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Espions mais pas trop

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photo : laverrue

Nonabstant les coupes claires dans les budgets ministériels et l’obsession présidentielle de réduction du déficit avec les dents, toutes les administrations n’ont pas hissé le drapeau noir sur la marmite.

Ainsi, à la Défense, pourtant un des ministères les plus durement touchés par le régime budgétaire Dukan-Juppé, certains ont réussi à tirer leur épingle du jeu de massacre: les espions. Non seulement il n’est pas question de supprimer un OSS 117 sur deux à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), mais en plus, celle-ci recrute et se relooke pour attirer à elle les jeunes talents. Son budget sera en hausse de 13 % cette année et 500 recrutements sont provisionnés d’ici à 2016. Des mesures auxquelles il faut ajouter la création, en juillet 2010, de l’Académie du renseignement, inaugurée en septembre par François Fillon en personne. Pour parachever le tout, les ci-devant super-autistes de la « Grande Muette » se sont dotés d’un site internet tout neuf et on leur a affecté − pour la première fois dans l’histoire de la DGSE − un porte-parole officiel, Nicolas Wuest-Famose.[access capability= »lire_inedits »]

L’agence Associated Press, qui consacre une longue dépêche à la deuxième jeunesse de la « Piscine » est allée lui demander les raisons de ce grand bond en avant et de cette nouvelle propension au show off : sa réponse fut laconique (on aurait pourtant pu croire qu’il aurait beaucoup de choses à dire après cinquante ans de silence forcé), mais néanmoins très claire, style « mili » comme on aime, quoi : « De nos jours, rester dans l’ombre, c’est ne pas exister. Or nous existons bel et bien et nous avons des objectifs. »

Quant à la nature desdits objectifs, on n’en saura pas plus, mais on imagine volontiers qu’ils ne se limitent pas à la protection de la Tour Eiffel contre les cadeaux de Noël au semtex d’Al-Qaïda. Certes, la lutte contre le terrorisme islamiste sera à l’évidence l’une des priorités de nos services dans la décennie à venir, mais sûrement pas la seule. Là encore, ce n’est pas dans les discours officiels qu’il faut chercher nos buts de guerre. Et si François Fillon a beaucoup parlé pour le discours de rentrée de la première promo de l’Académie du renseignement, il ne en nous a pas dit grand-chose, se contentant de disserter sur l’équation délicate entre secret et transparence et de remixer une version expand de la déclaration de Wuest-Famose : « De plus en plus, les services de renseignement sont confrontés à la question de leur ouverture à la société, car il ne leur est pas possible d’ignorer le monde dominé par l’échange et l’information qui les entoure. Il ne s’agit pas de porter atteinte au secret dont vous avez besoin pour travailler et que vous avez le devoir de préserver ; mais de faire en sorte que les Français connaissent mieux les services de renseignement, sachent mieux quelle est leur contribution à leur sécurité quotidienne et soient plus nombreux à vouloir servir dans leurs rangs. »

Mais revenons à nos objectifs, nos buts secrets de guerre secrète. C’est d’accord, on embauche, disions-nous, pour cause d’Al-Qaïda, mais pas seulement. De même que, côté espionnage policier, la houleuse fusion Direction de la surveillance du territoire (DST)-Renseignements généraux (RG) sous l’égide de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) avait notamment pour but de permettre une reprise en main de services soupçonnés d’être truffés de paléo-gaullistes, donc de chiraquiens, donc de potentiels villepinistes, il n’est pas à exclure qu’une tentative du même ordre soit envisagée chez les espions version « mili ». Ceux-ci, du temps du Général, de Mitterrand puis de Chirac, ont cultivé une solide tradition de méfiance voire d’hostilité vis-à-vis des Anglo-Saxons, notamment en Afrique mais aussi au Proche-Orient, où ils leur livrent une guerre larvée depuis un demi-siècle. Pour dire les choses gentiment, il semble que cette défiance ne soit plus une priorité absolue sous la présidence Sarkozy, celle du retour dans le commandement intégré de l’OTAN et du partnership stratégique franco-anglais en matière d’arme nucléaire, signé par Alain Juppé à Londres quelques jours à peine après sa nomination.

