Pierre Manent, quoi qu’il dise de lui-même, est un original. Il admet volontiers n’avoir aucune imagination et être tout entier occupé par la tâche de comprendre ce qui est. Dans un monde qui cultive un préjugé favorable pour ce qui n’est pas, cela suffit à faire de lui un outsider.
Le regard politique (Flammarion), le livre d’entretiens qu’il publie cet automne avec Bénédicte Delorme-Montini, constitue certes une excellente introduction à son oeuvre. Mais c’est surtout un témoignage sur ce qui fait la valeur de la philosophie politique, tant au regard de la recherche de la vérité que de l’initiation intellectuelle.
Que nous permet de comprendre la philosophie politique ? Les « choses humaines », nous dit Pierre Manent. « Non pas parce que les choses politiques seraient un département des choses humaines, mais parce que l’ordre politique est vraiment ce qui donne sa forme à la vie humaine. » Cela ne signifie aucunement, pour reprendre un slogan connu, que « tout est politique », mais que le rôle véritable de la politique dans « la mise en ordre du monde humain » reste à cerner. C’est du moins le but que l’auteur s’est fixé, et qui motive sa lecture des grands classiques anciens et modernes.
Pour Manent, l’histoire des formes politiques ne saurait être réduite aux idées. S’il leur reconnaît une importance réelle, il n’accepte pas le rôle démiurgique qui leur est fréquemment prêté dans l’interprétation du passé. Les hommes, qu’ils soient païens, chrétiens ou modernes, sont avant tout poussés par une même question : comment, pourquoi obéir et à qui ?

Retrouver une « science politique authentique »

C’est en interrogeant les motifs humains, puis en les articulant aux situations historiques, qu’il croit possible d’approcher au plus près une connaissance objective de la chose politique. De la cité grecque à la nation européenne, en passant par l’empire, l’homme reste un animal politique à la recherche d’une mise en ordre – c’est même une disposition naturelle. La coupure moderne a introduit dans cette quête un nouveau critère : celui de l’égalité ; qui n’a cessé depuis la Révolution d’orienter le mouvement démocratique.
On peut dire de la démarche de Manent qu’elle procède d’un désir de rendre intelligible, par-delà la querelle des Anciens et des Modernes, la manifestation du politique. Il s’agit pour lui de retrouver une « science politique authentique », qui ne s’embarrasserait ni du registre polémique ni du cloisonnement disciplinaire.

Si Manent insiste autant sur la nécessité du dépassement du registre polémique, c’est parce qu’il voit en l’inimitié historiographique un obstacle à la connaissance. Il faut, selon lui, « aimer » les choses humaines pour les comprendre. Pour que le « regard politique » porte, il doit être animé par une lueur de sollicitude.
De la même façon, en s’éloignant de la chose politique, de l’énigme qu’elle recèle, les hommes d’aujourd’hui laisseraient s’accentuer simultanément l’incompréhension et le ressentiment. Manent note que le siècle des totalitarismes a aussi été celui où l’intelligence politique a été le moins mobilisée chez les grands philosophes. Heidegger, Husserl, Bergson et Wittgenstein sont des puissants esprits qui n’ont à peu près rien dit sur la chose politique, soutient-il. Au contraire de la production féconde des Benjamin Constant, François Guizot et Alexis de Tocqueville, qui a permis d’asseoir, au début du XIXe siècle, une véritable « science politique libérale démocratique ».

Bien sûr, Manent s’intéresse aux grands auteurs libéraux par affinité intellectuelle. Mais pas seulement. La richesse analytique est intimement liée, chez eux, à la forme du propos. Constant, Guizot et Tocqueville, de même que, avant eux, Montesquieu, écrivaient dans un français limpide. Ils n’employaient pas de langage de substitution pour exprimer les plus subtiles vérités. Sans rejeter le langage savant, dont il reconnaît la pertinence, Manent constate que l’abus du jargon dans la vie de l’esprit trahit une perte de confiance dans l’intelligence naturelle des hommes.

