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Leonard Cohen est-il un voleur ?

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Depuis des siècles, les pages Culture du Figaro sont un repère de trissotins centre-gauche, uniquement obsédés de prouver à leurs confrères du Monde et de Télérama qu’on peut à la fois être salarié par Dassault et faire de la résistance citoyenne au quotidien.

Pour ceux qui ont la chance de ne jamais les avoir ouvertes, c’est le genre d’endroit où les Dardenne sont toujours bouleversants, Buren toujours dérangeant et Boulez toujours séminal.

Vous voyez le genre ? Logiquement, quand un garçon comme moi ouvre lesdites pages, plus rien ne devrait l’étonner, et encore moins l’indisposer. Il sait à l’avance qu’aucune niaiserie, aucune tartufferie, aucune bourdieuserie ne lui sera épargnée. Hum. Ça c’est la théorie. On se croit à l’abri, mais manque de bol, y a toujours un paltoquet un peu plus hargneux que la moyenne de ses camarades pour vous faire regretter le bon vieux temps des soufflets et des duels de presse.

Et c’est précisément ce qui m’est arrivé mardi dernier, à la lecture du compte-rendu signé Olivier Nuc de la série de concerts que Leonard Cohen vient de donner à l’Olympia. Le problème n’est bien sûr pas que ce garçon écrive « Cohen revient aujourd’hui sans rien avoir de neuf à proposer. Son dernier album en date, Ten New Songs, est sorti en 2001, et on ne peut pas dire qu’il ait autant marqué les esprits que ses autres disques ». Après tout, personne n’est obligé d’aimer les bons disques, et c’est le droit le plus absolu d’Olivier Nuc de penser que Leonard Cohen est définitivement un has-been, contrairement par exemple à Bertrand Cantat, dont il célébrait le come-back quelques jours plus tôt dans les mêmes colonnes en expliquant sans rire que Gagnants-Perdants était « une superbe ballade aux accents breliens ». Cantat un nouveau Brel et Cohen un vieux ringard, pourquoi pas ? Encore une fois, là n’est pas le problème (sauf peut-être pour les malheureux qui vont dîner chez Olivier Nuc et doivent subir poliment toute la musique qu’il aime, sous peine d’être obligés de s’intéresser à sa conversation).

Non, le vrai problème avec Olivier Nuc, c’est la suite de l’article, quand il nous fait part de ses considérations économiques et sociales sur le prix des billets, ce qui est fort compassionnel, vu qu’il n’a pas, lui, payé sa place. On imagine que l’auteur a dû être bon élève, car ses considérations sont une sorte de dissert’ en trois parties.

Tout d’abord, Olivier Nuc dresse le constat, forcément accablant : « Pour assister à l’un de ces trois concerts, il fallait débourser une somme rondelette, comprise entre 95 et 161 €. » Jusque-là, rien à dire, on est dans le factuel comme on dit dans la grande presse. D’ailleurs, je dois l’avouer, moi aussi, j’ai trouvé ça un peu chérot. Moins cher quand même que le 6 pièces-cuisine de mes rêves place Furstenberg et la Bentley Arnage qui va avec, mais bon, un peu cher quand même

Mais c’est l’analyse, forcément lumineuse, de notre guérillero figaresque, qui a libéré en moi des pulsions agressives dont tous mes amis savent pourtant qu’elles sont plutôt rares : « Reprendre la route pour donner des concerts constitue un des plus sûrs moyens de faire une bonne opération financière pour un musicien, alors que les disques ne se vendent plus. » Un musicien qui veut gagner de l’argent, quelle horreur ! Au Figaro, on ne transige pas avec le règne de l’argent. (Enfin j’imagine qu’Olivier Nuc écrirait plutôt « avec le règne de l’argent-roi », c’est plus stylé.)

Et enfin vient la conclusion forcément éleveuse de débat : « Difficile de ne pas se souvenir, pourtant, que le même homme chanta au festival de l’île de Wight en 1970, et qu’il était tête d’affiche de la Fête de l’Humanité quatre ans plus tard. Dans ces années-là, Cohen incarnait une certaine alternative au modèle dominant. Le voir ainsi rattrapé par le marché et considéré comme une valeur marchande a quelque chose de gênant. »

Franchement, lecteurs chéris, comment garder son sang-froid dans des circonstances aussi criminogènes ?

D’ailleurs, à défaut de pouvoir hic et nunc briser net la clavicule d’Olivier Nuc d’un gracieux coup de nunchaku (c’était mon « modèle dominant » d’expression à moi dans ces regrettées années 70), ma première réaction, en lisant cette daube insane, fut d’ordre fantasmatique. J’imaginais l’excellent Ivan Rioufol débarquant furibard dans le bureau d’Olivier Nuc, lui donnant sans plus d’explications la fessée déculottée devant tous ses petits camarades des pages Culture et l’obligeant ensuite à recopier mille fois sur son écran : « Le mot marché n’est pas une injure dans les colonnes du Figaro ! »

Ça a suffi à me calmer, un peu. Mais le parti du bon goût n’est pas quitte. Il crie vengeance pour Leonard. Il veut du sang. Désormais Olivier Troudunuc et toutes les autres lavettes citoyennes de sa rubrique – sont classés dans mon rayon « ennemis personnels » quelque part entre la Halde et Rue89. Vous aurez bientôt de leurs nouvelles.

Renaud Camus et « l’Affaire Zemmour »

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Nous avons reçu hier ce communiqué du Parti de l’In-nocence, créé par Renaud Camus. C’est bien volontiers que nous le reproduisons intégralement.

« Le parti de l’In-nocence apporte son appui total au journaliste Eric Zemmour qui représente une des très rares voix encore audibles de liberté, de vérité et d’humour sous l’oppressante chape imposée à notre pays par la tyrannie du dogmatisme antiraciste ; et qui semble être, comme il était à prévoir – c’est tout à son honneur – l’actuelle proie rituelle des sbires, sicaires, chiens de garde, molosses, roquets, rabatteurs et suiveurs hébétés de la vigilance aveuglante.
Le parti de l’In-nocence juge particulièrement significatif que le prétexte de l’actuelle chasse à l’homme soit l’usage par sa victime du mot « race », parfaitement admis à peu près partout dans le monde sauf en France et à toutes les époques sauf la nôtre ; et dont rien n’était plus facile pour les vigilants que d’adopter une définition prétendument « scientifique » tellement limitative, et coïncidant si peu avec son énorme champ sémantique dans notre langue, qu’il en devienne, lui, le mot, le pauvre mot, inadmissible – le seul inconvénient étant que cette définition absurde est précisément celle des racistes et des pires criminels de l’histoire. »

Jack Lang, merde !

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Jack lang était l’invité de Parlons Net enregistré mercredi 26 novembre 2008. L’ancien Ministre de la culture et de l’Education Nationale revient sur l’élection mouvementée de Martine Aubry au PS. Il s’exprime également sur l’audivisuel public et sur l’état de l’éducation et de la recherche. Pugnace et remonté contre ce qu’il estime être une politique globale de casse du service public, Jack est apparu clairement ancré dans l’opposition au gouvernement. Lorsqu’il s’écrie « Du courage, merde ! » on se demande si c’est à lui qu’il s’adresse ou au PS ou au Gouvernement.

Jack Lang est interrogé par Elisabeth Lévy, de Causeur.fr, Pascal Riché de Rue89 et Bénédicte Charles de Marianne2.fr. L’émission est animée par David Abiker.

Jack Lang et l’Etat du PS « il faut se mettre au travail »
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Jack Lang et la réforme de l’audiviovisuel public « Il fallait augmenter la redevance »
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Jack Lang et le manque de courage en matière d’éducation et de recherche
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Bonus : La question qu’il ne fallait pas lui poser
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Buzz : Son coup d’éclat…
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Baudrillard et l’affaire Zemmour

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Les fins limiers d’ILYS ont retrouvé ce texte de Jean Baudrillard, publié dans Libération, il y a plus de dix ans. Tout y est dit. « La vraie question devient alors : ne peut-on plus l’ »ouvrir » de quelque façon, proférer quoi que ce soit d’insolite, d’insolent, d’hétérodoxe ou de paradoxal sans être automatiquement d’extrême droite (ce qui est, il faut bien le dire, un hommage rendu à l’extrême droite) ? Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ? ».

Si Versailles m’était koonsé…

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Une polémique peut en cacher une autre. Hier encore, inculte que je suis, je croyais qu’il n’y avait qu’une seule « affaire Jeff Koons » : la réaction indignée des réacs (c’est quand même notre boulot, merdre!) face à l’installation à Versailles des plus belles pièces de la ménagerie koonsienne. Homard gonflable, chien-ballon « vénitien » (?), lapin « willendorfien » (??) et autres innocentes bébêtes prises en otage par l’ »artiste » zoophile ; que fait la SPA ?

