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De de Gaulle en général…

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D’abord il y a un événement : le 11 octobre 2008, à Colombey-Les Deux-Eglises (Haute-Marne), Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont inauguré le Mémorial parachevant le projet dédié à Charles de Gaulle, commencé avec l’édification d’une immense Croix de Lorraine (18 juin 1972). Celle-ci n’a d’ailleurs cessé d’attirer les visiteurs, contredisant la prophétie que le Général, avec cette ironie faussement modeste qui faisait partie de son charme, aurait lancé à propos de « sa » croix, dont il ne voulait pas : « Personne ne viendra, sauf les lapins pour y faire de la résistance… »

Et puis il y a cette affiche dans le métro, pour une pièce de théâtre inspirée du journal de Jacques Foccart, le conseiller du général de Gaulle pour l’Afrique. Elle présente une étrange silhouette et un visage à peine esquissé. Et pourtant c’est Lui, c’est bien Lui, égaré dans le métro, comme tenant en laisse un pavé ! Nulle majesté dans cette représentation persifleuse. Et pourtant, malgré l’évidente volonté de désacraliser, quelque chose est pertinent dans ce personnage perplexe au milieu des pavés…

Enfin il y a un souvenir, celui de la une d’un fameux hebdomadaire satirique, Hara Kiri : « Bal tragique à Colombey, 1 mort ».

Mais les plus nobles destins résistent à la nécessité d’en rire. Non, Charles de Gaulle n’est pas décédé après une valse en compagnie d’Yvonne. Le 9 novembre 1970, il s’est effondré[« Ah ! Il est déjà temps de mourir ! » : les derniers mots du Général, selon le colonel Desgrées du Loû (rapportés par Jean Mauriac dans L’après de Gaulle, chez Fayard).] un peu avant l’heure du dîner, alors qu’il achevait une patience (après tant de réussites…)

Rappel pour les plus jeunes d’entre vous : le 27 avril 1969, le peuple répond non au référendum sur « le projet de loi relatif à la création des régions er à la rénovation du Sénat ». Dès le 28, Charles de Gaulle part sans se retourner… L’air, soudain, paraît plus léger à nombre de Français. Et d’abord à une partie de notre grande bourgeoisie : le vieux képi incarnait ses remords et son peu d’empressement à le rejoindre dans l’exil londonien.
Les politiciens soupirent d’aise : enfin éliminé, ce Charlot qui, en fondant la Ve République, leur avait cassé leur joujou agonisant.

Tous avaient souffert de la dédaigneuse distance qu’il mettait entre eux et lui, et du mépris de plomb qu’il affichait pour leurs misérables combinaisons. Décidément, il vivait très au-dessus de leurs moyens… Intellectuellement s’entend : il ne s’enrichira pas d’un nouveau franc au métier de la politique. Même que le soir, à l’Elysée, tante Yvonne éteignait les lumières : « Il ne faut pas gaspiller ! »

Aujourd’hui, le vieil homme « recru d’épreuves » subit le pire : il paraît « dépassé ». Mais depuis quand ? Dans l’Europe du désastre qui se découvrait à mesure que refluait la catastrophe nazie, à quel sort misérable était vouée la France ? Perdue de réputation, suspecte aux yeux des vainqueurs, menacée de guerre civile, convoitée par les staliniens, elle pouvait tout au plus espérer l’humiliante intégration à un ensemble flou, « gauleité » par Giraud, béni par Jean Monnet et chapeauté par les Américains.
Enfin De Gaulle revint, avec son fichu caractère, qui est aussi la marque des hommes d’Etat au milieu des politiciens nains. Car il en fallait, du caractère, pour faire croire simultanément aux Etatsuniens que la France avait les moyens de son indépendance, et aux communistes que, grâce au parapluie américain, le pays était à l’abri d’un coup de force !

Et pour décoloniser l’Afrique noire et surtout l’Algérie, sans souci apparent de la douleur des rapatriés ni du sort des harkis, maltraités ici, massacrés là-bas ?

Mais « On ne gouverne pas innocemment », comme disait Saint-Just… A moins que vous ne préfériez Péguy : « Ils ont les mains propres mais ils n’ont pas de mains. »

De Gaulle, c’est un drame antique et chrétien à la fois. Un récit qui naît avec le baptême de Clovis, irrigue la chevalerie, transcende la République, s’incarne dans la Résistance – et prend fin avec lui. Il a soulevé la France et étonné le monde par sa vision, son charisme et ses mots. De Gaulle c’est Merlin, plus l’électricité (nucléaire).

Au risque de passer pour un illuminé, laissez-moi, en guise de conclusion vous livrer une confidence : un matin que je me trouvais dans une clairière isolée, non loin de la croix de Lorraine, je vis nettement surgir de la brume froide le spectre du Général ! Il croisa ma route sans me voir. Plus curieux qu’effrayé, j’osai l’interpeller : « Mon Général, que vous inspirent la Marseillaise huée, le démantèlement de la République, la crise mondiale, la fonte des glaciers et la prochaine comparution d’Éric Zemmour devant la Cour raciale, euh, martiale pour atteinte au moral multiculturel de la Nation ? »

Déjà, je ne le distinguais plus qu’à peine, lorsque sa voix sourde roula jusqu’à moi : « Pour la Résistance, voyez les lapins ! »

L'Après de Gaulle: Notes confidentielles (1969-1989)

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Soutien total à Mountazer al-Zaïdi

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Total respect. Comme le monde entier, j’ai été scotché par le jet de chaussures de Mountazer al-Zaïdi. Du courage, de la classe, du sens : que demander de plus à un homme ? Un homme qui n’a pas hésité à risquer sa vie, non pas pour zigouiller banalement du mécréant, façon bombe humaine d’autobus, mais pour signifier son mépris. Il y a du soufflet gascon dans ce travail d’arabe, nos idées progressent, les enfants.

En projetant ses godasses sur l’homme le plus puissant de la planète, Mountazer al-Zaïdi a donc réussi là où des milliers de tueurs djihadistes abrutis avaient échoué : rendre sympathique à la planète entière le juste refus irakien de l’occupation américaine. On notera que cette situation, scandaleuse, n’était guère plus brillante du temps où l’Irak était occupé par les Irakiens : si c’était sur Saddam Hussein que Mountazer avait envoyé ses souliers, j’ai tendance à croire que ce dernier aurait réagi avec moins d’humour que George W.. Et qu’à l’heure qu’il est, notre vaillant confrère serait déjà mort et enterré, non sans avoir auparavant été dûment énucléé, émasculé et éviscéré par les spécialistes en relations humaines du Raïs. Néanmoins, on pensera aussi à remuer nos miches pour tirer ce chouette garçon des griffes de ses tortionnaires du moment. Notre superman national serait bien avisé de lui offrir l’asile politique en France. Si ce jet de souliers n’est pas politique, alors il faudra m’expliquer…

Je reviens sur le sens. Que la portée du geste n’ait échappé à personne, y compris pour ceux qui de Sidney à Trinidad ont entrevu les images sans le moindre commentaire, c’est déjà un exploit, mais ça Ben Laden l’avait déjà fait, et en mieux. Quant à l’arme du crime, c’est une autre paire, non pas de manches, mais de souliers. Les souliers qu’on ôte, parce qu’ontologiquement impurs, au seuil de la mosquée, certes. Mais surtout, dans la mémoire collective arabe, les chaussures renvoient aux mille défaites des glorieuses armées musulmanes, aux images enrageantes de prisonniers moustachus et déchaussés, et plus spécialement aux monceaux de rangers abandonnées dans le Sinaï en 1967 par les troupes d’élite nassériennes. Or par ce geste-là, ce seul geste-là, on est passé d’un seul coup d’un seul, de la rancœur ressassée, de la rumination régressive et du déni autodestructeur à la moquerie libératrice, au grand rire nietzschéen. Je serais israélien, je serais content de négocier avec des gens dans l’œil desquels je vois un peu de malice, un peu de défi, voire un peu de morgue, et plus seulement de la souffrance et de la haine…

Je l’ai déjà écrit ici, le plus détestable chez Oussama Ben Laden, c’est sa modernité. Sa formation universitaire de business engineering. Ce mass murderer rationnel et pragmatique se meut comme un poisson dans l’eau glacée du calcul égoïste, comme disait l’autre. Avec Mountazer al-Zaïdi, changement radical de la donne. Je ne sais pas si Al-Zaïdi a lu Retz ou Baudrillard. Je ne sais même pas s’il mesure la portée épistémologique de son propre geste. Mais il est bien évident que d’autres le feront pour lui. Qu’ils sauront mesurer le bond théorique entre destruction et déconstruction. Ils verront que la tentative de destruction à la Ben Laden renforce in fine l’ennemi supposé : les Twins seront reconstruites, et en mieux. En revanche on n’effacera pas comme ça les traces de la déconstruction moqueuse du mythe américain perpétrée par deux souliers voletant vers le président Bush. Mountazer a instillé le virus de la critique postmoderne dans l’Islam. C’est assurément la meilleure nouvelle de l’année.

Voilà pour les bonnes nouvelles. Passons maintenant aux moins joyeuses. Le problème, c’est que comme d’hab, pour marquer le coup, les Arabes vont se contenter de descendre dans la rue avec des grands portraits de Mountazer et de brûler quelques drapeaux américains ou israéliens. Et qu’ils resteront donc dans leur merde noire pour n’avoir pas compris que la seule chose à faire, ce n’est pas de le sanctifier, mais de l’imiter. De glisser leur pas dans ceux de ses pieds nus.

En écrivant ces lignes, je pense aux 25 millions d’habitants de ma ville natale, Le Caire, qui tous, j’en suis sûr, révèrent Mountazer, mais ne voient pas l’occasion extraordinaire qu’il leur a donné de sortir de leur enfer, de leur cauchemar même pas climatisé.

Amis cairotes, ôtez tous vos babouches, et jetez-les à la tête de vos flics ripoux, de vos fonctionnaires sangsues, de vos dirigeants nauséeux et fanfarons qui vous ridiculisent dans le monde entier.

Amis pédés du Caire, persécutés, déshonorés, violés dans des geôles insanes et en plus oubliés par Act Up et tous les faux-culs altergays du monde libre, déchaussez-vous et balancez vos mocassins à la face des ulémas tartuffes.

