Accueil Site Page 3134

Le trouillomètre à zéro

105

Dans Salo, ou les cent vingt journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini transpose le roman de Sade dans l’ultime réduit fasciste de l’éphémère république sociale italienne. On y voit les notables de ce régime agonisant masquer leur panique dans la débauche, la cruauté et l’horreur et se permettre les pires outrages sur les jeunes gens qu’ils ont pris en otage. Quand on demandait à Pasolini le but de ce film souvent insoutenable (enfin tout est relatif quand on doit aller voir une comédie française des années 00), il répondait qu’il avait voulu montrer « l’anarchisme du pouvoir ».

C’est que pour Pasolini, le pouvoir sans but, le pouvoir désorienté, le pouvoir affolé même s’il est total, finit par faire tout et n’importe quoi, par tout se permettre, dans l’ivresse de sa panique et de son désespoir.

L’autre figure, plus française, de cet anarchisme du pouvoir, c’est notre cher Ubu, personnage littéraire qui a eu le rare honneur de finir en adjectif. Ubu et son célèbre « Merdre », Ubu et sa « pompe à phynances », Ubu fier à bras qui fait passer les nobles à la trappe et suspend ses ennemis à des crocs de boucher. (Ne fut-ce pas à une époque une métaphore sarkozyste pour le sort qu’il fallait réserver à Villepin ?). S’il serait un brin exagéré de comparer nos actuelles excellences aux notables de Salo, il n’en reste pas moins que nous vivons depuis quelques semaines cet anarchisme du pouvoir. Et l’on se rapproche davantage de la chose avec Ubu, puisque l’on pourrait très bien entendre ces jours-ci du côté de Bercy ou de Matignon ce dialogue, écrit il y a plus de cent ans par le grand Alfred Jarry :

– Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts…
– Est-ce bien vrai ?
– Oui, oui !
– Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai aussi !

Parce qu’enfin, il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la politique menée actuellement par le pouvoir ne ressemble plus tellement à celle du volontarisme néolibéral arrogant des débuts mais davantage à celle de Gribouille et un Gribouille qui mérite comme jamais sa rime avec trouille.

Il y a de quoi, direz-vous, le tsunami au ralenti de la récession a fait perdre leurs repères à nos post-tatchériens. On pourrait les féliciter de leur pragmatisme face à cette catastrophe, de ne pas avoir hésité à faire intervenir la puissance publique pour relancer à coups de milliards une économie dévastée par les amis d’hier, les « phynanciers » aux techniques décidément ubuesques, pour rester dans notre registre. On pourrait aussi les féliciter d’avoir nommé un ministre de la Relance (Joyeux Noël à Patrick D. qui voulait être ministre depuis tout petit).

Seulement, quand on veut se la jouer comme Roosevelt comme d’autres la jouent comme Beckham, on ne refuse pas 700 millions à une éducation nationale saignée à blanc. On ne fait pas semblant de mettre le retrait de la réforme des lycées sur le compte d’un souci du dialogue quand on a une peur bleue d’une jeunesse qui pourrait aller prendre ses exemples du côtés d’Athènes où la « génération 600 euros » brûle les sapins sur la place Syntagma, chez les émeutiers de Malmö, de Reykjavik ou sur le mouvement italien « Nous n’avons pas peur » qui paralyse le système éducatif depuis plusieurs mois. Pour ceux qui seraient moyennement au courant des événements européens évoqués ici, nous rappellerons simplement que la collusion et la concentration des entreprises d’information atteint son stade ultime en ce moment même. Et que nous touchons là un autre point de cet anarchisme du pouvoir qui consiste à nier le réel et à casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre, c’est à dire, par exemple, faire nommer le président d’une chaîne publique en conseil des ministres.

Ubu et Gribouille partout, la main dans la main, on vous dit.

Quand on dit qu’on veut relancer l’automobile, on ne se contente pas pour mesure, prise en catimini d’ailleurs, pour ne pas offenser les khmers bleus de la majorité, de faire passer l’indemnité journalière du chômeur technique, presque tous les ouvriers du secteur depuis deux mois, de 50% à 60%. On interdit les licenciements comme le propose l’excellent Benoît Hamon que l’on moque de vouloir restaurer une mesure instaurée par Chirac. Et puis on prend Monsieur Mittal entre quatre z’yeux et on lui explique gentiment que chaque ouvrier licencié de Gandrange va lui coûter bonbon, à cet arracheur de dents. On ne laisse pas non plus Claude Bébéar affirmer dans Paris Match qu’il n’y aura pas de licenciements dans la banque et l’assurance françaises pour que Natixis, deux jours plus tard, annonce plus de 840 suppressions d’emplois. On ne s’obstine pas, non plus, comme un enfant capricieux (je ne suis pas PPDA, je ne serai pas viré de TF1 pour cette comparaison), sur le travail le dimanche quand on sait que cette mesure est économiquement inutile, socialement désastreuse et va un peu plus faire se décomposer le « vouloir-vivre ensemble ».

L’anarchisme du pouvoir, c’est aussi la bêtise symbolique : c’est laisser insulter la charmante et courageuse Rama Yade par un Kouchner décidément plus valet de comédie que jamais, le jour même où celle-ci célèbre l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme, tout cela parce qu’elle se dit moyennement enthousiasmée par un mandat européen.

C’est libérer Marchiani et laisser Julien Coupat et Yldune Levy en prison pour les fêtes. Marchiani, on pouvait l’aimer à une époque comme me le racontaient Fajardie et Tillinac, membres du comité de soutien à Jean-Paul Kaufmann, quand il était porte-flingue de Pasqua et qu’il faisait preuve d’un sacré courage dans la libération de nos otages au Liban en 1988. On aurait dit Géo Paquet, le Gorille, barbouze gaulliste créée par Dominique Ponchardier pour la Série Noire dans les années cinquante et soixante. Beaucoup moins quand, préfet du Var, il interdisait NTM en tant que « chrétien et père de famille » et encore moins quand il tenta avec des moyens pour le moins expéditifs une OPA sur le RPF de Pasqua en éliminant l’aile gauche du mouvement.

Seulement, là encore, c’est l’anarchisme du pouvoir. Sarkozy ne respecte pas les règles qu’il s’était lui-même fixées sur le refus d’utiliser son droit de grâce parce que ce n’était pas « moderne », cette survivance régalienne.

Sans doute est-ce plus moderne de laisser deux jeunes gens dont le seul crime jusqu’à preuve du contraire n’est pas de se faire de l’argent dans le commerce des armes mais de critiquer les armes du commerce. Sans doute est-ce plus moderne de les laisser incarcérés sous le régime de DPS (détenus particulièrement surveillés), c’est à dire d’être réveillés toutes les deux heures la nuit et d’avoir la lumière en permanence allumée ?

L’anarchisme du pouvoir, ou la peur de l’insurrection qui vient.

Oeuvres

Price: ---

0 used & new available from

Bienvenue à la ch’morgue

3

La fermeture administrative de la morgue de Lens a été décidée samedi 27 décembre, suite à la demande d’un mari dont l’épouse autopsiée n’avait pas été recousue et n’avait donc pu être lui présentée avant l’inhumation.
Le veuf aurait en effet voulu mettre dans le cercueil de sa femme un exemplaire de la Bible. Cet incident macabre ne serait pas le premier du genre. Les autorités ont souligné en revanche que le niveau culturel du département n’était pas aussi bas que le prétendent les médias nationaux puisqu’il s’agissait d’une Bible et non d’un dvd de Bienvenue chez les cht’is que l’on avait choisi pour accompagner la malheureuse dans son dernier voyage. Quant à Jack Lang, député de Boulogne-sur-Mer, il a décidé, pour dissiper l’atmosphère sinistre provoquée par cette nouvelle dans une région déjà sinistrée par la crise, de créer une grande nuit du Nord Vivant avec Georges Romero à la scénographie.

Israël frappe à Gaza, Moubarak approuve

103

Fawzi Baroum n’a pas tort. En pleine attaque israélienne, le porte-parole du Hamas a dénoncé à la radio du mouvement islamiste « un complot ourdi » par Israël et l’Egypte, rappelant que 48 heures avant le déclenchement de l’opération, le président Hosni Moubarak avait reçu la ministre israélienne des Affaires étrangères Tzipi Livni. Quant au président de l’Autorité palestinienne, il insiste plutôt sur le fait que « le massacre aurait pu être évité si le Hamas avait accepté de renouveler la trêve ». En clair, Abbas impute au mouvement islamiste la responsabilité de l’escalade. Même le Hezbollah reste discret et se contente de déclarer qu’il n’a pas d’intention s’en mêler. Bref, autour du Hamas, les alliances sont plus complexes – et moins conformes au Choc des civilisations – qu’on ne le croit. Heureusement, il reste les journalistes occidentaux – et probablement, demain, les syndicats norvégiens – pour croire que les condamnations indignées entendues d’un bout à l’autre de la planète reflètent le consensus réel de la « communauté internationale ». Pour la galerie, on somme Israël d’arrêter les frais. Mais le message envoyé mezzo voce par les chancelleries à l’Etat hébreu est : « Faites le boulot mais faites le vite. » Et « bien », si l’on peut user d’un tel terme en l’espèce. De ce point de vue, la déclaration du Département d’Etat souhaitant que les raids israéliens ne fassent pas de victimes résume à peu près le mensonge diplomatique orchestré autour de l’opération « Plomb fondu[1. On peut se demander si ce ne sont pas les communicants de Tsahal qui ont fondu les plombs pour avoir choisi un nom pareil (même si en hébreu il évoque une chanson d’enfant et pas une torture médiévale). Et pourquoi pas opération « Huile bouillante » ou « Gaz moutarde » ?] ».

