criminologues appellent par antiphrase un « paradis judiciaire ». En clair un Etat de non-droit. Et en encore plus clair, un Etat qui offre toutes les garanties au libre exercice de la criminalité financière internationale.

Comme l’explique avec ses euphémismes à lui « le site de référence » (dont sont extraites toutes les citations qui suivent) : « La souplesse de son code des sociétés facilite et simplifie la constitution et la modification des statuts d’une société. Sa jurisprudence abondante, offre une sécurité juridique très supérieure à celle des autres Etats, et la capacité d’adaptation de son droit, suit de près l’évolution des besoins des entreprises. » Bref, les autres nations auront beau réglementer tout ce qu’elles veulent chez elles, là-bas on saura toujours s’adapter pour vous épargner des lois tatillonnes. Parce que là-bas, en matière économique, des lois, il n’y en à pas vraiment : « Il n’est pas obligatoire de maintenir les pièces et livres comptables. Les « Général Corporation » ne sont pas tenues non plus de soumettre leurs comptes. En d’autres termes, on n’a pas à présenter ses comptes et son bilan chaque année comme dans la plupart des pays. » Le tout, bien sûr, dans la plus grande discrétion : « Les propriétaires des parts sociales peuvent être des personnes physiques ou morales. Le nom des associés n’est pas publié au Registre du Commerce. » C’est pas du respect de la vie privée ça ?

Un vrai paradis, donc, si vous voulez que votre cabinet de voyance en ligne échappe à la rapacité du percepteur. Il en ira de même si votre activité principale est la faillite frauduleuse ou la créance impayée; mais aussi, pourquoi pas, le blanchiment ou les trafics en tous genres – à condition que vous soyez assez malin pour y mettre les formes, mais il y a des avocats très doués pour ça.

Seulement, cet Etat-voyou ne sera jamais mis au ban des nations par les USA. La raison en est simple : il en fait partie depuis la première heure. C’est l’un des treize Etats fondateurs, il s’appelle le Delaware et est représenté aux Sénat fédéral par l’honorable Joseph Biden. Qui pourrait devenir vice-président des Etats-Unis d’Amérique.

Quoi de neuf dans le Neuf-deux ?

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Patrick Devedjian est un homme inquiet. Il n’est plus dans les grâces du chef de l’Etat. L’Elysée entendrait confier à un autre que lui la présidence de l’UMP, tandis que celle des Hauts-de-Seine reviendrait à Jean Sarkozy. Il paraîtrait même que le fils présidentiel aurait déjà conclu, avec ses pairs du Conseil général, un contrat de confiance.

Jean-Jacques en habit arménien

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A la fin de sa vie, le philosophe Jean-Jacques Rousseau ne quitta plus l’habit arménien. C’est dans cette tenue qu’il écrivit Le Jean, traité d’éducation à l’usage des gosses malpolis qui mériteraient une bonne paire de claques et de leurs parents. L’œuvre suscita l’ire de l’archevêque Christophe de Beaumont et précipita l’exil du philosophe à Royan (il avait hésité à s’installer à Perpignan, autre ville arménienne). C’est là qu’il composa l’hymne désormais connu sous le titre de L’Arménienne : « Du haut de nos montagnes s’étendent les plages de l’allégresse / Ami, coupe-toi les cheveux et va donc te faire des tresses. »

Allan Ramsay, Portrait de Jean-Jacques, 1766, huile sur toile. Conservé à la Pinacotheca Pasqua de Neuilly.

Afghanistan : quand est-ce qu’on rentre ?

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Quoique je préfère être seul qu’en mauvaise compagnie, je me sens obligé d’avouer que je suis fondamentalement hostile à la présence française en Afghanistan. Je ne suis certes pas pacifiste et, pour tout dire, je suis furieux qu’à l’heure où j’écris ces lignes nos morts n’aient pas encore été vengés. Sans parler d’opération militaire de grande envergure, j’aurais aimé apprendre qu’un peu partout dans le monde, ces derniers jours, des soutiens avérés des talibans ou des responsables discrets de leurs réseaux de financement avaient été victimes d’accidents mystérieux. Nos services connaissent et surveillent ces gens-là, il est bien dommage qu’aucun d’entre eux n’ait fait une malencontreuse chute de cheval ou succombé à une indigestion en plein Ramadan. La France a des progrès à faire en matière de communication…

Mais cela ne change rien au fond de l’affaire afghane. Ce merdier[1. Pour reprendre le titre lumineux du récit de Gustave Hasford sur la guerre du Vietnam.] ne nous concerne pas. De par l’histoire et la géographie, les Russes, les Américains, les Chinois, les Arabes, les Perses, les Pakistanais, eux, ont tous de bonnes ou de mauvaises raisons d’y fomenter des coups d’Etat, d’entretenir des guerres civiles et même d’y envoyer leurs troupes d’élite pour instaurer le socialisme réel, la charia ou la démocratie.

Ok pour eux, donc, mais nous ? C’est l’un des rares coins du monde dont nous avons toujours été absents, contrairement au Royaume-Uni, comme s’en souviennent les bienheureux lecteurs de Kipling, mais à la différence aussi de l’Allemagne, fortement implantée là-bas depuis la République de Weimar. De fait, la seule présence française en Afghanistan dont on se rappelle, c’est l’anecdotique visite officielle de Georges Pompidou à Kaboul, écourtée pour cause de mai 68. A part ça, rien : pas de communauté française ou francophone sur place, pas d’intérêts économiques ou stratégiques et pas vraiment d’immixtions intolérables des Afghans dans les affaires intérieures françaises. Sur ce dernier point, on pourra m’objecter le soutien avéré de l’ex-régime taliban au terrorisme islamiste. Il est indéniable, mais hormis quelques accros à Fox News dans les vallées perdues des Appalaches, qui peut sérieusement croire que ce terrorisme-là avait sa source principale dans les madrasas de Kandahar ? Qui peut nier que les talibans ont été installés et maintenus au pouvoir grâce au soutien du Pakistan (et notamment de sainte Benazir Bhutto) ? Qui peut oublier qu’ils ont été financés sans discontinuer par les Saoudiens – même si ceux-ci, après la première vague d’attentats anti-américains de 1998 en Afrique de l’Est ont su se faire, pour la façade, plus discrets[2. Ce ne sera que le 24 septembre 2001 que l’Arabie Saoudite annoncera la rupture de ses relations avec le régime des talibans.] dans leur soutien au mollah Omar ?

