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Causeur n° 29 : avis au populo !

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Si le populisme – thème du dossier de ce numéro 29 – consiste, d’après ces contempteurs, à flatter les plus bas instincts de l’électorat, la rédaction de Causeur ne mange certainement pas de ce pain-là. On ne flattera donc pas les bas instincts du lectorat (à supposer qu’il en ait, hein !) en lui promettant en échange de son abonnement des iPad solaires, des séjours gratuits au Club Med de Bassorah ou les œuvres complètes de Socrate reliées plein cuir.

En revanche, il faudra bien s’abonner ou se réabonner avant jeudi soir pour recevoir ce numéro et les suivants ou y avoir accès par le net. Là encore, aucun parallèle possible avec la politique, puisqu’il y a de fortes chances que nous tenions nos promesses…

« Tout démocrate doit être un peu populiste »

Marcel Gauchet

On ne sait plus si c’est une insulte ou un compliment, si ça vient d’en haut ou d’en bas. En tout cas, ça fait la « une » des magazines. Les populistes sont partout : à Causeur bien sûr mais aussi au Monde ou à Canal +. Et ce n’est pas nous qui le disons mais les Inrocks, c’est dire si c’est sérieux. Alors, nous avions bien une définition à vous proposer, mais elle est un peu étroite pour accueillir tout ce beau monde. Jusque-là, on croyait que le populisme consistait à flatter les bas instincts du peuple pour mieux lui ravir le pouvoir.

Opératoirement, ça se passe souvent comme ça. Mais si on s’en tient là, on ne comprend rien au phénomène actuel, qui se caractérise par une progression simultanée du populisme et de sa dénonciation. Sans compter qu’il s’agit d’une notion difficile à appréhender, puisqu’elle n’a pas de contraire.

Alors, repartons de zéro : c’est quoi, le populisme ?

Dans ce monde formidable où les esprits sont tellement ouverts, on ne sait plus où on est. Commençons donc par le plus simple : basiquement, le populisme est un mouvement anti-élites.

D’accord mais quand les élites sont contre les élites, on fait quoi ? Sans doute est-il temps de rechercher une signification cachée derrière les mots.

Essayons. Le populisme est d’abord une rhétorique politique qui consiste à dénoncer chez l’autre des travers dans lesquels on tombe allègrement soi-même.

Avant d’aller plus loin, il faut donner ici une définition de la démocratie. Aussi brutale soit-elle, je n’en vois pas de meilleure que celle-ci : la démocratie, c’est la concurrence des démagogies ! Immense progrès quand même par rapport au monopole de la démagogie qu’incarnait le totalitarisme. Quand la démagogie est tempérée par la concurrence, elle ouvre des espaces où on peut apercevoir un peu de réalité.

[access capability= »lire_inedits »]Populisme, démagogie, c’est quoi la différence ?

Le populiste est une variante privilégiée de démagogue : pour lui, ses concurrents sont des représentants d’intérêts étrangers au peuple, tandis que lui est branché sur le vrai peuple et ses aspirations. Or le peuple présente cet avantage rhétorique extraordinaire que tout le monde peut parler en son nom puisque personne ne sait précisément où il est. On voit bien que nous sommes dans un piège verbal sans fond et sans issue.

Bon alors quoi ? On change la une de Causeur et on dit qu’en fait c’était un sujet idiot ?

Non ! Le populisme est un concept caoutchouteux, insupportable, absurde, mais inexpulsable, à la fois du discours et de la réalité.

C’est difficile dans la mesure où il désigne tout et son contraire et renaît sans cesse de ses cendres sous une nouvelle identité…

Dans un régime de démocratie représentative, les pouvoirs sont élus par le peuple mais ils ne sont pas le peuple. Ils ont même une tendance chronique à oublier qui les a élus, et que se soucier de la vie des populations fait partie de leur devoir. C’est qu’en réalité les représentants ne savent pas très bien ce que veulent les représentés : le hiatus est inévitable, et il se trouve donc forcément des gens pour en appeler au peuple contre la trahison des élites, des oligarchies et des représentants. D’où l’extrême variété des populismes.

S’il est impossible de définir le populisme, c’est donc parce que le peuple est introuvable ?

Le peuple, c’est comme la vierge Marie : il faut être illuminé pour l’apercevoir !

Pardon ? (Basile de Koch)

Disons « touché par la grâce » ce dont j’ai été privé ou épargné. Tentons quand même d’y voir un peu plus clair : le peuple, c’est tout le monde, même les riches ; personne, même Mélenchon, ne propose de leur retirer le droit de vote. Reste à définir la vérité du peuple. Dans une logique populiste, il s’agit de distinguer le vrai peuple du faux peuple électoral.

Pays légal, pays réel ?

En quelque sorte. Mais si le vrai peuple a eu un nom, ce fut celui de « prolétariat ». Il y avait la classe ouvrière qui luttait pour son émancipation et, en face, une infime minorité d’exploiteurs. Si la question populiste a ressurgi dans le courant des années 1980, c’est même parce que ces brumes-là se dissipaient. Les « masses » ont disparu du champ sémantique et politique. Il n’y a plus que Lutte ouvrière et le dictionnaire de l’Académie française pour avoir une notion claire de ce que sont les travailleuses et les travailleurs. Même Besancenot n’a pas l’air très au point sur la question.

Diriez-vous que les Bolcheviks étaient populistes ?

Bien au contraire ! Reconnaissons au camarade Lénine le fait d’avoir été le plus authentique antipopuliste de l’Histoire. Lui au moins savait que le peuple ne se préoccupe que de ses intérêts matériels et se fiche de faire la révolution. Voilà pourquoi il fallait lui fermer le clapet et lui substituer de petits bourgeois qui, contrairement aux prolétaires, savaient scientifiquement quels étaient les intérêts du prolétariat.

Alors Sarkozy, populiste ou léniniste ?

Nicolas Sarkozy a commis l’acte antipopuliste par excellence en passant outre le vote négatif des Français au Traité constitutionnel européen. Cela revenait à dire au peuple : « Je vous emmerde ! » En même temps, il s’oppose aux élites sur le terrain décisif de la sécurité. Et, si on en croit ce qui se dit au bistrot, il a raison d’être populiste sur ce point car, contrairement à ce que répètent les élites, c’est un problème réel. Sauf que quand on est aux affaires, on ne peut pas durablement activer le sujet sans rien faire…

Y a-t-il quand même un « bon populisme » qui pourrait être utile à une « bonne démocratie » ?

Je ne vois pas comment on peut être démocrate sans être populiste. La démocratie consiste à chercher la meilleure adéquation possible entre les orientations du pouvoir en place et le vœu du plus grand nombre. Seulement, comme le peuple concret est hétéroclite et ses vœux parfois obscurs, il est raisonnable d’organiser des élections fréquentes…

Pourquoi vivons-nous aujourd’hui un « moment populiste » ?

Entre la conduite des élites et les aspirations des peuples, il y a des moments de convergence et des moments de divergence. Aujourd’hui, nous vivons clairement une phase de divergence organisée. Nous avons en Europe l’exemple même d’un système politique clairement antipopuliste. On concède aux bons peuples le droit de désigner leurs représentants ; mais les détenteurs du pouvoir, qui sont les représentants de représentants, n’ont strictement rien à faire des électeurs. Tous les gouvernements européens pourraient être battus à plate couture sans que cela n’affecte en rien la Commission de Monsieur Barroso.

Récusez-vous absolument l’idée d’un « danger populiste » ?

Tant qu’on se réclame du peuple et qu’on le laisse causer, donc se diviser, le populisme est inoffensif. Il devient dangereux quand il prétend disposer d’un critère pour délimiter le vrai peuple et parler en son nom. Ainsi quand Le Pen mobilise le « peuple de France » contre le « cosmopolitisme » des élites dirigeantes. Mais il y a une protestation dite populiste qui me semble légitime voire salutaire. Comme dans nos sociétés il y a plus de perdants que de gagnants dans la mondialisation, la divergence entre gouvernants et gouvernés s’accentue nettement. Devant ces résistances, nous avons donc assisté à un recyclage du cynisme léniniste sur la rive opposée, la bonne société où le pan-capitalisme a remplacé l’internationalisme socialiste. Il s’agit toujours d’emmener les peuples là où ils n’ont pas envie d’aller, pour leur bien, naturellement, sauf que le bien n’est plus le même. Il est de promouvoir le libre-échange et la juste rémunération des meilleurs. Cette nouvelle version de l’avant-garde ne me parait pas plus supportable que la précédente.

