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Joséphine Lagnol

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Roselyne Bachelot

Née dans le Calvados en 1664, Joséphine Lagnol découvrit très jeune sa vocation : aider ses semblables. C’est ainsi qu’à seize ans elle devient sœur hospitalière, prenant le nom de Sœur Gwendoline des Vignes du Seigneur et inaugurant un sacerdoce qui la fait servir à Beaune, à Cognac, à Riquewihr, à Epernay, à Reims, à Bordeaux et à Châteauneuf-du-Pape. En 1745, elle se retire dans une chartreuse verte. Toute sa vie durant, elle aura plaidé pour les vertus antiseptiques de l’alcool dont elle recommandait l’usage interne. Sa lettre de 1738 à la Supérieure de sa congrégation en témoigne : « Plus l’ivresse gagne, plus la souffrance s’efface. » Fidèle au principe biblique du Bonum vinum laetificat cor hominis, c’est grâce à elle que les hospices de Beaune fermèrent leurs portes aux malades pour les ouvrir aux barriques.

Paul Suze, Portrait de Sœur Gwendoline des Vignes du Seigneur, huile sur toile, 1743. Conservée dans le hall d’accueil du centre Pernod-Ricard de recherches cliniques sur la cirrhose.

Femmes, femmes, femmes

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femmes

Afin de célébrer comme il se doit la Journée internationale de la Femme[1. La Sainte Femme chez les catholiques tombe le 8 mars.], la rédaction en chef de causeur.fr sera exceptionnellement confiée aujourd’hui à Elisabeth Lévy. Conformément aux recommandations de la Halde, elle assurera cette haute responsabilité à stricte parité avec elle-même. Que nos lecteurs habituels ne s’étonnent donc pas que les articles de la journée traitent exclusivement de sujets qui intéressent les femmes (cuisine, mode, maquillage, tricot). Les choses reprendront, bien entendu, leur cours normal dès demain quand Elisabeth Lévy reprendra sa place à la tête de la rédaction.

Dirty Harry à Golgotha

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Gran Torino est un évangile américain. Sauf qu’au commencement était le grognement. Dans le plus religieux des films de Clint Eastwood, le fils de l’Homme est devenu un loup, dépourvu de l’attribut principal qui est la parole. La Chute, le péché originel – la guerre, la violence et l’effusion de sang – pèsent sur Walt Kowalski, retraité septuagénaire grognon et avare de paroles, qui vit dans les ruines de ce qui fut le rêve américain des années 1950-1960. Son quartier de Highland Park, planté dans une petite localité de la banlieue de Detroit, doit son développement à Henri Ford qui y a ouvert la première et si célèbre chaîne de montage. Bien payés et bien traités, les ouvriers de l’industrie automobile pouvaient acheter une petite maison à proximité de l’usine, avec garage et local bricolage à l’arrière et, devant, un petit coin de pelouse et une petite véranda où on s’assoit, avec la satisfaction du propriétaire, pour siroter quelques bières, lire le journal, caresser son chien et surtout « s’occuper de ses oignons » (mind his own busines selon la formule consacrée).

Highland Park, l’industrie automobile, la classe moyenne ouvrière – grande invention de l’après-guerre –, en somme les Etats-Unis eux-mêmes : le monde qui existait au moment où ce vétéran de la guerre de Corée s’installe dans cette banlieue du rêve américain disparaît. Il a travaillé chez Ford, fondé une famille, accompagné sa femme à l’Eglise le dimanche. La messe des morts, première scène du film, célèbre la disparition de l’épouse et celle de l’Amérique rêvée sur le mode de l’Âge d’or. De ce monde perdu, Walt garde une relique à laquelle il voue un véritable culte – sa Ford Gran Torino, modèle de sport 1972 qu’il a fabriqué lui-même sur les chaînes d’assemblage des usines Ford. Tout le reste s’est écroulé, à l’image des maisons lézardées et mal entretenues, jadis occupées par des Américains pur jus comme lui (c’est-à-dire fils d’immigrés polonais, irlandais et italiens) et maintenant habitées par des Asiatiques ou, dans le vocabulaire fleuri de Walt, « des putains de bridés ». Walt, le bricoleur amer qui entretient méticuleusement maison et voiture pendant que sa famille, sa vie et son monde éclatent, l’homme qui connaît ses outils, les range soigneusement et se sent chez lui dans le hardware store, est la preuve que du point de vue du marteau, les problèmes ont tendance à ressembler à des clous.

Ses nouveaux voisins, dont l’étrangeté est vécue par Walt comme une agression, sont le châtiment du péché. Ces « Citrons » sont en fait des Hmong, ethnie de l’Asie de l’Est et notamment du Laos, pays où ils furent les alliés de l’Amérique dans la guerre civile, « guerre secrète » menée parallèlement à celle de Viêt-Nam. Après la défaite américaine, ces « harkis » ont payé un lourd tribut et plusieurs dizaines de milliers d’entre eux ont dû quitter le pays. Quelques-uns ont abouti à Highland Park. Le vétéran de Corée est hanté par les fantômes de ceux qu’il a tués plus d’un demi-siècle auparavant et surtout par celui d’un jeune homme qui essayait de se rendre – et que lui rappelle son voisin, le timide Thao. Walt affiche un mépris souverain pour le jeune curé. Mais pour ce chrétien qui s’ignore, la rencontre est l’occasion unique de se racheter et de se sauver. « Aimer son prochain » représente pourtant un effort considérable pour un homme plein de colère et de haine, qui n’a que mépris pour sa propre famille et déteste plus encore les « niaquoués » d’à côté.

Sur la voie de la rédemption il surmonte son racisme, sa méfiance instinctive et même sa violence et retrouve la parole et avec elle la compagnie des hommes. Grâce à son « rital » de coiffeur on sait d’ailleurs que sa dureté n’est qu’un mécanisme de défense, un rôle qu’il joue pour se protéger. Ainsi quand il confesse ses crimes dans un langage à faire rougir un charretier, la liste est bien maigre. Hors le péché originel, le crime de guerre qui n’est autre que la guerre elle-même, Walt Kowalski est innocent. Pourtant, il a porté ce péché toute sa vie tout comme son fusil M1 dont il ne s’est pas séparé. Mais c’est sans lui qu’il ira à l’ultime sacrifice et permettra aux autres de vivre dans l’espoir.

Qui tollis peccata novi mundi, miserere nobis.

Une Internationale anarcho-terroriste menace l’Europe

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Dans la nuit du mardi 3 mars, à Athènes, sur la ligne Pirée-Kifissia, une bande de jeunes anarchistes a attaqué et incendié une rame de métro, à l’aide de coquetèles Molotov et de bidons d’essence, provoquant la destruction de plusieurs voitures. Cette attaque a été revendiquée par un groupe du nom de « Bandes de Conscience/Extrémistes de Pérama ». Plus inquiétant et inédit, cette action a été dédiée à une syndicaliste bulgare vitriolée et toujours dans un état grave à l’hôpital d’Athènes mais aussi et surtout au dangereux terroriste français aux pouvoirs parapsychologiques Julien C, actuellement emprisonné à la Santé pour avoir saboter début novembre des TGV par la seule force de l’esprit et des idées. L’ensemble des polices européennes est sur les dents face à cette internationale d’un genre nouveau et l’on craint des actions similaires dans le métro parisien, réclamant par exemple la libération d’Aristote et de sa Logique incarcérés eux aussi, et ce depuis au moins depuis 2000 ans.

