Cinq ans après la mort d’Hunter S. Thompson, l’écrivain-journaliste américain, les éditions Tristram font reparaître, en deux volumes, certains de ses plus fameux gonzo-papers. Soit, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, des reportages d’une férocité incroyable sur la campagne présidentielle américaine de 1972, le Super Bowl, la révolte des Indiens ou encore Jean- Claude Killy recyclé en VRP-VIP par General Motors. Un régal total.
Avant de lire ça, on avait surtout en tête la composition allumée de Johnny Depp dans le film de Terry Gilliam, Las Vegas Parano. D’après quoi, jeunes inconscients que nous sommes, on imaginait que le journalisme gonzo, c’était dire des gros mots dans les papiers, brutaliser tous les pouvoirs, ne pas s’embarrasser avec les connivences et le respect qui peut être dû aux sources. Bref une sorte de dynamitage permanent des sujets au prisme du pire mauvais esprit boosté par les meilleures pilules. Somme toute, un néo-journalisme grinçant, branché, un peu comme on en fait à Charonne, mais en plus destroy et stylé.[access capability= »lire_inedits »]
En lisant les deux tomes republiés, Dernier tango à Las Vegas et Parano dans le bunker, j’ai vite saisi quelle erreur grossière j’avais faite et que continuent à faire bon nombre de journaux français.
Le gonzo-journalisme, c’est d’abord un journalisme. Et le plus sérieux qui soit, à l’anglo-saxonne. Phrase de vieux con, qui mérite deux minutes d’explication : Hunter S. Thomson se drogue (beaucoup), boit (beaucoup), ne respecte pas l’ordre établi, fume dans les avions, gueule et même dégueule. OK.
Mais il travaille beaucoup et rend ses papiers à l’heure. Thompson est un journaliste politique génial, qui déteste Nixon mais, avant d’exploser le président en place, il passe un temps fou avec son état-major. Boit des coups avec l’entourage, le suit partout en campagne en passant des heures dans des bleds où de grands journalistes, eux, ne prennent pas la peine d’aller. Il peut se permettre de mépriser son sujet, de l’insulter à longueur d’articles, de traiter Nixon de dingue parce qu’il le connaît par coeur et sait qu’il est dingue. La mise en scène de sa propre personne dans les reportages ne vient qu’en appui de ce monumental travail d’enquête. Évidemment, après ça, les critiques adressées à Sarkozy par les penseurs qui causent dans le poste en France aujourd’hui, les leçons de morale de certains hebdos ou les tentatives de certaines chaînes pour sauver le journalisme politique par l’humour donnent envie de pleurer.
Autre truc français à pleurer, by the way, la qualité plus que défaillante de cette réédition par Tristram. Couvertures hideuses, police atroce, titres pouilleux et racoleurs et, surtout, zéro appareil critique ou explicatif. Est-ce trop exiger d’un éditeur que d’ajouter, dans un livre, quelques notes de bas de page pour, par exemple, situer les hommes politiques américains des années 1970, que je confesse mal connaître, et je ne vous parle même pas d’un index ou d’une chronologie…
C’est à croire que Tristram s’est décidé à faire de la gonzo-édition, en français : du grand n’importe quoi pour faire cool et rebelle. Ils n’ont pas dû lire ce qu’ils publient. Mais ça vaut quand même le coup.[/access]
J’écris « chère », nous ne nous connaissons pas. Ou si peu. Nous ne nous sommes vus qu’une fois ou deux. La dernière, c’était à la petite fête qu’avait organisée David Abiker quand il a sorti son zizi. Comme c’est pas tous les jours que David fait ça (du moins en public), il y avait du beau monde. Beaucoup. Tu nous avais dit, à Elisabeth Lévy et à moi, qu’à la rentrée tu allais débarquer sur une radio. C’était pas signé. Juste en négociations. Tu ne voulais pas en dire plus. J’avais glissé, innocent que je suis, que c’était évident et que tu allais rejoindre la matinale de France Inter. Tu avais rougi. Ou plutôt rosi. Enfin, je ne sais plus, avec ces histoires d’Arnaud Montebourg, si c’est le rouge ou le rose qui t’était monté aux joues.
Donc, si je t’écris, chère Audrey, c’est que j’ai appris, ces dernières semaines, que tu affectionnais le genre épistolaire. Quand ça te chante ou plutôt quand ça ne te chante pas, tu sors ta plus belle plume comme David Abiker sort son plus beau zizi, tu couches sur le papier ce que tu penses, tu plies la lettre, l’enfouit dans une enveloppe et écris l’adresse de son destinataire à la main. Je suppose que, comme tu es très féminine, tu pratiques comme les adolescentes de ma jeunesse et les femmes de Flaubert – aucun effluve dans les sms –, en parfumant ta lettre. Pas au Guerlain, ah ! ça non, pas au Guerlain ! Tu timbres, tu postes.
Voilà pourquoi je t’écris aujourd’hui : il faudrait que tu te remettes au boulot et que tu épistoles au directeur d’iTélé. Il vient de te suspendre de l’antenne au motif que tu sors avec Arnaud Montebourg et qu’Arnaud Montebourg est candidat aux primaires que le Parti socialiste organisera peut-être pour désigner son candidat à la présidentielle de 2012.
Evacuons le cœur du sujet, parce que nous ne sommes pas des poulets de Bresse nés de la veille : Arnaud Montebourg n’a aucune chance. Titine, Ségo et DSK sont en train de faire l’essayage du manteau de la peau de l’ours qui n’a pas encore été tué, mais ton Nono est hors-champ dans leur scénar.
Donc, au motif que ton Jules a tout pour être le plus malchanceux des candidats putatifs à des primaires que le Parti socialiste n’organisera peut-être pas – et s’il les organise, il recomptera les votes –, la direction d’iTélé te suspend de l’antenne. Et toi, tu ne récrimines pas. Tu acceptes et confesses que c’est normal, qu’il ne doit pas y avoir de confusion des genres, etc.
Sauf que, nom d’une pancarte du MLF, ton corps t’appartient ! Et dans ton corps, derrière tes beaux yeux, il y a une cervelle dont tu peux te servir puisque tu as montré que tu savais souvent le faire.
En acceptant d’être virée, même pas manu militari de l’antenne d’iTélé, tu dessers la cause des femmes. Certes, je suis mal placé pour parler de féminisme, moi qui pense avec Guitry que « les femmes seront les égales de l’homme lorsque, chauves, elles trouveront ça distingué ». Mais une idée, dans tout cela, m’est insupportable : celle de supposer que tu serais incapable de départir tes coucheries de tes pensées.
Soit la direction d’iTélé considère que tu es une soumise, incapable de penser par toi-même. Soit elle considère que tu es une pute qui aurait prostitué à son mac jusqu’à son entendement.
Eh, Audrey, réveille-toi. Ni pute ni soumise, tu n’es. Ne rejoins pas si rapidement la cohorte des Anne Sinclair et des Béatrice Schönberg. Joue-nous la Antoinette Fouque. Aie des couilles, ma chérie, et colle-moi ces jean-foutre aux prud’hommes ! Parce qu’ils ne s’arrêteront pas en si bon chemin : quand ils auront prouvé qu’à iTélé t’es la gonzesse totalement soumise de Montebourg, ils te suspendront aussi de France Inter. Ce n’est pas parce que tu es une nana attachante que tu dois te faire suspendre.
Au nom de quoi aurais-tu abdiqué ton métier, ta déontologie, ta faculté de penser ? Parce que tu sors avec un mec et que ce mec veut se placer au sein du Parti socialiste ? C’est aberrant.
Révolte-toi, ma vieille ! Défends, à travers toi, la cause de toutes ces femmes qui ne votent pas comme leur mari, de ces femmes qui savent faire la part des choses et garder leur quant-à-soi (c’est précisément ce qu’on appelle la déontologie). Nous n’en sommes plus au temps de la minorité perpétuelle du sexe faible, où l’homme entraînait jusqu’à l’isoloir femme et enfants. Révolte-toi, et n’oublie pas une chose : je ne suis, moi, et ne serai jamais candidat aux primaires du Parti socialiste.
Faisant référence aux prochaines élections présidentielles programmées en 2012, le général Henry Rangel Silva – chaviste émérite et accessoirement chef du Commandement Stratégique Opérationnel de la République Bolivarienne du Venezuela – a déclaré[1. Dans une interview avec Ultimas Noticias le 8 novembre 2010.] que l’hypothèse d’un gouvernement d’opposition était « difficile », qu’elle reviendrait à « vendre le pays » et que « ni les gens, ni les forces armées et encore moins le peuple ne l’accepteraient ».
Outre cette distinction subtile entre « les gens » et « le peuple » que seul un véritable Bolivarien sera peut être en mesure de nous expliquer, cette plongée brève mais intense dans les tréfonds de la pensée chaviste nous permet de mieux comprendre le fonctionnement démocratique du socialisme du XXIe siècle. L’idée est ici exprimée avec la limpidité d’un garde à vous : si le peuple vénézuélien vote pour Chavez, il sera d’accord avec lui-même mais s’il vote pour l’opposition, il n’acceptera pas le résultat de son vote. Comme quoi le socialisme du XXIe siècle a manifestement quelques points communs avec son prédécesseur du XXe siècle.
Ce qui est un peu moins drôle c’est la prédiction du général quant à l’attitude des forces armées en cas de victoire de l’opposition. Manifestement, le bidasse de Caracas n’accepterait pas – de manière tout à fait spontanée et sans aucune instruction de sa hiérarchie – que l’on batte le patron lors des élections. Comme le dit si bien Henry Rangel Silva lui-même, « les Forces Armées Nationales ne sont pas loyales à moitié mais totalement envers le peuple, un projet de vie et un commandant en chef ». Il est comme ça le bidasse de Caracas : fidèle jusqu’à la mort au Comandante en Jefe.
Poète dans l’âme, le général laisse ainsi l’imagination de chacun libre de conjecturer sur ce que pourraient faire lesdites « forces armées » en cas de victoire de l’opposition. Il nous donne quand même une petite piste en rappelant que « les forces armées ont toujours été utilisées pour renverser des gouvernements d’une manière ou d’une autre ».
Henri de Toulouse-Lautrec, Au Moulin Rouge, 1892-1895.
On ne devrait jamais lire les journaux gratuits. D’abord parce qu’en matière d’information, tout ce qui est gratuit, au sens premier, ne vaut rien. Ensuite parce qu’ils apportent de mauvaises nouvelles. Dans 20 minutes du 7 octobre, il y avait une enquête exclusive commandée par Heineken France et l’IFOP. La Heineken, à la pression, ce n’est pas celle que je préfère. La Jupiler, avec son amertume canaille, convient mieux aux zincs du Nord et de l’Est où on la trouve le plus souvent. Justement, l’enquête Heineken/IFOP portait sur les bistrots. Comme pour tout ce qui faisait le charme du monde d’avant (les femmes, la lecture, l’Ecole de la République), les chiffres sont accablants. Il y avait 500 000 bistrots au début du XXe siècle : on en compte aujourd’hui moins de 38 000. Le bar-tabac disparaît à la vitesse des grands singes en Afrique. Bistrots, Bonobos, même combat !