Le populisme permettrait donc de comprendre à la fois l’angoisse des élites et celle des masses ? (Voire le succès de notre site ?)

La dénonciation du populisme permet à ces élites déterritorialisées de s’en prendre à tout ce qui n’est pas convenable. Le peuple présente des symptômes fâcheux de méconnaissance de ses véritables intérêts. Il ne voit pas pourquoi il devrait, seul avec ses petits bras, relever le défi de la féroce concurrence avec le prolétariat chinois, comme le lui recommandent ses guides éclairés.

D’où l’antipopulisme de nos élites ?

D’où l’apparition d’une rhétorique inédite du mépris ouvert ou larvé du peuple. Un peuple décidément composé de beaufs attachés à des valeurs d’un autre âge, de racistes inaccessibles à l’idée de la libre circulation des hommes et des marchandises, de ringards qui ne comprennent rien au monde dans lequel ils vivent… Un tel mépris suscite des réactions qui peuvent légitimement être taxées de populistes.

C’est bien parce que ces réactions, sous diverses formes, s’observent dans toute l’Europe qu’on brandit aujourd’hui la « menace populiste ».

C’est logique ! L’Union européenne a pour effet, entre autres, de déposséder les Etats du contrôle de leur politique migratoire. Ça provoque des mouvements de protestation, qui vont d’une vague inquiétude sur l’identité collective à la xénophobie radicale. Et puis il faut bien poser le problème spécifique de l’islam qui n’est pas seulement une culture, comme on parle de culture hip-hop ou de culture gay, mais une civilisation. Qu’on le veuille ou non, une civilisation, un peuple, c’est un héritage historique commun. Si on oublie cela, on est tous mûrs pour le populisme. Et pas forcément dans sa version populaire.

Philosophe, historien, fin connaisseur des mouvements des idées, Marcel Gauchet dirige, avec Pierre Nora, la revue Le Débat (Gallimard). Il vient de publier le troisième tome de sa réflexion sur la démocratie : « A l’épreuve des totalitarismes ». (Gallimard).

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Héroïne malgré elle

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Un procès peu commun oppose ces jours-ci les services de la protection de l’enfance de l’État de Pennsylvanie à une citoyenne du même État.

Trois jours après avoir accouché, Elizabeth Mort avait reçu la visite, dans sa chambre d’hôpital, des services de l’enfance et de la jeunesse, qui se sont aussitôt emparé du nouveau-né. Motif ? La prise de sang effectuée avant l’accouchement avait révélé que la maman s’adonnait aux opiacés.

Sauf qu’en vrai celle-ci n’était pas héroïnomane, elle avait juste mangé un bagel aux graines de pavot. Ce n’est que cinq jours plus tard que la petite Isabella a été rendue à ses parents…

Le Vicomte et le juif allemand

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Philippe de Villiers abandonne son fief vendéen.

La politique étant avant tout l’art de durer, c’est avec une bonne dose de scepticisme que l’on doit accueillir l’annonce, par Dany Cohn-Bendit et Philippe de Villiers, de leur prochain retrait de la vie politique, européenne pour le premier, vendéenne, pour le second. Promis juré, Dany ne sollicitera pas un nouveau mandat à Strasbourg en 2014. D’ailleurs, notent les observateurs perspicaces, il place des pions pour une future reconversion en devenant consultant foot à Canal +.

Philippe de Villiers, dit le Vicomte, abandonne, lui, son fief vendéen et la présidence du conseil général de ce département, mais reste président de son parti, le MPF et député européen champion de l’absentéisme parlementaire. Beaucoup d’eau peut pourtant encore couler dans le Rhin et dans la Sèvre nantaise avant que la trace de ces deux personnages ait totalement disparu des écrans radars scrutant le ciel politique hexagonal.

Ces précautions liminaires étant prises, on peut tout de même juger relativement crédibles les annonces d’effacement programmé de la scène politique de ces deux personnalités, car on y retrouve à la fois le désir d’apparaître comme le maître de son destin et la perception réaliste d’une situation politique dégradée.

On s’adresse à beaucoup plus de gens en parlant football qu’écologie

Commençons par Dany le rouge-vert. Il aura 69 ans en 2014, un âge où les travailleurs estiment avoir eu droit depuis longtemps au passage de l’autre côté du guichet de la redistribution (je n’écris, ni ne prononce plus le vocable maudit qui fait flipper toute une nation !). La plupart des hommes politiques français jugent qu’à cet âge, ils peuvent rendre encore d’immenses services à la collectivité en conservant les sièges divers et variés qu’ils occupent. Mais il semble bien que Dany, après quatre décennies de vie militante, puis politique ait fait le tour des bénéfices narcissiques procurés par son statut de monstre sacré de la planète verte. On s’adresse à beaucoup plus de gens en parlant football qu’écologie. Et en plus, pour qui l’écoute un peu attentivement, le mouvement de translation vers la droite qui affecte souvent les plus stricts des gauchistes, l’âge venant, ne l’a pas totalement épargné. Ainsi, il n’était pas vraiment d’accord avec le rejet, par la gauche (y compris les verts français) et les syndicats du projet de réforme des modes de vie après le travail présentés par le gouvernement et Nicolas Sarkozy. Il pointait, dans ses dernières interventions, la contradiction entre la construction européenne et le cavalier seul de la gauche française pour maintenir à 60 ans la cessation d’activité salariée dans notre beau pays alors que nos partenaires vont au chagrin jusqu’à 65, voire 67 ans. Dans le débat présidentiel de 2012, il ne sera pas en première ligne, car ce sera Eva Joly, sa créature politique (qui lui a partiellement échappé) qui sera la vedette, avec une probabilité non négligeable qu’elle se plante grave, vu l’incompatibilité du style de la dame avec l’esprit du pays qu’elle aspire à diriger. Il y a donc fort à parier qu’on ne verra pas beaucoup Dany sur les estrades au printemps 2012. D’ailleurs, il sera fort occupé par les préparatifs de son grand film sur la Coupe du monde de football de 2014 au Brésil.

Mais n’ayons crainte, ses adieux au public dureront au moins aussi longtemps que ceux de Maurice Chevalier, et les rappels enthousiastes qui ne manqueront pas de saluer ses diverses prestations feront un bien fou à son moral de jeune vieillard.

Villiers, seul en son château

Bien plus triste est l’histoire de Philippe de Villiers qui vient de se faire proprement éjecter d’un terroir dont il fit la conquête politique[1. Contrairement à une idée largement répandue, mais fausse, la famille de Villiers n’est pas originaire de Vendée, mais de la Manche, en Normandie.] au début des années 1980. Quelque soit le jugement que l’on porte sur ses orientations politiques, le récit de la «  chute de la maison Villiers », que nous narre avec autant de talent que de cruauté Mathieu Deslandes dans le JDD est de nature à provoquer la compassion des sans-cœur que nous sommes. Cet aristocrate vieille France vient de voir étaler sur la place publique de sales petits secrets de famille, où l’un de ses fils accuse son frère aîné de viols répétés. Après avoir vaincu un cancer de l’œil, il se retrouve seul en son château, son épouse l’ayant quitté, lasse de trop d’infidélités. Ses obligés et ses valets le trahissent les uns après les autres avant de se partager son fief en une sinistre bacchanale. Le destin de Villiers est digne d’une pièce de Shakespeare où le sang gicle sur les murs alors que le souverain, abandonné de tous, tente de conjurer la fatalité qui l’accable. Il y a là matière à nourrir un nouveau spectacle au Puy du Fou, entreprise à laquelle, dit-on, il entend consacrer prioritairement le reste de son existence.

Aussi éloignés qu’ils puissent être l’un de l’autre par leurs origines et leur orientation, Cohn-Bendit et de Villiers ont en commun ce petit grain de génie, ou de folie, qui transforme un homme politique banal en personnage de roman, sinon d’Histoire. On rêve d’une pièce de théâtre où, dans le style de ce que firent naguère Claude Rich (Fouché) et Claude Brasseur (Talleyrand) dans Le souper, ils nous referaient le match de trente ans de politique française. Ils sont assez cabots pour en accepter le défi.

Hello Tristesse

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Bret Easton Ellis
Bret Easton Ellis.

Les larbins, pour reprendre le scud envoyé par Jean-Luc Mélenchon, sont souvent des journalistes. Et quand il s’agit de littérature, le larbin est soit un roquet – Yann Moix, lorsqu’il ne défend pas courageusement Polanski – soit un nain rockuptible, culturel et branché, politique mais pas trop, intransigeant toujours. Sauf devant Houellebecq et Ellis.

