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Ségolène et ses faux ennemis

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Décidément, Ségolène Royal est bien la meilleure des candidats à la primaire du PS, dans la catégorie « qui ose tout et que c’est à ça qu’on la reconnaît ». Dernière royalitude en date, une tribune dans Le Monde qui consiste pour lessentiel à la reproduction d’une lettre envoyée à elle en 2007 par feu Jean-Marcel Jeanneney. L’ancien ministre du général de Gaulle et heureux père, entre autres, d’un brillant historien, ne tarissait pas d’éloge sur Ségolène, en qui il voyait une réincarnation de l’esprit, sinon du corps du fondateur de la Vème République.

Décédé en 2010, tout juste avant de fêter son centième anniversaire, Jean-Marcel Jeanneney n’est plus là pour confirmer si la cuvée Royal 2011 est encore digne de ces compliments. Là où Ségolène pousse tout de même le bouchon un peu loin, c’est en affirmant que cet admirateur illustre « n’était pas de son bord politique ». Lors de l’élection présidentielle de 1974, Jean-Marcel Jeanneney avait pris publiquement position en faveur de François Mitterrand. Depuis lors, il n’a jamais soutenu de personnalités politiques qui ne soient pas de gauche. Mais on n’a pas grand chose à perdre en pariant le manque de mémoire des Français en général, et des lecteurs du Monde en particulier.

DSK : le crime était presque parfait

Si Dieu existe, je lui remets l’Oscar du meilleur scénariste du monde. Quel talent ! Le plus audacieux des faiseurs de succès hollywoodiens n’aurait jamais osé inventer les derniers rebondissements de l’affaire DSK. D’ailleurs, dans un film, on aurait trouvé à la fois incroyable et de mauvais goût qu’une telle tragédie s’achevât par un happy end.

En attendant, je me plais à imaginer le héros injustement diffamé savourant l’honneur et la liberté retrouvés comme il a enduré l’opprobre et s’amusant, tel Edmond Dantès concoctant le plan parfait de la vengeance, des visages blêmes de ceux et surtout de celles qui l’avaient enterré vivant – plus confortablement qu’au château d’If mais dans une solitude tout aussi effroyable. Peut-être est-il en train de visionner les prestations de ses camarades socialistes dans les heures qui ont suivi son arrestation, scrutant les visages graves de Martine Aubry et de François Hollande pour détecter, derrière les paroles de solidarité, des miasmes de joie mauvaise.

À vrai dire, en supposant même qu’ils aient éprouvé quelques secondes de satisfaction en apprenant la chute de DSK – ce que rien ne permet d’affirmer – on ne saurait les en blâmer. Enfin pas trop. Si j’avais des rivales et qu’elles fussent embastillées sans que j’aie eu à lever le petit doigt, il n’est pas sûr que je me torturerais avec des questions morales.[access capability= »lire_inedits »]

Plus forte que la Merteuil des Liaisons, la soubrette offensée !

Quant à la victime présumée, elle a changé de tête : j’avoue que la nouvelle Nafissatou, celle qui se fait appeler « Ophelia », fréquente des trafiquants de drogue, paye cinq abonnements de téléphone, perçoit des sommes improbables sur son compte en banque et s’est peut-être montrée assez maligne et cynique pour tirer parti de l’opportunité qui s’offrait, voire pour la provoquer, me paraît plus amusante que la pieuse musulmane illettrée que nous décrivaient les journaux. Et si, par-dessus le marché, elle faisait commerce de ses charmes, il faut lui réserver une place de choix au Panthéon des salopes magnifiques. Plus forte que la Merteuil des Liaisons, la soubrette offensée ! Parce que camoufler un tel démon derrière le personnage de la « victime totale » − femme, noire, pauvre, exilée, exploitée, qui dit mieux ? – c’est fort.

Bien sûr, il est aussi hasardeux aujourd’hui d’affirmer que DSK est innocent qu’il était hier imprudent de le décréter coupable. Mais on peut déjà tirer quelques enseignements du coup de théâtre. Car même en supposant que la scène ait eu lieu telle qu’elle a été rapportée, l’éclairage nouveau jeté sur l’un des personnages lui donne un tout autre sens.

Tout d’abord, reconnaissons-le, nous y avons tous cru. Amis, ennemis, adversaires politiques, citoyens médusés et journalistes, nous étions tous convaincus que l’ex-patron du FMI était coupable. Tous sauf l’épouse, dont l’inébranlable confiance ressemblait fort à de l’aveuglement. Du coup, des informations, rumeurs et supputations qui déferlaient à jet continu, nous n’avons retenu que celles qui confirmaient nos certitudes. Tout accusait DSK : son passé et les fantômes qui en surgissaient, mais aussi la police et la justice américaines – ce n’est pas rien. Nous ferions mieux de nous rappeler qu’il y a parfois de la fumée sans feu.

Deuxième leçon, tout est possible, même l’incroyable. De même que les paranoïaques ont des ennemis, les théories du complot cachent parfois de véritables complots. On n’en est pas là. Reste que l’imagination peut désormais échafauder les hypothèses les plus délirantes : la vengeance d’un mari trompé ou d’une femme, non pas molestée mais délaissée, un coup fomenté par des gauchistes grecs, des services secrets chinois, voire par des banquiers en colère, une peau de banane glissée par une quelconque officine française. Dans la version que je préfère, on apprend que François Hollande était à la manœuvre. Certes, c’est la plus invraisemblable, c’est pour ça qu’elle me plaît.

Les archétypes n’ont ni zones d’ombre, ni faiblesses, ni passions.

Au passage, on a le droit de rigoler de la débâcle du journalisme. Il faut croire que, contrairement à la terre, le terrain peut mentir et même sacrément : dans la horde de reporters qui, du Bronx à la Guinée en passant par le Sénégal, s’est lancée à la recherche des secrets de la femme de ménage, pas un n’a été fichu de trouver le moindre détail susceptible d’entacher l’image pieuse forgée pour les besoins d’un récit irénique et allégorique. Il ne s’agissait plus de deux êtres humains, mais de deux archétypes. Or, par définition, les archétypes n’ont ni zones d’ombre, ni faiblesses, ni passions.

Plus que tout, cette affaire devrait donc nous conduire à en finir avec la religion de la victime. Elle rappelle qu’on n’est pas victime par essence ni même par naissance mais en fonction de circonstances. Les péronnelles qui ont cru bon de tirer le fil DSK pour prouver que le machisme le plus abject sévissait dans nos contrées ont beau proclamer partout et sans la moindre vergogne qu’elles ont eu raison d’avoir tort, on doit bien admettre que le faible n’est pas toujours la victime du fort, que le pauvre n’a pas toujours raison contre le riche et que l’exclu n’est pas toujours moralement supérieur au maître du monde. La réalité n’est pas un film en noir et blanc destiné à l’éducation des jeunes filles. Heureusement.[/access]

Amy Winehouse, princesse du négatif

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Même les îles ne protègent pas des mauvaises nouvelles. On a beau se mettre à l’abri d’internet et se trouver dans une vallée où les portables passent de manière aléatoire, deux sms simultanés, puis trois, quatre, cinq, six nous ont annoncé l’événement : Amy Winehouse venait de mourir, au cœur de l’été, à vingt sept ans, dans son appartement londonien. Ceux qui nous ont prévenus nous connaissent bien. La mort d’Amy Winehouse nous est ce que la chute de Constantinople était à la princesse Bibesco : un deuil personnel.

Trajectoire météorique

Depuis 2006, elle était notre paysage sonore favori et elle revenait en boucle quand nous écrivions ou buvions, ce qui revient souvent au même puisqu’il s’agit dans les deux cas de s’absenter momentanément des assignations constantes et des petites tyrannies sociales.
Amy Winehouse était une princesse juive et prolote de Southgate, fille d’un chauffeur de taxi qui aimait le jazz. Elle nous avait définitivement bouleversés dès que l’on avait entendu Rehab, le morceau phare de son deuxième album, Back To Black. Il faudrait se souvenir des circonstances exactes de la première écoute parce que ce fut, au bout du compte, aussi important que la première fois avec une fille ou la première lecture de Proust. Le même genre de révolution copernicienne du cœur, la même blessure heureuse dont on espère qu’elle ne cicatrisera jamais.
Il est vrai que nous ne sommes pas une référence en matière de musique. On a toujours eu l’impression que tout s’était arrêté avec la mort d’Otis Redding en 1967. Depuis, on a énormément de mal à supporter le rap des pauvres et la techno des riches sans compter les chanteurs trentenaires revenant tous les cinq ans avec des filets de voix et des textes identiques pour pleurnicher sur des problèmes personnels qui ne se posent que dans les quartiers parisiens où Europe-Ecologie-Les-Verts fait des pointes à 25 %.
Amy, elle, par sa gouaille glamour, brutale et évidente, profondément sexuelle dans une époque qui n’aime plus ça, renouait avec la tradition des girls groups des années 1960, avec le groove du son de la Tamla-Motown. Elle le faisait jusque dans son look hyperbolique, sa choucroute démesurée, ses jupes à jupons et ses pantalons corsaires qu’aurait pu porter Brigitte Bardot dans Le Mépris ou Et dieu créa la femme, deux titres qui iraient bien, d’ailleurs, pour sous-titrer une biographie de notre grande brûlée à la trajectoire météorique.

Diva rimbaldienne

Mais la limiter à un simple revival sixties serait une belle erreur. Si vous voulez des clones de cette époque-là, allez voir du côté des autres filles qui ont tenté de prendre le relais quand Amy Winehouse s’est retrouvée dévastée par les substances : les Pipettes sont une caricature pure est simple quant à Duffy, la jolie galloise blonde, il y a pour le coup quelque chose d’aseptisé et de muséal, même dans ses meilleurs morceaux, qui est bien loin du soleil noir gorgé d’antimatière vous absorbant comme un vaisseau spatial en perdition dès qu’Amy commence à chanter. Ce soleil noir qui s’appelle, entre autre, la soul.
C’est qu’Amy Winehouse n’était pas seulement une chanteuse, c’était une diva rimbaldienne qui va laisser derrière elle une œuvre aussi mince qu’essentielle après avoir pratiqué un dérèglement méthodique de tous les sens. On aurait dû se douter, dès Rehab, de la suite des opérations, c’est-à-dire des concerts annulés (le dernier en date il y a quelques semaines à Belgrade), des amours tumultueuses, des addictions destructrices et des gardes à vue sur fond de harcèlement méthodique des paparazzi qui l’ont photographiée comme on bombarde un pays rebelle au nouvel ordre mondial : en utilisant des tapis de bombes pour détruire des infrastructures déjà tellement fragiles. Oui, il suffisait d’écouter les paroles de Rehab pour comprendre : « They tried to make me go to rehab and I said : no, no, no » (Ils ont essayé de m’envoyer en cure mais j’ai dit : « non, non, non »).