Allez vous rouler des pelles goulues sur les sofas de la pâtisserie Groppi et sur les pelouses de l’Université islamique Al Azhar !

Amies princesses d’Héliopolis jetez vos escarpins Sergio Rossi à la tronche de vos salopards de frères, d’oncles et de pères ! Autodafez vos hidjabs et vos jupes-culottes et descendez en string dans la rue ! Montrez vos corps de déesses, mes sœurs, et faites bander la rue arabe ! Que les muslims du monde entier bandent comme des Turcs ! Montrez-vos fesses pommelées et vos seins denses au peuple pour qu’il comprenne enfin qu’il n’a rien à perdre, et tout à gagner. C’est ainsi que commencent les révolutions.

Réformes des lycées : Ubu contre Lyssenko

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Philippe Meirieu, Danube de la pensée pédagogiste, a réussi un nouvel exploit : rendre Xavier Darcos sympathique. Non content d’avoir décérébré des générations de jeunes enseignants grâce aux délires des Lyssenko des IUFM qui n’ont plus vu un élève depuis les débuts du second mandat Mitterrand, Meirieu déclare dans Le Monde : « Cette réforme n’était pas prête. » Effectivement. Darcos, comme Ubu, se contentait d’envoyer à la trappe l’enseignement de disciplines existantes comme le Grec ancien ou l’économie. Meirieu, lui, est au contraire l’inventeur d’une discipline qui n’existait pas et qui n’existe toujours pas malgré les circulaires officielles : les sciences de l’éducation.

Corbeaux et Colombe

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Tapis derrière leur anonymat, de courageux justiciers se sont assigné une noble tâche : faire virer Colombe Schneck de France Inter. Vous voyez le truc, intérêt général, salubrité publique et tout le bazar. Nos conspirateurs ont établi leur QG sur Facebook sous l’enseigne sobre et de bon goût d’une Ligue pour l’abolition de Colombe Schneck – j’ai tenté d’aller y voir mais c’est très compliqué d’aller sur Facebook et, en plus, c’est un peu vexant, depuis que ce machin a remplacé le bistrot, seules 4 personnes ont demandé à être mes amies. On se croirait à l’école maternelle : « Non, tu n’es plus mon amie, mes nouveaux meilleurs amis sont Kangoo et Laguna. » On appelle ça un « réseau social ». En clair, c’est la planque idéale pour fomenter un mauvais coup sans prendre de risque.

« Zappez Colombe », c’est avec ce titre alléchant que les conjurés recrutent par courrier électronique. Il y a urgence, vous pensez. Il y va de la dignité des citoyens. Dans l’ensemble de la bouillie qui s’écoule à grands jets sur les écrans et sur les ondes, parmi tous les programmes concoctés pour rendre nos cerveaux disponibles, il en est un « plus laid, plus méchant, plus immonde », c’est l’émission « J’ai mes sources » de France Inter, animée par Colombe Schneck et diffusée tous les jours de 9 h 30 à 10 heures. Pour les oreilles affutées de nos résistants des ondes, c’est un supplice. Imaginez que récemment, elle a parlé de « l’agence Zenith Média… non Zenith Optimédia » – impardonnable. Pire encore, elle a présenté « le communicant Thierry Saussèze… non Saussé ». C’en est trop. Chaque citoyen responsable est donc invité à apporter « le petit ruisseau d’approximations, erreurs, impropriétés… qu’il aura relevées au fleuve de l’incompétence de la chère Colombe ». Allez, les corbeaux, à vos claviers.

Certains se demandent sans doute quelle mouche me pique. Précisons que Colombe Schneck n’est pas une copine. Pour ne rien vous cacher, moi, je l’aurais bien prise, sa quotidienne, vu qu’elle est arrivée sur Inter au moment où j’étais débarquée de Culture – et avant d’apprendre sa nomination, je l’ai susurré à l’oreille de Frédéric Schlesinger. Sans succès. Elle m’a invitée deux fois, la première face à David Kessler, ce qui était plutôt gonflé et le débat fut assez sportif. La deuxième fois, venue parler de livre que j’ai écrit avec Philippe Cohen Notre métier est mal parti (le titre résume assez bien la thèse), je suis tombée dans un véritable traquenard – qu’elle n’avait pas organisé. Elle a semblé encore plus surprise que moi de voir Sylvain Bourmeau, qu’elle semble tenir pour un garçon civilisé, se transformer en moulin à éructations et imprécations, dont il ressortait que j’étais coupable de toutes les turpitudes de Jean-François Kahn et Franz-Olivier Giesbert réunis. Je n’ai qu’un véritable grief à l’encontre de Colombe Schneck : elle croit qu’il existe seulement trois sites Internet en France (devinez lesquels !).

On a le droit de juger que « J’ai mes sources » n’est pas la meilleure émission du PAF. Moi, je ne l’aurais pas faite comme elle. Quand il est question de médias, on aimerait un peu plus de vitriol et un peu moins de sirop, un peu plus de jugement et un peu moins de promo. Le côté « ingénue » de mademoiselle Schneck m’agace souvent, son numéro d’élève dissipée avec l’instit’ Demorand m’ennuie vite. Son rire de petite fille me fait sursauter. Il lui arrive de parler avant de réfléchir, donc de proférer des absurdités, comme lorsqu’elle demande à Jean-Marie Cavada, 68 ans, s’il est intéressé par la direction de France Télé. On a l’impression qu’elle en rajoute dans la naïveté et puis non, elle est vraiment naïve. C’est son charme. Et il lui arrive souvent d’être courageuse. En tout cas, dans le chœur de la fausse critique qui se déploie à travers de multiples émissions de prétendu décryptage des médias, « J’ai mes sources » tient honorablement son rang.

On me dira qu’après avoir tempêté tant et plus pour qu’il soit permis de critiquer les médias, il serait déraisonnable de prétendre soustraire les critiques à la critique. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de critique mais d’une campagne anonyme de démolition – assortie, qui plus est, d’une demande de licenciement. « Il faut virer Colombe », ça c’est une revendication. On est élégant ou on ne l’est pas. De vrais menschs, je vous dis. J’ai toujours été sidérée par la facilité avec laquelle des gens souhaitent votre mort sociale au motif que vous ne pensez pas comme eux. Ils ne font pas rouler les têtes, ils se débrouillent pour qu’on vous coupe les vivres. Je les imagine écoutant chaque matin l’émission dans l’espoir d’y pêcher un bafouillage ou une maladresse dont ils pourront rire avec les autres insurgés. Car sous couvert de débusquer « l’incompétence », cette guéguerre de lâches n’a certainement pas d’autre motif que le ressentiment et autres passions tristes. Pas grand-chose à ajouter à ça. Ou plutôt si : viens le dire ici, si t’es un homme.

Ils ont tué Derrick

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Fallait-il en arriver là ? Etait-ce bien raisonnable ? Pouvaient-ils agir moins froidement, avec un peu plus de tact et d’humanité ? N’auraient-ils pas dû laisser le vieil inspecteur passer un dernier Noël parmi les siens ? Longtemps on se posera la question et, d’ici deux ou trois siècles, elle prendra place parmi les grandes énigmes de l’histoire de France, aux côtés du Masque de Fer, du Collier de la Reine et des Frais de bouche de Jacques Chirac : pourquoi ont-ils tué Derrick ?

Stephan Derrick a été pendant vingt-cinq ans le premier flic du monde, un alter ego de James Bond (la vodka-martini en moins). Son jeu d’acteur faisait l’admiration de tous, ses cascades rendaient Rémy Julienne blême de jalousie et il dissimulait sous son élégant imperméable les atouts du plus grand serial lover de tous les temps. Combien de caissières de chez Karstadt ont un jour pensé, fermant les yeux, serrant les dents, que c’était la chaleur du souffle du beau Derrick qu’elles sentaient dans leur cou, et non celle de leur chef de rayon dont le râle maintenant s’étouffait au fond de la réserve. Du glamour, jamais du glauque : c’était tout Derrick !

Pourtant, réduire le célèbre inspecteur à un simple physique ne serait pas lui rendre justice. Tout le monde en convient : les deux pêches qui lui servaient d’yeux cachaient sous leurs paupières tombantes un irrésistible humour. Les films de ce boute-en-train un peu fantasque procuraient même à ses fans un je-ne-sais-quoi de joie de vivre. Une équipe de chercheurs, qui aurait bien mérité le Nobel de médecine, a démontré en 1999 que Derrick concourait à lutter contre toutes les formes de dégénérescence liée au vieillissement : les scientifiques firent visionner d’une seule traite les 281 épisodes du feuilleton à 48 pensionnaires d’une maison de retraite des environs de Leipzig. Soit 11 jours 12 heures et 15 minutes sans interruption ! Eh bien, le taux de suicide dépassa les 75 % dès le premier jour.

La vie de ce bienfaiteur de l’humanité a pris fin samedi à Munich. On a vu sortir trois hommes de chez lui, c’était déjà trop tard. Froids et résolus, ils avaient agi. Le premier portait un survêtement noir siglé d’un mystérieux Sporting Club de Meaux. Le second avait en main un programme télé qu’il essayait de réécrire. Le comportement du troisième larron surprit encore plus les témoins : on le vit frapper à toutes les portes du voisinage pour claquer une bise à chaque vieille dame allemande qui lui ouvrait.

Evidemment, l’affaire est bien trop grave pour que je me risque à fournir aucun nom ni aucun indice sur les auteurs de ce forfait. La déontologie journalistique elle-même m’interdit d’enfreindre la présomption d’innocence qui convient en France à tout condamné à mort qui n’a pas encore eu la tête tranchée.

Je ne peux que constater une chose : la disparition soudaine de Derrick dans la fleur de l’âge en a arrangé certains. Le corps de l’inspecteur n’était pas encore froid qu’à l’Assemblée nationale la réforme de l’audiovisuel public était votée… Vous ne voyez aucun lien entre les deux événements ? Moi, je suis trop cartésienne pour croire aux coïncidences.

Quel était le problème avec cette réforme ? Le grisbi. A France 3, on dénonçait la manœuvre sarkozyste qui visait à supprimer les recettes publicitaires pour diminuer les budgets de l’antenne. Les débats auraient duré un peu plus longtemps, on aurait vu Noël Mamère réclamer un minimum de quatre coupures publicitaires par film. Rien que pour renforcer le service public.

