Enfin une biographie du prodige de la « gauche de la gauche » ! Olivier Besancenot, candidat à l’élection présidentielle de 2002 à l’âge de 28 ans, ne pouvait décemment plus être présenté comme la marionnette joufflue d’Alain Krivine. Son brio sur les plateaux, sa rouerie tactique et son succès auprès des bobos en ont fait le leader sinon naturel du moins prévisible de l’extrême gauche. L’ouvrage que lui consacre Eric Hacquemand, journaliste au Parisien, vient donc fort à propos, alors qu’ »Olivier » entreprend de fédérer au sein d’un Nouveau Parti Anti-capitaliste (NPA) tout ce qui se trouve « à la gauche du Parti Socialiste ». Et comme le « document » est publié aux éditions du Rocher, maison plutôt « à droite », on se régalait à l’avance d’une lecture férocement instructive.

Hélas ! La biographie est convenue, platement événementielle (comme disent les correcteurs du bac Histoire) et sans recul aucun sur le discours du candidat de la LCR. Mais il faut la lire tout de même : les faits sont éloquents par eux-mêmes.

Fils de la classe moyenne pavillonnaire des Hauts-de-Seine (où, devenu postier, il demandera à être affecté… de préférence au 9-3), le jeune Olivier vient à la politique par le festif : les concerts (Mano Negra plutôt que Marx !) et les happening de SOS. Le benjamin de la direction de la LCR se tamponne (Porto) allègrement d’Engels, de Trotski et de tous les saints livres de la gauche radicale : « Trotski, ça n’a jamais vraiment fait écho en moi », confie-t-il ingénument à l’auteur. Non, ce qui l’aimante depuis l’adolescence ce sont les manifs alter-mondialistes, les « trucs sans frontières » qui « bougent », les occupations de « sans » (papiers, logement, etc.). Et les médias, bien sûr, les médias plus que tout, auxquels il prend goût au point d’infliger aux indécrottables intellectuels de la LCR un passage chez Drucker. Qualifié de « populiste » par les vieux de la vieille, le facteur qui remettra à Charles Pasqua son recommandé de mise en examen, s’est toujours situé « à la lisière de plusieurs sphères ». C’est un « mouvementiste » avant tout. Sa volonté de ratisser large, des écologistes aux marxistes, des collectifs du DAL aux « transgenres », ne devrait donc pas étonner : Besancenot, c’est l’extrême gauche de la protestation, de l’indignation et de l’émotion, délestée de son bagage théorique. Et c’est ainsi qu’il séduit tant les communistes désemparés que les lecteurs au cœur gros de Libération. Le NPA est dans son ADN, depuis les origines, et la LCR n’aura « objectivement » servi que d’incubateur au manœuvrier.

La biographie est fort discrète sur les non-dits de Besancenot – supprimer le capitalisme et retourner au communisme, vraiment ? – comme sur ses silences les plus embarrassants : rien sur la condition des femmes en banlieues musulmanes, rien sur l’antisémitisme renaissant à l’extrême gauche et rien sur le terrorisme depuis le 11 septembre. Fâcheux pour qui prétend expliquer le monde. De même passe-t-on pudiquement sur son engouement pour le régime autoritaire de Hugo Chavez… Dommage. Là où il aurait été intéressant, sinon nécessaire, d’interroger le leader d’extrême gauche, de le pousser à la clarification, l’auteur se montre d’une complaisance – d’une naïveté ? – confondante.

Mais le plus intriguant dans cette biographie, c’est à quel point elle nous fait penser à un autre prodige du 9-2, un peu plus âgé et autrement avancé dans la conquête du pouvoir. Comment, en effet, ne pas penser à Nicolas Sarkozy en parcourant la vie de ce jeune homme pressé, d’une étonnante souplesse théorique, doué comme personne devant les caméras, chez qui le « coup » et ses retombées priment sur tout, et qui devient « hystérique » quand ses formateurs veulent lui imposer des lectures théoriques ? Comment ne pas faire le rapprochement, à contempler cet autre ami du show business, de Djamel Debouzze[1. Emporté par son enthousiasme, l’auteur attribue à l’acteur une fort jolie maxime – « Tu n’as aucune chance, saisis-la ! » – qui est en fait de Stanislaw Jerzy Lec (Pensées échevelées, Noir sur blanc éditions, 2004).] à Joey Starr (sur l’album duquel il apparaît en guest star), en passant par les rappeurs les plus francophobes ? Même roulements de mécaniques (« Va y avoir du grabuge ! ») et même aplomb – « Ne pas s’excuser d’être 100% à gauche ! » : cela nous vous rappelle rien ?

Sarkozy lui-même, du reste, ne s’y est pas trompé, qui a repéré, apprécié et désigné Besancenot : « Avec le postier, expliqua-t-il un jour à François Hollande, je vais te faire le coup que Mitterrand a fait à la droite avec Le Pen ! » N’ayant aucune chance de remporter seul des élections nationales et refusant toute alliance avec le PS, le leader du NPA, condamné à l’opposition perpétuelle, n’aura-t-il pour seul rôle historique que de pérenniser la présence de la droite au pouvoir ? Dialectique en diable !

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