Mais on se calme : après tout, ce bestiaire aura disparu le 5 janvier. On ne peut pas en dire autant des colonnes de Buren[1. Pour être tout à fait juste, il y a une autre différence : les colonnes de Buren au moins, on peut s’asseoir dessus ou y écraser ses clopes… Essayez donc de faire pareil avec le « chien-ballon » !]. Aussi ai-je regardé, sans haine et sans crainte, l’ébouriffant publireportage consacré à l’affaire par France 5 et intitulé assez absconnement[2. Néologisme. Pourquoi je serais le seul à pas avoir le droit d’innover ? Moi aussi je peux être un « chien-ballon vénitien », si je veux.] « Au château de Versailles : Jeff Koons, homme de confiance ». Un doc tellement trop hagiographique qu’il aurait pu se conclure par une voix off genre : « I am Jeff Koons, and I approve this message. »

Mais même un « documercial » peut receler des infos utiles. Dans celui de France 5, j’en ai appris une bonne : Jeff Koons le « provocateur » est un artiste officiel ! Il a trouvé en Jean-Jacques Aillagon, sinon son mécène (il n’en a guère besoin), au moins le président de son fan-club francophone. Hier, ministre de la Culture, il le décorait de la Légion d’honneur ; aujourd’hui, président du domaine de Versailles, il lui ouvre les portes du château.

Pour justifier cette « audace », le ministre nous assène sans rire que Versailles et Koons ont deux points communs qui rendaient « inévitable » leur rencontre : l’un et l’autre ne sont-ils pas « mondialement célèbres » et « baroques » ?

Cette polémique-là, Jean-Jacques la démonte le plus facilement – et le plus modestement – du monde : « Beaucoup de gens n’ont pas compris, comme toujours quand il s’agit de grandes initiatives. »

Fermez le ban ! Tout est clair désormais : je suis un « paléo-con[3. Comme dit joliment Marc Cohen.] », donc j’aime pas l’exposition « Jeff Koons-Versailles », voilà tout !

Et pourtant, j’ai une dernière question, M’sieur, sans vous déranger, comme dirait Columbo : pourquoi donc le critique de Télérama déconseille-t-il lui aussi ce programme ? On n’a pas gardé les homards ensemble…

Olivier-Pascal Moussellard (car c’est lui !) estime que les réalisateurs de France 5 ont mal fait leur boulot ; il explique même comment ils auraient dû s’y prendre : « En donnant la parole à quelques esprits critiques, et en s’interrogeant sur le sens de ce triomphe « koonsien » dans les institutions culturelles et sur le marché de l’art. Deux thèmes malheureusement absents. »

Entièrement d’accord, Pascal-Olivier (ou l’inverse) : moi aussi j’aurais aimé entendre sur l’ »affaire » Jean Clair ou Jean Dutourd, « esprits critiques » s’il en est !

A cet instant précis, je me dis : « Attention Basile ; fausse piste ! Ça fait quand même quinze ans sans sursis que tu lis Télérama ! Tu ne peux pas être d’accord avec eux, surtout sur l’art contemporain… Il y a forcément un loup ! »

Ce loup, je n’ai pas eu à le chercher loin : dans un Télérama d’il y a trois mois ! L’antikoonsisme de gauche, figurez-vous, ne relève pas de préférences artistiques, mais de la préférence nationale.

Je cite le papier du critique d’art maison, Olivier Céna : « Pourquoi confier à un artiste étranger[4. C’est moi qui souligne.], quels que soient son talent, sa notoriété, sa cote sur le marché, le soin d’inaugurer une manifestation dans un des lieux les plus connus et les plus visités de France[ Parenthèse pour les amateurs : l’antikoonsisme « de progrès » ne se limite pas au souverainisme culturel. Dans Art-Press, l’oracle Philippe Dagen qualifie Koons d’artiste organique du « capitalisme mondialisé et spectaculaire ». Et là, je suis plutôt entièrement d’accord.] ? »

L’ennemi donc, ce n’est pas l’artiste abscontemporain : c’est l’allogène ! Thèse confirmée quelques lignes plus loin par le discours du Céna : « Pourquoi le Louvre invite-t-il, pour la première confrontation entre art ancien et art contemporain, Jan Favre, un artiste flamand ; et Monumenta, pour ses deux premières éditions sous la nef du Grand Palais, un peintre allemand, Anselm Kiefer, et un sculpteur américain, Richard Serra ? »

Bref, l’antikoonsisme de gauche relève d’un combat rigolo comme je les aime : contre la « préférence nationale », sauf en matière d’ »exception culturelle ».

Sur France Culture, l’esprit privatisé

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Longtemps je me suis levé de bonne heure le dimanche matin, aux alentours de onze heures, pour écouter « L’Esprit Public », l’émission animée par Philippe Meyer. Quand on a la gueule de bois, « L’Esprit Public rassure ». Philippe Meyer a la voix radiophonique, comme on dit. Une voix rassurante, voire anxiolytique, même si l’on a parfois l’impression qu’il en joue juste un peu trop, comme un crooner de casino qui appuierait ses effets ou comme un Barry White du centrisme policé. Néanmoins, sa manière d’articuler le français détonne suffisamment dans le paysage radiophonique pour qu’on puisse lui pardonner ses coquetteries vocales.

Ce qui est plus difficile à admettre, en revanche, gueule de bois ou pas, est l’évolution de plus en plus discutable de son émission dont les thèmes ressemblent de plus en plus à des questions fermées : « La gauche française est-elle la plus bête du monde ou la plus imbécile de la galaxie ? », « François Bayrou est-il un génie ou Dieu ? », « La manière dont Nicolas Sarkozy affronte la crise économique est-elle sublime ou grandiose ? », « Les fonctionnaires sont-ils des fainéants ou des inadaptés ? »

Certes, nous connaissons la règle du jeu : le bon ton. On n’est pas chez les pouilleux des radios périphériques, faudrait voir à pas mélanger grandes gueules et bons esprits qui, pour être publics, n’en sont pas moins distingués. La compagnie est choisie et composée d’une équipe de permanents bon chic bon genre dont il n’est pas question ici de mettre en doute la valeur intellectuelle. Le problème est plutôt qu’avec les années, ils tiennent tous le même discours. En cela, il semble bien qu’ils soient au diapason de l’idéologie dominante qui refuse toute marge de manœuvre au Politique, sauf quand ces charmants parleurs (j’allais dire causeurs…) voient une crise financière si redoutable qu’elle risque de faire fondre comme neige au soleil leur patrimoine de flamboyants soutiers de la génération lyrique, toujours prompts cependant à dénoncer cette jeunesse frileuse qui ne se résigne pas à la glorieuse incertitude du travail précaire et des salaires étiques.

Nous retrouvons ainsi, le plus souvent, Denis Olivennes, Yves Michaud, Jean-Louis Bourlanges et Max Gallo, le doyen.

Denis Olivennes, directeur du Nouvel Obs, est auréolé de son image de patron de gauche : je sais, ce n’est pas moderne de voir dans cette expression un oxymore définitif ou une bonne blague. Yves Michaud, lui, se présente comme un philosophe iconoclaste : l’expression est d’une banalité tellement affligeante qu’elle est en passe d’être lexicalisée et qu’il pourra l’inscrire bientôt sur sa carte de visite. Un philosophe iconoclaste, ça veut dire que l’on est à l’origine de l’Université de tous les savoirs, que l’on veut apporter la philosophie chez les tout-petits et qu’en même temps on voue une détestation froide à tout ce qui ressemble de prêt ou de loin à un enseignant. Sans compter le mépris pour les hommes politiques qui veulent encore, les présomptueux, faire de la politique comme Chirac en son temps ou Mélenchon aujourd’hui. Jean-Louis Bourlanges est au bout du compte le plus cohérent : il aime les modérés, fait preuve d’une tolérance qui n’est pas de la faiblesse et est capable de références tout à fait inattendues pour un centriste. Ainsi lui sera-t-on éternellement reconnaissant d’avoir signalé dans une brève la mort de l’immense écrivain méconnu Frédéric[1. Frédéric Berthet (1954-2003), prix Nimier 1988 pour Daimler s’en va (Gallimard).]. La brève, donnée par chaque invité à la fin de l’émission, est en quelque sorte le Ite missa est de l’Esprit Public.

Et, pour finir, Max Gallo… L’ai-je aimé, Max, avant qu’il ne devienne un « lou ravi » du sarkozysme ! Ai-je été fier de suivre sa crinière blanche lors de la campagne pour Chevènement en 2002 ! C’était le temps des Contes de campagne[2. Contes de campagnes, 2002, (Mille et une nuit). Ce recueil de textes pour Chevènement vit notamment les signatures de Philippe Muray, Michel Houellebecq ou Régis Debray.] : il avait fédéré des écrivains de tous bords, Max, et on y croyait alors… A l’écouter, on sentait que Chevènement, c’était gagné : demain le CNR… Mais désormais, je ne le reconnais plus, Max : il confond Sarkozy et Clemenceau, Sarkozy et de Gaulle, Sarkozy et Bonaparte. Il est devenu le Plutarque de l’Elysée : avec lui, c’est Les vies parallèles tous les dimanches.