Mais une fois Derrick mort, plus aucun problème financier ne se pose : depuis vingt-cinq ans c’était la seule dépense de la chaine… Quand je dis qu’il n’y a que l’achat des épisodes de Derrick qui coûtait quelque chose, j’exagère un peu : le feuilleton Plus belle la vie doit bien aussi coûter un peu à France 3. Mais ce n’est pas sûr : vu la gueule de fin de mois que tirent les acteurs de cette série, ça m’étonnerait qu’ils soient payés. A moins qu’ils ne soient tous atteints d’une maladie qui empêche de rire – je sais : aucune maladie ne fait rire, sauf les panaris mal placés qui indiquent quand même que vous fourrez vos doigts dans des endroits pas possibles.

D’ailleurs, côté endroits pas possibles, Noël Mamère n’a plus qu’une chose à faire : rentrer à Bègles et y célébrer le mariage posthume de Derrick et de Maigret. Ça n’aurait aucun intérêt, sauf celui de mettre un peu de gaieté dans les histoires du couple franco-allemand.

Dalaï-lamour

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Confidence de Sa Sainteté le dalaï-lama à un journaliste allemand : « Faire l’amour est mauvais pour la santé mentale. » Un accroc dans le dialogue interreligieux, à l’heure où sœur Emmanuelle nous confie (à titre posthume) ses émois de jeune fille, après Mère Teresa, l’abbé Pierre et le père Dupanloup.
Ce que voulait dire SS le dalaï-lama, bien sûr, c’est que faire l’amour peut engendrer le désir, lui-même source de souffrance, déclenchant ainsi le cercle infernal des réincarnations qui nous fait à chaque fois rater la sortie « Nirvana ».
Bref, nous enseigne le disciple du Bouddha, en matière de sexe, mieux vaut léviter.

Libérez Bibi !

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Benyamin Netanyahu n’a plus aucune chance de devenir un De Gaulle ou même un Sharon – à supposer bien sûr qu’il en ait jamais eu une. Après les primaires dans son parti le Likoud, il se retrouve menotté à une liste bien trop droitière, si bien qu’avant même de gagner les élections, il a perdu toute marge de manœuvre s’il devenait Premier ministre. Du coup, son accession au pouvoir paraît moins certaine. En tout cas, avec de pareils colistiers, son gouvernement n’aura rien à proposer ni aux Américains ni aux Européens et encore moins aux Palestiniens et Syriens. Or, par gros temps économique et face aux échéances dictées par le projet nucléaire iranien, jouer au poker sans jeu est suicidaire. Netanyahu lui-même ne cesse de rappeler aux diplomates occidentaux en poste en Israël et à quelques journalistes priés de faire passer le message qu’il a, il y a dix ans, rencontré Arafat et négocié avec lui. Mais le Likoud qui a porté cette politique n’existe plus. Le parti qui avait su mobiliser les masses populaires délaissées par une gauche boboïsée se replie sur une ligne idéologique dure portée par des dirigeants sociologiquement extérieurs à sa culture politique.

Donné vainqueur des législatives du 10 février, le Likoud a choisi ses candidats à la Knesset. La liste sortie des urnes a de quoi effarer Netanyahu qui, désormais, porte mieux que jamais son prénom, Benyamin, le « fils de la droite ». A côté de personnages comme Begin fils, gardien du temple de la droite historique s’il y en eut, les militants ont placé haut sur la liste toute la bande du « front du refus », ceux qui avaient fait campagne avec une redoutable efficacité contre Sharon et son projet de retrait de la bande de Gaza, poussant l’ancien Premier ministre vers la sortie. C’est alors qu’il avait créé le parti Kadima, avec Olmert et Livni – et le soutien discret du parti travailliste (et notamment celui de Shimon Peres). La plupart des transfuges ont passé la dernière législature hors de la Knesset où le Likoud, déplumé, n’a pu faire élire qu’une douzaine de ses membres, contre quarante-huit il y a un quart de siècle.

Ce retour en force de l’aile droite du Likoud est le fruit d’une manœuvre politique qui aurait fait pâlir de jalousie le grand Trotsky. Un groupe de colons et leurs supporters ont réussi à prendre de l’intérieur le contrôle du Likoud qu’ils entendent bien mettre au service de leur grande ambition : façonner la politique israélienne pour bloquer toute tentative de compromis avec les Syriens et les Palestiniens.

La droite dure et ouvertement pro-colons d’où viennent ces infiltrés est jugée par la plupart des électeurs israéliens comme trop religieuse, messianique et sectaire. En conséquence, elle est condamnée à la marginalité politique, une position confortable dans un régime style IVe République pour défendre des intérêts sectoriels, mais qui exclut l’accès aux portefeuilles cruciaux et aux véritables postes de pouvoir. Le leader et le grand stratège de ces guérilleros est Moshé Feiglinne, quarante-six ans, colon religieux, major de réserve dans l’armée de terre et homme d’affaires, qui s’est fait une réputation dans les années 1990 en appelant à la résistance civile non-violente contre les accords d’Oslo. Entre 1992 et 1995, il s’est consacré aux blocages des grandes artères aux heures de pointe, dans le cadre d’une stratégie visant à épuiser et à éparpiller les forces de l’ordre, les obligeant à arrêter des milliers de personnes et provoquant l’embarras du gouvernement.

Cette première stratégie de Feiglinne a échoué et ce fin politique l’a vite compris, et admis. Mais il aussi pu observer qu’il se trouvait à la tête d’un commando de quelques milliers de militants prêts à donner beaucoup pour la cause – un trésor politique. Décidé à s’emparer du pouvoir légalement, Feiglinne a appelé ses fidèles à adhérer au Likoud, sans la moindre intention ni de voter ni de faire campagne pour le vieux parti conservateur, mais pour peser sur la liste des candidats à la Knesset – une version locale des adhérents à 20 €. L’efficacité des Feiglinne est redoutable : lors de primaires pour le leadership du parti en 2002, Feiglinne réunissait 3,5% des suffrages. Trois ans plus tard, il avait plus que triplé son score (12,4 %) et en 2007, il obtenait les suffrages d’un quart des militants. Il n’avait pas fait le voyage pour rien.

Le projet politique de Feiglinne est un chef d’œuvre de démagogie nationaliste. À titre d’exemple des sophismes feiglinniens, la cause de la violence palestinienne ne saurait en aucun cas être le désespoir. Non, c’est au contraire l’espoir d’une victoire qui pousse les Palestiniens à la violence. En conséquence, seule une fermeté israélienne sans faille convaincra les Palestiniens, résignés, d’accepter l’Etat juif.

On comprend donc pourquoi Bibi s’est, au cours des dernières semaines, démené pour le poids des « Feiglinne ». En vain. Disciplinés, listes en main, Feiglinne et sa cinquième colonne ont raflé la mise. Certes, Feiglinne lui-même n’est qu’en trente-sixième position sur la liste – selon la fourchette haute des sondages, un siège de député reste à sa portée, mais ses protégés occupent d’excellentes positions. Certes, Netanyahu devrait rappeler qu’il est le patron, notamment lors d’une réunion des quarante premiers candidats de la liste – mais il n’en demeure pas moins le capitaine d’un bateau dont il n’a pas choisi l’équipage, et dont on pourrait même dire que l’équipage est là pour s’assurer qu’il ne dévie pas de la trajectoire qu’il a lui-même tracée quitte à foncer tout droit dans la zone de tempêtes.

DJ Lang de Blois

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Jackmaster Jack est l’un des dj les plus hype de la planète. Par conviction, il refuse de faire des sets dans les clubs, pour privilégier les free parties. C’est ainsi que ces soixante dernières années, on l’a vu à Mirecourt, Nancy, Blois, Paris ou Boulogne-sur-Mer. Chacun se souvient encore du triomphe qu’il fit à la Techno-Parade de Solutré. Sa spécificité : partir en live. Très vite. Son dernier album featuring Elisabeth Lévy enchantera vos fêtes de fin d’année. Comme Jackmaster Jack le dit lui-même : « Tous aux bacs ! »

Ecouter Jackmaster Jack.

De la germanophonie comme vaseline

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De Bruno Le Maire, successeur de Jean-Pierre Jouyet au secrétariat d’Etat aux Affaires européennes, les médias, bien cornaqués par la com’ élyséenne, ont retenu deux traits marquants: son passé villepiniste et sa capacité à s’exprimer plus que correctement dans la langue de Goethe. Passons rapidement sur la nouvelle humiliation que Nicolas Sarkozy jubile d’avoir ainsi infligé à son prédécesseur honni : attirer dans son orbite le plus brillant de ses conseillers et réduire l’espace politique de ce dernier à un Sainte-Hélène symbolique, et non plus à l’île d’Elbe (la passion littéraire de Galouzeau pour les Cent-Jours n’était pas dénuée de toute arrière-pensée !). Entouré de quelques grognards réduits à la fidélité parce que trop stupides pour être invités à trahir, l’ancien Premier ministre attend son procès dans l’affaire Clearstream, qui pourrait bien être son Waterloo.

La germanophonie dont est crédité, à juste titre, Bruno Le Maire est, elle, mise en avant pour clouer le bec aux mauvais esprits, ceux qui murmurent çà et là que Nicolas Sarkozy a massacré la relation franco-allemande, et ne s’entend pas, mais alors pas du tout, avec une Angela Merkel qui, de son côté, ne peut pas voir en peinture l’agité du faubourg Saint-Honoré.

Remarquons tout d’abord qu’il est aujourd’hui considéré comme exceptionnel, voire exotique, qu’un homme politique français ministrable de la nouvelle génération (Le Maire n’a pas quarante ans) sache parler l’allemand. Il fut une époque où tout lieutenant d’infanterie, d’active ou de réserve, maîtrisait suffisamment cet idiome pour comprendre les consignes données par l’ennemi à ses troupes sur le champ de bataille, et vice-versa. Cela permettait, en dehors des périodes de castagne, à ces mêmes officiers, rendus à la vie civile ou à l’ennui des garnisons, de nourrir leur esprit de la littérature, de la philosophie et des beaux-arts venus d’outre-Rhin. Rien de tel aujourd’hui : les saint-cyriens apprennent le global English militaire (plein de sigles et d’apocopes imbitables) et les plus futés d’entre eux se mettent au farsi, au chinois ou à l’arabe, langues qui pourront leur assurer de confortables planques à l’Etat-major où dans les légations militaires de nos ambassades.