Le gaugaullisme comme mode de survie politique

On trouve beaucoup d’hypocrisie et d’ignorance, et parfois le mélange dévastateur de la bêtise et de l’arrogance, dans la posture de ceux qui montent au créneau pour critiquer la décision de Sarkozy de réintégrer les structures militaires de l’OTAN.

Que l’extrême gauche soit contre, c’est normal : le PCF, les trotskistes, parents et alliés ont dans leur gènes le réflexe anti-otanien depuis que leurs parents et leur grand-parents se sont fait matraquer dans les rues de Paris en criant « Ridgway la peste ! ».

On sera moins indulgent pour le PS, que l’exigence de pratiquer une opposition résolue et sans concession au pouvoir sarkozyste n’exonère pas de réfléchir à l’avenir militaire et stratégique du pays dont ils souhaitent reprendre la direction au plus vite.

De Bayrou on ne dira rien, sinon que sa haine de Sarkozy lui fait, de temps en temps, retrouver un bégaiement de parole et de pensée, qu’il s’était efforcé, dans ses meilleurs moments, de combattre avec succès.

Mais qu’un quarteron de gaullistes prétendument historiques, emmenés sabre au clair par Dominique de Villepin et cautionnés par le demi-solde Juppé, viennent sonner le tocsin et battre le tambour sur la place publique au nom de l’indépendance nationale relève de la gesticulation politique indécente.

Proposons donc de désigner comme « gaugaullistes » ceux qui invoquent les mânes du général pour stigmatiser le retour de la France dans les structures militaires intégrées de l’OTAN.

M. de Villepin, par exemple, qui confond un discours à l’ONU avec une charge au pont d’Arcole, a-t-il un instant songé que, s’il est facile de se distinguer en choisissant de ne pas faire la guerre, il est moins simple d’aller seul au baroud si on l’estime nécessaire ?

Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur un constat : l’idée d’une défense européenne n’est pas plus crédible aujourd’hui qu’elle ne l’était en 1954 au moment du rejet de la CED. L’immense majorité des Etats européens, à l’exception des « neutres » (Suède, Irlande, Suisse) ne voit pas pourquoi on découplerait la défense du continent de celle des Etats-Unis, alors que le modèle otanien s’est révélé parfaitement efficace pour vaincre la plus grave menace pesant sur l’Europe libre dans la deuxième moitié du siècle dernier.

Ni l’Allemagne, ni la Grande-Bretagne, ni, à plus forte raison, les pays de la « nouvelle Europe » ne souhaitent voir les Etats-Unis se désengager de la défense d’un continent dont les capacités militaires totales ne représentent que le quart de celles de Washington. Les dépenses de défense des pays de l’UE ont atteint un niveau historiquement bas et seuls Paris et Londres peuvent mettre sur le tapis quelques éléments militaires à peu près performants en cas de crise, alors que les autres pays sont tout juste capables de faire de la figuration intelligente ou d’assurer un minimum de logistique.

Si l’on veut construire une défense européenne, il faut bien aller là où se trouve l’Europe militaire : à Evere, près de Bruxelles où siège le conseil politique de l’Alliance, et à Mons, siège de l’état-major centre-européen.

Galouzeau, jamais en retard d’un cliché cuistre, appelle cela « passer sous les fourches caudines des Etats-Unis ». D’abord, cher Dominique, nos amis les Romains faisaient passer sous les fourches caudines les ennemis vaincus sur le champ de bataille. Les GI nous auraient-ils mis la pâtée ? Pas que je sache, et j’estime même que sans eux, les choses auraient pu mal tourner dans quelques périodes délicates.

Les plus subtils des argumenteurs anti-OTAN font valoir que notre influence non-militaire (ce que les jargonneurs des milieux diplomatiques appellent le soft power) se trouvera réduite par notre alignement sur le hard power US. Eh bien parlons-en de ce soft power français à la lumière des résultats obtenus du temps des Védrine et Villepin. Le nucléaire iranien ? Les mollahs n’ont cessé de nous balader. Le conflit israélo-arabe ? La « politique arabe de la France » consistant à cajoler Arafat, puis Assad, puis plus Assad, puis de nouveau Assad et de snober les Israéliens nous a tenu hors du coup jusqu’à ce que Sarkozy rééquilibre nos relations dans la région.

L’Afrique ? Hors les petits profits personnels de certains de nos plus éminents hommes politiques dans le cadre de la bonne vieille Françafrique, c’est le hard power français qui obtient les meilleurs résultats pour nos intérêts, en Côte d’Ivoire ou au Tchad, par exemple.

Notre spécificité, la « demande de France » dans le monde dont se gargarisent nos ambassadeurs sont aujourd’hui des pur produits de com’ qui ne résistent pas à la moindre expertise géopolitique sérieuse.

La fin du prétexte Bush à l’expression sans frein d’un anti-américanisme viscéral remet donc nos gaugaullistes à leur vraie place: au cabinet des curiosités de la vie politique française.

Auschwitz en faillite

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auschwitz

Inscrit par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité, le camp d’Auschwitz tombe en ruines. La Pologne ne parvient plus à entretenir les deux cents hectares de ce lieu de la mémoire. L’Allemagne promet de l’y aider. Retrouvez les impubliables de Babouse sur son Carnet.

Zombie, es-tu là ?

Le zombie est l’avenir de l’homme. Pas besoin d’être un amateur de films B ou Z pour s’en rendre compte : une simple promenade dans les grandes villes, spectaculaires-marchandes suffira, pour tout observateur un tant soit peu attentif. On voit ainsi des gens manger debout des sandwichs dans la rue, d’autres parler tout seul dans des oreillettes, d’autres encore recevoir directement du mp3 dans le cortex ou se regrouper en hordes imposantes dès qu’on les soumet à quelques stimuli simples : un nouveau modèle de console vient de sortir chez Virgin, un slamer dit que la haine et l’exclusion c’est mal sur une scène branchée, un génie du monde d’avant est muséifié dans une méga exposition, calibrée pour la petite bourgeoisie post-moderne qui ne supporte la beauté foudroyante de Monet qu’en troupeau morbide et qui va aux Nymphéas comme d’autres vont à l’abattoir. Oui, il faut s’y faire, le zombie est déjà parmi nous[1. Un film de Romero, le maître du genre, avait montré le lien zombie-consommation de masse dans Zombies crépuscules (1973) où un groupe de survivants se réfugiaient dans un supermarché assiégé.].

Autant le loup-garou, le fantôme, le vampire (surtout depuis la quasi-éradication du sida en Occident) ne sont plus des figures de la peur aussi efficaces, autant le zombie a gardé, si je puis dire, toute sa fraîcheur tant il préfigure le devenir-consommation de notre temps pour qui même l’amour, le bonheur, le sexe, l’idéal politique sont désormais des produits dont on évalue le rapport qualité-prix avec un homme dont le libre-arbitre se joue dans les allées des supermachés et les zones commerciales de la grégarité marchande imposée par les rythmes biopolitiques de la Production.

Déjà morts, on vous dit.

C’est pour cela que nous recommandons vivement la lecture de World War Z, même à ceux qui ne sont pas des habitués de la littérature de genre tant ce roman de Max Brooks (le fils de Mel et de l’actrice Anne Bancroft) est d’abord un chef-d’œuvre littéraire, profondément visionnaire, ironique et désespéré. L’argument est simple : la prochaine guerre mondiale, désolé Dantec, n’aura pas lieu contre les musulmans mais contre les zombies. Le premier cas, le patient zéro, va apparaître en Chine et l’épidémie, évidemment sous-estimée par les responsables politiques, va se muer en Grande Panique dans laquelle l’ensemble de la civilisation s’effondre à une vitesse effroyable.