Or, après le 11 septembre, ce n’est ni Ryad ni Islamabad qu’on a bombardé, mais Kaboul. Les Afghans n’ont ni pétrole ni bombe atomique : si Bush a envahi ce pays-là, et pas un autre, ce n’est pas parce qu’il était dangereux, mais, au contraire, parce qu’il était jugé inoffensif. Certes, ce calcul s’est révélé inexact, mais l’idée de départ n’était pas indigente : le Président américain devait à son peuple de réagir vite et fort après la monstruosité des Twin towers, tout en sachant à l’avance que, faute de s’en prendre aux vrais coupables saoudiens ou pakistanais, l’opération Enduring Freedom déclenchée contre les pantins de Kaboul relèverait essentiellement de la guerre psychologique, mais n’était-ce pas déjà le cas des attentats du 11 septembre ? Guerre psychologique encore, quand au lendemain de ces attentats, les talibans se sont mis à ricaner bruyamment en expliquant qu’ils protégeaient Ben Laden (qui venait de revendiquer les faits). Tout cela ne pouvait rester impuni et l’honneur du peuple américain – tout comme la stricte morale humaine – voulait que les talibans paient leurs complicités et leurs crimes de leurs postes ou de leurs vies.

Admettons donc que les Américains avaient des raisons valables d’occuper l’Afghanistan – ou d’essayer de le faire. Ma question reste entière : qu’allions-nous faire dans cette galère ? Là encore, la raison initiale de notre engagement réside dans le traumatisme mondial qui a suivi les Twin towers. Il était difficile, voire impossible à un Jacques Chirac d’envoyer aux pelotes George Bush quand, moins de deux mois après les attentats, celui-ci exigeait, devant les chefs d’Etats européens réunis à Varsovie, une solidarité moins platonique, en concluant sa demande de renforts d’un très explicite : «Ou bien on est avec nous, ou bien on est contre nous.» Et pourtant, c’est ce qu’il aurait dû faire. Tout d’abord parce qu’on ne lance pas de tels ultimatums à des alliés ; on s’adresse ainsi à des vassaux. Or, contrairement à l’amour, la solidarité ne saurait être aveugle. En même temps qu’elle vengeait les siens, l’Amérique jouait sa partie, non exempte d’arrière-pensées hégémonique. Elle avait bien raison de le faire, tout comme nous aurions été bien inspirés de jouer la nôtre. La meilleure façon de montrer l’ancrage réel de la France dans l’Occident, de prouver au monde entier que les morts du 11 septembre étaient aussi nos morts, aurait été de s’engager vraiment dans une guerre totale contre la barbarie islamiste dans notre sphère d’influence – ce qui aurait impliqué quelques réaménagements drastiques dans notre détestablement bien nommée « Politique arabe ». Apparemment, il était plus facile de faire rentrer dans l’agenda de Jacques Chirac une participation symbolique à une guerre qui ne le semblait pas moins.

Chirac parti, on aurait pu penser que nos gars rentreraient chez eux ou bien iraient au moins là où ils pourraient vaguement servir à quelque chose, par exemple faire la guerre en Afrique Noire ou la paix au Proche Orient. Après tout, dans sa campagne électorale, Sarkozy ne s’était-il pas clairement engagé à retirer – à court ou à moyen terme – nos troupes d’Afghanistan[3. Entre les deux tours, le 26 avril 2007 sur France 2, Nicolas Sarkozy avait déclaré : « Il était certainement utile qu’on les envoie dans la mesure où il y avait un combat contre le terrorisme, mais la présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive. »] ? Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé ; mais, comme en matière de pouvoir d’achat, je suis de ceux qui savent encore faire la différence entre un candidat et un chef d’Etat, qu’on ne sache pas le faire m’inspire beaucoup de compassion. N’empêche, on aurait dû partir, discrètement, tant qu’il était encore temps. Il est bien évident que maintenant un retrait équivaudrait à un déculottage, il est donc logique que les adversaires de l’idée même de Nation redoublent d’efforts pour exiger le départ de nos troupes. Pour ma part, je pense qu’il faudra attendre que nos militaires aient réglé – au centuple – quelques petits comptes sur place, pour rentrer chez nous dans l’honneur.

Alors, la France pourra s’occuper sérieusement des choses sérieuses, et je le répète, à mes yeux, le combat de recivilisation commencera dans notre sphère d’influence, là où nous sommes les plus utiles, et aussi, là où il nous est le plus utile. Avec les dizaines de milliards que nous ne gaspillerons plus au fin fond de l’Asie centrale, nous pourrons aider ceux de nos amis arabes qui sont dans la bonne voie et logiquement punir les autres en finançant chez eux des coups d’états, des attentats ou des révolutions. Toutes choses qu’autrefois Soviétiques et Américains savaient parfaitement faire : pour le coup nous serions bien inspirés de les imiter…

Tempête dans le désert

Les autorités de Bahreïn, le richissime petit émirat du Golfe, ne sont pas mécontentes de leur coup : en nommant Houda Nounou ambassadrice à Washington, ils ont sidéré leurs voisins, à commencer par l’Iran, et envoyé un signe fort au reste du monde. Parce que c’est une femme ? Sans doute. Mais aussi et surtout parce que c’est une juive pratiquante. « Nous avons simplement choisi la personne la plus compétente », s’est contenté de déclarer le Premier ministre.