Ne parlons pas des lycéens : ces branleurs fuient les cours d’allemand pour se réfugier dans l’anglais ou l’espagnol réputés plus faciles, à moins que leurs stratèges de parents ne les forcent à aller se farcir le rejet du verbe en fin de subordonnée et la déclinaison de l’adjectif, au motif que c’est dans les classes allemand 1ère langue que l’on rassemble les meilleurs. Une fois le bac avec mention obtenu, ils s’empresseront de tout oublier. Et comme l’Allemagne n’est pas une destination de vacances trendy, il ne reste plus que Tokio Hotel pour inciter des hordes de lolitas à choisir l’allemand comme seconde langue, phénomène qui trouve ses limites dans l’évolution hormonale des intéressées, et le côté assez casse-couilles des efforts à produire pour aller au-delà du « Ich… euh… liebe… euh… dich… »

Au bout du compte, on en arrive à faire des Le Maire des êtres exceptionnels et indispensables du seul fait qu’ils peuvent se passer d’interprètes dans leurs engueulades avec leurs homologues d’outre-Rhin. Tant mieux pour lui, mais contrairement à ce que veulent nous faire avaler les spin-doctors de l’Elysée, germanophone et germanophile ne sont pas des synonymes, bien au contraire.

Il arrive plus souvent qu’on ne le pense qu’une bonne connaissance de la langue, de la littérature, des codes sociaux d’un peuple voisin, mettons l’Allemagne, ne vous porte pas à plus d’indulgence, sinon d’amour, à son égard.

L’histoire récente nous enseigne que les plus éminents francophones allemands de l’entre-deux guerres se sont révélés francophiles à leur manière, celle d’Otto Abetz, Ernst Jünger ou Gerhard Heller. Ces derniers, on a tendance aujourd’hui à l’oublier, jouèrent avec un talent certain et une compétence linguistique incontestable les arbitres des élégances littéraires et artistiques françaises entre 1940 et 1944. Cela consista à cajoler Drieu La Rochelle et à fusiller Marc Bloch.

Du côté des germanistes français, on compte de nombreux résistants, proportionnellement plus nombreux que dans d’autres disciplines, dont les plus célèbres sont Jacques Decour et Pierre Bertaux. Je me souviens de ce dernier, brillant universitaire et ancien commissaire de la République à Toulouse en 1944, ce fameux 11 novembre 1983, où François Mitterrand et Helmut Kohl se tinrent la main à Verdun. Il murmurait entre ses dents : « Je ne lui serrerai pas la main, ah ça non ! », en désignant du menton Ernst Jünger, invité personnel de Mitterrand aux cérémonies, que le protocole avait placé à côté de lui dans l’avion revenant à Paris. Aujourd’hui, un sondage au sein des entreprises et institutions mêlant Français et Allemands, comme EADS, Arte et autres parangons de la coopération transfrontalière révèlerait quelques surprises sur l’image réciproque des uns chez les autres : quelques échauffourées entre techniciens ressortissants des deux pays travaillant pour Airbus à Toulouse, brièvement signalées dans la presse, donnent une idée de l’état de l’amitié franco-allemande dans ces entreprises…

Depuis le traité de l’Elysée, en 1963, qui scellait la réconciliation entre la France du général Gaulle et l’Allemagne de Konrad Adenauer et lançait d’ambitieux projets de coopération industrielle, commerciale et culturelle, beaucoup d’eau a coulé dans le Rhin. L’exaltation régulière des vertus conjugales du couple franco-allemand et des affinités électives unissant les plus hauts représentants des deux pays (de Gaulle-Adenauer, Mitterrand-Kohl, Chirac-Schröder), qui nourrissait naguère le narratif idyllique de la mutation d’ennemis héréditaires en amis pour l’éternité, ne parvient plus maintenant à peindre en rose une réalité beaucoup plus prosaïque. Les intérêts de la France et de l’Allemagne sont parfois convergents – comme dans l’opposition à la guerre d’Irak – mais sont aussi, de plus en plus souvent, divergents, comme cela apparaît dans l’attitude respective des deux pays face à la crise actuelle. Ainsi, l’Allemagne ne voit pas pourquoi elle puiserait dans sa caisse pour stimuler sa consommation intérieure alors qu’elle n’a qu’à attendre tranquillement que les autres relancent pour que son économie fondée sur l’exportation de biens d’équipement se remette à tourner plein pot.

Que Bruno Le Maire vienne dire en allemand à la chère Angela qu’elle commence à nous les briser menu (par exemple : Verstehen Sie, gnädige Frau, dass Sie uns die Eier zerbrechen ? ) ne changera rien de fondamental à une situation objective, où chacun doit défendre son bout de gras sous peine de se faire équarrir lors des prochaines élections. En revanche, si Angela Merkel, pour contrer l’opération Le Maire, appelait Claudia Schiffer, dont le français est tout à fait convenable, à faire partie de son cabinet, elle pourrait semer le trouble dans la défense adverse. Heureusement, une fille de pasteur mecklembourgeois ne peut, même en rêve, caresser de projet aussi méphistophélique. Et c’est tant mieux pour nous.

Molière et les rappeurs

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La notice d’emballage (communément appelée chapeau) concoctée par Libé pour vendre son portrait en dernière page nous apprend « qu’à 31 ans le rappeur de Vitry d’origine comorienne affiche une credibility street de mec à la redresse ». Sur la photo, affalé contre un dossier de chaise, casquette sur les yeux, regard dans le vague, le « mec à la redresse » semble plutôt du genre à la ramasse. Son nom d’artiste c’est Rohff, ce qui signifie, révèle Le Parisien « Rimeur Offensif Honorant le Fond et la Forme ». Il peut sembler étrange pour un amoureux de la langue de choisir un pseudo qui évoque un aboiement, mais bon. À moi, il me donne l’impression d’offenser plus qu’il n’honore, mais ce ne sont peut-être que des préjugés. Dans Libé, on apprend aussi que Housni Mkouboi est « roi de l’ego-trip (art de se vanter), de la punch-line (phrase choc) et de la vanne très beauf ». Un triathlète de la connerie en somme.

Stéphanie Binet qui signe ce portrait est très au fait des bagarres, explications musclées et rivalités haineuses qui semblent être l’ordinaire du monde merveilleux du rap. Et elle choisit son camp : ce pauvre garçon, nous dit-elle, a été victime d’une « campagne de diffamation sur dailymotion et dans les DVD-magazines spécialisés, « la presse people du rap », comme les appelle son manager ». Parce que toutes ces embrouilles filmées par leurs protagonistes sont suivies et commentées avec passion par pas mal de monde. En fouinant un peu, vous découvrirez donc que Rohff et son frère appartiennent à des bandes ennemies et se sont pris la tête, ce qui a conduit le premier à la case prison et fait pleurer leur mère, tous les épisodes ayant fait l’objet d’interminables confessions postées sur dailymotion. Vous l’avez compris, Rohff cause d’abord à la racaille, avec ce mélange d’auto-complaisance victimaire, d’épate-bourgeois et de morale à trois balles qui constitue le fond de sauce du rap français ; il cause aussi à son fiston (dans le milieu, la paternité se porte très bien). À en juger par son succès dans la presse convenable, un bel avenir l’attend dans les beaux quartiers.

Car ce ne sont pas ses exploits nocturnes qui valent à Rohff sa semaine de célébrité. Enfin pas seulement. Rohff est en promo. Une demi-page dans Le Parisien, la dernière page de Libé. On attend Les Inrocks et Télérama avec impatience et surtout, on espère que les amis de Marc Cohen au service culture du Figaro offriront ce frisson canaille à leurs lecteurs. Partiellement composé à Fresnes – d’où il est sorti le temps d’un concert –, Le code de l’horreur a ce léger fumet de subversion qui les enchantera. À côté du genre bon garçon, dont le meilleur représentant est Abd el Malik, qui a également eu droit à une promo d’enfer, le genre artiste-voyou est très prisé ces temps-ci. Et dans cette catégorie, le Rohff, il a l’air difficile à battre. Avant d’atterrir à Fresnes pour cause de baston fraternelle, il avait écopé en 2002 de quinze mois avec sursis « pour avoir mis en joue des jeunes qui le testaient à la sortie d’une boîte de nuit d’Ivry », apprend-on encore dans Libé – curieux, ce testing à la sortie d’une boite de nuit, l’aurait-on empêché de quitter la boite parce qu’il est noir ? Il est, parait-il « en phase avec la société ». « Tellement en phase, que parfois, ça lui joue des tours à ce rappeur qui a grandi dans les mêmes quartiers de banlieue sud que des grands noms de la voyoucratie, écrit encore la délicieuse Binet. Ses accointances géographiques font fantasmer ses fans, tout comme ceux qui jalousent ses disques de platine. » En clair, ça semble vouloir dire qu’il est pote avec tous les truands de son coin, mais corrigez-moi si je me trompe. Quoi qu’il en soit, le gros vendeur est un bon client.

Je les vois venir tous ceux qui ne fonctionnent qu’au faciès. Le petit Comorien, pour vous, c’est forcément un imbécile. Eh bien, sachez qu’il en a dans le citron. Arrivé en France à l’âge de sept ans, il en a bavé pour apprendre le français, s’est retrouvé dans une voie de garage après avoir été « désorienté » et compte prendre des cours par correspondance pour passer son bac. « Je veux tout simplement me cultiver », dit-il, modeste. On se demande si c’est vraiment nécessaire puisque, selon lui, « les rappeurs aujourd’hui, écrivent mieux que Molière ». Faut-il le préciser, cette déclaration ne semble pas avoir fait sursauter le journaliste qui a jugé judicieux d’en faire le titre de son article. Plus fort que Molière, c’est bon ça. Un doute me saisit : et si j’étais en train de passer à côté de Molière, aveuglée par d’antiques préjugés ? Mieux vaut examiner sur pièces puisque les paroles de La grande classe, chanson-phare de l’album, sont disponibles sur Internet ; prenons deux vers au hasard : « J’ai pas changé, fuck ceux qui m’aiment pas. J’baisse pas mon froc mais le remonte jusqu’aux pecs comme Papa Wemba. » Quelle langue en effet, riche et poétique, imagée et colorée. Oui, c’est clair, un nouveau Molière est né. Un Molière noir. Un mois après l’élection d’Obama, il était temps.