Quelques pays, qu’une vieille paranoïa historique avait entraîné à penser l’apocalypse, tirent plutôt bien leur épingle du jeu en prenant très vite les mesures qui s’imposent, des mesures bien sûr profondément révoltantes au regard des droits de l’homme. En même temps quand votre grand-mère à peine décédée sur son lit d’hôpital se réveille et commence à vous boulotter le visage, on s’autorise à prendre quelques libertés avec l’habeas corpus. Pour la petite histoire, qui amusera sans doute les lecteurs de Causeur, les trois pays qui résistent le mieux sont Israël qui verrouille ses frontières une fois reçu le renfort des réfugiés Palestiniens (comme quoi, quand ça va vraiment mal on oublie tout et on recommence), Cuba dont l’insularité marxiste permet une résistance magnifiquement organisée et l’Afrique du Sud dont le gouvernement réactive un vieux plan datant de l’Apartheid et qui prévoyait comment sauver la communauté blanche dans un scénario catastrophe d’attaque généralisées des Noirs. C’est ce plan, le plan Redecker, qui sera d’ailleurs appliqué par les autres nations essayant tant bien que mal de se ressaisir. Il consiste à sécuriser une zone du pays protégée par des frontières naturelles (l’ouest des Rocheuses pour les Etats-Unis, l’Himalaya pour l’Inde) et à abandonner le reste de la population dans des communautés isolées plus ou moins sacrifiées pour « fixer » les zombies comme on dit en termes militaires. La realpolitik, il n’y a que ça de vrai.

Brooks se livre évidemment ici à une critique presque swiftienne de notre monde ivre de sa puissance technologique dont l’orgueil prométhéen va subir une féroce blessure narcissique. Quelques scènes d’anthologie montrent d’ailleurs comment des armées modernes se font totalement déborder par les morts-vivants et comment, finalement, la victoire sera obtenue grâce à une manière de De Gaulle américain qui réorganise les troupes avec un équipement low-tech pour en finir avec la question zombie.

Toute la force narrative, toute la redoutable crédibilité de World War Z vient de ce que le livre commence après cette guerre gagnée de justesse et prend la forme d’entretiens réalisés par un universitaire auprès des différents protagonistes de tous les continents et de toutes les conditions sociales, avec des héros et des lâches, des enfants cannibales et des collabos, les quislings[2. Du nom du Pétain norvégien.] qui adoptent le mode de vie zombie en espérant leur échapper.

Brooks est finalement un érudit et un moraliste : le zombie est sa métaphore élue pour réinterpréter l’ensemble de notre histoire contemporaine. Il serait de mauvais goût de dire que ce livre se dévore mais je vous souhaite néanmoins bon appétit.

World war Z: Une histoire orale de la guerre des Zombies

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Photo : Scott Beale / Laughing Squid.

Fra-ter-ni-té

Rien ne va plus dans le camp Royal. Les preux chevaliers paladins de Ségolène, Vincent Peillon et Manuel Valls, reviennent dare-dare à Solférino. Les barons lyonnais, marseillais et bordelais se barricadent, boudeurs, dans leur fief. Et comble de malheur, on vient d’apprendre que le couple de rêve formé par la députée de Moselle et romancière Aurélie Filipetti et l’économiste vedette Thomas Piketty pratique la castagne conjugale comme de vulgaires quart-mondistes, et autres saltimbanques du show bizz… Comment ces deux modèles de promotion républicaine, jeunes, beaux et intelligents ont-ils pu se comporter de la sorte ? S’agit-il d’un phénomène endogène d’un couple trop mignon pour être honnête ? Ou bien le résultat de l’ambiance délétère que fait régner Ségolène dans sa maisonnée ? La brigade de répression de la délinquance contre les personnes, chargée d’instruire la plainte d’Aurélie contre Thomas n’est pas sortie de l’auberge rose !

Antoine, l’Auguste des Césars

Il est fringant. C’est le Fregoli de Banal+. L’âge n’a pas de prise sur son aspect physique. Toujours ce charmant visage de rongeur gourmand, la silhouette souple, l’insolence confortable, émoussée d’un clin d’œil. Le petit garçon bien tourné, que maman regarde avec fierté. La télévision le consacra. Producteur puis animateur de « Chorus », il gagna ensuite la plaisante image d’un « enfant du rock », à laquelle l’émission « Rapido » devait ajouter un débit vocal ultra-rapide, comparable au passage d’une formule 1 dans la ligne droite des Hunaudières. Bref, jeune homme bien né, il se fit une réputation légitime d’animateur doué, original. À Canal+, la chaîne des beaufs postmodernes, servie avez zèle par des petits marquis au museau poudré, il forma un duo, que la seule présence vraiment ébouriffante de José Garcia, rendait irrésistible. Mais il s’en lassa. Il chercha la reconnaissance, la consécration du cinéma. Fellini, Godard, Murnau, Bergman, c’était sa vraie famille.

Il commença par « faire l’acteur ». On lui offrit des rôles de comique léger. Il y était parfaitement anodin. Il s’essaya au registre dramatique. Il eut un certain succès dans L’homme est une femme comme les autres. Mais on voyait toujours en lui l’amuseur. Bah ! Tragediente, comediente, basta cosi ! Il serait réalisateur, comme Federico, comme Robert (Aldrich), comme Jean-Luc, mais surtout pas à la manière de Marius Leseur, ni de Jean Girault ! En 2001, il signe Les morsures de l’aube, adapté d’un roman de Tonino Benacquista. Nous vous recommandons vivement la lecture de cet excellent livre. Son dernier opus, consacré à la période « électorale » de Coluche, malgré le beau travail du comédien François-Xavier Demaison, n’attira même pas la clientèle des Restos du cœur. Ingratitude ? Coût de la place trop élevé ? Sens critique ? Enfin, ils ne vinrent pas… Antoine dissimula la déconvenue qu’aurait pu lui apporter l’insuccès de cette œuvre, au final nettement moins attendue qu’une lancinante et longue campagne de presse ne nous l’annonçait. Déjà, une nouvelle mission l’appelait ailleurs : préparer la fameuse soirée des Césars, diffusée par La chaîne du cinéma.

On sait que cette dernière gouverne les destinées du cinéma français et du festival de Cannes. Et sur quel mode ! Celui de la fête à neu-neu version chic, un grand bazar, une ambiance que les journaux féminins se plaisent à qualifier de « foutraque » et « décalée ». Sur une estrade où la Méditerranée joue les utilités à l’arrière-plan, tourne en permanence un manège aux vanités. Acclamés par les spectateurs, qu’une illusion fait paraître proches, mais qui demeurent, au vrai, encadrés par le service d’ordre et tenus éloignés par de solides barrières, les bateleurs habituels consument dans un brasier de dérision foraine les oripeaux d’Hollywood et des studios français. Canal+ «parraine» le festival, y impose ses manières, ses goûts, son organisation. À Cannes et à Paris, les salariés du dérisoire, lancés dans les rues tels des chiens de sang, en ramènent souvent de simples exemplaires d’humanité, dont ils se gaussent, avec, à la commissure des lèvres, un éternel sourire de satisfaction faussement contrite. Il semble de règle sur cet écran, à la suite des Deschiens de Jérôme Deschamps et Macha Makeïef, de montrer les « autres », les simples gens, comme des erreurs naturelles, des êtres moralement contournés, un cheptel toujours recommencé où l’on puise l’aliment d’une méchanceté facile.

