Ils ont bravé bien plus que la neige pour participer à ces « Assises contre l’islamisation » : la réprobation unanime de ceux qui savent ce qu’il faut penser, aimer, détester, approuver. Rassemblés, par-delà leurs divergences, sous haute protection policière à l’Espace Charenton, à quelques encablures du périphérique, ils n’en reviennent pas d’être là, aussi nombreux – un petit millier selon les organisateurs, pas loin à vue de nez – et d’entendre à la tribune ce qu’ils osent à peine penser.

La bonne nouvelle, c’est que le battage organisé par Forsane Al Izza n’a pas eu le succès escompté. Après avoir diffusé l’enregistrement de la conversation téléphonique dans laquelle ils menaçaient clairement les propriétaires de la salle, les responsables de ce site islamiste avaient promis « une énorme mobilisation inch’Allah » contre le rassemblement des « nazillons sionistes », mais attention, rappelaient-ils, « les frères avec les frères, les sœurs avec les sœurs ». Visiblement, Allah n’a pas voulu que ses fidèles se gèlent pour défendre la minorité d’entre eux qui a fait de sa religion le vecteur de la haine de l’Occident, de la France et des juifs. Et il a eu bien raison.

Derrière les cars de CRS, à peine 200 personnes ont répondu à l’appel des organisations de la gauche compassionnelle où on pense que le seul problème de la France, ce sont eux, les fachos, les beaufs nés quelque part qui n’aiment pas la culture et la religion des autres.

Dans ce face-à-face virtuel, tous se voient sincèrement comme des résistants. Dehors, ils entendent lutter contre le fascisme qui (re)vient, le vieux, à tendance brune, dont ils décèlent régulièrement les miasmes dans le discours du président. À l’intérieur, ils sont convaincus d’être les seuls à défendre nos libertés contre le fascisme nouveau, le vert, celui qui, selon eux, prétend « islamiser la France ». Ils en sont certains, ils ne mènent pas un combat d’arrière-garde, ils sont l’avant-garde. « Nos idées gagnent du terrain », répètent-ils, confiants. Sur ce point, il n’est pas sûr qu’ils se trompent. Mais comme toujours, les gens bien – les « belles personnes », dirait Jean-Luc Mélenchon -, si fiers de tolérer ce qu’ils ne subissent pas, préfèrent la gratification de la condamnation morale à l’âpre satisfaction de comprendre ce qui leur déplait.

Laïcards et catho-tradis

Des dizaines de journalistes sont venus voir de près à quoi ressemble un islamophobe. Encore qu’à l’air dégoûté qu’ils arborent ostensiblement, comme pour bien marquer qu’ils n’en sont pas, beaucoup semblent plutôt être venus chercher la confirmation de ce qu’ils savent déjà, qu’il n’y a là qu’un ramassis de gens d’extrême droite, de racistes qui camouflent leur haine des Arabes derrière le combat contre une islamisation qui relève du pur fantasme.

Il serait pourtant fort intéressant d’analyser ce qui rassemble dans un même lieu des laïcards purs et durs et des cathos-tradis – qui hoquettent en entendant Anne Zelensky rappeler qu’elle a été l’une des initiatrices du « Manifeste des 343 salopes » pour le droit à l’avortement -, des électeurs du Parti de Gauche et des partisans du Front national, des profs écœurés et des petits vieux effrayés, des antisémites (par tradition plus que par conviction) et des sionistes, des défenseurs d’une France blanche et des amoureux de la République, des gens horrifiés par la dépravation des mœurs et d’autres que révolte l’ordre prétendument moral qui, dans leurs quartiers, interdit à des adolescentes de découvrir le bonheur d’être femmes.

Ce qui frappe, en effet, quand on se promène dans la salle, c’est l’extraordinaire hétérogénéité du public. (Mes confrères qui accordent beaucoup plus d’importance aux différences ethniques qu’aux divergences idéologiques auront plutôt remarqué que la « diversité » n’était pas très présente). Tous ont en commun d’avoir été confrontés, dans leur vie quotidienne, à l’avancée des revendications religieuses et surtout, au recul de la République devant ces revendications. Tous ont peur de voir changer leur pays comme ils ont vu changer leur cité ou leur quartier.