Il y a à peine vingt ans, 80 % des Français estimaient que les cafés jouaient un rôle dans le « lien social », ainsi que la novlangue désigne le plaisir d’être ensemble sans distinction de fortune et sans autre raison qu’assister à un match de foot ou raconter n’importe quoi sur l’amour et la politique autour de deux Picon-bière, un Ricard, un ballon de Côtes et, s’il te plaît, patron, t’aurais pas des olives et des cacahuètes ? Pourtant, d’après la même enquête, quatre millions de Français souffrent de la solitude. Il faut croire que 200 chaînes de télé et les réseaux sociaux ne suffisent pas.[access capability= »lire_inedits »]
Révolution et saucisse purée
Le bar-tabac, c’est l’exception française. Voilà un endroit où il est possible de boire un coup, mais aussi d’acheter cigarettes, journaux, timbres, stylos, chewing-gum, de se livrer à des démarches administratives de base comme l’achat de la vignette automobile hier ou de timbres fiscaux aujourd’hui encore. Quand tout cela est fait, si vous avez faim et que les sandwichs ne vous conviennent pas, il est possible qu’il y ait un plat du jour proposé par la patronne. Le poireau-vinaigrette, l’œuf mayonnaise ou la saucisse-purée vivent leurs derniers jours dans ces îlots cernés par les agences immobilières, les magasins de vêtements, les banques, enfin tout ce qui achève de transformer les villes en musée, c’est-à-dire en lieux où on peut se souvenir de ce qu’était la révolution, mais plus la faire.
Si on sait le rôle décisif que les cafés ont joué dans la Révolution française, on reste étonné du nombre de révoltes ouvrières ou d’avant-gardes artistiques nées dans les bistrots et du rôle décisif joué par ce lieu de perdition dans leurs genèses. Si le poète Li Po, éternel banni, haut fonctionnaire en rupture de banc et grand buveur, affirmait avoir « caché pendant trente ans sa renommée dans les tavernes », combien d’autres artistes, agitateurs, amants du négatif, destructeurs d’illusions ont eu besoin du bistrot et de la lumière du zinc comme décor de conjurations naissantes et souvent mort-nées ? Si Zola a montré, dans L’Assommoir, le danger pour les ouvriers d’aller s’abrutir aux mauvais alcools, il a aussi décrit, dans Germinal, le rôle décisif des estaminets tenus par des anciens mineurs dans l’élaboration d’une conscience de classe et l’infusion des diverses doctrines socialistes dans la population. On ne retrouvera pas ce passé en faisant les soldes, en négociant un découvert ou en tentant de trouver pour un prix prohibitif une studette sous les toits. Dans de telles situations, on ne parle pas, on a juste envie de tuer son interlocuteur ou ses compagnons d’infortune.
Au XXe siècle, le bistrot fut ce chaudron magique, de creuset alchimique où se mitonnaient les nouvelles révoltes artistiques et politiques. Parmi tant d’autres, souvenons-nous des dadaïstes qui naquirent dans des cafés de Zurich comme le cabaret Voltaire, des surréalistes qui tinrent leur premières réunions au Cyrano, à Montmartre, au milieu des macs et des trapézistes, des putains et des demi-sel, ou bien, dans les années 1950, des situationnistes qui ne s’appelaient pas encore comme ça et qui avaient en commun un goût pour la destruction d’eux-mêmes et du monde, autour du jeune Guy Debord, dans un bar aujourd’hui disparu du VIe, Chez Moineau, dont le sordide sublime attirait aussi la fine fleur de la littérature marginale de l’époque, comme l’a raconté Olivier Bailly dans sa récente biographie de Robert Giraud, Monsieur Bob[1. Monsieur Bob, d’Olivier Bailly (Stock).] : Blondin, Queneau, Prévert, j’en passe et de plus talentueusement dipsomanes. De Robert Giraud, on réédite ces temps-ci L’Argot du bistrot[2. L’Argot du bistrot, de Robert Giraud (La Table Ronde, la petite vermillon).], paru il y a une trentaine d’années. On mesurera, là-aussi, ce qu’on perd en route en perdant les trocsons : avec qui pourra-t-on « attaquer le ver » désormais au « fond de culotte », au « gloria » ou au « jaja », dans quels « estancos » les honnêtes « chopottes » pourront-ils encore être « gobelottés » entre joyeux « boit-sans-soif » ?
Les bistrots n’ont pas seulement disparu des centres-villes, ils ont aussi disparu des quartiers et des cités où ils étaient autrefois le lieu communautaire, affinitaire par excellence. Quand la prohibition sanitaire de l’alcool par les pouvoirs publics rejoint sa prohibition religieuse dans des zones où dealer de l’héroïne semble moins grave que de vider une bouteille de rouge ou un pack de bière, il ne faut pas s’étonner que le bistrot disparaisse. Pourquoi resterait-il alors que tous les autres commerces et services, y compris les commissariats, ferment les uns après autres ? On parle souvent des « territoires perdus de la République », et on a raison. On oublie simplement, quand on fait l’inventaire des désertions ou des disparitions, celle du modeste troquet, poste avancé, butte-témoin d’une civilisation où l’Autre n’était pas forcément un ennemi potentiel.
Les Anciens estimaient avec raison que l’ivrogne n’était pas celui qui buvait beaucoup, mais celui qui buvait seul. C’est dommage, nous, nous l’aurions bien bu entre potes, ce dernier verre avant la fin du monde.[/access]
La bande-annonce de Potiche est redoutable d’efficacité. Elle nous téléporte dans un univers seventies kitschouïlle, qui en fait théoriquement le parfait film du dimanche soir. L’intrigue, « librement inspirée » d’une pièce de Barillet et Grédy, promettait une bonne tranche de rigolade, certes au prix de quelques grosses ficelles. L’histoire en deux mots ? Dans la France des années Giscard, Pujol l’industriel – qu’incarne Fabrice Luchini – admoneste ses ouvriers et délaisse sa femme. Jusqu’au jour où une attaque le contraint à confier les rênes de l’usine à sa cocue d’épouse interprétée par une Catherine Deneuve au brushing impeccablement laqué. S’ensuivront une mini-révolution féministe et la transformation d’une petite ville de province patriarcale en avant-garde de la gynécocratie. En fait Potiche, c’est le kitsch de 8 femmes recouvert du papier peint féministe, le tout suintant d’un humour guimauve et niais.
Pauvres acteurs
À force d’avancer avec ses gros sabots, Ozon finit par s’essuyer les pieds sur le spectateur pendant 1h45. Sans craindre d’assumer son rôle de réalisateur démissionnaire. Comme ces parents qui laissent leur progéniture sortir jusqu’à pas d’heure, il s’amuse à martyriser ses comédiens en les mutant en acteurs de série Z. Quiconque a vu Luchini moquer l’empire du Bien au théâtre de l’Atelier, ne peut qu’être pris d’empathie pour le sort qu’Ozon lui réserve. Quel sens de la nuance psychologique fallait-il pour camper un grand patron tout à la fois cupide, volage, phallocrate et réac !
Que Luchini se console, le reste de la distribution n’est guère mieux loti. Tous récitent leurs poncifs lénifiants (« c’est le sens de l’histoire, partout les femmes prennent le pouvoir ») en pilotage automatique. Histoire de coller avec la pauvreté du script, ils font l’effort de (très) mal jouer. On le concède volontiers, cela finit par payer ! La seule trouvaille d’Ozon ? Convier une ex-gagnante de la Star’Ac à incarner Deneuve jeune et ses frasques filmées à la Marc Dorcel.
Soyons honnêtes, Ozon a au moins compris une chose : il est très difficile de rater un film. Potiche n’est pas une œuvre ratée mais un film manqué. Pour le rater, encore eût-il fallu essayer. Là où Ozon est impardonnable, c’est qu’il a loupé son ratage. Après tout, il y a des films ratés qu’on aime voir et revoir pour leurs rares instants de grâce ou leur mauvais goût extrême
Quitte à céder aux facilités d’un moralisme de supermarché – songez que le fin mot du film est « C’est beau la vie ! »- Ozon aurait dû pousser la provocation jusqu’au bout. Sans se contenter benoîtement de faire danser Deneuve sur du Michèle Torr, il aurait gagné à carrément dévaster son film : engager Max Pécas comme assistant-réalisateur aux côtés des toujours verts Jacques Balutin et Olivier Lejeune lequel, flanqué d’une moumoute blonde, aurait fait une Mme Pujol plus vraie que nature. Cela aurait eu de la gueule ! Mais à la consternation, la vraie, Ozon a lâchement préféré le son rassurant du tiroir-caisse. Après tout, les premiers chiffres du box-office lui donnent raison…
Faire triompher les avancées sociétales
Pourtant, Eclater de rire devant Potiche réclame un certain effort.
Du renversement des rôles sur lequel repose tout le film jusqu’aux amourettes entre le patronat en jupette et le syndicaliste bourru mais romantique, tout est strictement téléguidé. Les scènes aux couleurs guimauves s’enchaînent sans surprise et assaillent le spectateur de répliques ringardes et de sketches prévisibles. Alors devant la série affligeante de stéréotypes dégoulinants de conformisme, le spectateur ne peut qu’afficher un sourire convenu. Du créatif homo à la bourgeoise nympho, version Lady Chatterley relookée à la mode des seventies, du patron pourri aux employés exploités, Ozon ne va pas chercher très loin. De même que pour sa ridicule déduction : les femmes seraient de meilleurs patrons que les hommes, comme si les qualités morales étaient une affaire de sexe.
Mais là pas question de se moquer, il s’agit de faire triompher les avancées sociétales. Il est tellement plus confortable de se situer dans le camp des clichés officiellement admis comme vérités incontestables que de chercher à les perturber en inventant de réelles pitreries imprévisibles à l’ironie cinglante.
Le tableau final est donc consternant de bons sentiments. Femme libérée de la servitude liée à son sexe et à sa condition sociale, devenue le symbole d’un patronat moderne puis la super-woman d’une politique avant-gardiste, Mme Pujol aux côtés de son fils homo, désinhibé par son coming-out artistique, remporte la bataille menée contre l’archaïsme de la souveraineté patriarcale. Quelle leçon de drôlerie !