Le nain rockuptible ne se rend pas compte que Ellis, comme Houellebecq, se gausse des ronds-de-jambes interminables et de la jouissance si peu intime du journaliste qui se croit accepté dans le royaume du « grantécrivain ». Tout ça parce que le nain a eu le privilège de voir son maître allumer des cigarettes dans un lieu non-fumeur et ouvrir une canette de redbull dans un loft de la Cité des Anges.
On en est là : le loft et le redbull font le papier. Ce qui évite de fouiller la carcasse des hommes et des mots.

Golden boys à bout de souffle

Avec Suite(s) Impériale(s), Ellis nous parle d’hier et d’aujourd’hui, c’est-à-dire des soubresauts désabusés d’un monde déjà mort au milieu des années 1980. Dans son entreprise, il n’est guère éloigné d’Oliver Stone replongeant Gordon Gekko, sorti de prison, dans l’enfer de Wall street.

Vingt-cinq ans après, Ellis retrouve Clay, le héros de son premier roman Moins que zéro, entre autres ombres plus ou moins vivantes de la vieille jeunesse dorée de Los Angeles : « Ils avaient fait un film sur nous. Le film était adapté d’un livre écrit par un type qu’on connaissait. Le livre était un truc simple: quatre semaines dans la ville où nous avions grandi et c’était un portrait assez juste, pour l’essentiel […] Par exemple, il y avait vraiment eu une projection d’un snuff film dans cette chambre de Malibu, un après-midi de janvier, et oui, j’étais sorti sur la terrasse qui donnait sur le Pacifique, et c’était là que l’auteur avait essayé de me consoler en m’assurant que les cris des enfants torturés étaient simulés, mais il avait souri en disant ça et j’avais dû m’éloigner. »

La mise en bouche d’Ellis, glacée et très tranquille, ravive l’écho des mots de Fitzgerald à Hemingway : « Les gens riches sont différents de vous et moi. » Et le souvenir, aussi, de Bright lights, bright city de Jay McInerney. Sur le fumier de l’Amérique de Reagan, les golden boys ont cru réaliser leurs rêves minuscules, oubliant qu’ils étaient perdus depuis longtemps. Toujours plus d’argent, de coke, de filles faciles, de paillettes, de mauvais alcools. Leur histoire ne se répète qu’en farce tragique. Et ils n’ont pas lu Marx, et la mélancolie peine à percer sous le masque de la paranoïa. Pourtant, dixit Ellis dans Suite(s) impériale(s): « La tristesse : elle est partout. »

Bonjour tristesse

Elle suinte, en effet, de chaque page de ce roman noir, seconde peau de l’auteur qui, bien plus que dans l’autobiographique et fantasmé Lunar Park, met son coeur à nu. Si le Patrick Bateman de American psycho, c’était lui, Clay c’est encore Ellis. Scénariste à Hollywood parce que les filles n’aiment plus les écrivains, il joue de son éphémère pouvoir pour draguer profs de gym, apprentie actrice et call girl du ouèbe. Idiot inutile et pervers de la grande machine à broyer les êtres, il tombe amoureux. Ca fait partie du jeu et de la panoplie. Elle s’appelle Rain, veut un rôle dans une série qui n’existera jamais, ne croit qu’à la gloire et à la beauté. Entre elle et Clay, il y aura des promesses non tenues, du sexe en pleine débâcle, la peur qui obsède, des rails de poudre et du gin, et la mort comme une Jeep aux vitres teintées en arrêt devant le Doheny Plaza.

Que sont devenus les golden boys ? Ils sont à bout de souffle, illusions définitivement crevées. A la fin de Suite(s) Impériale(s), exorcisme ou balle dans la tête, cette phrase : « Je n’ai jamais aimé personne et j’ai peur des gens. »

Suite(s) impériale(s)

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Faut-il interdire L’Huma ?

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J’avoue avoir été assez réjoui par la lecture du compte-rendu de la conférence-débat de Jean-Marie Le Pen de jeudi dernier au Centre de Formation des Journalistes sur le site Humanité.fr. Sous le titre tout en finesse « Le Pen vante le nazisme devant de futurs journalistes », l’auteur, Grégory Marin, n’a pas de mots assez durs pour condamner cette invitation : « En voie de banalisation dans les médias, le discours de haine du FN doit-il intégrer la boîte à outils du journaliste dès sa formation, fût-ce dans l’école dirigée par un ancien journaliste politique du très à droite hebdomadaire Le Point? »

On pourra s’indigner des amalgames hâtifs de ce jeune collègue. On sera encore plus avisé de s’en amuser. En effet, une grande majorité des commentaires de l’article sont ouvertement favorables aux idées du Front !

D’aucuns penseront que c’est tout à l’honneur du site du quotidien communiste de les avoir publiés sans censure. Mais je fais confiance à Grégory Marin pour titrer son prochain article : « Le discours de haine du FN en voie de banalisation dans L’Huma ? »

Protégez-nous des jeunes

Manifestation anti-CPE.

Si je n’ai pas connu les affreux jeunes des années 1980 parce que mes couches-culottes m’interdisaient encore d’être admis dans leur noble confrérie, je m’étais néanmoins juré, à l’âge de six ans, de ne jamais leur ressembler : petit montagnard perdu dans un bled du Vercors où le seul camarade issu de ce qui ne s’appelait pas encore la « diversité » était un fils de maçon portugais, on nous obligea à porter, comme un talisman destiné à lutter contre notre infamie congénitale, la main jaune des Potes. Je fis serment, dans la cour dont l’odeur des marronniers embaume pour toujours de mélancolie enfantine le mois de septembre, de ne jamais être des leurs. Les jeunes étaient déjà des cons, je le pressentais, et le resteraient toujours. Ces « jeunes » dont l’époque a fait les pires ennemis de la jeunesse.

Depuis, j’ai eu l’occasion de vérifier le bien-fondé de ma révolte infantile. Les années 1995 et 1996, la quinzaine anti-Le Pen, cette « shame pride » si chère à Muray, les défilés anti-CPE où la frange consciente des futurs travailleurs occidentaux scandait en bas de mes fenêtres « C comme caca, P comme pipi, E comme excrément », et maintenant leur enjouement contre la réforme des retraites m’ont appris empiriquement ce que, comme beaucoup, je savais déjà : qu’il ne s’agit jamais pour toutes ces classes successives de manifestants que d’un jeu répétant comiquement ce que leur aïeux firent en 1968.

Il y a, en d’autres lieux, en d’autres occasions, de vraies batailles livrées par la jeunesse : elles sont à Athènes, elles furent à Gênes, à Göteborg, à Bruxelles et à Barcelone, elles furent violentes et elles eurent leur quota de morts et de blessés. Ces batailles furent tragiques, et c’est parce qu’elles luttaient véritablement contre le Spectacle et contre son mode technique et consommatoire. Elles ne se firent à l’appel d’aucun syndicat jaune, d’aucun parti, d’aucune organisation, elles n’eurent aucun allié dans la place : c’est qu’elles n’étaient pas des escarmouches d’opportunité pour faire tomber un gouvernement, mais une lutte à mort pour réintégrer le monde des vivants.

On ne peut pas croire une seule seconde que les lycéens qui proclament la grève dans leurs établissements le feraient s’ils pensaient qu’ils avaient quoi que ce soit à perdre. Ils luttent au contraire pour la perpétuation de leur société sans risque où, toujours, ils ont le beau rôle. Ils se moquent comme de leur premier Diesel du sort des ouvriers du Nord-Pas-de-Calais. Las ! Leur conscience politique est enfermée depuis longtemps dans les photos de leur profil Facebook, où ils consultent à l’aide de leur iPhone les dernières nouvelles de leur « mur ». Leur vision du monde se résume à un écran, c’est-à-dire à ce qui voile, la frange avancée de cette révolution étant ces « jeunes de banlieue » qui pratiquent déjà la reprise individuelle dont ce monde entièrement néo-libéral leur a indiqué la voie.
Ces jeunes, enfin, ne se battent pas pour leur grand-père, mais pour le grand-père qu’ils seront, modernes préparant − Péguy le savait − leur retraite comme le chrétien prépare son salut.

Un pas en avant, deux en arrière !