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De de Gaulle en général…

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D’abord il y a un événement : le 11 octobre 2008, à Colombey-Les Deux-Eglises (Haute-Marne), Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont inauguré le Mémorial parachevant le projet dédié à Charles de Gaulle, commencé avec l’édification d’une immense Croix de Lorraine (18 juin 1972). Celle-ci n’a d’ailleurs cessé d’attirer les visiteurs, contredisant la prophétie que le Général, avec cette ironie faussement modeste qui faisait partie de son charme, aurait lancé à propos de « sa » croix, dont il ne voulait pas : « Personne ne viendra, sauf les lapins pour y faire de la résistance… »

Et puis il y a cette affiche dans le métro, pour une pièce de théâtre inspirée du journal de Jacques Foccart, le conseiller du général de Gaulle pour l’Afrique. Elle présente une étrange silhouette et un visage à peine esquissé. Et pourtant c’est Lui, c’est bien Lui, égaré dans le métro, comme tenant en laisse un pavé ! Nulle majesté dans cette représentation persifleuse. Et pourtant, malgré l’évidente volonté de désacraliser, quelque chose est pertinent dans ce personnage perplexe au milieu des pavés…

Enfin il y a un souvenir, celui de la une d’un fameux hebdomadaire satirique, Hara Kiri : « Bal tragique à Colombey, 1 mort ».

Mais les plus nobles destins résistent à la nécessité d’en rire. Non, Charles de Gaulle n’est pas décédé après une valse en compagnie d’Yvonne. Le 9 novembre 1970, il s’est effondré[« Ah ! Il est déjà temps de mourir ! » : les derniers mots du Général, selon le colonel Desgrées du Loû (rapportés par Jean Mauriac dans L’après de Gaulle, chez Fayard).] un peu avant l’heure du dîner, alors qu’il achevait une patience (après tant de réussites…)

Rappel pour les plus jeunes d’entre vous : le 27 avril 1969, le peuple répond non au référendum sur « le projet de loi relatif à la création des régions er à la rénovation du Sénat ». Dès le 28, Charles de Gaulle part sans se retourner… L’air, soudain, paraît plus léger à nombre de Français. Et d’abord à une partie de notre grande bourgeoisie : le vieux képi incarnait ses remords et son peu d’empressement à le rejoindre dans l’exil londonien.
Les politiciens soupirent d’aise : enfin éliminé, ce Charlot qui, en fondant la Ve République, leur avait cassé leur joujou agonisant.

Tous avaient souffert de la dédaigneuse distance qu’il mettait entre eux et lui, et du mépris de plomb qu’il affichait pour leurs misérables combinaisons. Décidément, il vivait très au-dessus de leurs moyens… Intellectuellement s’entend : il ne s’enrichira pas d’un nouveau franc au métier de la politique. Même que le soir, à l’Elysée, tante Yvonne éteignait les lumières : « Il ne faut pas gaspiller ! »

Aujourd’hui, le vieil homme « recru d’épreuves » subit le pire : il paraît « dépassé ». Mais depuis quand ? Dans l’Europe du désastre qui se découvrait à mesure que refluait la catastrophe nazie, à quel sort misérable était vouée la France ? Perdue de réputation, suspecte aux yeux des vainqueurs, menacée de guerre civile, convoitée par les staliniens, elle pouvait tout au plus espérer l’humiliante intégration à un ensemble flou, « gauleité » par Giraud, béni par Jean Monnet et chapeauté par les Américains.
Enfin De Gaulle revint, avec son fichu caractère, qui est aussi la marque des hommes d’Etat au milieu des politiciens nains. Car il en fallait, du caractère, pour faire croire simultanément aux Etatsuniens que la France avait les moyens de son indépendance, et aux communistes que, grâce au parapluie américain, le pays était à l’abri d’un coup de force !

Et pour décoloniser l’Afrique noire et surtout l’Algérie, sans souci apparent de la douleur des rapatriés ni du sort des harkis, maltraités ici, massacrés là-bas ?

Mais « On ne gouverne pas innocemment », comme disait Saint-Just… A moins que vous ne préfériez Péguy : « Ils ont les mains propres mais ils n’ont pas de mains. »

De Gaulle, c’est un drame antique et chrétien à la fois. Un récit qui naît avec le baptême de Clovis, irrigue la chevalerie, transcende la République, s’incarne dans la Résistance – et prend fin avec lui. Il a soulevé la France et étonné le monde par sa vision, son charisme et ses mots. De Gaulle c’est Merlin, plus l’électricité (nucléaire).

Au risque de passer pour un illuminé, laissez-moi, en guise de conclusion vous livrer une confidence : un matin que je me trouvais dans une clairière isolée, non loin de la croix de Lorraine, je vis nettement surgir de la brume froide le spectre du Général ! Il croisa ma route sans me voir. Plus curieux qu’effrayé, j’osai l’interpeller : « Mon Général, que vous inspirent la Marseillaise huée, le démantèlement de la République, la crise mondiale, la fonte des glaciers et la prochaine comparution d’Éric Zemmour devant la Cour raciale, euh, martiale pour atteinte au moral multiculturel de la Nation ? »

Déjà, je ne le distinguais plus qu’à peine, lorsque sa voix sourde roula jusqu’à moi : « Pour la Résistance, voyez les lapins ! »

L'Après de Gaulle: Notes confidentielles (1969-1989)

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Soutien total à Mountazer al-Zaïdi

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Total respect. Comme le monde entier, j’ai été scotché par le jet de chaussures de Mountazer al-Zaïdi. Du courage, de la classe, du sens : que demander de plus à un homme ? Un homme qui n’a pas hésité à risquer sa vie, non pas pour zigouiller banalement du mécréant, façon bombe humaine d’autobus, mais pour signifier son mépris. Il y a du soufflet gascon dans ce travail d’arabe, nos idées progressent, les enfants.

En projetant ses godasses sur l’homme le plus puissant de la planète, Mountazer al-Zaïdi a donc réussi là où des milliers de tueurs djihadistes abrutis avaient échoué : rendre sympathique à la planète entière le juste refus irakien de l’occupation américaine. On notera que cette situation, scandaleuse, n’était guère plus brillante du temps où l’Irak était occupé par les Irakiens : si c’était sur Saddam Hussein que Mountazer avait envoyé ses souliers, j’ai tendance à croire que ce dernier aurait réagi avec moins d’humour que George W.. Et qu’à l’heure qu’il est, notre vaillant confrère serait déjà mort et enterré, non sans avoir auparavant été dûment énucléé, émasculé et éviscéré par les spécialistes en relations humaines du Raïs. Néanmoins, on pensera aussi à remuer nos miches pour tirer ce chouette garçon des griffes de ses tortionnaires du moment. Notre superman national serait bien avisé de lui offrir l’asile politique en France. Si ce jet de souliers n’est pas politique, alors il faudra m’expliquer…

Je reviens sur le sens. Que la portée du geste n’ait échappé à personne, y compris pour ceux qui de Sidney à Trinidad ont entrevu les images sans le moindre commentaire, c’est déjà un exploit, mais ça Ben Laden l’avait déjà fait, et en mieux. Quant à l’arme du crime, c’est une autre paire, non pas de manches, mais de souliers. Les souliers qu’on ôte, parce qu’ontologiquement impurs, au seuil de la mosquée, certes. Mais surtout, dans la mémoire collective arabe, les chaussures renvoient aux mille défaites des glorieuses armées musulmanes, aux images enrageantes de prisonniers moustachus et déchaussés, et plus spécialement aux monceaux de rangers abandonnées dans le Sinaï en 1967 par les troupes d’élite nassériennes. Or par ce geste-là, ce seul geste-là, on est passé d’un seul coup d’un seul, de la rancœur ressassée, de la rumination régressive et du déni autodestructeur à la moquerie libératrice, au grand rire nietzschéen. Je serais israélien, je serais content de négocier avec des gens dans l’œil desquels je vois un peu de malice, un peu de défi, voire un peu de morgue, et plus seulement de la souffrance et de la haine…

Je l’ai déjà écrit ici, le plus détestable chez Oussama Ben Laden, c’est sa modernité. Sa formation universitaire de business engineering. Ce mass murderer rationnel et pragmatique se meut comme un poisson dans l’eau glacée du calcul égoïste, comme disait l’autre. Avec Mountazer al-Zaïdi, changement radical de la donne. Je ne sais pas si Al-Zaïdi a lu Retz ou Baudrillard. Je ne sais même pas s’il mesure la portée épistémologique de son propre geste. Mais il est bien évident que d’autres le feront pour lui. Qu’ils sauront mesurer le bond théorique entre destruction et déconstruction. Ils verront que la tentative de destruction à la Ben Laden renforce in fine l’ennemi supposé : les Twins seront reconstruites, et en mieux. En revanche on n’effacera pas comme ça les traces de la déconstruction moqueuse du mythe américain perpétrée par deux souliers voletant vers le président Bush. Mountazer a instillé le virus de la critique postmoderne dans l’Islam. C’est assurément la meilleure nouvelle de l’année.

Voilà pour les bonnes nouvelles. Passons maintenant aux moins joyeuses. Le problème, c’est que comme d’hab, pour marquer le coup, les Arabes vont se contenter de descendre dans la rue avec des grands portraits de Mountazer et de brûler quelques drapeaux américains ou israéliens. Et qu’ils resteront donc dans leur merde noire pour n’avoir pas compris que la seule chose à faire, ce n’est pas de le sanctifier, mais de l’imiter. De glisser leur pas dans ceux de ses pieds nus.

En écrivant ces lignes, je pense aux 25 millions d’habitants de ma ville natale, Le Caire, qui tous, j’en suis sûr, révèrent Mountazer, mais ne voient pas l’occasion extraordinaire qu’il leur a donné de sortir de leur enfer, de leur cauchemar même pas climatisé.

Amis cairotes, ôtez tous vos babouches, et jetez-les à la tête de vos flics ripoux, de vos fonctionnaires sangsues, de vos dirigeants nauséeux et fanfarons qui vous ridiculisent dans le monde entier.

Amis pédés du Caire, persécutés, déshonorés, violés dans des geôles insanes et en plus oubliés par Act Up et tous les faux-culs altergays du monde libre, déchaussez-vous et balancez vos mocassins à la face des ulémas tartuffes.