Amy Winehouse allait être la chanteuse de la défonce et du beau travail du négatif. On aurait pu penser, avec Hegel, que ce dernier point était plutôt du ressort des philosophes. Mais les philosophes ne nient plus rien aujourd’hui, ils sont au contraire là pour relayer un message d’acceptation généralisée de ce qui est. Ce n’est pas non, c’est oui, tout le temps. Oui au marché, oui à l’Europe, à l’Euro, à la rigueur, aux diktats des agences de notation.

En France, de toute façon, plus personne ne dit non à personne depuis De Gaulle. Il faut se souvenir que la grande année du punk, et il y avait de l’icône punk chez Amy Winehouse, fut la même que celle de l’émergence médiatique des nouveaux philosophes. C’était en 1977. A Apostrophes les nouveaux philosophes condamnaient toute remise en question de la société au nom du risque totalitaire. Quand la philosophie démissionne à ce point là, il ne faut pas s’étonner que ce soit Johnny Rotten ou The Clash qui fassent office de grands négateurs et proclament que c’est No Future et Anarchy in the UK. C’est aussi cet héritage là, cette croix trop lourde qu’a portée Amy Winehouse, esquintée en plus par cette fragilité inquiète propre aux enfants nés après deux chocs pétroliers. Cette même fragilité qui la faisait reprendre a capella et titubante, son verre de vodka orange à la main, à la fin d’un concert au Zénith en décembre 2007, Will you still love me tomorrow un vieux standard des Shirelles qu’elle revisitait avec une force qui vous mettait les larmes aux yeux, dans une salle pourtant trop grande pour une chanteuse de club comme elle.

Parce que, selon le mot de Georges Bataille, Amy, avec son nom prédestiné, (littéralement Winehouse, c’est le caviste), c’était « l’approbation de la vie jusque dans la mort ». Avec son corps amaigri par l’anorexie, ravagé par la cocaïne, l’héroïne, le crack, la kétamine et bien sûr l’alcool, elle racontait l’ambiguïté d’un parcours proprement dionysiaque, c’est à dire profondément double, qui crée en se détruisant dans la provocation constante.
Et, comme dans les cérémonies antiques consacrées au dieu deux fois né, ce qu’Amy Winehouse a rencontré au fond de la coupe sacrée vidée de son vin, ce sont deux yeux grands ouverts peints tout au fond, deux yeux dont le buveur ne sait plus si ce sont les siens ou ceux de la divinité qui le regarde.

Amy Winehouse est morte, un mythe est né et nous avons brûlé une sainte.

Adieu belle Amy, il nous reste Bono

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C’était en 2006, lors des Trophées de Q Music. La fête allait bon train, et Bono se lançait déjà dans un vibrant plaidoyer humanitaire lorsqu’Amy Winehouse eut la chic idée de lui jurer au visage : « Shut up ! I don’t give a fuck !« . Voilà une réplique intéressante. Qui d’entre nous n’a jamais rêvé d’interrompre une starlette de l’humanitaire en plein discours ? Qui d’entre nous n’a jamais rêvé de se comporter ainsi, avec la grossièreté sans appel qu’autorise l’interjection « fuck ! », mot sublime entre tous ?

Le mot serait une abréviation de l’expression suivante : Fornication Under the Control of the King. Si cette origine est avérée, alors les Anglais sont vraiment plus forts que nous. Eux seuls ont su conserver, contractée sous la forme d’une interjection, l’insolence aristocratique qui permet de jeter à bas les illusions sentimentales de notre époque. Amy Winehouse, cette lady si bizarre qui aurait fait le bonheur de Joseph de Maistre, savait d’instinct comment résister aux humanistes à la Bono qui peuplent nos concerts et nos Secrétariats à la coopération. C’est une chose qui se paie.

Le corps sans vie de Mademoiselle Winehouse a été retrouvé à Londres, capitale de l’Empire. Cette grande dame n’injuriera plus personne. Aujourd’hui, le mot fuck est en deuil.

Lisons Albert Paraz

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Connaissez-vous Albert Paraz ? Il y a hélas assez peu de chance, à moins d’être célinien et d’avoir eu la chance de tomber sur la réédition du Gala des vaches par Balland dans les années 1970, à une époque où les éditeurs de gauche, tout en résistant à la censure pompidolienne qui taxait Sade et l’interdisait d’exposition, n’hésitaient pas à publier des auteurs classés à l’extrême droite lorsqu’ils leur trouvaient un intérêt littéraire, documentaire ou tout simplement parce que tel était leur bon plaisir. Inimaginable aujourd’hui. Parmi ces livres d’infréquentables, Le gala des vaches d’Albert Paraz racontait l’amitié de son auteur avec Céline. Paraz y donnait des lettres de l’auteur du Voyage et intercalait des attaques au lance-flammes contre l’épuration qui avait fait fuir son ami au Danemark.
Sachant que ce livre a été publié en 1948, on comprendra la rapidité avec laquelle Paraz, anticommuniste viscéral comme seuls le sont les libertaires, s’est retrouvé sévèrement tricard.

Faire bouillir la marmite

Plutôt de gauche avant 1940, radicalement pacifiste, il avait même écrit deux romans ayant pour personnage Bitru, archétype du français moyen et débrouillard au moment du Front Popu. Ses premiers romans avaient plu à Prévert qui avait invité Paraz à travailler sur leur adaptation. Cela donnera L’arche de Noé, un film de 1947.
Mais les héros de la vingt-cinquième heure et la peur panique d’une dictature stalinienne en France ont fait virer Paraz chez les maudits de l’extrême droite. Et comme cet ancien ingénieur avait besoin de faire bouillir la marmite autrement que par les tickets de rationnement, il s’est décidé à faire ce que tout le monde faisait à l’époque : écrire du polar.
Paraz a été fasciné par le succès de la Série Noire qui commençait sous la houlette de Marcel Duhamel à faire connaître des auteurs américains comme Sam Spade et Philip Marlowe, débarqués en France dans la foulée du 6 juin 1944, de la liberté, du chewing-gum et des bas nylon.
Mais il était aussi, en bon célinien, un écrivain de tradition rabelaisienne, un de ceux qui aiment faire jouir le français et le trainer dans les bas fonds comme une bourgeoise qu’on a fait trop boire pour la forcer à s’encanailler. A l’époque, Paraz avait sous les yeux un bel exemple desynthèse réussie entre la Série Noire et la langue verte bien de chez nous : c’était Frédéric Dard et son San Antonio qui commençaient à connaître une célébrité grandissante.

Écumeur de bordels

Pourquoi pas moi ? s’est dit Paraz avec raison. Il a donc créé le personnage de Gorin, moitié espion, moitié indic, grand écumeur de bordels et de bistrots. Gorin apparaît dans Une fille du tonnerre que vous ne trouverez plus qu’à prix d’or chez les bouquinistes, puis poursuit ses aventures dans Petrouchka, une suite qui peut se lire indépendamment du premier et que L’Age d’homme réédite ces temps-ci. On se demande d’ailleurs qui, mis à part le regretté Vladimir Dimitrievic mort il y a quelques semaines et à qui il a été rendu hommage ici, aurait eu le courage et l’intelligence de rééditer Paraz par les temps qui courent ou plutôt par les temps qui rampent.

Ne cherchez pas dans Petrouchka une intrigue qui se tienne. Gorin, improbable James Bond se ballade de maison closes en kolkhozes et médite autant sur la chiennerie des hommes, des femmes, des communistes et des politicards de la IVème république qu’il tâche de mener à bien sa mission assez floue au demeurant.

Non, ce qui est gouleyant dans ce Petrouchka, c’est le plaisir du texte, c’est la langue inventée par Paraz pour son Gorin au pays des Soviets auprès de qui les aventures de Rocambole sont un modèle de vraisemblance.

Il faut dire que lorsqu’il écrit Petrouchka, Paraz qui n’est pas en grande forme, les éponges déjà mitées par la tuberculose, s’est adjoint les services d’un jeune truand, ancien résistant, qui sort de taule, lui aussi pour des raisons tubardes. Il s’appelle Michel Boudon et Paraz l’a repéré quand ce dernier lui a envoyé des lettres du sanatorium. Michel Boudon, bientôt, changera de nom. Il sera mieux connu sous le nom d’Alphonse Boudard.
On voit donc que tout ça est une jolie affaire de famille.
Une famille infréquentable, mais franchement du tonnerre.

Pétrouchka

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Jaime, l’autre Semprun

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D’un été l’autre, les Semprun quittent ce monde en laissant des plaies béantes dans la chair de leurs lecteurs orphelins. Disparu en juin, Jorge survivra à travers des chefs-d’œuvre comme Le Grand voyage ou L’Écriture ou la vie. Injustement moins connu, son fils Jaime, fondateur de l’Encyclopédie des nuisances, avait succombé à une hémorragie cérébrale un jour d’août 2010.

Cet été, le plus bel hommage que vous puissiez lui rendre est de vous débarbouiller l’esprit de toutes les pollutions aliénantes accumulées de septembre à juin. Face à l’océan, la lecture de quelques volumes piochés dans le large catalogue de l’Encyclopédie des nuisances vous transformera en estivant radicalement réfractaire à la barbarie contemporaine. Entendez nuisances au sens large. Songez aux dégâts matériels, physiques et mentaux provoqués par un capitalisme dont la folie déchaînée entraîne l’éradication progressive des forces vitales de la planète. La caissière de supermarché, le chômeur étrangement frustré de ne pas se faire exploiter pour une poignée d’euros ou le petit pêcheur méridional contraint de piller la nature pour rester compétitif perdent leur vie à essayer de la gagner. [access capability= »lire_inedits »]

La mécanique implacable de l’uniformisation

À l’origine, Jaime Semprun nourrissait le projet de rédiger, sous la forme d’une revue anonyme et collective, un Dictionnaire de la déraison dans les sciences, les arts et les métiers. Créée en 1984, la revue devint une maison d’édition sept ans plus tard, mais son ambition est la même : dégager la logique commune aux maux contemporains. Derrière leur diversité apparente, les nuisances obéissent à la mécanique implacable de l’uniformisation des modes de production et d’échange. Dans la lignée de L’Internationale situationniste, Semprun voulait remédier à la « dégradation de la conscience » en fournissant la « conscience de la dégradation »[1. Anonyme, Discours préliminaire à l’Encyclopédie des nuisances, novembre 1984.]aux masses aveuglées par la façade ludique et hédoniste de la société du spectacle.

