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Back in the USSR

L’information est passée quasiment inaperçue en France : Tikhon Khrennikov est mort, en 2007, à l’âge de 94 ans. Nommé secrétaire général de l’Union des compositeurs par Staline, en 1948, ce médiocre musicien a régné en maître sur ses confrères de la fin des années 1940 jusqu’à nos jours. Relayant les directives aberrantes de Staline et de Jdanov, Khrennikov n’a eu de cesse de terroriser les plus grands compositeurs russes de cette époque afin de leur imposer une esthétique « soviétique », c’est-à-dire tout à la fois étrangère au formalisme désigné comme bourgeois, et habitée par l’ambition de chanter le destin glorieux d’homo sovieticus.[access capability= »lire_inedits »]

Chefs-d’oeuvre en tyrannie

Khrennikov, ayant gardé une influence considérable après la mort de Staline, et même après la chute du bloc soviétique, a fait l’objet de ce ridicule hommage du samboïste[1. Le sambo n’est pas une danse brésilienne mais une forme de lutte pratiquée en Mongolie.] Poutine : « La mort a frappé un compositeur de talent, un mélodiste remarquable, un homme doué d’une grande créativité artistique. » L’ironie de l’Histoire continue.

La Cité de la musique nous rappelle, dans une remarquable exposition « Staline et la musique[2. Jusqu’au 16 janvier 2011.] » que, si les conditions de création des compositeurs soviétiques ont souvent été exécrables (menaces diffuses, brimades diverses, omniprésence de Khrennikov, etc.), cette période fut un véritable âge d’or de la musique classique russe, dont chaque mélomane garde en lui quelques échos majeurs.

Le visiteur se promène de Pierre et le loup de Prokofiev (que l’on peut voir comme une allégorie de l’homme soviétique aventureux se libérant des schémas passés) jusqu’à l’adagio de Gayaneh, de Khatchatourian (que Kubrick a utilisé dans 2001 pour souligner les séquences mélancoliques), en passant par les quinze symphonies de Chostakovitch – dont la septième composée pendant le siège de Leningrad pour célébrer la résistance héroïque de la ville alors que la situation semblait désespérée − qui constituent un monument du genre.

L’exposition n’omet aucune étape historique dans cette épopée de la musique classique en terre d’Utopie. On y suit la ferveur de la révolution d’Octobre, l’interventionnisme de Staline dans les affaires culturelles, la quête d’une esthétique purement nouvelle, la Grande Guerre patriotique, le Goulag. Mais on constate également, en suivant ce fil rouge, que, sur le terreau douteux de la tyrannie (dont on s’accommode ou à laquelle on résiste) peuvent éclore des chefs-d’oeuvre impérissables.[/access]

A repentant, repentant et demi

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On apprend que la SNCF aurait de fortes chances d’être évincée de forts contrats d’exploitation de lignes à grande vitesse en Floride et en Californie pour ce que d’honnêtes citoyens américains constitués en class actions lui reprocheraient son passé de collaboratrice active de la déportation des Juifs français sous l’occupation. Soit. Repentons-nous et même, si tout cela est juste et bon, dissolvons définitivement la vieille dame et ses régimes spéciaux, puisqu’il n’y a pas de raison que le Français que je suis, quand il prend le TGV pour Toulon, participe diachroniquement à la Shoah quand l’Américain de base en serait exempté.

Mais surtout, faisons toute la lumière sur cette affaire de collaboration entre la technique et l’Allemagne nazie. Il y a presque dix ans que l’historien Edwin Black a publié son gigantesque pavé IBM et l’holocauste bénignement sous-titré : « L’alliance stratégique entre l’Allemagne nazie et la plus puissante multinationale américaine ». Quésaco ? Black, qui n’a jamais été réfuté, y démontre que sans l’appui actif, volontaire et conscient du patron d’IBM Thomas J. Watson et de ses puissantes machines à carte, les criminels nazis n’eussent jamais pu aussi rapidement ficher les Juifs des pays occupés ou annexés, en particulier de Hollande, et les déporter illico vers les camps de la mort. Il nous apprend aussi que le tristement fameux tatouage inscrit sur le bras des détenus d’Auschwitz correspondait précisément à leur numéro d’identification dans le système informatique d’IBM.

Je ne sache pas qu’on ait depuis interdit IBM du territoire national. La question est donc simple : qu’attend-on ?

Mystère chrétien et mystère romanesque

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Pendant trois jours, entre Sa mort et Sa résurrection, Celui qui a affirmé « Et moi, je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde » s’est éclipsé. C’est au récit de cet interstice qu’Enguerrand Guépy a consacré son premier roman. Les personnages de L’éclipse ? Ce sont les douze apôtres, Marie, mère de Jésus, Lazare, Marie-Madeleine, Marthe, mais aussi Barrabas, Caïphe, Pilate et son épouse Claudia, et beaucoup d’autres encore. Scène après scène, Enguerrand Guépy décrit la façon singulière dont chacun d’entre eux perçoit et traverse ces trois jours d’apocalypse. La tentative d’un auteur chrétien de se glisser également dans la peau des différents ennemis du Christ et de les comprendre le plus intimement possible représente un bel effort romanesque.

Les entrailles de l’Evangile

Je n’ai pas aimé L’éclipse esthétiquement, mais il m’a touché spirituellement par son courage à plonger de manière personnelle dans les entrailles des Evangiles et parce que la frontière entre le bien et le mal n’y passe pas entre les ennemis et les amis de Jésus, mais traverse de manière véridique l’âme de chaque personnage. Les apôtres et les amis de Jésus y sont, tout comme les ennemis du Christ, de pauvres hommes. Leurs âmes sont dévorées par la jalousie et le péché, torturées par le doute, la peur et le remords.

Dans le registre esthétique, trois personnages me semblent très réussis : Barabbas, l’effervescent révolutionnaire désireux de réduire à néant la puissance coloniale romaine, figure d’une grande force spirituelle ; Vanic, légionnaire serbe en exil, serviteur déçu de la puissance romaine, dont l’âme brûle pour la vérité et s’ouvre peu à peu au Christ ; et le peuple enfin, qui constitue l’un des personnages principaux de L’éclipse. Le peuple de Jérusalem, blessé et humilié par l’occupation romaine, livré à la plus extrême misère, la foule grouillante, tumultueuse, torturée du peuple de Jérusalem, dont les remous imprévisibles font trembler aussi bien les apôtres, qui craignent qu’elle exige bientôt leur sacrifice, que les forces d’occupation romaines, qui éprouvent charnellement ses frémissements annonciateurs et attendent dans la peur, sachant qu’elle sera juste, l’insurrection qui vient.

À l’exception de ces trois réussites, les autres personnages ne me semblent pas parvenir à échapper au registre des archétypes, des figures symboliques. Ils ne parviennent pas à devenir des personnages romanesques au sens fort. C’est-à-dire des êtres incalculables et imprévisibles, absolument singuliers, ancrés non dans le registre des significations prédéfinies mais dans le terreau noir du monde concret et de l’existence.

Leur transsubstantiation en êtres de prose, en créatures prosaïques, n’est pas atteinte. Les personnages romanesques adviennent lorsque le romancier les affranchit entièrement de sa volonté propre, de ses intentions, lorsqu’il ne sait absolument rien d’eux et se met à l’écoute de l’obscure nécessité de leur liberté. Dans le cas des figures des évangiles, la charge émotionnelle et le poids de la tradition sont peut-être trop grands, à jamais, rendant ontologiquement impossible leur ressaisie romanesque. Je n’en sais rien, en vérité. J’espère que certains lecteurs pourront m’éclairer un peu sur ce point.

L'éclipse

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Avec des « si », on mettrait Chavez en bouteille

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Mon estimé collègue Georges Kaplan aime le conditionnel. Sa récente brève sur les déclarations d’un général bolivarien impute à Chavez, en procédant par amalgames successifs, le désir de rester au pouvoir par la force en cas de défaite présidentielle en 2012. Chez Georges Kaplan, les « si » se succèdent ici comme des serpents qui sifflent sur la tête de la démocratie. Le problème est que le conditionnel ne prouve rien, sinon qu’on hurle avec les loups sur un pays qui a l’insolence de réussir dans la liberté un changement de société et suscite un espoir sans précédent dans toute l’Amérique Latine.