Mais revenons à la soirée des Césars. Antoine de Caunes, silhouette fluide, impeccable dans son «black tie», y était maître de cérémonie. La France aurait-elle trouvé un remplaçant au regretté Jean-Claude Brialy ? Celui-ci, homme d’esprit, charmant compagnon mondain, mémorialiste brillant des acteurs disparus et des comédiennes défuntes, sans doute, parfois, affabulateur par admiration, incarnait cinquante ans d’élégance parisienne et de réussite cinématographique. Le jeune comédien sautillant servit avec un égal talent « la caméra de papa » et la Nouvelle vague. Mais Antoine de Caunes ? Brialy eut moins de succès lorsqu’il passa derrière la caméra. Comme Antoine de Caunes !

Cette année encore, la soirée fut interminable. Les heureux élus de la promotion 2009, qui, par ailleurs, manifestent volontiers le plus profond mépris pour tout ce qui est institutionnel et cérémonieux, et montrent une « rebellitude » de bon aloi, se comportèrent comme d’aimables et reconnaissants salariés d’une grande entreprise, auxquels on remet la médaille du travail. Deux films raflèrent les récompenses : un blockbuster français, Mesrine, et un film d’auteur, Séraphine. Entre les remerciements émus des unes et des autres, des comédiens interprétaient des saynètes indignes d’un patronage. Ce fut navrant de bout en bout. Emma Thompson y joua encore plus mal qu’à l’écran. De son côté, M. Auguste de Caunes soulevait à chacune de ses saillies, longuement répétées, préalablement écrites par une armée de scénaristes qu’on eut dit entraînée par Guy Carlier, les rires de la salle, conquise. Très critiquée l’année dernière, sa prestation fut unanimement saluée par la presse. Il reviendra donc.

Pour ce qui est de la mise en scène, Antoine de Caunes a confié un jour qu’il aimerait beaucoup porter à l’écran Le maître de Ballantrae, de RL Stevenson. De l’audace, toujours de l’audace !

Parlez-vous sabir ?

Je dois vous faire une confidence impudique, relevant presque de l’anecdote « de caniveau » (comme dirait le moraliste Thomas Piketty) : chaque après-midi je lis Le Monde. Chacun a son petit défaut inavouable. Et dans Le Monde daté du 5 mars, j’ai été frappé par un tout petit mot, utilisé par Sophie Landrin pour rendre compte du langage de l’individu qui a adressé des menaces de mort assorties de munitions d’armes à feu, à quelques cadors de la République : un sabir. « Un sabir confus et mal orthographié… » Lexique indigent, niveau ortho-syntaxique « collège unique », agressivité tendance « nouveaux publics » en ZEP, pardon en collèges « ambition-réussite ». Bref, voilà un sabir qui en dit déjà long sur l’ignominie du personnage. Jugez un peu ; l’individu menace crânement : « Vous voulez nous mettre au pas, en coupe réglée par vos amis et au bon vouloir du Roy », mais s’englue littéralement dans ses mots : « Nouveau centre FN et autres collabos centristes et socialos collabos ! » Voilà un vrai style de cochon anti-social ! Et ceci, ce n’est pas gouleyant comme une dissertation de normalien : « Le mépris total de vous envers le peuple nous impose d’agir dès maintenant. (…) Le dispositif de surveillance nous a permis de vous cibler, vous et les vôtres dans vos déplacements. Donc vous êtes ciblés et verrouillés. Vous êtes dans les starting blocs de la mort. » Typiquement le sabir d’un ennemi de la République qui veut supprimer Alain Juppé de la surface de la planète (quelle blague !). Mais le poète-lauréat sait atteindre des sommets quand il évoque l’homme dont il est certainement secrètement amoureux, Nicolas Sarkozy : « Sale hongrois digne de la pire figure du fascisme hitlérien qui aura le temps de méditer à l’état létal. » Du n’importe quoi. Même Julien Coupat se débrouille mieux. Un homme qui écrit aussi mal le français vient sans aucun doute de l’anti-France, des sous-couches obscures de la subversion la plus occulte, et peut-être même de l’inhumanité. Ces cris rejoignent les aboiements du chien ou les rires de la hyène.

Quelques pages plus loin je prends en pleine poire une assommante tribune de Bertrand Delanoë défendant sa vision du « Grand Paris ». Et là, le mot qui me vient immédiatement à l’esprit est « sabir ». Oui, mais un sabir de « pro », soupesé jusqu’à la moelle, politique. Couchés les clébards et les hyènes ! Langue de bois. Ecoutez-moi ces mots alignés pour ne rien dire, pour ne strictement rien signifier… Commencer une phrase comme ceci ne présage d’ailleurs rien de bon pour la suite du discours : « Conscients de l’ampleur de ces défis… » Ponctuer son texte de tics rhétoriques aussi énormes que celui-ci en dit aussi fort long : « Faut-il aujourd’hui aller plus loin ? Clairement, je réponds oui. » Et moi je réponds « Peut-être pas… » Et finalement une phrase de cet acabit montre bien que la langue confuse de Delanoë tend volontairement à être aussi insignifiante que celle du sinistre corbeau de la République : « Il faut imaginer collectivement les conditions d’une étape nouvelle, à partir de notre vision commune du XXIe siècle francilien. Et en déduire un instrument fédérateur qui coordonne, impulse et renforce ainsi les dynamiques nécessaires autour des vrais enjeux stratégiques. » Ne riez pas. C’est imprimé dans Le Monde du jour. À croire que le maire de Paris s’est offert un générateur électronique de langue de bois. De sabir.

Et encore, je vous épargne l’interview d’Edouard Balladur expliquant sa réforme des collectivités locales, avec autant de morgue langagière qu’un artiste contemporain convaincu qu’il doit vous « expliquer sa peinture ». Et je vous préserve aussi de la langue imaginée de Frédéric Mitterrand s’exprimant, dans le nouveau supplément culturel du Monde « M », sur sa mission à la tête du Palais Médicis… je vous garde de ses fulgurances creuses du genre « Je crois à la vertu de l’effort… » ou encore « La Villa n’a jamais rompu avec son destin ». Des mots, encore et toujours, qui parlent pour ne rien dire : « La France est une sorte de melting-pot culturel », « Je ne suis pas ici pour faire carrière », « Je pense aussi qu’il faut incarner la maison », « Il y a une juxtaposition parfaite entre la Rome antique et la Rome de Fellini… », « (les Romains) ont une vitalité incroyable », etc. Dire ce que l’on attend de vous, dire exactement ce qu’il convient de dire. Dire pour ne rien dire. Quintessence du sabir…

On en viendrait à penser que le quotidien du soir se nourrit de ces « sabirs »… de ceux qui le pratiquent occasionnellement et sans volonté de nuire à la langue de Molière, comme de ceux dont c’est le langage de travail, la langue maternelle, et la structure même de leur pensée. On aimerait rappeler ici une phrase de Nietzsche à ces délinquants de la langue française, qui (volontairement ou non) l’exploitent pour produire des discours vides et confus : « Vous troublez vos eaux, pour les faire paraître plus profondes… »

Joséphine Lagnol

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Roselyne Bachelot

Née dans le Calvados en 1664, Joséphine Lagnol découvrit très jeune sa vocation : aider ses semblables. C’est ainsi qu’à seize ans elle devient sœur hospitalière, prenant le nom de Sœur Gwendoline des Vignes du Seigneur et inaugurant un sacerdoce qui la fait servir à Beaune, à Cognac, à Riquewihr, à Epernay, à Reims, à Bordeaux et à Châteauneuf-du-Pape. En 1745, elle se retire dans une chartreuse verte. Toute sa vie durant, elle aura plaidé pour les vertus antiseptiques de l’alcool dont elle recommandait l’usage interne. Sa lettre de 1738 à la Supérieure de sa congrégation en témoigne : « Plus l’ivresse gagne, plus la souffrance s’efface. » Fidèle au principe biblique du Bonum vinum laetificat cor hominis, c’est grâce à elle que les hospices de Beaune fermèrent leurs portes aux malades pour les ouvrir aux barriques.