Lorsque tout devient marchandise et que la marchandise devient le tout, comment échapper au fatum de sa condition aliénante ? En publiant des auteurs tels que George Orwell mais aussi d’autres, beaucoup plus confidentiels, comme Baudouin de Bodinat ou René Riesel. L’Encyclopédie reprend à son compte ce qu’il y eut de meilleur − donc d’occulté − dans Mai 1968, non pas les slogans publicitaires de jouisseurs consuméristes, mais la critique radicale de l’idéologie du travail.

Quelque vingt ans plus tard, dans ses Commentaires à la société du spectacle, Debord rejoignait les Encyclopédistes en sondant le « spectaculaire intégré » et son présent perpétuel qui nous dépossède de tout, à commencer par le langage, ennemi juré de tous les totalitarismes.
C’est bien connu, ce qui est indicible n’existe pas. Inversement, la force démiurgique du verbe suffit à générer des modes de pensée inédits. En plein boom de Facebook, Jaime Semprun écrit un essai très abouti sur l’usage contemporain de la novlangue. À l’opposé des lecteurs d’Orwell qui ne chargent le stalinisme que pour disculper notre époque, Semprun définit la novlangue contemporaine comme le sabir d’un monde uniforme et mécanisé qui établit « un rapport social entre des machines, médiatisé par des personnes »[2. Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française, EDN, 2005.]. Langue de la société synoptique, et non panoptique, où la majorité espionne la minorité au pouvoir, la novlangue post-démocratique évacue la possibilité même du despotisme[3. La théorie synoptique de Thomas Mathiesen renverse le concept de panopticon, lequel, amplement étudié par Bentham et Foucault, permet à une minorité de contremaîtres/matons de surveiller une majorité d’ouvriers/prisonniers. Libre et démocratique, le synoptique se construit sur le modèle de ces émissions de téléréalité où le spectateur, devenu voyeur, vote pour en éliminer un à un les participants.]. Vivrensemble, cœur de ville, convivialité : cette langue désarticulée est déjà la nôtre, au point que le français classique et les mots de l’émancipation ouvrière nous apparaissent désormais inintelligibles.

Le « mélenchonisme », une opposition factice

Toute la perversité du turbo-capitalisme disséqué par le regretté Gilles Châtelet [4. Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, Exils, 1998, réédition Folio (Gallimard)]. consiste à alimenter une opposition factice sous la forme du progressisme naïf dont le mélenchonisme constitue la version française. Il faut vraiment être un militant zélé de la « gauche de la gauche » pour croire que Laurence Parisot s’abreuve à la lecture de Joseph de Maistre et de Julius Evola. Empêtrés dans des références mythologiques éculées (la Révolution, la Commune, la décolonisation), les hallucinés de l’arrière-monde progressiste appellent les pouvoirs publics à corriger la multiplication des nuisances (marée noire, suicides au travail, catastrophe nucléaire…). Pourrait-on contribuer plus efficacement au culte de l’État-assistante sociale et ainsi légitimer la perpétuation du système ?

Peu portés sur l’illusion moderniste, les Encyclopédistes concèdent, eux, que l’on s’épanouissait probablement mieux au sein des sociétés traditionnelles organiques. Malgré un ordre social hiérarchique, un certain instinct de conservation y empêchait la subversion totale des hommes, des mots et des choses qui amène aujourd’hui les authentiques « révolutionnaires (…) à lutter pour défendre le présent » afin de préserver les derniers vestiges du monde d’avant, qui apparaissent aujourd’hui comme autant de potentialités émancipatrices.

Le jour où le réel aura été expurgé de toute négativité critique, armés d’une fausse conscience gaie et festive, nous aurons fini de creuser le gouffre d’aliénation qui nous ensevelira. Mais nul n’est obligé de consentir à ce sombre dessein. L’Encyclopédie des nuisances s’offre à tous les réfractaires à l’idéologie du progrès qui voudront bronzer intelligent. [/access]

Encyclopédie des nuisances : Discours préliminaire, Novembre 1984

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Le festin de Narcisse

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Il existe des cas où l’horreur est si insoutenable que même Détective préfère garder un silence pudique. Causeur, avec le courage qu’on lui connaît, a choisi, lui, d’ouvrir jusqu’au bout les yeux sur le réel et d’en parler.

Une mâchoire. Une simple mâchoire humaine laissée à l’abandon sur un trottoir, tel un déchet, dans une solitude funèbre. Une mâchoire humaine, avec pour seul indice pour les enquêteurs quelques miettes de pain encore collées sur les dents. Voilà bel et bien tout ce qu’il reste de la victime… et du coupable.

À l’aune de ce sinistre fait divers, l’affaire de l’homosexuel allemand qui avait mangé contractuellement, il y a quelques années, l’un de ses confrères, relève désormais d’un monstrueux « à l’ancienne », presque bon enfant et se trouve rétrospectivement nimbée d’une aura de nostalgie.

Oui, voilà ce dont est capable notre époque. Osons l’écrire : ce qu’elle a dans le ventre. Voilà sa vérité noire, abrupte et terminale : sur un trottoir parisien, tôt ce matin, dans un sombre festin narcissique, un homme-sandwich s’est auto-dévoré.

Comment nous mangerons le désastre

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Addiction générale
d’Isabelle Sorente est une méditation profonde, exigeante – et parfois accablante – sur notre situation éthique présente. Les doses de vérité administrées à son lecteur sont parfois presque insupportables. Isabelle Sorente est un écrivain, non une philosophe : sa pensée se dit à la première personne, et elle atteint en chacun de vous la première personne. Elle dit « je », vous dites « je », elle dit « nous ». Et « nous », c’est à l’intérieur du désastre, et comment nous mangerons le désastre. Isabelle Sorente est un oiseau de malheur et de joie.

Cette pensée part de la nuit de l’expérience et suit fidèlement les chemins d’une multiplicité d’intuitions précieuses et nouvelles. Elle pense comme la « chienne de tête » chère à Céline et Muray : la chienne la plus fine, placée à la tête de l’attelage dans les expéditions polaires, celle dont les violents aboiements sauvent la vie des chiens et des hommes – car elle est la seule à flairer sous la glace la présence des crevasses qui menacent de tous les engloutir. Venue de la nuit, cette pensée s’exprime pourtant avec simplicité et clarté, avec l’exactitude et la rigueur rationnelles héritées d’une solide formation scientifique. Sa dense limpidité évoque parfois Simone Weil – mais une Simone Weil passée par le situationnisme et se déclarant, ma foi, athée…

Isabelle Sorente rassemble au fil de son essai (de manière parfois trop allusive) une série de faits contemporains très disparates – faits politiques, économiques, écologiques, faits psychologiques, technologiques, militaires – qui n’ont pas vocation à livrer une description d’ensemble du désastre présent mais fonctionnent comme autant de séances d’électrochocs propédeutiques. Le lecteur est ainsi conduit au vif de la question centrale de l’essai : quelle éthique peut être à la hauteur d’un tel désastre ? Addiction générale parvient à relever le défi et à esquisser les lignes de force d’une telle éthique. Il en invente aussi le langage foncièrement libre, rationnel et rétif à tout moralisme. Cette éthique ignore les prescriptions et les impératifs moraux : elle formule des possibilités éthiques et part en quête des « valeurs rationnelles manquantes » qui nous appellent par-delà bien et mal comme des membres fantômes et dont elle fait résonner le chant envoûtant. Son motif musical majeur : « Manquons sans entraves ! ».

De manière très convaincante, Isabelle Sorente voit dans l’addiction le désastre psychique central du temps présent. Si la dévastation du monde extérieur, de la nature et de l’espace se poursuit inlassablement, c’est d’abord parce que le monde s’effondre en chacun de nous. Si Debord, Baudrillard et Muray nous ont offert des descriptions décisives de « l’effondrement du réel », Addiction générale a le grand mérite de proposer une issue patiente et douloureuse à notre cauchemar. Isabelle Sorente jette une lumière nouvelle sur cette perte généralisée du réel en l’interprétant comme le symptôme d’une « addiction générale ». Sa propre expérience de l’addiction – la boulimie, durant dix ans, qu’elle n’évoque pas dans ce livre –, de sa traversée et de sa délivrance, donne à l’analyse de ses mécanismes et aux issues qu’elle déploie une grande force d’incarnation.

L’enfer de l’addiction, c’est celui de la lente et insoutenable disparition des autres d’abord en nous, puis autour de nous. Plus l’objet ou le produit sur lequel nous avons fixé notre addiction s’installe au centre de notre espace psychique, plus notre sentiment de la réalité des autres se désagrège – et plus le monde, dépeuplé, devient irréel et sans saveur. Notre temporalité s’atrophie elle aussi, alternance accélérée de prise du produit et de manque, répétition toujours plus amère de la déception après chaque prise. Loin de nous délivrer du manque, l’addiction nous livre au contraire à un vide et à un manque toujours plus douloureux et atroces.

L’addiction est dans son essence la perte de la réalité et de la raison par une insensibilisation générale. Elle révèle par défaut la sagesse cachée du mot français « sens », l’unité vivante de ses différentes significations. Car c’est du même mouvement qu’elle assèche et éteint mon monde sensoriel, ma sensualité, mes émotions à fleur de corps et qu’elle dévaste ma sensibilité éthique et mon sens commun – dont Isabelle Sorente note que la langue anglaise le nomme précisément le « point sensible ». Sans les autres, notre corps perd tous ses sens, notre vie tout son sens. Notre liberté vivante et notre faculté d’orientation sont nécessairement détruites.

Nos sentiments ne savent plus s’exprimer désormais qu’à travers des explosions de sentimentalité hystériques, sans conséquence et sans lendemain. La contemplation du désert de glace qu’est devenue notre âme nous horrifie et fait grandir chaque jour en nous le dégoût de nous-mêmes, l’hallucination d’une urgence perpétuelle, une fébrilité agressive et stérile et le sentiment enfin d’une fatalité mystérieuse dont il est confortable de nous tenir pour la victime parfaitement impuissante et innocente.

