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Bonne pioche !

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Michel Charasse rejoint le Conseil constitutionnel.

Dans l’affaire des nominations au Conseil constitutionnel et à la Cour des comptes, le président de la République s’est montré dans sa meilleure forme, et a effectué des choix réellement judicieux. Personne, sauf un obscur député UMP des Alpes-Maritimes, n’a contesté la nomination du socialiste Didier Migaud au poste de premier président de la Cour des comptes. Ce type-là peut vous réciter par cœur le budget de la France, ligne par ligne, et peut-être même en commençant par la fin. Il n’a pas le style flamboyant, colérique et fonceur de son défunt prédécesseur Philippe Séguin, mais gare à celui qui lui présentera la bouche en coeur un budget à double fond et tiroirs secrets.
Migaud a le chic pour débusquer les astuces les plus tordues utilisées par les gestionnaires de l’argent public pour mettre un supplément de beurre dans leurs épinards. Même si on est un partisan inconditionnel de la droite, on aurait mauvaise grâce, comme citoyen et contribuable, à se priver d’un homme qui veillera sur vos sous avec la vigilance et l’intransigeance d’un rottweiler.

On n’entend pas beaucoup, à cette occasion, le chœur des contempteurs habituel de « l’omniprésident », qui nous serinent que Sarkozy est le démolisseur en chef de la démocratie en France, et que notre pays va tout droit vers la république bananière. Ils auraient sans doute préféré que le président nommât Balkany à la Cour des comptes… Je n’ai pas souvenir qu’un président de gauche se soit privé de nommer ses proches dans des fonctions prestigieuses de l’Etat, pour le meilleur (Badinter, Joxe), comme pour le pire (Dumas).

S’il avait voulu se protéger des fouineurs de la rue Cambon, et flamber façon bling-bling avec le budget de l’Elysée, il aurait choisi quelqu’un d’autre, car les lâches, les faibles et les courtisans ne manquent pas dans la petite cohorte apte à briguer cette fonction.

Mais il ne faut pas se faire d’illusions : on trouvera bien un biais pour mettre cette nomination au débit de l’action présidentielle : machiavélisme d’un pouvoir privant le PS de ses meilleurs éléments, ou petit calcul misant sur le fait que Migaud, qui est encore jeune, voudra préserver ses chances de revenir un jour à la politique, et par conséquent se garder à droite comme à gauche.

En revanche, la nomination de Michel Charasse au Conseil constitutionnel fait déjà jaser dans les chaumières anti-sarkozystes. Que cet Auvergnat ultra-laïque, chasseur passionné, amateur de cigares et de blagues grivoises ait été préféré à une femme pour siéger rue de Montpensier provoque des hurlements chez les bien-pensants de la gauche parisienne. Sarko=macho, s’étrangle Hervé Algalarondo du Nouvel Obs. Les femmes parlementaires de toutes tendances poussent les hauts cris. Oui et alors ? Fallait-il obligatoirement désigner une dame pour remplacer l’excellente Dominique Schnapper arrivée au terme de son mandat ? S’il y en avait une qui se fût imposée de manière naturelle et incontestable, comme Simone Veil en son temps, l’affaire eût été simple. Comme Martine Aubry n’est pas (encore) disponible, ce sera donc pour la prochaine fois.

L’idée de Sarkozy, qui n’est pas stupide, est de repolitiser cette institution trop influencée à son goût par les juristes pur sucre. La Cour constitutionnelle n’est pas un tribunal ordinaire, elle doit aussi prendre en compte la dimension politique des cas qui lui sont soumis et juger en conscience autant qu’en droit. Alors le trio qui arrive me paraît bien équilibré : Jacques Barrot, de son propre aveu veut apporter un « souffle européen » au Conseil, Hubert Haenel, c’est le bon sens provincial, version alsacienne. Et Charasse ? On ne peut plus le considérer comme un homme du PS venant prêcher la bonne parole de gauche chez les Sages, comme le fit, avec talent, Pierre Joxe. D’abord, il a été viré du parti comme un vulgaire Frêche pour avoir désobéi lors de l’élection du président du Conseil général du Puy-de-Dôme. Justement, il s’était opposé à l’élection d’une femme socialiste à la tête du département des bougnats… Il est avant tout un vétéran de la mitterrandie, celui qui fomentait dans l’ombre des couloirs de l’Elysée les coups politiques les plus subtils au profit de son patron, notamment en période de cohabitation. Nicolas Sarkozy, qui était en face comme secrétaire d’Etat au budget, en a pris de la graine. Comme Charasse est de surcroît un fin constitutionnaliste, sa nomination n’a rien de scandaleux. Elle est même salutaire à l’heure où le péquin de base va pouvoir, sous certaines conditions, saisir directement le Conseil. Il n’est pas inutile qu’un homme soit là pour défendre les bouffe-curés contre les cul-bénits de toutes obédiences, les chasseurs et les éleveurs de moutons contre les adorateurs du loup, les mangeurs de tripoux contre les bouffeurs de carottes. Un homme qui, quand il passe à table pour y consommer des plats à haute teneur calorique, desserre sa cravate, enfile un coin de la serviette dans son col et arrime les coins latéraux de ladite serviette sous ses bretelles mérite toute notre confiance.

Le chemin de croix de Damas

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Il y a deux mois, le premier ministre libanais a passé un moment difficile : il s’est rendu à Damas pour s’entretenir avec le président syrien Bachar el-Assad, un homme qui en sait plus qu’il ne le dit sur le meurtre de son père Rafic Hariri en mars 2005. Ça devait être terrible pour un homme de serrer la main de celui qu’il soupçonne être le commanditaire de l’assassinat de son père, mais la raison d’Etat est plus forte que tout. Ou presque. En visite en Italie, Saad Hariri s’est moins retenu. Dans un entretien publié le 19 février dans le Corriere de la Sera, Hariri a comparé l’attitude de la Syrie vis-à-vis de son pays à celle de l’Irak à l’époque de Saddam Hussein vis-à-vis du Koweït. On imagine sans peine que Bachar el-Assad a moyennement apprécié la comparaison. On ne peut qu’espérer que les enfants de Saad Hariri, Hussam, Lulwa et Abdul Aziz, ne seront pas obligés un jour ou un autre de passer, comme leur père, un sale moment à Damas.

La guerre contre la guérilla

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Welcome to Guantanamo (photo Paul Keller, flickr.com).

Une récente enquête du Washington Post rappellent à ceux qui en ont besoin de quoi le chemin qui mène vers l’enfer est pavé. Si l’on en croit les deux auteurs de l’article, Karen deYoung et Joby Warrick, l’Administration Obama préfère souvent tuer les personnes suspectées de terrorisme plutôt que de les capturer. L’une des raisons – et pas la moindre – en est que la fermeture des prisons secrètes, et bientôt de Guantanamo, ne permet plus de les accueillir. Effet pervers que le candidat Obama ne pouvait prévoir, mais que le président ne saurait ignorer. Il est trop facile, comme l’a fait Jean-Michel Apathie l’autre soir sur le plateau du « Grand journal » de Canal+ de moquer « le prix Nobel de la paix qui essaie de décrocher celui de la guerre ». Comme trait d’esprit, on a vu mieux. L’antisarkozysme et l’antiobamisme ne sont plus, parait-il, si éloignés l’un de l’autre : Obama essaie d’apporter des réponses concrètes à l’un des défis stratégiques les plus ardus auxquels les sociétés occidentales (Amérique du nord, Europe, Australie et la Nouvelle-Zélande) font face aujourd’hui : les guerres asymétriques.

Les pacifistes comptent au nombre des bienheureux qui prétendent échapper aux dilemmes liés aux nouveaux conflits qui opposent des Etats de droit et des sociétés démocratiques à des organisations qui peuvent tout se permettre. Ceux qui pensent que les faibles ont, par définition, raison (ou que les forts ont toujours tort) sont eux aussi exempts de ce casse-tête. Quant aux autres, ils sont bien obligés de réfléchir et de proposer de solutions. Vous pensez que le Hamas a raison et qu’Israël a tort ? C’est votre droit, mais comment agir quand une organisation utilisant les méthodes du Hamas a tort ? Quelles règles appliquer à une guerre contre une guérilla qui a tort ?

Les récentes guerres en Irak, au Liban, en Afghanistan et à Gaza démontrent que même des militaires bien entraînés, encadrés et disciplinés, équipés de matériel de guerre sophistiqué, ne peuvent pas éviter erreurs, bavures et dérives. On est forcé de constater que, quelques soient les objectifs stratégiques – qu’il s’agisse de l’opération approuvé par Lionel Jospin en 2001 ou des opérations menées ces dernières années dans le cadre d’une stratégie différente –, la guerre contre la guérilla exige aujourd’hui tout ce que nos opinions publiques détestent.

Ces opérations de grandes envergures devraient donc être le dernier recours, seulement quand les autres options sont épuisées. Mais justement, quelles sont ces autres options ? Il y a évidement l’issue politique ; comment faire quand cette voie n’est plus possible, que les positions des faibles sont inacceptables et leur violence aveugle insupportable ? Est-ce que l’emploi de drones et le recours à l’assassinat sont plus ou moins moraux que des enlèvements et des emprisonnements secrets ? Et quid des opérations à la Mossad ? Vaut-il mieux laisser pourrir la situation jusqu’à ce qu’une opération de grande envergure soit inéluctable ?

Bref, est-il plus moral d’envoyer la troupe qu’une lettre de cachet ? Là est la question.

Un Auvergnat, ça va !

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Alors que le président de la République « envisage » de le nommer au Conseil constitutionnel, Michel Charasse était auditionné cet après-midi par la commission des Lois du Sénat. Le sénateur Jean-Jacques Hyest, président de la commission, s’est étonné, en ouvrant la séance, de la sur-représentation des Chamaliérois rue de Montpensier ! Avec Valéry Giscard d’Estaing et Michel Charasse, le Conseil constitutionnel devient, en effet, une annexe de l’Association des Auvergnats de Paris. Or, comme on sait : un Auvergnat ça va, c’est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes.