Ce qu’on ne voit pas sur la photo

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Les combattants qui ont tué dix de nos soldats en Afghanistan ont un visage. Et depuis peu, quelques Famas et autres breloques militaires avec lesquels ils se pavanent dans l’hebdo du chic et du choc. Du meilleur goût. Rien ne manque à ce reportage de Paris Match sur les talibans qui ont monté l’embuscade du 18 août : exotisme – voir les tenues improbables des guérilléros ; violence – no comment ; suspense – « Si les Français ne partent pas avant la fin du Ramadan, nous les tuerons tous » ; passion – « Nous nous en prenons à vos soldats, nous nous en prendrons à vos organisations humanitaires. » Sans oublier le lancement en fanfare assuré par le scandale. Un beau coup, comme on dit dans le métier.

L’affaire fait grand bruit. Les familles sont atterrées, et on les comprend. Oui, c’est bien regrettable mais quand on œuvre pour informer le monde libre, on ne peut pas s’arrêter à ces détails. Le ministre de la Défense est chiffon et le dit, mais bien poliment, d’abord parce qu’il est bien élevé et aussi parce qu’il ne va quand même pas se fâcher avec Match (et accessoirement avec Lagardère) pour cette broutille. Cohn-Bendit éructe. Moscovici avoue son « malaise ». Les militaires hoquettent. Parmi les journalistes, certains s’indignent et les autres s’indignent de leur indignation, en particulier les membres de la grande famille des photoreporters, qui, coup de chance, se trouvent être tous en goguette du côté de Perpignan pour cause de festival. « Vous faites le jeu de la propagande des talibans», accusent les uns. « Nous montrons le monde tel qu’il est », répliquent les autres. S’interroger sur l’opportunité de publier un « document exceptionnel », n’est-ce pas, déjà, céder à la lâcheté ?

Je dois dire que toute cette indignation m’étonne. Ah bon, le patron de Paris Match se fout de l’intérêt national ? La blague ! Evidemment qu’il s’en fout. Comme n’importe quel industriel. Industrie de l’émotion, les médias ont vocation à s’affranchir des frontières et appartenances (ce dont les journalistes se font d’ailleurs une fierté). La photographe de Match l’a d’ailleurs avoué candidement : « Qu’y a-t-il de mal à montrer les deux côtés ? » L’émotion n’a pas d’odeur.

Pas de quoi s’énerver. Il était dans la nature de Paris Match de publier ces photos. Il est aussi opérant de s’en indigner que de s’indigner que le scorpion pique. Chacun son métier. Les confrères ont fait leur boulot et leur boulot, c’est de proposer à leurs lecteurs une variété de sujets d’indignation, d’excitation, d’attendrissement ou de terreur – en un mot, d’émotion, le créneau de Match allant de la haute tension au glamour tendance eau de rose. Et comme l’émotion est une drogue à laquelle nous sommes tous addicts, cette politique éditoriale est validée par le marché. C’est-à-dire par vous et moi. Bien sûr, la ligne officielle est que nous avons « le droit de savoir ». Il faut bien ménager notre amour-propre. En réalité peu nous chaut de savoir. Nous voulons vibrer.

Dans ces conditions, il serait incongru d’invoquer des principes moraux ou des considérations politiques. Remarquons simplement que les talibans ont fait un sans-faute. La mort de nos dix soldats leur a permis de s’inviter tranquillement dans la bataille politique française. Espérant avoir trouvé son Vietnam, Besancenot s’est rué avec docilité sur la partition qu’ils avaient écrite – pour lui ou d’autres. Bring the boys back home ! – ce mot d’ordre aux agréables relents d’années 1960 a retrouvé une nouvelle jeunesse.

Toutefois, dans le registre de la manipulation, l’opération Paris Match est un chef d’œuvre. Que les journalistes aient été animés d’excellentes intentions (y compris celles de vivre quelque chose d’excitant ou de rembourser leurs dettes) ne fait aucun doute. En tout cas, ils ont respecté le contrat. Avec nous, leur public, et avec eux, leurs personnages. Donnant/donnant : en échange d’un scoop, les talibans ont obtenu huit pages de publicité gratuite dans un hebdo à gros tirage. Ils ont écrit le texte, choisi les décors et les costumes, donné leur avis sur la lumière. Une belle coproduction.

Il est donc tout à fait vain de s’indigner ou de s’étonner. Il eût été fort étonnant que les choses se passent autrement. Reste qu’on n’est pas obligé de prendre au sérieux cette rhétorique publicitaire. Sur les photos de Match, on voit de valeureux guerriers qui, forts de leur histoire millénaire et de leur foi indéracinable, tiennent tête à la puissance occidentale. Force est d’admettre que la coalition n’a pas affaire à des amateurs mais à des combattants expérimentés et plutôt finauds en politique. Pour le reste, le client ayant choisi un cadrage serré, il n’est pas inutile de s’intéresser à ce qui ne figure pas sur la photo. En effet, on ne voit pas dans le publi-reportage de Match les 60 à 80 talibans restés au tapis, ni leur matériel abandonné, ni les 20 à 30 blessés que l’on soigne peut-être sans anesthésique dans des tentes de fortune. Hors-champ. Cela dit, il peut toujours fanfaronner, le chef guérillero qui menace de bouter les Français hors d’Afghanistan. S’il perd dix hommes pour chaque soldat ennemi tués, ça va pas le faire. Même avec l’aide de Match.

Comme un trop-plein de vide

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Suivre les débats internes qui font rage au PS est un passe-temps comme un autre. A coup sûr on s’amuse bien, même si on n’y comprend rien – et moins encore à la fin qu’au début…

Les règles de ce jeu nous restent totalement hermétiques (un peu comme, disons, la différence entre feue la Constitution européenne et son « Mini-moi » de Lisbonne).
Sans parler du but du jeu : prendre d’assaut une forteresse vide ? Ou bien ?

