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Brothers in arms

Brothers in arms

Eschyle, Sophocle et Euripide en auraient tiré une version moderne des Atrides, cette charmante famille mycénienne marquée par le meurtre, les coups bas et les trahisons. Encore eût-il fallu qu’ils traversent le temps et l’espace pour atterrir à Manchester ce samedi 25 septembre 2010 et assister à l’affrontement entre les deux frères Miliband. Atrée et Thyeste are back, presque trop beau pour être vrai.

L’enjeu ? Rien de moins que le contrôle du Labour, parti travailliste sorti groggy des dernières élections générales après treize ans de pouvoir, des luttes internes désastreuses, une crise financière carabinée et une guerre en Irak controversée.

À ma droite Dave, l’héritier naturel de Tony Blair et grand favori de la presse, des militants, des MP’s (les députés) et de ces dames. Hillary en raffolait. Foreign Secretary sortant, charmant, brillant, charismatique, dans la droite ligne du new labour blairiste qui a fait la paix avec l’économie de marché, accepté les principales réformes de Margaret Thatcher et envoyé les boys à Bagdad.
À ma gauche le petit frère, Ed, son exact opposé, mine chafouine, obscur ex-secrétaire d’Etat à l’énergie et au changement climatique, partisan d’un renouvellement idéologique à 180 degrés, à gauche toute option Ken Livingstone, dit Ken le rouge, ancien maire communiste de Londres. Sus au capitalisme, aux banques et à la guerre en Irak. Vivent les hausses d’impôts, le déficit des finances publiques, les promesses non chiffrées et l’Etat tout puissant. Plutôt old fashioned and egalitarian labour, donc. Son ambition est de poursuivre en les accentuant les inflexions commencées sous le gouvernement de Gordon Brown dont il était le chouchou. Gordon a sauvé le système bancaire britannique mais payé très cher l’usure de son parti.
Après la tragédie grecque, une nouvelle bataille des Anciens et des Modernes ?

À la surprise générale, c’est Ed qui a gagné d’un cheveu, d’un souffle : 50,65% contre 49,25 à son frère, obtenus grâce à l’appui des syndicats, les très puissants Unions, un tiers du collège électoral et bailleurs de fonds historiques du Labour. Le vent du changement a balayé les vieilles lunes lessivées.

Les syndicats le tiennent par les urnes

Et déjà la presse qui l’a immédiatement rebaptisé Red Ed, Ed le Rouge, joue les Cassandres. Son succès se mesurera à l’aune de son résultat aux prochaines élections générales, quand il affrontera en 2015 David Cameron, tombeur de Gordon Brown et très probable candidat des Tories. Sera-t-il la « prochaine victime du capitalisme » ? Cameron vient-il d’ores et déjà de remporter la victoire comme l’affirment cyniquement le Telegraph et l’Independant ? On saura alors si Junior n’est qu’un leader d’opposition, un Mister no de plus ou un Premier ministre potentiel, s’il est capable de convaincre l’Anglais moyen et non des syndicats tout acquis à sa cause. Or, contrairement aux Français, l’Anglais moyen est plutôt favorable à la réduction des dépenses publiques, de la dette et des impôts, il redoute comme la peste noire ceux qu’on appelle ici « les fauteurs de trouble », les partisans des grèves et les syndicats qui tiennent Ed Miliband par les urnes. Il semble que la crise financière n’ait pas pour autant restauré la foi dans l’efficacité de l’Etat. Le discours très 70’s d’Ed, ripoliné lutte des classes, pattes d’eph et sous-pulls en acrylique, risque fort de rappeler les heures les plus sombres du Labour qui n’avait dû son salut qu’à l’aggiornamento de Tony Blair.

La fenêtre de tir d’Ed Miliband est très étroite. A à peine 40 ans, il peut jouer pour un temps sur sa jeunesse et sa fraîcheur, sur celle d’une équipe renouvelée faisant la part belle aux femmes et aux minorités. Diane Abbott, rivale malheureuse des Miliband, flamboyante porte-parole des pauvres et des Jamaïcains ou Sadiq Kahn, chef de campagne d’Ed, sont d’ores et déjà sur les rangs du shadow cabinet que vont quitter la plupart des Blairistes historiques usés jusqu’à la trame, les Darling, Straw, Mandelson… et Dave. Après avoir joué pendant quelques heures à Should I stay or should I go, le frère battu jette l’éponge. Il lorgnerait vers Washington et le FMI libérable par DSK en 2012.
Il peut également faire des appels du pied à Nick Clegg, vice premier ministre et chef du Lib-Dem, en lui promettant le soutien de son parti dans la grande réforme politique à venir, celle du système électoral qui devrait sonner le glas du bipartisme britannique. Exit The winner takes it all, si Cameron respecte sa parole, une vraie proportionnelle ou un scrutin majoritaire à deux tours à la française devrait rebattre toutes les cartes et les alliances possibles. Clegg l’a déjà prouvé, il se vendra au plus offrant.

N’enterrons pas trop vite Ed le Rouge. Pour l’instant il part plutôt dans la catégorie « perdu d’avance ». Mais les Miliband apprennent très vite. Et savent survivre et s’adapter. Ils ne sont pas pour rien les enfants de deux rescapés polonais de la shoah.
Son avenir dépendra de sa capacité à se débarrasser des slogans simplistes et de ceux qui l’ont fait roi. Entre révolution tripartiste annoncée, recompositions géographiques et consécration des minorités, la vie politique britannique nous prépare quelques surprises rafraîchissantes. Jamais les miasmes parisiens n’ont été aussi loin.

A moins qu’une fois de plus le Labour ne soit rattrapé par ses démons. La guerre des roses, par exemple. Yvette Cooper, probable shadow chancelier de l’échiquier et futur numéro deux du parti… est à la ville l’épouse d’Ed Balls, encore un candidat malheureux au poste de leader du parti. Il y voyait déjà un joli lot de consolation et fait contre mauvaise fortune très mauvais cœur.
Après les Atrides, Les Feux de l’amour…
Good luck Red Ed !


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Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.

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