Mais le fossé entre nos espions made in France et les collègues de Jason Bourne et de James Bond n’est pas seulement politique, il est aussi méthodologique : nous avons affaire à deux cultures du renseignement radicalement différentes. Pour aller vite, contrairement à ce qu’Hollywood nous raconte depuis l’invention du Technicolor, 90 % des communautés du renseignement US et britannique sont composés de ronds-de-cuir surdiplômés, auxquels sont venus s’ajouter depuis ce siècle quelques bataillons de geeks supposés patriotes. On y voue un culte sans bornes aux longs rapports analytiques façon Yale-Cambridge et on a tendance à y penser que les technologies de pointe sont la clé de la victoire contre le terrorisme et autres contrariétés. Il semblerait que le 11-Septembre n’a pas pulvérisé cette certitude-là.

« Jamais, depuis le « Rainbow Warrior », le moral des troupes n’a été aussi bas »

La tradition française, elle, était jusqu’ici beaucoup plus pragmatique : on ne courait pas à tout prix après le polytechnicien qui fait chic dans un bureau, mais on a toujours accueilli à bras ouvert un titulaire du certif doué pour l’infiltration, le renseignement ou l’action. Ça, c’était avant… Comme nous l’a raconté un agent un rien désabusé : « On voit arriver presque chaque semaine des petits cons de Sciences-Po qui ne connaissent rien à rien mais qui trouvent que ça fait trop classe de faire espion. » Mauvaise pioche, semble-t-il : « Vu nos priorités de terrain et stratégiques du moment, on préférerait mille fois former au renseignement des jeunes issus de l’immigration ; il y en a des centaines de très valables qu’on pourrait repérer dans les lycées pro et les facs, mais ce type de recrutement-là, on nous le refuse… »

Pour un autre de ses collègues, le constat est encore plus sévère : « La tentation est forte pour certains de croiser les bras, d’expédier les affaires courantes et d’attendre des jours meilleurs ; je crois qu’on peut dire que le moral des troupes n’a jamais été aussi bas depuis le Rainbow-Warrior. »

Un esprit retors − et heureusement, il n’en manque pas dans les métiers de l’espionnage − pourrait penser que cette démoralisation est justement le but recherché. C’est le secret le moins bien gardé de Paris : derrière les discours redondants sur la nécessaire coordination police-armée et les babillages sur la déontologie, le contrôle démocratique et la nécessité d’un minimum de transparence dans le secteur, se dissimule assez mal une OPA forcenée de l’exécutif sur les services, sur tous les services.

Et pour que chacun comprenne bien la nature du message, François Fillon l’a dit, une fois n’est pas coutume, assez explicitement dans ce même discours de rentrée de l’Académie du renseignement : « Auparavant, le pouvoir politique n’énonçait pas clairement aux services ses besoins de renseignement ; et les services cherchaient et définissaient eux-mêmes leurs propres priorités stratégiques. On comprend quelle perte d’efficacité pouvait naître de cette situation, des deux côtés. Aujourd’hui, la demande politique de renseignement est clarifiée et guide l’action des services. » Ça, pour être clair, c’est clair…[/access]

A bientôt, père Dutourd!

« Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… »
Ce vers d’Aragon chante en moi comme un psaume depuis mardi matin où mon père m’a téléphoné, et appris la mort de Jean Dutourd. Mon père. Signe étrange. Mon père, le vrai, l’unique, qui m’appelle pour me dire : « ton ami Dutourd… Tu as vu ? » Jean Dutourd n’était pas mon père, car j’ai un père (et Jean Dutourd a un fils, que je salue ici). Pourtant cet homme, mon maître, un jour m’écrivait : « Vous êtes bien un peu mon fils littéraire… Vous ne croyez pas ? »

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Il ne sera donc plus jamais là, dans ce grand appartement un peu sombre, rue Guénégaud, où j’allais quelquefois, timide, pour le voir. On causait de tout et de rien. Et avec l’air de rien, cet homme me disait tout. « La politique ? Foutez-vous de ça, Taillandier ! Votre politique, vous la faites dans vos livres. Il n’y a que ça qui doit compter. Relisez-vous, et barrez tous les mots inutiles ! » Lui, le réac provocateur, de droite comme c’est pas permis ! Il me disait : « Votre bouquin sera fini quand il aura atteint le bout de sa trajectoire, qui existe et que vous ne connaissez pas. » Il me disait : « Bah, pour écrire, faut être un peu myope… » En me raccompagnant, il me racontait la dernière blague que lui avait fait passer son copain Paucard.