En vérité, à la question « Où en est le PS ? », la réponse qui s’impose nous vient tout droit de Michel Audiard dans Les Tontons flingueurs : « éparpillé aux quatre coins de l’Hexagone, façon puzzle ».

Pour comprendre ce Dallas socialiste qui va encore durer deux mois quand même (dans la meilleure hypothèse), mieux vaut poser les vraies questions : où en sont nos Ewing du PS ? Qui est JR ? Et Bobby ? Sue Helen est-elle vraiment alcoolique ? Et qui trompe qui avec qui ? Présenté comme ça, tout de suite ça devient plus intéressant, non ?

Les « motions » actuellement en gestation sont autant d’OPA exclusivement destinées à séduire le plus grand nombre d’actionnaires possible – et notamment les gros porteurs. Le but, c’est de s’imposer, tout simplement – au prix de tous les bluffs et de toutes les trahisons (intellectuelles, personnelles, cartes de crédit acceptées). Retraduite en termes politiciens, cette logique ultralibérale est la seule qui réunisse nos prétendants socialistes : « Vive le rassemblement, pourvu qu’il se fasse autour de moi. »

C’est une loi naturelle : l’affaissement des idées fait gonfler les ego. La droite a connu ça bien avant la gauche : depuis 60 ans au moins, voire 200 pour les plus pessimistes. Ayant tourné le dos, par inconscience ou par lâcheté, aux idéaux authentiquement providentiels dont elle fut la « servante inutile », la droite fourbue et gâteuse n’en finit plus de se raccrocher à de prétendus « hommes providentiels » (c’est-à-dire, en bon allemand, au Fürherprinzip).

J’ai bien peur que notre bonne vieille gauche « Mamie Nova » n’en soit désormais rendue là, elle aussi… Comme si l’idée d’un progrès irréversible de l’homme et de sa condition en avait pris un sacré coup dans l’aile au XXe siècle (20e peut-être, mais à coup sûr n°1 au hit-parade des siècles les plus massacreurs ; et ce n’est pas seulement une question de technologie, ne m’interromps pas !)
Bref, vous avez remarqué ? Plus les idéaux sont morts et enterrés , plus ils trouvent de porte-parole. Un ou deux illuminés au début ; une foule de Rastignac vers la fin.

« Après moi, disait De Gaulle, ce ne sera pas le vide, mais le trop-plein. » Et Dieu sait qu’on en a vu défiler, depuis trente ans, de ces glands qui tentaient d’enfiler le costume du Chêne. Rien à faire : ça flotte !

Mais voici qu’entre-temps, le petit monde de Don Demago, de droite comme de gauche, consciemment ou non, a glissé du modèle gaullien au mitterrandien. Et le mieux, c’est que le mitterrandisme qui tue tout ce qu’il n’avale pas, c’est Sarko qui l’incarne ! Au PS, on est prêt à s’entretuer jusqu’au dernier pour rien – ou au mieux pour empêcher les autres de survivre…

Bref, tout fout le camp ! Nos amis socialistes ne sont même plus dignes de lacer les mocassins de Mitterrand. A force de papillonner entre Bayrou et Besancenot, ces oiseaux-là ne savent même plus où se poser ; alors, comment pourraient-ils s’opposer ?
Entre eux, tout simplement.

Le Monde mérite une bonne correction

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En 6e, vous avez sans doute été chapitré par votre prof d’anglais sur les « faux-amis ». Et le premier contre lequel on vous a mis en garde est probablement « bibliothèque », qui se dit là-bas library. Ce qui n’a pas empêché votre quotidien du soir, dans son portrait à charge de la colistière de John McCain, d’expliquer doctement que « L’hebdomadaire Time a rapporté que lorsqu’elle était maire de la petite ville de Saint George, Sarah Palin a tenté d’interdire plusieurs livres de la librairie locale, allant jusqu’à menacer de renvoyer une libraire qui s’y opposait ». Au Monde, les jeunes journalistes sont tellement doués qu’ils ont sans doute tous sauté la 6e.

Pour parler anglais ? Regardez la télé !

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Tout Français a déjà fait l’humiliante expérience de s’exprimer en anglais et de susciter, chez ses interlocuteurs, des regards perplexes. Comment apprendre aux enfants à parler anglais ? Cette question soucie légitimement le ministre de l’Education vu le faible niveau en langue anglaise de nos têtes blondes. Pourtant, la solution ne se trouve pas à l’école.

Cette difficulté est fort ancienne, même si, longtemps, elle ne fut pas perçue comme difficulté, dans la mesure où les gens comme il faut parlaient français partout. Cet état de fait a malheureusement disparu et il n’est plus possible de se faire comprendre autour du monde si on n’a à sa disposition que l’idiome de Molière, Rabelais et Alphonse Allais réunis.

Dès lors donc que le monde refuse désormais d’apprendre la langue universelle, il nous faut universaliser nos connaissances linguistiques : si les étrangers ne viennent plus au français, c’est nous qui irons aux étrangers !

Les deux Français les plus doués pour l’anglais furent sans doute, jusqu’à présent, Athos (alias le comte de La Fère) – on apprend ce détail dans Vingt ans après d’Alexandre Dumas (& cie) – et Clemenceau (alias le Père la Victoire). Lorsqu’on s’en étonnait auprès d’eux, ils faisaient la même réponse : « L’anglais, c’est du français mal prononcé. »

Cette piste est malheureusement inutilisable dans la mesure où, la plupart du temps, nos écoliers comme nos journalistes prononcent mal l’anglais et le français.

L’enseignement traditionnel des langues se souciait fort peu d’apprendre aux élèves à s’exprimer, et beaucoup plus de développer leur aptitude à comprendre ce qu’ils lisaient. Le modèle était l’apprentissage des langues anciennes qu’on ne se soucie pas de prononcer (la prononciation érasmienne du grec reste une complète aberration !), ni de comprendre correctement à l’oral.