Mais Ozon atteint l’apothéose du kitsch lorsque, pour combler le vide du film, il s’adonne à aux clins d’œil anachroniques et faussement politiquement incorrects. Luchini ne cite plus Muray dans le texte mais Sarkozy. Des fameux slogans de la campagne présidentielle – « pour gagner plus, ils devront travailler plus » aux formules injurieuses – « casse toi pauvre con », voilà ce qui finit par faire rire le public. À croire que le sarkozysme est devenu dans le septième art la nouvelle ficelle du rire. Comme Mme Pujol qui fonde un parti « sans étiquette », François Ozon réalise un film qui tend vers le consensus mou pour mieux plaire à tout le monde. Potiche s’inscrit dans la lignée des films confortant les valeurs sacralisées de notre monde au lieu de s’en moquer.
Finalement, la seule potiche du film, c’est le spectateur.
Il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade. La vieille blague vient de devenir définitivement obsolète dans le monde merveilleux de la marchandisation totale du réel, y compris de domaines qui ont certes un coût mais ne devraient pas avoir de prix, comme la santé.
Un rapport de l’OMS, qui va servir de base à une semaine de rencontres internationales à Berlin sur le thème du financement de la santé indique ainsi que 100 millions de personnes sont ruinées ou jetées dans le pauvreté chaque année en voulant simplement se soigner. Si le tiers monde représente évidemment une part importante de cette population, on constate que les Etats-Unis ne sont pas mal placés. En 2007, 62% des familles étasuniennes mises en faillite totale l’étaient à cause de factures médicales impayées, du genre avoir pris un emprunt sur vingt ans pour un triple pontage coronarien. Cela n’empêche pas une certaine droite américaine de fourbir ses armes, au propre comme au figuré, pour en finir avec ce sale socialiste d’Obama qui ose prétendre que peut-être, la sécurité sociale, ce n’est quand même pas forcément le commencement du Goulag.
Mais apparemment, aux USA et ailleurs, désormais, l’idéologie dominante a décidé qu’il valait mieux être très pauvre et à peu près bien portant que raisonnablement pauvre et complètement mort. On appelle ça la liberté, il paraît. Et les riches, là-dedans ? Les riches, ils vendent les assurances complémentaires…
S’il est difficile de décrypter les signaux envoyés, à coups d’obus et de torpilles, par les dirigeants nord-coréens, il est en revanche de plus en plus clair que la stratégie de la corde raide pratiquée par Pyongyang commence à irriter Pékin. Le mot d’ordre de la politique chinoise est le statu quo. Appliquant la première règle enseignée aux jeunes médecins – primo non nocere –, Pékin préfère ne rien faire, sinon acheter et vendre, plutôt que mal faire. Son intérêt vital est le maintien de la paix et de la stabilité, c’est-à-dire d’un climat international favorable à son développement économique. Dans ce contexte, l’allié nord-coréen devient de plus en plus encombrant. Soixante ans après l’engagement des troupes chinoises dans la guerre de Corée (25 octobre 1950), un conflit armé, avec son cortège de panique sur les marchés et l’envolée des prix des matières premières – est le pire cauchemar des Chinois. Mais leur ami Kim Jong-il se croit encore dans les années cinquante.
La position chinoise à l’égard de la surenchère nord-coréenne suscite nombre d’interrogations. Et les deux réponses possibles sont aussi inquiétantes l’une que l’autre. Première hypothèse : finalement, la Chine ne voit pas d’un si mauvais œil les agissements de Pyongyang. Cela semble peu vraisemblable pour la simple raison que la Corée du Nord semble de moins en moins contrôlable. Ainsi, lors de la dernière visite en Chine du « Cher dirigeant » Kim Jong-il, le chef de l’Etat chinois Hu Jintao a-t-il souhaité une meilleure communication entre les deux pays. Autrement dit, la Chine a formellement demandé à sa turbulente voisine de ne plus la surprendre par des crises incessantes. En clair, loin de téléguider Pyongyang, Pékin se voit chaque fois obligé de réagir à un ordre du jour dicté par les provocations nord-coréennes. Ce n’est donc pas en s’appuyant sur un tel allié que la Chine peut conduire une politique étrangère cohérente.
La seconde hypothèse est plus réaliste : la Chine est piégée, et son champ de manœuvre est limité. Elle a beau être le principal soutien de son voisin boycotté et ostracisé par la plupart des pays du monde, elle ne semble pas avoir beaucoup d’influence réelle sur Pyongyang. Si le chantage pratiqué par les Nord-Coréens s’avère extrêmement efficace, c’est qu’il place les Chinois devant un dilemme majeur : pour avoir le calme il faut tirer les bretelles et peut-être aussi les oreilles de Pyongyang. Or en même temps, l’Empire du Milieu, qui ne souhaite pas avoir 1400 kilomètres de frontière commune avec une Corée réunifiée qui serait un allié intime des Etats-Unis, doit se garder de trop affaiblir son allié nordiste. La patience chinoise sera donc à la mesure de ces enjeux qui laissent à Pyongyang une marge de manœuvre considérable. Le feuilleton coréen nous réserve encore beaucoup d’épisodes.
Michel Houellebecq est un triangle de peau humaine. Un triangle de chair. Un triangle de nerfs. Nul hasard à ce que le personnage qui porte ce nom dans La Carte et le territoire finisse découpé en morceaux. Les vibrations de ce triangle sensible résultent d’une tension extrême entre trois pôles métaphysiques contradictoires et à jamais inconciliables : le naturalisme, le romantisme et le christianisme. L’art de Michel Houellebecq trouve sa source dans cet écartèlement.
Le naturalisme refuse de voir dans la métaphysique et l’éthique les deux dimensions cruciales de la condition humaine. Il considère l’homme comme un animal soumis à un strict déterminisme biologique, qui poursuit aveuglément les buts de l’espèce. Si l’oeil de Jed Martin, le héros de La Carte et le territoire, est celui d’un « anthropologue », l’oeil de Houellebecq est plutôt celui d’un éthologue. Il se plaît à décrire les événements humains comme relevant du registre de simples comportements animaux. Le détachement de l’éthologue est, chez lui, souvent empreint de poésie et d’humour. D’autres fois, cependant, il présente ce dispositif poétique comme un protocole scientifique sérieux, supposé dévoiler une vérité cachée. Il se met à prendre au sérieux le jeu de l’éthologue et aimerait nous convaincre que sa voix s’élève réellement de l’outre-humain. On reconnaîtra là un désir humain. Trop humain…[access capability= »lire_inedits »]
Le comble de la confusion entre l’humain et l’animal
Il se trouve que la métaphysique naturaliste, dont Charles Taylor a livré dans Les Sources du moi une réfutation aussi rigoureuse que splendide, est absolument fausse. Nous pouvons donc nous réjouir que Houellebecq ne l’embrasse que de manière intermittente. Dans La Carte et le territoire, le comble de la confusion entre l’humain et l’animal est Observons un éthologue atteint lorsque le cadavre de Houellebecq se trouve mêlé à celui de son chien Platon, vision dont l’auteur semble admettre le caractère un peu déplaisant. Il n’hésite pas, du reste, à qualifier de « psychopathe » le naturaliste fondamentaliste qui a conçu cette bouillie humano-canine. Il y a, enfin, un paradoxe à ce que Houellebecq, en dépit de sa pente naturaliste, soit l’un des écrivains contemporains qui a le mieux rendu sensible la métaphysique.
Sur le ring de l’oeuvre de Houellebecq s’avance ensuite la métaphysique romantique, qui est résolument fausse, elle aussi. Elle se manifeste par la croyance auto-réalisatrice en de funestes destins (presque tous les héros de Houellebecq tentent de fuir la communauté humaine en s’imaginant les élus du malheur), par le vieux couple inséparable de l’amour et de la mort, par la fascination enfin pour la mort en tant que telle, et toutes les formes de décomposition du corps humain en particulier, putréfactions agrémentées parfois d’un soupçon d’ironie romantique. L’art de Houellebecq n’est jamais tragique, mais romantique et étonnamment inactuel. Il a quelque chose du classicisme des grands romantiques. La « vérité romanesque » chère à René Girard parvient curieusement à y cohabiter avec le « mensonge romantique ».
L’extension du royaume de la fatalité
C’est de la métaphysique chrétienne – et de ses torturants tiraillements avec les deux autres métaphysiques – que sourd la vérité romanesque. C’est d’elle que jaillit parfois, soudainement, l’affirmation de la liberté et de la finitude humaines. C’est d’elle aussi que procède le sens de l’humour houellebecquien et la possibilité d’une extension du domaine de la lutte. Cependant, le domaine de la lutte, qui est à mon sens le seul domaine proprement humain, doit sans cesse se battre, dans les romans de Michel Houellebecq, pour ne pas être englouti par l’extension du royaume de la fatalité et par l’extension du domaine de la larve (puisque sous l’oeil glaçant de l’éthologue, le phénomène humain tend à perdre singulièrement de son naturel et de son allant).
Depuis quinze ans, je lis Michel Houellebecq avec admiration. Il est, à mon sens, l’auteur de trois chefs-d’oeuvre : Extension du domaine de la lutte, Le Sens du combat et La Possibilité d’une île. Viennent ensuite deux excellents romans : Les Particules élémentaires et La Carte et le territoire. Et un très mauvais roman, enfin, heureusement unique en son genre : Plateforme. Avec La Carte et le territoire, Houellebecq met en oeuvre une fois de plus son art captivant, planant, nocturne, de la narration. Comme dans presque tous ses romans, les deux personnages principaux naissent par dédoublement, par parthénogenèse, comme deux « clones » jumeaux de l’auteur – tout en possédant pourtant une forte consistance romanesque. Comme dans ses romans précédents, les discussions entre ces deux « clones » – Jed Martin et Michel Houellebecq – sont très belles et d’une tension métaphysique bouleversante. Ces scènes sont en outre très drôles. La Carte et le territoire est sans doute le plus drôle des romans de Houellebecq. Il pourrait presque être qualifié de guilleret. Seul le début du roman est un peu faible. Tout le reste – y compris le roman policier très poétique de la troisième partie – est passionnant et nous enlève. Le style comporte parfois quelques faiblesses, bien moins prononcées que dans Plateforme. Il est vrai qu’au Houellebecq minimaliste, j’ai toujours préféré le mélange splendide de dépouillement et de baroque (la veine Lautréamont) d’Extension du domaine de la lutte.
Le long amour mutique entre un père et son fils
Le personnage de Jed Martin est beau et d’une grande justesse. Jed est le frère de Vincent Greilsamer, le personnage de La Possibilité d’une île, lui aussi artiste contemporain, autre figure sensible aux oeuvres fascinantes. La beauté de La Carte et le territoire culmine à mes yeux en deux lieux. Avec la dernière oeuvre d’art de Jed Martin, d’abord, sur laquelle se conclut le roman : sa vidéo présentant la dislocation de tous les objets industriels et des visages humains aimés, leur noyade et leur engloutissement dans un déluge végétal. Si cette vision procède des métaphysiques naturaliste et romantique, qui me semblent illusoires, elle n’en est pas moins d’une très vive beauté.