Il y a quelques années, le grand Umberto Eco publiait un piquant recueil d’articles intitulé À reculons comme une écrevisse, dénonçant un monde moderne allant cul par-dessus-tête… C’est à cette image que j’ai immédiatement songé en apprenant qu’une manif « à reculons » s’est tenue, ce samedi, dans les rues de Paris et de quelques villes provinciales à l’appel d’un collectif d’artistes. Dans le cadre de la 4e édition de « Rue Libre ! » – journée internationale (accrochez-vous bien…) des « arts de la rue et de la libre expression dans l’espace public » – les participants à ce défilé bouffon ont suivi un parcours revendicatif – à rebours – en brandissant des pancartes ironiques interdisant de chanter et de sourire.

Nullement rouges de honte, à l’image des crustacés décapodes d’Umberto Eco qui évoluent à reculons, nos petits révoltés en sucre d’orge (et sur monocycles) ont surtout regretté bruyamment la baisse des subventions publiques à leur endroit et la menace diffuse d’un nébuleux « recul des libertés ». Parlaient-ils de la liberté d’échapper, précisément, à l’omniprésence de ces « arts de rue », lorsque l’on descend simplement acheter son journal, ou promener son chien ? Que nenni ! L’artiste de rue est partout chez lui, même quand il est chez vous! Il entend prendre la rue d’autorité, avec le projet utopique de vous rendre – par une médiation culturelle parfois douteuse – ce qui vous appartenait quasiment déjà. Avez-vous déjà pu échapper à l’impérieuse démonstration d’un jongleur citoyen au détour d’une ruelle sombre ? Connaissez-vous l’expérience traumatisante de devoir subir une éco-déambulation d’échassiers sur le thème des OGM place de la Contrescarpe ?

A l’heure où la ferveur populaire et syndicale contre la réforme gouvernementale des retraites retombe doucement, victime des frimas automnaux et de cette éternelle tendance des syndicalistes à partir en vacances quand on leur demande, ce courageux mouvement des indispensables artistes de Rue s’imposait incontestablement à la France sarkozyste meurtrie… Pas de blague. Soutenons ce mouvement, chers Causeurs ! Ne laissons pas les artistes de rue devenir des artistes d’impasses ! Ils pourraient en venir à manifester dans le bon sens.

À reculons comme une écrevisse

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Coetzee et la mer de glace

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John Maxwell Coetzee.

Elles s’appellent Julia, Margot, Adriana, Sophie. Elles le trouvent d’une tristesse insoutenable, mou, fade, maladroit, indécis, raté, asexué. Elles le disent mauvais amant, homme piètre, écrivain surfait. Il n’a pas, il n’a guère, il a parfois mais si peu, si fugacement, illuminé leurs vies. Elles ont existé pour lui bien davantage qu’il n’a existé pour elles. C’est ce qu’elles disent. Et, jusqu’au bout, nous ne saurons strictement rien du rapport entre leurs paroles et la vérité. Voilà la règle du jeu.

Ça dit je, ça vit

Il est froid jusqu’à l’écœurement et bouge, selon les paroles d’Adriana la danseuse, « comme si son corps était un cheval qu’il montait, un cheval qui n’aimait pas son cavalier et qui regimbait ». Il ne veut pas se libérer du fardeau de son moi en accueillant en lui l’amour d’une femme. Il est incapable d’aimer, c’est-à-dire, simplement, de dire je de tout son être, de tout son corps. Il refuse de risquer un je. Toute son existence n’a consisté qu’à fuir l’épreuve de vérité de l’altérité féminine, qui aurait pu le rendre réel et lui faire atteindre le lieu houleux et béni, où, après la traversée de tous les miroirs narcissiques, en deçà de toute image, ça dit je, ça vit.

L’été de la vie de John Coetzee nous fait entendre ces quatre femmes dans leurs dialogues avec le Dr Frankl, qui a résolu d’écrire une biographie de Coetzee après la mort de celui-ci. Ces cinq entretiens sont encadrés par des extraits des carnets autobiographiques de Coetzee, dans lesquels celui-ci parle obstinément de lui-même à la troisième personne.

L’été de la vie, troisième tome de l’autobiographie fictive de John Coetzee, est donc à proprement parler une hétérobiographie, puisque Coetzee y passe à la moulinette d’un tiers imaginaire nommé Frankl. Et même une hétérohétérobiographie, puisqu’elle doit passer par l’altérité plus sérieuse et plus redoutable de quatre femmes. Quatre femmes qui nous disent que John Coetzee ne sait rien du pays des femmes. Qu’il s’est intéressé, tout au plus, à des images, mais à peu près jamais à elles.

Son roman nous fait pourtant bel et bien entendre ces quatre voix féminines. Et ce, on ne peut plus charnellement, avec un souverain effet de réel. Il constitue donc la démonstration en acte du contraire. La forme romanesque de L’été de la vie est celle d’une déroutante contradiction performative.

Trois points communs avec Houellebecq

L’été de la vie possède trois points communs avec La carte et le territoire de Michel Houellebecq. D’abord, la violence qui y est faite au narcissisme humain élémentaire, la violence extrême dans la description d’un personnage portant le nom de l’auteur. Dans le cas de Houellebecq, la part d’humour et de jeu semble plus grande. Dans celui de Coetzee, même si ces dimensions sont présentes aussi, L’été de la vie donne le sentiment d’une cruauté contre soi plus réelle, d’une lutte avec soi plus serrée et douloureuse.

La seconde parenté avec La carte et le territoire est le motif du rapport entre père et fils. Le personnage nommé Coetzee vit en formant un étrange couple solitaire avec son père malade. Ce couple semble constituer pour lui un rempart inconscient contre les femmes, une forteresse désolée dans laquelle il se terre, à l’abri de leur amour. Un père qui semble être, en dépit des soins prodigués par son fils, l’objet d’une haine tenace. Chez Houellebecq, la fidélité du fils – Jed Martin – est celle de l’amour. Chez Coetzee, l’amour lutte timidement contre la fidélité de la haine.

Forte composante bloomesque

Il y a enfin une parenté entre les personnages nommés Coetzee et Houellebecq. Elle réside dans la forte composante bloomesque de leur personnalité. Le Bloom, tel que Tiqqun l’a dépeint dans la Théorie du Bloom, est la forme de subjectivité contemporaine dominante, qui se caractérise par une radicale absence à soi et au monde. Le Bloom désigne la torpeur de l’étrangeté, du déracinement, le sentiment permanent que notre vie est vécue par un inconnu qui nous est entièrement indifférent. Le Bloom est inséparablement le comble de la lucidité sur soi et le comble de l’impuissance, de la paralysie vitale. Il se voit il dans le miroir.

Dans L’été de la vie, nous pouvons vérifier que si le Bloom ne ressent jamais rien, c’est parce qu’il ressent toujours tout. C’est précisément parce que ses affects sont d’une immense intensité qu’il les dissimule au fond de son corps et les anesthésie sous une épaisse couche de glace. Qu’il viole sa chair en la transformant en pierre qui ne sait et ne sent rien.

Les trois secrets que le personnage nommé Coetzee a enfouis sous la glace sont la situation historique tragique de son pays, la haine torturante vouée à son père et – comme Jed Martin – la mort précoce de sa mère, à propos de laquelle il garde farouchement le silence.

Pourtant, L’été de la vie constitue la preuve que John Coetzee est, comme nous tous, un Bloom manqué. Puisque sa littérature, selon les vœux de Kafka, parvient à briser en nous la « mer de glace ».

L'Eté de la vie

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Mamoudzou tient toujours

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Dans une projection désirante typique, comme on dit en psychanalyse, le gouvernement estime que le mouvement social est en net recul. On pourra sourire quand on pense que le net recul a mis deux millions de personnes dans la rue pour une manifestation et une journée de grève organisées en pleines vacances de la Toussaint et alors que la loi a été votée à l’asssemblée à la vitesse d’un TGV jaune. En tout cas, à Mamoudzou (Mayotte), la mobilisation n’a pas faibli et a réuni comme d’habitude plusieurs centaines de personnes qui ont occupé dans la bonne humeur les services fiscaux, la mairie et le conseil général. Aux revendications métropolitaines s’ajoutaient celles liées à la départementalisation , comme la comptabilisation des années travaillées avant le changement de statut. Les manifestants de Mamoudzou, à l’issue de cette journée, ont pris rendez-vous, eux-aussi, pour le samedi 6 novembre avec une belle détermination. Ce qui nous rappelle que ce ne serait pas la première fois que la France serait sauvée par son Empire.

Causeur n° 29 : avis au populo !