Le génie du béhachélisme

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BHL existe : BDK l'a rencontré.

Toute la ville a parlé de l’amusante affaire de mœurs philosophiques impliquant Bernard-Henri et Jean-Baptiste, son collègue en philosophie fictive. De fait, il est audacieux de s’appuyer sur les travaux d’un penseur imaginaire pour renvoyer Kant au néant. Mais à la réflexion, cette pignolade en dit plus sur l’époque que sur le seul intéressé.

Après le Carré blanc sur fond blanc et le bidet que nous fit en ricanant Duchamp, après le socialisme à visage humain et la Providence du marché, que ne saurions-nous avaler ? En d’autres temps peut-être, des penseurs moins considérables eussent pâti d’une telle bourde. Pas Bernard-Henri, et pas aujourd’hui !

Mais reprenons au début, comme disent les flics après vingt heures de garde à vue. Le 3 février donc, ce Narcisse épanoui publie simultanément chez lui (Grasset) un double miroir « réfléchissant ». Pièces d’identité compile en 1300 pages seulement les dernières fulgurances de BHL depuis trois ans. De la guerre en philosophie s’en veut le mode d’emploi. Dans ce « Manifeste pour âges obscurs » (les nôtres), l’auteur nous livre les clés de sa Weltanschaaung : la pensée, savez-vous, est un combat !

Parfois même, dans ce combat, il faut savoir affronter la réalité ! Ainsi de cette « hilarante affaire Botul », comme il dira : « Ce qui est drôle, dans cette histoire, c’est qu’on en ait fait toute une affaire ! » Jean-Baptiste Botul n’a jamais existé, et alors ? Contrairement à ce qu’en disait l’autre, l’essence précède l’existence ; or Botul a raison ; donc Botul a vocation à exister !

Le plus étonnant, pour un Persan, c’est qu’après cette ânerie revendiquée la promo de notre « guerrier philosophe » va continuer comme devant. Quotidiens, hebdos, télés et radios poursuivent même crescendo leur concert symphonique de louanges[1. Aux notables exceptions près d’Aude Lancelin, qui avait levé le lièvre dans l’Obs, de Robert Maggiori dans Libé, et bien sûr de Frédéric Botul-Pagès dans le Canard.]. Tout juste « l’affaire » fait-elle, ici ou là, l’objet d’une parenthèse ou d’une question complice… En l’occurrence, les seuls à s’être dévoués pour faire le travail que les critiques ne veulent plus faire, c’est le duo Zemmour-Naulleau dans l’émission de Ruquier[2. « On n ‘est pas couché », samedi 13 février 2010]. Bien sûr, ni l’un ni l’autre ne parviendront à coincer ce penseur volatil(e). Au moins, entretemps, aura-t-on pu comprendre pourquoi…

Naulleau attaque sur l’imposture, dont l’incident Botul n’est que la petite partie émergée : « Un culot sidérant au service d’un vide sidéral. » La formule est jolie, certes, mais elle ne fera même pas ciller l’intéressé. C’est donc Zemmour qui va se coltiner l’essentiel du boulot : pointer quelques-unes des contradictions internes qui fondent la pensée BHL. Cette « gauche mondialiste » qu’il incarne si bien, par exemple : en vouant aux gémonies les frontières, n’a-t-elle pas fourni aux capitaux et aux mafias le cadre idéologique rêvé pour envahir le terrain ?

Et que dire de sa « détestation universelle du souverainisme », qui rappelle à Levy les pires heures de Pétain et du Darfour ? Eh bien, par exemple, qu’il y fait deux exceptions notables : pour sa chère Bosnie, cette « fausse nation », et surtout pour les Etats-Unis, ce vrai empire. « En fait, du marxisme-léninisme à l’étasunisme, vous et votre ami Glucksmann êtes toujours en quête d’un Empire et d’un maître ! »

Et puis, last but but not least, il y a ce « Génie du judaïsme » auquel BHL consacre quand même 250 pages au milieu de ses Pièces d’identité. De quoi s’agit-il donc ? L’auteur se proclame « juif d’affirmation » et n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser ces « juifs d’assimilation » qui, d’Edmond Fleg à Raymond Aron, ont cru bon de « renoncer à leur identité[3. Respectivement auteurs, quand même, de Pourquoi je suis juif et de De Gaulle, Israël et les Juifs…] ». La faute à la Révolution française qui, concernant les juifs, a prétendu « reconnaître tous les droits à l’individu, aucun à la communauté.

Et la laïcité, dans tout ça ? Mais BHL en est le plus ardent défenseur, qui prône une « séparation absolue entre les convictions privées et l’espace public ». Simplement, le judaïsme c’est le contraire d’une conviction privée ! Un « trésor intellectuel universel » : « Le Talmud a quelque chose à nous dire sur le monde d’aujourd’hui. » Les amateurs de Bible, d’Evangiles et de Coran apprécieront…

Précisément, comme le fait observer Zemmour, il y a aujourd’hui en France une autre religion qui refuse aussi la séparation public-privé : c’est « l’islam d’affirmation ». « Tariq Ramadan n’est pas votre pire ennemi, c’est votre meilleur disciple ! » Mais « le judaïsme n’est pas réductible à la religion ? » – « L’islam non plus ! De toute façon, la religion ça a toujours été de la politique… » Et puis, si vous voulez tout savoir, « judaïsme et islam sont des Codes civils, ils ont même inventé la théocratie ! En tant que tels, ils risquent l’un et l’autre de se fracasser contre la République ! »

Bien sûr ce prophète de malheur[4. Comme les vrais dans la Bible.] parle à un édredon : BHL écoute à peine, répond à côté, et s’en ira content sous les applaudissements. Mais Zemmour n’en a cure, il a fait le job : pointer l’irresponsabilité consubstantielle au béhachélisme.

« Ils ont les mains propres, mais ils n’ont pas de mains », répétait-on volontiers au siècle dernier. Au XXIe, comme on n’arrête pas le progrès, c’est monté au cerveau… Prenez notre penseur mondain : à force d’empiler trente-trois ans durant incohérences et palinodies, il s’est enfermé tout seul dans un système « philosophique » aussi parfaitement inopérant qu’inattaquable. 

La réalité n’a aucune prise sur BHL, et inversement ! C’est même pour ça qu’il peut impunément contourner les plus flagrantes évidences. Jean-Baptiste existe, Bernard-Henri l’a rencontré page 122…

Quand l’existence précède l’essence

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La première grève sartrienne de l’histoire vient de prendre fin. À propos du conflit ayant démarré à la raffinerie Total de Dunkerque et qui menaçait de gagner toutes celles du groupe, la CGT a estimé que les conditions d’une suspension du mouvement étaient provisoirement réunies. Soulagement pour un Français sur cinq, celui qui prenait ses vacances en cette période et qui fut, pauvre client menacé par la pénurie, le vrai héros des JT. On rappellera cependant que, s’il y avait grève à Total-Dunkerque, c’est qu’il y a ceux dont l’existence consiste à faire 8,4 milliards d’euros de bénéfice annuel et ceux dont l’essence, même dans le secteur du pétrole, consiste à se faire virer.

Tout schuss !

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Instaurer une taxe sur les dérapages : plus efficace et juteux que la taxe carbone.

Cela aurait pu être une soirée comme une autre. D’un mortel ennui. Mais je ne me souviens plus très bien pourquoi Willy était obsédé ce jour-là plus qu’un autre par le réchauffement climatique. Il n’avait que ce mot à la bouche et c’est par charité chrétienne que nos hôtes, le pasteur S. et sa femme, écoutaient les verts délires de mon mari sans broncher. Cet idiot s’avisa même de faire le bilan carbone de la femme du pasteur S., en lui mettant la tête sous un sac plastique afin de démontrer l’étendue du désastre. Quel plaisantin !

Trois jours plus tard, au sortir des funérailles de la malheureuse épouse du pasteur S., Willy s’employa à expliquer au croque-mort l’avantage écologique de l’incinération sur l’ensevelissement.

– Tu vas nous pomper l’air encore longtemps avec ton climat ?
– Tant que ça durera et qu’il y aura de dangereux irresponsables à polluer l’atmosphère !
– Les dangereux irresponsables, j’en ai un beau spécimen devant moi. Elle a eu beau se débattre, la femme du pasteur S, quand tu l’asphyxiais avec le sac. Tu lui as maintenu la tête, en l’abreuvant de tes vertes paroles, jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus. Tu es un criminel, un assassin. Tout ce que tu mérites est d’être jugé sévèrement. Tiens, voilà ma sentence : chaque fois que tu prononceras le mot « réchauffement climatique », tu devras déposer 20 € dans une tirelire. Cinq pour le réchauffement, cinq autres pour le climat et le reste en pourboire.

Cela fait trois semaines que le système fonctionne : Willy ne s’est pas arrangé, il parle toujours autant de réchauffement climatique et, moi, je ne dessaoule pas.

J’ai l’âme philanthrope. Réserver un procédé aussi astucieux à un simple usage domestique me fait mal au cœur. Les nations du monde en tireraient de grands bénéfices si elles l’étendaient à de plus vastes causes.

Tenez, prenez l’exemple de la France : il serait possible d’éponger la dette en instaurant une taxe sur les dérapages oraux des politiciens français. J’ai fait le calcul : cinq ou six années devraient suffire. La création d’un Observatoire National des Dérapages, chargé de repérer les sales petites phrases des élus français et de percevoir la taxe, est la solution.

Bien entendu, certaines régions surpasseraient toutes les autres : en deux ou trois jours, Languedoc-Roussillon pourrait, par exemple, apurer ses comptes et rembourser tous ses emprunts. On y suspendrait les prélèvements fiscaux. On y interdirait même le travail, puisque tous les habitants pourraient vivre sur le dos de la taxe prélevée sur les dérapages du président de région.