Golpe fantasmatique

Il existe en revanche un mode, en français, pour marquer le réel, c’est l’indicatif. Et c’est donc à l’indicatif que je rappellerai à Georges Kaplan, parangon du libéralisme dur et amateur de golpes fantasmatiques, trois coups d’Etats en Amérique Latine, parmi beaucoup d’autres, qui ont eu lieu, eux, pour de bon.

Le premier, le plus célèbre est celui du 11 septembre 1973. Pinochet a renversé Allende dans un bain de sang, ce qui a permis aux Chicago Boys de Milton Friedmann d’appliquer in vivo les théories économiques de la contre-révolution néolibérale actuellement généralisée à l’ensemble de la planète. Au moins aura-t-il été prouvé à cette occasion à quel point l’idée que le libéralisme économique et les libertés politiques soient forcément consubstantiels était une vaste fumisterie à laquelle ne croit plus que Philippe Nemo. Au Chili, ce qu’il faut bien se rappeler, c’est que la retraite par capitalisation, on l’imposa au canon.

Le deuxième putsch que j’ai déjà évoqué dans Causeur est celui qui a renversé Manuel Zelaya président du Honduras le 28 juin 2009. Manuel Zelaya, élu sur un programme de droite, s’était aperçu que c’était socialement intenable et avait assez vite appliqué un programme chaviste (le contraire du Chirac modèle 95 élu pour lutter contre la fracture sociale et faisant au bout de trois mois la politique de la pensée unique libérale). Zelaya, actuellement, est toujours en exil et considéré officiellement par l’ONU et d’autres organismes internationaux comme le président légitime. Mais pendant ce temps, c’est une répression militaire sanglante qui permet au libéralisme de continuer à s’appliquer du côté de Tegucigalpa

Le troisième putsch, enfin, concerne Chavez lui-même, eh oui, qui faillit en être victime en 2002. Une fraction pro étatsunienne de l’armée vénézuélienne l’a renversé pendant quelques heures pour le remplacer par le patron des patrons vénézuéliens, Pedro Carmona ! On voyait, là encore, qui voulait renverser qui pour que les affaires continuent. Evidemment, le peuple et les forces loyalistes ont promptement ramené Chavez dans son palais de Miraflores d’où il a gagné, depuis, toutes les élections, à l’exception d’un référendum perdu sur un score maastrichien. On remarquera, au passage que Chavez, lui, quand il perd un référendum n’attend pas quelques années pour le refaire passer en loucedé au Parlement, comme ce fut le cas dans une vieille démocratie comme la France.

Pourtant, l’honnêteté intellectuelle, cher Georges Kaplan m’ oblige à reconnaître que le libéralisme se servant de l’extrême droite galonnée pour imposer un peu plus vite l’horizon radieux de la libre entreprise et des fonds de pensions pour retraités à Miami Beach n’a pas le monopole du putsch. Il existe, effectivement, dans l’histoire récente, un putsch militaire de gauche. C’est celui du 25 avril 1974, au Portugal. Il s’était alors agi pour quelques capitaines, d’en finir avec la plus vielle dictature d’Europe, s’abimant dans de sanglantes et interminables guerres coloniales en Afrique pour la plus grande gloire d’un anticommunisme rabique pro-américain. La différence, c’est qu’ils rendirent le pouvoir aux civils immédiatement.

Et étant donné que le Portugal est le prochain pays, après la Grèce et l’Irlande sur la liste des serial killers au service la nouvelle dictature, celle des banques et des agences de notations, quelque chose me dit, entre deux grèves générales, que du côté de Lisbonne, on a la nostalgie, ou la « saudade » comme on dit là-bas, de ces militaires avec des œillets dans le canon de leurs fusils, qui annonçaient un printemps un peu plus joyeux et un peu plus social que la sinistre nuit libérale qui s’abat actuellement sur les peuples d’Europe.

Alors, cher Georges Kaplan, avant de voir la paille hypothétique dans l’œil d’un Chavez potentiellement dictateur mais, pour l’instant, réellement émancipateur, regardons plutôt, sur notre continent, la poutre bien épaisse d’une logique purement financière qui se présente comme la seule politique possible. Et quand on dit qu’il n’y a qu’une seule politique possible, c’est étymologiquement ce qu’on appelle, précisément, la dictature.

Et que ça saute !

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Victor Barrucand
Victor Barrucand.

On s’affole de quelques casseurs, ces temps-ci, et d’éventuelles provocations policières. On croit être au bord de la guerre civile, on craint le terrorisme, on trouve que les discours politiques sont d’une rare violence. Comme souvent, c’est la littérature qui nous rappelle à un peu de modestie. L’exhumation d’un roman paru en 1900, Avec le feu, écrit par un certain Victor Barrucand, journaliste anarchiste proche de Félix Fénéon, constitue un témoignage passionnant sur le climat politique pour le moins mortifère qui régnait dans les dernières années du XIXe siècle.[access capability= »lire_inedits »]

La propagande par le fait

Les anarchistes avaient décidé de passer à ce qu’ils appelaient la « propagande par le fait » et lançaient des bombes un peu partout dans Paris sur ce qui ressemblait de près ou de loin à des symboles de l’ordre bourgeois et d’une société jugée inique et irrécupérable. C’était l’époque où Ravachol entrait dans les chansons populaires et devenait un mythe durable de l’action directe. Le roman de Barrucand commence au moment où Auguste Vaillant, qui avait lancé une bombe à l’Assemblée nationale en décembre 1893, va être jugé puis exécuté alors que son attentat n’avait fait aucune victime. On se promène dans les milieux libertaires de l’époque où les écrivains, les poètes, les théoriciens, mais aussi les Vénus de barrière qui se promènent avec des explosifs dans les fiacres, veulent tous en finir avec l’ordre ancien.

Le nihilisme pur et simple n’est pas loin, comme en témoigne l’itinéraire du jeune Robert, intellectuel mélomane, secrétaire d’un écrivain proche des milieux libertaires, convaincu que seul un bain de sang rédempteur sauvra le monde : « Un pli de braverie tordait la lèvre de cet adolescent au coeur de qui la pervenche bleue s’était fanée ; dans une rage d’amant trahi, ami du peuple, il détestait les foules. Oui, Vaillant s’était trompé en apeurant les députés ; c’était la petite bourgeoisie d’en-bas, laide, épaisse, amorphe, celle qui remplit les cafés de ses ventres qu’il fallait frapper. »

Victor Barrucand, s’il a parfois le style un peu surécrit propre à l’« écriture artiste » des seconds couteaux de la littérature fin de siècle, n’en est pas moins un analyste subtil de tous les enjeux idéologiques de ces annéeslà, des affrontements entre chapelles socialistes, anarchistes ou humanitaristes. Il est aussi capable de rendre avec beaucoup de vigueur les scènes d’action, comme l’attentat d’Émile Henry en représailles à l’exécution de Vaillant.

La question de la violence révolutionnaire comme réponse à une violence d’état est toujours très actuelle et l’on se dit que les hésitations de Robert, ses contradictions entre son amour de l’art, de la musique, des jeunes filles et sa colère quand Vaillant passe à la guillotine parleraient sans doute en des termes é t r a n g e m e n t familiers à une certaine jeunesse d’aujourd’hui. Mais la conclusion de Barrucand et de son héros est, au bout du compte, très raisonnable et rappelle celle que fit Jean- Patrick Manchette dans Nada, roman noir sur un groupe d’ultragauche des années 1970 : « Le terrorisme étatique et le terrorisme gauchiste sont les deux mâchoires du même piège à cons. »[/access]

Pierre Manent, un regard intensément politique

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Pierre Manent, quoi qu’il dise de lui-même, est un original. Il admet volontiers n’avoir aucune imagination et être tout entier occupé par la tâche de comprendre ce qui est. Dans un monde qui cultive un préjugé favorable pour ce qui n’est pas, cela suffit à faire de lui un outsider.
Le regard politique (Flammarion), le livre d’entretiens qu’il publie cet automne avec Bénédicte Delorme-Montini, constitue certes une excellente introduction à son oeuvre. Mais c’est surtout un témoignage sur ce qui fait la valeur de la philosophie politique, tant au regard de la recherche de la vérité que de l’initiation intellectuelle.
Que nous permet de comprendre la philosophie politique ? Les « choses humaines », nous dit Pierre Manent. « Non pas parce que les choses politiques seraient un département des choses humaines, mais parce que l’ordre politique est vraiment ce qui donne sa forme à la vie humaine. » Cela ne signifie aucunement, pour reprendre un slogan connu, que « tout est politique », mais que le rôle véritable de la politique dans « la mise en ordre du monde humain » reste à cerner. C’est du moins le but que l’auteur s’est fixé, et qui motive sa lecture des grands classiques anciens et modernes.
Pour Manent, l’histoire des formes politiques ne saurait être réduite aux idées. S’il leur reconnaît une importance réelle, il n’accepte pas le rôle démiurgique qui leur est fréquemment prêté dans l’interprétation du passé. Les hommes, qu’ils soient païens, chrétiens ou modernes, sont avant tout poussés par une même question : comment, pourquoi obéir et à qui ?