Ils ne comprennent pas pourquoi ce sont eux les réprouvés et supportent de moins en moins qu’on les somme, en prime, d’applaudir une évolution, qui pour eux, est une régression : le durcissement des relations sociales sur des bases ethnico-religieuses, le rejet de leur mode de vie qu’ils lisent dans le regard de certains de leurs concitoyens, l’invocation de l’islam à tout propos et pour juger de tout, les provocations de petits crétins qui affichent leur satisfaction après un attentat islamiste. L’une raconte que sa fille s’est étonnée de manger des raviolis parce qu’à la cantine, c’est le « plat des musulmans », l’autre que son fils se fait traiter de « sale Français », un troisième que sa gamine refuse d’aller à la piscine parce que toutes ses copines sont exemptées « pour raison religieuse », un autre évoque un collègue qui parle de racisme dès que survient un désaccord.

Christian, qui se présente comme « catholique et hétérosexuel », est cadre dans une multinationale dans les Yvelines. « Dans ma boite, de plus en plus de musulmans pratiquent ostensiblement leur religion et imposent à tous leurs habitudes alimentaires. Dans les pots d’entreprises, il n’y a plus de porc. » Cette focalisation sur les interdits alimentaires peut sembler dérisoire quand on oublie que la nourriture est l’un des premiers éléments de la culture – au sens anthropologique du terme – et de la socialisation. Manger ensemble, c’est déjà appartenir au même monde. Et manger ce qu’on veut une liberté fondamentale. Mais alors, dira-t-on, et les juifs ? Christian n’a pas d’opinion. Enfin pas trop. « Les juifs vivent entre eux et ils n’emmerdent personne. Dans ma boite, il n’y en a presque pas et ils ne demandent rien. » Bon alors, et les juifs ? La question à cent balles. Celle qui me vaudra des flots de commentaires excités de tous les bords : ceux qui trouvent la question elle-même antisémite et ceux qui pensent que c’est pareil. D’autant plus que je n’ai pas de réponse, pas de réponse claire en tout cas. La pratique religieuse à forte dose isole, mais pour ceux que je connais, les juifs religieux le sont en dépit de l’isolement. Et quant à la minorité ultra qui a choisi de vivre séparée, au moins a-t-elle le bon goût de le faire discrètement, sans récriminer ni brûler de voitures. Or, à tort ou a raison, on a l’impression que, parmi les musulmans nouvellement convertis au hallal, il s’agit moins pour certains d’un choix religieux que d’une volonté d’afficher leur différence, voire leur non-appartenance à la collectivité. Manger hallal, pour des gamins qui ont du Coran une connaissance assez lointaine, c’est d’abord affirmer qu’ils ne sont pas comme ces impies de Céfrancs. Christian a longtemps hésité entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Mais puisque cette dernière est la seule à parler du problème qui l’obsède, son choix est fait. Et il faut absolument qu’elle gagne contre Gollnisch qui, selon Christian, rêve d’une France blanche : « Pour moi, cela relève de l’obscurantisme. » Marie-Josée, infirmière, a toujours voté à gauche et, à la dernière présidentielle, pour Ségolène Royal. « Mais je n’en ai pas honte », dit-elle, sans réaliser ce que cette proclamation a de cocasse. Elle ne sait pas à qui elle donnera sa voix la prochaine fois, « mais certainement pas à Marine, ça jamais ». Denis, qui dirige une petite entreprise avec son beau-frère, d’origine algérienne, n’a pas voulu voter Sarkozy : « Je pensais qu’il était raciste ». Dans sa famille, on a toujours habité en banlieue et on a toujours été de gauche. « On ne peut plus se cacher la réalité, le changement visuel de mon quartier, avec de plus en plus de femmes voilées, a accompagné un changement des mentalités. »

Même Fabrice Robert, le président du Bloc identitaire, co-organisateur des festivités avec « Riposte laïque » a un discours assez raisonnable. S’il reconnaît avoir été violemment « antisioniste », il prétend être aujourd’hui villipendé par la presse d’extrême droite comme « suppôt d’Israël » ; il défend l’identité européenne mais assure que pour lui, elle n’exclut pas ceux qui ne sont ni blancs, ni chrétiens : « Ceux qui arrivent doivent accepter la culture française. Les musulmans voudraient imposer leurs valeurs, mais c’est à eux de s’intégrer. »

