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Alertez les bébés !

Le 4 février dernier Mme Roselyne Bachelot, ministre de la Santé d’après mes fiches, donnait le coup d’envoi des Etats généraux de la bioéthique censés préparer, d’ici un an, la révision de la loi éponyme votée en 2004. Deux remarques liminaires : primo, on sait gré à Mme le ministre d’avoir évité, compte tenu de la gravité du sujet, l’appellation de « Grenelle de la bioéthique » qui lui pendait au nez… Secundo, et plus sérieusement, le seul fait que le cadre juridique fixé il y a cinq ans nécessite déjà une remise à plat montre à quel point la science progresse vite, en-ce-domaine-délicat-entre-tous-n’est-ce pas ? Bref, à la loi et à la morale de suivre : « Attrape-moi si tu peux ! »

À moi aussi de suivre les débats, puisque ma morale de vie (ma bioéthique à moi) a notamment pour objectif de ne pas mourir idiot – et, dans la mesure du possible, de vous en faire profiter… Certes j’aurais pu, pour me mettre à niveau, aller consulter le site etatsgenerauxdelabioethique.fr, ouvert tout exprès par le Ministère. Mais compte tenu de mes connaissances scientifiques (faibles) et de mes convictions religieuses (fiables), il m’a semblé plus approprié de visionner – pour vous et pour la multitude – le documentaire didactique et éclairant que KTO, ma chaîne catholique préférée, consacrait récemment à ce sujet.

Une fois n’est pas coutume : je suis pleinement d’accord avec Télérama pour féliciter les auteurs de n’être pas « partis d’emblée des textes sacrés ou du dogme ». Une telle démarche eût en effet donné à ce documentaire un caractère engagé qui ne s’impose pas, à l’orée du vaste débat national qui s’engage[1. Et au terme duquel la démocratie, c’est-à-dire l’UMP, c’est-à-dire Sarkozy, tranchera.].

En attendant, il n’est pas inutile de revenir sur la vision bioéthique dont la Bible est porteuse : le regard de l’homme de foi sur la condition humaine et son « infinie dignité » se situe très exactement aux antipodes de l’esprit de l’époque. (Une époque que, par parenthèse, je qualifierais volontiers de jouisseuse, matérialiste, raisonneuse et acéphale ; bref, une époque qui doute de tout, sauf d’elle-même.) Reste que l’intérêt de ce documentaire d’origine catho réside dans l’alternance heuristique (le « h » n’est pas nécessaire, me fait-on signe) de témoignages émanant d’hommes de science et de théologiens – sans parler de l’intergroupe … Et puis si, justement, parlons-en ! Thierry Magnin, à la fois physicien et vicaire général de Saint-Etienne, ne se contente pas de témoigner à ces deux titres dans le doc : il en est le co-réalisateur !

Pour autant, ce grand cumulard (devant l’Eternel !) n’en profite pas pour tirer la couverture à lui. On apprécie, au contraire, qu’il donne la parole à des scientifiques de haut niveau, au premier rang desquels Axel Kahn, mon chouchou. Frère de Jean-François le vibrion, Axel est aussi posé dans ses analyses que son cadet peut être véhément dans ses approximations. C’est un plaisir que d’entendre ce généticien poser pour nous en termes simples des questions terriblement complexes.

L’enjeu du débat, Kahn le précise d’emblée – et de la manière la plus objective qui soit : « Est-il légitime que la recherche scientifique aboutisse à la destruction de ce début de vie humaine qu’est l’embryon ? » En conscience, la réponse d’Axel est oui – mais un oui conditionnel et raisonné : la recherche sur certains embryons « voués à n’être jamais des personnes » est légitime, estime-t-il, dès lors qu’elle peut permettre de guérir demain des maladies jusqu’alors tueuses.

A l’inverse pour Mgr Barbarin, archevêque de Lyon, aucune espèce de compromis, quel qu’en soit le prétexte, n’est possible sur le caractère sacré de la vie, et pour une raison simple : « Elle ne nous appartient pas. » Pour lui c’est clair : « On n’a pas le droit de congeler des êtres humains. » Et il ne parle pas là d’ »Hibernatus » ; ça se voit à son regard sérieux. Le Monseigneur nous le rappelle au passage, utilement ma foi (!) : les manipulations génétiques, on sait quand ça commence, mais pas du tout comment ça finit… Suivez mon regard : l’Allemagne, « sans doute traumatisée par son passé », ne s’est-elle pas interdit toute forme de congélation d’embryons humains ? Bref, suggère l’archevêque, entre la thérapie génique et l’eugénisme nazi, il n’y a qu’un toboggan. En d’autres termes, comme le disait le regretté Pompidou[2. Citant, me semble-t-il le sapeur Camember.] : « Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. » Eh bien ces bornes, à en croire KTO, ont été fixées par la Bible qui, contrairement à la loi, n’est pas amendable : « Mon embryon, tes yeux le voyaient / Et sur ton livre mes jours étaient tous inscrits / Recensés avant qu’un seul ne fut. » (Ps 139)

Bien sûr, l’émission aborde, avec la même rigueur, plein d’autres sujets vitaux (c’est le cas de le dire). La « procréation médicalement assistée » ne semble pas, en théorie, poser de problèmes éthiques majeurs, même aux cathos pur porc. Reste la pratique : la F.I.V. d’accord, mais pour qui et pourquoi ? Xavier Lacroix, théologien et membre du Comité consultatif national d’éthique, est catégorique : « pour un couple » (marié, faut-il le préciser ?) Et Marie-Odile Rethoré, « généticienne chrétienne », d’enchaîner avec une rude philippique contre ce monde « festif » (coucou, Philippe !) où le désir d’enfant s’accompagne désormais du mot d’ordre « quand je veux, comme je veux et par tous les moyens ».

Troisième gros morceau du « paquet bioéthique », comme dirait Sarko : la gestation par autrui. Si j’ai bien suivi, tout le monde sont d’accord sur un point : moins les femmes ont d’utérus, et a fortiori d’ovaires, plus le recours à cette méthode s’impose comme la seule possible pour engendrer. Après, on entre dans les détails ; mais au fait, n’est-ce pas là que se cache le Diable ? Le documentaire (plutôt pointu, je vous avais prévenus) distingue ici deux cas. Soit le couple stérile peut néanmoins avoir « son » enfant à lui, en recourant à la FIV et à une « femme gestante » ; dans ce cas, on peut négocier. Soit il est nécessaire de recourir à une « mère porteuse » qui, tout en étant pleinement mère de l’enfant, doit s’engager à l’abandonner dès sa naissance. Et là, pour les théologiens, il y a comme un blème.

Last but not least, il y a les diagnostics prénatal et préimplantatoire. Résumons : autant le premier peut faire l’objet d’un consensus, si tout se passe bien ; autant l’autre pose un vrai problème aux croyants (toujours eux !) C’est le côté « eBay » de l’affaire qui coince, apparemment ! On fait péter une dizaine d’embryons, histoire de voir s’ils sont porteurs de l’anomalie génétique redoutée. Sinon, hop ! On sélectionne le plus classieux d’entre eux, et on le nomme « humain ». Quant aux autres, eh bien ils attendront des jours meilleurs dans l’azote liquide…

Tout le problème est donc de savoir quel statut la société entend donner à l’embryon : début d’être humain, rebut inviable, ou quoi ?… En très gros, deux attitudes s’opposent face au problème de la vie : « Puisque ce mystère nous dépasse, feignons d’en être les organisateurs », disent les scientifiques après Cocteau ; au contraire, « acceptons ce mystère comme tel », et donc n’y touchons point, répondent les théologiens depuis Dieu. Ben voilà, je m’en voudrais de vous en dire plus : vous avez les éléments pour juger, au moins autant que moi. Et vous êtes grands maintenant !

Hadopi : pire to pire

Aujourd’hui, l’ambiance promet d’être chaude à l’Assemblée nationale. Non pas que le prix du verre de Margaux ait franchi le cap intolérable des 9 € à la buvette parlementaire, mais on débat dans l’hémicycle du projet de loi Hadopi : entendez par-là que le gouvernement veut mettre un terme aux téléchargements illégaux sur Internet.

Ne jouons pas les mauvais esprits en posant des questions imbéciles, du genre : pourquoi perd-on son temps à légiférer sur un acte déjà considéré comme illégal ? Imagine-t-on qu’un jour un ministre de l’Intérieur frapadingue se prenne à réunir la représentation nationale pour rendre illégaux les actes illégaux ? Evidemment que non. Si c’est illégal, il faut réprimer. Et l’on en vient à se demander pourquoi l’on ne se contente pas d’envoyer la maréchaussée… Parce que, béotiens que vous êtes, les choses ne sont pas si simples.

Elles ne le sont pas, c’est le moins que l’on puisse dire. Les partisans du projet de loi Hadopi comme ses adversaires vous le diront : d’un côté il y a les méchants, de l’autre les gentils. Les méchants ce sont les infâmes internautes qui volent un bœuf comme ils voleraient un œuf, en privant nos grands auteurs de leurs faramineux droits ; ce sont aussi nos exécrables gouvernants qui, paravents honteux du grand capital, veulent attenter aux droits fondamentaux de tout internaute qui se respecte et sait que les bits sont les inflexibles auxiliaires de sa liberté individuelle.

En clair, chacun fait comme si en France une Haute autorité (fût-elle accompagnée d’une instance comme la future Commission de protection des droits) avait jamais réglé aucun problème. Et il est fort à parier que rien ne change et que tout demeure pareil à soi-même en toute éternité. On aura beau s’ingénier à critiquer les tenants et les aboutissants du projet de loi, à légitimement remettre en cause l’idée de « sanctions graduées » : soit un délit est constitué, soit il ne l’est pas. S’il l’est, c’est à un magistrat qu’il appartient de statuer… Bref, le législateur est gêné aux entournures.

Et on le serait à moins que ça. S’il vous arrive un jour d’entrer dans une médiathèque, d’y emprunter un cd, de rentrer chez vous, de le copier sur votre ordinateur, puis de restituer le cd original, rien ne vous arrivera. Cela s’appelle la copie privée, elle est prévue par le Code de propriété intellectuelle et, depuis 1985, une taxe est même prélevée sur tous les supports d’enregistrement (cette taxe a été étendue il y a deux ans aux nouveaux supports : clés usb, disques durs, etc.). En quoi donc, une médiathèque différerait-elle d’Internet ? Dans l’un et l’autre cas, ce n’est pas très moral, mais ça n’est pas illégal. Certes, dans une médiathèque, il est assez périlleux de trouver le dernier Britney Spears ou le dernier Tokio Hotel. Ne rentrons pas dans ces questions-là qui nous obligeraient à dénoncer à la seule Hautoto qui vaille – la Halde – ces disquaires discriminants qui, on ne sait comment, vous placent les Suites pour violoncelle de Bach au-dessus de Suzette, de Dany Brillant.