Retrouver une « science politique authentique »

C’est en interrogeant les motifs humains, puis en les articulant aux situations historiques, qu’il croit possible d’approcher au plus près une connaissance objective de la chose politique. De la cité grecque à la nation européenne, en passant par l’empire, l’homme reste un animal politique à la recherche d’une mise en ordre – c’est même une disposition naturelle. La coupure moderne a introduit dans cette quête un nouveau critère : celui de l’égalité ; qui n’a cessé depuis la Révolution d’orienter le mouvement démocratique.
On peut dire de la démarche de Manent qu’elle procède d’un désir de rendre intelligible, par-delà la querelle des Anciens et des Modernes, la manifestation du politique. Il s’agit pour lui de retrouver une « science politique authentique », qui ne s’embarrasserait ni du registre polémique ni du cloisonnement disciplinaire.

Si Manent insiste autant sur la nécessité du dépassement du registre polémique, c’est parce qu’il voit en l’inimitié historiographique un obstacle à la connaissance. Il faut, selon lui, « aimer » les choses humaines pour les comprendre. Pour que le « regard politique » porte, il doit être animé par une lueur de sollicitude.
De la même façon, en s’éloignant de la chose politique, de l’énigme qu’elle recèle, les hommes d’aujourd’hui laisseraient s’accentuer simultanément l’incompréhension et le ressentiment. Manent note que le siècle des totalitarismes a aussi été celui où l’intelligence politique a été le moins mobilisée chez les grands philosophes. Heidegger, Husserl, Bergson et Wittgenstein sont des puissants esprits qui n’ont à peu près rien dit sur la chose politique, soutient-il. Au contraire de la production féconde des Benjamin Constant, François Guizot et Alexis de Tocqueville, qui a permis d’asseoir, au début du XIXe siècle, une véritable « science politique libérale démocratique ».

Bien sûr, Manent s’intéresse aux grands auteurs libéraux par affinité intellectuelle. Mais pas seulement. La richesse analytique est intimement liée, chez eux, à la forme du propos. Constant, Guizot et Tocqueville, de même que, avant eux, Montesquieu, écrivaient dans un français limpide. Ils n’employaient pas de langage de substitution pour exprimer les plus subtiles vérités. Sans rejeter le langage savant, dont il reconnaît la pertinence, Manent constate que l’abus du jargon dans la vie de l’esprit trahit une perte de confiance dans l’intelligence naturelle des hommes.

Le dépérissement de la « science politique authentique » a précédé des mutations culturelles significatives en Occident. Au moment où Manent commence son parcours intellectuel, dans les années soixante, la philosophie avait prise ses distances par rapport à la politique. Dans les départements de science politique, la « philosophie politique » était déclassée pour cause de « non-scientificité », tandis qu’en philosophie, où régnaient les maîtres du langage et de l’être, elle était perçue avec condescendance. De fait, la « politisation désordonnée de la vie », telle que Manent a pu l’observer en mai 68, lui apparaît liée à la désertion de la pensée politique par la langue commune.

La langue française

Les considérations sur la langue, sur ce qui unit la langue française et l’ordre civique, sont parmi les plus belles surprises du livre. Interrogé sur ses jeunes années d’étude, Manent garde le souvenir d’une « extraordinaire attention » des professeurs, quelle que soit leur discipline, à parler un excellent français. « Je crois que ce qui a fait le plus mal à l’enseignement dans les classes secondaires, dit-il, c’est la disparition de ce rôle fédérateur du français et la prise d’indépendance de toutes les disciplines qui veulent parler leur propre langage. »

La perte de confiance en la parole publique s’est accompagnée d’une déconsidération de la parole littéraire, qui a cessé d’être une institution politique en France au début des années 60. On fait d’autant moins confiance en la littérature pour nous éclairer sur les motifs humains que l’autorité du langage s’est déplacée dans les arcanes du savoir spécialisé.
En littérature, la disparition du chant – tradition qui remonte à Homère, Pindare et Virgile – et des derniers grands poètes épiques, comme Claudel et Saint-John Perse, a débouché sur le triomphe de l’ironie. L’homme moderne est plus que jamais conscient de son incomplétude fondamentale, de son incapacité à croire, à aimer ou à se battre pleinement sans céder à la tentation de se regarder comme acteur de sa propre duperie. L’ironie peut certes avoir un charme merveilleux, note Manent, mais « l’effet cumulé, l’effet social de la généralisation de l’ironie, c’est tout de même un rétrécissement progressif des capacités humaines ».

L’ironie danse en riant autour de l’énigme humaine, elle la côtoie mais n’en pénètre pas tout à fait le sens. L’aspiration à la transcendance n’est pas éteinte pour autant, car l’âme a des exigences propres, qui peuvent être élevées. L’éducation républicaine, bien que soucieuse de principes démocratiques, n’en cultivait pas moins une exigence aristocratique, qui passait par l’enseignement des oeuvres « modèles » de la littérature française. Le Grand Siècle rencontrait ainsi le siècle de l’égalité démocratique dans un renouvellement ingénieux de l’ordre civique.

L’amitié intellectuelle

La vie politique se résume à une dispute entre le grand nombre et le petit nombre, qui doivent trouver à chaque époque le secret de leur réconciliation. Mais qu’advient-il lorsque le grand nombre impose sa loi, voire sa tyrannie jusque dans le domaine de l’intelligence ? Comment préserver sa liberté intérieure ?
« Refuge loin de la nef des fous », le séminaire de Raymond Aron a permis à Manent, au début de son parcours, de rencontrer des personnalités intellectuelles fortes (Jean-Claude Casanova, Alain Besançon, Georges Liébert), préoccupées comme lui par la chose publique et la menace que posait alors le communisme. En rupture avec la tendance dominante, le séminaire d’Aron permettait à ces esprits indépendants, des « inclassables disciplinairement », de renouer avec les joies de l’échange libre, à l’abri de la surveillance idéologique.

Lorsqu’il évoque « cette conversation spontanée à la fois absolument sérieuse et absolument rieuse, où l’on parle, sans s’assujettir aux règles du discours académique, des grandes questions qui intéressent les animaux politiques et rationnels que nous sommes », qui caractérisait le séminaire d’Aron, Manent révèle l’intérêt pour ainsi dire charnel de la discussion philosophique, ou plus simplement de la « vie de l’esprit ».

Il nous rappelle que l’amitié est inséparable de la quête de la connaissance, car l’amitié dans le domaine de l’intelligence a le pouvoir de faire fructifier ce qui se présente d’abord comme un don à soi. En ce sens, elle préfigure la cité politique. Dans l’éloge émouvant qu’il fait de ses amis, Manent souligne l’importance culturelle, en particulier en France, des figures intellectuelles sans rattachement disciplinaire. Ces auteurs à l’oeuvre considérable, qui échappent aux catégories de la vie universitaire, sont « intéressés par toutes les choses intéressantes et sont capables de dire des choses intéressantes sur tous les sujets qu’ils abordent. » Mais ils sont aujourd’hui menacés de disparition.
C’est d’autant plus malheureux que la situation actuelle gagnerait à être abordée sous des angles inédits. En comparaison, les « experts » autorisés, seuls dépositaires légitimes de la parole publique, témoignent d’un manque de perspective évident, qui est aussi une marque d’insensibilité à la part politique du réel.

La religion de l’humanité

À l’origine de leur insensibilité se trouve la « théorie de la démocratie », ou encore la « politique de la reconnaissance », qui fonde l’idéologie du multiculturalisme. Pour Manent, cette philosophie qui se voudrait un dépassement de la rationalité conflictuelle du politique se pose contre le ressort même de l’ordre politique.