À une époque lointaine, il m’en souvient, il y eut des journalistes étrangers et même, figurez-vous, des femmes à « L’Esprit Public ». Oui, des femmes, mais Philippe Meyer a sans doute voulu renouer avec la bonne vieille tradition française de l’apéritif dominical pris entre notables au café de la préfecture comme dans un roman de Simenon ou de Marcel Aymé. Non, excusez-moi, la référence est un peu trop popu, disons comme dans une pièce de Giraudoux où les inspecteurs d’Académie font des vers et chassent les vilains fantômes de la contestation. « L’Esprit Public » est ainsi devenu un Intermezzo de blancs largement sexagénaires (à l’exception d’Olivennes). En soi, cela n’a rien de scandaleux et ce n’est pas ici que l’on va défendre une politique de quotas mais reconnaissons qu’il est toujours savoureux de les entendre chaque semaine donner des leçons aux partis politiques (vous savez, ces endroits où des gens un peu simplets se présentent devant des électeurs et non des auditeurs) sur le renouvellement indispensable des générations, le peu de place fait aux minorités visibles ou aux femmes, (la dernière en date, répétons-le, a dû être entendue à « L’Esprit Public » lors de la mise sur le marché des premiers téléphones portables).

Se présentant implicitement, avec cette fausse modestie des vrais arrogants, comme l’animateur d’une « émission de référence », Philippe Meyer, avec ses comparses, couvre un prisme idéologique allant, pour faire simple du libéralisme social au social-libéralisme.

Cela ne fut pas toujours le cas : Meyer et Gallo incarnaient il y a quelques années un certain républicanisme jacobin face à Jacques Julliard et Jean-Claude Casanova qui représentaient plutôt la pensée girondine. C’était assez malin, d’ailleurs, cela évitait de sombrer dans le clivage droite/gauche (tellement vulgaire, n’est-ce pas ?) tout en montrant malgré tout que d’autres lignes de forces traversaient les enjeux contemporains. Cela nous valait même parfois, ô surprise, quelques éclats de voix, chose aussi rare dans cette émission si convenable qu’un communiste invité à un journal de vingt heures.

Ce temps est révolu, « L’Esprit Public » qui déteste tellement l’action publique qu’il devrait se rebaptiser L’Esprit Privatisé est devenu le prototype de l’émission pour démocrates-chrétiens et notaires pharisiens qui évitent d’aller à la messe et qui font bien. Ils risqueraient d’y entendre des choses bien plus dérangeantes que l’eau tiède de Philippe Meyer et ses amis : la force révolutionnaire de l’Evangile, par exemple.

L’homme à la rose

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Né à Amsterdam en 1820, Franz van Haaten était tenu pour l’un des botanistes les plus réputés du XIXe siècle. Inventeur de la synthèse abusive, qui consistait à greffer ensemble tout ce qui lui passait sous la main (il se greffa même un cuir chevelu sur la tête), il consacra sa vie entière à créer de nouvelles variétés de roses. Les roseraies européennes doivent ainsi au génie de van Haaten la tulipe des neiges, l’edelweis marin et le chou-rose. L’invention du bonzaï géant lui valut d’être distingué par l’académie des Sciences du Japon en 1854. Le peintre Jan van der Putten représente ici le grand botaniste avec l’un des plus beaux pots aux roses qu’il créa.

Jan van der Putten, L’homme au géranium, huile sur toile, 1857. Conservé au Coffee Shop Broederschap mijn kont d’Amsterdam (NL).

Carnage à Bombay

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Je ne m’attendais certes pas à passer la matinée de Thanksgiving à boire du café soluble et passer de CNN à la BBC. Mais les attaques sur Bombay sont si énormes et comme ils disent si « insolentes » que je me suis couché tard et levé tôt.

À l’heure qu’il est, on connaît toutes les infos essentielles : des terroristes islamistes ont déferlé sur les quartiers riches et touristiques de Bombay, se sont emparés de deux hôtels et ont ouvert le feu à la gare centrale. Ils se sont aussi emparés de plusieurs bâtiments. Ce qui est clair c’est qu’il s’agissait d’une entreprise exigeant une importante masse de main-d’œuvre. En principe, en terrorisme, on cherche à épargner le plus possible son personnel, mais quelqu’un en rapport avec Al Qaïda ou son fan-club pakistanais a décidé de sacrifier un paquet de vies sur ce coup-là. C’est ce qui rend ces attaques intéressantes si on les examine d’un œil froid.

Imaginez que vous soyez une huile d’Al Qaïda, en train de se demander comment profiter au maximum de vos ressources. Jusqu’à présent la solution, la plupart du temps, c’était la bombe. Parce que pour poser des bombes, il suffit de quelques hommes valeureux, et pour peu qu’ils règlent le détonateur correctement et sachent faire profil bas, ils ont une bonne chance de s’en sortir pour pouvoir reposer des bombes un autre jour. Dans la mesure où il n’est pas facile de trouver des hommes valeureux, et encore moins des hommes valeureux prêts à risquer de se faire arracher les ongles dans le sous-sol d’un service de police, c’est là la démarche standard de la plupart des mouvements terroristes.

Pas cette fois. Si ces mecs ont envoyé des hommes sur dix objectifs différents à Bombay, ils dépensent beaucoup de vies humaines. Il leur faut supposer que ces hommes ne reviendront pas. La moitié environ d’entre eux vont mourir, et les autres seront sérieusement passés à la question, avant de se faire abattre «lors d’une tentative d’évasion», ou alors, s’ils ont vraiment un bol de cocu, de se faire jeter dans une oubliette obscure.

Imaginons qu’ils aient envoyé dix hommes par objectif. Il faut bien ça pour mener ce genre d’assaut frontal dans une ville où la police est massivement présente, le chiffre est donc plausible. Pas le genre de truc qui réjouit particulièrement votre Directeur des Ressources Humaines.

Sauf qu’en fait, le problème se réduit finalement aux forces à l’œuvre sur le marché, et en ce sens, ça tient parfaitement debout. L’offre et la demande. Offre: il semble qu’une bonne partie des assaillants soient venus du Pakistan par bateau. L’offre en jeunes Pakistanais pas très futés, démangés de la gâchette et impatients de se sacrifier est à peu près illimitée. Grâce au financement de la CIA, des Saoudiens et de l’ISI[1. Les services secrets pakistanais.], il existe maintenant près de 4000 madrasas, académies du martyr, au Pakistan. Ce sont les seules MJC qu’on trouve là-bas, et leurs animateurs n’hésitent jamais à faire des heures sup’ pour convaincre tous les jeunes idiots du pays que se porter volontaire pour une mission-suicide, c’est comme gagner une croisière à la loterie. En l’occurrence s’ils sont bien venus par la mer, c’en était une.

Bon, la qualité de cette main-d’œuvre, ça c’est autre chose. Quel est le prix de la vie de cette chair à canon pour la mouvance? Ça dépend de beaucoup de facteurs. Si vous étiez le DRH d’Al Qaïda et qu’il était question de faire le portrait-robot de la recrue idéale, il parlerait l’anglais ou l’américain sans accent; il serait blanc ou extrême-oriental; il saurait s’adapter au mode de vie yuppie/urbain n’importe où en Occident; il aurait la tête froide, serait capable de sourire comme un vendeur d’automobile et de parler de sport ; et sous cette carapace, il serait parfaitement maître de lui-même, armé d’un dévouement genre Terminator à la cause et d’une indifférence totale aux séductions du monde diabolique que vous l’avez envoyé infiltrer.

La justice n’attend pas

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Ce communiqué a été publié hier après-midi par le bureau de la société civile des personnels de Libération, nous jugeons indispensable de le publier dans son intégralité.

« Vittorio de Filippis, ancien directeur de publication de Libération, victime de méthodes judiciaires intolérables.

Ce matin, à l’aube, à 6h40, Vittorio de Filippis a été la cible d’une opération de police judiciaire sur réquisition d’un juge d’instruction Muriel Josié, vice-présidente du Tribunal de grande instance de Paris. Le magistrat voulait l’entendre, comme ancien directeur de publication, dans le cadre d’une procédure de diffamation dans le cadre d’une affaire (l’affaire Niel) dans laquelle Libération a gagné tous les procès qui lui étaient intentés.

Les policiers se sont comportés d’une manière violente, l’ont insulté « vous êtes pire que la racaille ». Les enfants, mineurs, de Vittorio ont été laissés seuls à son domicile, après avoir assisté à la scène. Notre collègue a ensuite du subir deux fouilles au corps humiliantes, au Palais de justice de Paris, sur instruction de la magistrate. A chaque étape, policiers et juge ont refusé de prévenir les avocats de Libération.