Le dépérissement de la « science politique authentique » a précédé des mutations culturelles significatives en Occident. Au moment où Manent commence son parcours intellectuel, dans les années soixante, la philosophie avait prise ses distances par rapport à la politique. Dans les départements de science politique, la « philosophie politique » était déclassée pour cause de « non-scientificité », tandis qu’en philosophie, où régnaient les maîtres du langage et de l’être, elle était perçue avec condescendance. De fait, la « politisation désordonnée de la vie », telle que Manent a pu l’observer en mai 68, lui apparaît liée à la désertion de la pensée politique par la langue commune.

La langue française

Les considérations sur la langue, sur ce qui unit la langue française et l’ordre civique, sont parmi les plus belles surprises du livre. Interrogé sur ses jeunes années d’étude, Manent garde le souvenir d’une « extraordinaire attention » des professeurs, quelle que soit leur discipline, à parler un excellent français. « Je crois que ce qui a fait le plus mal à l’enseignement dans les classes secondaires, dit-il, c’est la disparition de ce rôle fédérateur du français et la prise d’indépendance de toutes les disciplines qui veulent parler leur propre langage. »

La perte de confiance en la parole publique s’est accompagnée d’une déconsidération de la parole littéraire, qui a cessé d’être une institution politique en France au début des années 60. On fait d’autant moins confiance en la littérature pour nous éclairer sur les motifs humains que l’autorité du langage s’est déplacée dans les arcanes du savoir spécialisé.
En littérature, la disparition du chant – tradition qui remonte à Homère, Pindare et Virgile – et des derniers grands poètes épiques, comme Claudel et Saint-John Perse, a débouché sur le triomphe de l’ironie. L’homme moderne est plus que jamais conscient de son incomplétude fondamentale, de son incapacité à croire, à aimer ou à se battre pleinement sans céder à la tentation de se regarder comme acteur de sa propre duperie. L’ironie peut certes avoir un charme merveilleux, note Manent, mais « l’effet cumulé, l’effet social de la généralisation de l’ironie, c’est tout de même un rétrécissement progressif des capacités humaines ».

L’ironie danse en riant autour de l’énigme humaine, elle la côtoie mais n’en pénètre pas tout à fait le sens. L’aspiration à la transcendance n’est pas éteinte pour autant, car l’âme a des exigences propres, qui peuvent être élevées. L’éducation républicaine, bien que soucieuse de principes démocratiques, n’en cultivait pas moins une exigence aristocratique, qui passait par l’enseignement des oeuvres « modèles » de la littérature française. Le Grand Siècle rencontrait ainsi le siècle de l’égalité démocratique dans un renouvellement ingénieux de l’ordre civique.

L’amitié intellectuelle

La vie politique se résume à une dispute entre le grand nombre et le petit nombre, qui doivent trouver à chaque époque le secret de leur réconciliation. Mais qu’advient-il lorsque le grand nombre impose sa loi, voire sa tyrannie jusque dans le domaine de l’intelligence ? Comment préserver sa liberté intérieure ?
« Refuge loin de la nef des fous », le séminaire de Raymond Aron a permis à Manent, au début de son parcours, de rencontrer des personnalités intellectuelles fortes (Jean-Claude Casanova, Alain Besançon, Georges Liébert), préoccupées comme lui par la chose publique et la menace que posait alors le communisme. En rupture avec la tendance dominante, le séminaire d’Aron permettait à ces esprits indépendants, des « inclassables disciplinairement », de renouer avec les joies de l’échange libre, à l’abri de la surveillance idéologique.

Lorsqu’il évoque « cette conversation spontanée à la fois absolument sérieuse et absolument rieuse, où l’on parle, sans s’assujettir aux règles du discours académique, des grandes questions qui intéressent les animaux politiques et rationnels que nous sommes », qui caractérisait le séminaire d’Aron, Manent révèle l’intérêt pour ainsi dire charnel de la discussion philosophique, ou plus simplement de la « vie de l’esprit ».