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Si le populisme – thème du dossier de ce numéro 29 – consiste, d’après ces contempteurs, à flatter les plus bas instincts de l’électorat, la rédaction de Causeur ne mange certainement pas de ce pain-là. On ne flattera donc pas les bas instincts du lectorat (à supposer qu’il en ait, hein !) en lui promettant en échange de son abonnement des iPad solaires, des séjours gratuits au Club Med de Bassorah ou les œuvres complètes de Socrate reliées plein cuir.

En revanche, il faudra bien s’abonner ou se réabonner avant jeudi soir pour recevoir ce numéro et les suivants ou y avoir accès par le net. Là encore, aucun parallèle possible avec la politique, puisqu’il y a de fortes chances que nous tenions nos promesses…

« Tout démocrate doit être un peu populiste »

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Marcel Gauchet morale

Marcel Gauchet

On ne sait plus si c’est une insulte ou un compliment, si ça vient d’en haut ou d’en bas. En tout cas, ça fait la « une » des magazines. Les populistes sont partout : à Causeur bien sûr mais aussi au Monde ou à Canal +. Et ce n’est pas nous qui le disons mais les Inrocks, c’est dire si c’est sérieux. Alors, nous avions bien une définition à vous proposer, mais elle est un peu étroite pour accueillir tout ce beau monde. Jusque-là, on croyait que le populisme consistait à flatter les bas instincts du peuple pour mieux lui ravir le pouvoir.

Opératoirement, ça se passe souvent comme ça. Mais si on s’en tient là, on ne comprend rien au phénomène actuel, qui se caractérise par une progression simultanée du populisme et de sa dénonciation. Sans compter qu’il s’agit d’une notion difficile à appréhender, puisqu’elle n’a pas de contraire.

Alors, repartons de zéro : c’est quoi, le populisme ?

Dans ce monde formidable où les esprits sont tellement ouverts, on ne sait plus où on est. Commençons donc par le plus simple : basiquement, le populisme est un mouvement anti-élites.

D’accord mais quand les élites sont contre les élites, on fait quoi ? Sans doute est-il temps de rechercher une signification cachée derrière les mots.

Essayons. Le populisme est d’abord une rhétorique politique qui consiste à dénoncer chez l’autre des travers dans lesquels on tombe allègrement soi-même.

Avant d’aller plus loin, il faut donner ici une définition de la démocratie. Aussi brutale soit-elle, je n’en vois pas de meilleure que celle-ci : la démocratie, c’est la concurrence des démagogies ! Immense progrès quand même par rapport au monopole de la démagogie qu’incarnait le totalitarisme. Quand la démagogie est tempérée par la concurrence, elle ouvre des espaces où on peut apercevoir un peu de réalité.

[access capability= »lire_inedits »]Populisme, démagogie, c’est quoi la différence ?

Le populiste est une variante privilégiée de démagogue : pour lui, ses concurrents sont des représentants d’intérêts étrangers au peuple, tandis que lui est branché sur le vrai peuple et ses aspirations. Or le peuple présente cet avantage rhétorique extraordinaire que tout le monde peut parler en son nom puisque personne ne sait précisément où il est. On voit bien que nous sommes dans un piège verbal sans fond et sans issue.

Bon alors quoi ? On change la une de Causeur et on dit qu’en fait c’était un sujet idiot ?

Non ! Le populisme est un concept caoutchouteux, insupportable, absurde, mais inexpulsable, à la fois du discours et de la réalité.

C’est difficile dans la mesure où il désigne tout et son contraire et renaît sans cesse de ses cendres sous une nouvelle identité…

Dans un régime de démocratie représentative, les pouvoirs sont élus par le peuple mais ils ne sont pas le peuple. Ils ont même une tendance chronique à oublier qui les a élus, et que se soucier de la vie des populations fait partie de leur devoir. C’est qu’en réalité les représentants ne savent pas très bien ce que veulent les représentés : le hiatus est inévitable, et il se trouve donc forcément des gens pour en appeler au peuple contre la trahison des élites, des oligarchies et des représentants. D’où l’extrême variété des populismes.

S’il est impossible de définir le populisme, c’est donc parce que le peuple est introuvable ?

Le peuple, c’est comme la vierge Marie : il faut être illuminé pour l’apercevoir !

Pardon ? (Basile de Koch)

Disons « touché par la grâce » ce dont j’ai été privé ou épargné. Tentons quand même d’y voir un peu plus clair : le peuple, c’est tout le monde, même les riches ; personne, même Mélenchon, ne propose de leur retirer le droit de vote. Reste à définir la vérité du peuple. Dans une logique populiste, il s’agit de distinguer le vrai peuple du faux peuple électoral.

Pays légal, pays réel ?

En quelque sorte. Mais si le vrai peuple a eu un nom, ce fut celui de « prolétariat ». Il y avait la classe ouvrière qui luttait pour son émancipation et, en face, une infime minorité d’exploiteurs. Si la question populiste a ressurgi dans le courant des années 1980, c’est même parce que ces brumes-là se dissipaient. Les « masses » ont disparu du champ sémantique et politique. Il n’y a plus que Lutte ouvrière et le dictionnaire de l’Académie française pour avoir une notion claire de ce que sont les travailleuses et les travailleurs. Même Besancenot n’a pas l’air très au point sur la question.

Diriez-vous que les Bolcheviks étaient populistes ?

Bien au contraire ! Reconnaissons au camarade Lénine le fait d’avoir été le plus authentique antipopuliste de l’Histoire. Lui au moins savait que le peuple ne se préoccupe que de ses intérêts matériels et se fiche de faire la révolution. Voilà pourquoi il fallait lui fermer le clapet et lui substituer de petits bourgeois qui, contrairement aux prolétaires, savaient scientifiquement quels étaient les intérêts du prolétariat.

Alors Sarkozy, populiste ou léniniste ?

Nicolas Sarkozy a commis l’acte antipopuliste par excellence en passant outre le vote négatif des Français au Traité constitutionnel européen. Cela revenait à dire au peuple : « Je vous emmerde ! » En même temps, il s’oppose aux élites sur le terrain décisif de la sécurité. Et, si on en croit ce qui se dit au bistrot, il a raison d’être populiste sur ce point car, contrairement à ce que répètent les élites, c’est un problème réel. Sauf que quand on est aux affaires, on ne peut pas durablement activer le sujet sans rien faire…

Y a-t-il quand même un « bon populisme » qui pourrait être utile à une « bonne démocratie » ?

Je ne vois pas comment on peut être démocrate sans être populiste. La démocratie consiste à chercher la meilleure adéquation possible entre les orientations du pouvoir en place et le vœu du plus grand nombre. Seulement, comme le peuple concret est hétéroclite et ses vœux parfois obscurs, il est raisonnable d’organiser des élections fréquentes…

Pourquoi vivons-nous aujourd’hui un « moment populiste » ?

Entre la conduite des élites et les aspirations des peuples, il y a des moments de convergence et des moments de divergence. Aujourd’hui, nous vivons clairement une phase de divergence organisée. Nous avons en Europe l’exemple même d’un système politique clairement antipopuliste. On concède aux bons peuples le droit de désigner leurs représentants ; mais les détenteurs du pouvoir, qui sont les représentants de représentants, n’ont strictement rien à faire des électeurs. Tous les gouvernements européens pourraient être battus à plate couture sans que cela n’affecte en rien la Commission de Monsieur Barroso.

Récusez-vous absolument l’idée d’un « danger populiste » ?

Tant qu’on se réclame du peuple et qu’on le laisse causer, donc se diviser, le populisme est inoffensif. Il devient dangereux quand il prétend disposer d’un critère pour délimiter le vrai peuple et parler en son nom. Ainsi quand Le Pen mobilise le « peuple de France » contre le « cosmopolitisme » des élites dirigeantes. Mais il y a une protestation dite populiste qui me semble légitime voire salutaire. Comme dans nos sociétés il y a plus de perdants que de gagnants dans la mondialisation, la divergence entre gouvernants et gouvernés s’accentue nettement. Devant ces résistances, nous avons donc assisté à un recyclage du cynisme léniniste sur la rive opposée, la bonne société où le pan-capitalisme a remplacé l’internationalisme socialiste. Il s’agit toujours d’emmener les peuples là où ils n’ont pas envie d’aller, pour leur bien, naturellement, sauf que le bien n’est plus le même. Il est de promouvoir le libre-échange et la juste rémunération des meilleurs. Cette nouvelle version de l’avant-garde ne me parait pas plus supportable que la précédente.