Ces méthodes sont inadmissibles. La SCPL veut manifester sa solidarité vis à vis de Vittorio de Filippis. Nous protestons auprès des autorités politiques et judiciaires. Nous demandons qu’une enquête soit ouverte sans délais sur ces méthodes. »

Plus de détails sur ce haut fait d’armes judiciaire.

Petit manuel pour bien niquer sa race

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Tenez-vous le pour dit : Claude Lévi-Strauss court toujours ! Pas très vite certes, puisque l’ethnologue structural le plus âgé de France fête aujourd’hui ses cent ans. Il festoiera tranquille et peinard, à la verveine ou au mousseux, assis devant sa fenêtre et tirant le rideau sur un monde qu’il exècre désormais. Seulement, c’est une honte ! C’est au gnouf qu’on devrait se charger d’expédier Lévi-Strauss plutôt que de souffler en chœur les bougies de son gâteau ! L’ethnologue ne s’en vante pas, mais il a osé écrire en 1952 un opuscule titré Race et histoire. Oui, vous ne rêvez pas : Lévi-Strauss a employé le mot race ! Pire, à de nombreuses reprises, dans cet ouvrage, il emploie le mot ignominieux en lieu et place de phénotype, que nous, âmes précautionneuses, attendions évidemment qu’il écrivît. Je vous l’accorde : ce livre bat en brèche l’idéologie raciste, mais ne nous arrêtons pas à si peu de choses. Lévi-Strauss emploie le mot race. Si ça, ce n’est pas une preuve !

Il n’est d’ailleurs pas le seul : on ne compte pas les sociologues et anthropologues qui, dans la droite ligne de Durkheim, Weber ou Mauss, ont employé l’un et l’autre terme indifféremment, sans pour autant être des Gobineau en puissance. Comme l’écrit Dominique Schnapper dans La Relation à l’autre, toute la sociologie s’est mue et s’est construite au sein même de l’idée de race sans jamais la remettre en cause. Encore plus accablant, la déclaration universelle des droits de l’Homme, la convention européenne des droits de l’Homme et la Constitution de la Ve République utilisent le terme race. Il n’est pas jusqu’au philosophe Vincent Cespedes qui ne se livre à cette dangereuse pratique (sur le plateau d’Arte, il déniait à Eric Zemmour le droit d’utiliser publiquement le vilain mot, mais en loucedé il ne s’en prive pas, comme en témoigne cette vidéo). N’évoquons même pas l’anthropologie américaine qui a passé quelques décennies à donner une légitimité scientifique au terme pour mieux justifier la ségrégation, avant que ledit mot ne devînt lui-même un discriminant social assez rigolo…

Pourquoi le mot race est-il accepté sans sourciller dans l’usage courant et même savant ? Pourquoi suscite-t-il le scandale dès lors qu’il est placé dans la bouche d’Eric Zemmour ? Mauvaise haleine ? Délit de sale gueule ? Dieu seul le sait. Un journaliste de droite, pointant au Figaro, c’est sûr que ça sent l’exploiteur du genre humain à plein nez. Un seul moment d’inattention, et il vous sort de sa poche son chapeau pointu, rétablissant le commerce triangulaire sans que vous ne vous en aperceviez.

La dangerosité de l’éditorialiste du 14 boulevard Haussmann explique certainement pourquoi le Mrap a demandé hier au Csa de le placer sous surveillance : « Considérant que c’est le racisme qui crée les races, par ces propos, Eric Zemmour entretient et alimente le racisme à l’endroit d’une citoyenne qui est française… Nous saisissons aujourd’hui le Csa pour que des mesures soient prises contre la diffusion de ce genre de propos et qu’une alerte soit lancée à l’endroit des responsables des chaînes publiques au sujet des dérapages incessants de M. Zemmour sur celles-ci. »

On passera sur l’usage du terme « considérant » [1. Soit le rédacteur de la lettre au Csa se prend pour René Cassin, l’auteur principal de la déclaration universelle des droits de l’Homme, soit le Mrap, trop habitué des prétoires, ne maîtrise plus que le lexique judiciaire.] pour aller à l’essentiel : « C’est le racisme qui crée les races. » Maniant le solipsisme avec une rare dextérité, Mouloud Aounit fait mieux que Harry Potter : avec lui, le mot crée la chose.

Le problème, c’est que ce n’est pas historiquement très juste. Le mot « racisme » est apparu au début du XXe siècle quand la Science allemande, devant laquelle la France se tortillait d’admiration, poussait des morts illustres, comme Linné, Kant, Broca ou Gobineau, beaucoup plus loin que là où ils seraient allés par leurs propres moyens… Si les XVIIIe et XIXe siècles se contentaient d’employer l’idée de « race » pour rendre surtout compte de la diversité humaine, la fin du XIXe s’est mise à instrumentaliser les différences raciales dans un but politique.

Les choses sont encore bien moins simples. Fin juillet 1885, Jules Ferry monte à la tribune de l’Assemblée nationale pour défendre l’expansionnisme, au motif que les « races supérieures » ont une mission civilisatrice par rapport aux « races inférieures »… Pour lui répondre, Georges Clemenceau ne remet pas en cause l’existence des races, mais leur hiérarchie : « Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure !… C’est le génie de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. »

Il faut bien se rendre à l’évidence : ce n’est pas le mot race qui fait le racisme, mais l’idée qu’il existerait entre elles une hiérarchie. Au passage, je suggère au Cran et au Mrap de se mobiliser afin que soient débaptisés les places, artères et monuments qui portent le nom de Jules Ferry ou de Georges Clemenceau. Tous deux, dans des acceptions certes différentes, ont employé le mot race : tous deux sont coupables (NB : ne pas écrire au Csa, mais aux 36 000 maires de France).

Car c’est vers là que nous allons et c’est même là que nous sommes déjà : il vous suffit désormais d’avoir oublié ce qui était écrit dans votre Manuel du Bienpensant et de lâcher, grossier personnage, le mot « race » pour devenir illico un raciste. C’est tout nouveau, ça vient de sortir.

Pourquoi ? Le mot race est un mot qui tue. Certaines de ses significations et de ses connotations l’ont plombé.

Dans le langage courant, on sait ce qu’il signifie intuitivement. Lorsque l’on dit qu’un « physio » fait de la discrimination raciale à l’entrée d’une boîte de nuit, on le voit juger les uns et les autres à leur phénotype, c’est-à-dire au seul aspect observable d’un individu (morphologie, couleur de la peau, etc.) Pourquoi alors ne pas parler de discrimination phénotypale ? Tout simplement parce qu’en français le mot race peut indistinctement être employé comme synonyme de phénotype ou de groupe ethnique…

Comme l’a montré Louis Dumont, il aura fallu attendre le scientisme pour que la race soit biologisée à des fins idéologiques et acquière un nouveau sens. Au moins une chose est sûre sur ce plan : pour la génétique, les races n’existent pas. Il existe une espèce humaine, mais pas de sous-espèces. Pour vous en convaincre, mettez dans un seau les gènes d’un noir, d’un blanc et d’un jaune. Ne mélangez pas, malheureux ! Mais apportez très vite les seaux à un généticien et demandez-lui de vous dire qui est qui. Il vous regardera alors d’un œil perplexe et vous lâchera, désabusé : « Le phénotype n’a pas de génotype. » En revanche, prenez le même généticien et montrez-lui les photos d’un noir, d’un blanc et d’un jaune : il saura vous apporter une réponse assez satisfaisante et pourra même, quand le ministère lui aura coupé tous ses crédits, se faire embaucher comme portier aux Bains-Douches.

Cependant, ce n’est pas parce que la génétique démontre qu’une chose n’existe pas que le terme disparaît avec ses autres acceptions. Et c’est encore moins parce que vous aurez interdit l’usage du mot race que vous aurez supprimé les préjugés et les comportements racistes. C’est que le mot n’est jamais la chose.

Si l’on veut expliquer pourquoi le mot race est devenu tabou au point qu’à peine prononcé il provoque le scandale, c’est peut-être vers la linguistique qu’il faut se tourner. La loi du moindre effort est bien connue : l’évolution d’une langue s’accompagne de la disparition de certains phonèmes finaux. Le cinématographe devient le cinéma, puis le ciné. Sur le long terme, l’altération touche les phonèmes eux-mêmes : le cantare latin devient le chanter français, plus facile à prononcer. Quant au sens, il se réduit et se fige dans une seule signification. On ne comprend plus ce que Zola ou Marx avaient à l’esprit lorsqu’ils écrivaient : « race ouvrière ». Que les Mérovingiens soient la « première race des rois de France » nous est inaudible. Celui qui emploie aujourd’hui le mot « race » est nécessairement un raciste, puisqu’on a décidé de limiter le mot à sa signification la plus catastrophique et la plus connotée. La nouveauté est qu’ici la simplification sémantique n’est pas naturelle, mais voulue et contrainte. Supprimer le mot, pour supprimer la chose : Orwell appelait cela la novlangue. Bienvenue, Eric Zemmour, vous êtes arrivé en 1984.