Le problème, c’est que toutes les régions françaises n’ont pas la chance d’avoir à leur tête un président qui dérape aussi vite et aussi bien que M. Frêche. Qu’à cela ne tienne : l’Observatoire National des Dérapages se verrait adjoindre un Institut National du Dérapage, qui préparerait au concours d’entrée à l’END, l’Ecole Nationale du Dérapage. La voie royale pour débusquer et en finir avec tout ce qui ressort du racisme, de l’antisémitisme, du sexisme et de l’arachnophobie ! En expurgeant leurs propos de toute homophobie, les Français montreraient qu’ils ne sont pas de grosses tapettes qui n’en ont pas. La France peut en finir, une fois pour toutes, avec le racisme : ce pays est, quand même, un peu plus évolué que le premier pays africain venu ?

Je ne demande rien pour cette généreuse idée, que je soumets gracieusement au gouvernement français. Rien ou si peu. Juste de quoi devenir Rockfeller en dix jours. Merde, il n’était pas juif, Rockfeller ? Je sens que je vais avoir Fabius sur le dos.

Paria impérial

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On a beau être vigilant, il existe encore des causes qui échappent aux professionnels de l’indignation ayant pignon sur rue. Je fais donc mienne celle de Ulrich Habsburg-Lothringen, rejeton de la famille impériale autrichienne déchue en 1918. Âgé de 69 ans, exploitant forestier en Carinthie, il est conseiller municipal, membre du parti des Verts, dans sa ville natale de Wolfsberg. Il a fait acte de candidature, au nom des écologistes, à l’élection présidentielle autrichienne du 25 avril prochain. Sa candidature a été repoussée en application d’une loi constitutionnelle interdisant aux membres de la famille impériale de briguer la présidence de la République. Cette injustice flagrante est un coup dur pour les écolos, dont l’ardeur à nous ramener dans le monde d’hier avait trouvé en Ulrich Habsburg-Lothringen un porte-drapeau idéal.

Kiss-in : les Bisounours donnent l’assaut

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Kiss-in contre l'homophobie : sus à Notre-Dame !

Dimanche 14 février, dans une ambiance bon-enfant, le moderne a mordu le moderne a mordu le moderne. L’hommage à Philippe Muray organisé par « Kiss-in contre l’homophobie ! », SOS-Racisme, les « ultra-catholiques » et le « Collectif des gays pour le respect » a été un triomphe. Les acteurs de la comédie hyperfestive se sont avérés en très grande forme. Chacun a interprété son rôle magnifiquement, avec toutes ses tripes post-historiques.

L’histoire est admirable, du début à la fin. Les diverses sous-espèces du moderne s’y affrontent généreusement. Elle commence le 7 juin 2009, lorsque les intrépides Arthur Vauthier et Félix Pellefigues – même leurs noms semblent avoir été inventés par l’auteur des Roues carrées ! – organisent le premier kiss-in français à Paris place du Trocadéro et créent le mouvement « Kiss-in contre l’homophobie ! ». Ce jour-là, ils permettent à la France de rattraper enfin son préoccupant retard en matière de kiss-in. Cette pratique de l’embrassage de masse dans des lieux publics, inventée par des militants gays américains dans les années 1980, s’est ensuite développée dans de nombreux pays. La raison pour laquelle elle ne s’appelle pas kiss-out demeure un peu mystérieuse.

La première kiss-pride française fut un immense succès. Pourtant, au lendemain de la fête, et les jours suivants, Arthur et Félix sentirent planer sur eux une ombre. Ils éprouvaient le sentiment diffus d’un manque. Cette sensation désagréable, qui les accompagnait étrangement au faîte de la gloire, ne les quittait plus. Après plusieurs semaines, soudain, ils purent enfin mettre un nom sur ce malaise obscur : « Nous sommes en manque d’homophobes ! » Voilà ce qui avait secrètement miné leur première fête des bisous. Ils souffraient d’une carence d’homophobes ! Voilà ce qui avait rendu leur premier kiss-in si insipide, si fade, que même nos deux bisounours d’élite en avaient été incommodés.

Arthur et Félix trouvèrent rapidement le théâtre que réclamait leur deuxième kiss-pride : le parvis de Notre-Dame. Le lieu était parfait : un symbole admirable de l’homophobie, en même temps absolument dénué de tout danger réel. Les lieux ne manquent hélas pas en France où ils eussent pu se confronter à une homophobie musclée et parfaitement réelle. Mais, à lutte irréelle, adversaires irréels ! Telle était la devise des deux intraitables bisounours d’assaut.

Quelques jours avant le grand kiss-in de la Saint Valentin, Arthur Vauthier et Félix Pellefigues doivent pourtant faire face à une grande déconvenue. Suite à l’appel de certains « groupuscules catholiques » à défendre la cathédrale, lancé notamment par les saintes voies d’Internet, ils se trouvent contraints à déplacer leur feu d’artifice de bisous quelques centaines de mètres plus loin, devant la fontaine Saint-Michel. Arthur et Félix, sous le choc, mais toujours décidés à terrasser le dragon de l’homophobie, déclarent alors : « La préfecture de police nous a vivement conseillé d’annuler l’événement, prétextant qu’elle craignait des actes de « violence grave » et nous alertant sur la difficulté qu’elle aurait à assurer notre sécurité. »

Arrive enfin le grand jour. A 14 heures, Arthur et Félix font retentir leur traditionnel coup de sifflet. Au signal, deux cents couples gays, lesbiens, bi, trans et quelques « couples hétéros » solidaires entament un long et langoureux baiser. Celui-ci s’éternise sous l’œil bienveillant de milliers de caméras, caméscopes, appareils photos et autres téléphones portables obscènes, modernoïdes et cancérigènes. Après quelques minutes d’amour euphoriquement déversé dans l’enfer de la « visibilité », le second coup de sifflet de nos deux flics affectés à la circulation des bisous retentit. Il scande la fin de cette dérangeante performance, saluée par des applaudissements unanimes.

Mais la fête du bisou en colère est loin d’être finie. Arthur et Félix ont en effet allié leurs forces à celles de SOS-Racisme, afin d’asséner un second bisou fatal aux « idées reçues ». Une heure plus tard, à 15 heures, et dans une ambiance toujours aussi désespérément bon-enfant, un nouveau coup de sifflet lance le coup d’envoi des bisous antiracistes. Les militants de SOS racisme ont décidé de « souhaiter une Joyeuse Saint-Valentin à Eric Besson ». Ils invitent « tous les couples, qu’ils soient métissés, hétéros, homos, franco-français, à venir s’embrasser » à l’unisson.

Pourtant, la fête du bisou insoumis n’aurait jamais véritablement atteint son zénith sans l’initiative d’un petit groupe de lesbiennes et de transsexuels de l’extrême. Refusant d’obéir aux coups de sifflets d’Arthur et Félix, celui-ci a soudain pris la fuite, incapable de résister à l’irrépressible appel du saint parvis de Notre-Dame. Là, les invectives ont fusé et quelques « incidents » confus ont éclaté, jusqu’à ce qu’un cordon de policiers parvienne à séparer les « catholiques intégristes » des « lesbiennes fondamentalistes ».

Dans la plupart des comptes-rendus journalistiques de cette réjouissante échauffourée, avec peu de surprise, seuls les catholiques ont été désignés comme de dangereux extrémistes. Avec audace et fantaisie, le journal télévisé de France 3 les a même désignés comme des « militants ultra-catholiques », suggérant ainsi un inquiétant rapprochement avec « l’ultra-gauche » – qui aurait tout, du reste, pour me réjouir. Ce modeste affrontement a été unanimement dépeint comme celui des réacs et des modernes. Pourtant, je soupçonne fortement les « ultra-catholiques » qui scandaient de tonitruants « Habemus papam » d’être eux aussi, pour la plupart – et comme moi-même, hélas – d’impardonnables modernes.

Des modernes ? Ce mot a pour moi à la fois les connotations que lui a prêtées Philippe Muray et celles que lui a attachées La Théorie du Bloom de Tiqqun, dont les lumières sur l’époque présente me semblent tout aussi décisives. Etre moderne signifie que nous sommes avant tout des êtres ontologiquement déracinés. Des Blooms. Des êtres ayant perdu souvent jusqu’au souvenir de ce qui donne réalité et consistance au phénomène humain et se nomme proprement communauté. Nous revendiquons et exhibons notre appartenance aux entités abstraites et glaciales que notre monde appelle « communautés » avec une énergie d’autant plus désespérée et fanatique que notre sentiment réel d’appartenance est plus faible. Nous autres modernes sommes incapables d’imaginer qu’une communauté puisse être autre chose qu’un regroupement paranoïaque de victimes agressives et désinhibées – définition qui me semble hélas convenir presque autant aux ultra-catholiques qu’aux ultra-bisounours. Nous tentons de donner consistance à ce néant en nous frottant perpétuellement à d’autres « communautés » tout aussi inconsistantes, n’aspirant elles aussi à rien d’autre qu’au statut de victime unique et suprême.

Mais nous n’avons pas encore rencontré le dernier protagoniste de cette mémorable Saint Valentin. Le plus sympathique, le plus étonnant de tous, le plus nouveau. La matrice imaginaire des Roues carrées vient de le cracher, rose et crû, dans le monde réel. Il est l’un des tous derniers personnages inventés par Philippe Muray. Il s’agit de l’anti-moderne parlant exclusivement le langage du moderne. Combattant le moderne en adoptant toute la grammaire et les formes de lutte du moderne. Et faisant sienne aussi, naturellement, l’absence d’humour acharnée commune aux modernes de tous poils.

