La vidéo d’un internaute alsacien qui brûle un exemplaire du Coran – et, les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, pisse sur les flammes pour éteindre le feu – a provoqué le tollé auquel on pouvait s’attendre dans la communauté musulmane. Le délégué général de la mosquée de Strasbourg, Abdelaziz Choukri, qui a alerté les autorités, s’est entretenu avec l’auteur du blasphème, avant de porter plainte pour incitation à la haine raciale. Le Parquet a déjà annoncé que le jeune provocateur serait poursuivi.

Dans l’ambiance qui règne ces temps-ci en Alsace, où les vandalismes à caractère raciste ou antisémite augmentent, on a vite fait de mettre dans le même sac délits racistes et sacrilège. Or, s’en prendre à des personnes ou des groupes en raison de leur origine ethnique, de leurs croyances ou de leurs mœurs et critiquer ou ridiculiser des croyances ou des idées, ce n’est pas la même chose.

Agresser des juifs, des musulmans, des chrétiens, ou profaner leurs tombes, c’est peut être du racisme mais se moquer du caractère sacré du Coran, de la Torah ou des Evangiles, sûrement pas.

Qu’à cela ne tienne, l’islam outragé invoque le racisme. Une offense faite à la « race musulmane » sans doute ? Dans un monde où rappelons-le, les races n’existent pas.

Mais cet amas de contradictions n’empêchera ni les politiques ni, semble-t-il, les médias, de brandir le fatal anathème.

Délit de blasphème ?

La République est dans son rôle quand elle protège les citoyens contre les violences discriminatoires mais le caractère saint ou non d’un texte, ce n’est pas son affaire. L’autodafé de ce jeune homme qui n’a jamais brûlé personne ne relève pas de la haine ou du racisme mais du blasphème. Or si toute la société française condamne et punit les expressions ou les actes racistes, le délit de blasphème n’existe plus depuis les Lumières et les religieux ont fini par se faire une raison, prenant de la distance avec les blasphémateurs ou se cassant le nez sur la justice qui jusqu’à présent défend ce droit au nom de la liberté d’expression.

L’islam qui, sur ses terres historiques, punit de mort ceux qui prennent des libertés avec le Coran ou le Prophète s’accommode mal de ce droit au blasphème reconnu en Occident. En Europe, le délit d’outrage aux religions est tombé en désuétude, il existe en Irlande mais pas en Angleterre, se maintient là où les corbeaux font les lois avec les voix des grenouilles de bénitier. La législation du Concordat en Alsace et Moselle prévoit toujours trois ans de prison pour les bouffeurs de curés bouffeurs de choucroute mais il y a longtemps que personne n’a tâté du cachot. Ça pourrait changer si l’on écoute les doléances d’un culte venu du sud comme les cigognes mais qui lui, ne repartira pas.

En France, où les héritiers de Voltaire préfèrent la liberté d’expression qui s’use si l’on ne s’en sert pas à la paix des culs-bénits, le blasphème n’est pas puni par la loi. À l’ONU, les pays musulmans tentent de faire adopter un délit de blasphème à un monde laïc qui s’y oppose. Dans notre affaire, le dialogue de sourds qui s’est tenu entre le profanateur qui déclare « on est en France et on peut brûler un livre de Winnie l’Ourson, comme le Coran » et l’autorité musulmane qui répond « si on ne réagit pas, on autorise les gens à brûler un livre saint », témoigne de ce décalage des approches et des civilisations.

La liberté de croire est garantie par notre droit mais la liberté de se moquer aussi. Si la loi reconnaissait la sainteté d’une croyance ou d’une idéologie, elle rendrait celle-ci intouchable et réprimerait bientôt non seulement les provocations insultantes mais aussi toute caricature et toute critique, empêchant toute remise en question et toute adaptation à la modernité.

Aucun homme de foi n’aime voir son crédo ridiculisé ou les objets saints de son culte être traités comme de l’ordinaire profane. Mais c’est le prix à payer pour vivre dans le monde libre de la raison et du progrès. La liberté de penser et de s’exprimer par le rire ou la provocation ne peut s’arrêter aux sujets décrétés tabous par les croyants. C’est en acceptant, même en faisant la grimace, la critique de soi jusqu’à la raillerie, qu’on évolue et si la France peut aider l’islam à devenir un islam de France, c’est en l’obligeant à souffrir cette critique, incontournable condition de cette révolution-évolution qu’attend l’immense majorité des Français, à commencer par les musulmans.

Tout le débat sur l’islam dans le numéro d’octobre de Causeur.

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