Leonard Cohen est-il un voleur ?

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Depuis des siècles, les pages Culture du Figaro sont un repère de trissotins centre-gauche, uniquement obsédés de prouver à leurs confrères du Monde et de Télérama qu’on peut à la fois être salarié par Dassault et faire de la résistance citoyenne au quotidien.

Pour ceux qui ont la chance de ne jamais les avoir ouvertes, c’est le genre d’endroit où les Dardenne sont toujours bouleversants, Buren toujours dérangeant et Boulez toujours séminal.

Vous voyez le genre ? Logiquement, quand un garçon comme moi ouvre lesdites pages, plus rien ne devrait l’étonner, et encore moins l’indisposer. Il sait à l’avance qu’aucune niaiserie, aucune tartufferie, aucune bourdieuserie ne lui sera épargnée. Hum. Ça c’est la théorie. On se croit à l’abri, mais manque de bol, y a toujours un paltoquet un peu plus hargneux que la moyenne de ses camarades pour vous faire regretter le bon vieux temps des soufflets et des duels de presse.

Et c’est précisément ce qui m’est arrivé mardi dernier, à la lecture du compte-rendu signé Olivier Nuc de la série de concerts que Leonard Cohen vient de donner à l’Olympia. Le problème n’est bien sûr pas que ce garçon écrive « Cohen revient aujourd’hui sans rien avoir de neuf à proposer. Son dernier album en date, Ten New Songs, est sorti en 2001, et on ne peut pas dire qu’il ait autant marqué les esprits que ses autres disques ». Après tout, personne n’est obligé d’aimer les bons disques, et c’est le droit le plus absolu d’Olivier Nuc de penser que Leonard Cohen est définitivement un has-been, contrairement par exemple à Bertrand Cantat, dont il célébrait le come-back quelques jours plus tôt dans les mêmes colonnes en expliquant sans rire que Gagnants-Perdants était « une superbe ballade aux accents breliens ». Cantat un nouveau Brel et Cohen un vieux ringard, pourquoi pas ? Encore une fois, là n’est pas le problème (sauf peut-être pour les malheureux qui vont dîner chez Olivier Nuc et doivent subir poliment toute la musique qu’il aime, sous peine d’être obligés de s’intéresser à sa conversation).

Non, le vrai problème avec Olivier Nuc, c’est la suite de l’article, quand il nous fait part de ses considérations économiques et sociales sur le prix des billets, ce qui est fort compassionnel, vu qu’il n’a pas, lui, payé sa place. On imagine que l’auteur a dû être bon élève, car ses considérations sont une sorte de dissert’ en trois parties.

Tout d’abord, Olivier Nuc dresse le constat, forcément accablant : « Pour assister à l’un de ces trois concerts, il fallait débourser une somme rondelette, comprise entre 95 et 161 €. » Jusque-là, rien à dire, on est dans le factuel comme on dit dans la grande presse. D’ailleurs, je dois l’avouer, moi aussi, j’ai trouvé ça un peu chérot. Moins cher quand même que le 6 pièces-cuisine de mes rêves place Furstenberg et la Bentley Arnage qui va avec, mais bon, un peu cher quand même

Mais c’est l’analyse, forcément lumineuse, de notre guérillero figaresque, qui a libéré en moi des pulsions agressives dont tous mes amis savent pourtant qu’elles sont plutôt rares : « Reprendre la route pour donner des concerts constitue un des plus sûrs moyens de faire une bonne opération financière pour un musicien, alors que les disques ne se vendent plus. » Un musicien qui veut gagner de l’argent, quelle horreur ! Au Figaro, on ne transige pas avec le règne de l’argent. (Enfin j’imagine qu’Olivier Nuc écrirait plutôt « avec le règne de l’argent-roi », c’est plus stylé.)

Et enfin vient la conclusion forcément éleveuse de débat : « Difficile de ne pas se souvenir, pourtant, que le même homme chanta au festival de l’île de Wight en 1970, et qu’il était tête d’affiche de la Fête de l’Humanité quatre ans plus tard. Dans ces années-là, Cohen incarnait une certaine alternative au modèle dominant. Le voir ainsi rattrapé par le marché et considéré comme une valeur marchande a quelque chose de gênant. »

Franchement, lecteurs chéris, comment garder son sang-froid dans des circonstances aussi criminogènes ?

D’ailleurs, à défaut de pouvoir hic et nunc briser net la clavicule d’Olivier Nuc d’un gracieux coup de nunchaku (c’était mon « modèle dominant » d’expression à moi dans ces regrettées années 70), ma première réaction, en lisant cette daube insane, fut d’ordre fantasmatique. J’imaginais l’excellent Ivan Rioufol débarquant furibard dans le bureau d’Olivier Nuc, lui donnant sans plus d’explications la fessée déculottée devant tous ses petits camarades des pages Culture et l’obligeant ensuite à recopier mille fois sur son écran : « Le mot marché n’est pas une injure dans les colonnes du Figaro ! »

Ça a suffi à me calmer, un peu. Mais le parti du bon goût n’est pas quitte. Il crie vengeance pour Leonard. Il veut du sang. Désormais Olivier Troudunuc et toutes les autres lavettes citoyennes de sa rubrique – sont classés dans mon rayon « ennemis personnels » quelque part entre la Halde et Rue89. Vous aurez bientôt de leurs nouvelles.

Renaud Camus et « l’Affaire Zemmour »

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Nous avons reçu hier ce communiqué du Parti de l’In-nocence, créé par Renaud Camus. C’est bien volontiers que nous le reproduisons intégralement.

« Le parti de l’In-nocence apporte son appui total au journaliste Eric Zemmour qui représente une des très rares voix encore audibles de liberté, de vérité et d’humour sous l’oppressante chape imposée à notre pays par la tyrannie du dogmatisme antiraciste ; et qui semble être, comme il était à prévoir – c’est tout à son honneur – l’actuelle proie rituelle des sbires, sicaires, chiens de garde, molosses, roquets, rabatteurs et suiveurs hébétés de la vigilance aveuglante.
Le parti de l’In-nocence juge particulièrement significatif que le prétexte de l’actuelle chasse à l’homme soit l’usage par sa victime du mot « race », parfaitement admis à peu près partout dans le monde sauf en France et à toutes les époques sauf la nôtre ; et dont rien n’était plus facile pour les vigilants que d’adopter une définition prétendument « scientifique » tellement limitative, et coïncidant si peu avec son énorme champ sémantique dans notre langue, qu’il en devienne, lui, le mot, le pauvre mot, inadmissible – le seul inconvénient étant que cette définition absurde est précisément celle des racistes et des pires criminels de l’histoire. »

Jack Lang, merde !

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Jack lang était l’invité de Parlons Net enregistré mercredi 26 novembre 2008. L’ancien Ministre de la culture et de l’Education Nationale revient sur l’élection mouvementée de Martine Aubry au PS. Il s’exprime également sur l’audivisuel public et sur l’état de l’éducation et de la recherche. Pugnace et remonté contre ce qu’il estime être une politique globale de casse du service public, Jack est apparu clairement ancré dans l’opposition au gouvernement. Lorsqu’il s’écrie « Du courage, merde ! » on se demande si c’est à lui qu’il s’adresse ou au PS ou au Gouvernement.

Jack Lang est interrogé par Elisabeth Lévy, de Causeur.fr, Pascal Riché de Rue89 et Bénédicte Charles de Marianne2.fr. L’émission est animée par David Abiker.

Jack Lang et l’Etat du PS « il faut se mettre au travail »
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Jack Lang et la réforme de l’audiviovisuel public « Il fallait augmenter la redevance »
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Jack Lang et le manque de courage en matière d’éducation et de recherche
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Bonus : La question qu’il ne fallait pas lui poser
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Buzz : Son coup d’éclat…
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Baudrillard et l’affaire Zemmour

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Les fins limiers d’ILYS ont retrouvé ce texte de Jean Baudrillard, publié dans Libération, il y a plus de dix ans. Tout y est dit. « La vraie question devient alors : ne peut-on plus l’ »ouvrir » de quelque façon, proférer quoi que ce soit d’insolite, d’insolent, d’hétérodoxe ou de paradoxal sans être automatiquement d’extrême droite (ce qui est, il faut bien le dire, un hommage rendu à l’extrême droite) ? Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ? ».

Si Versailles m’était koonsé…

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Une polémique peut en cacher une autre. Hier encore, inculte que je suis, je croyais qu’il n’y avait qu’une seule « affaire Jeff Koons » : la réaction indignée des réacs (c’est quand même notre boulot, merdre!) face à l’installation à Versailles des plus belles pièces de la ménagerie koonsienne. Homard gonflable, chien-ballon « vénitien » (?), lapin « willendorfien » (??) et autres innocentes bébêtes prises en otage par l’ »artiste » zoophile ; que fait la SPA ?