Au passage des XIXe et XXe siècles, apparut une méthode intitulée « la méthode directe », dont Sartre parle abondamment dans Les mots, car c’était celle que pratiquait son Alsacien de grand-père dans son enseignement ; elle consistait à s’adresser d’emblée et uniquement aux élèves dans la langue qu’on voulait leur enseigner. C’est une version améliorée de cette méthode qui a généralement cours aujourd’hui, à cette réserve que les explications sont données dans la langue connue (ou supposée telle) de l’élève.

Le problème, c’est que cette méthode directe – qui consiste à apprendre à nager en plongeant dans la piscine – n’est efficace qu’avec un petit groupe, car l’enseignant doit sans cesse s’assurer que ses élèves comprennent vaguement ce qui se dit. Résultat, nos élèves n’entendent ni ne lisent les langues étrangères, pas plus qu’ils ne savent les écrire ou les parler. Au moins la méthode traditionnelle leur apprenait-elle les bases de la morphologie et de la syntaxe. La nouvelle, certes, les fait parler. Mais si peu.

Dans le débat entre « fondamentalistes » (attachés à la maîtrise des savoirs fondamentaux) et « pédagogues » (attachés au développement de l’enfant – dût-il développer sa seule ignorance), les derniers sortent souvent une botte efficace consistant à s’extasier sur les pays nordiques – où, indéniablement, on parle anglais. Mais ce qu’on sait peu, c’est que les enfants n’apprennent pas l’anglais à l’école. Le jour de leur premier cours, ils le parlent et le comprennent déjà couramment. Ils l’ont appris en regardant la télévision. C’est elle qui pratique la méthode directe.

Comme les nôtres, leurs écrans sont saturés de programmes anglo-américains, souvent stupides mais pas toujours. Seulement, eux les diffusent en version originale, si bien qu’avant dix ans, les enfants ont entendu tant d’anglais qu’ils le connaissent.

Le ministre veut que nos lycéens soient bilingues – encore faudrait-il définir ce terme. À cette fin, il propose des stages d’anglais pendant les vacances scolaires. Il est certain que les lycéens pourront y faire des progrès, en anglais et dans d’autres domaines. Mais pour devenir bilingue, c’est beaucoup trop tard.

Si nous voulons que nos enfants soient bilingues, exigeons que les programmes anglo-américains soient diffusés en « vo sous-titrée ». Tant qu’à regarder des âneries, autant qu’ils apprennent quelque chose en même temps.

Donc, apprendre à parler anglais, ça ne se fait pas à l’école mais à la télévision.

Mais et les autres langues, me dira-t-on ? Et l’apprentissage de l’anglais écrit ? C’est précisément le boulot de l’école : apprendre à écrire et à parler correctement l’anglais et les autres langues. Laissons à la télévision l’apprentissage de l’anglais d’aéroport et les professeurs de langue pourront à nouveau enseigner la littérature anglophone ou d’autres langues que les élèves apprendront sans visée utilitaire. Pour le bonheur de se cultiver.

Les Halles ne sont plus branchées

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En plein cœur de Paris, le quartier des Halles est privé des programmes du câble depuis le 17 août. Quinze jours d’éclipse Numéricable due à la rupture d’un tuyau contenant 144 fibres, « très difficile à réparer », selon Sonia du service clientèle. Des incidents qui se multiplient, comme dans le XVIe arrondissement où un coup de tractopelle malheureux avait déjà privé de télévision, d’Internet et de téléphone plus de 50 000 abonnés parisiens au mois de juillet dernier. Des déboires qui n’ont bien entendu rien à voir avec la défunte Noos de triste mémoire : les innombrables minutes passées à résoudre des ennuis à répétition sont désormais facturées au tarif d’un appel local. Comme quoi, contrairement à ce qu’en diront les esprits chagrins, changer de nom fait changer les choses.

Encore un Etat voyou impuni !

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Comme à chaque campagne électorale, les deux prétendants à la Maison Blanche ne cessent de surenchérir l’un sur l’autre en matière de lutte contre les Etats-voyous. De l’Iran à la Corée du Nord, la liste de ces derniers est bien connue, même si elle varie quelque peu au gré des humeurs de Washington, ce qui est bien naturel : tout Etat a pour vocation première de défendre ses propres intérêts, seuls les cornichons ou les altermondialistes prétendent le contraire.

Néanmoins, dans cette liste, il est un absent de taille, un Etat qui nargue effrontément la communauté internationale depuis des lustres sans que jamais Washington, Bruxelles ou les Nations Unies n’aient envisagé la moindre sanction.

A première vue, ce non-interventionnisme pourrait s’expliquer parce qu’il s’agit d’un banal paradis fiscal. En effet, pour peu que l’activité réelle de votre entreprise se situe hors des frontières de l’Etat en question, il n’y a là-bas aucun impôt sur les sociétés qui y sont domiciliées, ni sur les dividendes de leurs associés. Pas même de droits de succession sur les actions détenues par les non-résidents. Juste une taxe annuelle inférieure à 200 euros pour votre SA ! Bref, un dumping fiscal éhonté, qui ne manque pas de porter préjudice aux autres Etats, qui continuent à collecter l’impôt, ainsi qu’aux entreprises vertueuses qui persistent à ne pas se délocaliser. Mais trêve d’angélisme : on a beau être à cheval sur l’éthique des affaires, on ne va tout de même pas demander aux Américains d’envoyer leur GI’s dans tous les pays qui offrent des avantages comparatifs en matière de taxes ou d’impôts. D’ailleurs, à l’instar des Iles Marshall, maintes quasi-colonies américaines sont des paradis fiscaux, régulièrement dénoncés comme tels par les instances internationales. La France, elle, n’a pas de leçon à donner, puisqu’elle fait de même à Saint Barth’ ou en Polynésie. Et toute la sourcilleuse Europe connaît les avantages d’Andorre, de Jersey et de Monaco.

