Du réel, du vrai : si Nicolas Demorand, le talentueux matinalier de France Inter[1. Dont le retour à l’antenne nous prive néanmoins de l’indignation estivale dispensée à jets continus par Pierre Weil.] a choisi, entre tous les livres qui paraissent sur l’école, celui de Luc Cédelle, journaliste au Monde, c’est d’abord parce qu’il ne s’agit pas d’un témoignage mais d’un reportage, « un reportage au ras des tables et des chaises », a-t-il cité, proclamant son enthousiasme pour cette merveilleuse expression. Et puis, il y a le titre « simple et joyeux », Plaisir de collège, qui, insiste l’animateur, « tranche avec le catastrophisme ambiant ». C’est vrai, quoi, sois cool, man. Il y a quelques années, une pubeuse répondant au prénom de Chicorée ou Vanessa (elle avait perdu son nom en route) avait patiemment tenté de me convaincre des vertus d’une campagne de la RATP qui proclamait : « Il faut tout voir en beau » et invitait les usagers à avoir « des pensées positives » et à « purifier leur mental » – dans les couloirs du métro, fallait oser. Pour stimuler la sérénité de l’usager, on lui offrait un massage pratiqué dans un couloir puant et une boite de thé vert vraiment dégueulasse. Vous ne voyez pas le rapport ? D’accord, ce n’est pas exactement la même chose. A propos de l’Ecole, on ne nous dit pas que « tout va très bien » mais que « tout ne va pas si mal ». Reste à savoir si c’est vrai.

Donc Luc Cédelle se contente de « restituer des faits ». Et contre les faits, vous le savez : rien à dire. Ceux qu’il livre se déroulent au Collège expérimental Diam’s (non, c’est une blague, il s’appelle Clisthène[2. Sur causeur aussi, on apprend en s’amusant : sachez donc que Clisthène fut un réformateur et politique athénien vers 525 avant notre ère.]). Planté en périphérie de Bordeaux, ce Summerhill de quartier chaud (pour ce que j’en ai compris) organise la cohabitation harmonieuse des enfants de la bourgeoisie et des enfants de pauvres de la cité voisine, le tout grâce à une pédagogie sur-mesure (et vaguement aussi grâce à un effectif de cent élèves seulement, toutes classes confondues). Bref, c’est la maison du bonheur et l’auteur aimerait y enseigner. Mais attention, qu’on ne croie pas qu’il donne des leçons à qui que ce soit. Il serait même d’accord pour que chacun puisse expérimenter ses idées, y compris les plus réacs des réacs comme Finkielkraut ou Brighelli – et alors, on verrait bien, qui, des partisans de la blouse grise ou des défenseurs de l’épanouissement de l’élève, obtient les meilleurs résultats.

Bien sûr, Demorand précise qu’il s’agit d’une exception et concède même que la machine « nécessairement normative » qu’est l’Education nationale ne saurait la généraliser. Sans doute sait-il aussi qu’informer, c’est choisir. Luc Cédelle, qui suit l’éducation pour Le Monde, a choisi Clisthène, et pas un autre établissement, pour y effectuer une plongée en eau profonde et Nicolas Demorand a choisi cet ouvrage et pas un autre dans la flopée de titres qui auscultent notre enseignement. Rien à dire, mes honorables confrères font leur job. Ils entendent délivrer un message optimiste – même lardé de toutes sortes de précautions. On peut les comprendre. Il ne faut pas désespérer Pablo Neruda (ou Louis Aragon ou Danielle Casanova). On aurait tort de mépriser cet argument. Personne n’a envie de dire à des jeunes qu’ils sont foutus. L’ennui, c’est qu’ils finissent par s’en rendre compte.