Mais on se calme : après tout, ce bestiaire aura disparu le 5 janvier. On ne peut pas en dire autant des colonnes de Buren[1. Pour être tout à fait juste, il y a une autre différence : les colonnes de Buren au moins, on peut s’asseoir dessus ou y écraser ses clopes… Essayez donc de faire pareil avec le « chien-ballon » !]. Aussi ai-je regardé, sans haine et sans crainte, l’ébouriffant publireportage consacré à l’affaire par France 5 et intitulé assez absconnement[2. Néologisme. Pourquoi je serais le seul à pas avoir le droit d’innover ? Moi aussi je peux être un « chien-ballon vénitien », si je veux.] « Au château de Versailles : Jeff Koons, homme de confiance ». Un doc tellement trop hagiographique qu’il aurait pu se conclure par une voix off genre : « I am Jeff Koons, and I approve this message. »

Mais même un « documercial » peut receler des infos utiles. Dans celui de France 5, j’en ai appris une bonne : Jeff Koons le « provocateur » est un artiste officiel ! Il a trouvé en Jean-Jacques Aillagon, sinon son mécène (il n’en a guère besoin), au moins le président de son fan-club francophone. Hier, ministre de la Culture, il le décorait de la Légion d’honneur ; aujourd’hui, président du domaine de Versailles, il lui ouvre les portes du château.

Pour justifier cette « audace », le ministre nous assène sans rire que Versailles et Koons ont deux points communs qui rendaient « inévitable » leur rencontre : l’un et l’autre ne sont-ils pas « mondialement célèbres » et « baroques » ?

Cette polémique-là, Jean-Jacques la démonte le plus facilement – et le plus modestement – du monde : « Beaucoup de gens n’ont pas compris, comme toujours quand il s’agit de grandes initiatives. »

Fermez le ban ! Tout est clair désormais : je suis un « paléo-con[3. Comme dit joliment Marc Cohen.] », donc j’aime pas l’exposition « Jeff Koons-Versailles », voilà tout !

Et pourtant, j’ai une dernière question, M’sieur, sans vous déranger, comme dirait Columbo : pourquoi donc le critique de Télérama déconseille-t-il lui aussi ce programme ? On n’a pas gardé les homards ensemble…

Olivier-Pascal Moussellard (car c’est lui !) estime que les réalisateurs de France 5 ont mal fait leur boulot ; il explique même comment ils auraient dû s’y prendre : « En donnant la parole à quelques esprits critiques, et en s’interrogeant sur le sens de ce triomphe « koonsien » dans les institutions culturelles et sur le marché de l’art. Deux thèmes malheureusement absents. »

Entièrement d’accord, Pascal-Olivier (ou l’inverse) : moi aussi j’aurais aimé entendre sur l’ »affaire » Jean Clair ou Jean Dutourd, « esprits critiques » s’il en est !

A cet instant précis, je me dis : « Attention Basile ; fausse piste ! Ça fait quand même quinze ans sans sursis que tu lis Télérama ! Tu ne peux pas être d’accord avec eux, surtout sur l’art contemporain… Il y a forcément un loup ! »

Ce loup, je n’ai pas eu à le chercher loin : dans un Télérama d’il y a trois mois ! L’antikoonsisme de gauche, figurez-vous, ne relève pas de préférences artistiques, mais de la préférence nationale.

Je cite le papier du critique d’art maison, Olivier Céna : « Pourquoi confier à un artiste étranger[4. C’est moi qui souligne.], quels que soient son talent, sa notoriété, sa cote sur le marché, le soin d’inaugurer une manifestation dans un des lieux les plus connus et les plus visités de France[ Parenthèse pour les amateurs : l’antikoonsisme « de progrès » ne se limite pas au souverainisme culturel. Dans Art-Press, l’oracle Philippe Dagen qualifie Koons d’artiste organique du « capitalisme mondialisé et spectaculaire ». Et là, je suis plutôt entièrement d’accord.] ? »

L’ennemi donc, ce n’est pas l’artiste abscontemporain : c’est l’allogène ! Thèse confirmée quelques lignes plus loin par le discours du Céna : « Pourquoi le Louvre invite-t-il, pour la première confrontation entre art ancien et art contemporain, Jan Favre, un artiste flamand ; et Monumenta, pour ses deux premières éditions sous la nef du Grand Palais, un peintre allemand, Anselm Kiefer, et un sculpteur américain, Richard Serra ? »

Bref, l’antikoonsisme de gauche relève d’un combat rigolo comme je les aime : contre la « préférence nationale », sauf en matière d’ »exception culturelle ».

Sur France Culture, l’esprit privatisé

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Longtemps je me suis levé de bonne heure le dimanche matin, aux alentours de onze heures, pour écouter « L’Esprit Public », l’émission animée par Philippe Meyer. Quand on a la gueule de bois, « L’Esprit Public rassure ». Philippe Meyer a la voix radiophonique, comme on dit. Une voix rassurante, voire anxiolytique, même si l’on a parfois l’impression qu’il en joue juste un peu trop, comme un crooner de casino qui appuierait ses effets ou comme un Barry White du centrisme policé. Néanmoins, sa manière d’articuler le français détonne suffisamment dans le paysage radiophonique pour qu’on puisse lui pardonner ses coquetteries vocales.

Ce qui est plus difficile à admettre, en revanche, gueule de bois ou pas, est l’évolution de plus en plus discutable de son émission dont les thèmes ressemblent de plus en plus à des questions fermées : « La gauche française est-elle la plus bête du monde ou la plus imbécile de la galaxie ? », « François Bayrou est-il un génie ou Dieu ? », « La manière dont Nicolas Sarkozy affronte la crise économique est-elle sublime ou grandiose ? », « Les fonctionnaires sont-ils des fainéants ou des inadaptés ? »

Certes, nous connaissons la règle du jeu : le bon ton. On n’est pas chez les pouilleux des radios périphériques, faudrait voir à pas mélanger grandes gueules et bons esprits qui, pour être publics, n’en sont pas moins distingués. La compagnie est choisie et composée d’une équipe de permanents bon chic bon genre dont il n’est pas question ici de mettre en doute la valeur intellectuelle. Le problème est plutôt qu’avec les années, ils tiennent tous le même discours. En cela, il semble bien qu’ils soient au diapason de l’idéologie dominante qui refuse toute marge de manœuvre au Politique, sauf quand ces charmants parleurs (j’allais dire causeurs…) voient une crise financière si redoutable qu’elle risque de faire fondre comme neige au soleil leur patrimoine de flamboyants soutiers de la génération lyrique, toujours prompts cependant à dénoncer cette jeunesse frileuse qui ne se résigne pas à la glorieuse incertitude du travail précaire et des salaires étiques.

Nous retrouvons ainsi, le plus souvent, Denis Olivennes, Yves Michaud, Jean-Louis Bourlanges et Max Gallo, le doyen.

Denis Olivennes, directeur du Nouvel Obs, est auréolé de son image de patron de gauche : je sais, ce n’est pas moderne de voir dans cette expression un oxymore définitif ou une bonne blague. Yves Michaud, lui, se présente comme un philosophe iconoclaste : l’expression est d’une banalité tellement affligeante qu’elle est en passe d’être lexicalisée et qu’il pourra l’inscrire bientôt sur sa carte de visite. Un philosophe iconoclaste, ça veut dire que l’on est à l’origine de l’Université de tous les savoirs, que l’on veut apporter la philosophie chez les tout-petits et qu’en même temps on voue une détestation froide à tout ce qui ressemble de prêt ou de loin à un enseignant. Sans compter le mépris pour les hommes politiques qui veulent encore, les présomptueux, faire de la politique comme Chirac en son temps ou Mélenchon aujourd’hui. Jean-Louis Bourlanges est au bout du compte le plus cohérent : il aime les modérés, fait preuve d’une tolérance qui n’est pas de la faiblesse et est capable de références tout à fait inattendues pour un centriste. Ainsi lui sera-t-on éternellement reconnaissant d’avoir signalé dans une brève la mort de l’immense écrivain méconnu Frédéric[1. Frédéric Berthet (1954-2003), prix Nimier 1988 pour Daimler s’en va (Gallimard).]. La brève, donnée par chaque invité à la fin de l’émission, est en quelque sorte le Ite missa est de l’Esprit Public.

Et, pour finir, Max Gallo… L’ai-je aimé, Max, avant qu’il ne devienne un « lou ravi » du sarkozysme ! Ai-je été fier de suivre sa crinière blanche lors de la campagne pour Chevènement en 2002 ! C’était le temps des Contes de campagne[2. Contes de campagnes, 2002, (Mille et une nuit). Ce recueil de textes pour Chevènement vit notamment les signatures de Philippe Muray, Michel Houellebecq ou Régis Debray.] : il avait fédéré des écrivains de tous bords, Max, et on y croyait alors… A l’écouter, on sentait que Chevènement, c’était gagné : demain le CNR… Mais désormais, je ne le reconnais plus, Max : il confond Sarkozy et Clemenceau, Sarkozy et de Gaulle, Sarkozy et Bonaparte. Il est devenu le Plutarque de l’Elysée : avec lui, c’est Les vies parallèles tous les dimanches.