L’autre sommet, enfin, se rattache quant à lui à la métaphysique chrétienne. Il s’agit du récit du rapport entre Jed Martin et son père, qui constitue la part la plus bouleversante, la plus profonde, de La Carte et le territoire. Le récit de la fidélité silencieuse d’un fils, le récit du long amour mutique entre un père et un fils. Amour couronné, juste avant la mort du père, par l’instant unique où les paroles d’une vie entière sont soudain prononcées, en quelques heures nocturnes, par père et fils, délivrées, déversées enfin, intarissablement, dans l’éternité de quelques heures.
Dans ces paroles, le père fait don au fils, pour la première fois, du récit de toute sa vie, de l’échec de toute sa vie. Ces paroles révèlent au fils à quel point sa peinture est née de l’amour, à quel point son oeuvre non seulement exalte le mystère du travail humain, c’est-à-dire du travail de son père, mais a encore fidèlement accompli le désir le plus intime de son père, bien que ce désir lui soit demeuré jusque-là inconnu. Peut-être l’oeuvre du fils – dont les significations ne peuvent se résumer à cette seule hypothèse – rachète-t-elle même le désastre de la vie du père.
Dans la nuit du non-savoir, dans la nuit sans parole, l’amour du fils a obéi. Chaque jour de l’existence de Jed Martin répète muettement le dernier vers du Sens du combat : « Aujourd’hui, je reviens dans la maison du Père. » C’est du reste le lieu où décide de demeurer, à la fin de sa vie, le personnage nommé Michel Houellebecq, qui s’est fait secrètement baptiser. L’échec, lui aussi, peut être manqué de peu.[/access]
Le 17 novembre dernier, le tribunal de Niort a condamné un quinquagénaire esseulé à cinq mois de prison avec sursis et 2600 euros de dommages et intérêts. L’objet du délit ? Le viol de plusieurs chèvres. Oui, vous avez bien lu: en plus de l’opprobre publique, le malheureux devra payer comptant ses étreintes répétées avec ces pauvres bêtes. Pour la petite histoire, la presse a unanimement dénoncé ses agressions perpétrées contre des « chèvres non consentantes » (sic), dont plusieurs sont mortes des leurs coïts répétés avec le quinqua zoophile (mais peut-être le bon usage recommandera-t-il de parler plutôt de «zoocriminel»).
Quoiqu’il en soit, la couverture médiatique de l’affaire crée un dangereux précédent. Faute de pouvoir parler, les chèvres ayant rendu l’âme sont présumées « non consentantes » du seul fait de leur décès pendant l’acte.
De là à ce que la petite mort soit pénalisée, il y a un pas que la sagesse ne devrait pas franchir… On pourra donc légitimement regretter cette interprétation abusive de la loi qui nous rappelle les heures les plus rigoristes de notre histoire, de Bossuet à Raymond Marcellin.
Il n’est pas impossible que vous ayez lu ou entendu le terme de Quantitative Easing quelque part. Comme c’est un poil plus important que le dernier lapsus de Rachida Dati mais que la presse spécialisée hexagonale semble préférer éviter soigneusement d’aborder un sujet auquel le lecteur (mais surtout le journaliste) risque de ne rien comprendre, j’ai pensé utile de vous fournir quelques éléments complémentaires.
Un petit rappel préalable s’impose. Le mandat de la Fed[1. La Federal Reserve, la banque centrale américaine] – qui est à quelques détails de forme près le mandat de toutes les banques centrales – consiste à assurer le maximum d’emploi (et donc de croissance) sous contrainte de stabilité des prix (et donc du pouvoir d’achat du dollar). Pour ce faire, les banques centrales mettent en œuvre une politique – la politique monétaire – que l’on résumer un peu grossièrement de la manière suivante : si la Fed pense qu’il y a de l’inflation – c’est-à-dire que le dollar perd de sa valeur – elle cherche à faire remonter les taux (donc, le coût du crédit) pour freiner la croissance et stabiliser la valeur du dollar. Si, a contrario, la croissance est trop faible (il y a du chômage) la Fed cherche à faire baisser les taux pour stimuler la croissance[2. Vous avez lu, ici et là, que la Fed cherchait à faire baisser la parité du dollar pour stimuler les exportations américaine. C’est faux. La baisse de la parité du dollar n’est pas l’objectif (même si c’est bien le résultat)]. Le taux que pilotent les banques centrales c’est le taux du marché interbancaire – c’est-à-dire le taux moyen auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles. En faisant baisser (monter) ce taux, les banques centrales incitent les banques commerciales à prêter plus (moins) d’argent à l’économie et espèrent ainsi réguler l’investissement des entreprises et la consommation des ménages. Pour faire baisser les taux d’intérêt, les banques centrales disposent d’une arme fatale : la planche à billet (ou du moins son équivalent électronique moderne). Le mécanisme, connu sous le nom d’opération d’Open Market, consiste à créer des dollars ex-nihilo et à utiliser ces dollars pour acheter des obligations d’Etat sur les marchés financiers. Les dollars fraîchement créés viennent créditer les comptes bancaires de ceux qui ont vendu leurs obligations, alimentent l’industrie bancaire en argent frais et permettent ainsi d’augmenter l’offre de dollars sur le marché interbancaire… ce qui fait baisser le taux.
Par exemple, lorsque la bulle Internet a explosé, la Fed a fait baisser massivement le taux des Fed Funds (le taux du marché interbancaire chez Oncle Sam) pour inciter les banques à prêter et pousser les entreprises et les ménages américains à s’endetter et à consommer. Les Américains se sont donc endetté, ont acheté des maisons et ont fait grimper les prix tant et si bien qu’Oncle Sam s’est retrouvé avec une bulle immobilière sur les bras – une sorte d’inflation en gros. Du coup, la Fed a fait remonter le taux des Fed Funds pour freiner la bulle. Ça a très bien fonctionné : elle a même réussi à faire exploser la bulle et à pulvériser au passage toute l’industrie bancaire américaine. Face à la panique et à la récession qui a suivi, Ben Helicopter Bernanke, le patron de la Fed, a de nouveau fait baisser les Fed Funds en injectant dans l’économie américaine en quelques mois plus de dollars que la Fed n’en avait créés depuis sa fondation en 1913 mais là – stupeur – il semble que les entreprises et les ménages américains n’aient plus tellement envie de s’endetter et que les banques – qui ont senti le souffle du boulet passer un peu trop près à leur goût – n’aient plus tellement envie de prêter.
La Fed s’apprête à injecter 600 milliards de dollars dans l’économie
D’habitude, quand une politique économique ne fonctionne pas (c’est-à-dire la plupart du temps), la solution préférée de nos gouvernements consiste à refaire la même chose en plus gros. Appliquée à la Fed, la traduction de ce principe d’économie politique coule de source : si la baisse des taux et la création monétaire qui l’a accompagnée n’ont pas réussi à faire redémarrer l’économie américaine, il faut imprimer plus de dollars et faire baisser les taux encore plus bas. Seulement là, les Fed Funds sont déjà à zéro.
C’est là que le Quantitative Easing intervient. En gros, le QE est aux opérations d’Open Market classiques ce que le missile balistique est aux obus de 75 : on ne cherche plus à inciter les banques à prêter de l’argent, on fait baisser les taux de force en achetant massivement des obligations sur le marché. Or, là, on en est à la deuxième couche. Cette fois-ci c’est quelques 600 milliards de dollars que la Fed s’apprête à injecter dans l’économie comme une fermière du Périgord injecte du grain dans le gosier de ses oies.
Si QE1 avait pas mal de supporters, QE2 fait clairement débat. Je schématise : à ma gauche, principalement des keynésiens[3. De John Maynard Keynes, économistes britannique et probablement un des penseurs les plus importants du XXème siècle. Son œuvre constitue le socle théorique qui justifie l’intervention de nos gouvernements dans le pilotage de l’économie] (notamment Paul Krugman) qui considèrent que la demande américaine est trop faible et que seule une intervention massive de l’Etat (plans de relance de type New Deal) et des banques centrales (QE1, 2, 3…) peut sauver l’économie. À ma droite, des libéraux et très notoirement l’école autrichienne qui, comme Hayek[4. Friedrich August Hayek, un des plus remarquables penseurs libéraux de l’histoire qui fût en son temps l’un des principaux adversaires de Keynes] autrefois, s’y opposent au motif que ces politiques sont inefficaces (on ne force pas un cheval à boire s’il n’a pas soif) et que cette deuxième phase de Quantitative Easing ne fait que préparer de l’inflation, la prochaine bulle et la récession qui suivra.
Le débat fait rage un peu partout et ceux qui s’intéressent à ces sujets futiles (qui ne concernent après tout que nos le devenir de nos économies, de nos emplois, de notre épargne… bref, que des choses tout à fait secondaires n’est-ce pas ?) peuvent désormais le suivre en direct sur la blogosphère. Depuis la chute des idéologies totalitaires du siècle dernier et la faillite des grands systèmes collectivistes, on n’avait plus vu de telles lignes de fractures et des débats aussi fondamentaux sur le devenir de nos sociétés. La pensée mainstream issue de la synthèse néoclassique – c’est-à-dire, pour faire simple, la synthèse des idées macro-économiques de Keynes, de la micro-économie néoclassique et des monétaristes (Milton Friedman) – tournait en rond sans véritable adversaire. Aujourd’hui, débat il y a. On en est revenu au débat de Keynes contre Hayek et, en soi, c’est plutôt une bonne nouvelle.
Sans ambiguïtés, je me range dans ce deuxième camp. La dernière banque centrale à avoir tenté l’expérience du QE c’est la Bank of Japan au début des années 90 et la période qui a suivi est restée dans la mémoire collective nippone comme la « décennie perdue »[5. Qui dure maintenant depuis deux décennies]. Au-delà du Quantitative Easing, c’est tout un système qui doit être remis en cause. Le titre d’un papier publié récemment par trois spécialistes des questions monétaires – « La Fed a-t-elle été un échec ?[6. “Has the Fed Been a Failure?” – George Selgin, William Lastrapes et Larry White] » – en dit suffisamment sur les interrogations que l’on peut légitimement avoir sur l’organisation de notre système monétaire et financier en général et sur le rôle des banques centrales en particulier. Entre dévaluation massive des monnaies et aggravation des cycles économiques (la soi-disant-crise-des-subprimes en étant la dernière illustration) le bilan de ces institutions surpuissantes n’est en effet pas glorieux et de plus en plus de voix s’élèvent pour remettre en cause leur pouvoir exorbitant. Entre un retour à l’étalon-or et la privatisation pure et simple des monnaies, le débat promet d’être intéressant.