C’est au fond d’une grotte internétique que j’ai déniché le « Collectif des gays pour le respect ». Je ne résiste pas au plaisir de citer longuement sa prose aimable et stupéfiante : « Le Collectif des gays pour le respect demande à la Préfecture de police de Paris d’intervenir pour empêcher l’irréparable. Ce 14 février, des extrémistes (qui ne représentent qu’eux-mêmes et surtout pas la communauté gay dans son ensemble) ont décidé de provoquer les milieux chrétiens en organisant un kiss in devant Notre-Dame de Paris, à la sortie de la messe de 12 h 45. Cette initiative, totalement contre-productive, risque de menacer notre image dans les médias et constitue, de l’aveu de nombre de participants déclarés sur des fora gays, une provocation anti-catholique délibérée. Le Collectif des gays pour le respect tient à se dissocier de l’organisation d’un tel rassemblement. Il rappelle son hostilité au racisme, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, à l’antichristianisme et plus généralement à toute forme de haine. Les croyants de toutes les religions, quelle qu’elles soient, ont le droit de pratiquer librement, sans se sentir agressé à la sortie de leur culte. C’est ce droit que remet en cause le kiss-in organisé dimanche. Le Collectif des gays pour le respect demande à la préfecture de police d’empêcher la tenue de cette provocation et se réserve le droit d’appeler la communauté homosexuelle qui ne se reconnaît pas dans le militantisme agressif et stérile des organisateurs du kiss-in à manifester leur hostilité sur place dimanche. […] Il semblerait que nous ayons affaire à des gays… intégristes. Vert, rouge, brun, rose, le FASCISME ne passera pas ! »

Avec cette dernière vrille, notre roue est enfin parfaitement carrée.

Ali Soumaré : une affaire politique ou judiciaire ?

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Ali Soumaré est tête de liste PS dans le Val d'Oise pour les élections régionales en Ile-de-France.

Le PS présente-t-il un délinquant en Ile-de-France ? Cette question a l’air d’importuner tout le monde. Huchon « s’interroge », Pécresse ne commente pas. Et les accusés se font accusateurs. De surcroît, au vu de mes échanges sur twitter, je crains qu’un certain sens commun ne s’évanouisse. Sens commun ou décence ordinaire, pour prendre une expression popularisée dernièrement par Martine Aubry.

Quels sont les faits de cette polémique ? Francis Delattre et Axel Poniatowski affirment que Ali Soumaré, tête de liste PS dans le Val d’Oise, serait un « délinquant multirécidiviste ». Ils citent, à l’appui de cette accusation, plusieurs condamnations. Ali Soumaré aurait ainsi été condamné en 1999 à six mois de prison ferme, une procédure serait en cours pour des « violences ayant entraîné une ITT de moins de huit jours » commises en mai 2008. Deux autres faits dateraient de 2009 et concerneraient des faits de « conduite sans permis de conduire malgré injonction de restituer le permis de conduire » et « rébellion à agents de la force publique ».

Ali Soumaré a déclaré qu’il porterait plainte pour diffamation[1. Rappelons que le fait, dans une campagne électorale, de mentionner une condamnation, même avérée, peut constituer une diffamation, dans l’hypothèse où les faits rapportés relèveraient de la vie privée. Voir par exemple Paris, corr. 11, section B, 13 février 2003, n° 01/02967. Tout pourrait dépendre, ici, de l’appréciation qui serait portée de la nature privée ou publique des faits commis.], tout comme Jean-Paul Huchon.

Plus précis, l’Express.fr fait état d’un jugement du 13 octobre 2009 du Tribunal de Grande Instance de Pontoise, dont il a pris connaissance, ayant condamné Ali Soumaré pour rébellion à agents de la force publique à deux mois de prison ferme « compte tenu des condamnations déjà prononcées ». Deux faits semblent donc établis, sauf à ce qu’on ne sache pas lire à l’Express : la condamnation du 13 octobre 2009, et l’existence d’autres condamnations.

Au demeurant, la défense plus que pusillanime du PS et de l’équipe Huchon laisse transparaître le malaise. Les voilà qui, soutenus par certains medias, mettent en cause la façon dont Delattre et Poniatowski ont pu avoir connaissance de ces condamnations. Diantre, quelle brillante défense ! Non seulement ils sont incapables d’affirmer simplement que ces accusations sont fausses (on ne leur demande même pas encore de le prouver), mais ils soulignent magistralement que ce n’est effectivement pas grâce à eux que les électeurs seront correctement informés sur ce candidat.

Même Ali Soumaré, sur son blog, ne parvient pas à affirmer que ces accusations seraient fausses. Et les réponses de son équipe de campagne sonnent même comme un aveu de leur véracité. C’est ainsi que, le 20 février au soir, son équipe écrit : « Permettez enfin que l’on s’étonne des libertés prises avec la présomption d’innoncence quant au dernier fait reproché » (sic).

Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre non seulement qu’une procédure est en cours et que, pour les autres faits reprochés, il n’y a plus de « présomption d’innocence » qui vaille. Soit Ali Soumaré a été condamné pour ces autres faits, soit il a été acquitté. Bon, moi, à leur place, dans ce dernier cas, je ne pourrais pas m’empêcher de le dire.

Il est alors étonnant de lire dans la presse que c’est l’équipe de Valérie Pécresse qui serait « embarrassée ».

Outre le seul fait que l’on puisse présenter au suffrage un candidat apparemment condamné pour des faits graves, je suis sidéré par le traitement de cette affaire et par la confusion morale dans laquelle se noient nombre de mes petits camarades.

1. Bien évidemment, au-dessus de tout cela plane le spectre du racisme, ce qui explique peut-être en partie le silence des medias et la discrétion de Valérie Pécresse. Delattre est, en effet, l’auteur d’une phrase d’une ambiguïté condamnable[2. même si l’on s’amuse d’entendre des critiques émaner de ceux qui volent au secours de Georges Frêche.] sur Ali Soumaré qui est, donc, noir. Et ce seul fait devrait commander une appréciation différente de la situation. Ainsi, un Pierre Kanuty peut expliquer que l’on s’en prend à un homme qui symbolise la « gauche populaire des faubourgs ». Si Kanuty peut difficilement être accusé de racisme, sa présentation n’en est pas moins stigmatisante : la « gauche populaire des faubourgs » sera probablement ravie de constater qu’on ne peut pas lui trouver de meilleur représentant. Quant aux habitants des cités, à ceux qui consentent les efforts nécessaires pour jouer le jeu de la République, ils seront ravis de voir que, lorsque le parti socialiste veut représenter « les quartiers », il ne parvient pas à trouver une « personne issue de la diversité » qui n’ait pas été condamnée à plusieurs reprises. On sortira de la ghettoïsation une autre fois.

2. On m’oppose aussi le cas de Balkany, condamné, condamné à une peine d’inéligibilité, puis réinvesti et réélu. Je peine à comprendre l’utilité de ce qui devrait être un contre-exemple. Si l’élection de Balkany est moralement choquante – ce qui est le cas – celle de Soumaré[4. Si les faits sont bien confirmés.] doit l’être tout autant. J’avais également exprimé ma satisfaction de voir Alain Carignon battu aux législatives. Donc, non seulement je ne crois pas être comptable de l’élection de Balkany, mais le fait que « en face » ils ne soient pas clean ne m’a jamais paru être une raison suffisante pour s’autoriser des dérives.

Les condamnations de chacun doivent légitimement être prises en compte, que ce soit les condamnations de M. Balkany à quinze mois avec sursis, 200.000 francs d’amende, assorties d’inéligibilité, ainsi que les vicissitudes morales de son retour à Levallois, ou que ce soit la condamnation à six mois de prison avec sursis de M. Huchon et 60.000 € d’amende pour prise illégale d’intérêt, dans ses fonctions de président du Conseil régional[5. Confirmée en appel.] ou encore celles d’Ali Soumaré.

3. Vient ensuite la question de l’inéligibilité. Ali Soumaré n’aurait pas été condamné à une peine d’inéligibilité : que viendrait-on donc lui reprocher ? La réflexion me laisse pantois. Personne n’interdit à M. Soumaré de se présenter – même s’il serait bien inspiré, si les faits sont confirmés, de se retirer. Mais le fait qu’il puisse se présenter à une élection n’enlève rien au fait qu’il ait été condamné. Et surtout, les électeurs ont le droit d’être informé d’un trait marquant de la personnalité du candidat. Libre à eux, ensuite, de voter néanmoins pour lui.

Dans d’autres pays, on tombe dans cet excès qu’un homme qui a trompé sa femme ne pourrait être candidat à une élection. On pourrait éviter, en France, de verser dans l’excès inverse, et considérer que des faits de vol aggravé et de violences ne devraient même pas être portés à la connaissance des électeurs… et qu’il serait plus grave, à en lire la presse et mes petits camarades, de les révéler que de les commettre.

Il faut dire aussi que, manifestement, il ne faut pas faire confiance à la presse pour nous informer sur ce coup-là. On l’a pourtant connue plus curieuse, et plus friande lorsqu’un début de polémique éventuelle concernant un membre de la majorité apparaît. Diffuser les informations nécessaires pour que les citoyens puissent voter en connaissance de cause, voilà qui semble pourtant entrer dans sa mission.

4. On m’avance enfin qu’évoquer ces condamnations, ce serait « salir l’honneur d’un homme » et faire peu de cas de la rédemption possible pour tout homme. Mais – si, encore une fois, les faits sont confirmés – Ali Soumaré n’a-t-il pas sali son honneur tout seul comme un grand ? Quant à la rédemption, il ne faut pas la confondre avec le laxisme et la permissivité. Si rédemption il y a, il faut à tout le moins que la personne montre qu’elle en emprunte le chemin. Or certains des faits qui lui sont reprochés sont récents, ce qui semble mal augurer d’une volonté fermement établie de modifier son comportement. Et la rédemption ne signifie pas que l’on passe d’emblée de « l’opprobre » à l’exemplarité que l’on doit attendre d’un élu.

À la fin de ce billet, je m’étonne encore des circonvolutions nécessaires pour affirmer une idée simple : le droit évident pour les électeurs d’être informés sur des faits marquants de la personnalité d’un candidat, afin de voter en toute connaissance de cause. Sans compter le fait qu’une personne encore récemment condamnée « au nom de la République Française » ne serait guère qualifiée pour en devenir un élu.

Article initialement publié sur le blog de Koztoujours.

Bonne pioche !

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Michel Charasse rejoint le Conseil constitutionnel.
Michel Charasse rejoint le Conseil constitutionnel.