On ne va pas se fâcher pour si peu, donc, et encore moins déclencher une kyrielle de conflits pour quelques milliards de dollars extorqués plus ou moins légalement aux finances publiques des Etats de droit. Là où le bât blesse, c’est que celui qui nous intéresse n’est pas seulement un énième paradis fiscal – autrement dit, un endroit où on paye peu d’impôts –, mais aussi ce que les criminologues appellent par antiphrase un « paradis judiciaire ». En clair un Etat de non-droit. Et en encore plus clair, un Etat qui offre toutes les garanties au libre exercice de la criminalité financière internationale.

Comme l’explique avec ses euphémismes à lui « le site de référence » (dont sont extraites toutes les citations qui suivent) : « La souplesse de son code des sociétés facilite et simplifie la constitution et la modification des statuts d’une société. Sa jurisprudence abondante, offre une sécurité juridique très supérieure à celle des autres Etats, et la capacité d’adaptation de son droit, suit de près l’évolution des besoins des entreprises. » Bref, les autres nations auront beau réglementer tout ce qu’elles veulent chez elles, là-bas on saura toujours s’adapter pour vous épargner des lois tatillonnes. Parce que là-bas, en matière économique, des lois, il n’y en à pas vraiment : « Il n’est pas obligatoire de maintenir les pièces et livres comptables. Les « Général Corporation » ne sont pas tenues non plus de soumettre leurs comptes. En d’autres termes, on n’a pas à présenter ses comptes et son bilan chaque année comme dans la plupart des pays. » Le tout, bien sûr, dans la plus grande discrétion : « Les propriétaires des parts sociales peuvent être des personnes physiques ou morales. Le nom des associés n’est pas publié au Registre du Commerce. » C’est pas du respect de la vie privée ça ?

Un vrai paradis, donc, si vous voulez que votre cabinet de voyance en ligne échappe à la rapacité du percepteur. Il en ira de même si votre activité principale est la faillite frauduleuse ou la créance impayée; mais aussi, pourquoi pas, le blanchiment ou les trafics en tous genres – à condition que vous soyez assez malin pour y mettre les formes, mais il y a des avocats très doués pour ça.

Seulement, cet Etat-voyou ne sera jamais mis au ban des nations par les USA. La raison en est simple : il en fait partie depuis la première heure. C’est l’un des treize Etats fondateurs, il s’appelle le Delaware et est représenté aux Sénat fédéral par l’honorable Joseph Biden. Qui pourrait devenir vice-président des Etats-Unis d’Amérique.

Quoi de neuf dans le Neuf-deux ?

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Patrick Devedjian est un homme inquiet. Il n’est plus dans les grâces du chef de l’Etat. L’Elysée entendrait confier à un autre que lui la présidence de l’UMP, tandis que celle des Hauts-de-Seine reviendrait à Jean Sarkozy. Il paraîtrait même que le fils présidentiel aurait déjà conclu, avec ses pairs du Conseil général, un contrat de confiance.

Jean-Jacques en habit arménien

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A la fin de sa vie, le philosophe Jean-Jacques Rousseau ne quitta plus l’habit arménien. C’est dans cette tenue qu’il écrivit Le Jean, traité d’éducation à l’usage des gosses malpolis qui mériteraient une bonne paire de claques et de leurs parents. L’œuvre suscita l’ire de l’archevêque Christophe de Beaumont et précipita l’exil du philosophe à Royan (il avait hésité à s’installer à Perpignan, autre ville arménienne). C’est là qu’il composa l’hymne désormais connu sous le titre de L’Arménienne : « Du haut de nos montagnes s’étendent les plages de l’allégresse / Ami, coupe-toi les cheveux et va donc te faire des tresses. »

Allan Ramsay, Portrait de Jean-Jacques, 1766, huile sur toile. Conservé à la Pinacotheca Pasqua de Neuilly.

Afghanistan : quand est-ce qu’on rentre ?

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Quoique je préfère être seul qu’en mauvaise compagnie, je me sens obligé d’avouer que je suis fondamentalement hostile à la présence française en Afghanistan. Je ne suis certes pas pacifiste et, pour tout dire, je suis furieux qu’à l’heure où j’écris ces lignes nos morts n’aient pas encore été vengés. Sans parler d’opération militaire de grande envergure, j’aurais aimé apprendre qu’un peu partout dans le monde, ces derniers jours, des soutiens avérés des talibans ou des responsables discrets de leurs réseaux de financement avaient été victimes d’accidents mystérieux. Nos services connaissent et surveillent ces gens-là, il est bien dommage qu’aucun d’entre eux n’ait fait une malencontreuse chute de cheval ou succombé à une indigestion en plein Ramadan. La France a des progrès à faire en matière de communication…

Mais cela ne change rien au fond de l’affaire afghane. Ce merdier[1. Pour reprendre le titre lumineux du récit de Gustave Hasford sur la guerre du Vietnam.] ne nous concerne pas. De par l’histoire et la géographie, les Russes, les Américains, les Chinois, les Arabes, les Perses, les Pakistanais, eux, ont tous de bonnes ou de mauvaises raisons d’y fomenter des coups d’Etat, d’entretenir des guerres civiles et même d’y envoyer leurs troupes d’élite pour instaurer le socialisme réel, la charia ou la démocratie.