Et pourtant, c’est peut-être dans cette question de la hiérarchie culturelle – relisons Dans le Château de Barbe-Bleue de George Steiner – que pourrait bien se situer le nœud du problème. Si tout se vaut, si le anything means anything prédomine, non seulement rien ne nous permet de remettre Didier Barbelivien à sa place, mais rien non plus ne nous autorise à juger que l’achat d’un disque à la Fnac ou chez Virgin est meilleur que son téléchargement sur Emule ou Soulseek.

Un mot d’explication est peut-être ici nécessaire. Dans les années 1880, lorsque le téléphone fit sa première apparition à Paris, les directeurs de théâtre sautèrent sur l’occasion : là où leur salle ne leur permettait chaque soir que d’accueillir deux ou trois cents personnes, ils virent l’aubaine d’un moyen de communication qui leur offrait l’opportunité de diffuser à domicile, via un abonnement payant, pièces et récitals. Les premiers à s’abonner furent les bordels de la capitale, et l’édification morale et artistique des prostituées parisiennes reposa toute entière sur l’interurbain. Lorsqu’Internet apparut, nos multi-diplômés et omniscients patrons de majors n’eurent même pas le sens pratique de sauter sur l’occasion. Ils ne virent rien venir et tout se fit sans eux. On échangea sur Internet de la musique, comme on le faisait autrefois quand les cassettes audio nous permettaient de copier pour soi le vinyle prêté par un copain et qu’aucune Haute autorité ne veillait alors au grain.

Il faut dire qu’à l’époque les dirigeants des grands labels étaient occupés à tout autre chose : ils venaient à peine de découvrir le compact disc et comptaient en loucedé leurs biffetons. Car ce fut bien là, pour eux, comme un miracle et la promesse de rentabilité supplémentaire. Cela revient, en effet, beaucoup plus cher de presser un vinyle qu’un cd. C’est une question de fabrication, c’est également une question de mastering : lorsqu’au temps du vinyle on était obligé de traduire de l’analogique en signaux – une opération sensible, longue et délicate –, l’apparition du cd a grandement simplifié la tâche et réduit les coûts. La marge ainsi dégagée est-elle allée aux créateurs ? Continue à rêver, mon neveu, et fais auteur et interprète quand tu seras grand. Rien, nichts, nada. Non seulement, les auteurs et interprètes n’ont pas gagné un kopeck supplémentaire avec l’apparition du cd, mais, de plus, les facilités de production les ont obligés à produire en bons petits stakhanovistes des albums à un rythme qui n’était pas le leur et, surtout, à sacrifier la qualité d’écoute de leurs œuvres, désormais reproduites sur un support pas folichon.

Et pourtant, que valent Rodolphe Burger, Alain Bashung ou Jean-Louis Murat quand la musique qu’ils veulent faire entendre, toute en nuances, devient inaudible en ses subtilités et que les heures passées en studio à travailler et retravailler tel sample, telle partie, tel arrangement ne vaut plus tripette face à ce qu’on nous promet être de la haute-fidélité ? Mais fidélité à quoi ? Aux oreilles ? On ne trouve plus de musique à la Fnac, n’en déplaise à Denis Olivennes, mais des biens culturels de consommation. Remets tes boules Quiès, vieux, et vis avec ton temps.

La voilà, notre crise du disque. Selon le Syndicat national de l’édition phonographique, représentant les producteurs, le marché du disque a chuté de 50 % depuis 2002 : la faute au piratage, bien sûr. Or, c’est un peu vite fait de mettre sur le dos d’internautes irresponsables cette dégringolade, quand les grandes maisons mènent depuis plus d’une décennie des politiques éditoriales et commerciales insensées : trop de titres, trop de formatage Starc ac, trop de marketing, des prix incompréhensibles par le public, des marges contraires à toute pratique industrielle viable, sans parler de l’opposition quasi-dogmatique de la profession à la dématérialisation des morceaux : c’est elle et personne d’autre qui a contribué à limiter l’offre payante, c’est-à-dire à favoriser le téléchargement illégal… Quand une industrie s’évertue ainsi par tous les moyens à détruire la valeur de ce qu’elle produit et à ne pas vouloir commercialiser l’entièreté de ses catalogues, c’est-à-dire de son fonds, elle finit par y arriver. Lorsque l’industrie phonographique réinvestira dans ce qui fait le succès de toute industrie culturelle digne de ce nom, c’est-à-dire la qualité de ses productions, de ses supports et de son fonds, elle sortira de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même enfermée.

Or, ces dernières années, la qualité s’est encore dégradée : le mp3 a été, en quelque sorte, la marque absolue et définitive du « pire to pire ». Ce que l’on s’échange sur Internet, ce que l’on écoute, ce qui sature nos oreilles, ce n’est pas de la musique, mais du bruit musical. Jamais au monde on n’a entendu autant de « musique », jamais on ne l’a moins écoutée. L’analogie vaut ce qu’elle vaut, mais prenons l’incipit de L’Aurélien d’Aragon et considérons que cette phrase tient lieu du morceau gravé sur vinyle : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Je vous compresse cela en mp3 128 kbits et la phrase devient comme par magie : lapremierefoikorelienviberenicilatrouvafranchemanlaid. Audible, n’est-ce pas ? En 96 kbits, cela devient : lprmrfkrlvbrncltrvafrchmnld. Passons au 64 kbits : lrfkvbltfl. Chapeau, l’art avance, quand la technique nous promet d’ôter l’inutile de chaque morceau. Sa qualité aussi. Chemin faisant, la coprophonie est devenue un art libéral et nous voici revenus à Diderot, celui du Neveu de Rameau qui proclamait que tous les plats se valent puisqu’ils sont indifféremment chiés – première définition authentique du nihilisme aux yeux de Peter Sloterdijk.

La question donc aujourd’hui, pour qui aime la musique, n’est pas tant de savoir s’il faut interdire ou non le téléchargement illégal de mp3. Eternels cocus de l’histoire, les auteurs n’ont jamais profité des excédents financiers de leur maison de disque, ils ne souffrent pas moins aujourd’hui de leur impéritie et ne bénéficieront aucunement de la reprise du marché du disque que certains voient advenir avec l’interdiction du téléchargement illégal. La vraie question est de savoir quand il sera interdit de compresser des œuvres au point qu’elles devraient donner à toute personne normale l’envie irrésistible d’envahir la Pologne et ses alentours.

Loi Hadopi, donc ? Hors sujet. Pour les artistes et ceux qui les aiment.

British go home !

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Le député trotskyste britannique George Galloway, grand admirateur du Hamas, et grand amateur de slogans du style Stop the Holocaust in Gaza ! a bien du souci. C’est l’exquis causeur Marcel Meyer qui nous l’apprend, après l’avoir lui-même appris par la presse d’outre-Manche. Le Member of Parliament s’était mis en tête d’organiser un convoi humanitaire vers Gaza, via la Libye et l’Egypte. Pas de problème pour la première étape, mais en Égypte le convoi a été attaqué et semi-pillé par une foule qui criait des slogans hostiles… au Hamas ! George et ses amis voient bien sûr la main des Israéliens derrière ses actes malveillants. Ce n’est pourtant qu’en transitant par Israël que le convoi à fini par arriver à Gaza…

Innocents, forcément innocents

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Selon les premiers éléments de l’enquête, les supporters de Lille tués samedi dernier par un RER près du Stade de France ont emprunté une porte donnant sur les voies qui aurait dû être fermée. On ignore encore si le portillon a été forcé par le groupe de marcheurs ou s’il était ouvert avant leur arrivée, ce qui pourrait indiquer une négligence de la part de la SNCF. Il est clair en tout cas que l’affaire suscite, en plus de l’effroi, une certaine gêne.

À qui la faute ? Comme toujours, la question est immédiatement venue sur le tapis. Incriminer des victimes qui viennent de connaître un si funeste sort, ne serait-ce pas ajouter l’ignominie au drame ? Poser la question de la responsabilité des adultes de ce petit groupe serait insupportable. En France, une loi implicite édicte que les victimes sont toujours innocentes – il est vrai aussi que le christianisme naît de l’innocence de la victime. Une victime peut donc faire tout et n’importe quoi comme par exemple, emprunter nuitamment un pont de voie ferrée dangereux à l’œil nu même si aucune pancarte ne l’indique. Car quand bien même ce maudit portillon aurait été ouvert ? Les lieux ressemblaient-ils de près ou de loin à un passage piéton ? Est-il déraisonnable d’attendre des citoyens un minimum de réflexion ?

Evidemment, ça n’a pas loupé. Très vite après que le drame a été connu, la suspicion s’est mise à tournoyer pour se concentrer très vite sur « le pouvoir » ici représenté par une entreprise nationale. Il fallait des responsables, des « questions auxquelles l’enquête permettra de répondre », des « toute la lumière sera faite sur les responsabilités ». S’ils avaient pu s’en prendre d’emblée à la « politique de compression budgétaire qui met en danger la vie des passagers », il se serait sans doute trouvé des syndicalistes pour entonner cet air-là. Mais les victimes ne pouvaient pas être responsables. À vrai dire, on n’a pas forcément envie, en l’espèce, de s’étendre sur leurs fautes, mais que l’on nous épargne aussi les habituels couplets accusatoires.

Au-delà de cas précis, cette irresponsabilité généralisée conjuguée à une mise en accusation automatique du « pouvoir » oblige celui-ci à éliminer (ou à faire semblant d’essayer d’éliminer) tous les risques, réels ou fictifs, présents et futurs. D’où la constitutionnalisation du principe de précaution, lequel a d’ailleurs été conçu dans le seul but d’étayer accusations et plaintes futures. Cette logique de fool proof (résistant à la stupidité) est difficile à appliquer – la stupidité humaine ayant une imagination infinie – mais aussi contreproductive, car elle conduit l’Etat et les collectivités locales à investir dans une hyper-sécurisation systématique les fonds qui seraient mieux utilisés ailleurs.

Mais surtout cet état d’esprit contribue à l’infantilisation croissante de la société. Laquelle réclame à cor et à cri des lois encadrant sa liberté pour hurler ensuite à la répression. Résultat, on finit par avoir l’impression de vivre dans un appartement où des parents vigilants ont tout fait pour empêcher leurs mioches de s’électrocuter, de tomber dans l’escalier ou de se crever l’œil avec des ciseaux.

Ceux qui veulent être traités en adultes doivent assumer certaines responsabilités. Même s’il n’est pas impossible, dans certaines circonstances bien délimitées, de suspendre un hamac sur une ligne haute tension, ce n’est pas forcément une bonne idée pour vos prochaines vacances d’été. C’est même très stupide, mais moins stupide que d’aller, si vous vous électrocutez, porter plainte contre EDF.