Dans l’affaire des nominations au Conseil constitutionnel et à la Cour des comptes, le président de la République s’est montré dans sa meilleure forme, et a effectué des choix réellement judicieux. Personne, sauf un obscur député UMP des Alpes-Maritimes, n’a contesté la nomination du socialiste Didier Migaud au poste de premier président de la Cour des comptes. Ce type-là peut vous réciter par cœur le budget de la France, ligne par ligne, et peut-être même en commençant par la fin. Il n’a pas le style flamboyant, colérique et fonceur de son défunt prédécesseur Philippe Séguin, mais gare à celui qui lui présentera la bouche en coeur un budget à double fond et tiroirs secrets.
Migaud a le chic pour débusquer les astuces les plus tordues utilisées par les gestionnaires de l’argent public pour mettre un supplément de beurre dans leurs épinards. Même si on est un partisan inconditionnel de la droite, on aurait mauvaise grâce, comme citoyen et contribuable, à se priver d’un homme qui veillera sur vos sous avec la vigilance et l’intransigeance d’un rottweiler.

On n’entend pas beaucoup, à cette occasion, le chœur des contempteurs habituel de « l’omniprésident », qui nous serinent que Sarkozy est le démolisseur en chef de la démocratie en France, et que notre pays va tout droit vers la république bananière. Ils auraient sans doute préféré que le président nommât Balkany à la Cour des comptes… Je n’ai pas souvenir qu’un président de gauche se soit privé de nommer ses proches dans des fonctions prestigieuses de l’Etat, pour le meilleur (Badinter, Joxe), comme pour le pire (Dumas).

S’il avait voulu se protéger des fouineurs de la rue Cambon, et flamber façon bling-bling avec le budget de l’Elysée, il aurait choisi quelqu’un d’autre, car les lâches, les faibles et les courtisans ne manquent pas dans la petite cohorte apte à briguer cette fonction.

Mais il ne faut pas se faire d’illusions : on trouvera bien un biais pour mettre cette nomination au débit de l’action présidentielle : machiavélisme d’un pouvoir privant le PS de ses meilleurs éléments, ou petit calcul misant sur le fait que Migaud, qui est encore jeune, voudra préserver ses chances de revenir un jour à la politique, et par conséquent se garder à droite comme à gauche.

En revanche, la nomination de Michel Charasse au Conseil constitutionnel fait déjà jaser dans les chaumières anti-sarkozystes. Que cet Auvergnat ultra-laïque, chasseur passionné, amateur de cigares et de blagues grivoises ait été préféré à une femme pour siéger rue de Montpensier provoque des hurlements chez les bien-pensants de la gauche parisienne. Sarko=macho, s’étrangle Hervé Algalarondo du Nouvel Obs. Les femmes parlementaires de toutes tendances poussent les hauts cris. Oui et alors ? Fallait-il obligatoirement désigner une dame pour remplacer l’excellente Dominique Schnapper arrivée au terme de son mandat ? S’il y en avait une qui se fût imposée de manière naturelle et incontestable, comme Simone Veil en son temps, l’affaire eût été simple. Comme Martine Aubry n’est pas (encore) disponible, ce sera donc pour la prochaine fois.

L’idée de Sarkozy, qui n’est pas stupide, est de repolitiser cette institution trop influencée à son goût par les juristes pur sucre. La Cour constitutionnelle n’est pas un tribunal ordinaire, elle doit aussi prendre en compte la dimension politique des cas qui lui sont soumis et juger en conscience autant qu’en droit. Alors le trio qui arrive me paraît bien équilibré : Jacques Barrot, de son propre aveu veut apporter un « souffle européen » au Conseil, Hubert Haenel, c’est le bon sens provincial, version alsacienne. Et Charasse ? On ne peut plus le considérer comme un homme du PS venant prêcher la bonne parole de gauche chez les Sages, comme le fit, avec talent, Pierre Joxe. D’abord, il a été viré du parti comme un vulgaire Frêche pour avoir désobéi lors de l’élection du président du Conseil général du Puy-de-Dôme. Justement, il s’était opposé à l’élection d’une femme socialiste à la tête du département des bougnats… Il est avant tout un vétéran de la mitterrandie, celui qui fomentait dans l’ombre des couloirs de l’Elysée les coups politiques les plus subtils au profit de son patron, notamment en période de cohabitation. Nicolas Sarkozy, qui était en face comme secrétaire d’Etat au budget, en a pris de la graine. Comme Charasse est de surcroît un fin constitutionnaliste, sa nomination n’a rien de scandaleux. Elle est même salutaire à l’heure où le péquin de base va pouvoir, sous certaines conditions, saisir directement le Conseil. Il n’est pas inutile qu’un homme soit là pour défendre les bouffe-curés contre les cul-bénits de toutes obédiences, les chasseurs et les éleveurs de moutons contre les adorateurs du loup, les mangeurs de tripoux contre les bouffeurs de carottes. Un homme qui, quand il passe à table pour y consommer des plats à haute teneur calorique, desserre sa cravate, enfile un coin de la serviette dans son col et arrime les coins latéraux de ladite serviette sous ses bretelles mérite toute notre confiance.

Le chemin de croix de Damas

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Il y a deux mois, le premier ministre libanais a passé un moment difficile : il s’est rendu à Damas pour s’entretenir avec le président syrien Bachar el-Assad, un homme qui en sait plus qu’il ne le dit sur le meurtre de son père Rafic Hariri en mars 2005. Ça devait être terrible pour un homme de serrer la main de celui qu’il soupçonne être le commanditaire de l’assassinat de son père, mais la raison d’Etat est plus forte que tout. Ou presque. En visite en Italie, Saad Hariri s’est moins retenu. Dans un entretien publié le 19 février dans le Corriere de la Sera, Hariri a comparé l’attitude de la Syrie vis-à-vis de son pays à celle de l’Irak à l’époque de Saddam Hussein vis-à-vis du Koweït. On imagine sans peine que Bachar el-Assad a moyennement apprécié la comparaison. On ne peut qu’espérer que les enfants de Saad Hariri, Hussam, Lulwa et Abdul Aziz, ne seront pas obligés un jour ou un autre de passer, comme leur père, un sale moment à Damas.

La guerre contre la guérilla

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Welcome to Guantanamo (photo Paul Keller, flickr.com).
Welcome to Guantanamo (photo Paul Keller, flickr.com).

Une récente enquête du Washington Post rappellent à ceux qui en ont besoin de quoi le chemin qui mène vers l’enfer est pavé. Si l’on en croit les deux auteurs de l’article, Karen deYoung et Joby Warrick, l’Administration Obama préfère souvent tuer les personnes suspectées de terrorisme plutôt que de les capturer. L’une des raisons – et pas la moindre – en est que la fermeture des prisons secrètes, et bientôt de Guantanamo, ne permet plus de les accueillir. Effet pervers que le candidat Obama ne pouvait prévoir, mais que le président ne saurait ignorer. Il est trop facile, comme l’a fait Jean-Michel Apathie l’autre soir sur le plateau du « Grand journal » de Canal+ de moquer « le prix Nobel de la paix qui essaie de décrocher celui de la guerre ». Comme trait d’esprit, on a vu mieux. L’antisarkozysme et l’antiobamisme ne sont plus, parait-il, si éloignés l’un de l’autre : Obama essaie d’apporter des réponses concrètes à l’un des défis stratégiques les plus ardus auxquels les sociétés occidentales (Amérique du nord, Europe, Australie et la Nouvelle-Zélande) font face aujourd’hui : les guerres asymétriques.

Les pacifistes comptent au nombre des bienheureux qui prétendent échapper aux dilemmes liés aux nouveaux conflits qui opposent des Etats de droit et des sociétés démocratiques à des organisations qui peuvent tout se permettre. Ceux qui pensent que les faibles ont, par définition, raison (ou que les forts ont toujours tort) sont eux aussi exempts de ce casse-tête. Quant aux autres, ils sont bien obligés de réfléchir et de proposer de solutions. Vous pensez que le Hamas a raison et qu’Israël a tort ? C’est votre droit, mais comment agir quand une organisation utilisant les méthodes du Hamas a tort ? Quelles règles appliquer à une guerre contre une guérilla qui a tort ?

Les récentes guerres en Irak, au Liban, en Afghanistan et à Gaza démontrent que même des militaires bien entraînés, encadrés et disciplinés, équipés de matériel de guerre sophistiqué, ne peuvent pas éviter erreurs, bavures et dérives. On est forcé de constater que, quelques soient les objectifs stratégiques – qu’il s’agisse de l’opération approuvé par Lionel Jospin en 2001 ou des opérations menées ces dernières années dans le cadre d’une stratégie différente –, la guerre contre la guérilla exige aujourd’hui tout ce que nos opinions publiques détestent.

Ces opérations de grandes envergures devraient donc être le dernier recours, seulement quand les autres options sont épuisées. Mais justement, quelles sont ces autres options ? Il y a évidement l’issue politique ; comment faire quand cette voie n’est plus possible, que les positions des faibles sont inacceptables et leur violence aveugle insupportable ? Est-ce que l’emploi de drones et le recours à l’assassinat sont plus ou moins moraux que des enlèvements et des emprisonnements secrets ? Et quid des opérations à la Mossad ? Vaut-il mieux laisser pourrir la situation jusqu’à ce qu’une opération de grande envergure soit inéluctable ?

Bref, est-il plus moral d’envoyer la troupe qu’une lettre de cachet ? Là est la question.

Un Auvergnat, ça va !

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Alors que le président de la République « envisage » de le nommer au Conseil constitutionnel, Michel Charasse était auditionné cet après-midi par la commission des Lois du Sénat. Le sénateur Jean-Jacques Hyest, président de la commission, s’est étonné, en ouvrant la séance, de la sur-représentation des Chamaliérois rue de Montpensier ! Avec Valéry Giscard d’Estaing et Michel Charasse, le Conseil constitutionnel devient, en effet, une annexe de l’Association des Auvergnats de Paris. Or, comme on sait : un Auvergnat ça va, c’est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes.