Paul Suze, Portrait de Sœur Gwendoline des Vignes du Seigneur, huile sur toile, 1743. Conservée dans le hall d’accueil du centre Pernod-Ricard de recherches cliniques sur la cirrhose.

Femmes, femmes, femmes

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femmes

Afin de célébrer comme il se doit la Journée internationale de la Femme[1. La Sainte Femme chez les catholiques tombe le 8 mars.], la rédaction en chef de causeur.fr sera exceptionnellement confiée aujourd’hui à Elisabeth Lévy. Conformément aux recommandations de la Halde, elle assurera cette haute responsabilité à stricte parité avec elle-même. Que nos lecteurs habituels ne s’étonnent donc pas que les articles de la journée traitent exclusivement de sujets qui intéressent les femmes (cuisine, mode, maquillage, tricot). Les choses reprendront, bien entendu, leur cours normal dès demain quand Elisabeth Lévy reprendra sa place à la tête de la rédaction.

Dirty Harry à Golgotha

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Gran Torino est un évangile américain. Sauf qu’au commencement était le grognement. Dans le plus religieux des films de Clint Eastwood, le fils de l’Homme est devenu un loup, dépourvu de l’attribut principal qui est la parole. La Chute, le péché originel – la guerre, la violence et l’effusion de sang – pèsent sur Walt Kowalski, retraité septuagénaire grognon et avare de paroles, qui vit dans les ruines de ce qui fut le rêve américain des années 1950-1960. Son quartier de Highland Park, planté dans une petite localité de la banlieue de Detroit, doit son développement à Henri Ford qui y a ouvert la première et si célèbre chaîne de montage. Bien payés et bien traités, les ouvriers de l’industrie automobile pouvaient acheter une petite maison à proximité de l’usine, avec garage et local bricolage à l’arrière et, devant, un petit coin de pelouse et une petite véranda où on s’assoit, avec la satisfaction du propriétaire, pour siroter quelques bières, lire le journal, caresser son chien et surtout « s’occuper de ses oignons » (mind his own busines selon la formule consacrée).

Highland Park, l’industrie automobile, la classe moyenne ouvrière – grande invention de l’après-guerre –, en somme les Etats-Unis eux-mêmes : le monde qui existait au moment où ce vétéran de la guerre de Corée s’installe dans cette banlieue du rêve américain disparaît. Il a travaillé chez Ford, fondé une famille, accompagné sa femme à l’Eglise le dimanche. La messe des morts, première scène du film, célèbre la disparition de l’épouse et celle de l’Amérique rêvée sur le mode de l’Âge d’or. De ce monde perdu, Walt garde une relique à laquelle il voue un véritable culte – sa Ford Gran Torino, modèle de sport 1972 qu’il a fabriqué lui-même sur les chaînes d’assemblage des usines Ford. Tout le reste s’est écroulé, à l’image des maisons lézardées et mal entretenues, jadis occupées par des Américains pur jus comme lui (c’est-à-dire fils d’immigrés polonais, irlandais et italiens) et maintenant habitées par des Asiatiques ou, dans le vocabulaire fleuri de Walt, « des putains de bridés ». Walt, le bricoleur amer qui entretient méticuleusement maison et voiture pendant que sa famille, sa vie et son monde éclatent, l’homme qui connaît ses outils, les range soigneusement et se sent chez lui dans le hardware store, est la preuve que du point de vue du marteau, les problèmes ont tendance à ressembler à des clous.

Ses nouveaux voisins, dont l’étrangeté est vécue par Walt comme une agression, sont le châtiment du péché. Ces « Citrons » sont en fait des Hmong, ethnie de l’Asie de l’Est et notamment du Laos, pays où ils furent les alliés de l’Amérique dans la guerre civile, « guerre secrète » menée parallèlement à celle de Viêt-Nam. Après la défaite américaine, ces « harkis » ont payé un lourd tribut et plusieurs dizaines de milliers d’entre eux ont dû quitter le pays. Quelques-uns ont abouti à Highland Park. Le vétéran de Corée est hanté par les fantômes de ceux qu’il a tués plus d’un demi-siècle auparavant et surtout par celui d’un jeune homme qui essayait de se rendre – et que lui rappelle son voisin, le timide Thao. Walt affiche un mépris souverain pour le jeune curé. Mais pour ce chrétien qui s’ignore, la rencontre est l’occasion unique de se racheter et de se sauver. « Aimer son prochain » représente pourtant un effort considérable pour un homme plein de colère et de haine, qui n’a que mépris pour sa propre famille et déteste plus encore les « niaquoués » d’à côté.

Sur la voie de la rédemption il surmonte son racisme, sa méfiance instinctive et même sa violence et retrouve la parole et avec elle la compagnie des hommes. Grâce à son « rital » de coiffeur on sait d’ailleurs que sa dureté n’est qu’un mécanisme de défense, un rôle qu’il joue pour se protéger. Ainsi quand il confesse ses crimes dans un langage à faire rougir un charretier, la liste est bien maigre. Hors le péché originel, le crime de guerre qui n’est autre que la guerre elle-même, Walt Kowalski est innocent. Pourtant, il a porté ce péché toute sa vie tout comme son fusil M1 dont il ne s’est pas séparé. Mais c’est sans lui qu’il ira à l’ultime sacrifice et permettra aux autres de vivre dans l’espoir.

Qui tollis peccata novi mundi, miserere nobis.

Une Internationale anarcho-terroriste menace l’Europe

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Dans la nuit du mardi 3 mars, à Athènes, sur la ligne Pirée-Kifissia, une bande de jeunes anarchistes a attaqué et incendié une rame de métro, à l’aide de coquetèles Molotov et de bidons d’essence, provoquant la destruction de plusieurs voitures. Cette attaque a été revendiquée par un groupe du nom de « Bandes de Conscience/Extrémistes de Pérama ». Plus inquiétant et inédit, cette action a été dédiée à une syndicaliste bulgare vitriolée et toujours dans un état grave à l’hôpital d’Athènes mais aussi et surtout au dangereux terroriste français aux pouvoirs parapsychologiques Julien C, actuellement emprisonné à la Santé pour avoir saboter début novembre des TGV par la seule force de l’esprit et des idées. L’ensemble des polices européennes est sur les dents face à cette internationale d’un genre nouveau et l’on craint des actions similaires dans le métro parisien, réclamant par exemple la libération d’Aristote et de sa Logique incarcérés eux aussi, et ce depuis au moins depuis 2000 ans.