Selon cette « anti-politique », les particularités des individus (origine ethnique, orientation sexuelle, etc.) doivent être d’emblée « reconnues » par la lumière publique, sans que soit éprouvée la nécessité de produire quelque chose en commun. L’espace public, se vidant de tout sens politique, substitue l’affect unanimiste à la parole médiatrice. Il finit ainsi par se diviser entre les partisans de la « religion de l’humanité », qui ne sauraient supporter aucune distinction, aucune médiation entre les groupes humains, et les sceptiques de la religion de l’humanité, qui ne croient pas que l’humanité puisse se gouverner elle-même sans différenciation politique préalable.

Dans un contexte « religieux », c’est-à-dire aveugle, où le fanatisme voit bien ce qu’il veut voir, la profession de foi supplante le débat raisonné. Le politiquement correct refoule l’échange libre, le savoir étriqué des experts ostracise l’intelligence naturelle des hommes, tandis que de haut en bas de l’échelle sociale, le mépris des uns répond à la méfiance des autres.

L’absence de mesure commune conduit l’individu contemporain à errer à la recherche d’un équilibre impossible, dans une oscillation permanente entre l’identification compatissante et la férocité concurrentielle. L’autre est un atome indéterminé face auquel il est devenu périlleux de se positionner, tant le lien social s’est perdu dans l’exaltation sans nuance des droits individuels. « Ce n’est pas que les gens soient devenus de mauvais citoyens, c’est que, spontanément, sincèrement, ils ne peuvent voir comme une chose réelle que ce qui est rattachable directement à un individu. Identité, reconnaissance, compassion et compétition, toutes ces notions ne renvoient qu’à des individus et à des relations entre des individus. »

À travers l’Union européenne, dit-il, les Européens croient vivre un accomplissement philosophique tendant vers l’unification de l’humanité. Unification purement idéelle, puisqu’en Europe même, des lignes de fracture identitaires importantes se dessinent, alors que partout dans le monde la désoccidentalisation se poursuit, avec la montée en puissance de pays hétérogènes et imprévisibles (le Brésil, l’Inde et la Chine). « L’universalisme démocratique européen se confond avec le nihilisme », en ce qu’il escamote le point de vue politique sur la réalité. Il passe outre la raison politique pour investir sans médiation le domaine de l’affect.

Les Européens peuvent-ils se satisfaire d’une existence non-politique, même au nom de la religion de l’humanité ? La philosophie politique, telle que l’entend Pierre Manent, pose en tout cas que la perte de la politique est aussi une perte philosophique, si ce n’est anthropologique, et que l’homme ne peut pas survivre sans la promesse d’une mise en ordre de son univers.

Le Regard politique: ENTRETIENS AVEC BÉNÉDICTE MONTINI

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L’Allemagne : toujours cette passion des murs…

A l’heure où le sacro-saint modèle allemand est devenu l’une des préoccupations cardinales de Nicolas Sarkozy, pour ne pas dire l’un de ses fantasmes (croissance en hausse, taux de chômage en baisse, dynamisme, etc.), l’AFP nous apprend la mésaventure burlesque d’un sexagénaire Allemand, de la région de Kahla, petite ville de Thuringe, qui a décidé – un beau matin – de construire un mur. Son mur.

Activité relativement fréquente en Allemagne, comme l’histoire récente nous le rappelle, la construction de murs est pourtant un art que les maçons du dimanche ne devraient pas prendre à la légère, tant il comporte de périls insoupçonnés. L’AFP explique : « Un homme de 64 ans, qui s’était mis en tête de murer l’accès à sa cave, a eu la mauvaise surprise, une fois sa tâche achevée, de se rendre compte qu’il se trouvait du mauvais côté du mur ». Toujours cet éternel risque de se retrouver, en Allemagne, du mauvais côté du mur… « Ce n’est qu’une fois celui-ci achevé – poursuit l’AFP – qu’il s’est rendu compte qu’il l’avait fabriqué de l’intérieur, et se trouvait enfermé dans le réduit qu’il voulait rendre inaccessible ». Sublime victoire de la bêtise, qui a valu à cet Allemand taillé pour les plus hautes destinées humaines les honneurs d’un séjour prolongé au poste de police local, puisque – comprenant qu’il était fait comme un rat dans sa cave emmurée – il a très logiquement cherché à s’échapper en défonçant non pas le mur qu’il venait de bâtir, mais la cloison qui séparait sa cave de celle, mitoyenne, de son ennemi juré de voisin.

L’histoire ne dit pas si les forfaits débiles de ce jeune retraité finiront par le conduire durablement entre les quatre murs d’une cellule de prison ou d’un asile d’aliénés. Mais reconnaissons qu’il s’agit là d’un sublime coup de force à mettre au crédit du génie allemand et de son indéniable puissance de feu intellectuelle. Et qu’il convient ici de saluer un argument supplémentaire qui donnera – n’en doutons pas – l’envie à tous les Français de devenir eux-aussi de vrais Allemands !

Lachez la grappe à Loulou Nicollin !

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Les amateurs de foot connaissent tous le truculent Louis Nicollin, président légendaire du Montpellier-Hérault Sporting-Club. Comme feu son ami Georges Frêche, ce dernier ne s’embarrasse pas de circonvolutions lorsqu’il s’adresse au commun des mortels. Et il faut bien admettre que son langage fleuri rend parfois les conférences d’après-match beaucoup plus animées que prévu.

Tel fut le cas ce samedi soir après que son équipe eût pris pour quelques heures la tête du championnat de France. Un journaliste eût l’idée de pimenter ladite conférence de presse en interrogeant celui que beaucoup dans le milieu appellent affectueusement « Loulou » en ces termes : « Qu’est ce que vous allez répondre à ceux qui vont dire demain ou dans les jours qui viennent, Montpellier leader du championnat de France, ça veut dire que le championnat n’est pas terrible ? ». Je veux bien être changé en Frédéric Lefebvre -ou même en Nadine Morano- si ce journaliste espiègle n’escomptait pas une réponse du genre de celle qui fusa, faisant rire toute l’assemblée : « Je leur pisse à la raie ! ».

On ne peut nier que cette phrase ne mobilisait guère de finesse. Mais quand on connaît le bonhomme, il n’est pas incongru de penser qu’il était peu probable d’attendre, par exemple, la réponse suivante: « Malgré l’immense respect que je dois à tous vos confrères et toutes vos consœurs, je serais très peiné par une telle analyse, laquelle ne respecterait guère le talent de mes joueurs, le travail de leur entraîneur ainsi que de tous ceux du championnat de notre glorieux pays. » Cela étant dit, l’étonnement voire le trouble qui n’aurait pas manqué de s’ensuivre est délicieux à imaginer. Loulou, si vous me lisez…

Pourquoi donc s’arrêter à cet échange, qui n’est sûrement pas le premier dans le genre, dans les conférences de presse de Louis Nicollin ? Parce que, cette fois-ci, il a provoqué la convocation du président montpelliérain devant le conseil national de l’éthique. Cette commission, qui est chargée de réprimander ce tout ce que la morale réprouve dans le joli monde du football, a pensé que cette saillie -si l’on ose dire- pouvait porter préjudice à l’image du football du fait du langage peu châtié qu’elle mobilisait. A moins que cette auguste institution n’ait pensé qu’elle ne véhiculait une incitation à l’ondinisme voire à la pratique dite de douche dorée, plus connue dans les milieux SM sous le nom de golden shower.

Autant j’avais trouvé assez légitime la dernière convocation de Nicollin pour des propos déplacés sur le capitaine Auxerrois Pedretti il y a quelques mois, autant il n’y a vraiment pas ici de quoi fouetter un chat, ni violer une chèvre. Nicollin n’attaque personne. Il utilise une image -toute méditerranéenne- pour montrer l’ampleur de sa considération pour des analystes ayant une faible considération -justement- pour son équipe. Demander à Nicollin de se déplacer pour cela à Paris et augmenter d’autant son empreinte carbone, est-ce bien éthique ?

Pour avoir l’air loufoque, cet épisode footballistique n’en est pas moins révélateur. La traque au moindre dérapage n’est pas terminée et elle sévit tous azimuts. Il est plus facile de convoquer un dirigeant d’un club à petit budget qu’un ponte comme le président lyonnais, lequel pratique régulièrement mises au pilori de journalistes voire d’arbitres sans qu’il ne lui soit jamais rien reproché. Selon que vous soyez puissant ou misérable, etc.