En réalité, tout le monde, y compris l’islamiste le plus fanatique, sait qu’aucun Etat ne peut laisser bombarder ses citoyens sans réagir. Mais une seule question passionne le monde entier, dirigeants et opinions confondus, même si ce n’est pas pour la même raison : est-ce reparti comme au Liban 2006 ? À Gaza, Téhéran, dans le sud du Liban et la « rue arabe », on l’espère bien. À Jérusalem, au Caire, Washington et dans beaucoup d’autres pays, on espère que cette fois-ci, Olmert et Livni ne rateront pas leur coup.

C’est que dans la région, les Israéliens ne sont pas les seuls à en avoir assez d’Ismaïl Haniyeh et sa bande. Parmi ceux qui veulent la peau du Hamas, les Egyptiens disputent âprement la première place aux Israéliens. Moubarak avait fait un effort pour supporter Arafat avec ses magouilles et chantages. Le mouvement islamiste lui a fait perdre sa patience de sphinx. Pour commencer, les Hamas boys lui rappellent fâcheusement ses propres Frères musulmans, mais ce n’est pas le plus grave. Le pire, c’est qu’ils ne sont pas raisonnables et que leurs petits calculs de guéguerres inter-palestiniennes risquent de réintroduire la question palestinienne dans la politique égyptienne, trente ans après que Sadate avait finement refilé cette patate chaude à Begin. Autrement dit, pour se maintenir au pouvoir, ils sont prêts à craquer l’allumette qui enflammera la poudrière.

À vrai dire, cela fait plus d’un an que Hosni Moubarak coopère avec Israël dans la mise en œuvre du blocus de Gaza – qui se serait révélé parfaitement inutile si la frontière égyptienne était restée ouverte. Certes, ni l’Egypte, ni Israël, ne peuvent détruire tous les tunnels ou verrouiller le Sinaï pour empêcher l’approvisionnement de trafiquants. Mais le Caire fait un effort considérable avec des résultats non négligeables.

Intermédiaires entre le Hamas et Israël dans les négociations pour la libération de Gilad Shalit, les Egyptiens ne cachent pas leur impatience et leur piètre opinion des islamistes gazaouites. Au Caire, les récentes revendications du Hamas – une liste de prisonniers qu’Israël devrait libérer pour récupérer Shalit – ont été interprétées exactement comme à Jérusalem, comme une manière de faire capoter les efforts pour le renouvellement de la trêve. Bref, le Hamas n’est pas sérieux et ça finit par lasser.

Du Caire à Amman, de Jérusalem à Washington, il était devenu clair ces dernières semaines que, sans épreuve de force, le Hamas ne reconduirait pas la trêve. Le refus d’abandonner la lutte armée est le cœur de la stratégie du mouvement islamiste. C’est sa principale différence avec l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas issue de l’OLP. Ce refus permet au Hamas de mobiliser les secteurs les plus radicaux de la société palestinienne mais surtout, il lui procure des alliés puissants à Téhéran, à Damas et au Liban et des sympathisants dans l’ensemble du monde arabe. Au pouvoir à Gaza depuis deux ans, le Hamas doit montrer que cette expérience ne l’a pas amolli.

C’est précisément ce choix en faveur de la lutte armée et les alliances qui vont avec qui ont mis le Hamas à l’index de la moitié du monde arabe, poussant Moubarak à donner son feu vert à l’opération israélienne – ou en tout cas, à ne pas émettre de véto –, mais aussi à servir d’enclume au marteau de Tsahal.

Mais l’action militaire ne peut se contenter d’être légitime. Elle doit être efficace. Cette fois-ci, Israël ne s’est pas assigné un but de guerre démesuré comme l’éradication des forces militaires du Hamas. Or, c’est à l’aune de l’ambition proclamée de détruire le Hezbollah que l’opération de l’été 2006 avait été jugée désastreuse. Face au Hamas, comme face au Hezbollah d’ailleurs, Israël ne mène pas une guerre de destruction mais des offensives plus ou moins réussies qui visent à contraindre l’adversaire au compromis. À tous ceux qui, dans deux jours, proclameront la défaite d’Israël, il n’est pas inutile de rappeler cette déclaration de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, après la guerre de l’été 2006 : si j’avais prévu la riposte israélienne, avait-il dit en substance, je n’aurais jamais déclenché l’affrontement. Preuve, si besoin en est, que la barbe et le turban n’empêchent nullement de faire des calculs et de faire les comptes. Peut-on imaginer meilleur plaidoyer en faveur d’une riposte disproportionnée ?

Le piège d’Huntington

52

Samuel Huntington vient de s’éteindre sur l’île de Vineyard (Massachussetts) à l’âge de 81 ans. Si le politologue américain s’en va les mains vides, il nous laisse en revanche un bien lourd héritage : une nouvelle vision du monde. La parution au début des années 1990 du Choc des civilisations – et la fortune médiatique de l’ouvrage après le 11 septembre 2001 – est, en effet, l’un des événements majeurs dans l’histoire récente des idées politiques.

Dès la publication du livre, intellectuels, médias et opinions publiques en Occident se divisent en pro- et anti-Huntington. Mais le vénérable professeur de l’université d’Harvard (ancien conseiller de Jimmy Carter) ne s’est pas contenté d’établir une nouvelle grille de lecture de la géopolitique mondiale, il a posé les conditions et le cadre du débat. « Si le XIXe siècle a été marqué par le conflit des Etats-Nations et le XXe par l’affrontement des idéologies, écrit-il, le siècle prochain verra le choc des civilisations car les frontières entre cultures, religion et race sont désormais des lignes de fracture. » De quoi faire regretter la Guerre froide : « La chute du communisme, résume-t-il, a fait disparaître l’ennemi commun de l’Occident et de l’islam, de sorte que chaque camp est désormais la principale menace de l’autre. » Pour Huntington, le problème de l’Occident n’est pas l’islamisme, c’est l’islam.

Quel trouble fête, cet Huntington ! Le monde entier s’apprêtait à goûter aux délices du droit-de-l’hommisme et du commerce, et voilà qu’un fâcheux la ramène avec ses histoires de religions, de cultures et autres sujets d’embrouilles. Sans autre forme de procès, beaucoup vouent alors aux gémonies l’idée de choc des civilisations, pour adopter la positive attitude. En 2005, Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, commande un rapport et convoque un forum sur « l’Alliance des civilisations ». Ce faisant, pro- comme anti-, contribuent tous à la hauteur de leurs moyens à justifier la thèse d’Huntington, en accordant une importance inouïe à la question des civilisations dans les affaires internationales. Là où Sartre avait échoué à faire du marxisme « l’horizon indépassable de notre temps », Huntington a réussi : il a érigé la notion de civilisation en horizon indépassable de la politique. En clair, le camp du Bien est tombé la tête la première – et ne s’en est toujours pas rendu compte – dans le piège d’Huntington.

Il s’est bien trouvé ici et là des intellectuels pour remettre en cause le présupposé du politologue américain[1. On citera, notamment, l’excellente analyse de Marc Crépon : L’imposture du choc des civilisations, Pleins Feux, 2002.]. Mais leur voix singulière est restée inaudible quand, sur les plateaux de télévision, la mode était de poser la seule question qui vaille : « Le choc des civilisations, vous êtes pour ou contre ? » Avouons que le livre de Huntington se prêtait bien au jeu du barnum médiatique : simple, simpliste même, tenant tout entier dans une phrase écrite en 1993 dans la revue Foreign Affairs : « The conflicts of the future will occur along the cultural fault lines separating civilizations. » (Les conflits à venir se produiront le long des lignes de fracture culturelle qui séparent les civilisations.)

La première difficulté tient à l’emploi inconditionnel qu’Huntington fait du futur. C’est une vieille lubie chez les intellectuels – à la fin du XVIIe siècle Spinoza écrivait dans le Tractatus : « Prophetiam nunquam prophetas doctiores reddidisse. » (Jamais la prophétie n’a rendu plus doctes les prophètes.) Or, Huntington se livre à des prédictions, rend ses oracles, prend des paris sur l’avenir, sans même avouer à un moment ou à un autre que son livre relève de ce genre littéraire mineur qu’on appelle la science-fiction. C’est le problème essentiel du Choc des civilisations – et, du même coup, l’une des raisons de l’engouement qu’il a suscité auprès des médias et du grand public : on prête une oreille d’autant plus attentive à Cassandre et à Jérémie qu’on ne comprend rien aux événements qui se succèdent autour de soi. Il est beaucoup plus vendeur d’expliquer la marche actuelle du monde suivant un prisme simple que d’essayer d’intégrer, dans la lignée de Fernand Braudel ou de Raymond Aron, la complexité de toutes les interactions à l’œuvre dans les relations internationales.