Le génie du béhachélisme

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Bernard-Henri Lévy existe : Jean-Baptiste Botul l'a rencontré.
BHL existe : BDK l'a rencontré.

Toute la ville a parlé de l’amusante affaire de mœurs philosophiques impliquant Bernard-Henri et Jean-Baptiste, son collègue en philosophie fictive. De fait, il est audacieux de s’appuyer sur les travaux d’un penseur imaginaire pour renvoyer Kant au néant. Mais à la réflexion, cette pignolade en dit plus sur l’époque que sur le seul intéressé.

Après le Carré blanc sur fond blanc et le bidet que nous fit en ricanant Duchamp, après le socialisme à visage humain et la Providence du marché, que ne saurions-nous avaler ? En d’autres temps peut-être, des penseurs moins considérables eussent pâti d’une telle bourde. Pas Bernard-Henri, et pas aujourd’hui !

Mais reprenons au début, comme disent les flics après vingt heures de garde à vue. Le 3 février donc, ce Narcisse épanoui publie simultanément chez lui (Grasset) un double miroir « réfléchissant ». Pièces d’identité compile en 1300 pages seulement les dernières fulgurances de BHL depuis trois ans. De la guerre en philosophie s’en veut le mode d’emploi. Dans ce « Manifeste pour âges obscurs » (les nôtres), l’auteur nous livre les clés de sa Weltanschaaung : la pensée, savez-vous, est un combat !

Parfois même, dans ce combat, il faut savoir affronter la réalité ! Ainsi de cette « hilarante affaire Botul », comme il dira : « Ce qui est drôle, dans cette histoire, c’est qu’on en ait fait toute une affaire ! » Jean-Baptiste Botul n’a jamais existé, et alors ? Contrairement à ce qu’en disait l’autre, l’essence précède l’existence ; or Botul a raison ; donc Botul a vocation à exister !

Le plus étonnant, pour un Persan, c’est qu’après cette ânerie revendiquée la promo de notre « guerrier philosophe » va continuer comme devant. Quotidiens, hebdos, télés et radios poursuivent même crescendo leur concert symphonique de louanges[1. Aux notables exceptions près d’Aude Lancelin, qui avait levé le lièvre dans l’Obs, de Robert Maggiori dans Libé, et bien sûr de Frédéric Botul-Pagès dans le Canard.]. Tout juste « l’affaire » fait-elle, ici ou là, l’objet d’une parenthèse ou d’une question complice… En l’occurrence, les seuls à s’être dévoués pour faire le travail que les critiques ne veulent plus faire, c’est le duo Zemmour-Naulleau dans l’émission de Ruquier[2. « On n ‘est pas couché », samedi 13 février 2010]. Bien sûr, ni l’un ni l’autre ne parviendront à coincer ce penseur volatil(e). Au moins, entretemps, aura-t-on pu comprendre pourquoi…

Naulleau attaque sur l’imposture, dont l’incident Botul n’est que la petite partie émergée : « Un culot sidérant au service d’un vide sidéral. » La formule est jolie, certes, mais elle ne fera même pas ciller l’intéressé. C’est donc Zemmour qui va se coltiner l’essentiel du boulot : pointer quelques-unes des contradictions internes qui fondent la pensée BHL. Cette « gauche mondialiste » qu’il incarne si bien, par exemple : en vouant aux gémonies les frontières, n’a-t-elle pas fourni aux capitaux et aux mafias le cadre idéologique rêvé pour envahir le terrain ?

Et que dire de sa « détestation universelle du souverainisme », qui rappelle à Levy les pires heures de Pétain et du Darfour ? Eh bien, par exemple, qu’il y fait deux exceptions notables : pour sa chère Bosnie, cette « fausse nation », et surtout pour les Etats-Unis, ce vrai empire. « En fait, du marxisme-léninisme à l’étasunisme, vous et votre ami Glucksmann êtes toujours en quête d’un Empire et d’un maître ! »

Et puis, last but but not least, il y a ce « Génie du judaïsme » auquel BHL consacre quand même 250 pages au milieu de ses Pièces d’identité. De quoi s’agit-il donc ? L’auteur se proclame « juif d’affirmation » et n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser ces « juifs d’assimilation » qui, d’Edmond Fleg à Raymond Aron, ont cru bon de « renoncer à leur identité[3. Respectivement auteurs, quand même, de Pourquoi je suis juif et de De Gaulle, Israël et les Juifs…] ». La faute à la Révolution française qui, concernant les juifs, a prétendu « reconnaître tous les droits à l’individu, aucun à la communauté.

Et la laïcité, dans tout ça ? Mais BHL en est le plus ardent défenseur, qui prône une « séparation absolue entre les convictions privées et l’espace public ». Simplement, le judaïsme c’est le contraire d’une conviction privée ! Un « trésor intellectuel universel » : « Le Talmud a quelque chose à nous dire sur le monde d’aujourd’hui. » Les amateurs de Bible, d’Evangiles et de Coran apprécieront…

Précisément, comme le fait observer Zemmour, il y a aujourd’hui en France une autre religion qui refuse aussi la séparation public-privé : c’est « l’islam d’affirmation ». « Tariq Ramadan n’est pas votre pire ennemi, c’est votre meilleur disciple ! » Mais « le judaïsme n’est pas réductible à la religion ? » – « L’islam non plus ! De toute façon, la religion ça a toujours été de la politique… » Et puis, si vous voulez tout savoir, « judaïsme et islam sont des Codes civils, ils ont même inventé la théocratie ! En tant que tels, ils risquent l’un et l’autre de se fracasser contre la République ! »

Bien sûr ce prophète de malheur[4. Comme les vrais dans la Bible.] parle à un édredon : BHL écoute à peine, répond à côté, et s’en ira content sous les applaudissements. Mais Zemmour n’en a cure, il a fait le job : pointer l’irresponsabilité consubstantielle au béhachélisme.

« Ils ont les mains propres, mais ils n’ont pas de mains », répétait-on volontiers au siècle dernier. Au XXIe, comme on n’arrête pas le progrès, c’est monté au cerveau… Prenez notre penseur mondain : à force d’empiler trente-trois ans durant incohérences et palinodies, il s’est enfermé tout seul dans un système « philosophique » aussi parfaitement inopérant qu’inattaquable. 

La réalité n’a aucune prise sur BHL, et inversement ! C’est même pour ça qu’il peut impunément contourner les plus flagrantes évidences. Jean-Baptiste existe, Bernard-Henri l’a rencontré page 122…

Quand l’existence précède l’essence

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La première grève sartrienne de l’histoire vient de prendre fin. À propos du conflit ayant démarré à la raffinerie Total de Dunkerque et qui menaçait de gagner toutes celles du groupe, la CGT a estimé que les conditions d’une suspension du mouvement étaient provisoirement réunies. Soulagement pour un Français sur cinq, celui qui prenait ses vacances en cette période et qui fut, pauvre client menacé par la pénurie, le vrai héros des JT. On rappellera cependant que, s’il y avait grève à Total-Dunkerque, c’est qu’il y a ceux dont l’existence consiste à faire 8,4 milliards d’euros de bénéfice annuel et ceux dont l’essence, même dans le secteur du pétrole, consiste à se faire virer.

Tout schuss !

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Instaurer une taxe sur les dérapages : plus efficace et juteux que la taxe carbone.
Instaurer une taxe sur les dérapages : plus efficace et juteux que la taxe carbone.

Cela aurait pu être une soirée comme une autre. D’un mortel ennui. Mais je ne me souviens plus très bien pourquoi Willy était obsédé ce jour-là plus qu’un autre par le réchauffement climatique. Il n’avait que ce mot à la bouche et c’est par charité chrétienne que nos hôtes, le pasteur S. et sa femme, écoutaient les verts délires de mon mari sans broncher. Cet idiot s’avisa même de faire le bilan carbone de la femme du pasteur S., en lui mettant la tête sous un sac plastique afin de démontrer l’étendue du désastre. Quel plaisantin !

Trois jours plus tard, au sortir des funérailles de la malheureuse épouse du pasteur S., Willy s’employa à expliquer au croque-mort l’avantage écologique de l’incinération sur l’ensevelissement.

– Tu vas nous pomper l’air encore longtemps avec ton climat ?
– Tant que ça durera et qu’il y aura de dangereux irresponsables à polluer l’atmosphère !
– Les dangereux irresponsables, j’en ai un beau spécimen devant moi. Elle a eu beau se débattre, la femme du pasteur S, quand tu l’asphyxiais avec le sac. Tu lui as maintenu la tête, en l’abreuvant de tes vertes paroles, jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus. Tu es un criminel, un assassin. Tout ce que tu mérites est d’être jugé sévèrement. Tiens, voilà ma sentence : chaque fois que tu prononceras le mot « réchauffement climatique », tu devras déposer 20 € dans une tirelire. Cinq pour le réchauffement, cinq autres pour le climat et le reste en pourboire.

Cela fait trois semaines que le système fonctionne : Willy ne s’est pas arrangé, il parle toujours autant de réchauffement climatique et, moi, je ne dessaoule pas.

J’ai l’âme philanthrope. Réserver un procédé aussi astucieux à un simple usage domestique me fait mal au cœur. Les nations du monde en tireraient de grands bénéfices si elles l’étendaient à de plus vastes causes.

Tenez, prenez l’exemple de la France : il serait possible d’éponger la dette en instaurant une taxe sur les dérapages oraux des politiciens français. J’ai fait le calcul : cinq ou six années devraient suffire. La création d’un Observatoire National des Dérapages, chargé de repérer les sales petites phrases des élus français et de percevoir la taxe, est la solution.

Bien entendu, certaines régions surpasseraient toutes les autres : en deux ou trois jours, Languedoc-Roussillon pourrait, par exemple, apurer ses comptes et rembourser tous ses emprunts. On y suspendrait les prélèvements fiscaux. On y interdirait même le travail, puisque tous les habitants pourraient vivre sur le dos de la taxe prélevée sur les dérapages du président de région.