Allez vous rouler des pelles goulues sur les sofas de la pâtisserie Groppi et sur les pelouses de l’Université islamique Al Azhar !

Amies princesses d’Héliopolis jetez vos escarpins Sergio Rossi à la tronche de vos salopards de frères, d’oncles et de pères ! Autodafez vos hidjabs et vos jupes-culottes et descendez en string dans la rue ! Montrez vos corps de déesses, mes sœurs, et faites bander la rue arabe ! Que les muslims du monde entier bandent comme des Turcs ! Montrez-vos fesses pommelées et vos seins denses au peuple pour qu’il comprenne enfin qu’il n’a rien à perdre, et tout à gagner. C’est ainsi que commencent les révolutions.

Réformes des lycées : Ubu contre Lyssenko

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Philippe Meirieu, Danube de la pensée pédagogiste, a réussi un nouvel exploit : rendre Xavier Darcos sympathique. Non content d’avoir décérébré des générations de jeunes enseignants grâce aux délires des Lyssenko des IUFM qui n’ont plus vu un élève depuis les débuts du second mandat Mitterrand, Meirieu déclare dans Le Monde : « Cette réforme n’était pas prête. » Effectivement. Darcos, comme Ubu, se contentait d’envoyer à la trappe l’enseignement de disciplines existantes comme le Grec ancien ou l’économie. Meirieu, lui, est au contraire l’inventeur d’une discipline qui n’existait pas et qui n’existe toujours pas malgré les circulaires officielles : les sciences de l’éducation.

Corbeaux et Colombe

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Tapis derrière leur anonymat, de courageux justiciers se sont assigné une noble tâche : faire virer Colombe Schneck de France Inter. Vous voyez le truc, intérêt général, salubrité publique et tout le bazar. Nos conspirateurs ont établi leur QG sur Facebook sous l’enseigne sobre et de bon goût d’une Ligue pour l’abolition de Colombe Schneck – j’ai tenté d’aller y voir mais c’est très compliqué d’aller sur Facebook et, en plus, c’est un peu vexant, depuis que ce machin a remplacé le bistrot, seules 4 personnes ont demandé à être mes amies. On se croirait à l’école maternelle : « Non, tu n’es plus mon amie, mes nouveaux meilleurs amis sont Kangoo et Laguna. » On appelle ça un « réseau social ». En clair, c’est la planque idéale pour fomenter un mauvais coup sans prendre de risque.

« Zappez Colombe », c’est avec ce titre alléchant que les conjurés recrutent par courrier électronique. Il y a urgence, vous pensez. Il y va de la dignité des citoyens. Dans l’ensemble de la bouillie qui s’écoule à grands jets sur les écrans et sur les ondes, parmi tous les programmes concoctés pour rendre nos cerveaux disponibles, il en est un « plus laid, plus méchant, plus immonde », c’est l’émission « J’ai mes sources » de France Inter, animée par Colombe Schneck et diffusée tous les jours de 9 h 30 à 10 heures. Pour les oreilles affutées de nos résistants des ondes, c’est un supplice. Imaginez que récemment, elle a parlé de « l’agence Zenith Média… non Zenith Optimédia » – impardonnable. Pire encore, elle a présenté « le communicant Thierry Saussèze… non Saussé ». C’en est trop. Chaque citoyen responsable est donc invité à apporter « le petit ruisseau d’approximations, erreurs, impropriétés… qu’il aura relevées au fleuve de l’incompétence de la chère Colombe ». Allez, les corbeaux, à vos claviers.

Certains se demandent sans doute quelle mouche me pique. Précisons que Colombe Schneck n’est pas une copine. Pour ne rien vous cacher, moi, je l’aurais bien prise, sa quotidienne, vu qu’elle est arrivée sur Inter au moment où j’étais débarquée de Culture – et avant d’apprendre sa nomination, je l’ai susurré à l’oreille de Frédéric Schlesinger. Sans succès. Elle m’a invitée deux fois, la première face à David Kessler, ce qui était plutôt gonflé et le débat fut assez sportif. La deuxième fois, venue parler de livre que j’ai écrit avec Philippe Cohen Notre métier est mal parti (le titre résume assez bien la thèse), je suis tombée dans un véritable traquenard – qu’elle n’avait pas organisé. Elle a semblé encore plus surprise que moi de voir Sylvain Bourmeau, qu’elle semble tenir pour un garçon civilisé, se transformer en moulin à éructations et imprécations, dont il ressortait que j’étais coupable de toutes les turpitudes de Jean-François Kahn et Franz-Olivier Giesbert réunis. Je n’ai qu’un véritable grief à l’encontre de Colombe Schneck : elle croit qu’il existe seulement trois sites Internet en France (devinez lesquels !).

On a le droit de juger que « J’ai mes sources » n’est pas la meilleure émission du PAF. Moi, je ne l’aurais pas faite comme elle. Quand il est question de médias, on aimerait un peu plus de vitriol et un peu moins de sirop, un peu plus de jugement et un peu moins de promo. Le côté « ingénue » de mademoiselle Schneck m’agace souvent, son numéro d’élève dissipée avec l’instit’ Demorand m’ennuie vite. Son rire de petite fille me fait sursauter. Il lui arrive de parler avant de réfléchir, donc de proférer des absurdités, comme lorsqu’elle demande à Jean-Marie Cavada, 68 ans, s’il est intéressé par la direction de France Télé. On a l’impression qu’elle en rajoute dans la naïveté et puis non, elle est vraiment naïve. C’est son charme. Et il lui arrive souvent d’être courageuse. En tout cas, dans le chœur de la fausse critique qui se déploie à travers de multiples émissions de prétendu décryptage des médias, « J’ai mes sources » tient honorablement son rang.

On me dira qu’après avoir tempêté tant et plus pour qu’il soit permis de critiquer les médias, il serait déraisonnable de prétendre soustraire les critiques à la critique. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de critique mais d’une campagne anonyme de démolition – assortie, qui plus est, d’une demande de licenciement. « Il faut virer Colombe », ça c’est une revendication. On est élégant ou on ne l’est pas. De vrais menschs, je vous dis. J’ai toujours été sidérée par la facilité avec laquelle des gens souhaitent votre mort sociale au motif que vous ne pensez pas comme eux. Ils ne font pas rouler les têtes, ils se débrouillent pour qu’on vous coupe les vivres. Je les imagine écoutant chaque matin l’émission dans l’espoir d’y pêcher un bafouillage ou une maladresse dont ils pourront rire avec les autres insurgés. Car sous couvert de débusquer « l’incompétence », cette guéguerre de lâches n’a certainement pas d’autre motif que le ressentiment et autres passions tristes. Pas grand-chose à ajouter à ça. Ou plutôt si : viens le dire ici, si t’es un homme.

Ils ont tué Derrick

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Fallait-il en arriver là ? Etait-ce bien raisonnable ? Pouvaient-ils agir moins froidement, avec un peu plus de tact et d’humanité ? N’auraient-ils pas dû laisser le vieil inspecteur passer un dernier Noël parmi les siens ? Longtemps on se posera la question et, d’ici deux ou trois siècles, elle prendra place parmi les grandes énigmes de l’histoire de France, aux côtés du Masque de Fer, du Collier de la Reine et des Frais de bouche de Jacques Chirac : pourquoi ont-ils tué Derrick ?

Stephan Derrick a été pendant vingt-cinq ans le premier flic du monde, un alter ego de James Bond (la vodka-martini en moins). Son jeu d’acteur faisait l’admiration de tous, ses cascades rendaient Rémy Julienne blême de jalousie et il dissimulait sous son élégant imperméable les atouts du plus grand serial lover de tous les temps. Combien de caissières de chez Karstadt ont un jour pensé, fermant les yeux, serrant les dents, que c’était la chaleur du souffle du beau Derrick qu’elles sentaient dans leur cou, et non celle de leur chef de rayon dont le râle maintenant s’étouffait au fond de la réserve. Du glamour, jamais du glauque : c’était tout Derrick !

Pourtant, réduire le célèbre inspecteur à un simple physique ne serait pas lui rendre justice. Tout le monde en convient : les deux pêches qui lui servaient d’yeux cachaient sous leurs paupières tombantes un irrésistible humour. Les films de ce boute-en-train un peu fantasque procuraient même à ses fans un je-ne-sais-quoi de joie de vivre. Une équipe de chercheurs, qui aurait bien mérité le Nobel de médecine, a démontré en 1999 que Derrick concourait à lutter contre toutes les formes de dégénérescence liée au vieillissement : les scientifiques firent visionner d’une seule traite les 281 épisodes du feuilleton à 48 pensionnaires d’une maison de retraite des environs de Leipzig. Soit 11 jours 12 heures et 15 minutes sans interruption ! Eh bien, le taux de suicide dépassa les 75 % dès le premier jour.

La vie de ce bienfaiteur de l’humanité a pris fin samedi à Munich. On a vu sortir trois hommes de chez lui, c’était déjà trop tard. Froids et résolus, ils avaient agi. Le premier portait un survêtement noir siglé d’un mystérieux Sporting Club de Meaux. Le second avait en main un programme télé qu’il essayait de réécrire. Le comportement du troisième larron surprit encore plus les témoins : on le vit frapper à toutes les portes du voisinage pour claquer une bise à chaque vieille dame allemande qui lui ouvrait.

Evidemment, l’affaire est bien trop grave pour que je me risque à fournir aucun nom ni aucun indice sur les auteurs de ce forfait. La déontologie journalistique elle-même m’interdit d’enfreindre la présomption d’innocence qui convient en France à tout condamné à mort qui n’a pas encore eu la tête tranchée.

Je ne peux que constater une chose : la disparition soudaine de Derrick dans la fleur de l’âge en a arrangé certains. Le corps de l’inspecteur n’était pas encore froid qu’à l’Assemblée nationale la réforme de l’audiovisuel public était votée… Vous ne voyez aucun lien entre les deux événements ? Moi, je suis trop cartésienne pour croire aux coïncidences.

Quel était le problème avec cette réforme ? Le grisbi. A France 3, on dénonçait la manœuvre sarkozyste qui visait à supprimer les recettes publicitaires pour diminuer les budgets de l’antenne. Les débats auraient duré un peu plus longtemps, on aurait vu Noël Mamère réclamer un minimum de quatre coupures publicitaires par film. Rien que pour renforcer le service public.