Quand les juges se déjugent

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En lisant le billet de Guillaume Roquette dans le dernier numéro de Valeurs Actuelles, j’apprends que cet aimable hebdomadaire, peu coutumier des scandales et des prétoires vient d’être lourdement condamné. Par qui ? La Cour d’Appel de Colmar, le 26 février dernier. A quel motif ? Pour atteinte à la présomption d’innocence. Au bénéfice de qui ? Du violeur multirécidiviste et assassin d’enfant Pierre Bodein, à qui Valeurs devra verser de conséquents dommages et intérêts au titre du « préjudice moral ».

Avant que comme moi, vous soyez saisi d’un haut-le-cœur, heureusement contrebalancé par une brusque poussée d’adrénaline, un bref rappel des faits.

Né en 1947, Pierre Bodein dit « Pierrot le fou » fréquente régulièrement les prisons françaises depuis l’âge de 22 ans du fait, notamment, de son goût récurrent pour le viol avec violence. En 1994, il est condamné à 30 ans de réclusion. Mais après moult péripéties judiciaires (dont une cassation) et maintes remises de peine (pour bonne conduite, et ça ce comprend, il n’y a pas de petites filles en centrale), il sortira de prison dès mars 2004. À peine quelques mois plus tard, il est arrêté à nouveau puis mis en examen pour les enlèvements, viols et meurtres d’une jeune femme et deux petites filles. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en juillet 2007, il fait appel, est rejugé et recondamné à la même peine en octobre 2008.

Quant au délit reproché à Valeurs Actuelles, c’est d’avoir publié en janvier 2008 – entre les deux jugements donc – un article décrivant Bodein comme un criminel dangereux. L’appel de Pierrot le fou étant suspensif, celui-ci a estimé que sa présomption d’innocence avait été violée et qu’on lui devait donc des dommages et intérêts pour contrebalancer, si cela se peut, cet irréparable outrage. Il s’est trouvé des magistrats assez ahuris pour estimer – après la confirmation de la peine en appel ! – pour abonder dans le sens du malheureux tueur d’enfants.

Ahuris, les juges de Colmar qui ont condamné nos confrères ? C’est l’hypothèse la plus favorable : à leur décharge, on voudrait les imaginer comme ça. Blancs de poulets élevés en batterie à l’Ecole nationale de la Magistrature, mi-gogols, mi-droitdelhommistes, clones propres sur eux de Fabrice Burgaud, « magistrats en bois brut » que décrivait Brassens dans Gare au gorille. Mais il n’est pas sûr que leur ignominie mérite de telles circonstances atténuantes. Car, en vérité, l’article de Valeurs incriminé n’avait pas dans son collimateur le tueur-violeur, qu’on avait juste oublié de qualifier de présumé violeur et supposé tueur de fillettes. L’article en question mettait le doigt sur un point de droit qui n’a rien de byzantin : la tendance lourde qu’ont certains magistrats de ce pays à remettre en liberté les criminels sexuels bien avant la fin de leur peine.

On ne pourra donc pas m’ôter de l’esprit que les juges qui ont condamné Valeurs Actuelles ont avant tout sévi contre un article qui leur mettait leur caca laxiste sous le nez. Cela s’appelle de la justice privée : on est aux franges du règlement de compte corporatiste et pour tout dire, de la forfaiture.

Maintenant qu’on vous a tout raconté et qu’on s’est un peu calmé, on va donc dire les choses tranquillement

Oui Valeurs Actuelles a violé la loi sur la présomption d’innocence, ce qui dans ce cas précis, valait un froncement de sourcil du juge suivi d’une relaxe, ou, au grand maximum, histoire de rappeler que le droit s’applique aussi à la dernière des raclures, disons, un euro symbolique de dommages et intérêts. Il s’est trouvé des magistrats pour penser le contraire.

Oui, s’il ne s’était pas trouvé, un magistrat pour décider en 2004 au nom du peuple français, qu’il était indispensable de remettre en liberté le serial violeur Pierre Bodein, deux petites filles et une jeune femme seraient encore en vie. Je ne connais pas le nom de ce magistrat, je n’ai même pas cherché à le connaître, et l’eussé-je connu, je ne sais pas si je l’aurais donné. D’abord, parce que je n’aime pas dénoncer et ensuite parce que si l’envie lui prenait de m’attaquer pour diffamation, atteinte à son honneur, violation de sa vie privée, ou je ne sais quoi, je ne serais pas rassuré à l’idée d’être jugé, en toute indépendance, par un de ses camarades de promo ou de syndicat, un de ses compères de partie fine ou de paroisse, un de ses potes du Rotary ou du Grand Orient, bref par un de ses pairs.

En vrai, je n’ai pas confiance dans la justice de mon pays.

Terreur dans la « représentation »

Dans le sillage des trois hilarants papiers de Marc Cohen et de la lettre ouverte écrite par François Taillandier, Basile de Koch et Marc Cohen, je poursuivrai ici les réflexions autour du consternant rapport sur la Place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires commandé par la Halde à l’Université Paul Verlaine de Metz.

Ce rapport parle à tout bout de champ de « situations », d’ »images » ou de « représentations », dont certaines sont supposées être « positives » et d’autres, figurez-vous, « négatives ». En matière de discrimination entre le positif et le négatif, il n’y va pas de main morte. Il insiste sur la nécessité de « représenter » les minoritaires de tous poils « dans des situations positives ». En ce qui me concerne, et toutes minorités mises à part , j’espère vivement que je ne serai jamais représenté par personne dans aucune des diaboliques « situations positives » labélisées par la Halde. Et je ne le souhaiterais pas non plus à mon pire ennemi.

Le but de ce rapport semble bien être, tout bonnement, la pénalisation du non-kitsch. Le kitsch est, par définition, le contraire de l’art : une représentation mensongère excluant par principe tout mal, toute négativité. Selon la formule célèbre de Kundera : « Le kitsch est la négation de la merde. » Or, le minoritaire, pas davantage que le majoritaire, ne saurait se soustraire à la nécessité parfois contrariante de la défécation. Rendre le non-kitsch hors-la-loi, tel semble bien être l’horizon radieux visé par les purificateurs éthiques de la Halde. Ces triathlètes autoproclamés de la démocratie ne perçoivent-ils réellement aucun paradoxe dans leur désir de définir un nouvel « art dégénéré », un nouveau « réalisme socialiste » à la sauce bio-citoyenne ?

Qu’est-ce que ces salopards criminels et méthodiques jugent « négatif », au juste ? Disons le simplement : la pauvreté, la maladie, la mort.

Mais moi, qui suis pauvre, malade et mort, qui me « représentera » ? « Les seniors sont souvent associés à des représentations liées à la maladie et à la dégénérescence du corps. Ces représentations ne sont pas compensées par d’autres images positives sur leur rôle citoyen et leur apport dans la famille. » Qui me « représentera » demain, moi le vieillard que la Halde insulte à longueur de journée en me traitant de « senior » ? Moi le vieillard malade et refusant la « positive attitude » face à ma maladie ? Moi le vieillard intraitable qui refuse de faire du trampoline, du kayak et qui ne suis engagé dans aucun combat citoyen ? Moi le vieillard suffisamment libre et réel pour n’avoir que faire de mon « image », et moins encore de celle de l’ensemble de ma « classe d’âge » ? Est-ce moi désormais qui constitue une vivante offense à la cohorte des seniors à roulettes ? Après avoir interdit ma « représentation », ne deviendra-t-il pas bientôt utile de supprimer également ma personne ?

« Le stéréotype du « Noir pauvre et malade » entretient une vision inégalitaire entre Noirs et Blancs. » Moi, le Noir pauvre et malade, la Halde m’apprend que je suis un cliché vivant ! Une offense à tous les businessmen africains et à tous les Noirs en bonne santé ! N’est-ce pas à cause de moi et de ceux qui me « représentent » que l’ensemble des hommes noirs, et tout particulièrement ceux qui sont riches et en bonne santé, subissent un grave préjudice quant à leur « image » ?

Considérer la pauvreté, la maladie et la mort comme des réalités répugnantes et sans honneur est une grande ignominie. Mais par ailleurs, la Halde oublie un autre détail : personne n’est « un homosexuel », « un Noir », « une femme », « un senior » ou « un handicapé ». Ce langage est faux et rend fou. Les personnes humaines ne sont pas des « exemples » de catégories abstraites, personne n’est un « exemple de femme » ou un « exemple d’Arabe ». Une personne humaine est un mystère infini qui ne se résume jamais à un « quoi ? », ni même à plusieurs. Personne n’est « une femme-Noire-lesbienne-handicapée ». Chaque être que la Halde désignerait ainsi excède infiniment ces quatre prédicats, n’est pas la somme de quatre « quoi ? » abstraits, mais l’unité incarnée, vivante, d’un seul « comment ? ». Une personne humaine est à chaque fois une manière d’être absolument singulière. L’histoire intime de chaque être crée une certaine manière d’être femme, d’être Noir, d’être lesbienne et d’être handicapée. Le langage mensonger ressassé par la Halde et par une large part du discours politique et médiatique est doublement pernicieux : parce que, d’une part, de plus en plus de gens en viennent à imaginer qu’ils sont vraiment « une lesbienne » ou « un Noir », à imaginer que tout leur être infiniment riche et complexe, ambigu, pourrait se résumer à ce seul prédicat transparent, et à ne plus parler en leur nom propre, mais en son nom à lui ; parce que, d’autre part, les autres ne me considèrent plus comme une personne, mais comme un représentant abstrait de ma minorité.

Pour terminer, je mentionnerai encore un fait humain essentiel, un fait d’expérience, qui cadre assez peu avec l’imaginaire de la Halde, mais qui est pourtant bien réel. Tous les lieux (et ils sont nombreux) où il m’a été donné de baigner dans un cosmopolitisme réel, vivant, chaleureux, incarné, sont aussi les lieux où j’ai entendu les plus splendides feux d’artifices de blagues racistes. Nous sommes tous porteurs de « représentations stéréotypées » des autres – et même, si ça se trouve, de nous-mêmes. Pour les dissoudre, l’humour me semble être d’une efficacité beaucoup plus éprouvée que la terreur morale proposée par la Halde.

halde

En mars, un abonnement et ça repart

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abonnement

Le numéro du mois de mars 2009 du mensuel Causeur vient de paraître. Les heureux abonnés l’ont déjà reçu. Quant aux malheureux dont le facteur a dû laisser la boîte aux lettres vide et bête, qu’ils se rassurent : il est encore possible de s’abonner à Causeur ou d’y abonner ses proches et ses amis !
Au sommaire : un dossier spécial Antilles (« Rolex pour tout le monde »), avec des textes d’Elisabeth Lévy, Guy Sitbon, Gil Mihaely, Raul Cazals, Cyril Bennasar, Jérôme Leroy, Luc Rosenzweig, Marc Cohen, Trudi Kohl et Basile de Koch.