Il faut aussi se remettre en mémoire le contexte dans lequel est paru le livre. Non pas, comme on le croit aujourd’hui rétrospectivement, celui du 11 septembre 2001, mais celui du 9 novembre 1989… Face à Francis Fukuyama qui croit relire Hegel à l’ombre du mur de Berlin et proclame la fin de l’histoire, Huntington fourbit les armes : à l’ordre bipolaire qui avait fait les belles années de la Guerre froide, succède un désordre multipolaire dans lequel coexistent, pacifiquement ou pas, huit blocs qu’Huntington appelle « civilisations ». Civilisations, quézako ? C’est une notion hybride que le politologue d’Harvard a obtenue en mixant un peu de Braudel, un peu de Toynbee et beaucoup de Spengler. Son mécano théologico-ethnico-politique lui permet de diviser le monde en huit régions d’importance inégale : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe, latino-américaine et africaine. Dans ce partage du monde, le fait religieux occupe une place prépondérante. Huntington se veut disciple de Braudel, mais chez l’historien français, la religion n’est que l’un des traits de caractères d’une civilisation, une partie seulement de la grammaire subtile qui la constitue. Quand Braudel utilise la notion de civilisation pour décrire et comprendre la complexité du monde, Huntington la dote d’une existence, d’une individualité et d’une volonté propres. Il substantifie ce qui n’était jusqu’alors qu’un concept.

Le paradoxe d’Huntington nait ainsi du fait qu’il généralise à l’ensemble des sociétés concernées et, partant, au monde entier, le modèle théologico-politique que porte en lui tout radicalisme religieux (qu’il soit musulman, juif ou chrétien). Pour lui, le fondamentalisme a déjà gagné la partie et tous les progrès de ce que l’on appelait précisément au XVIIIe siècle la civilisation[2. C’est-à-dire le processus d’autonomisation du juridico-politique par rapport à tous les autres champs de la vie sociale.] sont voués à l’échec. L’islam – et non l’islamisme – voilà encore une fois l’ennemi pour Huntington…

La limite de cette théorie géopolitique, c’est la réalité elle-même. Huntington ne s’en embarrasse guère. Ainsi, comme la Turquie est membre de l’Otan depuis 1952 et qu’elle est arrimée au bloc occidental, la retire-t-il purement et simplement de la civilisation musulmane ? Non. Faut que ça rentre, quitte à forcer un peu. Dans le fond, Huntington voit une toute petite partie de la réalité à partir de laquelle il extrapole le reste. Or, en matière de choc des civilisations, on peut dire tout et son contraire : l’histoire et l’actualité sont d’inépuisables réservoirs d’exemples et de contre-exemples, de paradoxes et d’illustrations. Le Choc des civilisations, c’est une cosmogonie, un récit pour tous, de 7 à 77 ans. Et l’on peut justifier à partir de ce récit toutes les politiques possibles.

Pour autant, il se pourrait bien que le monde ne se laisse pas enfermer dans le système d’Huntington et continue à marcher comme il l’a fait jusqu’à présent, c’est-à-dire d’une manière assez chaotique et compliquée. Comme le dit Julien Freund, quand bien même elle est le présupposé de toute politique, la relation ami-ennemi n’est jamais fixée d’avance ni pour longtemps. Quant aux civilisations, on sait depuis Montesquieu qu’elles n’ont nullement besoin les unes des autres pour disparaître. Lorsqu’Alaric assiège Rome après l’avoir servie, l’Empire n’est déjà plus qu’un lointain souvenir et la civilisation romaine un tas de décombres. Les sociétés ne meurent pas en se cognant les unes aux autres, mais en se suicidant avec une patience et une lente ardeur qui forcent le respect.

Le malheur d’Huntington est d’avoir voulu endosser les habits du prophète et prédire l’imprédictible. Restent une grammaire simpliste du monde et huit bonnes grosses « civilisations », qu’il abandonne orphelines à ses zélateurs comme à ses détracteurs.

Six feet under

4

C’est avec une émotion bien réelle que le Mouvement Contre La Méchanceté et Pour La Paix Dans Le Monde Et Ses Alentours (MCLMEPLPDLMESA) a accueilli cet après-midi la nouvelle de la disparition de Samuel Huntington. « Quand on pense que ce type-là était le responsable du choc des civilisations ! Le 11 septembre, c’est quand même lui ! Heureusement, cette page sombre de notre histoire se tourne aujourd’hui et l’élection de Barack Obama n’est pas étrangère à tout cela. » Le MCLMEPLPDLMESA a d’ores et déjà annoncé qu’il enverrait une délégation aux obsèques de l’ancien professeur d’Harvard qui devraient se tenir lundi à Martha’s Vineyard (Massachusetts). « Nous serons hyper vigilants, a déclaré Jean-Rachid Cohen-Bongo, président du MCLMEPLPDLMESA, et nous surveillerons le bon déroulement des funérailles de ce fauteur mondial de troubles. Que ces saloperies de yankees se le tiennent pour dit : s’ils n’enterrent pas cette crapule à six pieds sous terre, nous sommes prêts à aller jusqu’à l’affrontement. »

Bertrand Quentin

15

Empêtré avec la Grande Armée dans la retraite de Russie, l’Empereur envoya à l’automne 1812 le général Quentin défendre Paris, alors assiégée par les Coalisés qui avaient regroupé pas moins de quatre bataillons de Bavards, leurs plus terribles supplétifs arméniens. Etablis à Antony, ils menaçaient de faire tomber la capitale. Contre toute attente, le général Quentin les attaqua par l’est – ce qui lui valut le titre de « Vainqueur du Grand Orient ». Il a joui d’un prestige inégalé jusqu’à sa retraite qu’il prit à l’âge de soixante-dix ans. Ingres (le plus mauvais peintre français, mais assez bon violoniste) le représente ici en habits de travail du dimanche.

Dominique Ingres, Portrait du général Quentin, 1814. Conservé au musée de la Rouflaquette de Jouy-en-Josas.

Libérez Bettencourt

22

Je suis assez inquiète. D’habitude si propice aux prises de conscience et de poids, la période de Noël n’est plus désormais qu’égoïsme et insensibilité. Moi, je m’attendais à voir déferler un torrent compassionnel, un fleuve d’émotions, un tsunami de bons sentiments à vous faire passer Mère Térésa pour la poupée du diable et Sœur Emmanuelle pour une héroïne de série rose. Rien ne sourd : pas la moindre gouttelette d’indignation ni de solidarité. Pas un seul sit-in, pas un seul comité de soutien, pas une seule immolation par les flashes des caméras, pas la moindre pétition. Il paraît qu’Edgar Morin est furibard : le stylo qu’il s’était acheté pour l’occasion ne lui a pas servi.

Le comble de l’indifférence, c’est Bertrand Delanoë qui l’a atteint : sur la façade de l’Hôtel de Ville de Paris, aucun portrait géant n’invite à libérer l’otage. C’est pourtant ce que la diplomatie française est parvenue à faire de mieux depuis une bonne centaine d’années chaque fois qu’elle veut se passer des services de la filière corse : si jamais l’un des ravisseurs sort de la station de métro Hôtel de Ville pour aller au BHV il tombe nez à nez avec la photo de sa kidnappée. La honte ! S’il lui reste un peu de dignité, il n’a plus qu’à reprendre le métro, rentrer chez lui et libérer la pauvre victime. Bon, c’est vrai que la solution est un peu hasardeuse, mais si les preneurs d’otage avaient le bon goût d’être un peu plus gay friendly rien ne les empêcherait de faire des virées dans le Marais et de tomber dans le panneau.

Pourquoi aujourd’hui tant d’indifférence ? Une conséquence de la crise qui occupe tous les esprits, un sursaut d’individualisme dans le cœur des braves gens, une grève intempestive chez les fabricants de bâches imprimées ? Plus certainement un peu de lassitude… Car autant, la première fois, la France s’était mobilisée comme jamais pour libérer Ingrid Betancourt, mais là, se faire à nouveau avoir comme une débutante ça découragerait n’importe qui à vous soutenir. Et ce n’est pas parce qu’Ingrid Betancourt a légèrement modifié entre temps son identité que ça changera quelque chose : personne n’a plus le courage ni l’envie de se mobiliser pour quelqu’un qui se fait kidnapper toutes les cinq minutes. D’ailleurs, qu’est-ce qui lui a pris à Ingrid Betancourt de se faire subitement appeler Liliane ? Prendre le prénom de la femme de Georges Marchais – tu parles d’une couverture ! – pour faire plaisir aux révolutionnaires colombiens, c’est pire que le syndrome de Stockholm !

Eh bien, moi, je dis non à l’indifférence ! Rendons Liliane Bettencourt à l’affection de sa fille afin qu’elle puisse l’étrangler comme toute mère digne de ce nom procède au moment des fêtes ! Libérons Bettencourt !

Dès aujourd’hui, notre comité de soutien entreprend une série d’actions militantes, afin de faire progresser la cause de la libération de celle que tous demain appelleront Liliane. Willy et moi-même sommes prêts à l’éventualité de donner de nos personnes pour faire un sit-in rue du Faubourg Saint Honoré, face à l’Elysée, le 31 décembre prochain jusque très tard dans la nuit, si le sympathique directeur de l’Hôtel Bristol voulait bien mettre gracieusement à notre disposition une table et une chambre. Pour deux. Vers les 21 heures. Après la quatrième bouteille de Henriot et l’enthousiasme militant venant, les chants allemands que Willy et moi entonnerons à tue-tête obligeront très certainement le locataire de l’Elysée à agir en faveur de Liliane.

Ensuite, nous aiderons Bertrand Delanoë à installer une bâche géante sur la façade de l’Hôtel de Ville. Pour réunir les 600 millions d’euros que coûte la photo de Liliane signée François-Marie Banier – franchement, ça les vaut ! –, je lance aujourd’hui une grande souscription. Attention ! Ne donnez pas ce que vous pouvez : donnez ce que vous avez ! Vous recevrez un reçu ouvrant droit à évasion fiscale que vous signera le trésorier du comité de soutien, M. Bernard Madoff. Un homme très bien.