À une époque lointaine, il m’en souvient, il y eut des journalistes étrangers et même, figurez-vous, des femmes à « L’Esprit Public ». Oui, des femmes, mais Philippe Meyer a sans doute voulu renouer avec la bonne vieille tradition française de l’apéritif dominical pris entre notables au café de la préfecture comme dans un roman de Simenon ou de Marcel Aymé. Non, excusez-moi, la référence est un peu trop popu, disons comme dans une pièce de Giraudoux où les inspecteurs d’Académie font des vers et chassent les vilains fantômes de la contestation. « L’Esprit Public » est ainsi devenu un Intermezzo de blancs largement sexagénaires (à l’exception d’Olivennes). En soi, cela n’a rien de scandaleux et ce n’est pas ici que l’on va défendre une politique de quotas mais reconnaissons qu’il est toujours savoureux de les entendre chaque semaine donner des leçons aux partis politiques (vous savez, ces endroits où des gens un peu simplets se présentent devant des électeurs et non des auditeurs) sur le renouvellement indispensable des générations, le peu de place fait aux minorités visibles ou aux femmes, (la dernière en date, répétons-le, a dû être entendue à « L’Esprit Public » lors de la mise sur le marché des premiers téléphones portables).

Se présentant implicitement, avec cette fausse modestie des vrais arrogants, comme l’animateur d’une « émission de référence », Philippe Meyer, avec ses comparses, couvre un prisme idéologique allant, pour faire simple du libéralisme social au social-libéralisme.

Cela ne fut pas toujours le cas : Meyer et Gallo incarnaient il y a quelques années un certain républicanisme jacobin face à Jacques Julliard et Jean-Claude Casanova qui représentaient plutôt la pensée girondine. C’était assez malin, d’ailleurs, cela évitait de sombrer dans le clivage droite/gauche (tellement vulgaire, n’est-ce pas ?) tout en montrant malgré tout que d’autres lignes de forces traversaient les enjeux contemporains. Cela nous valait même parfois, ô surprise, quelques éclats de voix, chose aussi rare dans cette émission si convenable qu’un communiste invité à un journal de vingt heures.

Ce temps est révolu, « L’Esprit Public » qui déteste tellement l’action publique qu’il devrait se rebaptiser L’Esprit Privatisé est devenu le prototype de l’émission pour démocrates-chrétiens et notaires pharisiens qui évitent d’aller à la messe et qui font bien. Ils risqueraient d’y entendre des choses bien plus dérangeantes que l’eau tiède de Philippe Meyer et ses amis : la force révolutionnaire de l’Evangile, par exemple.

L’homme à la rose

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Né à Amsterdam en 1820, Franz van Haaten était tenu pour l’un des botanistes les plus réputés du XIXe siècle. Inventeur de la synthèse abusive, qui consistait à greffer ensemble tout ce qui lui passait sous la main (il se greffa même un cuir chevelu sur la tête), il consacra sa vie entière à créer de nouvelles variétés de roses. Les roseraies européennes doivent ainsi au génie de van Haaten la tulipe des neiges, l’edelweis marin et le chou-rose. L’invention du bonzaï géant lui valut d’être distingué par l’académie des Sciences du Japon en 1854. Le peintre Jan van der Putten représente ici le grand botaniste avec l’un des plus beaux pots aux roses qu’il créa.

Jan van der Putten, L’homme au géranium, huile sur toile, 1857. Conservé au Coffee Shop Broederschap mijn kont d’Amsterdam (NL).

Carnage à Bombay

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Je ne m’attendais certes pas à passer la matinée de Thanksgiving à boire du café soluble et passer de CNN à la BBC. Mais les attaques sur Bombay sont si énormes et comme ils disent si « insolentes » que je me suis couché tard et levé tôt.

À l’heure qu’il est, on connaît toutes les infos essentielles : des terroristes islamistes ont déferlé sur les quartiers riches et touristiques de Bombay, se sont emparés de deux hôtels et ont ouvert le feu à la gare centrale. Ils se sont aussi emparés de plusieurs bâtiments. Ce qui est clair c’est qu’il s’agissait d’une entreprise exigeant une importante masse de main-d’œuvre. En principe, en terrorisme, on cherche à épargner le plus possible son personnel, mais quelqu’un en rapport avec Al Qaïda ou son fan-club pakistanais a décidé de sacrifier un paquet de vies sur ce coup-là. C’est ce qui rend ces attaques intéressantes si on les examine d’un œil froid.

Imaginez que vous soyez une huile d’Al Qaïda, en train de se demander comment profiter au maximum de vos ressources. Jusqu’à présent la solution, la plupart du temps, c’était la bombe. Parce que pour poser des bombes, il suffit de quelques hommes valeureux, et pour peu qu’ils règlent le détonateur correctement et sachent faire profil bas, ils ont une bonne chance de s’en sortir pour pouvoir reposer des bombes un autre jour. Dans la mesure où il n’est pas facile de trouver des hommes valeureux, et encore moins des hommes valeureux prêts à risquer de se faire arracher les ongles dans le sous-sol d’un service de police, c’est là la démarche standard de la plupart des mouvements terroristes.

Pas cette fois. Si ces mecs ont envoyé des hommes sur dix objectifs différents à Bombay, ils dépensent beaucoup de vies humaines. Il leur faut supposer que ces hommes ne reviendront pas. La moitié environ d’entre eux vont mourir, et les autres seront sérieusement passés à la question, avant de se faire abattre «lors d’une tentative d’évasion», ou alors, s’ils ont vraiment un bol de cocu, de se faire jeter dans une oubliette obscure.

Imaginons qu’ils aient envoyé dix hommes par objectif. Il faut bien ça pour mener ce genre d’assaut frontal dans une ville où la police est massivement présente, le chiffre est donc plausible. Pas le genre de truc qui réjouit particulièrement votre Directeur des Ressources Humaines.

Sauf qu’en fait, le problème se réduit finalement aux forces à l’œuvre sur le marché, et en ce sens, ça tient parfaitement debout. L’offre et la demande. Offre: il semble qu’une bonne partie des assaillants soient venus du Pakistan par bateau. L’offre en jeunes Pakistanais pas très futés, démangés de la gâchette et impatients de se sacrifier est à peu près illimitée. Grâce au financement de la CIA, des Saoudiens et de l’ISI[1. Les services secrets pakistanais.], il existe maintenant près de 4000 madrasas, académies du martyr, au Pakistan. Ce sont les seules MJC qu’on trouve là-bas, et leurs animateurs n’hésitent jamais à faire des heures sup’ pour convaincre tous les jeunes idiots du pays que se porter volontaire pour une mission-suicide, c’est comme gagner une croisière à la loterie. En l’occurrence s’ils sont bien venus par la mer, c’en était une.

Bon, la qualité de cette main-d’œuvre, ça c’est autre chose. Quel est le prix de la vie de cette chair à canon pour la mouvance? Ça dépend de beaucoup de facteurs. Si vous étiez le DRH d’Al Qaïda et qu’il était question de faire le portrait-robot de la recrue idéale, il parlerait l’anglais ou l’américain sans accent; il serait blanc ou extrême-oriental; il saurait s’adapter au mode de vie yuppie/urbain n’importe où en Occident; il aurait la tête froide, serait capable de sourire comme un vendeur d’automobile et de parler de sport ; et sous cette carapace, il serait parfaitement maître de lui-même, armé d’un dévouement genre Terminator à la cause et d’une indifférence totale aux séductions du monde diabolique que vous l’avez envoyé infiltrer.

La justice n’attend pas

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Ce communiqué a été publié hier après-midi par le bureau de la société civile des personnels de Libération, nous jugeons indispensable de le publier dans son intégralité.

« Vittorio de Filippis, ancien directeur de publication de Libération, victime de méthodes judiciaires intolérables.

Ce matin, à l’aube, à 6h40, Vittorio de Filippis a été la cible d’une opération de police judiciaire sur réquisition d’un juge d’instruction Muriel Josié, vice-présidente du Tribunal de grande instance de Paris. Le magistrat voulait l’entendre, comme ancien directeur de publication, dans le cadre d’une procédure de diffamation dans le cadre d’une affaire (l’affaire Niel) dans laquelle Libération a gagné tous les procès qui lui étaient intentés.

Les policiers se sont comportés d’une manière violente, l’ont insulté « vous êtes pire que la racaille ». Les enfants, mineurs, de Vittorio ont été laissés seuls à son domicile, après avoir assisté à la scène. Notre collègue a ensuite du subir deux fouilles au corps humiliantes, au Palais de justice de Paris, sur instruction de la magistrate. A chaque étape, policiers et juge ont refusé de prévenir les avocats de Libération.