De la à penser que ce genre de comité théodule, pour exister, a désespérément besoin de victimes expiatoires…

Facebook partout

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Back in the USSR

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L’information est passée quasiment inaperçue en France : Tikhon Khrennikov est mort, en 2007, à l’âge de 94 ans. Nommé secrétaire général de l’Union des compositeurs par Staline, en 1948, ce médiocre musicien a régné en maître sur ses confrères de la fin des années 1940 jusqu’à nos jours. Relayant les directives aberrantes de Staline et de Jdanov, Khrennikov n’a eu de cesse de terroriser les plus grands compositeurs russes de cette époque afin de leur imposer une esthétique « soviétique », c’est-à-dire tout à la fois étrangère au formalisme désigné comme bourgeois, et habitée par l’ambition de chanter le destin glorieux d’homo sovieticus.[access capability= »lire_inedits »]

Chefs-d’oeuvre en tyrannie

Khrennikov, ayant gardé une influence considérable après la mort de Staline, et même après la chute du bloc soviétique, a fait l’objet de ce ridicule hommage du samboïste[1. Le sambo n’est pas une danse brésilienne mais une forme de lutte pratiquée en Mongolie.] Poutine : « La mort a frappé un compositeur de talent, un mélodiste remarquable, un homme doué d’une grande créativité artistique. » L’ironie de l’Histoire continue.

La Cité de la musique nous rappelle, dans une remarquable exposition « Staline et la musique[2. Jusqu’au 16 janvier 2011.] » que, si les conditions de création des compositeurs soviétiques ont souvent été exécrables (menaces diffuses, brimades diverses, omniprésence de Khrennikov, etc.), cette période fut un véritable âge d’or de la musique classique russe, dont chaque mélomane garde en lui quelques échos majeurs.

Le visiteur se promène de Pierre et le loup de Prokofiev (que l’on peut voir comme une allégorie de l’homme soviétique aventureux se libérant des schémas passés) jusqu’à l’adagio de Gayaneh, de Khatchatourian (que Kubrick a utilisé dans 2001 pour souligner les séquences mélancoliques), en passant par les quinze symphonies de Chostakovitch – dont la septième composée pendant le siège de Leningrad pour célébrer la résistance héroïque de la ville alors que la situation semblait désespérée − qui constituent un monument du genre.

L’exposition n’omet aucune étape historique dans cette épopée de la musique classique en terre d’Utopie. On y suit la ferveur de la révolution d’Octobre, l’interventionnisme de Staline dans les affaires culturelles, la quête d’une esthétique purement nouvelle, la Grande Guerre patriotique, le Goulag. Mais on constate également, en suivant ce fil rouge, que, sur le terreau douteux de la tyrannie (dont on s’accommode ou à laquelle on résiste) peuvent éclore des chefs-d’oeuvre impérissables.[/access]

A repentant, repentant et demi

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On apprend que la SNCF aurait de fortes chances d’être évincée de forts contrats d’exploitation de lignes à grande vitesse en Floride et en Californie pour ce que d’honnêtes citoyens américains constitués en class actions lui reprocheraient son passé de collaboratrice active de la déportation des Juifs français sous l’occupation. Soit. Repentons-nous et même, si tout cela est juste et bon, dissolvons définitivement la vieille dame et ses régimes spéciaux, puisqu’il n’y a pas de raison que le Français que je suis, quand il prend le TGV pour Toulon, participe diachroniquement à la Shoah quand l’Américain de base en serait exempté.

Mais surtout, faisons toute la lumière sur cette affaire de collaboration entre la technique et l’Allemagne nazie. Il y a presque dix ans que l’historien Edwin Black a publié son gigantesque pavé IBM et l’holocauste bénignement sous-titré : « L’alliance stratégique entre l’Allemagne nazie et la plus puissante multinationale américaine ». Quésaco ? Black, qui n’a jamais été réfuté, y démontre que sans l’appui actif, volontaire et conscient du patron d’IBM Thomas J. Watson et de ses puissantes machines à carte, les criminels nazis n’eussent jamais pu aussi rapidement ficher les Juifs des pays occupés ou annexés, en particulier de Hollande, et les déporter illico vers les camps de la mort. Il nous apprend aussi que le tristement fameux tatouage inscrit sur le bras des détenus d’Auschwitz correspondait précisément à leur numéro d’identification dans le système informatique d’IBM.

Je ne sache pas qu’on ait depuis interdit IBM du territoire national. La question est donc simple : qu’attend-on ?

Mystère chrétien et mystère romanesque

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Pendant trois jours, entre Sa mort et Sa résurrection, Celui qui a affirmé « Et moi, je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde » s’est éclipsé. C’est au récit de cet interstice qu’Enguerrand Guépy a consacré son premier roman. Les personnages de L’éclipse ? Ce sont les douze apôtres, Marie, mère de Jésus, Lazare, Marie-Madeleine, Marthe, mais aussi Barrabas, Caïphe, Pilate et son épouse Claudia, et beaucoup d’autres encore. Scène après scène, Enguerrand Guépy décrit la façon singulière dont chacun d’entre eux perçoit et traverse ces trois jours d’apocalypse. La tentative d’un auteur chrétien de se glisser également dans la peau des différents ennemis du Christ et de les comprendre le plus intimement possible représente un bel effort romanesque.

Les entrailles de l’Evangile

Je n’ai pas aimé L’éclipse esthétiquement, mais il m’a touché spirituellement par son courage à plonger de manière personnelle dans les entrailles des Evangiles et parce que la frontière entre le bien et le mal n’y passe pas entre les ennemis et les amis de Jésus, mais traverse de manière véridique l’âme de chaque personnage. Les apôtres et les amis de Jésus y sont, tout comme les ennemis du Christ, de pauvres hommes. Leurs âmes sont dévorées par la jalousie et le péché, torturées par le doute, la peur et le remords.

Dans le registre esthétique, trois personnages me semblent très réussis : Barabbas, l’effervescent révolutionnaire désireux de réduire à néant la puissance coloniale romaine, figure d’une grande force spirituelle ; Vanic, légionnaire serbe en exil, serviteur déçu de la puissance romaine, dont l’âme brûle pour la vérité et s’ouvre peu à peu au Christ ; et le peuple enfin, qui constitue l’un des personnages principaux de L’éclipse. Le peuple de Jérusalem, blessé et humilié par l’occupation romaine, livré à la plus extrême misère, la foule grouillante, tumultueuse, torturée du peuple de Jérusalem, dont les remous imprévisibles font trembler aussi bien les apôtres, qui craignent qu’elle exige bientôt leur sacrifice, que les forces d’occupation romaines, qui éprouvent charnellement ses frémissements annonciateurs et attendent dans la peur, sachant qu’elle sera juste, l’insurrection qui vient.

À l’exception de ces trois réussites, les autres personnages ne me semblent pas parvenir à échapper au registre des archétypes, des figures symboliques. Ils ne parviennent pas à devenir des personnages romanesques au sens fort. C’est-à-dire des êtres incalculables et imprévisibles, absolument singuliers, ancrés non dans le registre des significations prédéfinies mais dans le terreau noir du monde concret et de l’existence.

Leur transsubstantiation en êtres de prose, en créatures prosaïques, n’est pas atteinte. Les personnages romanesques adviennent lorsque le romancier les affranchit entièrement de sa volonté propre, de ses intentions, lorsqu’il ne sait absolument rien d’eux et se met à l’écoute de l’obscure nécessité de leur liberté. Dans le cas des figures des évangiles, la charge émotionnelle et le poids de la tradition sont peut-être trop grands, à jamais, rendant ontologiquement impossible leur ressaisie romanesque. Je n’en sais rien, en vérité. J’espère que certains lecteurs pourront m’éclairer un peu sur ce point.

L'éclipse

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Avec des « si », on mettrait Chavez en bouteille

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Mon estimé collègue Georges Kaplan aime le conditionnel. Sa récente brève sur les déclarations d’un général bolivarien impute à Chavez, en procédant par amalgames successifs, le désir de rester au pouvoir par la force en cas de défaite présidentielle en 2012. Chez Georges Kaplan, les « si » se succèdent ici comme des serpents qui sifflent sur la tête de la démocratie. Le problème est que le conditionnel ne prouve rien, sinon qu’on hurle avec les loups sur un pays qui a l’insolence de réussir dans la liberté un changement de société et suscite un espoir sans précédent dans toute l’Amérique Latine.