Selon Isabelle Sorente, le seul remède à mon désastre intime est alors l’exercice impitoyable de ma compassion. Elle n’est pas un noble impératif moral mais ma première nécessité vitale pour recouvrer ma liberté. Me mettre à la place des autres est le « mouvement élémentaire » de mon âme et seule sa mise en exercice patiente peut remédier à son atrophie. Seule la compassion peut rouvrir dans mon âme la place imaginaire des autres, la joie liée au sentiment durable que les autres sont aussi réels, précieux, fragiles et faillibles que moi-même.

Je dois être absolument libre de choisir dans le secret de mon âme (qu’Isabelle Sorente nomme « anonymat ») et en dehors de toute contrainte morale, les autres vers lesquels ma compassion va voyager. Peu à peu, l’espace des autres s’ouvrira, gagnera en profondeur et en consistance. Enfin, ma compassion osera s’aventurer vers les êtres qui me paraissent les plus à ma dissemblance, considérer qu’ils sont aussi réels, charnels et précieux que moi : les vieilles putes et les grands patrons, les policiers et les pédophiles, les exciseurs et les journalistes, les nazis et les traders, les prisonniers et les bêtes, toutes les bêtes. Je n’aurai plus peur de toucher et d’être touché par les « intouchables ».

Mais le point essentiel est que je ne suis précisément pas ces autres. « Sauf pour le fœtus et l’amibe, la fusion n’est pas la vie, elle n’est pas l’amour de la vie. » La compassion telle qu’Isabelle Sorente en déploie les mouvements libérateurs est vouée à contrecarrer la mièvrerie sentimentale comme tout fantasme fusionnel. L’addiction ne se définit pas tant par ses objets – l’alcool, le tabac, les drogues, la nourriture, le travail, Internet, les jeux, la sexualité – que par son mode de rapport obsessionnel, son attachement fusionnel, exclusif et en définitive férocement haineux à son objet même. Dans les rapports amicaux ou amoureux de « l’addict », Isabelle Sorente repère avec profondeur la fixation morbide sur un Autre unique, « inaccessible, désiré, détestable, fatalement décevant » qui a pour seul but de faire disparaître la pluralité vivante de tous les autres.

A la longue liste des addictions, Isabelle Sorente en ajoute une nouvelle : l’addiction aux chiffres et au calcul. Il ne s’agit pas là d’une métaphore mais d’une addiction au sens plein, d’autant plus dangereuse que nous en méconnaissons le caractère pathologique. Nous nous imaginons responsables, rationnels, sérieux et pragmatiques en manipulant dans une ivresse masturbatoire nos sacrosaintes « données chiffrées ». Drapés dans le manteau d’innocence de notre pseudoscience, nous ignorons « toute pensée complexe et toute finesse mathématique. » Nous fermons suicidairement et criminellement les yeux sur toutes les dimensions inquantifiables et pourtant essentielles de l’existence, auxquelles seules notre boiteuse humanité et notre raison sobre peuvent nous donner accès.

Mais la compassion n’est pas la seule « valeur rationnelle manquante » ouvrant à la communauté post-junkie qui vient. Isabelle Sorente nous donne aussi à entendre l’appel des autres valeurs-fantômes aspirées dans son sillage : la sobriété, l’anonymat, la patience, le détachement, l’incertitude, la faillibilité, la culpabilité – non la culpabilité complaisante, sentimentale et stérile des « addicts » mais celle qui est féconde, durable et créatrice, parce qu’elle est réelle et conséquente. L’amour fou, en somme, du manque et de l’inassouvissement.

Dans les années 1960, une célèbre expérience de Stanley Milgram avait mis en évidence que seulement quatre personnes sur dix se refusaient à torturer à mort un autre homme avec des décharges électriques lorsqu’une autorité pseudo-scientifique leur en intimait l’ordre. Cinquante ans plus tard, révélés par un sinistre jeu télévisé, les progrès de l’humanité sont stupéfiants. La moitié des justes a déserté : nous ne sommes plus que deux sur dix. Une autre expérience évoquée par Isabelle Sorente a en revanche montré que, lorsque des macaques sont mis en situation de ne pouvoir se nourrir qu’en envoyant des décharges électriques à leurs congénères, il ne s’en trouve pas un seul qui y consente et ne se laisse mourir de faim.

La dignité humaine continuera-t-elle longtemps à s’humilier devant le sublime amour des macaques ?

Quoi de neuf, Woody Allen ?

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Lors d’un récent séjour à Paris, j’ai vu le dernier film de Woody Allen, Midnight in Paris. Une subtile récréation, une parenthèse enchantée. Comme le disait Cioran, cette ville est en effet devenue un « garage apocalyptique ». Outre l’agressivité des Parisiens, partout l’encombrement, la tension, le bruit. Probablement sous l’influence du film, je bus un peu, me baladai dans les rues, rêveur, jusqu’à ce qu’un taxi, une Citroën DS noire (tirée d’un film de Melville) m’emmène dans les années 1960.

Je me pinçai violemment, incrédule. Des noceurs m’introduisirent à une fête, une « party » célébrant la fin du tournage de  Quoi de neuf, Pussycat ? , le film de Clive Donner, sur un scénario de Woody Allen. Dans la salle, Ursula Andress discutait avec Capucine (qui se défenestrera trente-cinq ans plus tard de son appartement lausannois). J’échangeai quelques mots avec Peter O’Toole. Quel charisme ! À côté de lui, Brad Pitt ressemble à un pneu crevé ! Lorsqu’au bout de la salle j’aperçus, un verre d’eau à la main, le jeune Woody Allen (âgé de 29 ans), l’euphorie et l’angoisse firent place à la panique… Je pris mon courage à deux mains, m’approchai et lui demandai s’il avait déjà rencontré son modèle, son idéal. Il me raconta sa rencontre avec Groucho Marx. Lorsque, évoquant son immortel génie comique, Allen lui avait demandé ce qu’il aimerait que son public dise de lui dans cent ans, Groucho avait répondu : « Il se porte bien pour son âge…»[access capability= »lire_inedits »]

Woody Allen ne savait pas encore qu’il rencontrerait Ingmar Bergman, lors d’une soirée mémorable où tous deux resteraient quasi mutiques, chacun essayant de faire révéler à l’autre ses secrets. Il y serait question de la rencontre avec son idéal… Allen se saisit de l’idée qu’il mettra en scène, quarante-cinq ans plus tard, dans Midnight in Paris. Déjà, dans Casino royale, il incarnait le neveu de James Bond, intimidé par l’oncle 007, son modèle, qui le laisse aphasique et dont il ne peut soutenir le regard que grâce à une poignée d’anxiolytiques. L’idée sera reprise bien plus tard dans Accords et désaccords où le guitariste Emmet Ray (joué par Sean Penn) voue un culte à Django Reinhardt qui le rend phobique et complexé : Emmet n’ose même pas prononcer le nom de son maître, use de détours, parle du « Gitan de Paris » et, pris de panique, s’évade par les toits lorsqu’on l’informe que Django est dans la salle pour assister à son concert.

Dans Stardust Memories, Allen explore le lien d’ambivalence qui unit la groupie à son idole. Quelques heures après avoir exprimé son admiration pour Sandy (joué par Allen), un fan essaie de l’assassiner. La rose de la dévotion admirative a ses épines… Stardust Memories sortit quelques jours avant l’assassinat de John Lennon par un fan.

L’intérêt de l’art et de la masturbation : créer un monde idéal

Woody Allen m’expliqua encore que les huit mois de tournage à Paris de Quoi de neuf, Pussycat ? n’avaient pas interrompu son analyse, qu’il téléphonait à heure fixe quatre fois par semaine à son psy de New York. Je m’intéressai aux conditions du tournage. Il se lamenta et dit qu’on appréciait son sens de l’humour mais que le réalisateur n’avait de cesse de trahir son propos et de défigurer son travail. Il jura désormais de ne s’impliquer que dans des projets cinématographiques dont il aurait le contrôle total. Il ajouta que c’était même le seul intérêt de l’art : créer un monde idéal, maîtrisé. Le seul intérêt de l’art et de la masturbation… compléta-t-il. Les répliques fusaient, un vrai feu d’artifice. Petit, fluet, les cheveux courts avec une raie sur le côté, Allen portait déjà ses légendaires grosses lunettes. Il parla de sa santé fragile, commenta sa corpulence en précisant que, bébé, il avait tété des seins en silicone… Woody Allen, c’est le triomphe de l’esprit sur la matière, la revanche de l’imaginaire sur le réel. La soirée touchait à sa fin, je quittai la fête étourdi, serrai la main au magicien et m’apprêtai à rejoindre l’asphyxiante réalité.[/access]

Crimes contre le bon goût en Serbie, que fait le TPI ?

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Andy Warhol, dont la légende veut qu’il ait acheté avec sa première paye de dessinateur publicitaire une centaine de slips Jockey blancs identiques donnait le conseil suivant à ses amis : « Porte toujours des sous-vêtements propres parce que tu ne sais jamais où et quand tu vas mourir ». Un conseil que tout humain un tant soit peu soucieux de sa postérité serait avisé de suivre.

Mais cette sourate warholienne, il ne suffit pas d’en comprendre la lettre, il faut aussi en apprécier l’esprit. Plein de choses peuvent vous arriver au moment où vous vous y attendez le moins. Comme par exemple d’être arrêté et menotté devant des dizaines de caméras pour -si vous vous attendez à lire ci après un truc genre viol de femme de chambre, vous avez perdu- crime contre l’humanité.

C’est ce qui est arrivé cette semaine en Serbie à Goran Hazic, qui a été interpellé ce mercredi à 150 kilomètres de Belgrade. Il était recherché depuis le siècle dernier par Le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie pour 14 chefs d’inculpation, dont les crimes de guerre et le crime contre l’Humanité.