Ok pour eux, donc, mais nous ? C’est l’un des rares coins du monde dont nous avons toujours été absents, contrairement au Royaume-Uni, comme s’en souviennent les bienheureux lecteurs de Kipling, mais à la différence aussi de l’Allemagne, fortement implantée là-bas depuis la République de Weimar. De fait, la seule présence française en Afghanistan dont on se rappelle, c’est l’anecdotique visite officielle de Georges Pompidou à Kaboul, écourtée pour cause de mai 68. A part ça, rien : pas de communauté française ou francophone sur place, pas d’intérêts économiques ou stratégiques et pas vraiment d’immixtions intolérables des Afghans dans les affaires intérieures françaises. Sur ce dernier point, on pourra m’objecter le soutien avéré de l’ex-régime taliban au terrorisme islamiste. Il est indéniable, mais hormis quelques accros à Fox News dans les vallées perdues des Appalaches, qui peut sérieusement croire que ce terrorisme-là avait sa source principale dans les madrasas de Kandahar ? Qui peut nier que les talibans ont été installés et maintenus au pouvoir grâce au soutien du Pakistan (et notamment de sainte Benazir Bhutto) ? Qui peut oublier qu’ils ont été financés sans discontinuer par les Saoudiens – même si ceux-ci, après la première vague d’attentats anti-américains de 1998 en Afrique de l’Est ont su se faire, pour la façade, plus discrets[2. Ce ne sera que le 24 septembre 2001 que l’Arabie Saoudite annoncera la rupture de ses relations avec le régime des talibans.] dans leur soutien au mollah Omar ?

Or, après le 11 septembre, ce n’est ni Ryad ni Islamabad qu’on a bombardé, mais Kaboul. Les Afghans n’ont ni pétrole ni bombe atomique : si Bush a envahi ce pays-là, et pas un autre, ce n’est pas parce qu’il était dangereux, mais, au contraire, parce qu’il était jugé inoffensif. Certes, ce calcul s’est révélé inexact, mais l’idée de départ n’était pas indigente : le Président américain devait à son peuple de réagir vite et fort après la monstruosité des Twin towers, tout en sachant à l’avance que, faute de s’en prendre aux vrais coupables saoudiens ou pakistanais, l’opération Enduring Freedom déclenchée contre les pantins de Kaboul relèverait essentiellement de la guerre psychologique, mais n’était-ce pas déjà le cas des attentats du 11 septembre ? Guerre psychologique encore, quand au lendemain de ces attentats, les talibans se sont mis à ricaner bruyamment en expliquant qu’ils protégeaient Ben Laden (qui venait de revendiquer les faits). Tout cela ne pouvait rester impuni et l’honneur du peuple américain – tout comme la stricte morale humaine – voulait que les talibans paient leurs complicités et leurs crimes de leurs postes ou de leurs vies.

Admettons donc que les Américains avaient des raisons valables d’occuper l’Afghanistan – ou d’essayer de le faire. Ma question reste entière : qu’allions-nous faire dans cette galère ? Là encore, la raison initiale de notre engagement réside dans le traumatisme mondial qui a suivi les Twin towers. Il était difficile, voire impossible à un Jacques Chirac d’envoyer aux pelotes George Bush quand, moins de deux mois après les attentats, celui-ci exigeait, devant les chefs d’Etats européens réunis à Varsovie, une solidarité moins platonique, en concluant sa demande de renforts d’un très explicite : «Ou bien on est avec nous, ou bien on est contre nous.» Et pourtant, c’est ce qu’il aurait dû faire. Tout d’abord parce qu’on ne lance pas de tels ultimatums à des alliés ; on s’adresse ainsi à des vassaux. Or, contrairement à l’amour, la solidarité ne saurait être aveugle. En même temps qu’elle vengeait les siens, l’Amérique jouait sa partie, non exempte d’arrière-pensées hégémonique. Elle avait bien raison de le faire, tout comme nous aurions été bien inspirés de jouer la nôtre. La meilleure façon de montrer l’ancrage réel de la France dans l’Occident, de prouver au monde entier que les morts du 11 septembre étaient aussi nos morts, aurait été de s’engager vraiment dans une guerre totale contre la barbarie islamiste dans notre sphère d’influence – ce qui aurait impliqué quelques réaménagements drastiques dans notre détestablement bien nommée « Politique arabe ». Apparemment, il était plus facile de faire rentrer dans l’agenda de Jacques Chirac une participation symbolique à une guerre qui ne le semblait pas moins.

Chirac parti, on aurait pu penser que nos gars rentreraient chez eux ou bien iraient au moins là où ils pourraient vaguement servir à quelque chose, par exemple faire la guerre en Afrique Noire ou la paix au Proche Orient. Après tout, dans sa campagne électorale, Sarkozy ne s’était-il pas clairement engagé à retirer – à court ou à moyen terme – nos troupes d’Afghanistan[3. Entre les deux tours, le 26 avril 2007 sur France 2, Nicolas Sarkozy avait déclaré : « Il était certainement utile qu’on les envoie dans la mesure où il y avait un combat contre le terrorisme, mais la présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive. »] ? Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé ; mais, comme en matière de pouvoir d’achat, je suis de ceux qui savent encore faire la différence entre un candidat et un chef d’Etat, qu’on ne sache pas le faire m’inspire beaucoup de compassion. N’empêche, on aurait dû partir, discrètement, tant qu’il était encore temps. Il est bien évident que maintenant un retrait équivaudrait à un déculottage, il est donc logique que les adversaires de l’idée même de Nation redoublent d’efforts pour exiger le départ de nos troupes. Pour ma part, je pense qu’il faudra attendre que nos militaires aient réglé – au centuple – quelques petits comptes sur place, pour rentrer chez nous dans l’honneur.

Alors, la France pourra s’occuper sérieusement des choses sérieuses, et je le répète, à mes yeux, le combat de recivilisation commencera dans notre sphère d’influence, là où nous sommes les plus utiles, et aussi, là où il nous est le plus utile. Avec les dizaines de milliards que nous ne gaspillerons plus au fin fond de l’Asie centrale, nous pourrons aider ceux de nos amis arabes qui sont dans la bonne voie et logiquement punir les autres en finançant chez eux des coups d’états, des attentats ou des révolutions. Toutes choses qu’autrefois Soviétiques et Américains savaient parfaitement faire : pour le coup nous serions bien inspirés de les imiter…

Tempête dans le désert

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Les autorités de Bahreïn, le richissime petit émirat du Golfe, ne sont pas mécontentes de leur coup : en nommant Houda Nounou ambassadrice à Washington, ils ont sidéré leurs voisins, à commencer par l’Iran, et envoyé un signe fort au reste du monde. Parce que c’est une femme ? Sans doute. Mais aussi et surtout parce que c’est une juive pratiquante. « Nous avons simplement choisi la personne la plus compétente », s’est contenté de déclarer le Premier ministre.