A ceux qui seraient à court de liquidité – et nous les comprenons par ces temps de crise –, nous proposons d’envoyer à notre comité de soutien tous les produits cosmétiques de la marque L’Oréal qu’ils pourraient avoir à leur disposition. Rimmel, fond de teint, rouge à lèvres : nous prenons tout à l’exception des produits de la gamme anti-vieillissement. Ça fait trente ans que je m’en tartine soir et matin et si jamais ils avaient la moindre efficacité j’aurais la peau d’une jeune fille de seize ans. Je n’en ai que l’acné. Et même pas juvénile.

PS : Pour notre collecte de dons en faveur de la libération de Lilianne Bettencourt, nous prenons aussi les montres à complication.

Jour de fête à Libé

8

Vous ne vous en êtes peut-être pas aperçu, mais Libération n’a pas paru le 25 décembre, jour de Noël. Le fait pourrait paraître anodin, il est un chouïa lourd de sens : en France, un journal, un vrai, paraît tous les jours de l’année, sauf le dimanche et le 1er mai. La seule autre exception communément admise étant celle des jours de grève. On se souvient, il y a quelques semaines, de Joffrin agonisant d’impolitesses le Syndicat du Livre pour avoir empêché de paraître « son » journal (disons plutôt celui du sympathique mais peu apte Didier Pourquery). Désormais, c’est donc la direction du quotidien qui, au nom d’une rentabilité plus que vacillante les jours fériés, viole la sacro-sainte convention collective de la presse, fait grève sans préavis et colle de force les salariés du journal au chômage technique, comme de vulgaires sous-traitants de Renault. Scoop : d’après nos correspondants permanents rue Béranger, bis repetita placent, il n’y aura pas non plus de Libé le 1er janvier. D’ici à imaginer, qu’à l’instar de 20 minutes ou de son lamentable challenger Métro, que Pourquery connaît bien, le titre sera bientôt absent des kiosques les samedis et les vacances scolaires… Toujours à la pointe de l’innovation, Libération va-t-il devenir le premier gratuit payant ?

Le mensonge grec

12

Montréal. Le lundi 15 décembre s’affiche sur l’écran de l’ordinateur le message d’une organisation politique appelant à manifester le lendemain devant le Consulat de Grèce notre solidarité avec la jeunesse de notre pays, en colère depuis que « la police grecque a froidement assassiné un jeune garçon de 15 ans ». Pour commencer, ce n’était pas la police mais un policier ; il a fait usage de son arme en contravention avec l’ordre du poste de police de s’éloigner de l’endroit des échauffourées. Mais qu’importe un petit mensonge si c’est pour servir la révolution. Parlons donc révolution.

La révolution a débuté en Grèce assez tôt, en 1981, avec la prise du pouvoir par le PASOK (Mouvement socialiste pan-hellénique) d’Andréas Papadréou. Opposé à l’adhésion de la Grèce à l’Union européenne, décidée et obtenue par la droite, le chef des socialistes avait promis d’organiser un référendum une fois aux commandes, afin que le peuple, majoritairement hostile à l’adhésion, exprime et impose sa volonté. Au lendemain de sa victoire, le référendum a été renvoyé aux calendes grecques. Rien de surprenant. C’est la politique. Un jour on dit ceci, le lendemain on fait cela. Où était donc la révolution ? Dans le fait que l’amnésie qui avait frappé Andréas Papandréou avait également frappé le peuple tout entier. Aucune voix ne s’éleva pour dire : « Et ce référendum, alors ? » Tout le monde était complice de la supercherie. On avait voté contre l’Europe mais c’était pour envoyer un « message fort » à nos partenaires : c’est à vous de nous prouver votre amour.

Voilà donc l’acte fondateur de la révolution. Jusqu’à ces élections-là, on avait voté, comme partout ailleurs, dans un sentiment de résignation : on savait qu’on serait trompé par ses représentants. Après ces élections, les mentalités changent : dorénavant on vote pour tromper les autres. Ce n’est plus le politicien qui est le fourbe, disons par la force des choses. C’est le peuple même qui triche en toute conscience. Il fait comme font les enfants avec leurs parents depuis la fondation du monde : tant que les parents les nourrissent, ils font semblant de les aimer. Malheur le jour où les enfants découvrent que leurs parents n’ont plus un sou.

Depuis, la révolution n’a pas connu de répit. Chaque gouvernement, étiqueté de gauche ou de droite, surpassait le précédent en scandales financiers. L’État s’occupait des affaires. L’Église remplaçait l’État. Les citoyens consommaient en toute impunité. Consommaient les terrains urbains, les plages, les forêts, l’air, l’eau, l’herbe. Aux moments de repos, ils jouaient à la Bourse. En 1999, sous gouvernement socialiste, le pays a vécu un sursaut révolutionnaire, parmi les plus remarquables : en une petite semaine, des dizaines de milliers de Grecs, qui n’avaient même pas entendu parler de Bourse quelques semaines auparavant, ont été ruinés et quelques-uns, les malins, ceux qui étaient dans le coup, ont vu leur fortune miraculeusement multipliée par cent ou par mille. On oublie vite le désastre. On se souvient des gens enrichis en une nuit et en avant pour le prochain épisode.

Dans une révolution le peuple est toujours révolté. Il doit créer en permanence les conditions de son agitation. Nulle part ailleurs qu’en Grèce, me semble-t-il, les scandales financiers n’ont été dénoncés avec une telle véhémence. Et nulle part ailleurs les scandales n’ont été à ce point fréquents et répétitifs. Vu de l’étranger, on peut, selon son tempérament, se fixer sur l’un des deux visages de Janus. Les uns penseront que la Grèce est pourrie du sommet à la base. Les autres se diront qu’en Grèce, de la base au sommet, tout le monde exige l’assainissement. Vu de l’intérieur, ça marche. C’est ainsi depuis vingt-sept ans, et je ne vois pas pourquoi cela changerait demain.

Prenons le secteur névralgique de l’enseignement. C’est le lieu par excellence de la sédition. C’est ici que se renouvellent les élites. C’est ici que le principe révolutionnaire du « vote pour tromper les autres » a donné ses fruits les plus extraordinaires : ces professeurs en grève lundi, mercredi et vendredi pour protester contre la privatisation de l’enseignement supérieur et ces élèves et étudiants qui occupent les classes le reste de la semaine pour la même raison. Le peuple soutient le mouvement et tous les parents paient des sommes faramineuses pour assurer à leurs enfants, qui militent en faveur de l’école publique, des cours privés. Plus on défend le service public, plus on œuvre pour le privé. Mais cela, je le répète, n’est pas un paradoxe : on défend le secteur public de manière à rendre le privé inévitable.

Et les événements actuels alors ? Tous ces incendies, toute cette fureur, tous ces jeunes enragés ? N’est-ce pas le ras-le-bol ? N’est-ce pas la manifestation d’un mécontentement général contre la corruption, l’affairisme, les banques, la crise, le libéralisme effréné et autres mondialisations, contre les riches, contre l’Europe, contre les marchands de patriotisme, contre les xénophobes, contre les institutions sclérosées, contre les partis, contre l’État (inexistant), contre ses service d’ordre, en somme contre le monde tel qu’il est et tel qu’il va ? Oui, bien sûr. Mais ce « oui » que je prononce avec conviction vient du tréfonds de notre civilisation engloutie et non du concret de la réalité. Dans un monde devenu dépotoir universel, où l’homme, auto-décoré de tous les droits, se comporte comme un déchet, ce « oui » est notre approbation au barbare, notre appel désespéré à son avènement salutaire.

Le concret ? Noël approche[1. Noël est célébré le 6 janvier en Grèce. NDLR.]. Le maire d’Athènes propose de suspendre les manifestations jusqu’au 10 janvier. Histoire de faire tourner la machine durant ces jours de la sainte-Économie. Le malheureux est traité de tous les qualificatifs qu’on peut imaginer. Non, proclament ses détracteurs, on ne peut pas toucher aux droits démocratiques. « D’ailleurs, a conclu à la fin de son plaidoyer anti-fasciste un téléjournaliste parmi les plus influents, les manifestants sont aussi des consommateurs. »

Antiracistes, et drôles en plus

17

Scoop ! A en croire nos confrères des Inrocks (n° spécial Best of 2008, en vente jusqu’au 12 janvier, dépêchez-vous), les premiers Y a bon Awards de l’antiracisme « humoristique » pourraient couronner en mars prochain le nouveau petit-satan Eric Zemmour pour l’ensemble de son œuvre (au noir)

C’est que, comme le précisent utilement « Les Indivisibles » (association organisatrice de cette marrade citoyenne), il ne s’agit plus seulement de lutter contre ces formes primaires de racisme primaires « qui proclament l’infériorité d’une race sur l’autre ». Non, l’heure est venue de « dénoncer, plus généralement, tous les discours qui tendent à catégoriser les individus en fonction de leur couleur de peau ». Les Inrocks citant les Indivs’ : que du bonheur !