Goran Hazic

Mon peu de confiance pour la justice en général, et celle des vainqueurs en particulier m’entrainera à n’avoir aucune opinion sur le sérieux ou la fantaisie de ces accusations. En revanche, au vu du T-shirt que portait l’ancien leader des Serbes de Croatie, je pense qu’on aurait pu, plus simplement, l’arrêter pour crime contre le bon goût, même s’il avait, probablement, des sous-vêtements propres…

Ségolène et ses faux ennemis

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Décidément, Ségolène Royal est bien la meilleure des candidats à la primaire du PS, dans la catégorie « qui ose tout et que c’est à ça qu’on la reconnaît ». Dernière royalitude en date, une tribune dans Le Monde qui consiste pour lessentiel à la reproduction d’une lettre envoyée à elle en 2007 par feu Jean-Marcel Jeanneney. L’ancien ministre du général de Gaulle et heureux père, entre autres, d’un brillant historien, ne tarissait pas d’éloge sur Ségolène, en qui il voyait une réincarnation de l’esprit, sinon du corps du fondateur de la Vème République.

Décédé en 2010, tout juste avant de fêter son centième anniversaire, Jean-Marcel Jeanneney n’est plus là pour confirmer si la cuvée Royal 2011 est encore digne de ces compliments. Là où Ségolène pousse tout de même le bouchon un peu loin, c’est en affirmant que cet admirateur illustre « n’était pas de son bord politique ». Lors de l’élection présidentielle de 1974, Jean-Marcel Jeanneney avait pris publiquement position en faveur de François Mitterrand. Depuis lors, il n’a jamais soutenu de personnalités politiques qui ne soient pas de gauche. Mais on n’a pas grand chose à perdre en pariant le manque de mémoire des Français en général, et des lecteurs du Monde en particulier.

DSK : le crime était presque parfait

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Si Dieu existe, je lui remets l’Oscar du meilleur scénariste du monde. Quel talent ! Le plus audacieux des faiseurs de succès hollywoodiens n’aurait jamais osé inventer les derniers rebondissements de l’affaire DSK. D’ailleurs, dans un film, on aurait trouvé à la fois incroyable et de mauvais goût qu’une telle tragédie s’achevât par un happy end.

En attendant, je me plais à imaginer le héros injustement diffamé savourant l’honneur et la liberté retrouvés comme il a enduré l’opprobre et s’amusant, tel Edmond Dantès concoctant le plan parfait de la vengeance, des visages blêmes de ceux et surtout de celles qui l’avaient enterré vivant – plus confortablement qu’au château d’If mais dans une solitude tout aussi effroyable. Peut-être est-il en train de visionner les prestations de ses camarades socialistes dans les heures qui ont suivi son arrestation, scrutant les visages graves de Martine Aubry et de François Hollande pour détecter, derrière les paroles de solidarité, des miasmes de joie mauvaise.

À vrai dire, en supposant même qu’ils aient éprouvé quelques secondes de satisfaction en apprenant la chute de DSK – ce que rien ne permet d’affirmer – on ne saurait les en blâmer. Enfin pas trop. Si j’avais des rivales et qu’elles fussent embastillées sans que j’aie eu à lever le petit doigt, il n’est pas sûr que je me torturerais avec des questions morales.[access capability= »lire_inedits »]

Plus forte que la Merteuil des Liaisons, la soubrette offensée !

Quant à la victime présumée, elle a changé de tête : j’avoue que la nouvelle Nafissatou, celle qui se fait appeler « Ophelia », fréquente des trafiquants de drogue, paye cinq abonnements de téléphone, perçoit des sommes improbables sur son compte en banque et s’est peut-être montrée assez maligne et cynique pour tirer parti de l’opportunité qui s’offrait, voire pour la provoquer, me paraît plus amusante que la pieuse musulmane illettrée que nous décrivaient les journaux. Et si, par-dessus le marché, elle faisait commerce de ses charmes, il faut lui réserver une place de choix au Panthéon des salopes magnifiques. Plus forte que la Merteuil des Liaisons, la soubrette offensée ! Parce que camoufler un tel démon derrière le personnage de la « victime totale » − femme, noire, pauvre, exilée, exploitée, qui dit mieux ? – c’est fort.

Bien sûr, il est aussi hasardeux aujourd’hui d’affirmer que DSK est innocent qu’il était hier imprudent de le décréter coupable. Mais on peut déjà tirer quelques enseignements du coup de théâtre. Car même en supposant que la scène ait eu lieu telle qu’elle a été rapportée, l’éclairage nouveau jeté sur l’un des personnages lui donne un tout autre sens.

Tout d’abord, reconnaissons-le, nous y avons tous cru. Amis, ennemis, adversaires politiques, citoyens médusés et journalistes, nous étions tous convaincus que l’ex-patron du FMI était coupable. Tous sauf l’épouse, dont l’inébranlable confiance ressemblait fort à de l’aveuglement. Du coup, des informations, rumeurs et supputations qui déferlaient à jet continu, nous n’avons retenu que celles qui confirmaient nos certitudes. Tout accusait DSK : son passé et les fantômes qui en surgissaient, mais aussi la police et la justice américaines – ce n’est pas rien. Nous ferions mieux de nous rappeler qu’il y a parfois de la fumée sans feu.

Deuxième leçon, tout est possible, même l’incroyable. De même que les paranoïaques ont des ennemis, les théories du complot cachent parfois de véritables complots. On n’en est pas là. Reste que l’imagination peut désormais échafauder les hypothèses les plus délirantes : la vengeance d’un mari trompé ou d’une femme, non pas molestée mais délaissée, un coup fomenté par des gauchistes grecs, des services secrets chinois, voire par des banquiers en colère, une peau de banane glissée par une quelconque officine française. Dans la version que je préfère, on apprend que François Hollande était à la manœuvre. Certes, c’est la plus invraisemblable, c’est pour ça qu’elle me plaît.

Les archétypes n’ont ni zones d’ombre, ni faiblesses, ni passions.

Au passage, on a le droit de rigoler de la débâcle du journalisme. Il faut croire que, contrairement à la terre, le terrain peut mentir et même sacrément : dans la horde de reporters qui, du Bronx à la Guinée en passant par le Sénégal, s’est lancée à la recherche des secrets de la femme de ménage, pas un n’a été fichu de trouver le moindre détail susceptible d’entacher l’image pieuse forgée pour les besoins d’un récit irénique et allégorique. Il ne s’agissait plus de deux êtres humains, mais de deux archétypes. Or, par définition, les archétypes n’ont ni zones d’ombre, ni faiblesses, ni passions.

Plus que tout, cette affaire devrait donc nous conduire à en finir avec la religion de la victime. Elle rappelle qu’on n’est pas victime par essence ni même par naissance mais en fonction de circonstances. Les péronnelles qui ont cru bon de tirer le fil DSK pour prouver que le machisme le plus abject sévissait dans nos contrées ont beau proclamer partout et sans la moindre vergogne qu’elles ont eu raison d’avoir tort, on doit bien admettre que le faible n’est pas toujours la victime du fort, que le pauvre n’a pas toujours raison contre le riche et que l’exclu n’est pas toujours moralement supérieur au maître du monde. La réalité n’est pas un film en noir et blanc destiné à l’éducation des jeunes filles. Heureusement.[/access]

Amy Winehouse, princesse du négatif

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Même les îles ne protègent pas des mauvaises nouvelles. On a beau se mettre à l’abri d’internet et se trouver dans une vallée où les portables passent de manière aléatoire, deux sms simultanés, puis trois, quatre, cinq, six nous ont annoncé l’événement : Amy Winehouse venait de mourir, au cœur de l’été, à vingt sept ans, dans son appartement londonien. Ceux qui nous ont prévenus nous connaissent bien. La mort d’Amy Winehouse nous est ce que la chute de Constantinople était à la princesse Bibesco : un deuil personnel.

Trajectoire météorique

Depuis 2006, elle était notre paysage sonore favori et elle revenait en boucle quand nous écrivions ou buvions, ce qui revient souvent au même puisqu’il s’agit dans les deux cas de s’absenter momentanément des assignations constantes et des petites tyrannies sociales.
Amy Winehouse était une princesse juive et prolote de Southgate, fille d’un chauffeur de taxi qui aimait le jazz. Elle nous avait définitivement bouleversés dès que l’on avait entendu Rehab, le morceau phare de son deuxième album, Back To Black. Il faudrait se souvenir des circonstances exactes de la première écoute parce que ce fut, au bout du compte, aussi important que la première fois avec une fille ou la première lecture de Proust. Le même genre de révolution copernicienne du cœur, la même blessure heureuse dont on espère qu’elle ne cicatrisera jamais.
Il est vrai que nous ne sommes pas une référence en matière de musique. On a toujours eu l’impression que tout s’était arrêté avec la mort d’Otis Redding en 1967. Depuis, on a énormément de mal à supporter le rap des pauvres et la techno des riches sans compter les chanteurs trentenaires revenant tous les cinq ans avec des filets de voix et des textes identiques pour pleurnicher sur des problèmes personnels qui ne se posent que dans les quartiers parisiens où Europe-Ecologie-Les-Verts fait des pointes à 25 %.
Amy, elle, par sa gouaille glamour, brutale et évidente, profondément sexuelle dans une époque qui n’aime plus ça, renouait avec la tradition des girls groups des années 1960, avec le groove du son de la Tamla-Motown. Elle le faisait jusque dans son look hyperbolique, sa choucroute démesurée, ses jupes à jupons et ses pantalons corsaires qu’aurait pu porter Brigitte Bardot dans Le Mépris ou Et dieu créa la femme, deux titres qui iraient bien, d’ailleurs, pour sous-titrer une biographie de notre grande brûlée à la trajectoire météorique.

Diva rimbaldienne

Mais la limiter à un simple revival sixties serait une belle erreur. Si vous voulez des clones de cette époque-là, allez voir du côté des autres filles qui ont tenté de prendre le relais quand Amy Winehouse s’est retrouvée dévastée par les substances : les Pipettes sont une caricature pure est simple quant à Duffy, la jolie galloise blonde, il y a pour le coup quelque chose d’aseptisé et de muséal, même dans ses meilleurs morceaux, qui est bien loin du soleil noir gorgé d’antimatière vous absorbant comme un vaisseau spatial en perdition dès qu’Amy commence à chanter. Ce soleil noir qui s’appelle, entre autre, la soul.
C’est qu’Amy Winehouse n’était pas seulement une chanteuse, c’était une diva rimbaldienne qui va laisser derrière elle une œuvre aussi mince qu’essentielle après avoir pratiqué un dérèglement méthodique de tous les sens. On aurait dû se douter, dès Rehab, de la suite des opérations, c’est-à-dire des concerts annulés (le dernier en date il y a quelques semaines à Belgrade), des amours tumultueuses, des addictions destructrices et des gardes à vue sur fond de harcèlement méthodique des paparazzi qui l’ont photographiée comme on bombarde un pays rebelle au nouvel ordre mondial : en utilisant des tapis de bombes pour détruire des infrastructures déjà tellement fragiles. Oui, il suffisait d’écouter les paroles de Rehab pour comprendre : « They tried to make me go to rehab and I said : no, no, no » (Ils ont essayé de m’envoyer en cure mais j’ai dit : « non, non, non »).