Golpe fantasmatique

Il existe en revanche un mode, en français, pour marquer le réel, c’est l’indicatif. Et c’est donc à l’indicatif que je rappellerai à Georges Kaplan, parangon du libéralisme dur et amateur de golpes fantasmatiques, trois coups d’Etats en Amérique Latine, parmi beaucoup d’autres, qui ont eu lieu, eux, pour de bon.

Le premier, le plus célèbre est celui du 11 septembre 1973. Pinochet a renversé Allende dans un bain de sang, ce qui a permis aux Chicago Boys de Milton Friedmann d’appliquer in vivo les théories économiques de la contre-révolution néolibérale actuellement généralisée à l’ensemble de la planète. Au moins aura-t-il été prouvé à cette occasion à quel point l’idée que le libéralisme économique et les libertés politiques soient forcément consubstantiels était une vaste fumisterie à laquelle ne croit plus que Philippe Nemo. Au Chili, ce qu’il faut bien se rappeler, c’est que la retraite par capitalisation, on l’imposa au canon.

Le deuxième putsch que j’ai déjà évoqué dans Causeur est celui qui a renversé Manuel Zelaya président du Honduras le 28 juin 2009. Manuel Zelaya, élu sur un programme de droite, s’était aperçu que c’était socialement intenable et avait assez vite appliqué un programme chaviste (le contraire du Chirac modèle 95 élu pour lutter contre la fracture sociale et faisant au bout de trois mois la politique de la pensée unique libérale). Zelaya, actuellement, est toujours en exil et considéré officiellement par l’ONU et d’autres organismes internationaux comme le président légitime. Mais pendant ce temps, c’est une répression militaire sanglante qui permet au libéralisme de continuer à s’appliquer du côté de Tegucigalpa

Le troisième putsch, enfin, concerne Chavez lui-même, eh oui, qui faillit en être victime en 2002. Une fraction pro étatsunienne de l’armée vénézuélienne l’a renversé pendant quelques heures pour le remplacer par le patron des patrons vénézuéliens, Pedro Carmona ! On voyait, là encore, qui voulait renverser qui pour que les affaires continuent. Evidemment, le peuple et les forces loyalistes ont promptement ramené Chavez dans son palais de Miraflores d’où il a gagné, depuis, toutes les élections, à l’exception d’un référendum perdu sur un score maastrichien. On remarquera, au passage que Chavez, lui, quand il perd un référendum n’attend pas quelques années pour le refaire passer en loucedé au Parlement, comme ce fut le cas dans une vieille démocratie comme la France.

Pourtant, l’honnêteté intellectuelle, cher Georges Kaplan m’ oblige à reconnaître que le libéralisme se servant de l’extrême droite galonnée pour imposer un peu plus vite l’horizon radieux de la libre entreprise et des fonds de pensions pour retraités à Miami Beach n’a pas le monopole du putsch. Il existe, effectivement, dans l’histoire récente, un putsch militaire de gauche. C’est celui du 25 avril 1974, au Portugal. Il s’était alors agi pour quelques capitaines, d’en finir avec la plus vielle dictature d’Europe, s’abimant dans de sanglantes et interminables guerres coloniales en Afrique pour la plus grande gloire d’un anticommunisme rabique pro-américain. La différence, c’est qu’ils rendirent le pouvoir aux civils immédiatement.

Et étant donné que le Portugal est le prochain pays, après la Grèce et l’Irlande sur la liste des serial killers au service la nouvelle dictature, celle des banques et des agences de notations, quelque chose me dit, entre deux grèves générales, que du côté de Lisbonne, on a la nostalgie, ou la « saudade » comme on dit là-bas, de ces militaires avec des œillets dans le canon de leurs fusils, qui annonçaient un printemps un peu plus joyeux et un peu plus social que la sinistre nuit libérale qui s’abat actuellement sur les peuples d’Europe.

Alors, cher Georges Kaplan, avant de voir la paille hypothétique dans l’œil d’un Chavez potentiellement dictateur mais, pour l’instant, réellement émancipateur, regardons plutôt, sur notre continent, la poutre bien épaisse d’une logique purement financière qui se présente comme la seule politique possible. Et quand on dit qu’il n’y a qu’une seule politique possible, c’est étymologiquement ce qu’on appelle, précisément, la dictature.

Et que ça saute !

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Victor Barrucand
Victor Barrucand.
Victor Barrucand
Victor Barrucand.

On s’affole de quelques casseurs, ces temps-ci, et d’éventuelles provocations policières. On croit être au bord de la guerre civile, on craint le terrorisme, on trouve que les discours politiques sont d’une rare violence. Comme souvent, c’est la littérature qui nous rappelle à un peu de modestie. L’exhumation d’un roman paru en 1900, Avec le feu, écrit par un certain Victor Barrucand, journaliste anarchiste proche de Félix Fénéon, constitue un témoignage passionnant sur le climat politique pour le moins mortifère qui régnait dans les dernières années du XIXe siècle.[access capability= »lire_inedits »]

La propagande par le fait

Les anarchistes avaient décidé de passer à ce qu’ils appelaient la « propagande par le fait » et lançaient des bombes un peu partout dans Paris sur ce qui ressemblait de près ou de loin à des symboles de l’ordre bourgeois et d’une société jugée inique et irrécupérable. C’était l’époque où Ravachol entrait dans les chansons populaires et devenait un mythe durable de l’action directe. Le roman de Barrucand commence au moment où Auguste Vaillant, qui avait lancé une bombe à l’Assemblée nationale en décembre 1893, va être jugé puis exécuté alors que son attentat n’avait fait aucune victime. On se promène dans les milieux libertaires de l’époque où les écrivains, les poètes, les théoriciens, mais aussi les Vénus de barrière qui se promènent avec des explosifs dans les fiacres, veulent tous en finir avec l’ordre ancien.

Le nihilisme pur et simple n’est pas loin, comme en témoigne l’itinéraire du jeune Robert, intellectuel mélomane, secrétaire d’un écrivain proche des milieux libertaires, convaincu que seul un bain de sang rédempteur sauvra le monde : « Un pli de braverie tordait la lèvre de cet adolescent au coeur de qui la pervenche bleue s’était fanée ; dans une rage d’amant trahi, ami du peuple, il détestait les foules. Oui, Vaillant s’était trompé en apeurant les députés ; c’était la petite bourgeoisie d’en-bas, laide, épaisse, amorphe, celle qui remplit les cafés de ses ventres qu’il fallait frapper. »

Victor Barrucand, s’il a parfois le style un peu surécrit propre à l’« écriture artiste » des seconds couteaux de la littérature fin de siècle, n’en est pas moins un analyste subtil de tous les enjeux idéologiques de ces annéeslà, des affrontements entre chapelles socialistes, anarchistes ou humanitaristes. Il est aussi capable de rendre avec beaucoup de vigueur les scènes d’action, comme l’attentat d’Émile Henry en représailles à l’exécution de Vaillant.

La question de la violence révolutionnaire comme réponse à une violence d’état est toujours très actuelle et l’on se dit que les hésitations de Robert, ses contradictions entre son amour de l’art, de la musique, des jeunes filles et sa colère quand Vaillant passe à la guillotine parleraient sans doute en des termes é t r a n g e m e n t familiers à une certaine jeunesse d’aujourd’hui. Mais la conclusion de Barrucand et de son héros est, au bout du compte, très raisonnable et rappelle celle que fit Jean- Patrick Manchette dans Nada, roman noir sur un groupe d’ultragauche des années 1970 : « Le terrorisme étatique et le terrorisme gauchiste sont les deux mâchoires du même piège à cons. »[/access]

Pierre Manent, un regard intensément politique

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Pierre Manent, quoi qu’il dise de lui-même, est un original. Il admet volontiers n’avoir aucune imagination et être tout entier occupé par la tâche de comprendre ce qui est. Dans un monde qui cultive un préjugé favorable pour ce qui n’est pas, cela suffit à faire de lui un outsider.
Le regard politique (Flammarion), le livre d’entretiens qu’il publie cet automne avec Bénédicte Delorme-Montini, constitue certes une excellente introduction à son oeuvre. Mais c’est surtout un témoignage sur ce qui fait la valeur de la philosophie politique, tant au regard de la recherche de la vérité que de l’initiation intellectuelle.
Que nous permet de comprendre la philosophie politique ? Les « choses humaines », nous dit Pierre Manent. « Non pas parce que les choses politiques seraient un département des choses humaines, mais parce que l’ordre politique est vraiment ce qui donne sa forme à la vie humaine. » Cela ne signifie aucunement, pour reprendre un slogan connu, que « tout est politique », mais que le rôle véritable de la politique dans « la mise en ordre du monde humain » reste à cerner. C’est du moins le but que l’auteur s’est fixé, et qui motive sa lecture des grands classiques anciens et modernes.
Pour Manent, l’histoire des formes politiques ne saurait être réduite aux idées. S’il leur reconnaît une importance réelle, il n’accepte pas le rôle démiurgique qui leur est fréquemment prêté dans l’interprétation du passé. Les hommes, qu’ils soient païens, chrétiens ou modernes, sont avant tout poussés par une même question : comment, pourquoi obéir et à qui ?