Ah ! Une dernière question quand même, M’sieur !, comme disait Columbo : sur cette base, pourquoi ne pas s’en prendre directement à Claude Lévi-Strauss, auteur récidiviste du douteux Race et histoire (1952), puis du carrément peccamineux Race et culture (1971) ? (Zemmour, à la limite, on peut se le garder pour l’année prochaine…)

Le trouillomètre à zéro

105

Dans Salo, ou les cent vingt journées de Sodome, Pier Paolo Pasolini transpose le roman de Sade dans l’ultime réduit fasciste de l’éphémère république sociale italienne. On y voit les notables de ce régime agonisant masquer leur panique dans la débauche, la cruauté et l’horreur et se permettre les pires outrages sur les jeunes gens qu’ils ont pris en otage. Quand on demandait à Pasolini le but de ce film souvent insoutenable (enfin tout est relatif quand on doit aller voir une comédie française des années 00), il répondait qu’il avait voulu montrer « l’anarchisme du pouvoir ».

C’est que pour Pasolini, le pouvoir sans but, le pouvoir désorienté, le pouvoir affolé même s’il est total, finit par faire tout et n’importe quoi, par tout se permettre, dans l’ivresse de sa panique et de son désespoir.

L’autre figure, plus française, de cet anarchisme du pouvoir, c’est notre cher Ubu, personnage littéraire qui a eu le rare honneur de finir en adjectif. Ubu et son célèbre « Merdre », Ubu et sa « pompe à phynances », Ubu fier à bras qui fait passer les nobles à la trappe et suspend ses ennemis à des crocs de boucher. (Ne fut-ce pas à une époque une métaphore sarkozyste pour le sort qu’il fallait réserver à Villepin ?). S’il serait un brin exagéré de comparer nos actuelles excellences aux notables de Salo, il n’en reste pas moins que nous vivons depuis quelques semaines cet anarchisme du pouvoir. Et l’on se rapproche davantage de la chose avec Ubu, puisque l’on pourrait très bien entendre ces jours-ci du côté de Bercy ou de Matignon ce dialogue, écrit il y a plus de cent ans par le grand Alfred Jarry :

– Mais, Père Ubu, si tu ne fais pas de distributions le peuple ne voudra pas payer les impôts…
– Est-ce bien vrai ?
– Oui, oui !
– Oh, alors je consens à tout. Réunissez trois millions, cuisez cent cinquante bœufs et moutons, d’autant plus que j’en aurai aussi !

Parce qu’enfin, il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la politique menée actuellement par le pouvoir ne ressemble plus tellement à celle du volontarisme néolibéral arrogant des débuts mais davantage à celle de Gribouille et un Gribouille qui mérite comme jamais sa rime avec trouille.

Il y a de quoi, direz-vous, le tsunami au ralenti de la récession a fait perdre leurs repères à nos post-tatchériens. On pourrait les féliciter de leur pragmatisme face à cette catastrophe, de ne pas avoir hésité à faire intervenir la puissance publique pour relancer à coups de milliards une économie dévastée par les amis d’hier, les « phynanciers » aux techniques décidément ubuesques, pour rester dans notre registre. On pourrait aussi les féliciter d’avoir nommé un ministre de la Relance (Joyeux Noël à Patrick D. qui voulait être ministre depuis tout petit).

Seulement, quand on veut se la jouer comme Roosevelt comme d’autres la jouent comme Beckham, on ne refuse pas 700 millions à une éducation nationale saignée à blanc. On ne fait pas semblant de mettre le retrait de la réforme des lycées sur le compte d’un souci du dialogue quand on a une peur bleue d’une jeunesse qui pourrait aller prendre ses exemples du côtés d’Athènes où la « génération 600 euros » brûle les sapins sur la place Syntagma, chez les émeutiers de Malmö, de Reykjavik ou sur le mouvement italien « Nous n’avons pas peur » qui paralyse le système éducatif depuis plusieurs mois. Pour ceux qui seraient moyennement au courant des événements européens évoqués ici, nous rappellerons simplement que la collusion et la concentration des entreprises d’information atteint son stade ultime en ce moment même. Et que nous touchons là un autre point de cet anarchisme du pouvoir qui consiste à nier le réel et à casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre, c’est à dire, par exemple, faire nommer le président d’une chaîne publique en conseil des ministres.

Ubu et Gribouille partout, la main dans la main, on vous dit.

Quand on dit qu’on veut relancer l’automobile, on ne se contente pas pour mesure, prise en catimini d’ailleurs, pour ne pas offenser les khmers bleus de la majorité, de faire passer l’indemnité journalière du chômeur technique, presque tous les ouvriers du secteur depuis deux mois, de 50% à 60%. On interdit les licenciements comme le propose l’excellent Benoît Hamon que l’on moque de vouloir restaurer une mesure instaurée par Chirac. Et puis on prend Monsieur Mittal entre quatre z’yeux et on lui explique gentiment que chaque ouvrier licencié de Gandrange va lui coûter bonbon, à cet arracheur de dents. On ne laisse pas non plus Claude Bébéar affirmer dans Paris Match qu’il n’y aura pas de licenciements dans la banque et l’assurance françaises pour que Natixis, deux jours plus tard, annonce plus de 840 suppressions d’emplois. On ne s’obstine pas, non plus, comme un enfant capricieux (je ne suis pas PPDA, je ne serai pas viré de TF1 pour cette comparaison), sur le travail le dimanche quand on sait que cette mesure est économiquement inutile, socialement désastreuse et va un peu plus faire se décomposer le « vouloir-vivre ensemble ».

L’anarchisme du pouvoir, c’est aussi la bêtise symbolique : c’est laisser insulter la charmante et courageuse Rama Yade par un Kouchner décidément plus valet de comédie que jamais, le jour même où celle-ci célèbre l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme, tout cela parce qu’elle se dit moyennement enthousiasmée par un mandat européen.

C’est libérer Marchiani et laisser Julien Coupat et Yldune Levy en prison pour les fêtes. Marchiani, on pouvait l’aimer à une époque comme me le racontaient Fajardie et Tillinac, membres du comité de soutien à Jean-Paul Kaufmann, quand il était porte-flingue de Pasqua et qu’il faisait preuve d’un sacré courage dans la libération de nos otages au Liban en 1988. On aurait dit Géo Paquet, le Gorille, barbouze gaulliste créée par Dominique Ponchardier pour la Série Noire dans les années cinquante et soixante. Beaucoup moins quand, préfet du Var, il interdisait NTM en tant que « chrétien et père de famille » et encore moins quand il tenta avec des moyens pour le moins expéditifs une OPA sur le RPF de Pasqua en éliminant l’aile gauche du mouvement.

Seulement, là encore, c’est l’anarchisme du pouvoir. Sarkozy ne respecte pas les règles qu’il s’était lui-même fixées sur le refus d’utiliser son droit de grâce parce que ce n’était pas « moderne », cette survivance régalienne.

Sans doute est-ce plus moderne de laisser deux jeunes gens dont le seul crime jusqu’à preuve du contraire n’est pas de se faire de l’argent dans le commerce des armes mais de critiquer les armes du commerce. Sans doute est-ce plus moderne de les laisser incarcérés sous le régime de DPS (détenus particulièrement surveillés), c’est à dire d’être réveillés toutes les deux heures la nuit et d’avoir la lumière en permanence allumée ?

L’anarchisme du pouvoir, ou la peur de l’insurrection qui vient.

Oeuvres

Price: ---

0 used & new available from

Bienvenue à la ch’morgue

3

La fermeture administrative de la morgue de Lens a été décidée samedi 27 décembre, suite à la demande d’un mari dont l’épouse autopsiée n’avait pas été recousue et n’avait donc pu être lui présentée avant l’inhumation.
Le veuf aurait en effet voulu mettre dans le cercueil de sa femme un exemplaire de la Bible. Cet incident macabre ne serait pas le premier du genre. Les autorités ont souligné en revanche que le niveau culturel du département n’était pas aussi bas que le prétendent les médias nationaux puisqu’il s’agissait d’une Bible et non d’un dvd de Bienvenue chez les cht’is que l’on avait choisi pour accompagner la malheureuse dans son dernier voyage. Quant à Jack Lang, député de Boulogne-sur-Mer, il a décidé, pour dissiper l’atmosphère sinistre provoquée par cette nouvelle dans une région déjà sinistrée par la crise, de créer une grande nuit du Nord Vivant avec Georges Romero à la scénographie.

Israël frappe à Gaza, Moubarak approuve

103

Fawzi Baroum n’a pas tort. En pleine attaque israélienne, le porte-parole du Hamas a dénoncé à la radio du mouvement islamiste « un complot ourdi » par Israël et l’Egypte, rappelant que 48 heures avant le déclenchement de l’opération, le président Hosni Moubarak avait reçu la ministre israélienne des Affaires étrangères Tzipi Livni. Quant au président de l’Autorité palestinienne, il insiste plutôt sur le fait que « le massacre aurait pu être évité si le Hamas avait accepté de renouveler la trêve ». En clair, Abbas impute au mouvement islamiste la responsabilité de l’escalade. Même le Hezbollah reste discret et se contente de déclarer qu’il n’a pas d’intention s’en mêler. Bref, autour du Hamas, les alliances sont plus complexes – et moins conformes au Choc des civilisations – qu’on ne le croit. Heureusement, il reste les journalistes occidentaux – et probablement, demain, les syndicats norvégiens – pour croire que les condamnations indignées entendues d’un bout à l’autre de la planète reflètent le consensus réel de la « communauté internationale ». Pour la galerie, on somme Israël d’arrêter les frais. Mais le message envoyé mezzo voce par les chancelleries à l’Etat hébreu est : « Faites le boulot mais faites le vite. » Et « bien », si l’on peut user d’un tel terme en l’espèce. De ce point de vue, la déclaration du Département d’Etat souhaitant que les raids israéliens ne fassent pas de victimes résume à peu près le mensonge diplomatique orchestré autour de l’opération « Plomb fondu[1. On peut se demander si ce ne sont pas les communicants de Tsahal qui ont fondu les plombs pour avoir choisi un nom pareil (même si en hébreu il évoque une chanson d’enfant et pas une torture médiévale). Et pourquoi pas opération « Huile bouillante » ou « Gaz moutarde » ?] ».