Un dimanche hyperfestif

Le Printemps des poètes est l’une de ces manifestations innombrables en faveur de cette chose mourante, le livre, dont on veut faire croire au spectateur moderne qu’il existe toujours. Parce que même les agents de la société spectaculaire-marchande, depuis qu’ils ne croient plus ni en Dieu ni en Marx, ont besoin de ce supplément d’âme qui, avec les antidépresseurs et les anxiolytiques, permettent de supporter la vacuité totale d’existences vouées à de pauvres pulsions consuméristes.

Donc, fêtons les poètes. La fête, ou plutôt le festivisme, dont Philippe Muray nous expliqua si bien comment il permettait dans la posthistoire « à la mort de vivre d’une vie humaine », c’est rassurant, déculpabilisant. Les poètes, on n’en parle jamais, ou alors une dizaine de jours par an, ça ne peut pas faire de mal. C’est caritatif, finalement. Comme donner pour les enfants myopathes ou la lutte contre le cancer. Et puis tout le monde a plus ou moins écrit des poèmes et tenu un journal intime. Des vers griffonnés sur un cahier de textes en 3e, des « amours » qui riment avec « toujours »… La moiteur chlorotique et les hormones qui subliment… On a beau avoir vieilli et s’inquiéter pour les taux d’intérêt et de cholestérol, on se souvient de cette époque ou Rimbaud était un copain que l’on retrouvait chaque soir.

D’ailleurs, depuis Alphonse Daudet et son sous-préfet aux champs, on sait que même les Premiers ministres archéo-gaullistes aiment la poésie même s’ils sont moins convaincants sur le sujet que lorsqu’ils défendent, pour le coup poétiquement car sans autre force que celle du verbe, une position héroïque à l’ONU face à la folie messianique des néo-conservateurs.

Alors, un Printemps des poètes, pourquoi pas ? Quand bien même on rencontrera surtout des sous-René Char subventionnés, des oulipiens formalistes et des oracles d’arrondissement qui se prennent pour Héraclite parce qu’ils écrivent des poèmes avec trois mots par vers et trois vers par page. C’est l’élite, l’air de rien, la poésie contemporaine, et elle est tellement élitiste qu’elle n’est plus lue par personne… Nous n’aurons pas la cruauté de rappeler que Les contemplations de Victor Hugo, en 1856, virent leur premier tirage épuisé en quelques jours et qu’on connaissait les vers de ce vieux mage dans tous les foyers ouvriers de France.

Mais bon, le poète, surtout contemporain, c’est sacré. Inattaquable. Pourtant, la poésie n’est pas chez ces tristes sires abreuvés des subventions du CNL mais comme le disait Ponge, chez ces maniaques de la dernière étreinte, ceux qui dans des communautés de Corrèze, des émeutes grecques ou des geôles de la Cinquième république vivent vraiment. Elle est chez ceux qui changent la vie et l’écriront, plus tard, ou ne l’écriront pas, ce n’est pas très grave : une vie peut être le plus beau des poèmes si on songe à Arthur Cravan, Jacques Rigaut ou François Augiéras.

Ce dimanche, il se trouve que le Printemps des Poètes va coïncider avec la Journée de la Femme. Funeste conjonction. La femme est le sujet préféré des mauvais poètes et l’occupation préférée des bons amants. La Journée de la Femme, on connaît ses ambiguïtés : soit il s’agit de défendre les discriminées, les voilées, les excisées et je ne comprends pas pourquoi il y a besoin d’une journée particulière dans la mesure où ces revendications, si elles sont vraiment prises au sérieux, ne sont pas celle des femmes en particulier mais de tous ceux qui se trouvent dominés dans les rapports de production. Je ne vois pas en quoi le fait d’être femme et chômeuse, femme et sans-papier, femme et sous-payée ajoute un coefficient supplémentaire à la souffrance. C’est souvent l’erreur de mes amis « de gauche » d’ailleurs que d’oublier ces quelques fondamentaux universalistes du marxisme au profit d’un communautarisme compassionnel et sociétal qui fragmente, divise, éparpille façon puzzle le refus de ce monde-là.

Alors, voir la Journée de la Femme et le Printemps des poètes coïncider, ça m’angoisse. Je n’ai pas envie de passer mon dimanche avec madame Bovary ou monsieur Prudhomme et échanger des serments, les yeux dans les yeux, façon David Hamilton avec vaseline sur l’objectif.

Je préfère Toulet, les filles faciles et rieuses, le Jurançon 93. À lundi.

Les Contrerimes

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Mgr Vingt-Trois, macho man

Le clergé a sur le commun des mortels un avantage certain, qui devrait appeler tout un chacun à mûrement réfléchir avant de s’engager dans le mariage plutôt que dans l’état ecclésiastique : un curé peut rentrer à n’importe quelle heure du soir et de la nuit, jamais bobonne ne l’attendra sur le perron, prête à mugir et à vociférer, à le sermonner et à lui faire la morale[1. A titre personnel, je suis favorable au mariage des prêtres. S’ils s’aiment.]. Tout juste a-t-il la Vierge Marie qui en a tant vu depuis qu’elle fait Mère de Dieu à temps plein qu’elle ferme les yeux et pardonne. Une soupe, un chaste baiser sur le front, et au lit !

Seulement, c’était sans compter les Chiennes de Garde, une association dont le seul nom évoque, mieux que le poète, les charmes discrets de la féminité et invite chacun de nos congénères du sexe fort à prendre un aller-simple pour Sodome plutôt que la barque pour Cythère. Elles ont décidé d’enquiquiner le calotin, en la lui faisant bouffer, sa calotte.

Voilà-t-il pas que Mgr Vingt-Trois, interrogé sur la place des femmes dans l’Eglise, déclare en novembre 2008 sur les ondes de la bien nommée radio Notre-Dame : « Le plus difficile, c’est d’avoir des femmes qui soient formées. Le tout n’est pas d’avoir une jupe, c’est d’avoir quelque chose dans la tête. »

Que n’avait-il dit là ! Quoi ? La jupe n’est pas tout ? Salaud de machiste, l’archevêque de Paris, même pas respectueux du petit plissé qui a fait la réputation de la maison Saint-Laurent et devrait définir à lui seul le plan de la Providence pour les cent mille prochaines années.

Et les Chiennes de garde de mordre au mollet Mgr Vingt-Trois en lui décernant le titre de « macho de l’année », cinq mois après son horrible forfait (soit elles ont la vengeance tenace, soit elles sont lentes à la détente, les Vigilantes canines). Le brave Mgr Vingt-Trois – si brave que ça en devient inhumain, autant de bravitude – ne se fait pas prier : il présente illico ses plus plates excuses. Le comble est qu’il s’était déjà excusé en novembre dernier auprès des quelques femmes catholiques heurtées par ses propos – mais ça ne devait compter que pour du beurre, puisque ça n’avait pas fait la une des journaux.

Seulement, faudrait savoir : voilà cinquante ans que les féministes de tous poils (pas question de les raser !) prêchent que le tout n’est pas d’avoir une jupe mais quelque chose dans la tête… Fils de son temps, Mgr Vingt-Trois répète la leçon apprise chez Antoinette Fouque et consœurs : la jupe n’est rien. Et il parle en connaisseur, lui qui portait encore la robe quand le féminisme rive-gauche ne jurait que par le blue jean même pas moulant, mais symbole d’émancipation vestimentaire.

Que s’est-il donc passé pour que l’archevêque de Paris soit voué aux gémonies ? Pourquoi de soi-disantes féministes défendent la jupe autrefois honnie ? La phrase épiscopale n’avait, en soi, rien de choquant : l’un des grands problèmes de l’Eglise catholique aujourd’hui est la formation pastorale des laïcs, dommage collatéral de la crise des vocations. Le hic, c’est que les questions de la vie, et de la vie telle qu’elle va, ça n’intéresse pas les Chiennes de garde.

Qu’est-ce qui, au fond, d’ailleurs, intéresse les Chiennes de garde ? Rien. Les violences conjugales ? La parité salariale ? Les mariages forcés ? Ça va pas la tête ! Elles n’ont qu’une seule chose dans la caboche : l’espace médiatique que pourra occuper leur prochaine ineptie.

Mgr Vingt-Trois, lui, n’est pas chienne. Il est si absorbé par son job qu’il n’a même pas le temps de tenir des propos antisémites comme n’importe quel oisif monsignore qui vous vient sous la main. Un tout petit rien l’occupe, qui porte le nom de réalité : celle de paroisses où le manque de prêtres réclame, par exemple, que les obsèques soient présidées par des laïcs, qu’il faut évidemment former, hommes ou femmes. Dans ces affaires-là, la jupe ne change, en effet, rien à l’affaire, quand c’est le ciboulot qui doit fonctionner au clair pour accompagner, aider et apaiser.

À la campagne, d’où je viens, quand un chien a tant mordu qu’il a le goût du sang dans la gueule, on l’abat. Et on fait pareil avec les chiennes. Et aussi avec les chiens qui portent des jupes. Et Dieu sait qu’on n’est pas sexiste. Hein, maman ?

Je dédie ces lignes à mon ami Daniel Riot, dont le machisme consistait à tomber amoureux chaque fois qu’il croisait une représentante de cette variété pas nécessairement désagréable de l’espèce humaine.

Joséphine Lagnol

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Roselyne Bachelot

Née dans le Calvados en 1664, Joséphine Lagnol découvrit très jeune sa vocation : aider ses semblables. C’est ainsi qu’à seize ans elle devient sœur hospitalière, prenant le nom de Sœur Gwendoline des Vignes du Seigneur et inaugurant un sacerdoce qui la fait servir à Beaune, à Cognac, à Riquewihr, à Epernay, à Reims, à Bordeaux et à Châteauneuf-du-Pape. En 1745, elle se retire dans une chartreuse verte. Toute sa vie durant, elle aura plaidé pour les vertus antiseptiques de l’alcool dont elle recommandait l’usage interne. Sa lettre de 1738 à la Supérieure de sa congrégation en témoigne : « Plus l’ivresse gagne, plus la souffrance s’efface. » Fidèle au principe biblique du Bonum vinum laetificat cor hominis, c’est grâce à elle que les hospices de Beaune fermèrent leurs portes aux malades pour les ouvrir aux barriques.

Paul Suze, Portrait de Sœur Gwendoline des Vignes du Seigneur, huile sur toile, 1743. Conservée dans le hall d’accueil du centre Pernod-Ricard de recherches cliniques sur la cirrhose.

Alertez les bébés !