Retrouver une « science politique authentique »

C’est en interrogeant les motifs humains, puis en les articulant aux situations historiques, qu’il croit possible d’approcher au plus près une connaissance objective de la chose politique. De la cité grecque à la nation européenne, en passant par l’empire, l’homme reste un animal politique à la recherche d’une mise en ordre – c’est même une disposition naturelle. La coupure moderne a introduit dans cette quête un nouveau critère : celui de l’égalité ; qui n’a cessé depuis la Révolution d’orienter le mouvement démocratique.
On peut dire de la démarche de Manent qu’elle procède d’un désir de rendre intelligible, par-delà la querelle des Anciens et des Modernes, la manifestation du politique. Il s’agit pour lui de retrouver une « science politique authentique », qui ne s’embarrasserait ni du registre polémique ni du cloisonnement disciplinaire.

Si Manent insiste autant sur la nécessité du dépassement du registre polémique, c’est parce qu’il voit en l’inimitié historiographique un obstacle à la connaissance. Il faut, selon lui, « aimer » les choses humaines pour les comprendre. Pour que le « regard politique » porte, il doit être animé par une lueur de sollicitude.
De la même façon, en s’éloignant de la chose politique, de l’énigme qu’elle recèle, les hommes d’aujourd’hui laisseraient s’accentuer simultanément l’incompréhension et le ressentiment. Manent note que le siècle des totalitarismes a aussi été celui où l’intelligence politique a été le moins mobilisée chez les grands philosophes. Heidegger, Husserl, Bergson et Wittgenstein sont des puissants esprits qui n’ont à peu près rien dit sur la chose politique, soutient-il. Au contraire de la production féconde des Benjamin Constant, François Guizot et Alexis de Tocqueville, qui a permis d’asseoir, au début du XIXe siècle, une véritable « science politique libérale démocratique ».

Bien sûr, Manent s’intéresse aux grands auteurs libéraux par affinité intellectuelle. Mais pas seulement. La richesse analytique est intimement liée, chez eux, à la forme du propos. Constant, Guizot et Tocqueville, de même que, avant eux, Montesquieu, écrivaient dans un français limpide. Ils n’employaient pas de langage de substitution pour exprimer les plus subtiles vérités. Sans rejeter le langage savant, dont il reconnaît la pertinence, Manent constate que l’abus du jargon dans la vie de l’esprit trahit une perte de confiance dans l’intelligence naturelle des hommes.

Le dépérissement de la « science politique authentique » a précédé des mutations culturelles significatives en Occident. Au moment où Manent commence son parcours intellectuel, dans les années soixante, la philosophie avait prise ses distances par rapport à la politique. Dans les départements de science politique, la « philosophie politique » était déclassée pour cause de « non-scientificité », tandis qu’en philosophie, où régnaient les maîtres du langage et de l’être, elle était perçue avec condescendance. De fait, la « politisation désordonnée de la vie », telle que Manent a pu l’observer en mai 68, lui apparaît liée à la désertion de la pensée politique par la langue commune.

La langue française

Les considérations sur la langue, sur ce qui unit la langue française et l’ordre civique, sont parmi les plus belles surprises du livre. Interrogé sur ses jeunes années d’étude, Manent garde le souvenir d’une « extraordinaire attention » des professeurs, quelle que soit leur discipline, à parler un excellent français. « Je crois que ce qui a fait le plus mal à l’enseignement dans les classes secondaires, dit-il, c’est la disparition de ce rôle fédérateur du français et la prise d’indépendance de toutes les disciplines qui veulent parler leur propre langage. »

La perte de confiance en la parole publique s’est accompagnée d’une déconsidération de la parole littéraire, qui a cessé d’être une institution politique en France au début des années 60. On fait d’autant moins confiance en la littérature pour nous éclairer sur les motifs humains que l’autorité du langage s’est déplacée dans les arcanes du savoir spécialisé.
En littérature, la disparition du chant – tradition qui remonte à Homère, Pindare et Virgile – et des derniers grands poètes épiques, comme Claudel et Saint-John Perse, a débouché sur le triomphe de l’ironie. L’homme moderne est plus que jamais conscient de son incomplétude fondamentale, de son incapacité à croire, à aimer ou à se battre pleinement sans céder à la tentation de se regarder comme acteur de sa propre duperie. L’ironie peut certes avoir un charme merveilleux, note Manent, mais « l’effet cumulé, l’effet social de la généralisation de l’ironie, c’est tout de même un rétrécissement progressif des capacités humaines ».

L’ironie danse en riant autour de l’énigme humaine, elle la côtoie mais n’en pénètre pas tout à fait le sens. L’aspiration à la transcendance n’est pas éteinte pour autant, car l’âme a des exigences propres, qui peuvent être élevées. L’éducation républicaine, bien que soucieuse de principes démocratiques, n’en cultivait pas moins une exigence aristocratique, qui passait par l’enseignement des oeuvres « modèles » de la littérature française. Le Grand Siècle rencontrait ainsi le siècle de l’égalité démocratique dans un renouvellement ingénieux de l’ordre civique.

L’amitié intellectuelle

La vie politique se résume à une dispute entre le grand nombre et le petit nombre, qui doivent trouver à chaque époque le secret de leur réconciliation. Mais qu’advient-il lorsque le grand nombre impose sa loi, voire sa tyrannie jusque dans le domaine de l’intelligence ? Comment préserver sa liberté intérieure ?
« Refuge loin de la nef des fous », le séminaire de Raymond Aron a permis à Manent, au début de son parcours, de rencontrer des personnalités intellectuelles fortes (Jean-Claude Casanova, Alain Besançon, Georges Liébert), préoccupées comme lui par la chose publique et la menace que posait alors le communisme. En rupture avec la tendance dominante, le séminaire d’Aron permettait à ces esprits indépendants, des « inclassables disciplinairement », de renouer avec les joies de l’échange libre, à l’abri de la surveillance idéologique.

Lorsqu’il évoque « cette conversation spontanée à la fois absolument sérieuse et absolument rieuse, où l’on parle, sans s’assujettir aux règles du discours académique, des grandes questions qui intéressent les animaux politiques et rationnels que nous sommes », qui caractérisait le séminaire d’Aron, Manent révèle l’intérêt pour ainsi dire charnel de la discussion philosophique, ou plus simplement de la « vie de l’esprit ».

Il nous rappelle que l’amitié est inséparable de la quête de la connaissance, car l’amitié dans le domaine de l’intelligence a le pouvoir de faire fructifier ce qui se présente d’abord comme un don à soi. En ce sens, elle préfigure la cité politique. Dans l’éloge émouvant qu’il fait de ses amis, Manent souligne l’importance culturelle, en particulier en France, des figures intellectuelles sans rattachement disciplinaire. Ces auteurs à l’oeuvre considérable, qui échappent aux catégories de la vie universitaire, sont « intéressés par toutes les choses intéressantes et sont capables de dire des choses intéressantes sur tous les sujets qu’ils abordent. » Mais ils sont aujourd’hui menacés de disparition.
C’est d’autant plus malheureux que la situation actuelle gagnerait à être abordée sous des angles inédits. En comparaison, les « experts » autorisés, seuls dépositaires légitimes de la parole publique, témoignent d’un manque de perspective évident, qui est aussi une marque d’insensibilité à la part politique du réel.

La religion de l’humanité

À l’origine de leur insensibilité se trouve la « théorie de la démocratie », ou encore la « politique de la reconnaissance », qui fonde l’idéologie du multiculturalisme. Pour Manent, cette philosophie qui se voudrait un dépassement de la rationalité conflictuelle du politique se pose contre le ressort même de l’ordre politique.