Le gaugaullisme comme mode de survie politique

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On trouve beaucoup d’hypocrisie et d’ignorance, et parfois le mélange dévastateur de la bêtise et de l’arrogance, dans la posture de ceux qui montent au créneau pour critiquer la décision de Sarkozy de réintégrer les structures militaires de l’OTAN.

Que l’extrême gauche soit contre, c’est normal : le PCF, les trotskistes, parents et alliés ont dans leur gènes le réflexe anti-otanien depuis que leurs parents et leur grand-parents se sont fait matraquer dans les rues de Paris en criant « Ridgway la peste ! ».

On sera moins indulgent pour le PS, que l’exigence de pratiquer une opposition résolue et sans concession au pouvoir sarkozyste n’exonère pas de réfléchir à l’avenir militaire et stratégique du pays dont ils souhaitent reprendre la direction au plus vite.

De Bayrou on ne dira rien, sinon que sa haine de Sarkozy lui fait, de temps en temps, retrouver un bégaiement de parole et de pensée, qu’il s’était efforcé, dans ses meilleurs moments, de combattre avec succès.

Mais qu’un quarteron de gaullistes prétendument historiques, emmenés sabre au clair par Dominique de Villepin et cautionnés par le demi-solde Juppé, viennent sonner le tocsin et battre le tambour sur la place publique au nom de l’indépendance nationale relève de la gesticulation politique indécente.

Proposons donc de désigner comme « gaugaullistes » ceux qui invoquent les mânes du général pour stigmatiser le retour de la France dans les structures militaires intégrées de l’OTAN.

M. de Villepin, par exemple, qui confond un discours à l’ONU avec une charge au pont d’Arcole, a-t-il un instant songé que, s’il est facile de se distinguer en choisissant de ne pas faire la guerre, il est moins simple d’aller seul au baroud si on l’estime nécessaire ?

Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur un constat : l’idée d’une défense européenne n’est pas plus crédible aujourd’hui qu’elle ne l’était en 1954 au moment du rejet de la CED. L’immense majorité des Etats européens, à l’exception des « neutres » (Suède, Irlande, Suisse) ne voit pas pourquoi on découplerait la défense du continent de celle des Etats-Unis, alors que le modèle otanien s’est révélé parfaitement efficace pour vaincre la plus grave menace pesant sur l’Europe libre dans la deuxième moitié du siècle dernier.

Ni l’Allemagne, ni la Grande-Bretagne, ni, à plus forte raison, les pays de la « nouvelle Europe » ne souhaitent voir les Etats-Unis se désengager de la défense d’un continent dont les capacités militaires totales ne représentent que le quart de celles de Washington. Les dépenses de défense des pays de l’UE ont atteint un niveau historiquement bas et seuls Paris et Londres peuvent mettre sur le tapis quelques éléments militaires à peu près performants en cas de crise, alors que les autres pays sont tout juste capables de faire de la figuration intelligente ou d’assurer un minimum de logistique.

Si l’on veut construire une défense européenne, il faut bien aller là où se trouve l’Europe militaire : à Evere, près de Bruxelles où siège le conseil politique de l’Alliance, et à Mons, siège de l’état-major centre-européen.

Galouzeau, jamais en retard d’un cliché cuistre, appelle cela « passer sous les fourches caudines des Etats-Unis ». D’abord, cher Dominique, nos amis les Romains faisaient passer sous les fourches caudines les ennemis vaincus sur le champ de bataille. Les GI nous auraient-ils mis la pâtée ? Pas que je sache, et j’estime même que sans eux, les choses auraient pu mal tourner dans quelques périodes délicates.

Les plus subtils des argumenteurs anti-OTAN font valoir que notre influence non-militaire (ce que les jargonneurs des milieux diplomatiques appellent le soft power) se trouvera réduite par notre alignement sur le hard power US. Eh bien parlons-en de ce soft power français à la lumière des résultats obtenus du temps des Védrine et Villepin. Le nucléaire iranien ? Les mollahs n’ont cessé de nous balader. Le conflit israélo-arabe ? La « politique arabe de la France » consistant à cajoler Arafat, puis Assad, puis plus Assad, puis de nouveau Assad et de snober les Israéliens nous a tenu hors du coup jusqu’à ce que Sarkozy rééquilibre nos relations dans la région.

L’Afrique ? Hors les petits profits personnels de certains de nos plus éminents hommes politiques dans le cadre de la bonne vieille Françafrique, c’est le hard power français qui obtient les meilleurs résultats pour nos intérêts, en Côte d’Ivoire ou au Tchad, par exemple.

Notre spécificité, la « demande de France » dans le monde dont se gargarisent nos ambassadeurs sont aujourd’hui des pur produits de com’ qui ne résistent pas à la moindre expertise géopolitique sérieuse.

La fin du prétexte Bush à l’expression sans frein d’un anti-américanisme viscéral remet donc nos gaugaullistes à leur vraie place: au cabinet des curiosités de la vie politique française.

Auschwitz en faillite

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auschwitz

Inscrit par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité, le camp d’Auschwitz tombe en ruines. La Pologne ne parvient plus à entretenir les deux cents hectares de ce lieu de la mémoire. L’Allemagne promet de l’y aider. Retrouvez les impubliables de Babouse sur son Carnet.

Zombie, es-tu là ?

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Le zombie est l’avenir de l’homme. Pas besoin d’être un amateur de films B ou Z pour s’en rendre compte : une simple promenade dans les grandes villes, spectaculaires-marchandes suffira, pour tout observateur un tant soit peu attentif. On voit ainsi des gens manger debout des sandwichs dans la rue, d’autres parler tout seul dans des oreillettes, d’autres encore recevoir directement du mp3 dans le cortex ou se regrouper en hordes imposantes dès qu’on les soumet à quelques stimuli simples : un nouveau modèle de console vient de sortir chez Virgin, un slamer dit que la haine et l’exclusion c’est mal sur une scène branchée, un génie du monde d’avant est muséifié dans une méga exposition, calibrée pour la petite bourgeoisie post-moderne qui ne supporte la beauté foudroyante de Monet qu’en troupeau morbide et qui va aux Nymphéas comme d’autres vont à l’abattoir. Oui, il faut s’y faire, le zombie est déjà parmi nous[1. Un film de Romero, le maître du genre, avait montré le lien zombie-consommation de masse dans Zombies crépuscules (1973) où un groupe de survivants se réfugiaient dans un supermarché assiégé.].

Autant le loup-garou, le fantôme, le vampire (surtout depuis la quasi-éradication du sida en Occident) ne sont plus des figures de la peur aussi efficaces, autant le zombie a gardé, si je puis dire, toute sa fraîcheur tant il préfigure le devenir-consommation de notre temps pour qui même l’amour, le bonheur, le sexe, l’idéal politique sont désormais des produits dont on évalue le rapport qualité-prix avec un homme dont le libre-arbitre se joue dans les allées des supermachés et les zones commerciales de la grégarité marchande imposée par les rythmes biopolitiques de la Production.

Déjà morts, on vous dit.

C’est pour cela que nous recommandons vivement la lecture de World War Z, même à ceux qui ne sont pas des habitués de la littérature de genre tant ce roman de Max Brooks (le fils de Mel et de l’actrice Anne Bancroft) est d’abord un chef-d’œuvre littéraire, profondément visionnaire, ironique et désespéré. L’argument est simple : la prochaine guerre mondiale, désolé Dantec, n’aura pas lieu contre les musulmans mais contre les zombies. Le premier cas, le patient zéro, va apparaître en Chine et l’épidémie, évidemment sous-estimée par les responsables politiques, va se muer en Grande Panique dans laquelle l’ensemble de la civilisation s’effondre à une vitesse effroyable.