Mais une fois Derrick mort, plus aucun problème financier ne se pose : depuis vingt-cinq ans c’était la seule dépense de la chaine… Quand je dis qu’il n’y a que l’achat des épisodes de Derrick qui coûtait quelque chose, j’exagère un peu : le feuilleton Plus belle la vie doit bien aussi coûter un peu à France 3. Mais ce n’est pas sûr : vu la gueule de fin de mois que tirent les acteurs de cette série, ça m’étonnerait qu’ils soient payés. A moins qu’ils ne soient tous atteints d’une maladie qui empêche de rire – je sais : aucune maladie ne fait rire, sauf les panaris mal placés qui indiquent quand même que vous fourrez vos doigts dans des endroits pas possibles.

D’ailleurs, côté endroits pas possibles, Noël Mamère n’a plus qu’une chose à faire : rentrer à Bègles et y célébrer le mariage posthume de Derrick et de Maigret. Ça n’aurait aucun intérêt, sauf celui de mettre un peu de gaieté dans les histoires du couple franco-allemand.

Dalaï-lamour

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Confidence de Sa Sainteté le dalaï-lama à un journaliste allemand : « Faire l’amour est mauvais pour la santé mentale. » Un accroc dans le dialogue interreligieux, à l’heure où sœur Emmanuelle nous confie (à titre posthume) ses émois de jeune fille, après Mère Teresa, l’abbé Pierre et le père Dupanloup.
Ce que voulait dire SS le dalaï-lama, bien sûr, c’est que faire l’amour peut engendrer le désir, lui-même source de souffrance, déclenchant ainsi le cercle infernal des réincarnations qui nous fait à chaque fois rater la sortie « Nirvana ».
Bref, nous enseigne le disciple du Bouddha, en matière de sexe, mieux vaut léviter.

Libérez Bibi !

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Benyamin Netanyahu n’a plus aucune chance de devenir un De Gaulle ou même un Sharon – à supposer bien sûr qu’il en ait jamais eu une. Après les primaires dans son parti le Likoud, il se retrouve menotté à une liste bien trop droitière, si bien qu’avant même de gagner les élections, il a perdu toute marge de manœuvre s’il devenait Premier ministre. Du coup, son accession au pouvoir paraît moins certaine. En tout cas, avec de pareils colistiers, son gouvernement n’aura rien à proposer ni aux Américains ni aux Européens et encore moins aux Palestiniens et Syriens. Or, par gros temps économique et face aux échéances dictées par le projet nucléaire iranien, jouer au poker sans jeu est suicidaire. Netanyahu lui-même ne cesse de rappeler aux diplomates occidentaux en poste en Israël et à quelques journalistes priés de faire passer le message qu’il a, il y a dix ans, rencontré Arafat et négocié avec lui. Mais le Likoud qui a porté cette politique n’existe plus. Le parti qui avait su mobiliser les masses populaires délaissées par une gauche boboïsée se replie sur une ligne idéologique dure portée par des dirigeants sociologiquement extérieurs à sa culture politique.

Donné vainqueur des législatives du 10 février, le Likoud a choisi ses candidats à la Knesset. La liste sortie des urnes a de quoi effarer Netanyahu qui, désormais, porte mieux que jamais son prénom, Benyamin, le « fils de la droite ». A côté de personnages comme Begin fils, gardien du temple de la droite historique s’il y en eut, les militants ont placé haut sur la liste toute la bande du « front du refus », ceux qui avaient fait campagne avec une redoutable efficacité contre Sharon et son projet de retrait de la bande de Gaza, poussant l’ancien Premier ministre vers la sortie. C’est alors qu’il avait créé le parti Kadima, avec Olmert et Livni – et le soutien discret du parti travailliste (et notamment celui de Shimon Peres). La plupart des transfuges ont passé la dernière législature hors de la Knesset où le Likoud, déplumé, n’a pu faire élire qu’une douzaine de ses membres, contre quarante-huit il y a un quart de siècle.

Ce retour en force de l’aile droite du Likoud est le fruit d’une manœuvre politique qui aurait fait pâlir de jalousie le grand Trotsky. Un groupe de colons et leurs supporters ont réussi à prendre de l’intérieur le contrôle du Likoud qu’ils entendent bien mettre au service de leur grande ambition : façonner la politique israélienne pour bloquer toute tentative de compromis avec les Syriens et les Palestiniens.

La droite dure et ouvertement pro-colons d’où viennent ces infiltrés est jugée par la plupart des électeurs israéliens comme trop religieuse, messianique et sectaire. En conséquence, elle est condamnée à la marginalité politique, une position confortable dans un régime style IVe République pour défendre des intérêts sectoriels, mais qui exclut l’accès aux portefeuilles cruciaux et aux véritables postes de pouvoir. Le leader et le grand stratège de ces guérilleros est Moshé Feiglinne, quarante-six ans, colon religieux, major de réserve dans l’armée de terre et homme d’affaires, qui s’est fait une réputation dans les années 1990 en appelant à la résistance civile non-violente contre les accords d’Oslo. Entre 1992 et 1995, il s’est consacré aux blocages des grandes artères aux heures de pointe, dans le cadre d’une stratégie visant à épuiser et à éparpiller les forces de l’ordre, les obligeant à arrêter des milliers de personnes et provoquant l’embarras du gouvernement.

Cette première stratégie de Feiglinne a échoué et ce fin politique l’a vite compris, et admis. Mais il aussi pu observer qu’il se trouvait à la tête d’un commando de quelques milliers de militants prêts à donner beaucoup pour la cause – un trésor politique. Décidé à s’emparer du pouvoir légalement, Feiglinne a appelé ses fidèles à adhérer au Likoud, sans la moindre intention ni de voter ni de faire campagne pour le vieux parti conservateur, mais pour peser sur la liste des candidats à la Knesset – une version locale des adhérents à 20 €. L’efficacité des Feiglinne est redoutable : lors de primaires pour le leadership du parti en 2002, Feiglinne réunissait 3,5% des suffrages. Trois ans plus tard, il avait plus que triplé son score (12,4 %) et en 2007, il obtenait les suffrages d’un quart des militants. Il n’avait pas fait le voyage pour rien.

Le projet politique de Feiglinne est un chef d’œuvre de démagogie nationaliste. À titre d’exemple des sophismes feiglinniens, la cause de la violence palestinienne ne saurait en aucun cas être le désespoir. Non, c’est au contraire l’espoir d’une victoire qui pousse les Palestiniens à la violence. En conséquence, seule une fermeté israélienne sans faille convaincra les Palestiniens, résignés, d’accepter l’Etat juif.

On comprend donc pourquoi Bibi s’est, au cours des dernières semaines, démené pour le poids des « Feiglinne ». En vain. Disciplinés, listes en main, Feiglinne et sa cinquième colonne ont raflé la mise. Certes, Feiglinne lui-même n’est qu’en trente-sixième position sur la liste – selon la fourchette haute des sondages, un siège de député reste à sa portée, mais ses protégés occupent d’excellentes positions. Certes, Netanyahu devrait rappeler qu’il est le patron, notamment lors d’une réunion des quarante premiers candidats de la liste – mais il n’en demeure pas moins le capitaine d’un bateau dont il n’a pas choisi l’équipage, et dont on pourrait même dire que l’équipage est là pour s’assurer qu’il ne dévie pas de la trajectoire qu’il a lui-même tracée quitte à foncer tout droit dans la zone de tempêtes.

DJ Lang de Blois

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Jackmaster Jack est l’un des dj les plus hype de la planète. Par conviction, il refuse de faire des sets dans les clubs, pour privilégier les free parties. C’est ainsi que ces soixante dernières années, on l’a vu à Mirecourt, Nancy, Blois, Paris ou Boulogne-sur-Mer. Chacun se souvient encore du triomphe qu’il fit à la Techno-Parade de Solutré. Sa spécificité : partir en live. Très vite. Son dernier album featuring Elisabeth Lévy enchantera vos fêtes de fin d’année. Comme Jackmaster Jack le dit lui-même : « Tous aux bacs ! »

Ecouter Jackmaster Jack.

De la germanophonie comme vaseline

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De Bruno Le Maire, successeur de Jean-Pierre Jouyet au secrétariat d’Etat aux Affaires européennes, les médias, bien cornaqués par la com’ élyséenne, ont retenu deux traits marquants: son passé villepiniste et sa capacité à s’exprimer plus que correctement dans la langue de Goethe. Passons rapidement sur la nouvelle humiliation que Nicolas Sarkozy jubile d’avoir ainsi infligé à son prédécesseur honni : attirer dans son orbite le plus brillant de ses conseillers et réduire l’espace politique de ce dernier à un Sainte-Hélène symbolique, et non plus à l’île d’Elbe (la passion littéraire de Galouzeau pour les Cent-Jours n’était pas dénuée de toute arrière-pensée !). Entouré de quelques grognards réduits à la fidélité parce que trop stupides pour être invités à trahir, l’ancien Premier ministre attend son procès dans l’affaire Clearstream, qui pourrait bien être son Waterloo.

La germanophonie dont est crédité, à juste titre, Bruno Le Maire est, elle, mise en avant pour clouer le bec aux mauvais esprits, ceux qui murmurent çà et là que Nicolas Sarkozy a massacré la relation franco-allemande, et ne s’entend pas, mais alors pas du tout, avec une Angela Merkel qui, de son côté, ne peut pas voir en peinture l’agité du faubourg Saint-Honoré.

Remarquons tout d’abord qu’il est aujourd’hui considéré comme exceptionnel, voire exotique, qu’un homme politique français ministrable de la nouvelle génération (Le Maire n’a pas quarante ans) sache parler l’allemand. Il fut une époque où tout lieutenant d’infanterie, d’active ou de réserve, maîtrisait suffisamment cet idiome pour comprendre les consignes données par l’ennemi à ses troupes sur le champ de bataille, et vice-versa. Cela permettait, en dehors des périodes de castagne, à ces mêmes officiers, rendus à la vie civile ou à l’ennui des garnisons, de nourrir leur esprit de la littérature, de la philosophie et des beaux-arts venus d’outre-Rhin. Rien de tel aujourd’hui : les saint-cyriens apprennent le global English militaire (plein de sigles et d’apocopes imbitables) et les plus futés d’entre eux se mettent au farsi, au chinois ou à l’arabe, langues qui pourront leur assurer de confortables planques à l’Etat-major où dans les légations militaires de nos ambassades.