Le problème, c’est que toutes les régions françaises n’ont pas la chance d’avoir à leur tête un président qui dérape aussi vite et aussi bien que M. Frêche. Qu’à cela ne tienne : l’Observatoire National des Dérapages se verrait adjoindre un Institut National du Dérapage, qui préparerait au concours d’entrée à l’END, l’Ecole Nationale du Dérapage. La voie royale pour débusquer et en finir avec tout ce qui ressort du racisme, de l’antisémitisme, du sexisme et de l’arachnophobie ! En expurgeant leurs propos de toute homophobie, les Français montreraient qu’ils ne sont pas de grosses tapettes qui n’en ont pas. La France peut en finir, une fois pour toutes, avec le racisme : ce pays est, quand même, un peu plus évolué que le premier pays africain venu ?

Je ne demande rien pour cette généreuse idée, que je soumets gracieusement au gouvernement français. Rien ou si peu. Juste de quoi devenir Rockfeller en dix jours. Merde, il n’était pas juif, Rockfeller ? Je sens que je vais avoir Fabius sur le dos.

Paria impérial

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On a beau être vigilant, il existe encore des causes qui échappent aux professionnels de l’indignation ayant pignon sur rue. Je fais donc mienne celle de Ulrich Habsburg-Lothringen, rejeton de la famille impériale autrichienne déchue en 1918. Âgé de 69 ans, exploitant forestier en Carinthie, il est conseiller municipal, membre du parti des Verts, dans sa ville natale de Wolfsberg. Il a fait acte de candidature, au nom des écologistes, à l’élection présidentielle autrichienne du 25 avril prochain. Sa candidature a été repoussée en application d’une loi constitutionnelle interdisant aux membres de la famille impériale de briguer la présidence de la République. Cette injustice flagrante est un coup dur pour les écolos, dont l’ardeur à nous ramener dans le monde d’hier avait trouvé en Ulrich Habsburg-Lothringen un porte-drapeau idéal.

Kiss-in : les Bisounours donnent l’assaut

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Kiss-in contre l'homophobie : sus à Notre-Dame !

Dimanche 14 février, dans une ambiance bon-enfant, le moderne a mordu le moderne a mordu le moderne. L’hommage à Philippe Muray organisé par « Kiss-in contre l’homophobie ! », SOS-Racisme, les « ultra-catholiques » et le « Collectif des gays pour le respect » a été un triomphe. Les acteurs de la comédie hyperfestive se sont avérés en très grande forme. Chacun a interprété son rôle magnifiquement, avec toutes ses tripes post-historiques.

L’histoire est admirable, du début à la fin. Les diverses sous-espèces du moderne s’y affrontent généreusement. Elle commence le 7 juin 2009, lorsque les intrépides Arthur Vauthier et Félix Pellefigues – même leurs noms semblent avoir été inventés par l’auteur des Roues carrées ! – organisent le premier kiss-in français à Paris place du Trocadéro et créent le mouvement « Kiss-in contre l’homophobie ! ». Ce jour-là, ils permettent à la France de rattraper enfin son préoccupant retard en matière de kiss-in. Cette pratique de l’embrassage de masse dans des lieux publics, inventée par des militants gays américains dans les années 1980, s’est ensuite développée dans de nombreux pays. La raison pour laquelle elle ne s’appelle pas kiss-out demeure un peu mystérieuse.

La première kiss-pride française fut un immense succès. Pourtant, au lendemain de la fête, et les jours suivants, Arthur et Félix sentirent planer sur eux une ombre. Ils éprouvaient le sentiment diffus d’un manque. Cette sensation désagréable, qui les accompagnait étrangement au faîte de la gloire, ne les quittait plus. Après plusieurs semaines, soudain, ils purent enfin mettre un nom sur ce malaise obscur : « Nous sommes en manque d’homophobes ! » Voilà ce qui avait secrètement miné leur première fête des bisous. Ils souffraient d’une carence d’homophobes ! Voilà ce qui avait rendu leur premier kiss-in si insipide, si fade, que même nos deux bisounours d’élite en avaient été incommodés.

Arthur et Félix trouvèrent rapidement le théâtre que réclamait leur deuxième kiss-pride : le parvis de Notre-Dame. Le lieu était parfait : un symbole admirable de l’homophobie, en même temps absolument dénué de tout danger réel. Les lieux ne manquent hélas pas en France où ils eussent pu se confronter à une homophobie musclée et parfaitement réelle. Mais, à lutte irréelle, adversaires irréels ! Telle était la devise des deux intraitables bisounours d’assaut.

Quelques jours avant le grand kiss-in de la Saint Valentin, Arthur Vauthier et Félix Pellefigues doivent pourtant faire face à une grande déconvenue. Suite à l’appel de certains « groupuscules catholiques » à défendre la cathédrale, lancé notamment par les saintes voies d’Internet, ils se trouvent contraints à déplacer leur feu d’artifice de bisous quelques centaines de mètres plus loin, devant la fontaine Saint-Michel. Arthur et Félix, sous le choc, mais toujours décidés à terrasser le dragon de l’homophobie, déclarent alors : « La préfecture de police nous a vivement conseillé d’annuler l’événement, prétextant qu’elle craignait des actes de « violence grave » et nous alertant sur la difficulté qu’elle aurait à assurer notre sécurité. »

Arrive enfin le grand jour. A 14 heures, Arthur et Félix font retentir leur traditionnel coup de sifflet. Au signal, deux cents couples gays, lesbiens, bi, trans et quelques « couples hétéros » solidaires entament un long et langoureux baiser. Celui-ci s’éternise sous l’œil bienveillant de milliers de caméras, caméscopes, appareils photos et autres téléphones portables obscènes, modernoïdes et cancérigènes. Après quelques minutes d’amour euphoriquement déversé dans l’enfer de la « visibilité », le second coup de sifflet de nos deux flics affectés à la circulation des bisous retentit. Il scande la fin de cette dérangeante performance, saluée par des applaudissements unanimes.

Mais la fête du bisou en colère est loin d’être finie. Arthur et Félix ont en effet allié leurs forces à celles de SOS-Racisme, afin d’asséner un second bisou fatal aux « idées reçues ». Une heure plus tard, à 15 heures, et dans une ambiance toujours aussi désespérément bon-enfant, un nouveau coup de sifflet lance le coup d’envoi des bisous antiracistes. Les militants de SOS racisme ont décidé de « souhaiter une Joyeuse Saint-Valentin à Eric Besson ». Ils invitent « tous les couples, qu’ils soient métissés, hétéros, homos, franco-français, à venir s’embrasser » à l’unisson.

Pourtant, la fête du bisou insoumis n’aurait jamais véritablement atteint son zénith sans l’initiative d’un petit groupe de lesbiennes et de transsexuels de l’extrême. Refusant d’obéir aux coups de sifflets d’Arthur et Félix, celui-ci a soudain pris la fuite, incapable de résister à l’irrépressible appel du saint parvis de Notre-Dame. Là, les invectives ont fusé et quelques « incidents » confus ont éclaté, jusqu’à ce qu’un cordon de policiers parvienne à séparer les « catholiques intégristes » des « lesbiennes fondamentalistes ».

Dans la plupart des comptes-rendus journalistiques de cette réjouissante échauffourée, avec peu de surprise, seuls les catholiques ont été désignés comme de dangereux extrémistes. Avec audace et fantaisie, le journal télévisé de France 3 les a même désignés comme des « militants ultra-catholiques », suggérant ainsi un inquiétant rapprochement avec « l’ultra-gauche » – qui aurait tout, du reste, pour me réjouir. Ce modeste affrontement a été unanimement dépeint comme celui des réacs et des modernes. Pourtant, je soupçonne fortement les « ultra-catholiques » qui scandaient de tonitruants « Habemus papam » d’être eux aussi, pour la plupart – et comme moi-même, hélas – d’impardonnables modernes.

Des modernes ? Ce mot a pour moi à la fois les connotations que lui a prêtées Philippe Muray et celles que lui a attachées La Théorie du Bloom de Tiqqun, dont les lumières sur l’époque présente me semblent tout aussi décisives. Etre moderne signifie que nous sommes avant tout des êtres ontologiquement déracinés. Des Blooms. Des êtres ayant perdu souvent jusqu’au souvenir de ce qui donne réalité et consistance au phénomène humain et se nomme proprement communauté. Nous revendiquons et exhibons notre appartenance aux entités abstraites et glaciales que notre monde appelle « communautés » avec une énergie d’autant plus désespérée et fanatique que notre sentiment réel d’appartenance est plus faible. Nous autres modernes sommes incapables d’imaginer qu’une communauté puisse être autre chose qu’un regroupement paranoïaque de victimes agressives et désinhibées – définition qui me semble hélas convenir presque autant aux ultra-catholiques qu’aux ultra-bisounours. Nous tentons de donner consistance à ce néant en nous frottant perpétuellement à d’autres « communautés » tout aussi inconsistantes, n’aspirant elles aussi à rien d’autre qu’au statut de victime unique et suprême.

Mais nous n’avons pas encore rencontré le dernier protagoniste de cette mémorable Saint Valentin. Le plus sympathique, le plus étonnant de tous, le plus nouveau. La matrice imaginaire des Roues carrées vient de le cracher, rose et crû, dans le monde réel. Il est l’un des tous derniers personnages inventés par Philippe Muray. Il s’agit de l’anti-moderne parlant exclusivement le langage du moderne. Combattant le moderne en adoptant toute la grammaire et les formes de lutte du moderne. Et faisant sienne aussi, naturellement, l’absence d’humour acharnée commune aux modernes de tous poils.