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Le 4 février dernier Mme Roselyne Bachelot, ministre de la Santé d’après mes fiches, donnait le coup d’envoi des Etats généraux de la bioéthique censés préparer, d’ici un an, la révision de la loi éponyme votée en 2004. Deux remarques liminaires : primo, on sait gré à Mme le ministre d’avoir évité, compte tenu de la gravité du sujet, l’appellation de « Grenelle de la bioéthique » qui lui pendait au nez… Secundo, et plus sérieusement, le seul fait que le cadre juridique fixé il y a cinq ans nécessite déjà une remise à plat montre à quel point la science progresse vite, en-ce-domaine-délicat-entre-tous-n’est-ce pas ? Bref, à la loi et à la morale de suivre : « Attrape-moi si tu peux ! »

À moi aussi de suivre les débats, puisque ma morale de vie (ma bioéthique à moi) a notamment pour objectif de ne pas mourir idiot – et, dans la mesure du possible, de vous en faire profiter… Certes j’aurais pu, pour me mettre à niveau, aller consulter le site etatsgenerauxdelabioethique.fr, ouvert tout exprès par le Ministère. Mais compte tenu de mes connaissances scientifiques (faibles) et de mes convictions religieuses (fiables), il m’a semblé plus approprié de visionner – pour vous et pour la multitude – le documentaire didactique et éclairant que KTO, ma chaîne catholique préférée, consacrait récemment à ce sujet.

Une fois n’est pas coutume : je suis pleinement d’accord avec Télérama pour féliciter les auteurs de n’être pas « partis d’emblée des textes sacrés ou du dogme ». Une telle démarche eût en effet donné à ce documentaire un caractère engagé qui ne s’impose pas, à l’orée du vaste débat national qui s’engage[1. Et au terme duquel la démocratie, c’est-à-dire l’UMP, c’est-à-dire Sarkozy, tranchera.].

En attendant, il n’est pas inutile de revenir sur la vision bioéthique dont la Bible est porteuse : le regard de l’homme de foi sur la condition humaine et son « infinie dignité » se situe très exactement aux antipodes de l’esprit de l’époque. (Une époque que, par parenthèse, je qualifierais volontiers de jouisseuse, matérialiste, raisonneuse et acéphale ; bref, une époque qui doute de tout, sauf d’elle-même.) Reste que l’intérêt de ce documentaire d’origine catho réside dans l’alternance heuristique (le « h » n’est pas nécessaire, me fait-on signe) de témoignages émanant d’hommes de science et de théologiens – sans parler de l’intergroupe … Et puis si, justement, parlons-en ! Thierry Magnin, à la fois physicien et vicaire général de Saint-Etienne, ne se contente pas de témoigner à ces deux titres dans le doc : il en est le co-réalisateur !

Pour autant, ce grand cumulard (devant l’Eternel !) n’en profite pas pour tirer la couverture à lui. On apprécie, au contraire, qu’il donne la parole à des scientifiques de haut niveau, au premier rang desquels Axel Kahn, mon chouchou. Frère de Jean-François le vibrion, Axel est aussi posé dans ses analyses que son cadet peut être véhément dans ses approximations. C’est un plaisir que d’entendre ce généticien poser pour nous en termes simples des questions terriblement complexes.

L’enjeu du débat, Kahn le précise d’emblée – et de la manière la plus objective qui soit : « Est-il légitime que la recherche scientifique aboutisse à la destruction de ce début de vie humaine qu’est l’embryon ? » En conscience, la réponse d’Axel est oui – mais un oui conditionnel et raisonné : la recherche sur certains embryons « voués à n’être jamais des personnes » est légitime, estime-t-il, dès lors qu’elle peut permettre de guérir demain des maladies jusqu’alors tueuses.

A l’inverse pour Mgr Barbarin, archevêque de Lyon, aucune espèce de compromis, quel qu’en soit le prétexte, n’est possible sur le caractère sacré de la vie, et pour une raison simple : « Elle ne nous appartient pas. » Pour lui c’est clair : « On n’a pas le droit de congeler des êtres humains. » Et il ne parle pas là d’ »Hibernatus » ; ça se voit à son regard sérieux. Le Monseigneur nous le rappelle au passage, utilement ma foi (!) : les manipulations génétiques, on sait quand ça commence, mais pas du tout comment ça finit… Suivez mon regard : l’Allemagne, « sans doute traumatisée par son passé », ne s’est-elle pas interdit toute forme de congélation d’embryons humains ? Bref, suggère l’archevêque, entre la thérapie génique et l’eugénisme nazi, il n’y a qu’un toboggan. En d’autres termes, comme le disait le regretté Pompidou[2. Citant, me semble-t-il le sapeur Camember.] : « Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. » Eh bien ces bornes, à en croire KTO, ont été fixées par la Bible qui, contrairement à la loi, n’est pas amendable : « Mon embryon, tes yeux le voyaient / Et sur ton livre mes jours étaient tous inscrits / Recensés avant qu’un seul ne fut. » (Ps 139)

Bien sûr, l’émission aborde, avec la même rigueur, plein d’autres sujets vitaux (c’est le cas de le dire). La « procréation médicalement assistée » ne semble pas, en théorie, poser de problèmes éthiques majeurs, même aux cathos pur porc. Reste la pratique : la F.I.V. d’accord, mais pour qui et pourquoi ? Xavier Lacroix, théologien et membre du Comité consultatif national d’éthique, est catégorique : « pour un couple » (marié, faut-il le préciser ?) Et Marie-Odile Rethoré, « généticienne chrétienne », d’enchaîner avec une rude philippique contre ce monde « festif » (coucou, Philippe !) où le désir d’enfant s’accompagne désormais du mot d’ordre « quand je veux, comme je veux et par tous les moyens ».

Troisième gros morceau du « paquet bioéthique », comme dirait Sarko : la gestation par autrui. Si j’ai bien suivi, tout le monde sont d’accord sur un point : moins les femmes ont d’utérus, et a fortiori d’ovaires, plus le recours à cette méthode s’impose comme la seule possible pour engendrer. Après, on entre dans les détails ; mais au fait, n’est-ce pas là que se cache le Diable ? Le documentaire (plutôt pointu, je vous avais prévenus) distingue ici deux cas. Soit le couple stérile peut néanmoins avoir « son » enfant à lui, en recourant à la FIV et à une « femme gestante » ; dans ce cas, on peut négocier. Soit il est nécessaire de recourir à une « mère porteuse » qui, tout en étant pleinement mère de l’enfant, doit s’engager à l’abandonner dès sa naissance. Et là, pour les théologiens, il y a comme un blème.

Last but not least, il y a les diagnostics prénatal et préimplantatoire. Résumons : autant le premier peut faire l’objet d’un consensus, si tout se passe bien ; autant l’autre pose un vrai problème aux croyants (toujours eux !) C’est le côté « eBay » de l’affaire qui coince, apparemment ! On fait péter une dizaine d’embryons, histoire de voir s’ils sont porteurs de l’anomalie génétique redoutée. Sinon, hop ! On sélectionne le plus classieux d’entre eux, et on le nomme « humain ». Quant aux autres, eh bien ils attendront des jours meilleurs dans l’azote liquide…

Tout le problème est donc de savoir quel statut la société entend donner à l’embryon : début d’être humain, rebut inviable, ou quoi ?… En très gros, deux attitudes s’opposent face au problème de la vie : « Puisque ce mystère nous dépasse, feignons d’en être les organisateurs », disent les scientifiques après Cocteau ; au contraire, « acceptons ce mystère comme tel », et donc n’y touchons point, répondent les théologiens depuis Dieu. Ben voilà, je m’en voudrais de vous en dire plus : vous avez les éléments pour juger, au moins autant que moi. Et vous êtes grands maintenant !

Hadopi : pire to pire

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Aujourd’hui, l’ambiance promet d’être chaude à l’Assemblée nationale. Non pas que le prix du verre de Margaux ait franchi le cap intolérable des 9 € à la buvette parlementaire, mais on débat dans l’hémicycle du projet de loi Hadopi : entendez par-là que le gouvernement veut mettre un terme aux téléchargements illégaux sur Internet.

Ne jouons pas les mauvais esprits en posant des questions imbéciles, du genre : pourquoi perd-on son temps à légiférer sur un acte déjà considéré comme illégal ? Imagine-t-on qu’un jour un ministre de l’Intérieur frapadingue se prenne à réunir la représentation nationale pour rendre illégaux les actes illégaux ? Evidemment que non. Si c’est illégal, il faut réprimer. Et l’on en vient à se demander pourquoi l’on ne se contente pas d’envoyer la maréchaussée… Parce que, béotiens que vous êtes, les choses ne sont pas si simples.

Elles ne le sont pas, c’est le moins que l’on puisse dire. Les partisans du projet de loi Hadopi comme ses adversaires vous le diront : d’un côté il y a les méchants, de l’autre les gentils. Les méchants ce sont les infâmes internautes qui volent un bœuf comme ils voleraient un œuf, en privant nos grands auteurs de leurs faramineux droits ; ce sont aussi nos exécrables gouvernants qui, paravents honteux du grand capital, veulent attenter aux droits fondamentaux de tout internaute qui se respecte et sait que les bits sont les inflexibles auxiliaires de sa liberté individuelle.

En clair, chacun fait comme si en France une Haute autorité (fût-elle accompagnée d’une instance comme la future Commission de protection des droits) avait jamais réglé aucun problème. Et il est fort à parier que rien ne change et que tout demeure pareil à soi-même en toute éternité. On aura beau s’ingénier à critiquer les tenants et les aboutissants du projet de loi, à légitimement remettre en cause l’idée de « sanctions graduées » : soit un délit est constitué, soit il ne l’est pas. S’il l’est, c’est à un magistrat qu’il appartient de statuer… Bref, le législateur est gêné aux entournures.

Et on le serait à moins que ça. S’il vous arrive un jour d’entrer dans une médiathèque, d’y emprunter un cd, de rentrer chez vous, de le copier sur votre ordinateur, puis de restituer le cd original, rien ne vous arrivera. Cela s’appelle la copie privée, elle est prévue par le Code de propriété intellectuelle et, depuis 1985, une taxe est même prélevée sur tous les supports d’enregistrement (cette taxe a été étendue il y a deux ans aux nouveaux supports : clés usb, disques durs, etc.). En quoi donc, une médiathèque différerait-elle d’Internet ? Dans l’un et l’autre cas, ce n’est pas très moral, mais ça n’est pas illégal. Certes, dans une médiathèque, il est assez périlleux de trouver le dernier Britney Spears ou le dernier Tokio Hotel. Ne rentrons pas dans ces questions-là qui nous obligeraient à dénoncer à la seule Hautoto qui vaille – la Halde – ces disquaires discriminants qui, on ne sait comment, vous placent les Suites pour violoncelle de Bach au-dessus de Suzette, de Dany Brillant.