Amy Winehouse allait être la chanteuse de la défonce et du beau travail du négatif. On aurait pu penser, avec Hegel, que ce dernier point était plutôt du ressort des philosophes. Mais les philosophes ne nient plus rien aujourd’hui, ils sont au contraire là pour relayer un message d’acceptation généralisée de ce qui est. Ce n’est pas non, c’est oui, tout le temps. Oui au marché, oui à l’Europe, à l’Euro, à la rigueur, aux diktats des agences de notation.

En France, de toute façon, plus personne ne dit non à personne depuis De Gaulle. Il faut se souvenir que la grande année du punk, et il y avait de l’icône punk chez Amy Winehouse, fut la même que celle de l’émergence médiatique des nouveaux philosophes. C’était en 1977. A Apostrophes les nouveaux philosophes condamnaient toute remise en question de la société au nom du risque totalitaire. Quand la philosophie démissionne à ce point là, il ne faut pas s’étonner que ce soit Johnny Rotten ou The Clash qui fassent office de grands négateurs et proclament que c’est No Future et Anarchy in the UK. C’est aussi cet héritage là, cette croix trop lourde qu’a portée Amy Winehouse, esquintée en plus par cette fragilité inquiète propre aux enfants nés après deux chocs pétroliers. Cette même fragilité qui la faisait reprendre a capella et titubante, son verre de vodka orange à la main, à la fin d’un concert au Zénith en décembre 2007, Will you still love me tomorrow un vieux standard des Shirelles qu’elle revisitait avec une force qui vous mettait les larmes aux yeux, dans une salle pourtant trop grande pour une chanteuse de club comme elle.

Parce que, selon le mot de Georges Bataille, Amy, avec son nom prédestiné, (littéralement Winehouse, c’est le caviste), c’était « l’approbation de la vie jusque dans la mort ». Avec son corps amaigri par l’anorexie, ravagé par la cocaïne, l’héroïne, le crack, la kétamine et bien sûr l’alcool, elle racontait l’ambiguïté d’un parcours proprement dionysiaque, c’est à dire profondément double, qui crée en se détruisant dans la provocation constante.
Et, comme dans les cérémonies antiques consacrées au dieu deux fois né, ce qu’Amy Winehouse a rencontré au fond de la coupe sacrée vidée de son vin, ce sont deux yeux grands ouverts peints tout au fond, deux yeux dont le buveur ne sait plus si ce sont les siens ou ceux de la divinité qui le regarde.

Amy Winehouse est morte, un mythe est né et nous avons brûlé une sainte.

Adieu belle Amy, il nous reste Bono

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C’était en 2006, lors des Trophées de Q Music. La fête allait bon train, et Bono se lançait déjà dans un vibrant plaidoyer humanitaire lorsqu’Amy Winehouse eut la chic idée de lui jurer au visage : « Shut up ! I don’t give a fuck !« . Voilà une réplique intéressante. Qui d’entre nous n’a jamais rêvé d’interrompre une starlette de l’humanitaire en plein discours ? Qui d’entre nous n’a jamais rêvé de se comporter ainsi, avec la grossièreté sans appel qu’autorise l’interjection « fuck ! », mot sublime entre tous ?

Le mot serait une abréviation de l’expression suivante : Fornication Under the Control of the King. Si cette origine est avérée, alors les Anglais sont vraiment plus forts que nous. Eux seuls ont su conserver, contractée sous la forme d’une interjection, l’insolence aristocratique qui permet de jeter à bas les illusions sentimentales de notre époque. Amy Winehouse, cette lady si bizarre qui aurait fait le bonheur de Joseph de Maistre, savait d’instinct comment résister aux humanistes à la Bono qui peuplent nos concerts et nos Secrétariats à la coopération. C’est une chose qui se paie.

Le corps sans vie de Mademoiselle Winehouse a été retrouvé à Londres, capitale de l’Empire. Cette grande dame n’injuriera plus personne. Aujourd’hui, le mot fuck est en deuil.

Lisons Albert Paraz

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Connaissez-vous Albert Paraz ? Il y a hélas assez peu de chance, à moins d’être célinien et d’avoir eu la chance de tomber sur la réédition du Gala des vaches par Balland dans les années 1970, à une époque où les éditeurs de gauche, tout en résistant à la censure pompidolienne qui taxait Sade et l’interdisait d’exposition, n’hésitaient pas à publier des auteurs classés à l’extrême droite lorsqu’ils leur trouvaient un intérêt littéraire, documentaire ou tout simplement parce que tel était leur bon plaisir. Inimaginable aujourd’hui. Parmi ces livres d’infréquentables, Le gala des vaches d’Albert Paraz racontait l’amitié de son auteur avec Céline. Paraz y donnait des lettres de l’auteur du Voyage et intercalait des attaques au lance-flammes contre l’épuration qui avait fait fuir son ami au Danemark.
Sachant que ce livre a été publié en 1948, on comprendra la rapidité avec laquelle Paraz, anticommuniste viscéral comme seuls le sont les libertaires, s’est retrouvé sévèrement tricard.

Faire bouillir la marmite

Plutôt de gauche avant 1940, radicalement pacifiste, il avait même écrit deux romans ayant pour personnage Bitru, archétype du français moyen et débrouillard au moment du Front Popu. Ses premiers romans avaient plu à Prévert qui avait invité Paraz à travailler sur leur adaptation. Cela donnera L’arche de Noé, un film de 1947.
Mais les héros de la vingt-cinquième heure et la peur panique d’une dictature stalinienne en France ont fait virer Paraz chez les maudits de l’extrême droite. Et comme cet ancien ingénieur avait besoin de faire bouillir la marmite autrement que par les tickets de rationnement, il s’est décidé à faire ce que tout le monde faisait à l’époque : écrire du polar.
Paraz a été fasciné par le succès de la Série Noire qui commençait sous la houlette de Marcel Duhamel à faire connaître des auteurs américains comme Sam Spade et Philip Marlowe, débarqués en France dans la foulée du 6 juin 1944, de la liberté, du chewing-gum et des bas nylon.
Mais il était aussi, en bon célinien, un écrivain de tradition rabelaisienne, un de ceux qui aiment faire jouir le français et le trainer dans les bas fonds comme une bourgeoise qu’on a fait trop boire pour la forcer à s’encanailler. A l’époque, Paraz avait sous les yeux un bel exemple desynthèse réussie entre la Série Noire et la langue verte bien de chez nous : c’était Frédéric Dard et son San Antonio qui commençaient à connaître une célébrité grandissante.

Écumeur de bordels

Pourquoi pas moi ? s’est dit Paraz avec raison. Il a donc créé le personnage de Gorin, moitié espion, moitié indic, grand écumeur de bordels et de bistrots. Gorin apparaît dans Une fille du tonnerre que vous ne trouverez plus qu’à prix d’or chez les bouquinistes, puis poursuit ses aventures dans Petrouchka, une suite qui peut se lire indépendamment du premier et que L’Age d’homme réédite ces temps-ci. On se demande d’ailleurs qui, mis à part le regretté Vladimir Dimitrievic mort il y a quelques semaines et à qui il a été rendu hommage ici, aurait eu le courage et l’intelligence de rééditer Paraz par les temps qui courent ou plutôt par les temps qui rampent.

Ne cherchez pas dans Petrouchka une intrigue qui se tienne. Gorin, improbable James Bond se ballade de maison closes en kolkhozes et médite autant sur la chiennerie des hommes, des femmes, des communistes et des politicards de la IVème république qu’il tâche de mener à bien sa mission assez floue au demeurant.

Non, ce qui est gouleyant dans ce Petrouchka, c’est le plaisir du texte, c’est la langue inventée par Paraz pour son Gorin au pays des Soviets auprès de qui les aventures de Rocambole sont un modèle de vraisemblance.

Il faut dire que lorsqu’il écrit Petrouchka, Paraz qui n’est pas en grande forme, les éponges déjà mitées par la tuberculose, s’est adjoint les services d’un jeune truand, ancien résistant, qui sort de taule, lui aussi pour des raisons tubardes. Il s’appelle Michel Boudon et Paraz l’a repéré quand ce dernier lui a envoyé des lettres du sanatorium. Michel Boudon, bientôt, changera de nom. Il sera mieux connu sous le nom d’Alphonse Boudard.
On voit donc que tout ça est une jolie affaire de famille.
Une famille infréquentable, mais franchement du tonnerre.

Pétrouchka

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Jaime, l’autre Semprun

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D’un été l’autre, les Semprun quittent ce monde en laissant des plaies béantes dans la chair de leurs lecteurs orphelins. Disparu en juin, Jorge survivra à travers des chefs-d’œuvre comme Le Grand voyage ou L’Écriture ou la vie. Injustement moins connu, son fils Jaime, fondateur de l’Encyclopédie des nuisances, avait succombé à une hémorragie cérébrale un jour d’août 2010.

Cet été, le plus bel hommage que vous puissiez lui rendre est de vous débarbouiller l’esprit de toutes les pollutions aliénantes accumulées de septembre à juin. Face à l’océan, la lecture de quelques volumes piochés dans le large catalogue de l’Encyclopédie des nuisances vous transformera en estivant radicalement réfractaire à la barbarie contemporaine. Entendez nuisances au sens large. Songez aux dégâts matériels, physiques et mentaux provoqués par un capitalisme dont la folie déchaînée entraîne l’éradication progressive des forces vitales de la planète. La caissière de supermarché, le chômeur étrangement frustré de ne pas se faire exploiter pour une poignée d’euros ou le petit pêcheur méridional contraint de piller la nature pour rester compétitif perdent leur vie à essayer de la gagner. [access capability= »lire_inedits »]

La mécanique implacable de l’uniformisation

À l’origine, Jaime Semprun nourrissait le projet de rédiger, sous la forme d’une revue anonyme et collective, un Dictionnaire de la déraison dans les sciences, les arts et les métiers. Créée en 1984, la revue devint une maison d’édition sept ans plus tard, mais son ambition est la même : dégager la logique commune aux maux contemporains. Derrière leur diversité apparente, les nuisances obéissent à la mécanique implacable de l’uniformisation des modes de production et d’échange. Dans la lignée de L’Internationale situationniste, Semprun voulait remédier à la « dégradation de la conscience » en fournissant la « conscience de la dégradation »[1. Anonyme, Discours préliminaire à l’Encyclopédie des nuisances, novembre 1984.]aux masses aveuglées par la façade ludique et hédoniste de la société du spectacle.