En réalité, tout le monde, y compris l’islamiste le plus fanatique, sait qu’aucun Etat ne peut laisser bombarder ses citoyens sans réagir. Mais une seule question passionne le monde entier, dirigeants et opinions confondus, même si ce n’est pas pour la même raison : est-ce reparti comme au Liban 2006 ? À Gaza, Téhéran, dans le sud du Liban et la « rue arabe », on l’espère bien. À Jérusalem, au Caire, Washington et dans beaucoup d’autres pays, on espère que cette fois-ci, Olmert et Livni ne rateront pas leur coup.

C’est que dans la région, les Israéliens ne sont pas les seuls à en avoir assez d’Ismaïl Haniyeh et sa bande. Parmi ceux qui veulent la peau du Hamas, les Egyptiens disputent âprement la première place aux Israéliens. Moubarak avait fait un effort pour supporter Arafat avec ses magouilles et chantages. Le mouvement islamiste lui a fait perdre sa patience de sphinx. Pour commencer, les Hamas boys lui rappellent fâcheusement ses propres Frères musulmans, mais ce n’est pas le plus grave. Le pire, c’est qu’ils ne sont pas raisonnables et que leurs petits calculs de guéguerres inter-palestiniennes risquent de réintroduire la question palestinienne dans la politique égyptienne, trente ans après que Sadate avait finement refilé cette patate chaude à Begin. Autrement dit, pour se maintenir au pouvoir, ils sont prêts à craquer l’allumette qui enflammera la poudrière.

À vrai dire, cela fait plus d’un an que Hosni Moubarak coopère avec Israël dans la mise en œuvre du blocus de Gaza – qui se serait révélé parfaitement inutile si la frontière égyptienne était restée ouverte. Certes, ni l’Egypte, ni Israël, ne peuvent détruire tous les tunnels ou verrouiller le Sinaï pour empêcher l’approvisionnement de trafiquants. Mais le Caire fait un effort considérable avec des résultats non négligeables.

Intermédiaires entre le Hamas et Israël dans les négociations pour la libération de Gilad Shalit, les Egyptiens ne cachent pas leur impatience et leur piètre opinion des islamistes gazaouites. Au Caire, les récentes revendications du Hamas – une liste de prisonniers qu’Israël devrait libérer pour récupérer Shalit – ont été interprétées exactement comme à Jérusalem, comme une manière de faire capoter les efforts pour le renouvellement de la trêve. Bref, le Hamas n’est pas sérieux et ça finit par lasser.

Du Caire à Amman, de Jérusalem à Washington, il était devenu clair ces dernières semaines que, sans épreuve de force, le Hamas ne reconduirait pas la trêve. Le refus d’abandonner la lutte armée est le cœur de la stratégie du mouvement islamiste. C’est sa principale différence avec l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas issue de l’OLP. Ce refus permet au Hamas de mobiliser les secteurs les plus radicaux de la société palestinienne mais surtout, il lui procure des alliés puissants à Téhéran, à Damas et au Liban et des sympathisants dans l’ensemble du monde arabe. Au pouvoir à Gaza depuis deux ans, le Hamas doit montrer que cette expérience ne l’a pas amolli.

C’est précisément ce choix en faveur de la lutte armée et les alliances qui vont avec qui ont mis le Hamas à l’index de la moitié du monde arabe, poussant Moubarak à donner son feu vert à l’opération israélienne – ou en tout cas, à ne pas émettre de véto –, mais aussi à servir d’enclume au marteau de Tsahal.

Mais l’action militaire ne peut se contenter d’être légitime. Elle doit être efficace. Cette fois-ci, Israël ne s’est pas assigné un but de guerre démesuré comme l’éradication des forces militaires du Hamas. Or, c’est à l’aune de l’ambition proclamée de détruire le Hezbollah que l’opération de l’été 2006 avait été jugée désastreuse. Face au Hamas, comme face au Hezbollah d’ailleurs, Israël ne mène pas une guerre de destruction mais des offensives plus ou moins réussies qui visent à contraindre l’adversaire au compromis. À tous ceux qui, dans deux jours, proclameront la défaite d’Israël, il n’est pas inutile de rappeler cette déclaration de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, après la guerre de l’été 2006 : si j’avais prévu la riposte israélienne, avait-il dit en substance, je n’aurais jamais déclenché l’affrontement. Preuve, si besoin en est, que la barbe et le turban n’empêchent nullement de faire des calculs et de faire les comptes. Peut-on imaginer meilleur plaidoyer en faveur d’une riposte disproportionnée ?

Le piège d’Huntington

52

Samuel Huntington vient de s’éteindre sur l’île de Vineyard (Massachussetts) à l’âge de 81 ans. Si le politologue américain s’en va les mains vides, il nous laisse en revanche un bien lourd héritage : une nouvelle vision du monde. La parution au début des années 1990 du Choc des civilisations – et la fortune médiatique de l’ouvrage après le 11 septembre 2001 – est, en effet, l’un des événements majeurs dans l’histoire récente des idées politiques.

Dès la publication du livre, intellectuels, médias et opinions publiques en Occident se divisent en pro- et anti-Huntington. Mais le vénérable professeur de l’université d’Harvard (ancien conseiller de Jimmy Carter) ne s’est pas contenté d’établir une nouvelle grille de lecture de la géopolitique mondiale, il a posé les conditions et le cadre du débat. « Si le XIXe siècle a été marqué par le conflit des Etats-Nations et le XXe par l’affrontement des idéologies, écrit-il, le siècle prochain verra le choc des civilisations car les frontières entre cultures, religion et race sont désormais des lignes de fracture. » De quoi faire regretter la Guerre froide : « La chute du communisme, résume-t-il, a fait disparaître l’ennemi commun de l’Occident et de l’islam, de sorte que chaque camp est désormais la principale menace de l’autre. » Pour Huntington, le problème de l’Occident n’est pas l’islamisme, c’est l’islam.

Quel trouble fête, cet Huntington ! Le monde entier s’apprêtait à goûter aux délices du droit-de-l’hommisme et du commerce, et voilà qu’un fâcheux la ramène avec ses histoires de religions, de cultures et autres sujets d’embrouilles. Sans autre forme de procès, beaucoup vouent alors aux gémonies l’idée de choc des civilisations, pour adopter la positive attitude. En 2005, Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, commande un rapport et convoque un forum sur « l’Alliance des civilisations ». Ce faisant, pro- comme anti-, contribuent tous à la hauteur de leurs moyens à justifier la thèse d’Huntington, en accordant une importance inouïe à la question des civilisations dans les affaires internationales. Là où Sartre avait échoué à faire du marxisme « l’horizon indépassable de notre temps », Huntington a réussi : il a érigé la notion de civilisation en horizon indépassable de la politique. En clair, le camp du Bien est tombé la tête la première – et ne s’en est toujours pas rendu compte – dans le piège d’Huntington.

Il s’est bien trouvé ici et là des intellectuels pour remettre en cause le présupposé du politologue américain[1. On citera, notamment, l’excellente analyse de Marc Crépon : L’imposture du choc des civilisations, Pleins Feux, 2002.]. Mais leur voix singulière est restée inaudible quand, sur les plateaux de télévision, la mode était de poser la seule question qui vaille : « Le choc des civilisations, vous êtes pour ou contre ? » Avouons que le livre de Huntington se prêtait bien au jeu du barnum médiatique : simple, simpliste même, tenant tout entier dans une phrase écrite en 1993 dans la revue Foreign Affairs : « The conflicts of the future will occur along the cultural fault lines separating civilizations. » (Les conflits à venir se produiront le long des lignes de fracture culturelle qui séparent les civilisations.)

La première difficulté tient à l’emploi inconditionnel qu’Huntington fait du futur. C’est une vieille lubie chez les intellectuels – à la fin du XVIIe siècle Spinoza écrivait dans le Tractatus : « Prophetiam nunquam prophetas doctiores reddidisse. » (Jamais la prophétie n’a rendu plus doctes les prophètes.) Or, Huntington se livre à des prédictions, rend ses oracles, prend des paris sur l’avenir, sans même avouer à un moment ou à un autre que son livre relève de ce genre littéraire mineur qu’on appelle la science-fiction. C’est le problème essentiel du Choc des civilisations – et, du même coup, l’une des raisons de l’engouement qu’il a suscité auprès des médias et du grand public : on prête une oreille d’autant plus attentive à Cassandre et à Jérémie qu’on ne comprend rien aux événements qui se succèdent autour de soi. Il est beaucoup plus vendeur d’expliquer la marche actuelle du monde suivant un prisme simple que d’essayer d’intégrer, dans la lignée de Fernand Braudel ou de Raymond Aron, la complexité de toutes les interactions à l’œuvre dans les relations internationales.