Le populisme permettrait donc de comprendre à la fois l’angoisse des élites et celle des masses ? (Voire le succès de notre site ?)

La dénonciation du populisme permet à ces élites déterritorialisées de s’en prendre à tout ce qui n’est pas convenable. Le peuple présente des symptômes fâcheux de méconnaissance de ses véritables intérêts. Il ne voit pas pourquoi il devrait, seul avec ses petits bras, relever le défi de la féroce concurrence avec le prolétariat chinois, comme le lui recommandent ses guides éclairés.

D’où l’antipopulisme de nos élites ?

D’où l’apparition d’une rhétorique inédite du mépris ouvert ou larvé du peuple. Un peuple décidément composé de beaufs attachés à des valeurs d’un autre âge, de racistes inaccessibles à l’idée de la libre circulation des hommes et des marchandises, de ringards qui ne comprennent rien au monde dans lequel ils vivent… Un tel mépris suscite des réactions qui peuvent légitimement être taxées de populistes.

C’est bien parce que ces réactions, sous diverses formes, s’observent dans toute l’Europe qu’on brandit aujourd’hui la « menace populiste ».

C’est logique ! L’Union européenne a pour effet, entre autres, de déposséder les Etats du contrôle de leur politique migratoire. Ça provoque des mouvements de protestation, qui vont d’une vague inquiétude sur l’identité collective à la xénophobie radicale. Et puis il faut bien poser le problème spécifique de l’islam qui n’est pas seulement une culture, comme on parle de culture hip-hop ou de culture gay, mais une civilisation. Qu’on le veuille ou non, une civilisation, un peuple, c’est un héritage historique commun. Si on oublie cela, on est tous mûrs pour le populisme. Et pas forcément dans sa version populaire.

Philosophe, historien, fin connaisseur des mouvements des idées, Marcel Gauchet dirige, avec Pierre Nora, la revue Le Débat (Gallimard). Il vient de publier le troisième tome de sa réflexion sur la démocratie : « A l’épreuve des totalitarismes ». (Gallimard).

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Héroïne malgré elle

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Un procès peu commun oppose ces jours-ci les services de la protection de l’enfance de l’État de Pennsylvanie à une citoyenne du même État.

Trois jours après avoir accouché, Elizabeth Mort avait reçu la visite, dans sa chambre d’hôpital, des services de l’enfance et de la jeunesse, qui se sont aussitôt emparé du nouveau-né. Motif ? La prise de sang effectuée avant l’accouchement avait révélé que la maman s’adonnait aux opiacés.

Sauf qu’en vrai celle-ci n’était pas héroïnomane, elle avait juste mangé un bagel aux graines de pavot. Ce n’est que cinq jours plus tard que la petite Isabella a été rendue à ses parents…

Le Vicomte et le juif allemand

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Philippe de Villiers abandonne son fief vendéen.
Philippe de Villiers abandonne son fief vendéen.

La politique étant avant tout l’art de durer, c’est avec une bonne dose de scepticisme que l’on doit accueillir l’annonce, par Dany Cohn-Bendit et Philippe de Villiers, de leur prochain retrait de la vie politique, européenne pour le premier, vendéenne, pour le second. Promis juré, Dany ne sollicitera pas un nouveau mandat à Strasbourg en 2014. D’ailleurs, notent les observateurs perspicaces, il place des pions pour une future reconversion en devenant consultant foot à Canal +.

Philippe de Villiers, dit le Vicomte, abandonne, lui, son fief vendéen et la présidence du conseil général de ce département, mais reste président de son parti, le MPF et député européen champion de l’absentéisme parlementaire. Beaucoup d’eau peut pourtant encore couler dans le Rhin et dans la Sèvre nantaise avant que la trace de ces deux personnages ait totalement disparu des écrans radars scrutant le ciel politique hexagonal.

Ces précautions liminaires étant prises, on peut tout de même juger relativement crédibles les annonces d’effacement programmé de la scène politique de ces deux personnalités, car on y retrouve à la fois le désir d’apparaître comme le maître de son destin et la perception réaliste d’une situation politique dégradée.

On s’adresse à beaucoup plus de gens en parlant football qu’écologie

Commençons par Dany le rouge-vert. Il aura 69 ans en 2014, un âge où les travailleurs estiment avoir eu droit depuis longtemps au passage de l’autre côté du guichet de la redistribution (je n’écris, ni ne prononce plus le vocable maudit qui fait flipper toute une nation !). La plupart des hommes politiques français jugent qu’à cet âge, ils peuvent rendre encore d’immenses services à la collectivité en conservant les sièges divers et variés qu’ils occupent. Mais il semble bien que Dany, après quatre décennies de vie militante, puis politique ait fait le tour des bénéfices narcissiques procurés par son statut de monstre sacré de la planète verte. On s’adresse à beaucoup plus de gens en parlant football qu’écologie. Et en plus, pour qui l’écoute un peu attentivement, le mouvement de translation vers la droite qui affecte souvent les plus stricts des gauchistes, l’âge venant, ne l’a pas totalement épargné. Ainsi, il n’était pas vraiment d’accord avec le rejet, par la gauche (y compris les verts français) et les syndicats du projet de réforme des modes de vie après le travail présentés par le gouvernement et Nicolas Sarkozy. Il pointait, dans ses dernières interventions, la contradiction entre la construction européenne et le cavalier seul de la gauche française pour maintenir à 60 ans la cessation d’activité salariée dans notre beau pays alors que nos partenaires vont au chagrin jusqu’à 65, voire 67 ans. Dans le débat présidentiel de 2012, il ne sera pas en première ligne, car ce sera Eva Joly, sa créature politique (qui lui a partiellement échappé) qui sera la vedette, avec une probabilité non négligeable qu’elle se plante grave, vu l’incompatibilité du style de la dame avec l’esprit du pays qu’elle aspire à diriger. Il y a donc fort à parier qu’on ne verra pas beaucoup Dany sur les estrades au printemps 2012. D’ailleurs, il sera fort occupé par les préparatifs de son grand film sur la Coupe du monde de football de 2014 au Brésil.

Mais n’ayons crainte, ses adieux au public dureront au moins aussi longtemps que ceux de Maurice Chevalier, et les rappels enthousiastes qui ne manqueront pas de saluer ses diverses prestations feront un bien fou à son moral de jeune vieillard.

Villiers, seul en son château

Bien plus triste est l’histoire de Philippe de Villiers qui vient de se faire proprement éjecter d’un terroir dont il fit la conquête politique[1. Contrairement à une idée largement répandue, mais fausse, la famille de Villiers n’est pas originaire de Vendée, mais de la Manche, en Normandie.] au début des années 1980. Quelque soit le jugement que l’on porte sur ses orientations politiques, le récit de la «  chute de la maison Villiers », que nous narre avec autant de talent que de cruauté Mathieu Deslandes dans le JDD est de nature à provoquer la compassion des sans-cœur que nous sommes. Cet aristocrate vieille France vient de voir étaler sur la place publique de sales petits secrets de famille, où l’un de ses fils accuse son frère aîné de viols répétés. Après avoir vaincu un cancer de l’œil, il se retrouve seul en son château, son épouse l’ayant quitté, lasse de trop d’infidélités. Ses obligés et ses valets le trahissent les uns après les autres avant de se partager son fief en une sinistre bacchanale. Le destin de Villiers est digne d’une pièce de Shakespeare où le sang gicle sur les murs alors que le souverain, abandonné de tous, tente de conjurer la fatalité qui l’accable. Il y a là matière à nourrir un nouveau spectacle au Puy du Fou, entreprise à laquelle, dit-on, il entend consacrer prioritairement le reste de son existence.

Aussi éloignés qu’ils puissent être l’un de l’autre par leurs origines et leur orientation, Cohn-Bendit et de Villiers ont en commun ce petit grain de génie, ou de folie, qui transforme un homme politique banal en personnage de roman, sinon d’Histoire. On rêve d’une pièce de théâtre où, dans le style de ce que firent naguère Claude Rich (Fouché) et Claude Brasseur (Talleyrand) dans Le souper, ils nous referaient le match de trente ans de politique française. Ils sont assez cabots pour en accepter le défi.

Hello Tristesse

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Bret Easton Ellis
Bret Easton Ellis.
Bret Easton Ellis
Bret Easton Ellis.

Les larbins, pour reprendre le scud envoyé par Jean-Luc Mélenchon, sont souvent des journalistes. Et quand il s’agit de littérature, le larbin est soit un roquet – Yann Moix, lorsqu’il ne défend pas courageusement Polanski – soit un nain rockuptible, culturel et branché, politique mais pas trop, intransigeant toujours. Sauf devant Houellebecq et Ellis.