Ce qu’on ne voit pas sur la photo

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Les combattants qui ont tué dix de nos soldats en Afghanistan ont un visage. Et depuis peu, quelques Famas et autres breloques militaires avec lesquels ils se pavanent dans l’hebdo du chic et du choc. Du meilleur goût. Rien ne manque à ce reportage de Paris Match sur les talibans qui ont monté l’embuscade du 18 août : exotisme – voir les tenues improbables des guérilléros ; violence – no comment ; suspense – « Si les Français ne partent pas avant la fin du Ramadan, nous les tuerons tous » ; passion – « Nous nous en prenons à vos soldats, nous nous en prendrons à vos organisations humanitaires. » Sans oublier le lancement en fanfare assuré par le scandale. Un beau coup, comme on dit dans le métier.

L’affaire fait grand bruit. Les familles sont atterrées, et on les comprend. Oui, c’est bien regrettable mais quand on œuvre pour informer le monde libre, on ne peut pas s’arrêter à ces détails. Le ministre de la Défense est chiffon et le dit, mais bien poliment, d’abord parce qu’il est bien élevé et aussi parce qu’il ne va quand même pas se fâcher avec Match (et accessoirement avec Lagardère) pour cette broutille. Cohn-Bendit éructe. Moscovici avoue son « malaise ». Les militaires hoquettent. Parmi les journalistes, certains s’indignent et les autres s’indignent de leur indignation, en particulier les membres de la grande famille des photoreporters, qui, coup de chance, se trouvent être tous en goguette du côté de Perpignan pour cause de festival. « Vous faites le jeu de la propagande des talibans», accusent les uns. « Nous montrons le monde tel qu’il est », répliquent les autres. S’interroger sur l’opportunité de publier un « document exceptionnel », n’est-ce pas, déjà, céder à la lâcheté ?

Je dois dire que toute cette indignation m’étonne. Ah bon, le patron de Paris Match se fout de l’intérêt national ? La blague ! Evidemment qu’il s’en fout. Comme n’importe quel industriel. Industrie de l’émotion, les médias ont vocation à s’affranchir des frontières et appartenances (ce dont les journalistes se font d’ailleurs une fierté). La photographe de Match l’a d’ailleurs avoué candidement : « Qu’y a-t-il de mal à montrer les deux côtés ? » L’émotion n’a pas d’odeur.

Pas de quoi s’énerver. Il était dans la nature de Paris Match de publier ces photos. Il est aussi opérant de s’en indigner que de s’indigner que le scorpion pique. Chacun son métier. Les confrères ont fait leur boulot et leur boulot, c’est de proposer à leurs lecteurs une variété de sujets d’indignation, d’excitation, d’attendrissement ou de terreur – en un mot, d’émotion, le créneau de Match allant de la haute tension au glamour tendance eau de rose. Et comme l’émotion est une drogue à laquelle nous sommes tous addicts, cette politique éditoriale est validée par le marché. C’est-à-dire par vous et moi. Bien sûr, la ligne officielle est que nous avons « le droit de savoir ». Il faut bien ménager notre amour-propre. En réalité peu nous chaut de savoir. Nous voulons vibrer.

Dans ces conditions, il serait incongru d’invoquer des principes moraux ou des considérations politiques. Remarquons simplement que les talibans ont fait un sans-faute. La mort de nos dix soldats leur a permis de s’inviter tranquillement dans la bataille politique française. Espérant avoir trouvé son Vietnam, Besancenot s’est rué avec docilité sur la partition qu’ils avaient écrite – pour lui ou d’autres. Bring the boys back home ! – ce mot d’ordre aux agréables relents d’années 1960 a retrouvé une nouvelle jeunesse.

Toutefois, dans le registre de la manipulation, l’opération Paris Match est un chef d’œuvre. Que les journalistes aient été animés d’excellentes intentions (y compris celles de vivre quelque chose d’excitant ou de rembourser leurs dettes) ne fait aucun doute. En tout cas, ils ont respecté le contrat. Avec nous, leur public, et avec eux, leurs personnages. Donnant/donnant : en échange d’un scoop, les talibans ont obtenu huit pages de publicité gratuite dans un hebdo à gros tirage. Ils ont écrit le texte, choisi les décors et les costumes, donné leur avis sur la lumière. Une belle coproduction.

Il est donc tout à fait vain de s’indigner ou de s’étonner. Il eût été fort étonnant que les choses se passent autrement. Reste qu’on n’est pas obligé de prendre au sérieux cette rhétorique publicitaire. Sur les photos de Match, on voit de valeureux guerriers qui, forts de leur histoire millénaire et de leur foi indéracinable, tiennent tête à la puissance occidentale. Force est d’admettre que la coalition n’a pas affaire à des amateurs mais à des combattants expérimentés et plutôt finauds en politique. Pour le reste, le client ayant choisi un cadrage serré, il n’est pas inutile de s’intéresser à ce qui ne figure pas sur la photo. En effet, on ne voit pas dans le publi-reportage de Match les 60 à 80 talibans restés au tapis, ni leur matériel abandonné, ni les 20 à 30 blessés que l’on soigne peut-être sans anesthésique dans des tentes de fortune. Hors-champ. Cela dit, il peut toujours fanfaronner, le chef guérillero qui menace de bouter les Français hors d’Afghanistan. S’il perd dix hommes pour chaque soldat ennemi tués, ça va pas le faire. Même avec l’aide de Match.