Il faut aussi se remettre en mémoire le contexte dans lequel est paru le livre. Non pas, comme on le croit aujourd’hui rétrospectivement, celui du 11 septembre 2001, mais celui du 9 novembre 1989… Face à Francis Fukuyama qui croit relire Hegel à l’ombre du mur de Berlin et proclame la fin de l’histoire, Huntington fourbit les armes : à l’ordre bipolaire qui avait fait les belles années de la Guerre froide, succède un désordre multipolaire dans lequel coexistent, pacifiquement ou pas, huit blocs qu’Huntington appelle « civilisations ». Civilisations, quézako ? C’est une notion hybride que le politologue d’Harvard a obtenue en mixant un peu de Braudel, un peu de Toynbee et beaucoup de Spengler. Son mécano théologico-ethnico-politique lui permet de diviser le monde en huit régions d’importance inégale : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe, latino-américaine et africaine. Dans ce partage du monde, le fait religieux occupe une place prépondérante. Huntington se veut disciple de Braudel, mais chez l’historien français, la religion n’est que l’un des traits de caractères d’une civilisation, une partie seulement de la grammaire subtile qui la constitue. Quand Braudel utilise la notion de civilisation pour décrire et comprendre la complexité du monde, Huntington la dote d’une existence, d’une individualité et d’une volonté propres. Il substantifie ce qui n’était jusqu’alors qu’un concept.

Le paradoxe d’Huntington nait ainsi du fait qu’il généralise à l’ensemble des sociétés concernées et, partant, au monde entier, le modèle théologico-politique que porte en lui tout radicalisme religieux (qu’il soit musulman, juif ou chrétien). Pour lui, le fondamentalisme a déjà gagné la partie et tous les progrès de ce que l’on appelait précisément au XVIIIe siècle la civilisation[2. C’est-à-dire le processus d’autonomisation du juridico-politique par rapport à tous les autres champs de la vie sociale.] sont voués à l’échec. L’islam – et non l’islamisme – voilà encore une fois l’ennemi pour Huntington…

La limite de cette théorie géopolitique, c’est la réalité elle-même. Huntington ne s’en embarrasse guère. Ainsi, comme la Turquie est membre de l’Otan depuis 1952 et qu’elle est arrimée au bloc occidental, la retire-t-il purement et simplement de la civilisation musulmane ? Non. Faut que ça rentre, quitte à forcer un peu. Dans le fond, Huntington voit une toute petite partie de la réalité à partir de laquelle il extrapole le reste. Or, en matière de choc des civilisations, on peut dire tout et son contraire : l’histoire et l’actualité sont d’inépuisables réservoirs d’exemples et de contre-exemples, de paradoxes et d’illustrations. Le Choc des civilisations, c’est une cosmogonie, un récit pour tous, de 7 à 77 ans. Et l’on peut justifier à partir de ce récit toutes les politiques possibles.

Pour autant, il se pourrait bien que le monde ne se laisse pas enfermer dans le système d’Huntington et continue à marcher comme il l’a fait jusqu’à présent, c’est-à-dire d’une manière assez chaotique et compliquée. Comme le dit Julien Freund, quand bien même elle est le présupposé de toute politique, la relation ami-ennemi n’est jamais fixée d’avance ni pour longtemps. Quant aux civilisations, on sait depuis Montesquieu qu’elles n’ont nullement besoin les unes des autres pour disparaître. Lorsqu’Alaric assiège Rome après l’avoir servie, l’Empire n’est déjà plus qu’un lointain souvenir et la civilisation romaine un tas de décombres. Les sociétés ne meurent pas en se cognant les unes aux autres, mais en se suicidant avec une patience et une lente ardeur qui forcent le respect.

Le malheur d’Huntington est d’avoir voulu endosser les habits du prophète et prédire l’imprédictible. Restent une grammaire simpliste du monde et huit bonnes grosses « civilisations », qu’il abandonne orphelines à ses zélateurs comme à ses détracteurs.

Six feet under

4

C’est avec une émotion bien réelle que le Mouvement Contre La Méchanceté et Pour La Paix Dans Le Monde Et Ses Alentours (MCLMEPLPDLMESA) a accueilli cet après-midi la nouvelle de la disparition de Samuel Huntington. « Quand on pense que ce type-là était le responsable du choc des civilisations ! Le 11 septembre, c’est quand même lui ! Heureusement, cette page sombre de notre histoire se tourne aujourd’hui et l’élection de Barack Obama n’est pas étrangère à tout cela. » Le MCLMEPLPDLMESA a d’ores et déjà annoncé qu’il enverrait une délégation aux obsèques de l’ancien professeur d’Harvard qui devraient se tenir lundi à Martha’s Vineyard (Massachusetts). « Nous serons hyper vigilants, a déclaré Jean-Rachid Cohen-Bongo, président du MCLMEPLPDLMESA, et nous surveillerons le bon déroulement des funérailles de ce fauteur mondial de troubles. Que ces saloperies de yankees se le tiennent pour dit : s’ils n’enterrent pas cette crapule à six pieds sous terre, nous sommes prêts à aller jusqu’à l’affrontement. »

Bertrand Quentin

15

Empêtré avec la Grande Armée dans la retraite de Russie, l’Empereur envoya à l’automne 1812 le général Quentin défendre Paris, alors assiégée par les Coalisés qui avaient regroupé pas moins de quatre bataillons de Bavards, leurs plus terribles supplétifs arméniens. Etablis à Antony, ils menaçaient de faire tomber la capitale. Contre toute attente, le général Quentin les attaqua par l’est – ce qui lui valut le titre de « Vainqueur du Grand Orient ». Il a joui d’un prestige inégalé jusqu’à sa retraite qu’il prit à l’âge de soixante-dix ans. Ingres (le plus mauvais peintre français, mais assez bon violoniste) le représente ici en habits de travail du dimanche.

Dominique Ingres, Portrait du général Quentin, 1814. Conservé au musée de la Rouflaquette de Jouy-en-Josas.

Libérez Bettencourt

22

Je suis assez inquiète. D’habitude si propice aux prises de conscience et de poids, la période de Noël n’est plus désormais qu’égoïsme et insensibilité. Moi, je m’attendais à voir déferler un torrent compassionnel, un fleuve d’émotions, un tsunami de bons sentiments à vous faire passer Mère Térésa pour la poupée du diable et Sœur Emmanuelle pour une héroïne de série rose. Rien ne sourd : pas la moindre gouttelette d’indignation ni de solidarité. Pas un seul sit-in, pas un seul comité de soutien, pas une seule immolation par les flashes des caméras, pas la moindre pétition. Il paraît qu’Edgar Morin est furibard : le stylo qu’il s’était acheté pour l’occasion ne lui a pas servi.

Le comble de l’indifférence, c’est Bertrand Delanoë qui l’a atteint : sur la façade de l’Hôtel de Ville de Paris, aucun portrait géant n’invite à libérer l’otage. C’est pourtant ce que la diplomatie française est parvenue à faire de mieux depuis une bonne centaine d’années chaque fois qu’elle veut se passer des services de la filière corse : si jamais l’un des ravisseurs sort de la station de métro Hôtel de Ville pour aller au BHV il tombe nez à nez avec la photo de sa kidnappée. La honte ! S’il lui reste un peu de dignité, il n’a plus qu’à reprendre le métro, rentrer chez lui et libérer la pauvre victime. Bon, c’est vrai que la solution est un peu hasardeuse, mais si les preneurs d’otage avaient le bon goût d’être un peu plus gay friendly rien ne les empêcherait de faire des virées dans le Marais et de tomber dans le panneau.

Pourquoi aujourd’hui tant d’indifférence ? Une conséquence de la crise qui occupe tous les esprits, un sursaut d’individualisme dans le cœur des braves gens, une grève intempestive chez les fabricants de bâches imprimées ? Plus certainement un peu de lassitude… Car autant, la première fois, la France s’était mobilisée comme jamais pour libérer Ingrid Betancourt, mais là, se faire à nouveau avoir comme une débutante ça découragerait n’importe qui à vous soutenir. Et ce n’est pas parce qu’Ingrid Betancourt a légèrement modifié entre temps son identité que ça changera quelque chose : personne n’a plus le courage ni l’envie de se mobiliser pour quelqu’un qui se fait kidnapper toutes les cinq minutes. D’ailleurs, qu’est-ce qui lui a pris à Ingrid Betancourt de se faire subitement appeler Liliane ? Prendre le prénom de la femme de Georges Marchais – tu parles d’une couverture ! – pour faire plaisir aux révolutionnaires colombiens, c’est pire que le syndrome de Stockholm !

Eh bien, moi, je dis non à l’indifférence ! Rendons Liliane Bettencourt à l’affection de sa fille afin qu’elle puisse l’étrangler comme toute mère digne de ce nom procède au moment des fêtes ! Libérons Bettencourt !

Dès aujourd’hui, notre comité de soutien entreprend une série d’actions militantes, afin de faire progresser la cause de la libération de celle que tous demain appelleront Liliane. Willy et moi-même sommes prêts à l’éventualité de donner de nos personnes pour faire un sit-in rue du Faubourg Saint Honoré, face à l’Elysée, le 31 décembre prochain jusque très tard dans la nuit, si le sympathique directeur de l’Hôtel Bristol voulait bien mettre gracieusement à notre disposition une table et une chambre. Pour deux. Vers les 21 heures. Après la quatrième bouteille de Henriot et l’enthousiasme militant venant, les chants allemands que Willy et moi entonnerons à tue-tête obligeront très certainement le locataire de l’Elysée à agir en faveur de Liliane.

Ensuite, nous aiderons Bertrand Delanoë à installer une bâche géante sur la façade de l’Hôtel de Ville. Pour réunir les 600 millions d’euros que coûte la photo de Liliane signée François-Marie Banier – franchement, ça les vaut ! –, je lance aujourd’hui une grande souscription. Attention ! Ne donnez pas ce que vous pouvez : donnez ce que vous avez ! Vous recevrez un reçu ouvrant droit à évasion fiscale que vous signera le trésorier du comité de soutien, M. Bernard Madoff. Un homme très bien.