Lorsque tout devient marchandise et que la marchandise devient le tout, comment échapper au fatum de sa condition aliénante ? En publiant des auteurs tels que George Orwell mais aussi d’autres, beaucoup plus confidentiels, comme Baudouin de Bodinat ou René Riesel. L’Encyclopédie reprend à son compte ce qu’il y eut de meilleur − donc d’occulté − dans Mai 1968, non pas les slogans publicitaires de jouisseurs consuméristes, mais la critique radicale de l’idéologie du travail.

Quelque vingt ans plus tard, dans ses Commentaires à la société du spectacle, Debord rejoignait les Encyclopédistes en sondant le « spectaculaire intégré » et son présent perpétuel qui nous dépossède de tout, à commencer par le langage, ennemi juré de tous les totalitarismes.
C’est bien connu, ce qui est indicible n’existe pas. Inversement, la force démiurgique du verbe suffit à générer des modes de pensée inédits. En plein boom de Facebook, Jaime Semprun écrit un essai très abouti sur l’usage contemporain de la novlangue. À l’opposé des lecteurs d’Orwell qui ne chargent le stalinisme que pour disculper notre époque, Semprun définit la novlangue contemporaine comme le sabir d’un monde uniforme et mécanisé qui établit « un rapport social entre des machines, médiatisé par des personnes »[2. Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française, EDN, 2005.]. Langue de la société synoptique, et non panoptique, où la majorité espionne la minorité au pouvoir, la novlangue post-démocratique évacue la possibilité même du despotisme[3. La théorie synoptique de Thomas Mathiesen renverse le concept de panopticon, lequel, amplement étudié par Bentham et Foucault, permet à une minorité de contremaîtres/matons de surveiller une majorité d’ouvriers/prisonniers. Libre et démocratique, le synoptique se construit sur le modèle de ces émissions de téléréalité où le spectateur, devenu voyeur, vote pour en éliminer un à un les participants.]. Vivrensemble, cœur de ville, convivialité : cette langue désarticulée est déjà la nôtre, au point que le français classique et les mots de l’émancipation ouvrière nous apparaissent désormais inintelligibles.

Le « mélenchonisme », une opposition factice

Toute la perversité du turbo-capitalisme disséqué par le regretté Gilles Châtelet [4. Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, Exils, 1998, réédition Folio (Gallimard)]. consiste à alimenter une opposition factice sous la forme du progressisme naïf dont le mélenchonisme constitue la version française. Il faut vraiment être un militant zélé de la « gauche de la gauche » pour croire que Laurence Parisot s’abreuve à la lecture de Joseph de Maistre et de Julius Evola. Empêtrés dans des références mythologiques éculées (la Révolution, la Commune, la décolonisation), les hallucinés de l’arrière-monde progressiste appellent les pouvoirs publics à corriger la multiplication des nuisances (marée noire, suicides au travail, catastrophe nucléaire…). Pourrait-on contribuer plus efficacement au culte de l’État-assistante sociale et ainsi légitimer la perpétuation du système ?

Peu portés sur l’illusion moderniste, les Encyclopédistes concèdent, eux, que l’on s’épanouissait probablement mieux au sein des sociétés traditionnelles organiques. Malgré un ordre social hiérarchique, un certain instinct de conservation y empêchait la subversion totale des hommes, des mots et des choses qui amène aujourd’hui les authentiques « révolutionnaires (…) à lutter pour défendre le présent » afin de préserver les derniers vestiges du monde d’avant, qui apparaissent aujourd’hui comme autant de potentialités émancipatrices.

Le jour où le réel aura été expurgé de toute négativité critique, armés d’une fausse conscience gaie et festive, nous aurons fini de creuser le gouffre d’aliénation qui nous ensevelira. Mais nul n’est obligé de consentir à ce sombre dessein. L’Encyclopédie des nuisances s’offre à tous les réfractaires à l’idéologie du progrès qui voudront bronzer intelligent. [/access]

Encyclopédie des nuisances : Discours préliminaire, Novembre 1984

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Le festin de Narcisse

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Il existe des cas où l’horreur est si insoutenable que même Détective préfère garder un silence pudique. Causeur, avec le courage qu’on lui connaît, a choisi, lui, d’ouvrir jusqu’au bout les yeux sur le réel et d’en parler.

Une mâchoire. Une simple mâchoire humaine laissée à l’abandon sur un trottoir, tel un déchet, dans une solitude funèbre. Une mâchoire humaine, avec pour seul indice pour les enquêteurs quelques miettes de pain encore collées sur les dents. Voilà bel et bien tout ce qu’il reste de la victime… et du coupable.

À l’aune de ce sinistre fait divers, l’affaire de l’homosexuel allemand qui avait mangé contractuellement, il y a quelques années, l’un de ses confrères, relève désormais d’un monstrueux « à l’ancienne », presque bon enfant et se trouve rétrospectivement nimbée d’une aura de nostalgie.

Oui, voilà ce dont est capable notre époque. Osons l’écrire : ce qu’elle a dans le ventre. Voilà sa vérité noire, abrupte et terminale : sur un trottoir parisien, tôt ce matin, dans un sombre festin narcissique, un homme-sandwich s’est auto-dévoré.

Comment nous mangerons le désastre

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Addiction générale
d’Isabelle Sorente est une méditation profonde, exigeante – et parfois accablante – sur notre situation éthique présente. Les doses de vérité administrées à son lecteur sont parfois presque insupportables. Isabelle Sorente est un écrivain, non une philosophe : sa pensée se dit à la première personne, et elle atteint en chacun de vous la première personne. Elle dit « je », vous dites « je », elle dit « nous ». Et « nous », c’est à l’intérieur du désastre, et comment nous mangerons le désastre. Isabelle Sorente est un oiseau de malheur et de joie.

Cette pensée part de la nuit de l’expérience et suit fidèlement les chemins d’une multiplicité d’intuitions précieuses et nouvelles. Elle pense comme la « chienne de tête » chère à Céline et Muray : la chienne la plus fine, placée à la tête de l’attelage dans les expéditions polaires, celle dont les violents aboiements sauvent la vie des chiens et des hommes – car elle est la seule à flairer sous la glace la présence des crevasses qui menacent de tous les engloutir. Venue de la nuit, cette pensée s’exprime pourtant avec simplicité et clarté, avec l’exactitude et la rigueur rationnelles héritées d’une solide formation scientifique. Sa dense limpidité évoque parfois Simone Weil – mais une Simone Weil passée par le situationnisme et se déclarant, ma foi, athée…

Isabelle Sorente rassemble au fil de son essai (de manière parfois trop allusive) une série de faits contemporains très disparates – faits politiques, économiques, écologiques, faits psychologiques, technologiques, militaires – qui n’ont pas vocation à livrer une description d’ensemble du désastre présent mais fonctionnent comme autant de séances d’électrochocs propédeutiques. Le lecteur est ainsi conduit au vif de la question centrale de l’essai : quelle éthique peut être à la hauteur d’un tel désastre ? Addiction générale parvient à relever le défi et à esquisser les lignes de force d’une telle éthique. Il en invente aussi le langage foncièrement libre, rationnel et rétif à tout moralisme. Cette éthique ignore les prescriptions et les impératifs moraux : elle formule des possibilités éthiques et part en quête des « valeurs rationnelles manquantes » qui nous appellent par-delà bien et mal comme des membres fantômes et dont elle fait résonner le chant envoûtant. Son motif musical majeur : « Manquons sans entraves ! ».

De manière très convaincante, Isabelle Sorente voit dans l’addiction le désastre psychique central du temps présent. Si la dévastation du monde extérieur, de la nature et de l’espace se poursuit inlassablement, c’est d’abord parce que le monde s’effondre en chacun de nous. Si Debord, Baudrillard et Muray nous ont offert des descriptions décisives de « l’effondrement du réel », Addiction générale a le grand mérite de proposer une issue patiente et douloureuse à notre cauchemar. Isabelle Sorente jette une lumière nouvelle sur cette perte généralisée du réel en l’interprétant comme le symptôme d’une « addiction générale ». Sa propre expérience de l’addiction – la boulimie, durant dix ans, qu’elle n’évoque pas dans ce livre –, de sa traversée et de sa délivrance, donne à l’analyse de ses mécanismes et aux issues qu’elle déploie une grande force d’incarnation.

L’enfer de l’addiction, c’est celui de la lente et insoutenable disparition des autres d’abord en nous, puis autour de nous. Plus l’objet ou le produit sur lequel nous avons fixé notre addiction s’installe au centre de notre espace psychique, plus notre sentiment de la réalité des autres se désagrège – et plus le monde, dépeuplé, devient irréel et sans saveur. Notre temporalité s’atrophie elle aussi, alternance accélérée de prise du produit et de manque, répétition toujours plus amère de la déception après chaque prise. Loin de nous délivrer du manque, l’addiction nous livre au contraire à un vide et à un manque toujours plus douloureux et atroces.

L’addiction est dans son essence la perte de la réalité et de la raison par une insensibilisation générale. Elle révèle par défaut la sagesse cachée du mot français « sens », l’unité vivante de ses différentes significations. Car c’est du même mouvement qu’elle assèche et éteint mon monde sensoriel, ma sensualité, mes émotions à fleur de corps et qu’elle dévaste ma sensibilité éthique et mon sens commun – dont Isabelle Sorente note que la langue anglaise le nomme précisément le « point sensible ». Sans les autres, notre corps perd tous ses sens, notre vie tout son sens. Notre liberté vivante et notre faculté d’orientation sont nécessairement détruites.

Nos sentiments ne savent plus s’exprimer désormais qu’à travers des explosions de sentimentalité hystériques, sans conséquence et sans lendemain. La contemplation du désert de glace qu’est devenue notre âme nous horrifie et fait grandir chaque jour en nous le dégoût de nous-mêmes, l’hallucination d’une urgence perpétuelle, une fébrilité agressive et stérile et le sentiment enfin d’une fatalité mystérieuse dont il est confortable de nous tenir pour la victime parfaitement impuissante et innocente.