Ces méthodes sont inadmissibles. La SCPL veut manifester sa solidarité vis à vis de Vittorio de Filippis. Nous protestons auprès des autorités politiques et judiciaires. Nous demandons qu’une enquête soit ouverte sans délais sur ces méthodes. »

Plus de détails sur ce haut fait d’armes judiciaire.

Petit manuel pour bien niquer sa race

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Tenez-vous le pour dit : Claude Lévi-Strauss court toujours ! Pas très vite certes, puisque l’ethnologue structural le plus âgé de France fête aujourd’hui ses cent ans. Il festoiera tranquille et peinard, à la verveine ou au mousseux, assis devant sa fenêtre et tirant le rideau sur un monde qu’il exècre désormais. Seulement, c’est une honte ! C’est au gnouf qu’on devrait se charger d’expédier Lévi-Strauss plutôt que de souffler en chœur les bougies de son gâteau ! L’ethnologue ne s’en vante pas, mais il a osé écrire en 1952 un opuscule titré Race et histoire. Oui, vous ne rêvez pas : Lévi-Strauss a employé le mot race ! Pire, à de nombreuses reprises, dans cet ouvrage, il emploie le mot ignominieux en lieu et place de phénotype, que nous, âmes précautionneuses, attendions évidemment qu’il écrivît. Je vous l’accorde : ce livre bat en brèche l’idéologie raciste, mais ne nous arrêtons pas à si peu de choses. Lévi-Strauss emploie le mot race. Si ça, ce n’est pas une preuve !

Il n’est d’ailleurs pas le seul : on ne compte pas les sociologues et anthropologues qui, dans la droite ligne de Durkheim, Weber ou Mauss, ont employé l’un et l’autre terme indifféremment, sans pour autant être des Gobineau en puissance. Comme l’écrit Dominique Schnapper dans La Relation à l’autre, toute la sociologie s’est mue et s’est construite au sein même de l’idée de race sans jamais la remettre en cause. Encore plus accablant, la déclaration universelle des droits de l’Homme, la convention européenne des droits de l’Homme et la Constitution de la Ve République utilisent le terme race. Il n’est pas jusqu’au philosophe Vincent Cespedes qui ne se livre à cette dangereuse pratique (sur le plateau d’Arte, il déniait à Eric Zemmour le droit d’utiliser publiquement le vilain mot, mais en loucedé il ne s’en prive pas, comme en témoigne cette vidéo). N’évoquons même pas l’anthropologie américaine qui a passé quelques décennies à donner une légitimité scientifique au terme pour mieux justifier la ségrégation, avant que ledit mot ne devînt lui-même un discriminant social assez rigolo…

Pourquoi le mot race est-il accepté sans sourciller dans l’usage courant et même savant ? Pourquoi suscite-t-il le scandale dès lors qu’il est placé dans la bouche d’Eric Zemmour ? Mauvaise haleine ? Délit de sale gueule ? Dieu seul le sait. Un journaliste de droite, pointant au Figaro, c’est sûr que ça sent l’exploiteur du genre humain à plein nez. Un seul moment d’inattention, et il vous sort de sa poche son chapeau pointu, rétablissant le commerce triangulaire sans que vous ne vous en aperceviez.

La dangerosité de l’éditorialiste du 14 boulevard Haussmann explique certainement pourquoi le Mrap a demandé hier au Csa de le placer sous surveillance : « Considérant que c’est le racisme qui crée les races, par ces propos, Eric Zemmour entretient et alimente le racisme à l’endroit d’une citoyenne qui est française… Nous saisissons aujourd’hui le Csa pour que des mesures soient prises contre la diffusion de ce genre de propos et qu’une alerte soit lancée à l’endroit des responsables des chaînes publiques au sujet des dérapages incessants de M. Zemmour sur celles-ci. »

On passera sur l’usage du terme « considérant » [1. Soit le rédacteur de la lettre au Csa se prend pour René Cassin, l’auteur principal de la déclaration universelle des droits de l’Homme, soit le Mrap, trop habitué des prétoires, ne maîtrise plus que le lexique judiciaire.] pour aller à l’essentiel : « C’est le racisme qui crée les races. » Maniant le solipsisme avec une rare dextérité, Mouloud Aounit fait mieux que Harry Potter : avec lui, le mot crée la chose.

Le problème, c’est que ce n’est pas historiquement très juste. Le mot « racisme » est apparu au début du XXe siècle quand la Science allemande, devant laquelle la France se tortillait d’admiration, poussait des morts illustres, comme Linné, Kant, Broca ou Gobineau, beaucoup plus loin que là où ils seraient allés par leurs propres moyens… Si les XVIIIe et XIXe siècles se contentaient d’employer l’idée de « race » pour rendre surtout compte de la diversité humaine, la fin du XIXe s’est mise à instrumentaliser les différences raciales dans un but politique.

Les choses sont encore bien moins simples. Fin juillet 1885, Jules Ferry monte à la tribune de l’Assemblée nationale pour défendre l’expansionnisme, au motif que les « races supérieures » ont une mission civilisatrice par rapport aux « races inférieures »… Pour lui répondre, Georges Clemenceau ne remet pas en cause l’existence des races, mais leur hiérarchie : « Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure !… C’est le génie de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. »

Il faut bien se rendre à l’évidence : ce n’est pas le mot race qui fait le racisme, mais l’idée qu’il existerait entre elles une hiérarchie. Au passage, je suggère au Cran et au Mrap de se mobiliser afin que soient débaptisés les places, artères et monuments qui portent le nom de Jules Ferry ou de Georges Clemenceau. Tous deux, dans des acceptions certes différentes, ont employé le mot race : tous deux sont coupables (NB : ne pas écrire au Csa, mais aux 36 000 maires de France).

Car c’est vers là que nous allons et c’est même là que nous sommes déjà : il vous suffit désormais d’avoir oublié ce qui était écrit dans votre Manuel du Bienpensant et de lâcher, grossier personnage, le mot « race » pour devenir illico un raciste. C’est tout nouveau, ça vient de sortir.

Pourquoi ? Le mot race est un mot qui tue. Certaines de ses significations et de ses connotations l’ont plombé.

Dans le langage courant, on sait ce qu’il signifie intuitivement. Lorsque l’on dit qu’un « physio » fait de la discrimination raciale à l’entrée d’une boîte de nuit, on le voit juger les uns et les autres à leur phénotype, c’est-à-dire au seul aspect observable d’un individu (morphologie, couleur de la peau, etc.) Pourquoi alors ne pas parler de discrimination phénotypale ? Tout simplement parce qu’en français le mot race peut indistinctement être employé comme synonyme de phénotype ou de groupe ethnique…

Comme l’a montré Louis Dumont, il aura fallu attendre le scientisme pour que la race soit biologisée à des fins idéologiques et acquière un nouveau sens. Au moins une chose est sûre sur ce plan : pour la génétique, les races n’existent pas. Il existe une espèce humaine, mais pas de sous-espèces. Pour vous en convaincre, mettez dans un seau les gènes d’un noir, d’un blanc et d’un jaune. Ne mélangez pas, malheureux ! Mais apportez très vite les seaux à un généticien et demandez-lui de vous dire qui est qui. Il vous regardera alors d’un œil perplexe et vous lâchera, désabusé : « Le phénotype n’a pas de génotype. » En revanche, prenez le même généticien et montrez-lui les photos d’un noir, d’un blanc et d’un jaune : il saura vous apporter une réponse assez satisfaisante et pourra même, quand le ministère lui aura coupé tous ses crédits, se faire embaucher comme portier aux Bains-Douches.

Cependant, ce n’est pas parce que la génétique démontre qu’une chose n’existe pas que le terme disparaît avec ses autres acceptions. Et c’est encore moins parce que vous aurez interdit l’usage du mot race que vous aurez supprimé les préjugés et les comportements racistes. C’est que le mot n’est jamais la chose.

Si l’on veut expliquer pourquoi le mot race est devenu tabou au point qu’à peine prononcé il provoque le scandale, c’est peut-être vers la linguistique qu’il faut se tourner. La loi du moindre effort est bien connue : l’évolution d’une langue s’accompagne de la disparition de certains phonèmes finaux. Le cinématographe devient le cinéma, puis le ciné. Sur le long terme, l’altération touche les phonèmes eux-mêmes : le cantare latin devient le chanter français, plus facile à prononcer. Quant au sens, il se réduit et se fige dans une seule signification. On ne comprend plus ce que Zola ou Marx avaient à l’esprit lorsqu’ils écrivaient : « race ouvrière ». Que les Mérovingiens soient la « première race des rois de France » nous est inaudible. Celui qui emploie aujourd’hui le mot « race » est nécessairement un raciste, puisqu’on a décidé de limiter le mot à sa signification la plus catastrophique et la plus connotée. La nouveauté est qu’ici la simplification sémantique n’est pas naturelle, mais voulue et contrainte. Supprimer le mot, pour supprimer la chose : Orwell appelait cela la novlangue. Bienvenue, Eric Zemmour, vous êtes arrivé en 1984.