Et pourtant, c’est peut-être dans cette question de la hiérarchie culturelle – relisons Dans le Château de Barbe-Bleue de George Steiner – que pourrait bien se situer le nœud du problème. Si tout se vaut, si le anything means anything prédomine, non seulement rien ne nous permet de remettre Didier Barbelivien à sa place, mais rien non plus ne nous autorise à juger que l’achat d’un disque à la Fnac ou chez Virgin est meilleur que son téléchargement sur Emule ou Soulseek.

Un mot d’explication est peut-être ici nécessaire. Dans les années 1880, lorsque le téléphone fit sa première apparition à Paris, les directeurs de théâtre sautèrent sur l’occasion : là où leur salle ne leur permettait chaque soir que d’accueillir deux ou trois cents personnes, ils virent l’aubaine d’un moyen de communication qui leur offrait l’opportunité de diffuser à domicile, via un abonnement payant, pièces et récitals. Les premiers à s’abonner furent les bordels de la capitale, et l’édification morale et artistique des prostituées parisiennes reposa toute entière sur l’interurbain. Lorsqu’Internet apparut, nos multi-diplômés et omniscients patrons de majors n’eurent même pas le sens pratique de sauter sur l’occasion. Ils ne virent rien venir et tout se fit sans eux. On échangea sur Internet de la musique, comme on le faisait autrefois quand les cassettes audio nous permettaient de copier pour soi le vinyle prêté par un copain et qu’aucune Haute autorité ne veillait alors au grain.

Il faut dire qu’à l’époque les dirigeants des grands labels étaient occupés à tout autre chose : ils venaient à peine de découvrir le compact disc et comptaient en loucedé leurs biffetons. Car ce fut bien là, pour eux, comme un miracle et la promesse de rentabilité supplémentaire. Cela revient, en effet, beaucoup plus cher de presser un vinyle qu’un cd. C’est une question de fabrication, c’est également une question de mastering : lorsqu’au temps du vinyle on était obligé de traduire de l’analogique en signaux – une opération sensible, longue et délicate –, l’apparition du cd a grandement simplifié la tâche et réduit les coûts. La marge ainsi dégagée est-elle allée aux créateurs ? Continue à rêver, mon neveu, et fais auteur et interprète quand tu seras grand. Rien, nichts, nada. Non seulement, les auteurs et interprètes n’ont pas gagné un kopeck supplémentaire avec l’apparition du cd, mais, de plus, les facilités de production les ont obligés à produire en bons petits stakhanovistes des albums à un rythme qui n’était pas le leur et, surtout, à sacrifier la qualité d’écoute de leurs œuvres, désormais reproduites sur un support pas folichon.

Et pourtant, que valent Rodolphe Burger, Alain Bashung ou Jean-Louis Murat quand la musique qu’ils veulent faire entendre, toute en nuances, devient inaudible en ses subtilités et que les heures passées en studio à travailler et retravailler tel sample, telle partie, tel arrangement ne vaut plus tripette face à ce qu’on nous promet être de la haute-fidélité ? Mais fidélité à quoi ? Aux oreilles ? On ne trouve plus de musique à la Fnac, n’en déplaise à Denis Olivennes, mais des biens culturels de consommation. Remets tes boules Quiès, vieux, et vis avec ton temps.

La voilà, notre crise du disque. Selon le Syndicat national de l’édition phonographique, représentant les producteurs, le marché du disque a chuté de 50 % depuis 2002 : la faute au piratage, bien sûr. Or, c’est un peu vite fait de mettre sur le dos d’internautes irresponsables cette dégringolade, quand les grandes maisons mènent depuis plus d’une décennie des politiques éditoriales et commerciales insensées : trop de titres, trop de formatage Starc ac, trop de marketing, des prix incompréhensibles par le public, des marges contraires à toute pratique industrielle viable, sans parler de l’opposition quasi-dogmatique de la profession à la dématérialisation des morceaux : c’est elle et personne d’autre qui a contribué à limiter l’offre payante, c’est-à-dire à favoriser le téléchargement illégal… Quand une industrie s’évertue ainsi par tous les moyens à détruire la valeur de ce qu’elle produit et à ne pas vouloir commercialiser l’entièreté de ses catalogues, c’est-à-dire de son fonds, elle finit par y arriver. Lorsque l’industrie phonographique réinvestira dans ce qui fait le succès de toute industrie culturelle digne de ce nom, c’est-à-dire la qualité de ses productions, de ses supports et de son fonds, elle sortira de l’impasse dans laquelle elle s’est elle-même enfermée.

Or, ces dernières années, la qualité s’est encore dégradée : le mp3 a été, en quelque sorte, la marque absolue et définitive du « pire to pire ». Ce que l’on s’échange sur Internet, ce que l’on écoute, ce qui sature nos oreilles, ce n’est pas de la musique, mais du bruit musical. Jamais au monde on n’a entendu autant de « musique », jamais on ne l’a moins écoutée. L’analogie vaut ce qu’elle vaut, mais prenons l’incipit de L’Aurélien d’Aragon et considérons que cette phrase tient lieu du morceau gravé sur vinyle : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » Je vous compresse cela en mp3 128 kbits et la phrase devient comme par magie : lapremierefoikorelienviberenicilatrouvafranchemanlaid. Audible, n’est-ce pas ? En 96 kbits, cela devient : lprmrfkrlvbrncltrvafrchmnld. Passons au 64 kbits : lrfkvbltfl. Chapeau, l’art avance, quand la technique nous promet d’ôter l’inutile de chaque morceau. Sa qualité aussi. Chemin faisant, la coprophonie est devenue un art libéral et nous voici revenus à Diderot, celui du Neveu de Rameau qui proclamait que tous les plats se valent puisqu’ils sont indifféremment chiés – première définition authentique du nihilisme aux yeux de Peter Sloterdijk.

La question donc aujourd’hui, pour qui aime la musique, n’est pas tant de savoir s’il faut interdire ou non le téléchargement illégal de mp3. Eternels cocus de l’histoire, les auteurs n’ont jamais profité des excédents financiers de leur maison de disque, ils ne souffrent pas moins aujourd’hui de leur impéritie et ne bénéficieront aucunement de la reprise du marché du disque que certains voient advenir avec l’interdiction du téléchargement illégal. La vraie question est de savoir quand il sera interdit de compresser des œuvres au point qu’elles devraient donner à toute personne normale l’envie irrésistible d’envahir la Pologne et ses alentours.

Loi Hadopi, donc ? Hors sujet. Pour les artistes et ceux qui les aiment.

British go home !

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Le député trotskyste britannique George Galloway, grand admirateur du Hamas, et grand amateur de slogans du style Stop the Holocaust in Gaza ! a bien du souci. C’est l’exquis causeur Marcel Meyer qui nous l’apprend, après l’avoir lui-même appris par la presse d’outre-Manche. Le Member of Parliament s’était mis en tête d’organiser un convoi humanitaire vers Gaza, via la Libye et l’Egypte. Pas de problème pour la première étape, mais en Égypte le convoi a été attaqué et semi-pillé par une foule qui criait des slogans hostiles… au Hamas ! George et ses amis voient bien sûr la main des Israéliens derrière ses actes malveillants. Ce n’est pourtant qu’en transitant par Israël que le convoi à fini par arriver à Gaza…

Innocents, forcément innocents

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Selon les premiers éléments de l’enquête, les supporters de Lille tués samedi dernier par un RER près du Stade de France ont emprunté une porte donnant sur les voies qui aurait dû être fermée. On ignore encore si le portillon a été forcé par le groupe de marcheurs ou s’il était ouvert avant leur arrivée, ce qui pourrait indiquer une négligence de la part de la SNCF. Il est clair en tout cas que l’affaire suscite, en plus de l’effroi, une certaine gêne.

À qui la faute ? Comme toujours, la question est immédiatement venue sur le tapis. Incriminer des victimes qui viennent de connaître un si funeste sort, ne serait-ce pas ajouter l’ignominie au drame ? Poser la question de la responsabilité des adultes de ce petit groupe serait insupportable. En France, une loi implicite édicte que les victimes sont toujours innocentes – il est vrai aussi que le christianisme naît de l’innocence de la victime. Une victime peut donc faire tout et n’importe quoi comme par exemple, emprunter nuitamment un pont de voie ferrée dangereux à l’œil nu même si aucune pancarte ne l’indique. Car quand bien même ce maudit portillon aurait été ouvert ? Les lieux ressemblaient-ils de près ou de loin à un passage piéton ? Est-il déraisonnable d’attendre des citoyens un minimum de réflexion ?

Evidemment, ça n’a pas loupé. Très vite après que le drame a été connu, la suspicion s’est mise à tournoyer pour se concentrer très vite sur « le pouvoir » ici représenté par une entreprise nationale. Il fallait des responsables, des « questions auxquelles l’enquête permettra de répondre », des « toute la lumière sera faite sur les responsabilités ». S’ils avaient pu s’en prendre d’emblée à la « politique de compression budgétaire qui met en danger la vie des passagers », il se serait sans doute trouvé des syndicalistes pour entonner cet air-là. Mais les victimes ne pouvaient pas être responsables. À vrai dire, on n’a pas forcément envie, en l’espèce, de s’étendre sur leurs fautes, mais que l’on nous épargne aussi les habituels couplets accusatoires.

Au-delà de cas précis, cette irresponsabilité généralisée conjuguée à une mise en accusation automatique du « pouvoir » oblige celui-ci à éliminer (ou à faire semblant d’essayer d’éliminer) tous les risques, réels ou fictifs, présents et futurs. D’où la constitutionnalisation du principe de précaution, lequel a d’ailleurs été conçu dans le seul but d’étayer accusations et plaintes futures. Cette logique de fool proof (résistant à la stupidité) est difficile à appliquer – la stupidité humaine ayant une imagination infinie – mais aussi contreproductive, car elle conduit l’Etat et les collectivités locales à investir dans une hyper-sécurisation systématique les fonds qui seraient mieux utilisés ailleurs.

Mais surtout cet état d’esprit contribue à l’infantilisation croissante de la société. Laquelle réclame à cor et à cri des lois encadrant sa liberté pour hurler ensuite à la répression. Résultat, on finit par avoir l’impression de vivre dans un appartement où des parents vigilants ont tout fait pour empêcher leurs mioches de s’électrocuter, de tomber dans l’escalier ou de se crever l’œil avec des ciseaux.

Ceux qui veulent être traités en adultes doivent assumer certaines responsabilités. Même s’il n’est pas impossible, dans certaines circonstances bien délimitées, de suspendre un hamac sur une ligne haute tension, ce n’est pas forcément une bonne idée pour vos prochaines vacances d’été. C’est même très stupide, mais moins stupide que d’aller, si vous vous électrocutez, porter plainte contre EDF.