Cinq ans après la mort d’Hunter S. Thompson, l’écrivain-journaliste américain, les éditions Tristram font reparaître, en deux volumes, certains de ses plus fameux gonzo-papers. Soit, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, des reportages d’une férocité incroyable sur la campagne présidentielle américaine de 1972, le Super Bowl, la révolte des Indiens ou encore Jean- Claude Killy recyclé en VRP-VIP par General Motors. Un régal total.
Avant de lire ça, on avait surtout en tête la composition allumée de Johnny Depp dans le film de Terry Gilliam, Las Vegas Parano. D’après quoi, jeunes inconscients que nous sommes, on imaginait que le journalisme gonzo, c’était dire des gros mots dans les papiers, brutaliser tous les pouvoirs, ne pas s’embarrasser avec les connivences et le respect qui peut être dû aux sources. Bref une sorte de dynamitage permanent des sujets au prisme du pire mauvais esprit boosté par les meilleures pilules. Somme toute, un néo-journalisme grinçant, branché, un peu comme on en fait à Charonne, mais en plus destroy et stylé.[access capability= »lire_inedits »]
En lisant les deux tomes republiés, Dernier tango à Las Vegas et Parano dans le bunker, j’ai vite saisi quelle erreur grossière j’avais faite et que continuent à faire bon nombre de journaux français.
Le gonzo-journalisme, c’est d’abord un journalisme. Et le plus sérieux qui soit, à l’anglo-saxonne. Phrase de vieux con, qui mérite deux minutes d’explication : Hunter S. Thomson se drogue (beaucoup), boit (beaucoup), ne respecte pas l’ordre établi, fume dans les avions, gueule et même dégueule. OK.
Mais il travaille beaucoup et rend ses papiers à l’heure. Thompson est un journaliste politique génial, qui déteste Nixon mais, avant d’exploser le président en place, il passe un temps fou avec son état-major. Boit des coups avec l’entourage, le suit partout en campagne en passant des heures dans des bleds où de grands journalistes, eux, ne prennent pas la peine d’aller. Il peut se permettre de mépriser son sujet, de l’insulter à longueur d’articles, de traiter Nixon de dingue parce qu’il le connaît par coeur et sait qu’il est dingue. La mise en scène de sa propre personne dans les reportages ne vient qu’en appui de ce monumental travail d’enquête. Évidemment, après ça, les critiques adressées à Sarkozy par les penseurs qui causent dans le poste en France aujourd’hui, les leçons de morale de certains hebdos ou les tentatives de certaines chaînes pour sauver le journalisme politique par l’humour donnent envie de pleurer.
Autre truc français à pleurer, by the way, la qualité plus que défaillante de cette réédition par Tristram. Couvertures hideuses, police atroce, titres pouilleux et racoleurs et, surtout, zéro appareil critique ou explicatif. Est-ce trop exiger d’un éditeur que d’ajouter, dans un livre, quelques notes de bas de page pour, par exemple, situer les hommes politiques américains des années 1970, que je confesse mal connaître, et je ne vous parle même pas d’un index ou d’une chronologie…
C’est à croire que Tristram s’est décidé à faire de la gonzo-édition, en français : du grand n’importe quoi pour faire cool et rebelle. Ils n’ont pas dû lire ce qu’ils publient. Mais ça vaut quand même le coup.[/access]
J’écris « chère », nous ne nous connaissons pas. Ou si peu. Nous ne nous sommes vus qu’une fois ou deux. La dernière, c’était à la petite fête qu’avait organisée David Abiker quand il a sorti son zizi. Comme c’est pas tous les jours que David fait ça (du moins en public), il y avait du beau monde. Beaucoup. Tu nous avais dit, à Elisabeth Lévy et à moi, qu’à la rentrée tu allais débarquer sur une radio. C’était pas signé. Juste en négociations. Tu ne voulais pas en dire plus. J’avais glissé, innocent que je suis, que c’était évident et que tu allais rejoindre la matinale de France Inter. Tu avais rougi. Ou plutôt rosi. Enfin, je ne sais plus, avec ces histoires d’Arnaud Montebourg, si c’est le rouge ou le rose qui t’était monté aux joues.
Donc, si je t’écris, chère Audrey, c’est que j’ai appris, ces dernières semaines, que tu affectionnais le genre épistolaire. Quand ça te chante ou plutôt quand ça ne te chante pas, tu sors ta plus belle plume comme David Abiker sort son plus beau zizi, tu couches sur le papier ce que tu penses, tu plies la lettre, l’enfouit dans une enveloppe et écris l’adresse de son destinataire à la main. Je suppose que, comme tu es très féminine, tu pratiques comme les adolescentes de ma jeunesse et les femmes de Flaubert – aucun effluve dans les sms –, en parfumant ta lettre. Pas au Guerlain, ah ! ça non, pas au Guerlain ! Tu timbres, tu postes.
Voilà pourquoi je t’écris aujourd’hui : il faudrait que tu te remettes au boulot et que tu épistoles au directeur d’iTélé. Il vient de te suspendre de l’antenne au motif que tu sors avec Arnaud Montebourg et qu’Arnaud Montebourg est candidat aux primaires que le Parti socialiste organisera peut-être pour désigner son candidat à la présidentielle de 2012.
Evacuons le cœur du sujet, parce que nous ne sommes pas des poulets de Bresse nés de la veille : Arnaud Montebourg n’a aucune chance. Titine, Ségo et DSK sont en train de faire l’essayage du manteau de la peau de l’ours qui n’a pas encore été tué, mais ton Nono est hors-champ dans leur scénar.
Donc, au motif que ton Jules a tout pour être le plus malchanceux des candidats putatifs à des primaires que le Parti socialiste n’organisera peut-être pas – et s’il les organise, il recomptera les votes –, la direction d’iTélé te suspend de l’antenne. Et toi, tu ne récrimines pas. Tu acceptes et confesses que c’est normal, qu’il ne doit pas y avoir de confusion des genres, etc.
Sauf que, nom d’une pancarte du MLF, ton corps t’appartient ! Et dans ton corps, derrière tes beaux yeux, il y a une cervelle dont tu peux te servir puisque tu as montré que tu savais souvent le faire.
En acceptant d’être virée, même pas manu militari de l’antenne d’iTélé, tu dessers la cause des femmes. Certes, je suis mal placé pour parler de féminisme, moi qui pense avec Guitry que « les femmes seront les égales de l’homme lorsque, chauves, elles trouveront ça distingué ». Mais une idée, dans tout cela, m’est insupportable : celle de supposer que tu serais incapable de départir tes coucheries de tes pensées.
Soit la direction d’iTélé considère que tu es une soumise, incapable de penser par toi-même. Soit elle considère que tu es une pute qui aurait prostitué à son mac jusqu’à son entendement.
Eh, Audrey, réveille-toi. Ni pute ni soumise, tu n’es. Ne rejoins pas si rapidement la cohorte des Anne Sinclair et des Béatrice Schönberg. Joue-nous la Antoinette Fouque. Aie des couilles, ma chérie, et colle-moi ces jean-foutre aux prud’hommes ! Parce qu’ils ne s’arrêteront pas en si bon chemin : quand ils auront prouvé qu’à iTélé t’es la gonzesse totalement soumise de Montebourg, ils te suspendront aussi de France Inter. Ce n’est pas parce que tu es une nana attachante que tu dois te faire suspendre.
Au nom de quoi aurais-tu abdiqué ton métier, ta déontologie, ta faculté de penser ? Parce que tu sors avec un mec et que ce mec veut se placer au sein du Parti socialiste ? C’est aberrant.
Révolte-toi, ma vieille ! Défends, à travers toi, la cause de toutes ces femmes qui ne votent pas comme leur mari, de ces femmes qui savent faire la part des choses et garder leur quant-à-soi (c’est précisément ce qu’on appelle la déontologie). Nous n’en sommes plus au temps de la minorité perpétuelle du sexe faible, où l’homme entraînait jusqu’à l’isoloir femme et enfants. Révolte-toi, et n’oublie pas une chose : je ne suis, moi, et ne serai jamais candidat aux primaires du Parti socialiste.
Faisant référence aux prochaines élections présidentielles programmées en 2012, le général Henry Rangel Silva – chaviste émérite et accessoirement chef du Commandement Stratégique Opérationnel de la République Bolivarienne du Venezuela – a déclaré[1. Dans une interview avec Ultimas Noticias le 8 novembre 2010.] que l’hypothèse d’un gouvernement d’opposition était « difficile », qu’elle reviendrait à « vendre le pays » et que « ni les gens, ni les forces armées et encore moins le peuple ne l’accepteraient ».
Outre cette distinction subtile entre « les gens » et « le peuple » que seul un véritable Bolivarien sera peut être en mesure de nous expliquer, cette plongée brève mais intense dans les tréfonds de la pensée chaviste nous permet de mieux comprendre le fonctionnement démocratique du socialisme du XXIe siècle. L’idée est ici exprimée avec la limpidité d’un garde à vous : si le peuple vénézuélien vote pour Chavez, il sera d’accord avec lui-même mais s’il vote pour l’opposition, il n’acceptera pas le résultat de son vote. Comme quoi le socialisme du XXIe siècle a manifestement quelques points communs avec son prédécesseur du XXe siècle.
Ce qui est un peu moins drôle c’est la prédiction du général quant à l’attitude des forces armées en cas de victoire de l’opposition. Manifestement, le bidasse de Caracas n’accepterait pas – de manière tout à fait spontanée et sans aucune instruction de sa hiérarchie – que l’on batte le patron lors des élections. Comme le dit si bien Henry Rangel Silva lui-même, « les Forces Armées Nationales ne sont pas loyales à moitié mais totalement envers le peuple, un projet de vie et un commandant en chef ». Il est comme ça le bidasse de Caracas : fidèle jusqu’à la mort au Comandante en Jefe.
Poète dans l’âme, le général laisse ainsi l’imagination de chacun libre de conjecturer sur ce que pourraient faire lesdites « forces armées » en cas de victoire de l’opposition. Il nous donne quand même une petite piste en rappelant que « les forces armées ont toujours été utilisées pour renverser des gouvernements d’une manière ou d’une autre ».
Henri de Toulouse-Lautrec, Au Moulin Rouge, 1892-1895.
Henri de Toulouse-Lautrec, Au Moulin Rouge, 1892-1895.
On ne devrait jamais lire les journaux gratuits. D’abord parce qu’en matière d’information, tout ce qui est gratuit, au sens premier, ne vaut rien. Ensuite parce qu’ils apportent de mauvaises nouvelles. Dans 20 minutes du 7 octobre, il y avait une enquête exclusive commandée par Heineken France et l’IFOP. La Heineken, à la pression, ce n’est pas celle que je préfère. La Jupiler, avec son amertume canaille, convient mieux aux zincs du Nord et de l’Est où on la trouve le plus souvent. Justement, l’enquête Heineken/IFOP portait sur les bistrots. Comme pour tout ce qui faisait le charme du monde d’avant (les femmes, la lecture, l’Ecole de la République), les chiffres sont accablants. Il y avait 500 000 bistrots au début du XXe siècle : on en compte aujourd’hui moins de 38 000. Le bar-tabac disparaît à la vitesse des grands singes en Afrique. Bistrots, Bonobos, même combat !