A ceux qui seraient à court de liquidité – et nous les comprenons par ces temps de crise –, nous proposons d’envoyer à notre comité de soutien tous les produits cosmétiques de la marque L’Oréal qu’ils pourraient avoir à leur disposition. Rimmel, fond de teint, rouge à lèvres : nous prenons tout à l’exception des produits de la gamme anti-vieillissement. Ça fait trente ans que je m’en tartine soir et matin et si jamais ils avaient la moindre efficacité j’aurais la peau d’une jeune fille de seize ans. Je n’en ai que l’acné. Et même pas juvénile.

PS : Pour notre collecte de dons en faveur de la libération de Lilianne Bettencourt, nous prenons aussi les montres à complication.

Jour de fête à Libé

8

Vous ne vous en êtes peut-être pas aperçu, mais Libération n’a pas paru le 25 décembre, jour de Noël. Le fait pourrait paraître anodin, il est un chouïa lourd de sens : en France, un journal, un vrai, paraît tous les jours de l’année, sauf le dimanche et le 1er mai. La seule autre exception communément admise étant celle des jours de grève. On se souvient, il y a quelques semaines, de Joffrin agonisant d’impolitesses le Syndicat du Livre pour avoir empêché de paraître « son » journal (disons plutôt celui du sympathique mais peu apte Didier Pourquery). Désormais, c’est donc la direction du quotidien qui, au nom d’une rentabilité plus que vacillante les jours fériés, viole la sacro-sainte convention collective de la presse, fait grève sans préavis et colle de force les salariés du journal au chômage technique, comme de vulgaires sous-traitants de Renault. Scoop : d’après nos correspondants permanents rue Béranger, bis repetita placent, il n’y aura pas non plus de Libé le 1er janvier. D’ici à imaginer, qu’à l’instar de 20 minutes ou de son lamentable challenger Métro, que Pourquery connaît bien, le titre sera bientôt absent des kiosques les samedis et les vacances scolaires… Toujours à la pointe de l’innovation, Libération va-t-il devenir le premier gratuit payant ?

Le mensonge grec

12

Montréal. Le lundi 15 décembre s’affiche sur l’écran de l’ordinateur le message d’une organisation politique appelant à manifester le lendemain devant le Consulat de Grèce notre solidarité avec la jeunesse de notre pays, en colère depuis que « la police grecque a froidement assassiné un jeune garçon de 15 ans ». Pour commencer, ce n’était pas la police mais un policier ; il a fait usage de son arme en contravention avec l’ordre du poste de police de s’éloigner de l’endroit des échauffourées. Mais qu’importe un petit mensonge si c’est pour servir la révolution. Parlons donc révolution.

La révolution a débuté en Grèce assez tôt, en 1981, avec la prise du pouvoir par le PASOK (Mouvement socialiste pan-hellénique) d’Andréas Papadréou. Opposé à l’adhésion de la Grèce à l’Union européenne, décidée et obtenue par la droite, le chef des socialistes avait promis d’organiser un référendum une fois aux commandes, afin que le peuple, majoritairement hostile à l’adhésion, exprime et impose sa volonté. Au lendemain de sa victoire, le référendum a été renvoyé aux calendes grecques. Rien de surprenant. C’est la politique. Un jour on dit ceci, le lendemain on fait cela. Où était donc la révolution ? Dans le fait que l’amnésie qui avait frappé Andréas Papandréou avait également frappé le peuple tout entier. Aucune voix ne s’éleva pour dire : « Et ce référendum, alors ? » Tout le monde était complice de la supercherie. On avait voté contre l’Europe mais c’était pour envoyer un « message fort » à nos partenaires : c’est à vous de nous prouver votre amour.

Voilà donc l’acte fondateur de la révolution. Jusqu’à ces élections-là, on avait voté, comme partout ailleurs, dans un sentiment de résignation : on savait qu’on serait trompé par ses représentants. Après ces élections, les mentalités changent : dorénavant on vote pour tromper les autres. Ce n’est plus le politicien qui est le fourbe, disons par la force des choses. C’est le peuple même qui triche en toute conscience. Il fait comme font les enfants avec leurs parents depuis la fondation du monde : tant que les parents les nourrissent, ils font semblant de les aimer. Malheur le jour où les enfants découvrent que leurs parents n’ont plus un sou.

Depuis, la révolution n’a pas connu de répit. Chaque gouvernement, étiqueté de gauche ou de droite, surpassait le précédent en scandales financiers. L’État s’occupait des affaires. L’Église remplaçait l’État. Les citoyens consommaient en toute impunité. Consommaient les terrains urbains, les plages, les forêts, l’air, l’eau, l’herbe. Aux moments de repos, ils jouaient à la Bourse. En 1999, sous gouvernement socialiste, le pays a vécu un sursaut révolutionnaire, parmi les plus remarquables : en une petite semaine, des dizaines de milliers de Grecs, qui n’avaient même pas entendu parler de Bourse quelques semaines auparavant, ont été ruinés et quelques-uns, les malins, ceux qui étaient dans le coup, ont vu leur fortune miraculeusement multipliée par cent ou par mille. On oublie vite le désastre. On se souvient des gens enrichis en une nuit et en avant pour le prochain épisode.

Dans une révolution le peuple est toujours révolté. Il doit créer en permanence les conditions de son agitation. Nulle part ailleurs qu’en Grèce, me semble-t-il, les scandales financiers n’ont été dénoncés avec une telle véhémence. Et nulle part ailleurs les scandales n’ont été à ce point fréquents et répétitifs. Vu de l’étranger, on peut, selon son tempérament, se fixer sur l’un des deux visages de Janus. Les uns penseront que la Grèce est pourrie du sommet à la base. Les autres se diront qu’en Grèce, de la base au sommet, tout le monde exige l’assainissement. Vu de l’intérieur, ça marche. C’est ainsi depuis vingt-sept ans, et je ne vois pas pourquoi cela changerait demain.

Prenons le secteur névralgique de l’enseignement. C’est le lieu par excellence de la sédition. C’est ici que se renouvellent les élites. C’est ici que le principe révolutionnaire du « vote pour tromper les autres » a donné ses fruits les plus extraordinaires : ces professeurs en grève lundi, mercredi et vendredi pour protester contre la privatisation de l’enseignement supérieur et ces élèves et étudiants qui occupent les classes le reste de la semaine pour la même raison. Le peuple soutient le mouvement et tous les parents paient des sommes faramineuses pour assurer à leurs enfants, qui militent en faveur de l’école publique, des cours privés. Plus on défend le service public, plus on œuvre pour le privé. Mais cela, je le répète, n’est pas un paradoxe : on défend le secteur public de manière à rendre le privé inévitable.

Et les événements actuels alors ? Tous ces incendies, toute cette fureur, tous ces jeunes enragés ? N’est-ce pas le ras-le-bol ? N’est-ce pas la manifestation d’un mécontentement général contre la corruption, l’affairisme, les banques, la crise, le libéralisme effréné et autres mondialisations, contre les riches, contre l’Europe, contre les marchands de patriotisme, contre les xénophobes, contre les institutions sclérosées, contre les partis, contre l’État (inexistant), contre ses service d’ordre, en somme contre le monde tel qu’il est et tel qu’il va ? Oui, bien sûr. Mais ce « oui » que je prononce avec conviction vient du tréfonds de notre civilisation engloutie et non du concret de la réalité. Dans un monde devenu dépotoir universel, où l’homme, auto-décoré de tous les droits, se comporte comme un déchet, ce « oui » est notre approbation au barbare, notre appel désespéré à son avènement salutaire.

Le concret ? Noël approche[1. Noël est célébré le 6 janvier en Grèce. NDLR.]. Le maire d’Athènes propose de suspendre les manifestations jusqu’au 10 janvier. Histoire de faire tourner la machine durant ces jours de la sainte-Économie. Le malheureux est traité de tous les qualificatifs qu’on peut imaginer. Non, proclament ses détracteurs, on ne peut pas toucher aux droits démocratiques. « D’ailleurs, a conclu à la fin de son plaidoyer anti-fasciste un téléjournaliste parmi les plus influents, les manifestants sont aussi des consommateurs. »

Antiracistes, et drôles en plus

17

Scoop ! A en croire nos confrères des Inrocks (n° spécial Best of 2008, en vente jusqu’au 12 janvier, dépêchez-vous), les premiers Y a bon Awards de l’antiracisme « humoristique » pourraient couronner en mars prochain le nouveau petit-satan Eric Zemmour pour l’ensemble de son œuvre (au noir)

C’est que, comme le précisent utilement « Les Indivisibles » (association organisatrice de cette marrade citoyenne), il ne s’agit plus seulement de lutter contre ces formes primaires de racisme primaires « qui proclament l’infériorité d’une race sur l’autre ». Non, l’heure est venue de « dénoncer, plus généralement, tous les discours qui tendent à catégoriser les individus en fonction de leur couleur de peau ». Les Inrocks citant les Indivs’ : que du bonheur !

Ah ! Une dernière question quand même, M’sieur !, comme disait Columbo : sur cette base, pourquoi ne pas s’en prendre directement à Claude Lévi-Strauss, auteur récidiviste du douteux Race et histoire (1952), puis du carrément peccamineux Race et culture (1971) ? (Zemmour, à la limite, on peut se le garder pour l’année prochaine…)