Quand les juges se déjugent

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En lisant le billet de Guillaume Roquette dans le dernier numéro de Valeurs Actuelles, j’apprends que cet aimable hebdomadaire, peu coutumier des scandales et des prétoires vient d’être lourdement condamné. Par qui ? La Cour d’Appel de Colmar, le 26 février dernier. A quel motif ? Pour atteinte à la présomption d’innocence. Au bénéfice de qui ? Du violeur multirécidiviste et assassin d’enfant Pierre Bodein, à qui Valeurs devra verser de conséquents dommages et intérêts au titre du « préjudice moral ».

Avant que comme moi, vous soyez saisi d’un haut-le-cœur, heureusement contrebalancé par une brusque poussée d’adrénaline, un bref rappel des faits.

Né en 1947, Pierre Bodein dit « Pierrot le fou » fréquente régulièrement les prisons françaises depuis l’âge de 22 ans du fait, notamment, de son goût récurrent pour le viol avec violence. En 1994, il est condamné à 30 ans de réclusion. Mais après moult péripéties judiciaires (dont une cassation) et maintes remises de peine (pour bonne conduite, et ça ce comprend, il n’y a pas de petites filles en centrale), il sortira de prison dès mars 2004. À peine quelques mois plus tard, il est arrêté à nouveau puis mis en examen pour les enlèvements, viols et meurtres d’une jeune femme et deux petites filles. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en juillet 2007, il fait appel, est rejugé et recondamné à la même peine en octobre 2008.

Quant au délit reproché à Valeurs Actuelles, c’est d’avoir publié en janvier 2008 – entre les deux jugements donc – un article décrivant Bodein comme un criminel dangereux. L’appel de Pierrot le fou étant suspensif, celui-ci a estimé que sa présomption d’innocence avait été violée et qu’on lui devait donc des dommages et intérêts pour contrebalancer, si cela se peut, cet irréparable outrage. Il s’est trouvé des magistrats assez ahuris pour estimer – après la confirmation de la peine en appel ! – pour abonder dans le sens du malheureux tueur d’enfants.

Ahuris, les juges de Colmar qui ont condamné nos confrères ? C’est l’hypothèse la plus favorable : à leur décharge, on voudrait les imaginer comme ça. Blancs de poulets élevés en batterie à l’Ecole nationale de la Magistrature, mi-gogols, mi-droitdelhommistes, clones propres sur eux de Fabrice Burgaud, « magistrats en bois brut » que décrivait Brassens dans Gare au gorille. Mais il n’est pas sûr que leur ignominie mérite de telles circonstances atténuantes. Car, en vérité, l’article de Valeurs incriminé n’avait pas dans son collimateur le tueur-violeur, qu’on avait juste oublié de qualifier de présumé violeur et supposé tueur de fillettes. L’article en question mettait le doigt sur un point de droit qui n’a rien de byzantin : la tendance lourde qu’ont certains magistrats de ce pays à remettre en liberté les criminels sexuels bien avant la fin de leur peine.

On ne pourra donc pas m’ôter de l’esprit que les juges qui ont condamné Valeurs Actuelles ont avant tout sévi contre un article qui leur mettait leur caca laxiste sous le nez. Cela s’appelle de la justice privée : on est aux franges du règlement de compte corporatiste et pour tout dire, de la forfaiture.

Maintenant qu’on vous a tout raconté et qu’on s’est un peu calmé, on va donc dire les choses tranquillement

Oui Valeurs Actuelles a violé la loi sur la présomption d’innocence, ce qui dans ce cas précis, valait un froncement de sourcil du juge suivi d’une relaxe, ou, au grand maximum, histoire de rappeler que le droit s’applique aussi à la dernière des raclures, disons, un euro symbolique de dommages et intérêts. Il s’est trouvé des magistrats pour penser le contraire.

Oui, s’il ne s’était pas trouvé, un magistrat pour décider en 2004 au nom du peuple français, qu’il était indispensable de remettre en liberté le serial violeur Pierre Bodein, deux petites filles et une jeune femme seraient encore en vie. Je ne connais pas le nom de ce magistrat, je n’ai même pas cherché à le connaître, et l’eussé-je connu, je ne sais pas si je l’aurais donné. D’abord, parce que je n’aime pas dénoncer et ensuite parce que si l’envie lui prenait de m’attaquer pour diffamation, atteinte à son honneur, violation de sa vie privée, ou je ne sais quoi, je ne serais pas rassuré à l’idée d’être jugé, en toute indépendance, par un de ses camarades de promo ou de syndicat, un de ses compères de partie fine ou de paroisse, un de ses potes du Rotary ou du Grand Orient, bref par un de ses pairs.

En vrai, je n’ai pas confiance dans la justice de mon pays.

Terreur dans la « représentation »

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Dans le sillage des trois hilarants papiers de Marc Cohen et de la lettre ouverte écrite par François Taillandier, Basile de Koch et Marc Cohen, je poursuivrai ici les réflexions autour du consternant rapport sur la Place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires commandé par la Halde à l’Université Paul Verlaine de Metz.

Ce rapport parle à tout bout de champ de « situations », d’ »images » ou de « représentations », dont certaines sont supposées être « positives » et d’autres, figurez-vous, « négatives ». En matière de discrimination entre le positif et le négatif, il n’y va pas de main morte. Il insiste sur la nécessité de « représenter » les minoritaires de tous poils « dans des situations positives ». En ce qui me concerne, et toutes minorités mises à part , j’espère vivement que je ne serai jamais représenté par personne dans aucune des diaboliques « situations positives » labélisées par la Halde. Et je ne le souhaiterais pas non plus à mon pire ennemi.

Le but de ce rapport semble bien être, tout bonnement, la pénalisation du non-kitsch. Le kitsch est, par définition, le contraire de l’art : une représentation mensongère excluant par principe tout mal, toute négativité. Selon la formule célèbre de Kundera : « Le kitsch est la négation de la merde. » Or, le minoritaire, pas davantage que le majoritaire, ne saurait se soustraire à la nécessité parfois contrariante de la défécation. Rendre le non-kitsch hors-la-loi, tel semble bien être l’horizon radieux visé par les purificateurs éthiques de la Halde. Ces triathlètes autoproclamés de la démocratie ne perçoivent-ils réellement aucun paradoxe dans leur désir de définir un nouvel « art dégénéré », un nouveau « réalisme socialiste » à la sauce bio-citoyenne ?

Qu’est-ce que ces salopards criminels et méthodiques jugent « négatif », au juste ? Disons le simplement : la pauvreté, la maladie, la mort.

Mais moi, qui suis pauvre, malade et mort, qui me « représentera » ? « Les seniors sont souvent associés à des représentations liées à la maladie et à la dégénérescence du corps. Ces représentations ne sont pas compensées par d’autres images positives sur leur rôle citoyen et leur apport dans la famille. » Qui me « représentera » demain, moi le vieillard que la Halde insulte à longueur de journée en me traitant de « senior » ? Moi le vieillard malade et refusant la « positive attitude » face à ma maladie ? Moi le vieillard intraitable qui refuse de faire du trampoline, du kayak et qui ne suis engagé dans aucun combat citoyen ? Moi le vieillard suffisamment libre et réel pour n’avoir que faire de mon « image », et moins encore de celle de l’ensemble de ma « classe d’âge » ? Est-ce moi désormais qui constitue une vivante offense à la cohorte des seniors à roulettes ? Après avoir interdit ma « représentation », ne deviendra-t-il pas bientôt utile de supprimer également ma personne ?

« Le stéréotype du « Noir pauvre et malade » entretient une vision inégalitaire entre Noirs et Blancs. » Moi, le Noir pauvre et malade, la Halde m’apprend que je suis un cliché vivant ! Une offense à tous les businessmen africains et à tous les Noirs en bonne santé ! N’est-ce pas à cause de moi et de ceux qui me « représentent » que l’ensemble des hommes noirs, et tout particulièrement ceux qui sont riches et en bonne santé, subissent un grave préjudice quant à leur « image » ?

Considérer la pauvreté, la maladie et la mort comme des réalités répugnantes et sans honneur est une grande ignominie. Mais par ailleurs, la Halde oublie un autre détail : personne n’est « un homosexuel », « un Noir », « une femme », « un senior » ou « un handicapé ». Ce langage est faux et rend fou. Les personnes humaines ne sont pas des « exemples » de catégories abstraites, personne n’est un « exemple de femme » ou un « exemple d’Arabe ». Une personne humaine est un mystère infini qui ne se résume jamais à un « quoi ? », ni même à plusieurs. Personne n’est « une femme-Noire-lesbienne-handicapée ». Chaque être que la Halde désignerait ainsi excède infiniment ces quatre prédicats, n’est pas la somme de quatre « quoi ? » abstraits, mais l’unité incarnée, vivante, d’un seul « comment ? ». Une personne humaine est à chaque fois une manière d’être absolument singulière. L’histoire intime de chaque être crée une certaine manière d’être femme, d’être Noir, d’être lesbienne et d’être handicapée. Le langage mensonger ressassé par la Halde et par une large part du discours politique et médiatique est doublement pernicieux : parce que, d’une part, de plus en plus de gens en viennent à imaginer qu’ils sont vraiment « une lesbienne » ou « un Noir », à imaginer que tout leur être infiniment riche et complexe, ambigu, pourrait se résumer à ce seul prédicat transparent, et à ne plus parler en leur nom propre, mais en son nom à lui ; parce que, d’autre part, les autres ne me considèrent plus comme une personne, mais comme un représentant abstrait de ma minorité.

Pour terminer, je mentionnerai encore un fait humain essentiel, un fait d’expérience, qui cadre assez peu avec l’imaginaire de la Halde, mais qui est pourtant bien réel. Tous les lieux (et ils sont nombreux) où il m’a été donné de baigner dans un cosmopolitisme réel, vivant, chaleureux, incarné, sont aussi les lieux où j’ai entendu les plus splendides feux d’artifices de blagues racistes. Nous sommes tous porteurs de « représentations stéréotypées » des autres – et même, si ça se trouve, de nous-mêmes. Pour les dissoudre, l’humour me semble être d’une efficacité beaucoup plus éprouvée que la terreur morale proposée par la Halde.

halde

En mars, un abonnement et ça repart

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abonnement

Le numéro du mois de mars 2009 du mensuel Causeur vient de paraître. Les heureux abonnés l’ont déjà reçu. Quant aux malheureux dont le facteur a dû laisser la boîte aux lettres vide et bête, qu’ils se rassurent : il est encore possible de s’abonner à Causeur ou d’y abonner ses proches et ses amis !
Au sommaire : un dossier spécial Antilles (« Rolex pour tout le monde »), avec des textes d’Elisabeth Lévy, Guy Sitbon, Gil Mihaely, Raul Cazals, Cyril Bennasar, Jérôme Leroy, Luc Rosenzweig, Marc Cohen, Trudi Kohl et Basile de Koch.