So what, me dira-t-on ? L’intérêt de cet exemple est d’être exemplaire. L’optimisme de principe des deux journalistes est visiblement en phase avec l’opinion dominante sur l’éducation dans les médias et une bonne partie des troupes enseignantes. On la résumera d’une phrase : « Arrêtez de noircir le tableau ! » Des pensées positives, vous dis-je. Notons cependant que cette heureuse disposition ne s’applique qu’aux élèves, tous capables de réussir (pourvu qu’on les aime), et aux profs, motivés et compétents (pour peu qu’on les comprenne). Il va sans dire que l’Etat et « le système » sont l’objet de critiques acerbes (souvent méritées d’ailleurs).

Positiver, donc, voir le verre à moitié plein, même s’il est totalement vide. Il faut bien comprendre que la querelle de l’Ecole ne porte plus sur ce que devrait être l’éducation mais sur ce qu’elle est. Finkielkraut versus Meirieu, archéos contre pédagos, c’est dépassé. Aujourd’hui, l’affrontement oppose les « niveau-montistes » aux « catastrophistes ». Autrement dit, sur ce sujet et sur pas mal d’autres, c’est le réel lui-même qui fait débat – ce qui rend le débat difficile voire impossible. Comme le dit volontiers Finkielkraut, « on ne peut pas discuter si on n’est pas d’accord sur le récit ». Et dans le récit canonique en vogue, l’élève d’une banlieue difficile est un lecteur et même un interprète de Marivaux en puissance qui compense ses carences dans les bases par une maîtrise époustouflante de l’écran et des multiples appendices électroniques dont il est équipé. Si on va par là, c’est sûr : le niveau monte.

Ah, c’est certain, la vie serait plus agréable sans ces grincheux toujours prêts à vous casser le moral avec leurs sombres pronostics. Pour noircir le tableau, il est fort, Iannis Roder. D’ailleurs, son livre s’appelle Tableau noir, tu parles d’un programme. Certes, il ne s’agit pas d’un reportage réalisé avec toute la distance requise, mais d’un simple témoignage, celui d’un prof d’histoire-géo qui officie depuis une dizaine d’années dans un collège de Saint Denis. Visiblement, l’ambiance n’y est pas aussi réussie qu’à Clysthène. Roder raconte ses élèves, en s’efforçant de ne pas les juger et, aussi bon petit soldat qu’un autre, il s’accroche, multiplie les initiatives en tout genre pour tenter de les intéresser au monde qui les entoure. Il n’en brosse pas moins un terrifiant portrait de groupe. Passons sur la violence, le racisme, la confiance accordée à l’imam plutôt qu’au prof ; passons sur le matérialisme frénétique, l’obsession de l’argent. Ce que dit Roder, c’est que notre société engendre des jeunes dépourvus du vocabulaire qui leur permettrait d’accéder à une compréhension minimale du monde dans lequel ils sont. Pendant une journée, le prof a noté les mots qui laissaient ses élèves perplexes. Citons en un échantillon : exception, majoritaire, minoritaire, ravitaillement, écart, abolir, répandu, aspiration, nation, suggérer… Autant dire que ces jeunes sont incapables de la moindre abstraction, et, plus largement, de la moindre représentation. On a l’impression que tout ce qui n’entre pas dans leur champ de vision direct est noyé dans une sorte de flou.

Bien sûr, il est ici question d’une minorité et sans doute d’une minorité dans la minorité. Reste un scandale : des adolescents quittent l’école de la République non seulement analphabètes mais aussi analphabètes sociaux, dépourvus de tous les codes qui organisent la société. Bref, nous fabriquons de petits barbares qui, dans le meilleur des cas, seront demain des assistés. On aimerait les contraindre, les sociologues satisfaits, les politiques verbeux, les journalistes positifs, à se coltiner cette réalité-là. Qu’ils opposent leurs chatoyantes enquêtes et leurs convictions progressistes à ce témoignage situé, lui aussi, « au ras des tables et des chaises » – et souvent bien plus bas. Il ne s’agit pas de désigner des coupables – on serait bien en peine de le faire. Même s’il n’y a pas de coupables, ce qui se joue, à bas bruit, dans certaines salles de classe de France, est un crime contre l’avenir.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.