Quelques pays, qu’une vieille paranoïa historique avait entraîné à penser l’apocalypse, tirent plutôt bien leur épingle du jeu en prenant très vite les mesures qui s’imposent, des mesures bien sûr profondément révoltantes au regard des droits de l’homme. En même temps quand votre grand-mère à peine décédée sur son lit d’hôpital se réveille et commence à vous boulotter le visage, on s’autorise à prendre quelques libertés avec l’habeas corpus. Pour la petite histoire, qui amusera sans doute les lecteurs de Causeur, les trois pays qui résistent le mieux sont Israël qui verrouille ses frontières une fois reçu le renfort des réfugiés Palestiniens (comme quoi, quand ça va vraiment mal on oublie tout et on recommence), Cuba dont l’insularité marxiste permet une résistance magnifiquement organisée et l’Afrique du Sud dont le gouvernement réactive un vieux plan datant de l’Apartheid et qui prévoyait comment sauver la communauté blanche dans un scénario catastrophe d’attaque généralisées des Noirs. C’est ce plan, le plan Redecker, qui sera d’ailleurs appliqué par les autres nations essayant tant bien que mal de se ressaisir. Il consiste à sécuriser une zone du pays protégée par des frontières naturelles (l’ouest des Rocheuses pour les Etats-Unis, l’Himalaya pour l’Inde) et à abandonner le reste de la population dans des communautés isolées plus ou moins sacrifiées pour « fixer » les zombies comme on dit en termes militaires. La realpolitik, il n’y a que ça de vrai.

Brooks se livre évidemment ici à une critique presque swiftienne de notre monde ivre de sa puissance technologique dont l’orgueil prométhéen va subir une féroce blessure narcissique. Quelques scènes d’anthologie montrent d’ailleurs comment des armées modernes se font totalement déborder par les morts-vivants et comment, finalement, la victoire sera obtenue grâce à une manière de De Gaulle américain qui réorganise les troupes avec un équipement low-tech pour en finir avec la question zombie.

Toute la force narrative, toute la redoutable crédibilité de World War Z vient de ce que le livre commence après cette guerre gagnée de justesse et prend la forme d’entretiens réalisés par un universitaire auprès des différents protagonistes de tous les continents et de toutes les conditions sociales, avec des héros et des lâches, des enfants cannibales et des collabos, les quislings[2. Du nom du Pétain norvégien.] qui adoptent le mode de vie zombie en espérant leur échapper.

Brooks est finalement un érudit et un moraliste : le zombie est sa métaphore élue pour réinterpréter l’ensemble de notre histoire contemporaine. Il serait de mauvais goût de dire que ce livre se dévore mais je vous souhaite néanmoins bon appétit.

World war Z: Une histoire orale de la guerre des Zombies

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Photo : Scott Beale / Laughing Squid.

Fra-ter-ni-té

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Rien ne va plus dans le camp Royal. Les preux chevaliers paladins de Ségolène, Vincent Peillon et Manuel Valls, reviennent dare-dare à Solférino. Les barons lyonnais, marseillais et bordelais se barricadent, boudeurs, dans leur fief. Et comble de malheur, on vient d’apprendre que le couple de rêve formé par la députée de Moselle et romancière Aurélie Filipetti et l’économiste vedette Thomas Piketty pratique la castagne conjugale comme de vulgaires quart-mondistes, et autres saltimbanques du show bizz… Comment ces deux modèles de promotion républicaine, jeunes, beaux et intelligents ont-ils pu se comporter de la sorte ? S’agit-il d’un phénomène endogène d’un couple trop mignon pour être honnête ? Ou bien le résultat de l’ambiance délétère que fait régner Ségolène dans sa maisonnée ? La brigade de répression de la délinquance contre les personnes, chargée d’instruire la plainte d’Aurélie contre Thomas n’est pas sortie de l’auberge rose !

Antoine, l’Auguste des Césars

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Il est fringant. C’est le Fregoli de Banal+. L’âge n’a pas de prise sur son aspect physique. Toujours ce charmant visage de rongeur gourmand, la silhouette souple, l’insolence confortable, émoussée d’un clin d’œil. Le petit garçon bien tourné, que maman regarde avec fierté. La télévision le consacra. Producteur puis animateur de « Chorus », il gagna ensuite la plaisante image d’un « enfant du rock », à laquelle l’émission « Rapido » devait ajouter un débit vocal ultra-rapide, comparable au passage d’une formule 1 dans la ligne droite des Hunaudières. Bref, jeune homme bien né, il se fit une réputation légitime d’animateur doué, original. À Canal+, la chaîne des beaufs postmodernes, servie avez zèle par des petits marquis au museau poudré, il forma un duo, que la seule présence vraiment ébouriffante de José Garcia, rendait irrésistible. Mais il s’en lassa. Il chercha la reconnaissance, la consécration du cinéma. Fellini, Godard, Murnau, Bergman, c’était sa vraie famille.

Il commença par « faire l’acteur ». On lui offrit des rôles de comique léger. Il y était parfaitement anodin. Il s’essaya au registre dramatique. Il eut un certain succès dans L’homme est une femme comme les autres. Mais on voyait toujours en lui l’amuseur. Bah ! Tragediente, comediente, basta cosi ! Il serait réalisateur, comme Federico, comme Robert (Aldrich), comme Jean-Luc, mais surtout pas à la manière de Marius Leseur, ni de Jean Girault ! En 2001, il signe Les morsures de l’aube, adapté d’un roman de Tonino Benacquista. Nous vous recommandons vivement la lecture de cet excellent livre. Son dernier opus, consacré à la période « électorale » de Coluche, malgré le beau travail du comédien François-Xavier Demaison, n’attira même pas la clientèle des Restos du cœur. Ingratitude ? Coût de la place trop élevé ? Sens critique ? Enfin, ils ne vinrent pas… Antoine dissimula la déconvenue qu’aurait pu lui apporter l’insuccès de cette œuvre, au final nettement moins attendue qu’une lancinante et longue campagne de presse ne nous l’annonçait. Déjà, une nouvelle mission l’appelait ailleurs : préparer la fameuse soirée des Césars, diffusée par La chaîne du cinéma.

On sait que cette dernière gouverne les destinées du cinéma français et du festival de Cannes. Et sur quel mode ! Celui de la fête à neu-neu version chic, un grand bazar, une ambiance que les journaux féminins se plaisent à qualifier de « foutraque » et « décalée ». Sur une estrade où la Méditerranée joue les utilités à l’arrière-plan, tourne en permanence un manège aux vanités. Acclamés par les spectateurs, qu’une illusion fait paraître proches, mais qui demeurent, au vrai, encadrés par le service d’ordre et tenus éloignés par de solides barrières, les bateleurs habituels consument dans un brasier de dérision foraine les oripeaux d’Hollywood et des studios français. Canal+ «parraine» le festival, y impose ses manières, ses goûts, son organisation. À Cannes et à Paris, les salariés du dérisoire, lancés dans les rues tels des chiens de sang, en ramènent souvent de simples exemplaires d’humanité, dont ils se gaussent, avec, à la commissure des lèvres, un éternel sourire de satisfaction faussement contrite. Il semble de règle sur cet écran, à la suite des Deschiens de Jérôme Deschamps et Macha Makeïef, de montrer les « autres », les simples gens, comme des erreurs naturelles, des êtres moralement contournés, un cheptel toujours recommencé où l’on puise l’aliment d’une méchanceté facile.