Selon Isabelle Sorente, le seul remède à mon désastre intime est alors l’exercice impitoyable de ma compassion. Elle n’est pas un noble impératif moral mais ma première nécessité vitale pour recouvrer ma liberté. Me mettre à la place des autres est le « mouvement élémentaire » de mon âme et seule sa mise en exercice patiente peut remédier à son atrophie. Seule la compassion peut rouvrir dans mon âme la place imaginaire des autres, la joie liée au sentiment durable que les autres sont aussi réels, précieux, fragiles et faillibles que moi-même.

Je dois être absolument libre de choisir dans le secret de mon âme (qu’Isabelle Sorente nomme « anonymat ») et en dehors de toute contrainte morale, les autres vers lesquels ma compassion va voyager. Peu à peu, l’espace des autres s’ouvrira, gagnera en profondeur et en consistance. Enfin, ma compassion osera s’aventurer vers les êtres qui me paraissent les plus à ma dissemblance, considérer qu’ils sont aussi réels, charnels et précieux que moi : les vieilles putes et les grands patrons, les policiers et les pédophiles, les exciseurs et les journalistes, les nazis et les traders, les prisonniers et les bêtes, toutes les bêtes. Je n’aurai plus peur de toucher et d’être touché par les « intouchables ».

Mais le point essentiel est que je ne suis précisément pas ces autres. « Sauf pour le fœtus et l’amibe, la fusion n’est pas la vie, elle n’est pas l’amour de la vie. » La compassion telle qu’Isabelle Sorente en déploie les mouvements libérateurs est vouée à contrecarrer la mièvrerie sentimentale comme tout fantasme fusionnel. L’addiction ne se définit pas tant par ses objets – l’alcool, le tabac, les drogues, la nourriture, le travail, Internet, les jeux, la sexualité – que par son mode de rapport obsessionnel, son attachement fusionnel, exclusif et en définitive férocement haineux à son objet même. Dans les rapports amicaux ou amoureux de « l’addict », Isabelle Sorente repère avec profondeur la fixation morbide sur un Autre unique, « inaccessible, désiré, détestable, fatalement décevant » qui a pour seul but de faire disparaître la pluralité vivante de tous les autres.

A la longue liste des addictions, Isabelle Sorente en ajoute une nouvelle : l’addiction aux chiffres et au calcul. Il ne s’agit pas là d’une métaphore mais d’une addiction au sens plein, d’autant plus dangereuse que nous en méconnaissons le caractère pathologique. Nous nous imaginons responsables, rationnels, sérieux et pragmatiques en manipulant dans une ivresse masturbatoire nos sacrosaintes « données chiffrées ». Drapés dans le manteau d’innocence de notre pseudoscience, nous ignorons « toute pensée complexe et toute finesse mathématique. » Nous fermons suicidairement et criminellement les yeux sur toutes les dimensions inquantifiables et pourtant essentielles de l’existence, auxquelles seules notre boiteuse humanité et notre raison sobre peuvent nous donner accès.

Mais la compassion n’est pas la seule « valeur rationnelle manquante » ouvrant à la communauté post-junkie qui vient. Isabelle Sorente nous donne aussi à entendre l’appel des autres valeurs-fantômes aspirées dans son sillage : la sobriété, l’anonymat, la patience, le détachement, l’incertitude, la faillibilité, la culpabilité – non la culpabilité complaisante, sentimentale et stérile des « addicts » mais celle qui est féconde, durable et créatrice, parce qu’elle est réelle et conséquente. L’amour fou, en somme, du manque et de l’inassouvissement.

Dans les années 1960, une célèbre expérience de Stanley Milgram avait mis en évidence que seulement quatre personnes sur dix se refusaient à torturer à mort un autre homme avec des décharges électriques lorsqu’une autorité pseudo-scientifique leur en intimait l’ordre. Cinquante ans plus tard, révélés par un sinistre jeu télévisé, les progrès de l’humanité sont stupéfiants. La moitié des justes a déserté : nous ne sommes plus que deux sur dix. Une autre expérience évoquée par Isabelle Sorente a en revanche montré que, lorsque des macaques sont mis en situation de ne pouvoir se nourrir qu’en envoyant des décharges électriques à leurs congénères, il ne s’en trouve pas un seul qui y consente et ne se laisse mourir de faim.

La dignité humaine continuera-t-elle longtemps à s’humilier devant le sublime amour des macaques ?

Quoi de neuf, Woody Allen ?

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Lors d’un récent séjour à Paris, j’ai vu le dernier film de Woody Allen, Midnight in Paris. Une subtile récréation, une parenthèse enchantée. Comme le disait Cioran, cette ville est en effet devenue un « garage apocalyptique ». Outre l’agressivité des Parisiens, partout l’encombrement, la tension, le bruit. Probablement sous l’influence du film, je bus un peu, me baladai dans les rues, rêveur, jusqu’à ce qu’un taxi, une Citroën DS noire (tirée d’un film de Melville) m’emmène dans les années 1960.

Je me pinçai violemment, incrédule. Des noceurs m’introduisirent à une fête, une « party » célébrant la fin du tournage de  Quoi de neuf, Pussycat ? , le film de Clive Donner, sur un scénario de Woody Allen. Dans la salle, Ursula Andress discutait avec Capucine (qui se défenestrera trente-cinq ans plus tard de son appartement lausannois). J’échangeai quelques mots avec Peter O’Toole. Quel charisme ! À côté de lui, Brad Pitt ressemble à un pneu crevé ! Lorsqu’au bout de la salle j’aperçus, un verre d’eau à la main, le jeune Woody Allen (âgé de 29 ans), l’euphorie et l’angoisse firent place à la panique… Je pris mon courage à deux mains, m’approchai et lui demandai s’il avait déjà rencontré son modèle, son idéal. Il me raconta sa rencontre avec Groucho Marx. Lorsque, évoquant son immortel génie comique, Allen lui avait demandé ce qu’il aimerait que son public dise de lui dans cent ans, Groucho avait répondu : « Il se porte bien pour son âge…»[access capability= »lire_inedits »]

Woody Allen ne savait pas encore qu’il rencontrerait Ingmar Bergman, lors d’une soirée mémorable où tous deux resteraient quasi mutiques, chacun essayant de faire révéler à l’autre ses secrets. Il y serait question de la rencontre avec son idéal… Allen se saisit de l’idée qu’il mettra en scène, quarante-cinq ans plus tard, dans Midnight in Paris. Déjà, dans Casino royale, il incarnait le neveu de James Bond, intimidé par l’oncle 007, son modèle, qui le laisse aphasique et dont il ne peut soutenir le regard que grâce à une poignée d’anxiolytiques. L’idée sera reprise bien plus tard dans Accords et désaccords où le guitariste Emmet Ray (joué par Sean Penn) voue un culte à Django Reinhardt qui le rend phobique et complexé : Emmet n’ose même pas prononcer le nom de son maître, use de détours, parle du « Gitan de Paris » et, pris de panique, s’évade par les toits lorsqu’on l’informe que Django est dans la salle pour assister à son concert.

Dans Stardust Memories, Allen explore le lien d’ambivalence qui unit la groupie à son idole. Quelques heures après avoir exprimé son admiration pour Sandy (joué par Allen), un fan essaie de l’assassiner. La rose de la dévotion admirative a ses épines… Stardust Memories sortit quelques jours avant l’assassinat de John Lennon par un fan.

L’intérêt de l’art et de la masturbation : créer un monde idéal

Woody Allen m’expliqua encore que les huit mois de tournage à Paris de Quoi de neuf, Pussycat ? n’avaient pas interrompu son analyse, qu’il téléphonait à heure fixe quatre fois par semaine à son psy de New York. Je m’intéressai aux conditions du tournage. Il se lamenta et dit qu’on appréciait son sens de l’humour mais que le réalisateur n’avait de cesse de trahir son propos et de défigurer son travail. Il jura désormais de ne s’impliquer que dans des projets cinématographiques dont il aurait le contrôle total. Il ajouta que c’était même le seul intérêt de l’art : créer un monde idéal, maîtrisé. Le seul intérêt de l’art et de la masturbation… compléta-t-il. Les répliques fusaient, un vrai feu d’artifice. Petit, fluet, les cheveux courts avec une raie sur le côté, Allen portait déjà ses légendaires grosses lunettes. Il parla de sa santé fragile, commenta sa corpulence en précisant que, bébé, il avait tété des seins en silicone… Woody Allen, c’est le triomphe de l’esprit sur la matière, la revanche de l’imaginaire sur le réel. La soirée touchait à sa fin, je quittai la fête étourdi, serrai la main au magicien et m’apprêtai à rejoindre l’asphyxiante réalité.[/access]

Crimes contre le bon goût en Serbie, que fait le TPI ?

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Andy Warhol, dont la légende veut qu’il ait acheté avec sa première paye de dessinateur publicitaire une centaine de slips Jockey blancs identiques donnait le conseil suivant à ses amis : « Porte toujours des sous-vêtements propres parce que tu ne sais jamais où et quand tu vas mourir ». Un conseil que tout humain un tant soit peu soucieux de sa postérité serait avisé de suivre.

Mais cette sourate warholienne, il ne suffit pas d’en comprendre la lettre, il faut aussi en apprécier l’esprit. Plein de choses peuvent vous arriver au moment où vous vous y attendez le moins. Comme par exemple d’être arrêté et menotté devant des dizaines de caméras pour -si vous vous attendez à lire ci après un truc genre viol de femme de chambre, vous avez perdu- crime contre l’humanité.

C’est ce qui est arrivé cette semaine en Serbie à Goran Hazic, qui a été interpellé ce mercredi à 150 kilomètres de Belgrade. Il était recherché depuis le siècle dernier par Le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie pour 14 chefs d’inculpation, dont les crimes de guerre et le crime contre l’Humanité.

Goran Hazic

Mon peu de confiance pour la justice en général, et celle des vainqueurs en particulier m’entrainera à n’avoir aucune opinion sur le sérieux ou la fantaisie de ces accusations. En revanche, au vu du T-shirt que portait l’ancien leader des Serbes de Croatie, je pense qu’on aurait pu, plus simplement, l’arrêter pour crime contre le bon goût, même s’il avait, probablement, des sous-vêtements propres…