Le nain rockuptible ne se rend pas compte que Ellis, comme Houellebecq, se gausse des ronds-de-jambes interminables et de la jouissance si peu intime du journaliste qui se croit accepté dans le royaume du « grantécrivain ». Tout ça parce que le nain a eu le privilège de voir son maître allumer des cigarettes dans un lieu non-fumeur et ouvrir une canette de redbull dans un loft de la Cité des Anges.
On en est là : le loft et le redbull font le papier. Ce qui évite de fouiller la carcasse des hommes et des mots.

Golden boys à bout de souffle

Avec Suite(s) Impériale(s), Ellis nous parle d’hier et d’aujourd’hui, c’est-à-dire des soubresauts désabusés d’un monde déjà mort au milieu des années 1980. Dans son entreprise, il n’est guère éloigné d’Oliver Stone replongeant Gordon Gekko, sorti de prison, dans l’enfer de Wall street.

Vingt-cinq ans après, Ellis retrouve Clay, le héros de son premier roman Moins que zéro, entre autres ombres plus ou moins vivantes de la vieille jeunesse dorée de Los Angeles : « Ils avaient fait un film sur nous. Le film était adapté d’un livre écrit par un type qu’on connaissait. Le livre était un truc simple: quatre semaines dans la ville où nous avions grandi et c’était un portrait assez juste, pour l’essentiel […] Par exemple, il y avait vraiment eu une projection d’un snuff film dans cette chambre de Malibu, un après-midi de janvier, et oui, j’étais sorti sur la terrasse qui donnait sur le Pacifique, et c’était là que l’auteur avait essayé de me consoler en m’assurant que les cris des enfants torturés étaient simulés, mais il avait souri en disant ça et j’avais dû m’éloigner. »

La mise en bouche d’Ellis, glacée et très tranquille, ravive l’écho des mots de Fitzgerald à Hemingway : « Les gens riches sont différents de vous et moi. » Et le souvenir, aussi, de Bright lights, bright city de Jay McInerney. Sur le fumier de l’Amérique de Reagan, les golden boys ont cru réaliser leurs rêves minuscules, oubliant qu’ils étaient perdus depuis longtemps. Toujours plus d’argent, de coke, de filles faciles, de paillettes, de mauvais alcools. Leur histoire ne se répète qu’en farce tragique. Et ils n’ont pas lu Marx, et la mélancolie peine à percer sous le masque de la paranoïa. Pourtant, dixit Ellis dans Suite(s) impériale(s): « La tristesse : elle est partout. »

Bonjour tristesse

Elle suinte, en effet, de chaque page de ce roman noir, seconde peau de l’auteur qui, bien plus que dans l’autobiographique et fantasmé Lunar Park, met son coeur à nu. Si le Patrick Bateman de American psycho, c’était lui, Clay c’est encore Ellis. Scénariste à Hollywood parce que les filles n’aiment plus les écrivains, il joue de son éphémère pouvoir pour draguer profs de gym, apprentie actrice et call girl du ouèbe. Idiot inutile et pervers de la grande machine à broyer les êtres, il tombe amoureux. Ca fait partie du jeu et de la panoplie. Elle s’appelle Rain, veut un rôle dans une série qui n’existera jamais, ne croit qu’à la gloire et à la beauté. Entre elle et Clay, il y aura des promesses non tenues, du sexe en pleine débâcle, la peur qui obsède, des rails de poudre et du gin, et la mort comme une Jeep aux vitres teintées en arrêt devant le Doheny Plaza.

Que sont devenus les golden boys ? Ils sont à bout de souffle, illusions définitivement crevées. A la fin de Suite(s) Impériale(s), exorcisme ou balle dans la tête, cette phrase : « Je n’ai jamais aimé personne et j’ai peur des gens. »

Suite(s) impériale(s)

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Faut-il interdire L’Huma ?

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J’avoue avoir été assez réjoui par la lecture du compte-rendu de la conférence-débat de Jean-Marie Le Pen de jeudi dernier au Centre de Formation des Journalistes sur le site Humanité.fr. Sous le titre tout en finesse « Le Pen vante le nazisme devant de futurs journalistes », l’auteur, Grégory Marin, n’a pas de mots assez durs pour condamner cette invitation : « En voie de banalisation dans les médias, le discours de haine du FN doit-il intégrer la boîte à outils du journaliste dès sa formation, fût-ce dans l’école dirigée par un ancien journaliste politique du très à droite hebdomadaire Le Point? »

On pourra s’indigner des amalgames hâtifs de ce jeune collègue. On sera encore plus avisé de s’en amuser. En effet, une grande majorité des commentaires de l’article sont ouvertement favorables aux idées du Front !

D’aucuns penseront que c’est tout à l’honneur du site du quotidien communiste de les avoir publiés sans censure. Mais je fais confiance à Grégory Marin pour titrer son prochain article : « Le discours de haine du FN en voie de banalisation dans L’Huma ? »

Protégez-nous des jeunes

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Manifestation anti-CPE.
Manifestation anti-CPE.

Si je n’ai pas connu les affreux jeunes des années 1980 parce que mes couches-culottes m’interdisaient encore d’être admis dans leur noble confrérie, je m’étais néanmoins juré, à l’âge de six ans, de ne jamais leur ressembler : petit montagnard perdu dans un bled du Vercors où le seul camarade issu de ce qui ne s’appelait pas encore la « diversité » était un fils de maçon portugais, on nous obligea à porter, comme un talisman destiné à lutter contre notre infamie congénitale, la main jaune des Potes. Je fis serment, dans la cour dont l’odeur des marronniers embaume pour toujours de mélancolie enfantine le mois de septembre, de ne jamais être des leurs. Les jeunes étaient déjà des cons, je le pressentais, et le resteraient toujours. Ces « jeunes » dont l’époque a fait les pires ennemis de la jeunesse.

Depuis, j’ai eu l’occasion de vérifier le bien-fondé de ma révolte infantile. Les années 1995 et 1996, la quinzaine anti-Le Pen, cette « shame pride » si chère à Muray, les défilés anti-CPE où la frange consciente des futurs travailleurs occidentaux scandait en bas de mes fenêtres « C comme caca, P comme pipi, E comme excrément », et maintenant leur enjouement contre la réforme des retraites m’ont appris empiriquement ce que, comme beaucoup, je savais déjà : qu’il ne s’agit jamais pour toutes ces classes successives de manifestants que d’un jeu répétant comiquement ce que leur aïeux firent en 1968.

Il y a, en d’autres lieux, en d’autres occasions, de vraies batailles livrées par la jeunesse : elles sont à Athènes, elles furent à Gênes, à Göteborg, à Bruxelles et à Barcelone, elles furent violentes et elles eurent leur quota de morts et de blessés. Ces batailles furent tragiques, et c’est parce qu’elles luttaient véritablement contre le Spectacle et contre son mode technique et consommatoire. Elles ne se firent à l’appel d’aucun syndicat jaune, d’aucun parti, d’aucune organisation, elles n’eurent aucun allié dans la place : c’est qu’elles n’étaient pas des escarmouches d’opportunité pour faire tomber un gouvernement, mais une lutte à mort pour réintégrer le monde des vivants.

On ne peut pas croire une seule seconde que les lycéens qui proclament la grève dans leurs établissements le feraient s’ils pensaient qu’ils avaient quoi que ce soit à perdre. Ils luttent au contraire pour la perpétuation de leur société sans risque où, toujours, ils ont le beau rôle. Ils se moquent comme de leur premier Diesel du sort des ouvriers du Nord-Pas-de-Calais. Las ! Leur conscience politique est enfermée depuis longtemps dans les photos de leur profil Facebook, où ils consultent à l’aide de leur iPhone les dernières nouvelles de leur « mur ». Leur vision du monde se résume à un écran, c’est-à-dire à ce qui voile, la frange avancée de cette révolution étant ces « jeunes de banlieue » qui pratiquent déjà la reprise individuelle dont ce monde entièrement néo-libéral leur a indiqué la voie.
Ces jeunes, enfin, ne se battent pas pour leur grand-père, mais pour le grand-père qu’ils seront, modernes préparant − Péguy le savait − leur retraite comme le chrétien prépare son salut.

Un pas en avant, deux en arrière !