Ne parlons pas des lycéens : ces branleurs fuient les cours d’allemand pour se réfugier dans l’anglais ou l’espagnol réputés plus faciles, à moins que leurs stratèges de parents ne les forcent à aller se farcir le rejet du verbe en fin de subordonnée et la déclinaison de l’adjectif, au motif que c’est dans les classes allemand 1ère langue que l’on rassemble les meilleurs. Une fois le bac avec mention obtenu, ils s’empresseront de tout oublier. Et comme l’Allemagne n’est pas une destination de vacances trendy, il ne reste plus que Tokio Hotel pour inciter des hordes de lolitas à choisir l’allemand comme seconde langue, phénomène qui trouve ses limites dans l’évolution hormonale des intéressées, et le côté assez casse-couilles des efforts à produire pour aller au-delà du « Ich… euh… liebe… euh… dich… »

Au bout du compte, on en arrive à faire des Le Maire des êtres exceptionnels et indispensables du seul fait qu’ils peuvent se passer d’interprètes dans leurs engueulades avec leurs homologues d’outre-Rhin. Tant mieux pour lui, mais contrairement à ce que veulent nous faire avaler les spin-doctors de l’Elysée, germanophone et germanophile ne sont pas des synonymes, bien au contraire.

Il arrive plus souvent qu’on ne le pense qu’une bonne connaissance de la langue, de la littérature, des codes sociaux d’un peuple voisin, mettons l’Allemagne, ne vous porte pas à plus d’indulgence, sinon d’amour, à son égard.

L’histoire récente nous enseigne que les plus éminents francophones allemands de l’entre-deux guerres se sont révélés francophiles à leur manière, celle d’Otto Abetz, Ernst Jünger ou Gerhard Heller. Ces derniers, on a tendance aujourd’hui à l’oublier, jouèrent avec un talent certain et une compétence linguistique incontestable les arbitres des élégances littéraires et artistiques françaises entre 1940 et 1944. Cela consista à cajoler Drieu La Rochelle et à fusiller Marc Bloch.

Du côté des germanistes français, on compte de nombreux résistants, proportionnellement plus nombreux que dans d’autres disciplines, dont les plus célèbres sont Jacques Decour et Pierre Bertaux. Je me souviens de ce dernier, brillant universitaire et ancien commissaire de la République à Toulouse en 1944, ce fameux 11 novembre 1983, où François Mitterrand et Helmut Kohl se tinrent la main à Verdun. Il murmurait entre ses dents : « Je ne lui serrerai pas la main, ah ça non ! », en désignant du menton Ernst Jünger, invité personnel de Mitterrand aux cérémonies, que le protocole avait placé à côté de lui dans l’avion revenant à Paris. Aujourd’hui, un sondage au sein des entreprises et institutions mêlant Français et Allemands, comme EADS, Arte et autres parangons de la coopération transfrontalière révèlerait quelques surprises sur l’image réciproque des uns chez les autres : quelques échauffourées entre techniciens ressortissants des deux pays travaillant pour Airbus à Toulouse, brièvement signalées dans la presse, donnent une idée de l’état de l’amitié franco-allemande dans ces entreprises…

Depuis le traité de l’Elysée, en 1963, qui scellait la réconciliation entre la France du général Gaulle et l’Allemagne de Konrad Adenauer et lançait d’ambitieux projets de coopération industrielle, commerciale et culturelle, beaucoup d’eau a coulé dans le Rhin. L’exaltation régulière des vertus conjugales du couple franco-allemand et des affinités électives unissant les plus hauts représentants des deux pays (de Gaulle-Adenauer, Mitterrand-Kohl, Chirac-Schröder), qui nourrissait naguère le narratif idyllique de la mutation d’ennemis héréditaires en amis pour l’éternité, ne parvient plus maintenant à peindre en rose une réalité beaucoup plus prosaïque. Les intérêts de la France et de l’Allemagne sont parfois convergents – comme dans l’opposition à la guerre d’Irak – mais sont aussi, de plus en plus souvent, divergents, comme cela apparaît dans l’attitude respective des deux pays face à la crise actuelle. Ainsi, l’Allemagne ne voit pas pourquoi elle puiserait dans sa caisse pour stimuler sa consommation intérieure alors qu’elle n’a qu’à attendre tranquillement que les autres relancent pour que son économie fondée sur l’exportation de biens d’équipement se remette à tourner plein pot.

Que Bruno Le Maire vienne dire en allemand à la chère Angela qu’elle commence à nous les briser menu (par exemple : Verstehen Sie, gnädige Frau, dass Sie uns die Eier zerbrechen ? ) ne changera rien de fondamental à une situation objective, où chacun doit défendre son bout de gras sous peine de se faire équarrir lors des prochaines élections. En revanche, si Angela Merkel, pour contrer l’opération Le Maire, appelait Claudia Schiffer, dont le français est tout à fait convenable, à faire partie de son cabinet, elle pourrait semer le trouble dans la défense adverse. Heureusement, une fille de pasteur mecklembourgeois ne peut, même en rêve, caresser de projet aussi méphistophélique. Et c’est tant mieux pour nous.

Molière et les rappeurs

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La notice d’emballage (communément appelée chapeau) concoctée par Libé pour vendre son portrait en dernière page nous apprend « qu’à 31 ans le rappeur de Vitry d’origine comorienne affiche une credibility street de mec à la redresse ». Sur la photo, affalé contre un dossier de chaise, casquette sur les yeux, regard dans le vague, le « mec à la redresse » semble plutôt du genre à la ramasse. Son nom d’artiste c’est Rohff, ce qui signifie, révèle Le Parisien « Rimeur Offensif Honorant le Fond et la Forme ». Il peut sembler étrange pour un amoureux de la langue de choisir un pseudo qui évoque un aboiement, mais bon. À moi, il me donne l’impression d’offenser plus qu’il n’honore, mais ce ne sont peut-être que des préjugés. Dans Libé, on apprend aussi que Housni Mkouboi est « roi de l’ego-trip (art de se vanter), de la punch-line (phrase choc) et de la vanne très beauf ». Un triathlète de la connerie en somme.

Stéphanie Binet qui signe ce portrait est très au fait des bagarres, explications musclées et rivalités haineuses qui semblent être l’ordinaire du monde merveilleux du rap. Et elle choisit son camp : ce pauvre garçon, nous dit-elle, a été victime d’une « campagne de diffamation sur dailymotion et dans les DVD-magazines spécialisés, « la presse people du rap », comme les appelle son manager ». Parce que toutes ces embrouilles filmées par leurs protagonistes sont suivies et commentées avec passion par pas mal de monde. En fouinant un peu, vous découvrirez donc que Rohff et son frère appartiennent à des bandes ennemies et se sont pris la tête, ce qui a conduit le premier à la case prison et fait pleurer leur mère, tous les épisodes ayant fait l’objet d’interminables confessions postées sur dailymotion. Vous l’avez compris, Rohff cause d’abord à la racaille, avec ce mélange d’auto-complaisance victimaire, d’épate-bourgeois et de morale à trois balles qui constitue le fond de sauce du rap français ; il cause aussi à son fiston (dans le milieu, la paternité se porte très bien). À en juger par son succès dans la presse convenable, un bel avenir l’attend dans les beaux quartiers.

Car ce ne sont pas ses exploits nocturnes qui valent à Rohff sa semaine de célébrité. Enfin pas seulement. Rohff est en promo. Une demi-page dans Le Parisien, la dernière page de Libé. On attend Les Inrocks et Télérama avec impatience et surtout, on espère que les amis de Marc Cohen au service culture du Figaro offriront ce frisson canaille à leurs lecteurs. Partiellement composé à Fresnes – d’où il est sorti le temps d’un concert –, Le code de l’horreur a ce léger fumet de subversion qui les enchantera. À côté du genre bon garçon, dont le meilleur représentant est Abd el Malik, qui a également eu droit à une promo d’enfer, le genre artiste-voyou est très prisé ces temps-ci. Et dans cette catégorie, le Rohff, il a l’air difficile à battre. Avant d’atterrir à Fresnes pour cause de baston fraternelle, il avait écopé en 2002 de quinze mois avec sursis « pour avoir mis en joue des jeunes qui le testaient à la sortie d’une boîte de nuit d’Ivry », apprend-on encore dans Libé – curieux, ce testing à la sortie d’une boite de nuit, l’aurait-on empêché de quitter la boite parce qu’il est noir ? Il est, parait-il « en phase avec la société ». « Tellement en phase, que parfois, ça lui joue des tours à ce rappeur qui a grandi dans les mêmes quartiers de banlieue sud que des grands noms de la voyoucratie, écrit encore la délicieuse Binet. Ses accointances géographiques font fantasmer ses fans, tout comme ceux qui jalousent ses disques de platine. » En clair, ça semble vouloir dire qu’il est pote avec tous les truands de son coin, mais corrigez-moi si je me trompe. Quoi qu’il en soit, le gros vendeur est un bon client.

Je les vois venir tous ceux qui ne fonctionnent qu’au faciès. Le petit Comorien, pour vous, c’est forcément un imbécile. Eh bien, sachez qu’il en a dans le citron. Arrivé en France à l’âge de sept ans, il en a bavé pour apprendre le français, s’est retrouvé dans une voie de garage après avoir été « désorienté » et compte prendre des cours par correspondance pour passer son bac. « Je veux tout simplement me cultiver », dit-il, modeste. On se demande si c’est vraiment nécessaire puisque, selon lui, « les rappeurs aujourd’hui, écrivent mieux que Molière ». Faut-il le préciser, cette déclaration ne semble pas avoir fait sursauter le journaliste qui a jugé judicieux d’en faire le titre de son article. Plus fort que Molière, c’est bon ça. Un doute me saisit : et si j’étais en train de passer à côté de Molière, aveuglée par d’antiques préjugés ? Mieux vaut examiner sur pièces puisque les paroles de La grande classe, chanson-phare de l’album, sont disponibles sur Internet ; prenons deux vers au hasard : « J’ai pas changé, fuck ceux qui m’aiment pas. J’baisse pas mon froc mais le remonte jusqu’aux pecs comme Papa Wemba. » Quelle langue en effet, riche et poétique, imagée et colorée. Oui, c’est clair, un nouveau Molière est né. Un Molière noir. Un mois après l’élection d’Obama, il était temps.

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