S’il était possible de sortir des invectives, peut-être découvrirait-on là le véritable désaccord. La plupart des gens rassemblés à Charenton se disent ouverts, prêts à accepter leurs concitoyens issus de l’immigration comme des Français à part entière. À une condition : que ceux-ci s’adaptent à leur pays d’accueil au lieu de demander qu’il s’adapte à eux. « Ils sont les bienvenus chez nous s’ils adoptent nos valeurs et nos mœurs. » Ce qui suppose d’admettre qu’il y a des accueillants et des accueillis, un « chez nous » et un « chez eux ». Mais comment expliquer à tous ceux qui sont nés ici et qui n’ont guère d’attaches, sinon mythologiques, avec le pays de leurs parents ou de leurs grands-parents, qu’il existe une « culture dominante » à laquelle ils devraient se conformer ? Encore faudrait-il que cette culture soit elle-même autre chose qu’une mythologie que l’on brandit, encore faudrait-il que l’école soit capable de la transmettre, encore faudrait-il que la République tienne sa promesse. Encore faudrait-il que droits et devoirs marchent ensemble. Et inversement.
Sur l’écran, entre les interventions, défilent des images de manifestations violentes, de prières de rues ou de quartiers où, pour les filles, le voile est la règle et les cheveux au vent l’exception. Toutes montrent la même chose : dans les endroits où les musulmans sont majoritaires, les plus radicaux imposent leur ordre et leurs coutumes. Que cela nous plaise ou pas, voilà à quoi ressemble le multiculturalisme au quotidien pour des millions d’Européens.

Il n’empêche, les huées qui saluent ces images mettent franchement mal à l’aise. A l’évidence, si dans l’assistance, tous se battent contre la même chose, tous ne défendent pas la même chose. Certains ont allègrement franchi la limite qui sépare le rejet des pratiques de l’exclusion des individus. L’ennui, c’est que les images sont authentiques et qu’il ne suffit pas de se pincer le nez pour faire disparaître ce qu’elles montrent et inciter ceux qu’elles effraient à établir une claire distinction entre le refus d’un islam radical-agressif et le rejet des musulmans.

Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture

Reste que quand Christine Tasin, la présidente de « Riposte laïque », appelle tous ceux qui sont « malheureusement, nés musulmans » à les rejoindre, quelle place laisse-t-elle à mes copains Sélim et Daddy qui tiennent le seul troquet parisien de mon quartier bobo, à mon ophtalmo d’origine marocaine, à Sihem Habchi, la présidente de « Ni Putes Ni Soumises » qui, tous les jours, se fait insulter par ses coreligionnaires ? Faudrait-il, sous prétexte que certains ont fait de l’islam une arme idéologique, interdire à tous les autres de pratiquer leur religion tranquillement, conformément à la lettre et à l’esprit de notre laïcité ? Devrait-on leur donner le choix entre la valise et la conversion ? Peut-on oublier que ce sont eux, ces Français comme vous et moi, qui souffrent le plus de la progression d’un islam identitaire et régressif ? « Sans doute, mais pourquoi ne les entend-on pas ? », répliquent unanimement mes interlocuteurs. C’est précisément le boulot auquel devraient s’atteler tous les républicains conscients : aider tous ceux qui « sont nés musulmans » et entendent le rester sans pour autant réclamer que l’on change les règles pour eux à se faire entendre. Encourager l’islam qui s’acculture et décourager celui qui déculture. Soutenir l’imam de Drancy et virer ceux qui prêchent la haine. Réprimer la délinquance et se bagarrer pour que tous ceux qui réussissent le parcours du combattant qu’est l’intégration quand on vient d’une cité et qu’on a un nom arabe aient droit aux mêmes chances que les autres. Beaucoup, dans la salle, sont d’accord. D’autres n’en démordent pas : le problème, pensent-ils, c’est l’islam, pas un islam particulier, pas celui de la mosquée intégriste de leur coin, l’islam tout court. Celui dont on entend parler à la télé, qui lapide les femmes adultères et punit ceux qui mangent pendant le Ramadan.

Alors, bien sûr, il est tentant de n’entendre que les plus excités, de pointer les propos haineux, de dénoncer vertueusement « les assises de la haine antimusulmane » ou le « Grand barouf de l’extrême extrême droite ». Il est tellement plus gratifiant de condamner que de comprendre, de dénoncer en bloc que de s’intéresser aux nuances, d’en appeler aux tribunaux que de débattre avec ceux dont on ne partage pas les points de vue.

De toute façon, on ne la fait pas aux antifascistes. Pour eux, les discours modérés révèlent forcément une euphémisation du langage qui n’est qu’une ruse des fachos pour échapper aux rigueurs de la loi : « C’est quand même dingue que notre droit ne nous permette pas d’interdire ça », a expliqué, dépité, un membre du Parti de Gauche. Peut-être mais si on demande aux juges de se prononcer sur les pensées camouflées derrière les mots, on n’a pas fini de rigoler.

La journée se termine sous la tempête. Dedans ou dehors, chacun s’est renforcé dans ses certitudes. Les uns ne voient que ça, les autres ne voient rien. C’est un peu décourageant. On voit mal comment l’affrontement de deux hémiplégies pourrait produire autre chose que de l’aveuglement collectif.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.