Il y a à peine vingt ans, 80 % des Français estimaient que les cafés jouaient un rôle dans le « lien social », ainsi que la novlangue désigne le plaisir d’être ensemble sans distinction de fortune et sans autre raison qu’assister à un match de foot ou raconter n’importe quoi sur l’amour et la politique autour de deux Picon-bière, un Ricard, un ballon de Côtes et, s’il te plaît, patron, t’aurais pas des olives et des cacahuètes ? Pourtant, d’après la même enquête, quatre millions de Français souffrent de la solitude. Il faut croire que 200 chaînes de télé et les réseaux sociaux ne suffisent pas.[access capability= »lire_inedits »]
Révolution et saucisse purée
Le bar-tabac, c’est l’exception française. Voilà un endroit où il est possible de boire un coup, mais aussi d’acheter cigarettes, journaux, timbres, stylos, chewing-gum, de se livrer à des démarches administratives de base comme l’achat de la vignette automobile hier ou de timbres fiscaux aujourd’hui encore. Quand tout cela est fait, si vous avez faim et que les sandwichs ne vous conviennent pas, il est possible qu’il y ait un plat du jour proposé par la patronne. Le poireau-vinaigrette, l’œuf mayonnaise ou la saucisse-purée vivent leurs derniers jours dans ces îlots cernés par les agences immobilières, les magasins de vêtements, les banques, enfin tout ce qui achève de transformer les villes en musée, c’est-à-dire en lieux où on peut se souvenir de ce qu’était la révolution, mais plus la faire.
Si on sait le rôle décisif que les cafés ont joué dans la Révolution française, on reste étonné du nombre de révoltes ouvrières ou d’avant-gardes artistiques nées dans les bistrots et du rôle décisif joué par ce lieu de perdition dans leurs genèses. Si le poète Li Po, éternel banni, haut fonctionnaire en rupture de banc et grand buveur, affirmait avoir « caché pendant trente ans sa renommée dans les tavernes », combien d’autres artistes, agitateurs, amants du négatif, destructeurs d’illusions ont eu besoin du bistrot et de la lumière du zinc comme décor de conjurations naissantes et souvent mort-nées ? Si Zola a montré, dans L’Assommoir, le danger pour les ouvriers d’aller s’abrutir aux mauvais alcools, il a aussi décrit, dans Germinal, le rôle décisif des estaminets tenus par des anciens mineurs dans l’élaboration d’une conscience de classe et l’infusion des diverses doctrines socialistes dans la population. On ne retrouvera pas ce passé en faisant les soldes, en négociant un découvert ou en tentant de trouver pour un prix prohibitif une studette sous les toits. Dans de telles situations, on ne parle pas, on a juste envie de tuer son interlocuteur ou ses compagnons d’infortune.
Au XXe siècle, le bistrot fut ce chaudron magique, de creuset alchimique où se mitonnaient les nouvelles révoltes artistiques et politiques. Parmi tant d’autres, souvenons-nous des dadaïstes qui naquirent dans des cafés de Zurich comme le cabaret Voltaire, des surréalistes qui tinrent leur premières réunions au Cyrano, à Montmartre, au milieu des macs et des trapézistes, des putains et des demi-sel, ou bien, dans les années 1950, des situationnistes qui ne s’appelaient pas encore comme ça et qui avaient en commun un goût pour la destruction d’eux-mêmes et du monde, autour du jeune Guy Debord, dans un bar aujourd’hui disparu du VIe, Chez Moineau, dont le sordide sublime attirait aussi la fine fleur de la littérature marginale de l’époque, comme l’a raconté Olivier Bailly dans sa récente biographie de Robert Giraud, Monsieur Bob[1. Monsieur Bob, d’Olivier Bailly (Stock).] : Blondin, Queneau, Prévert, j’en passe et de plus talentueusement dipsomanes. De Robert Giraud, on réédite ces temps-ci L’Argot du bistrot[2. L’Argot du bistrot, de Robert Giraud (La Table Ronde, la petite vermillon).], paru il y a une trentaine d’années. On mesurera, là-aussi, ce qu’on perd en route en perdant les trocsons : avec qui pourra-t-on « attaquer le ver » désormais au « fond de culotte », au « gloria » ou au « jaja », dans quels « estancos » les honnêtes « chopottes » pourront-ils encore être « gobelottés » entre joyeux « boit-sans-soif » ?
Les bistrots n’ont pas seulement disparu des centres-villes, ils ont aussi disparu des quartiers et des cités où ils étaient autrefois le lieu communautaire, affinitaire par excellence. Quand la prohibition sanitaire de l’alcool par les pouvoirs publics rejoint sa prohibition religieuse dans des zones où dealer de l’héroïne semble moins grave que de vider une bouteille de rouge ou un pack de bière, il ne faut pas s’étonner que le bistrot disparaisse. Pourquoi resterait-il alors que tous les autres commerces et services, y compris les commissariats, ferment les uns après autres ? On parle souvent des « territoires perdus de la République », et on a raison. On oublie simplement, quand on fait l’inventaire des désertions ou des disparitions, celle du modeste troquet, poste avancé, butte-témoin d’une civilisation où l’Autre n’était pas forcément un ennemi potentiel.
Les Anciens estimaient avec raison que l’ivrogne n’était pas celui qui buvait beaucoup, mais celui qui buvait seul. C’est dommage, nous, nous l’aurions bien bu entre potes, ce dernier verre avant la fin du monde.[/access]
La bande-annonce de Potiche est redoutable d’efficacité. Elle nous téléporte dans un univers seventies kitschouïlle, qui en fait théoriquement le parfait film du dimanche soir. L’intrigue, « librement inspirée » d’une pièce de Barillet et Grédy, promettait une bonne tranche de rigolade, certes au prix de quelques grosses ficelles. L’histoire en deux mots ? Dans la France des années Giscard, Pujol l’industriel – qu’incarne Fabrice Luchini – admoneste ses ouvriers et délaisse sa femme. Jusqu’au jour où une attaque le contraint à confier les rênes de l’usine à sa cocue d’épouse interprétée par une Catherine Deneuve au brushing impeccablement laqué. S’ensuivront une mini-révolution féministe et la transformation d’une petite ville de province patriarcale en avant-garde de la gynécocratie. En fait Potiche, c’est le kitsch de 8 femmes recouvert du papier peint féministe, le tout suintant d’un humour guimauve et niais.
Pauvres acteurs
À force d’avancer avec ses gros sabots, Ozon finit par s’essuyer les pieds sur le spectateur pendant 1h45. Sans craindre d’assumer son rôle de réalisateur démissionnaire. Comme ces parents qui laissent leur progéniture sortir jusqu’à pas d’heure, il s’amuse à martyriser ses comédiens en les mutant en acteurs de série Z. Quiconque a vu Luchini moquer l’empire du Bien au théâtre de l’Atelier, ne peut qu’être pris d’empathie pour le sort qu’Ozon lui réserve. Quel sens de la nuance psychologique fallait-il pour camper un grand patron tout à la fois cupide, volage, phallocrate et réac !
Que Luchini se console, le reste de la distribution n’est guère mieux loti. Tous récitent leurs poncifs lénifiants (« c’est le sens de l’histoire, partout les femmes prennent le pouvoir ») en pilotage automatique. Histoire de coller avec la pauvreté du script, ils font l’effort de (très) mal jouer. On le concède volontiers, cela finit par payer ! La seule trouvaille d’Ozon ? Convier une ex-gagnante de la Star’Ac à incarner Deneuve jeune et ses frasques filmées à la Marc Dorcel.
Soyons honnêtes, Ozon a au moins compris une chose : il est très difficile de rater un film. Potiche n’est pas une œuvre ratée mais un film manqué. Pour le rater, encore eût-il fallu essayer. Là où Ozon est impardonnable, c’est qu’il a loupé son ratage. Après tout, il y a des films ratés qu’on aime voir et revoir pour leurs rares instants de grâce ou leur mauvais goût extrême
Quitte à céder aux facilités d’un moralisme de supermarché – songez que le fin mot du film est « C’est beau la vie ! »- Ozon aurait dû pousser la provocation jusqu’au bout. Sans se contenter benoîtement de faire danser Deneuve sur du Michèle Torr, il aurait gagné à carrément dévaster son film : engager Max Pécas comme assistant-réalisateur aux côtés des toujours verts Jacques Balutin et Olivier Lejeune lequel, flanqué d’une moumoute blonde, aurait fait une Mme Pujol plus vraie que nature. Cela aurait eu de la gueule ! Mais à la consternation, la vraie, Ozon a lâchement préféré le son rassurant du tiroir-caisse. Après tout, les premiers chiffres du box-office lui donnent raison…
Faire triompher les avancées sociétales
Pourtant, Eclater de rire devant Potiche réclame un certain effort.
Du renversement des rôles sur lequel repose tout le film jusqu’aux amourettes entre le patronat en jupette et le syndicaliste bourru mais romantique, tout est strictement téléguidé. Les scènes aux couleurs guimauves s’enchaînent sans surprise et assaillent le spectateur de répliques ringardes et de sketches prévisibles. Alors devant la série affligeante de stéréotypes dégoulinants de conformisme, le spectateur ne peut qu’afficher un sourire convenu. Du créatif homo à la bourgeoise nympho, version Lady Chatterley relookée à la mode des seventies, du patron pourri aux employés exploités, Ozon ne va pas chercher très loin. De même que pour sa ridicule déduction : les femmes seraient de meilleurs patrons que les hommes, comme si les qualités morales étaient une affaire de sexe.
Mais là pas question de se moquer, il s’agit de faire triompher les avancées sociétales. Il est tellement plus confortable de se situer dans le camp des clichés officiellement admis comme vérités incontestables que de chercher à les perturber en inventant de réelles pitreries imprévisibles à l’ironie cinglante.
Le tableau final est donc consternant de bons sentiments. Femme libérée de la servitude liée à son sexe et à sa condition sociale, devenue le symbole d’un patronat moderne puis la super-woman d’une politique avant-gardiste, Mme Pujol aux côtés de son fils homo, désinhibé par son coming-out artistique, remporte la bataille menée contre l’archaïsme de la souveraineté patriarcale. Quelle leçon de drôlerie !