C’est au fond d’une grotte internétique que j’ai déniché le « Collectif des gays pour le respect ». Je ne résiste pas au plaisir de citer longuement sa prose aimable et stupéfiante : « Le Collectif des gays pour le respect demande à la Préfecture de police de Paris d’intervenir pour empêcher l’irréparable. Ce 14 février, des extrémistes (qui ne représentent qu’eux-mêmes et surtout pas la communauté gay dans son ensemble) ont décidé de provoquer les milieux chrétiens en organisant un kiss in devant Notre-Dame de Paris, à la sortie de la messe de 12 h 45. Cette initiative, totalement contre-productive, risque de menacer notre image dans les médias et constitue, de l’aveu de nombre de participants déclarés sur des fora gays, une provocation anti-catholique délibérée. Le Collectif des gays pour le respect tient à se dissocier de l’organisation d’un tel rassemblement. Il rappelle son hostilité au racisme, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, à l’antichristianisme et plus généralement à toute forme de haine. Les croyants de toutes les religions, quelle qu’elles soient, ont le droit de pratiquer librement, sans se sentir agressé à la sortie de leur culte. C’est ce droit que remet en cause le kiss-in organisé dimanche. Le Collectif des gays pour le respect demande à la préfecture de police d’empêcher la tenue de cette provocation et se réserve le droit d’appeler la communauté homosexuelle qui ne se reconnaît pas dans le militantisme agressif et stérile des organisateurs du kiss-in à manifester leur hostilité sur place dimanche. […] Il semblerait que nous ayons affaire à des gays… intégristes. Vert, rouge, brun, rose, le FASCISME ne passera pas ! »

Avec cette dernière vrille, notre roue est enfin parfaitement carrée.

Ali Soumaré : une affaire politique ou judiciaire ?

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Ali Soumaré est tête de liste PS dans le Val d'Oise pour les élections régionales en Ile-de-France.
Ali Soumaré est tête de liste PS dans le Val d'Oise pour les élections régionales en Ile-de-France.

Le PS présente-t-il un délinquant en Ile-de-France ? Cette question a l’air d’importuner tout le monde. Huchon « s’interroge », Pécresse ne commente pas. Et les accusés se font accusateurs. De surcroît, au vu de mes échanges sur twitter, je crains qu’un certain sens commun ne s’évanouisse. Sens commun ou décence ordinaire, pour prendre une expression popularisée dernièrement par Martine Aubry.

Quels sont les faits de cette polémique ? Francis Delattre et Axel Poniatowski affirment que Ali Soumaré, tête de liste PS dans le Val d’Oise, serait un « délinquant multirécidiviste ». Ils citent, à l’appui de cette accusation, plusieurs condamnations. Ali Soumaré aurait ainsi été condamné en 1999 à six mois de prison ferme, une procédure serait en cours pour des « violences ayant entraîné une ITT de moins de huit jours » commises en mai 2008. Deux autres faits dateraient de 2009 et concerneraient des faits de « conduite sans permis de conduire malgré injonction de restituer le permis de conduire » et « rébellion à agents de la force publique ».

Ali Soumaré a déclaré qu’il porterait plainte pour diffamation[1. Rappelons que le fait, dans une campagne électorale, de mentionner une condamnation, même avérée, peut constituer une diffamation, dans l’hypothèse où les faits rapportés relèveraient de la vie privée. Voir par exemple Paris, corr. 11, section B, 13 février 2003, n° 01/02967. Tout pourrait dépendre, ici, de l’appréciation qui serait portée de la nature privée ou publique des faits commis.], tout comme Jean-Paul Huchon.

Plus précis, l’Express.fr fait état d’un jugement du 13 octobre 2009 du Tribunal de Grande Instance de Pontoise, dont il a pris connaissance, ayant condamné Ali Soumaré pour rébellion à agents de la force publique à deux mois de prison ferme « compte tenu des condamnations déjà prononcées ». Deux faits semblent donc établis, sauf à ce qu’on ne sache pas lire à l’Express : la condamnation du 13 octobre 2009, et l’existence d’autres condamnations.

Au demeurant, la défense plus que pusillanime du PS et de l’équipe Huchon laisse transparaître le malaise. Les voilà qui, soutenus par certains medias, mettent en cause la façon dont Delattre et Poniatowski ont pu avoir connaissance de ces condamnations. Diantre, quelle brillante défense ! Non seulement ils sont incapables d’affirmer simplement que ces accusations sont fausses (on ne leur demande même pas encore de le prouver), mais ils soulignent magistralement que ce n’est effectivement pas grâce à eux que les électeurs seront correctement informés sur ce candidat.

Même Ali Soumaré, sur son blog, ne parvient pas à affirmer que ces accusations seraient fausses. Et les réponses de son équipe de campagne sonnent même comme un aveu de leur véracité. C’est ainsi que, le 20 février au soir, son équipe écrit : « Permettez enfin que l’on s’étonne des libertés prises avec la présomption d’innoncence quant au dernier fait reproché » (sic).

Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre non seulement qu’une procédure est en cours et que, pour les autres faits reprochés, il n’y a plus de « présomption d’innocence » qui vaille. Soit Ali Soumaré a été condamné pour ces autres faits, soit il a été acquitté. Bon, moi, à leur place, dans ce dernier cas, je ne pourrais pas m’empêcher de le dire.

Il est alors étonnant de lire dans la presse que c’est l’équipe de Valérie Pécresse qui serait « embarrassée ».

Outre le seul fait que l’on puisse présenter au suffrage un candidat apparemment condamné pour des faits graves, je suis sidéré par le traitement de cette affaire et par la confusion morale dans laquelle se noient nombre de mes petits camarades.

1. Bien évidemment, au-dessus de tout cela plane le spectre du racisme, ce qui explique peut-être en partie le silence des medias et la discrétion de Valérie Pécresse. Delattre est, en effet, l’auteur d’une phrase d’une ambiguïté condamnable[2. même si l’on s’amuse d’entendre des critiques émaner de ceux qui volent au secours de Georges Frêche.] sur Ali Soumaré qui est, donc, noir. Et ce seul fait devrait commander une appréciation différente de la situation. Ainsi, un Pierre Kanuty peut expliquer que l’on s’en prend à un homme qui symbolise la « gauche populaire des faubourgs ». Si Kanuty peut difficilement être accusé de racisme, sa présentation n’en est pas moins stigmatisante : la « gauche populaire des faubourgs » sera probablement ravie de constater qu’on ne peut pas lui trouver de meilleur représentant. Quant aux habitants des cités, à ceux qui consentent les efforts nécessaires pour jouer le jeu de la République, ils seront ravis de voir que, lorsque le parti socialiste veut représenter « les quartiers », il ne parvient pas à trouver une « personne issue de la diversité » qui n’ait pas été condamnée à plusieurs reprises. On sortira de la ghettoïsation une autre fois.

2. On m’oppose aussi le cas de Balkany, condamné, condamné à une peine d’inéligibilité, puis réinvesti et réélu. Je peine à comprendre l’utilité de ce qui devrait être un contre-exemple. Si l’élection de Balkany est moralement choquante – ce qui est le cas – celle de Soumaré[4. Si les faits sont bien confirmés.] doit l’être tout autant. J’avais également exprimé ma satisfaction de voir Alain Carignon battu aux législatives. Donc, non seulement je ne crois pas être comptable de l’élection de Balkany, mais le fait que « en face » ils ne soient pas clean ne m’a jamais paru être une raison suffisante pour s’autoriser des dérives.

Les condamnations de chacun doivent légitimement être prises en compte, que ce soit les condamnations de M. Balkany à quinze mois avec sursis, 200.000 francs d’amende, assorties d’inéligibilité, ainsi que les vicissitudes morales de son retour à Levallois, ou que ce soit la condamnation à six mois de prison avec sursis de M. Huchon et 60.000 € d’amende pour prise illégale d’intérêt, dans ses fonctions de président du Conseil régional[5. Confirmée en appel.] ou encore celles d’Ali Soumaré.

3. Vient ensuite la question de l’inéligibilité. Ali Soumaré n’aurait pas été condamné à une peine d’inéligibilité : que viendrait-on donc lui reprocher ? La réflexion me laisse pantois. Personne n’interdit à M. Soumaré de se présenter – même s’il serait bien inspiré, si les faits sont confirmés, de se retirer. Mais le fait qu’il puisse se présenter à une élection n’enlève rien au fait qu’il ait été condamné. Et surtout, les électeurs ont le droit d’être informé d’un trait marquant de la personnalité du candidat. Libre à eux, ensuite, de voter néanmoins pour lui.

Dans d’autres pays, on tombe dans cet excès qu’un homme qui a trompé sa femme ne pourrait être candidat à une élection. On pourrait éviter, en France, de verser dans l’excès inverse, et considérer que des faits de vol aggravé et de violences ne devraient même pas être portés à la connaissance des électeurs… et qu’il serait plus grave, à en lire la presse et mes petits camarades, de les révéler que de les commettre.

Il faut dire aussi que, manifestement, il ne faut pas faire confiance à la presse pour nous informer sur ce coup-là. On l’a pourtant connue plus curieuse, et plus friande lorsqu’un début de polémique éventuelle concernant un membre de la majorité apparaît. Diffuser les informations nécessaires pour que les citoyens puissent voter en connaissance de cause, voilà qui semble pourtant entrer dans sa mission.

4. On m’avance enfin qu’évoquer ces condamnations, ce serait « salir l’honneur d’un homme » et faire peu de cas de la rédemption possible pour tout homme. Mais – si, encore une fois, les faits sont confirmés – Ali Soumaré n’a-t-il pas sali son honneur tout seul comme un grand ? Quant à la rédemption, il ne faut pas la confondre avec le laxisme et la permissivité. Si rédemption il y a, il faut à tout le moins que la personne montre qu’elle en emprunte le chemin. Or certains des faits qui lui sont reprochés sont récents, ce qui semble mal augurer d’une volonté fermement établie de modifier son comportement. Et la rédemption ne signifie pas que l’on passe d’emblée de « l’opprobre » à l’exemplarité que l’on doit attendre d’un élu.

À la fin de ce billet, je m’étonne encore des circonvolutions nécessaires pour affirmer une idée simple : le droit évident pour les électeurs d’être informés sur des faits marquants de la personnalité d’un candidat, afin de voter en toute connaissance de cause. Sans compter le fait qu’une personne encore récemment condamnée « au nom de la République Française » ne serait guère qualifiée pour en devenir un élu.

Article initialement publié sur le blog de Koztoujours.