Il nous rappelle que l’amitié est inséparable de la quête de la connaissance, car l’amitié dans le domaine de l’intelligence a le pouvoir de faire fructifier ce qui se présente d’abord comme un don à soi. En ce sens, elle préfigure la cité politique. Dans l’éloge émouvant qu’il fait de ses amis, Manent souligne l’importance culturelle, en particulier en France, des figures intellectuelles sans rattachement disciplinaire. Ces auteurs à l’oeuvre considérable, qui échappent aux catégories de la vie universitaire, sont « intéressés par toutes les choses intéressantes et sont capables de dire des choses intéressantes sur tous les sujets qu’ils abordent. » Mais ils sont aujourd’hui menacés de disparition.
C’est d’autant plus malheureux que la situation actuelle gagnerait à être abordée sous des angles inédits. En comparaison, les « experts » autorisés, seuls dépositaires légitimes de la parole publique, témoignent d’un manque de perspective évident, qui est aussi une marque d’insensibilité à la part politique du réel.

La religion de l’humanité

À l’origine de leur insensibilité se trouve la « théorie de la démocratie », ou encore la « politique de la reconnaissance », qui fonde l’idéologie du multiculturalisme. Pour Manent, cette philosophie qui se voudrait un dépassement de la rationalité conflictuelle du politique se pose contre le ressort même de l’ordre politique.

Selon cette « anti-politique », les particularités des individus (origine ethnique, orientation sexuelle, etc.) doivent être d’emblée « reconnues » par la lumière publique, sans que soit éprouvée la nécessité de produire quelque chose en commun. L’espace public, se vidant de tout sens politique, substitue l’affect unanimiste à la parole médiatrice. Il finit ainsi par se diviser entre les partisans de la « religion de l’humanité », qui ne sauraient supporter aucune distinction, aucune médiation entre les groupes humains, et les sceptiques de la religion de l’humanité, qui ne croient pas que l’humanité puisse se gouverner elle-même sans différenciation politique préalable.

Dans un contexte « religieux », c’est-à-dire aveugle, où le fanatisme voit bien ce qu’il veut voir, la profession de foi supplante le débat raisonné. Le politiquement correct refoule l’échange libre, le savoir étriqué des experts ostracise l’intelligence naturelle des hommes, tandis que de haut en bas de l’échelle sociale, le mépris des uns répond à la méfiance des autres.

L’absence de mesure commune conduit l’individu contemporain à errer à la recherche d’un équilibre impossible, dans une oscillation permanente entre l’identification compatissante et la férocité concurrentielle. L’autre est un atome indéterminé face auquel il est devenu périlleux de se positionner, tant le lien social s’est perdu dans l’exaltation sans nuance des droits individuels. « Ce n’est pas que les gens soient devenus de mauvais citoyens, c’est que, spontanément, sincèrement, ils ne peuvent voir comme une chose réelle que ce qui est rattachable directement à un individu. Identité, reconnaissance, compassion et compétition, toutes ces notions ne renvoient qu’à des individus et à des relations entre des individus. »

À travers l’Union européenne, dit-il, les Européens croient vivre un accomplissement philosophique tendant vers l’unification de l’humanité. Unification purement idéelle, puisqu’en Europe même, des lignes de fracture identitaires importantes se dessinent, alors que partout dans le monde la désoccidentalisation se poursuit, avec la montée en puissance de pays hétérogènes et imprévisibles (le Brésil, l’Inde et la Chine). « L’universalisme démocratique européen se confond avec le nihilisme », en ce qu’il escamote le point de vue politique sur la réalité. Il passe outre la raison politique pour investir sans médiation le domaine de l’affect.

Les Européens peuvent-ils se satisfaire d’une existence non-politique, même au nom de la religion de l’humanité ? La philosophie politique, telle que l’entend Pierre Manent, pose en tout cas que la perte de la politique est aussi une perte philosophique, si ce n’est anthropologique, et que l’homme ne peut pas survivre sans la promesse d’une mise en ordre de son univers.

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Carl Bergeron
est essayiste. Prochaine parution : Un cynique chez lyriques.
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