Mais Ozon atteint l’apothéose du kitsch lorsque, pour combler le vide du film, il s’adonne à aux clins d’œil anachroniques et faussement politiquement incorrects. Luchini ne cite plus Muray dans le texte mais Sarkozy. Des fameux slogans de la campagne présidentielle – « pour gagner plus, ils devront travailler plus » aux formules injurieuses – « casse toi pauvre con », voilà ce qui finit par faire rire le public. À croire que le sarkozysme est devenu dans le septième art la nouvelle ficelle du rire. Comme Mme Pujol qui fonde un parti « sans étiquette », François Ozon réalise un film qui tend vers le consensus mou pour mieux plaire à tout le monde. Potiche s’inscrit dans la lignée des films confortant les valeurs sacralisées de notre monde au lieu de s’en moquer.
Finalement, la seule potiche du film, c’est le spectateur.
Il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade. La vieille blague vient de devenir définitivement obsolète dans le monde merveilleux de la marchandisation totale du réel, y compris de domaines qui ont certes un coût mais ne devraient pas avoir de prix, comme la santé.
Un rapport de l’OMS, qui va servir de base à une semaine de rencontres internationales à Berlin sur le thème du financement de la santé indique ainsi que 100 millions de personnes sont ruinées ou jetées dans le pauvreté chaque année en voulant simplement se soigner. Si le tiers monde représente évidemment une part importante de cette population, on constate que les Etats-Unis ne sont pas mal placés. En 2007, 62% des familles étasuniennes mises en faillite totale l’étaient à cause de factures médicales impayées, du genre avoir pris un emprunt sur vingt ans pour un triple pontage coronarien. Cela n’empêche pas une certaine droite américaine de fourbir ses armes, au propre comme au figuré, pour en finir avec ce sale socialiste d’Obama qui ose prétendre que peut-être, la sécurité sociale, ce n’est quand même pas forcément le commencement du Goulag.
Mais apparemment, aux USA et ailleurs, désormais, l’idéologie dominante a décidé qu’il valait mieux être très pauvre et à peu près bien portant que raisonnablement pauvre et complètement mort. On appelle ça la liberté, il paraît. Et les riches, là-dedans ? Les riches, ils vendent les assurances complémentaires…
S’il est difficile de décrypter les signaux envoyés, à coups d’obus et de torpilles, par les dirigeants nord-coréens, il est en revanche de plus en plus clair que la stratégie de la corde raide pratiquée par Pyongyang commence à irriter Pékin. Le mot d’ordre de la politique chinoise est le statu quo. Appliquant la première règle enseignée aux jeunes médecins – primo non nocere –, Pékin préfère ne rien faire, sinon acheter et vendre, plutôt que mal faire. Son intérêt vital est le maintien de la paix et de la stabilité, c’est-à-dire d’un climat international favorable à son développement économique. Dans ce contexte, l’allié nord-coréen devient de plus en plus encombrant. Soixante ans après l’engagement des troupes chinoises dans la guerre de Corée (25 octobre 1950), un conflit armé, avec son cortège de panique sur les marchés et l’envolée des prix des matières premières – est le pire cauchemar des Chinois. Mais leur ami Kim Jong-il se croit encore dans les années cinquante.
La position chinoise à l’égard de la surenchère nord-coréenne suscite nombre d’interrogations. Et les deux réponses possibles sont aussi inquiétantes l’une que l’autre. Première hypothèse : finalement, la Chine ne voit pas d’un si mauvais œil les agissements de Pyongyang. Cela semble peu vraisemblable pour la simple raison que la Corée du Nord semble de moins en moins contrôlable. Ainsi, lors de la dernière visite en Chine du « Cher dirigeant » Kim Jong-il, le chef de l’Etat chinois Hu Jintao a-t-il souhaité une meilleure communication entre les deux pays. Autrement dit, la Chine a formellement demandé à sa turbulente voisine de ne plus la surprendre par des crises incessantes. En clair, loin de téléguider Pyongyang, Pékin se voit chaque fois obligé de réagir à un ordre du jour dicté par les provocations nord-coréennes. Ce n’est donc pas en s’appuyant sur un tel allié que la Chine peut conduire une politique étrangère cohérente.
La seconde hypothèse est plus réaliste : la Chine est piégée, et son champ de manœuvre est limité. Elle a beau être le principal soutien de son voisin boycotté et ostracisé par la plupart des pays du monde, elle ne semble pas avoir beaucoup d’influence réelle sur Pyongyang. Si le chantage pratiqué par les Nord-Coréens s’avère extrêmement efficace, c’est qu’il place les Chinois devant un dilemme majeur : pour avoir le calme il faut tirer les bretelles et peut-être aussi les oreilles de Pyongyang. Or en même temps, l’Empire du Milieu, qui ne souhaite pas avoir 1400 kilomètres de frontière commune avec une Corée réunifiée qui serait un allié intime des Etats-Unis, doit se garder de trop affaiblir son allié nordiste. La patience chinoise sera donc à la mesure de ces enjeux qui laissent à Pyongyang une marge de manœuvre considérable. Le feuilleton coréen nous réserve encore beaucoup d’épisodes.
Michel Houellebecq est un triangle de peau humaine. Un triangle de chair. Un triangle de nerfs. Nul hasard à ce que le personnage qui porte ce nom dans La Carte et le territoire finisse découpé en morceaux. Les vibrations de ce triangle sensible résultent d’une tension extrême entre trois pôles métaphysiques contradictoires et à jamais inconciliables : le naturalisme, le romantisme et le christianisme. L’art de Michel Houellebecq trouve sa source dans cet écartèlement.
Le naturalisme refuse de voir dans la métaphysique et l’éthique les deux dimensions cruciales de la condition humaine. Il considère l’homme comme un animal soumis à un strict déterminisme biologique, qui poursuit aveuglément les buts de l’espèce. Si l’oeil de Jed Martin, le héros de La Carte et le territoire, est celui d’un « anthropologue », l’oeil de Houellebecq est plutôt celui d’un éthologue. Il se plaît à décrire les événements humains comme relevant du registre de simples comportements animaux. Le détachement de l’éthologue est, chez lui, souvent empreint de poésie et d’humour. D’autres fois, cependant, il présente ce dispositif poétique comme un protocole scientifique sérieux, supposé dévoiler une vérité cachée. Il se met à prendre au sérieux le jeu de l’éthologue et aimerait nous convaincre que sa voix s’élève réellement de l’outre-humain. On reconnaîtra là un désir humain. Trop humain…[access capability= »lire_inedits »]
Le comble de la confusion entre l’humain et l’animal
Il se trouve que la métaphysique naturaliste, dont Charles Taylor a livré dans Les Sources du moi une réfutation aussi rigoureuse que splendide, est absolument fausse. Nous pouvons donc nous réjouir que Houellebecq ne l’embrasse que de manière intermittente. Dans La Carte et le territoire, le comble de la confusion entre l’humain et l’animal est Observons un éthologue atteint lorsque le cadavre de Houellebecq se trouve mêlé à celui de son chien Platon, vision dont l’auteur semble admettre le caractère un peu déplaisant. Il n’hésite pas, du reste, à qualifier de « psychopathe » le naturaliste fondamentaliste qui a conçu cette bouillie humano-canine. Il y a, enfin, un paradoxe à ce que Houellebecq, en dépit de sa pente naturaliste, soit l’un des écrivains contemporains qui a le mieux rendu sensible la métaphysique.
Sur le ring de l’oeuvre de Houellebecq s’avance ensuite la métaphysique romantique, qui est résolument fausse, elle aussi. Elle se manifeste par la croyance auto-réalisatrice en de funestes destins (presque tous les héros de Houellebecq tentent de fuir la communauté humaine en s’imaginant les élus du malheur), par le vieux couple inséparable de l’amour et de la mort, par la fascination enfin pour la mort en tant que telle, et toutes les formes de décomposition du corps humain en particulier, putréfactions agrémentées parfois d’un soupçon d’ironie romantique. L’art de Houellebecq n’est jamais tragique, mais romantique et étonnamment inactuel. Il a quelque chose du classicisme des grands romantiques. La « vérité romanesque » chère à René Girard parvient curieusement à y cohabiter avec le « mensonge romantique ».
L’extension du royaume de la fatalité
C’est de la métaphysique chrétienne – et de ses torturants tiraillements avec les deux autres métaphysiques – que sourd la vérité romanesque. C’est d’elle que jaillit parfois, soudainement, l’affirmation de la liberté et de la finitude humaines. C’est d’elle aussi que procède le sens de l’humour houellebecquien et la possibilité d’une extension du domaine de la lutte. Cependant, le domaine de la lutte, qui est à mon sens le seul domaine proprement humain, doit sans cesse se battre, dans les romans de Michel Houellebecq, pour ne pas être englouti par l’extension du royaume de la fatalité et par l’extension du domaine de la larve (puisque sous l’oeil glaçant de l’éthologue, le phénomène humain tend à perdre singulièrement de son naturel et de son allant).
Depuis quinze ans, je lis Michel Houellebecq avec admiration. Il est, à mon sens, l’auteur de trois chefs-d’oeuvre : Extension du domaine de la lutte, Le Sens du combat et La Possibilité d’une île. Viennent ensuite deux excellents romans : Les Particules élémentaires et La Carte et le territoire. Et un très mauvais roman, enfin, heureusement unique en son genre : Plateforme. Avec La Carte et le territoire, Houellebecq met en oeuvre une fois de plus son art captivant, planant, nocturne, de la narration. Comme dans presque tous ses romans, les deux personnages principaux naissent par dédoublement, par parthénogenèse, comme deux « clones » jumeaux de l’auteur – tout en possédant pourtant une forte consistance romanesque. Comme dans ses romans précédents, les discussions entre ces deux « clones » – Jed Martin et Michel Houellebecq – sont très belles et d’une tension métaphysique bouleversante. Ces scènes sont en outre très drôles. La Carte et le territoire est sans doute le plus drôle des romans de Houellebecq. Il pourrait presque être qualifié de guilleret. Seul le début du roman est un peu faible. Tout le reste – y compris le roman policier très poétique de la troisième partie – est passionnant et nous enlève. Le style comporte parfois quelques faiblesses, bien moins prononcées que dans Plateforme. Il est vrai qu’au Houellebecq minimaliste, j’ai toujours préféré le mélange splendide de dépouillement et de baroque (la veine Lautréamont) d’Extension du domaine de la lutte.
Le long amour mutique entre un père et son fils
Le personnage de Jed Martin est beau et d’une grande justesse. Jed est le frère de Vincent Greilsamer, le personnage de La Possibilité d’une île, lui aussi artiste contemporain, autre figure sensible aux oeuvres fascinantes. La beauté de La Carte et le territoire culmine à mes yeux en deux lieux. Avec la dernière oeuvre d’art de Jed Martin, d’abord, sur laquelle se conclut le roman : sa vidéo présentant la dislocation de tous les objets industriels et des visages humains aimés, leur noyade et leur engloutissement dans un déluge végétal. Si cette vision procède des métaphysiques naturaliste et romantique, qui me semblent illusoires, elle n’en est pas moins d’une très vive beauté.