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Il y a quelques années, le grand Umberto Eco publiait un piquant recueil d’articles intitulé À reculons comme une écrevisse, dénonçant un monde moderne allant cul par-dessus-tête… C’est à cette image que j’ai immédiatement songé en apprenant qu’une manif « à reculons » s’est tenue, ce samedi, dans les rues de Paris et de quelques villes provinciales à l’appel d’un collectif d’artistes. Dans le cadre de la 4e édition de « Rue Libre ! » – journée internationale (accrochez-vous bien…) des « arts de la rue et de la libre expression dans l’espace public » – les participants à ce défilé bouffon ont suivi un parcours revendicatif – à rebours – en brandissant des pancartes ironiques interdisant de chanter et de sourire.

Nullement rouges de honte, à l’image des crustacés décapodes d’Umberto Eco qui évoluent à reculons, nos petits révoltés en sucre d’orge (et sur monocycles) ont surtout regretté bruyamment la baisse des subventions publiques à leur endroit et la menace diffuse d’un nébuleux « recul des libertés ». Parlaient-ils de la liberté d’échapper, précisément, à l’omniprésence de ces « arts de rue », lorsque l’on descend simplement acheter son journal, ou promener son chien ? Que nenni ! L’artiste de rue est partout chez lui, même quand il est chez vous! Il entend prendre la rue d’autorité, avec le projet utopique de vous rendre – par une médiation culturelle parfois douteuse – ce qui vous appartenait quasiment déjà. Avez-vous déjà pu échapper à l’impérieuse démonstration d’un jongleur citoyen au détour d’une ruelle sombre ? Connaissez-vous l’expérience traumatisante de devoir subir une éco-déambulation d’échassiers sur le thème des OGM place de la Contrescarpe ?

A l’heure où la ferveur populaire et syndicale contre la réforme gouvernementale des retraites retombe doucement, victime des frimas automnaux et de cette éternelle tendance des syndicalistes à partir en vacances quand on leur demande, ce courageux mouvement des indispensables artistes de Rue s’imposait incontestablement à la France sarkozyste meurtrie… Pas de blague. Soutenons ce mouvement, chers Causeurs ! Ne laissons pas les artistes de rue devenir des artistes d’impasses ! Ils pourraient en venir à manifester dans le bon sens.

À reculons comme une écrevisse

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Coetzee et la mer de glace

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John Maxwell Coetzee.
John Maxwell Coetzee.

Elles s’appellent Julia, Margot, Adriana, Sophie. Elles le trouvent d’une tristesse insoutenable, mou, fade, maladroit, indécis, raté, asexué. Elles le disent mauvais amant, homme piètre, écrivain surfait. Il n’a pas, il n’a guère, il a parfois mais si peu, si fugacement, illuminé leurs vies. Elles ont existé pour lui bien davantage qu’il n’a existé pour elles. C’est ce qu’elles disent. Et, jusqu’au bout, nous ne saurons strictement rien du rapport entre leurs paroles et la vérité. Voilà la règle du jeu.

Ça dit je, ça vit

Il est froid jusqu’à l’écœurement et bouge, selon les paroles d’Adriana la danseuse, « comme si son corps était un cheval qu’il montait, un cheval qui n’aimait pas son cavalier et qui regimbait ». Il ne veut pas se libérer du fardeau de son moi en accueillant en lui l’amour d’une femme. Il est incapable d’aimer, c’est-à-dire, simplement, de dire je de tout son être, de tout son corps. Il refuse de risquer un je. Toute son existence n’a consisté qu’à fuir l’épreuve de vérité de l’altérité féminine, qui aurait pu le rendre réel et lui faire atteindre le lieu houleux et béni, où, après la traversée de tous les miroirs narcissiques, en deçà de toute image, ça dit je, ça vit.

L’été de la vie de John Coetzee nous fait entendre ces quatre femmes dans leurs dialogues avec le Dr Frankl, qui a résolu d’écrire une biographie de Coetzee après la mort de celui-ci. Ces cinq entretiens sont encadrés par des extraits des carnets autobiographiques de Coetzee, dans lesquels celui-ci parle obstinément de lui-même à la troisième personne.

L’été de la vie, troisième tome de l’autobiographie fictive de John Coetzee, est donc à proprement parler une hétérobiographie, puisque Coetzee y passe à la moulinette d’un tiers imaginaire nommé Frankl. Et même une hétérohétérobiographie, puisqu’elle doit passer par l’altérité plus sérieuse et plus redoutable de quatre femmes. Quatre femmes qui nous disent que John Coetzee ne sait rien du pays des femmes. Qu’il s’est intéressé, tout au plus, à des images, mais à peu près jamais à elles.

Son roman nous fait pourtant bel et bien entendre ces quatre voix féminines. Et ce, on ne peut plus charnellement, avec un souverain effet de réel. Il constitue donc la démonstration en acte du contraire. La forme romanesque de L’été de la vie est celle d’une déroutante contradiction performative.

Trois points communs avec Houellebecq

L’été de la vie possède trois points communs avec La carte et le territoire de Michel Houellebecq. D’abord, la violence qui y est faite au narcissisme humain élémentaire, la violence extrême dans la description d’un personnage portant le nom de l’auteur. Dans le cas de Houellebecq, la part d’humour et de jeu semble plus grande. Dans celui de Coetzee, même si ces dimensions sont présentes aussi, L’été de la vie donne le sentiment d’une cruauté contre soi plus réelle, d’une lutte avec soi plus serrée et douloureuse.

La seconde parenté avec La carte et le territoire est le motif du rapport entre père et fils. Le personnage nommé Coetzee vit en formant un étrange couple solitaire avec son père malade. Ce couple semble constituer pour lui un rempart inconscient contre les femmes, une forteresse désolée dans laquelle il se terre, à l’abri de leur amour. Un père qui semble être, en dépit des soins prodigués par son fils, l’objet d’une haine tenace. Chez Houellebecq, la fidélité du fils – Jed Martin – est celle de l’amour. Chez Coetzee, l’amour lutte timidement contre la fidélité de la haine.

Forte composante bloomesque

Il y a enfin une parenté entre les personnages nommés Coetzee et Houellebecq. Elle réside dans la forte composante bloomesque de leur personnalité. Le Bloom, tel que Tiqqun l’a dépeint dans la Théorie du Bloom, est la forme de subjectivité contemporaine dominante, qui se caractérise par une radicale absence à soi et au monde. Le Bloom désigne la torpeur de l’étrangeté, du déracinement, le sentiment permanent que notre vie est vécue par un inconnu qui nous est entièrement indifférent. Le Bloom est inséparablement le comble de la lucidité sur soi et le comble de l’impuissance, de la paralysie vitale. Il se voit il dans le miroir.

Dans L’été de la vie, nous pouvons vérifier que si le Bloom ne ressent jamais rien, c’est parce qu’il ressent toujours tout. C’est précisément parce que ses affects sont d’une immense intensité qu’il les dissimule au fond de son corps et les anesthésie sous une épaisse couche de glace. Qu’il viole sa chair en la transformant en pierre qui ne sait et ne sent rien.

Les trois secrets que le personnage nommé Coetzee a enfouis sous la glace sont la situation historique tragique de son pays, la haine torturante vouée à son père et – comme Jed Martin – la mort précoce de sa mère, à propos de laquelle il garde farouchement le silence.

Pourtant, L’été de la vie constitue la preuve que John Coetzee est, comme nous tous, un Bloom manqué. Puisque sa littérature, selon les vœux de Kafka, parvient à briser en nous la « mer de glace ».

L'Eté de la vie

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Mamoudzou tient toujours

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Dans une projection désirante typique, comme on dit en psychanalyse, le gouvernement estime que le mouvement social est en net recul. On pourra sourire quand on pense que le net recul a mis deux millions de personnes dans la rue pour une manifestation et une journée de grève organisées en pleines vacances de la Toussaint et alors que la loi a été votée à l’asssemblée à la vitesse d’un TGV jaune. En tout cas, à Mamoudzou (Mayotte), la mobilisation n’a pas faibli et a réuni comme d’habitude plusieurs centaines de personnes qui ont occupé dans la bonne humeur les services fiscaux, la mairie et le conseil général. Aux revendications métropolitaines s’ajoutaient celles liées à la départementalisation , comme la comptabilisation des années travaillées avant le changement de statut. Les manifestants de Mamoudzou, à l’issue de cette journée, ont pris rendez-vous, eux-aussi, pour le samedi 6 novembre avec une belle détermination. Ce qui nous rappelle que ce ne serait pas la première fois que la France serait sauvée par son Empire.