Un dimanche hyperfestif

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Le Printemps des poètes est l’une de ces manifestations innombrables en faveur de cette chose mourante, le livre, dont on veut faire croire au spectateur moderne qu’il existe toujours. Parce que même les agents de la société spectaculaire-marchande, depuis qu’ils ne croient plus ni en Dieu ni en Marx, ont besoin de ce supplément d’âme qui, avec les antidépresseurs et les anxiolytiques, permettent de supporter la vacuité totale d’existences vouées à de pauvres pulsions consuméristes.

Donc, fêtons les poètes. La fête, ou plutôt le festivisme, dont Philippe Muray nous expliqua si bien comment il permettait dans la posthistoire « à la mort de vivre d’une vie humaine », c’est rassurant, déculpabilisant. Les poètes, on n’en parle jamais, ou alors une dizaine de jours par an, ça ne peut pas faire de mal. C’est caritatif, finalement. Comme donner pour les enfants myopathes ou la lutte contre le cancer. Et puis tout le monde a plus ou moins écrit des poèmes et tenu un journal intime. Des vers griffonnés sur un cahier de textes en 3e, des « amours » qui riment avec « toujours »… La moiteur chlorotique et les hormones qui subliment… On a beau avoir vieilli et s’inquiéter pour les taux d’intérêt et de cholestérol, on se souvient de cette époque ou Rimbaud était un copain que l’on retrouvait chaque soir.

D’ailleurs, depuis Alphonse Daudet et son sous-préfet aux champs, on sait que même les Premiers ministres archéo-gaullistes aiment la poésie même s’ils sont moins convaincants sur le sujet que lorsqu’ils défendent, pour le coup poétiquement car sans autre force que celle du verbe, une position héroïque à l’ONU face à la folie messianique des néo-conservateurs.

Alors, un Printemps des poètes, pourquoi pas ? Quand bien même on rencontrera surtout des sous-René Char subventionnés, des oulipiens formalistes et des oracles d’arrondissement qui se prennent pour Héraclite parce qu’ils écrivent des poèmes avec trois mots par vers et trois vers par page. C’est l’élite, l’air de rien, la poésie contemporaine, et elle est tellement élitiste qu’elle n’est plus lue par personne… Nous n’aurons pas la cruauté de rappeler que Les contemplations de Victor Hugo, en 1856, virent leur premier tirage épuisé en quelques jours et qu’on connaissait les vers de ce vieux mage dans tous les foyers ouvriers de France.

Mais bon, le poète, surtout contemporain, c’est sacré. Inattaquable. Pourtant, la poésie n’est pas chez ces tristes sires abreuvés des subventions du CNL mais comme le disait Ponge, chez ces maniaques de la dernière étreinte, ceux qui dans des communautés de Corrèze, des émeutes grecques ou des geôles de la Cinquième république vivent vraiment. Elle est chez ceux qui changent la vie et l’écriront, plus tard, ou ne l’écriront pas, ce n’est pas très grave : une vie peut être le plus beau des poèmes si on songe à Arthur Cravan, Jacques Rigaut ou François Augiéras.

Ce dimanche, il se trouve que le Printemps des Poètes va coïncider avec la Journée de la Femme. Funeste conjonction. La femme est le sujet préféré des mauvais poètes et l’occupation préférée des bons amants. La Journée de la Femme, on connaît ses ambiguïtés : soit il s’agit de défendre les discriminées, les voilées, les excisées et je ne comprends pas pourquoi il y a besoin d’une journée particulière dans la mesure où ces revendications, si elles sont vraiment prises au sérieux, ne sont pas celle des femmes en particulier mais de tous ceux qui se trouvent dominés dans les rapports de production. Je ne vois pas en quoi le fait d’être femme et chômeuse, femme et sans-papier, femme et sous-payée ajoute un coefficient supplémentaire à la souffrance. C’est souvent l’erreur de mes amis « de gauche » d’ailleurs que d’oublier ces quelques fondamentaux universalistes du marxisme au profit d’un communautarisme compassionnel et sociétal qui fragmente, divise, éparpille façon puzzle le refus de ce monde-là.

Alors, voir la Journée de la Femme et le Printemps des poètes coïncider, ça m’angoisse. Je n’ai pas envie de passer mon dimanche avec madame Bovary ou monsieur Prudhomme et échanger des serments, les yeux dans les yeux, façon David Hamilton avec vaseline sur l’objectif.

Je préfère Toulet, les filles faciles et rieuses, le Jurançon 93. À lundi.

Les Contrerimes

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Mgr Vingt-Trois, macho man

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Le clergé a sur le commun des mortels un avantage certain, qui devrait appeler tout un chacun à mûrement réfléchir avant de s’engager dans le mariage plutôt que dans l’état ecclésiastique : un curé peut rentrer à n’importe quelle heure du soir et de la nuit, jamais bobonne ne l’attendra sur le perron, prête à mugir et à vociférer, à le sermonner et à lui faire la morale[1. A titre personnel, je suis favorable au mariage des prêtres. S’ils s’aiment.]. Tout juste a-t-il la Vierge Marie qui en a tant vu depuis qu’elle fait Mère de Dieu à temps plein qu’elle ferme les yeux et pardonne. Une soupe, un chaste baiser sur le front, et au lit !

Seulement, c’était sans compter les Chiennes de Garde, une association dont le seul nom évoque, mieux que le poète, les charmes discrets de la féminité et invite chacun de nos congénères du sexe fort à prendre un aller-simple pour Sodome plutôt que la barque pour Cythère. Elles ont décidé d’enquiquiner le calotin, en la lui faisant bouffer, sa calotte.

Voilà-t-il pas que Mgr Vingt-Trois, interrogé sur la place des femmes dans l’Eglise, déclare en novembre 2008 sur les ondes de la bien nommée radio Notre-Dame : « Le plus difficile, c’est d’avoir des femmes qui soient formées. Le tout n’est pas d’avoir une jupe, c’est d’avoir quelque chose dans la tête. »

Que n’avait-il dit là ! Quoi ? La jupe n’est pas tout ? Salaud de machiste, l’archevêque de Paris, même pas respectueux du petit plissé qui a fait la réputation de la maison Saint-Laurent et devrait définir à lui seul le plan de la Providence pour les cent mille prochaines années.

Et les Chiennes de garde de mordre au mollet Mgr Vingt-Trois en lui décernant le titre de « macho de l’année », cinq mois après son horrible forfait (soit elles ont la vengeance tenace, soit elles sont lentes à la détente, les Vigilantes canines). Le brave Mgr Vingt-Trois – si brave que ça en devient inhumain, autant de bravitude – ne se fait pas prier : il présente illico ses plus plates excuses. Le comble est qu’il s’était déjà excusé en novembre dernier auprès des quelques femmes catholiques heurtées par ses propos – mais ça ne devait compter que pour du beurre, puisque ça n’avait pas fait la une des journaux.

Seulement, faudrait savoir : voilà cinquante ans que les féministes de tous poils (pas question de les raser !) prêchent que le tout n’est pas d’avoir une jupe mais quelque chose dans la tête… Fils de son temps, Mgr Vingt-Trois répète la leçon apprise chez Antoinette Fouque et consœurs : la jupe n’est rien. Et il parle en connaisseur, lui qui portait encore la robe quand le féminisme rive-gauche ne jurait que par le blue jean même pas moulant, mais symbole d’émancipation vestimentaire.

Que s’est-il donc passé pour que l’archevêque de Paris soit voué aux gémonies ? Pourquoi de soi-disantes féministes défendent la jupe autrefois honnie ? La phrase épiscopale n’avait, en soi, rien de choquant : l’un des grands problèmes de l’Eglise catholique aujourd’hui est la formation pastorale des laïcs, dommage collatéral de la crise des vocations. Le hic, c’est que les questions de la vie, et de la vie telle qu’elle va, ça n’intéresse pas les Chiennes de garde.

Qu’est-ce qui, au fond, d’ailleurs, intéresse les Chiennes de garde ? Rien. Les violences conjugales ? La parité salariale ? Les mariages forcés ? Ça va pas la tête ! Elles n’ont qu’une seule chose dans la caboche : l’espace médiatique que pourra occuper leur prochaine ineptie.

Mgr Vingt-Trois, lui, n’est pas chienne. Il est si absorbé par son job qu’il n’a même pas le temps de tenir des propos antisémites comme n’importe quel oisif monsignore qui vous vient sous la main. Un tout petit rien l’occupe, qui porte le nom de réalité : celle de paroisses où le manque de prêtres réclame, par exemple, que les obsèques soient présidées par des laïcs, qu’il faut évidemment former, hommes ou femmes. Dans ces affaires-là, la jupe ne change, en effet, rien à l’affaire, quand c’est le ciboulot qui doit fonctionner au clair pour accompagner, aider et apaiser.

À la campagne, d’où je viens, quand un chien a tant mordu qu’il a le goût du sang dans la gueule, on l’abat. Et on fait pareil avec les chiennes. Et aussi avec les chiens qui portent des jupes. Et Dieu sait qu’on n’est pas sexiste. Hein, maman ?

Je dédie ces lignes à mon ami Daniel Riot, dont le machisme consistait à tomber amoureux chaque fois qu’il croisait une représentante de cette variété pas nécessairement désagréable de l’espèce humaine.

Joséphine Lagnol

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Roselyne Bachelot

Née dans le Calvados en 1664, Joséphine Lagnol découvrit très jeune sa vocation : aider ses semblables. C’est ainsi qu’à seize ans elle devient sœur hospitalière, prenant le nom de Sœur Gwendoline des Vignes du Seigneur et inaugurant un sacerdoce qui la fait servir à Beaune, à Cognac, à Riquewihr, à Epernay, à Reims, à Bordeaux et à Châteauneuf-du-Pape. En 1745, elle se retire dans une chartreuse verte. Toute sa vie durant, elle aura plaidé pour les vertus antiseptiques de l’alcool dont elle recommandait l’usage interne. Sa lettre de 1738 à la Supérieure de sa congrégation en témoigne : « Plus l’ivresse gagne, plus la souffrance s’efface. » Fidèle au principe biblique du Bonum vinum laetificat cor hominis, c’est grâce à elle que les hospices de Beaune fermèrent leurs portes aux malades pour les ouvrir aux barriques.

Paul Suze, Portrait de Sœur Gwendoline des Vignes du Seigneur, huile sur toile, 1743. Conservée dans le hall d’accueil du centre Pernod-Ricard de recherches cliniques sur la cirrhose.