Mais revenons à la soirée des Césars. Antoine de Caunes, silhouette fluide, impeccable dans son «black tie», y était maître de cérémonie. La France aurait-elle trouvé un remplaçant au regretté Jean-Claude Brialy ? Celui-ci, homme d’esprit, charmant compagnon mondain, mémorialiste brillant des acteurs disparus et des comédiennes défuntes, sans doute, parfois, affabulateur par admiration, incarnait cinquante ans d’élégance parisienne et de réussite cinématographique. Le jeune comédien sautillant servit avec un égal talent « la caméra de papa » et la Nouvelle vague. Mais Antoine de Caunes ? Brialy eut moins de succès lorsqu’il passa derrière la caméra. Comme Antoine de Caunes !

Cette année encore, la soirée fut interminable. Les heureux élus de la promotion 2009, qui, par ailleurs, manifestent volontiers le plus profond mépris pour tout ce qui est institutionnel et cérémonieux, et montrent une « rebellitude » de bon aloi, se comportèrent comme d’aimables et reconnaissants salariés d’une grande entreprise, auxquels on remet la médaille du travail. Deux films raflèrent les récompenses : un blockbuster français, Mesrine, et un film d’auteur, Séraphine. Entre les remerciements émus des unes et des autres, des comédiens interprétaient des saynètes indignes d’un patronage. Ce fut navrant de bout en bout. Emma Thompson y joua encore plus mal qu’à l’écran. De son côté, M. Auguste de Caunes soulevait à chacune de ses saillies, longuement répétées, préalablement écrites par une armée de scénaristes qu’on eut dit entraînée par Guy Carlier, les rires de la salle, conquise. Très critiquée l’année dernière, sa prestation fut unanimement saluée par la presse. Il reviendra donc.

Pour ce qui est de la mise en scène, Antoine de Caunes a confié un jour qu’il aimerait beaucoup porter à l’écran Le maître de Ballantrae, de RL Stevenson. De l’audace, toujours de l’audace !

Parlez-vous sabir ?

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Je dois vous faire une confidence impudique, relevant presque de l’anecdote « de caniveau » (comme dirait le moraliste Thomas Piketty) : chaque après-midi je lis Le Monde. Chacun a son petit défaut inavouable. Et dans Le Monde daté du 5 mars, j’ai été frappé par un tout petit mot, utilisé par Sophie Landrin pour rendre compte du langage de l’individu qui a adressé des menaces de mort assorties de munitions d’armes à feu, à quelques cadors de la République : un sabir. « Un sabir confus et mal orthographié… » Lexique indigent, niveau ortho-syntaxique « collège unique », agressivité tendance « nouveaux publics » en ZEP, pardon en collèges « ambition-réussite ». Bref, voilà un sabir qui en dit déjà long sur l’ignominie du personnage. Jugez un peu ; l’individu menace crânement : « Vous voulez nous mettre au pas, en coupe réglée par vos amis et au bon vouloir du Roy », mais s’englue littéralement dans ses mots : « Nouveau centre FN et autres collabos centristes et socialos collabos ! » Voilà un vrai style de cochon anti-social ! Et ceci, ce n’est pas gouleyant comme une dissertation de normalien : « Le mépris total de vous envers le peuple nous impose d’agir dès maintenant. (…) Le dispositif de surveillance nous a permis de vous cibler, vous et les vôtres dans vos déplacements. Donc vous êtes ciblés et verrouillés. Vous êtes dans les starting blocs de la mort. » Typiquement le sabir d’un ennemi de la République qui veut supprimer Alain Juppé de la surface de la planète (quelle blague !). Mais le poète-lauréat sait atteindre des sommets quand il évoque l’homme dont il est certainement secrètement amoureux, Nicolas Sarkozy : « Sale hongrois digne de la pire figure du fascisme hitlérien qui aura le temps de méditer à l’état létal. » Du n’importe quoi. Même Julien Coupat se débrouille mieux. Un homme qui écrit aussi mal le français vient sans aucun doute de l’anti-France, des sous-couches obscures de la subversion la plus occulte, et peut-être même de l’inhumanité. Ces cris rejoignent les aboiements du chien ou les rires de la hyène.

Quelques pages plus loin je prends en pleine poire une assommante tribune de Bertrand Delanoë défendant sa vision du « Grand Paris ». Et là, le mot qui me vient immédiatement à l’esprit est « sabir ». Oui, mais un sabir de « pro », soupesé jusqu’à la moelle, politique. Couchés les clébards et les hyènes ! Langue de bois. Ecoutez-moi ces mots alignés pour ne rien dire, pour ne strictement rien signifier… Commencer une phrase comme ceci ne présage d’ailleurs rien de bon pour la suite du discours : « Conscients de l’ampleur de ces défis… » Ponctuer son texte de tics rhétoriques aussi énormes que celui-ci en dit aussi fort long : « Faut-il aujourd’hui aller plus loin ? Clairement, je réponds oui. » Et moi je réponds « Peut-être pas… » Et finalement une phrase de cet acabit montre bien que la langue confuse de Delanoë tend volontairement à être aussi insignifiante que celle du sinistre corbeau de la République : « Il faut imaginer collectivement les conditions d’une étape nouvelle, à partir de notre vision commune du XXIe siècle francilien. Et en déduire un instrument fédérateur qui coordonne, impulse et renforce ainsi les dynamiques nécessaires autour des vrais enjeux stratégiques. » Ne riez pas. C’est imprimé dans Le Monde du jour. À croire que le maire de Paris s’est offert un générateur électronique de langue de bois. De sabir.

Et encore, je vous épargne l’interview d’Edouard Balladur expliquant sa réforme des collectivités locales, avec autant de morgue langagière qu’un artiste contemporain convaincu qu’il doit vous « expliquer sa peinture ». Et je vous préserve aussi de la langue imaginée de Frédéric Mitterrand s’exprimant, dans le nouveau supplément culturel du Monde « M », sur sa mission à la tête du Palais Médicis… je vous garde de ses fulgurances creuses du genre « Je crois à la vertu de l’effort… » ou encore « La Villa n’a jamais rompu avec son destin ». Des mots, encore et toujours, qui parlent pour ne rien dire : « La France est une sorte de melting-pot culturel », « Je ne suis pas ici pour faire carrière », « Je pense aussi qu’il faut incarner la maison », « Il y a une juxtaposition parfaite entre la Rome antique et la Rome de Fellini… », « (les Romains) ont une vitalité incroyable », etc. Dire ce que l’on attend de vous, dire exactement ce qu’il convient de dire. Dire pour ne rien dire. Quintessence du sabir…

On en viendrait à penser que le quotidien du soir se nourrit de ces « sabirs »… de ceux qui le pratiquent occasionnellement et sans volonté de nuire à la langue de Molière, comme de ceux dont c’est le langage de travail, la langue maternelle, et la structure même de leur pensée. On aimerait rappeler ici une phrase de Nietzsche à ces délinquants de la langue française, qui (volontairement ou non) l’exploitent pour produire des discours vides et confus : « Vous troublez vos eaux, pour les faire paraître plus profondes… »