Selon cette « anti-politique », les particularités des individus (origine ethnique, orientation sexuelle, etc.) doivent être d’emblée « reconnues » par la lumière publique, sans que soit éprouvée la nécessité de produire quelque chose en commun. L’espace public, se vidant de tout sens politique, substitue l’affect unanimiste à la parole médiatrice. Il finit ainsi par se diviser entre les partisans de la « religion de l’humanité », qui ne sauraient supporter aucune distinction, aucune médiation entre les groupes humains, et les sceptiques de la religion de l’humanité, qui ne croient pas que l’humanité puisse se gouverner elle-même sans différenciation politique préalable.

Dans un contexte « religieux », c’est-à-dire aveugle, où le fanatisme voit bien ce qu’il veut voir, la profession de foi supplante le débat raisonné. Le politiquement correct refoule l’échange libre, le savoir étriqué des experts ostracise l’intelligence naturelle des hommes, tandis que de haut en bas de l’échelle sociale, le mépris des uns répond à la méfiance des autres.

L’absence de mesure commune conduit l’individu contemporain à errer à la recherche d’un équilibre impossible, dans une oscillation permanente entre l’identification compatissante et la férocité concurrentielle. L’autre est un atome indéterminé face auquel il est devenu périlleux de se positionner, tant le lien social s’est perdu dans l’exaltation sans nuance des droits individuels. « Ce n’est pas que les gens soient devenus de mauvais citoyens, c’est que, spontanément, sincèrement, ils ne peuvent voir comme une chose réelle que ce qui est rattachable directement à un individu. Identité, reconnaissance, compassion et compétition, toutes ces notions ne renvoient qu’à des individus et à des relations entre des individus. »

À travers l’Union européenne, dit-il, les Européens croient vivre un accomplissement philosophique tendant vers l’unification de l’humanité. Unification purement idéelle, puisqu’en Europe même, des lignes de fracture identitaires importantes se dessinent, alors que partout dans le monde la désoccidentalisation se poursuit, avec la montée en puissance de pays hétérogènes et imprévisibles (le Brésil, l’Inde et la Chine). « L’universalisme démocratique européen se confond avec le nihilisme », en ce qu’il escamote le point de vue politique sur la réalité. Il passe outre la raison politique pour investir sans médiation le domaine de l’affect.

Les Européens peuvent-ils se satisfaire d’une existence non-politique, même au nom de la religion de l’humanité ? La philosophie politique, telle que l’entend Pierre Manent, pose en tout cas que la perte de la politique est aussi une perte philosophique, si ce n’est anthropologique, et que l’homme ne peut pas survivre sans la promesse d’une mise en ordre de son univers.

Le Regard politique: ENTRETIENS AVEC BÉNÉDICTE MONTINI

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L’Allemagne : toujours cette passion des murs…

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A l’heure où le sacro-saint modèle allemand est devenu l’une des préoccupations cardinales de Nicolas Sarkozy, pour ne pas dire l’un de ses fantasmes (croissance en hausse, taux de chômage en baisse, dynamisme, etc.), l’AFP nous apprend la mésaventure burlesque d’un sexagénaire Allemand, de la région de Kahla, petite ville de Thuringe, qui a décidé – un beau matin – de construire un mur. Son mur.

Activité relativement fréquente en Allemagne, comme l’histoire récente nous le rappelle, la construction de murs est pourtant un art que les maçons du dimanche ne devraient pas prendre à la légère, tant il comporte de périls insoupçonnés. L’AFP explique : « Un homme de 64 ans, qui s’était mis en tête de murer l’accès à sa cave, a eu la mauvaise surprise, une fois sa tâche achevée, de se rendre compte qu’il se trouvait du mauvais côté du mur ». Toujours cet éternel risque de se retrouver, en Allemagne, du mauvais côté du mur… « Ce n’est qu’une fois celui-ci achevé – poursuit l’AFP – qu’il s’est rendu compte qu’il l’avait fabriqué de l’intérieur, et se trouvait enfermé dans le réduit qu’il voulait rendre inaccessible ». Sublime victoire de la bêtise, qui a valu à cet Allemand taillé pour les plus hautes destinées humaines les honneurs d’un séjour prolongé au poste de police local, puisque – comprenant qu’il était fait comme un rat dans sa cave emmurée – il a très logiquement cherché à s’échapper en défonçant non pas le mur qu’il venait de bâtir, mais la cloison qui séparait sa cave de celle, mitoyenne, de son ennemi juré de voisin.

L’histoire ne dit pas si les forfaits débiles de ce jeune retraité finiront par le conduire durablement entre les quatre murs d’une cellule de prison ou d’un asile d’aliénés. Mais reconnaissons qu’il s’agit là d’un sublime coup de force à mettre au crédit du génie allemand et de son indéniable puissance de feu intellectuelle. Et qu’il convient ici de saluer un argument supplémentaire qui donnera – n’en doutons pas – l’envie à tous les Français de devenir eux-aussi de vrais Allemands !

Sortez couverts, amen !

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Lachez la grappe à Loulou Nicollin !

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Les amateurs de foot connaissent tous le truculent Louis Nicollin, président légendaire du Montpellier-Hérault Sporting-Club. Comme feu son ami Georges Frêche, ce dernier ne s’embarrasse pas de circonvolutions lorsqu’il s’adresse au commun des mortels. Et il faut bien admettre que son langage fleuri rend parfois les conférences d’après-match beaucoup plus animées que prévu.

Tel fut le cas ce samedi soir après que son équipe eût pris pour quelques heures la tête du championnat de France. Un journaliste eût l’idée de pimenter ladite conférence de presse en interrogeant celui que beaucoup dans le milieu appellent affectueusement « Loulou » en ces termes : « Qu’est ce que vous allez répondre à ceux qui vont dire demain ou dans les jours qui viennent, Montpellier leader du championnat de France, ça veut dire que le championnat n’est pas terrible ? ». Je veux bien être changé en Frédéric Lefebvre -ou même en Nadine Morano- si ce journaliste espiègle n’escomptait pas une réponse du genre de celle qui fusa, faisant rire toute l’assemblée : « Je leur pisse à la raie ! ».

On ne peut nier que cette phrase ne mobilisait guère de finesse. Mais quand on connaît le bonhomme, il n’est pas incongru de penser qu’il était peu probable d’attendre, par exemple, la réponse suivante: « Malgré l’immense respect que je dois à tous vos confrères et toutes vos consœurs, je serais très peiné par une telle analyse, laquelle ne respecterait guère le talent de mes joueurs, le travail de leur entraîneur ainsi que de tous ceux du championnat de notre glorieux pays. » Cela étant dit, l’étonnement voire le trouble qui n’aurait pas manqué de s’ensuivre est délicieux à imaginer. Loulou, si vous me lisez…

Pourquoi donc s’arrêter à cet échange, qui n’est sûrement pas le premier dans le genre, dans les conférences de presse de Louis Nicollin ? Parce que, cette fois-ci, il a provoqué la convocation du président montpelliérain devant le conseil national de l’éthique. Cette commission, qui est chargée de réprimander ce tout ce que la morale réprouve dans le joli monde du football, a pensé que cette saillie -si l’on ose dire- pouvait porter préjudice à l’image du football du fait du langage peu châtié qu’elle mobilisait. A moins que cette auguste institution n’ait pensé qu’elle ne véhiculait une incitation à l’ondinisme voire à la pratique dite de douche dorée, plus connue dans les milieux SM sous le nom de golden shower.

Autant j’avais trouvé assez légitime la dernière convocation de Nicollin pour des propos déplacés sur le capitaine Auxerrois Pedretti il y a quelques mois, autant il n’y a vraiment pas ici de quoi fouetter un chat, ni violer une chèvre. Nicollin n’attaque personne. Il utilise une image -toute méditerranéenne- pour montrer l’ampleur de sa considération pour des analystes ayant une faible considération -justement- pour son équipe. Demander à Nicollin de se déplacer pour cela à Paris et augmenter d’autant son empreinte carbone, est-ce bien éthique ?

Pour avoir l’air loufoque, cet épisode footballistique n’en est pas moins révélateur. La traque au moindre dérapage n’est pas terminée et elle sévit tous azimuts. Il est plus facile de convoquer un dirigeant d’un club à petit budget qu’un ponte comme le président lyonnais, lequel pratique régulièrement mises au pilori de journalistes voire d’arbitres sans qu’il ne lui soit jamais rien reproché. Selon que vous soyez puissant ou misérable, etc.

De la à penser que ce genre de comité théodule, pour exister, a désespérément besoin de victimes expiatoires…