L’autre sommet, enfin, se rattache quant à lui à la métaphysique chrétienne. Il s’agit du récit du rapport entre Jed Martin et son père, qui constitue la part la plus bouleversante, la plus profonde, de La Carte et le territoire. Le récit de la fidélité silencieuse d’un fils, le récit du long amour mutique entre un père et un fils. Amour couronné, juste avant la mort du père, par l’instant unique où les paroles d’une vie entière sont soudain prononcées, en quelques heures nocturnes, par père et fils, délivrées, déversées enfin, intarissablement, dans l’éternité de quelques heures.
Dans ces paroles, le père fait don au fils, pour la première fois, du récit de toute sa vie, de l’échec de toute sa vie. Ces paroles révèlent au fils à quel point sa peinture est née de l’amour, à quel point son oeuvre non seulement exalte le mystère du travail humain, c’est-à-dire du travail de son père, mais a encore fidèlement accompli le désir le plus intime de son père, bien que ce désir lui soit demeuré jusque-là inconnu. Peut-être l’oeuvre du fils – dont les significations ne peuvent se résumer à cette seule hypothèse – rachète-t-elle même le désastre de la vie du père.
Dans la nuit du non-savoir, dans la nuit sans parole, l’amour du fils a obéi. Chaque jour de l’existence de Jed Martin répète muettement le dernier vers du Sens du combat : « Aujourd’hui, je reviens dans la maison du Père. » C’est du reste le lieu où décide de demeurer, à la fin de sa vie, le personnage nommé Michel Houellebecq, qui s’est fait secrètement baptiser. L’échec, lui aussi, peut être manqué de peu.[/access]
Le 17 novembre dernier, le tribunal de Niort a condamné un quinquagénaire esseulé à cinq mois de prison avec sursis et 2600 euros de dommages et intérêts. L’objet du délit ? Le viol de plusieurs chèvres. Oui, vous avez bien lu: en plus de l’opprobre publique, le malheureux devra payer comptant ses étreintes répétées avec ces pauvres bêtes. Pour la petite histoire, la presse a unanimement dénoncé ses agressions perpétrées contre des « chèvres non consentantes » (sic), dont plusieurs sont mortes des leurs coïts répétés avec le quinqua zoophile (mais peut-être le bon usage recommandera-t-il de parler plutôt de «zoocriminel»).
Quoiqu’il en soit, la couverture médiatique de l’affaire crée un dangereux précédent. Faute de pouvoir parler, les chèvres ayant rendu l’âme sont présumées « non consentantes » du seul fait de leur décès pendant l’acte.
De là à ce que la petite mort soit pénalisée, il y a un pas que la sagesse ne devrait pas franchir… On pourra donc légitimement regretter cette interprétation abusive de la loi qui nous rappelle les heures les plus rigoristes de notre histoire, de Bossuet à Raymond Marcellin.
Il n’est pas impossible que vous ayez lu ou entendu le terme de Quantitative Easing quelque part. Comme c’est un poil plus important que le dernier lapsus de Rachida Dati mais que la presse spécialisée hexagonale semble préférer éviter soigneusement d’aborder un sujet auquel le lecteur (mais surtout le journaliste) risque de ne rien comprendre, j’ai pensé utile de vous fournir quelques éléments complémentaires.
Un petit rappel préalable s’impose. Le mandat de la Fed[1. La Federal Reserve, la banque centrale américaine] – qui est à quelques détails de forme près le mandat de toutes les banques centrales – consiste à assurer le maximum d’emploi (et donc de croissance) sous contrainte de stabilité des prix (et donc du pouvoir d’achat du dollar). Pour ce faire, les banques centrales mettent en œuvre une politique – la politique monétaire – que l’on résumer un peu grossièrement de la manière suivante : si la Fed pense qu’il y a de l’inflation – c’est-à-dire que le dollar perd de sa valeur – elle cherche à faire remonter les taux (donc, le coût du crédit) pour freiner la croissance et stabiliser la valeur du dollar. Si, a contrario, la croissance est trop faible (il y a du chômage) la Fed cherche à faire baisser les taux pour stimuler la croissance[2. Vous avez lu, ici et là, que la Fed cherchait à faire baisser la parité du dollar pour stimuler les exportations américaine. C’est faux. La baisse de la parité du dollar n’est pas l’objectif (même si c’est bien le résultat)]. Le taux que pilotent les banques centrales c’est le taux du marché interbancaire – c’est-à-dire le taux moyen auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles. En faisant baisser (monter) ce taux, les banques centrales incitent les banques commerciales à prêter plus (moins) d’argent à l’économie et espèrent ainsi réguler l’investissement des entreprises et la consommation des ménages. Pour faire baisser les taux d’intérêt, les banques centrales disposent d’une arme fatale : la planche à billet (ou du moins son équivalent électronique moderne). Le mécanisme, connu sous le nom d’opération d’Open Market, consiste à créer des dollars ex-nihilo et à utiliser ces dollars pour acheter des obligations d’Etat sur les marchés financiers. Les dollars fraîchement créés viennent créditer les comptes bancaires de ceux qui ont vendu leurs obligations, alimentent l’industrie bancaire en argent frais et permettent ainsi d’augmenter l’offre de dollars sur le marché interbancaire… ce qui fait baisser le taux.
Par exemple, lorsque la bulle Internet a explosé, la Fed a fait baisser massivement le taux des Fed Funds (le taux du marché interbancaire chez Oncle Sam) pour inciter les banques à prêter et pousser les entreprises et les ménages américains à s’endetter et à consommer. Les Américains se sont donc endetté, ont acheté des maisons et ont fait grimper les prix tant et si bien qu’Oncle Sam s’est retrouvé avec une bulle immobilière sur les bras – une sorte d’inflation en gros. Du coup, la Fed a fait remonter le taux des Fed Funds pour freiner la bulle. Ça a très bien fonctionné : elle a même réussi à faire exploser la bulle et à pulvériser au passage toute l’industrie bancaire américaine. Face à la panique et à la récession qui a suivi, Ben Helicopter Bernanke, le patron de la Fed, a de nouveau fait baisser les Fed Funds en injectant dans l’économie américaine en quelques mois plus de dollars que la Fed n’en avait créés depuis sa fondation en 1913 mais là – stupeur – il semble que les entreprises et les ménages américains n’aient plus tellement envie de s’endetter et que les banques – qui ont senti le souffle du boulet passer un peu trop près à leur goût – n’aient plus tellement envie de prêter.
La Fed s’apprête à injecter 600 milliards de dollars dans l’économie
D’habitude, quand une politique économique ne fonctionne pas (c’est-à-dire la plupart du temps), la solution préférée de nos gouvernements consiste à refaire la même chose en plus gros. Appliquée à la Fed, la traduction de ce principe d’économie politique coule de source : si la baisse des taux et la création monétaire qui l’a accompagnée n’ont pas réussi à faire redémarrer l’économie américaine, il faut imprimer plus de dollars et faire baisser les taux encore plus bas. Seulement là, les Fed Funds sont déjà à zéro.
C’est là que le Quantitative Easing intervient. En gros, le QE est aux opérations d’Open Market classiques ce que le missile balistique est aux obus de 75 : on ne cherche plus à inciter les banques à prêter de l’argent, on fait baisser les taux de force en achetant massivement des obligations sur le marché. Or, là, on en est à la deuxième couche. Cette fois-ci c’est quelques 600 milliards de dollars que la Fed s’apprête à injecter dans l’économie comme une fermière du Périgord injecte du grain dans le gosier de ses oies.
Si QE1 avait pas mal de supporters, QE2 fait clairement débat. Je schématise : à ma gauche, principalement des keynésiens[3. De John Maynard Keynes, économistes britannique et probablement un des penseurs les plus importants du XXème siècle. Son œuvre constitue le socle théorique qui justifie l’intervention de nos gouvernements dans le pilotage de l’économie] (notamment Paul Krugman) qui considèrent que la demande américaine est trop faible et que seule une intervention massive de l’Etat (plans de relance de type New Deal) et des banques centrales (QE1, 2, 3…) peut sauver l’économie. À ma droite, des libéraux et très notoirement l’école autrichienne qui, comme Hayek[4. Friedrich August Hayek, un des plus remarquables penseurs libéraux de l’histoire qui fût en son temps l’un des principaux adversaires de Keynes] autrefois, s’y opposent au motif que ces politiques sont inefficaces (on ne force pas un cheval à boire s’il n’a pas soif) et que cette deuxième phase de Quantitative Easing ne fait que préparer de l’inflation, la prochaine bulle et la récession qui suivra.
Le débat fait rage un peu partout et ceux qui s’intéressent à ces sujets futiles (qui ne concernent après tout que nos le devenir de nos économies, de nos emplois, de notre épargne… bref, que des choses tout à fait secondaires n’est-ce pas ?) peuvent désormais le suivre en direct sur la blogosphère. Depuis la chute des idéologies totalitaires du siècle dernier et la faillite des grands systèmes collectivistes, on n’avait plus vu de telles lignes de fractures et des débats aussi fondamentaux sur le devenir de nos sociétés. La pensée mainstream issue de la synthèse néoclassique – c’est-à-dire, pour faire simple, la synthèse des idées macro-économiques de Keynes, de la micro-économie néoclassique et des monétaristes (Milton Friedman) – tournait en rond sans véritable adversaire. Aujourd’hui, débat il y a. On en est revenu au débat de Keynes contre Hayek et, en soi, c’est plutôt une bonne nouvelle.
Sans ambiguïtés, je me range dans ce deuxième camp. La dernière banque centrale à avoir tenté l’expérience du QE c’est la Bank of Japan au début des années 90 et la période qui a suivi est restée dans la mémoire collective nippone comme la « décennie perdue »[5. Qui dure maintenant depuis deux décennies]. Au-delà du Quantitative Easing, c’est tout un système qui doit être remis en cause. Le titre d’un papier publié récemment par trois spécialistes des questions monétaires – « La Fed a-t-elle été un échec ?[6. “Has the Fed Been a Failure?” – George Selgin, William Lastrapes et Larry White] » – en dit suffisamment sur les interrogations que l’on peut légitimement avoir sur l’organisation de notre système monétaire et financier en général et sur le rôle des banques centrales en particulier. Entre dévaluation massive des monnaies et aggravation des cycles économiques (la soi-disant-crise-des-subprimes en étant la dernière illustration) le bilan de ces institutions surpuissantes n’est en effet pas glorieux et de plus en plus de voix s’élèvent pour remettre en cause leur pouvoir exorbitant. Entre un retour à l’étalon-or et la privatisation pure et simple des monnaies, le débat promet d’être intéressant.