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités. Je n’ai pas vraiment le cœur à analyser. Jean Dutourd m’a fait découvrir, quand j’avais vingt-cinq ans, une grande chose : qu’il ne fallait jamais croire ce que la société dit d’elle-même. Que seuls nos écrivains, nos peintres, ceux qui se sont brûlés juste pour donner au monde leur petite mélodie unique, sont les seuls à dire la vérité. Comment, me dira-t-on ? Cet écrivain bourgeois, cet académicien ? Oui. Il savait et il me l’a dit. Il m’a ouvert ça devant moi. Le père Jean.
Il savait tout de notre langue, de notre histoire, de nos poèmes. Il n’aimait que ça. Il aimait comme il faut aimer : par cœur ! Il croyait, comme son cher général de Gaulle, que la France ne cesserait jamais, à cause de Corneille, à cause de Balzac, à cause de Toulet. Il espérait qu’il y aurait toujours des écrivains français. Qu’ils soient auvergnats ou qu’ils soient nègres, qu’ils se croient lorrains comme Barrès ou qu’ils se croient parisiens comme Baudelaire.

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Un jour, Dutourd est venu dans la maison d’Aragon, là-bas, à Saint-Arnould, et il a parlé de lui. Il aimait Aragon. Il fut le seul homme à demander pour Aragon, publiquement, des funérailles nationales. Et un gouvernement de gauche tourna la tête pudiquement ! Salauds, va ! Moi, j’ai dédié à Dutourd un petit livre que j’ai écrit sur Aragon. Il m’a téléphoné, c’était en 1997, autant dire la préhistoire, et il m’a dit : « Avec Aragon en amont et vous en aval, je suis sauvé. » Moi, le téléphone raccroché, je me disais : il est vraiment sympa ce mec, trop, trop sympa de me dire ça. Qui n’est pas vrai. Et qui l’est peut-être. Qui sait.

Il n’est plus là, alors, le père Dutourd. Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Et j’ai cinquante-cinq balais. La vie passe. Alors, j’ai peut-être quelque chose à faire ? Pour Matthieu ? Pour Enguerrand ? Pour Sébastien ? Pour Solange ou pour Véronique ? Pour d’autres ? Qui veulent casser le monde avec des livres ? On passe. Et puis on passe le relais… Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Non, vraiment, j’ai trop de tristesse pour analyser… Trop de tristesse et puis le sentiment que chaque phrase à peu près balancée, que chaque mot qui me vient de Diderot ou de Racin, justifie ma vie, et qu’il n’y a que ça pour la justifier. Que je sers quelque chose de bien plus grand que moi. C’est ça que vous m’avez dit, mon bon maître, avec vos yeux qui rigolaient derrière vos lunettes. Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités. À bientôt, père Dutourd. Je vous pleure, je ne vous perds pas.

Malek Boutih

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Muriel Gremillet. Comment jugez-vous l’attitude de la classe politique à l’égard des événements tunisiens ?
Une fois de plus la France a raté une occasion de prendre une position forte. Ce n’est qu’une fois que les choses ont été jouées que le gouvernement est intervenu officiellement. Le problème, c’est que nous n’avions plus de liens qu’avec le pouvoir. Il n’y a qu’à voir comment Michèle Alliot-Marie a été incapable de décrypter le mouvement populaire. On paye dans cette situation notre pseudo-realpolitik en matière de relations internationales. L’alternative aujourd’hui est absurde : soit on est catalogué comme doux rêveur si on pose un minimum d’exigences éthiques, soit on est classé comme collabo, si on a entretenu des relations. Mon opinion est qu’il y a une autre façon de faire de la politique: le gouvernement maintient des relations d’Etat à Etat : on sait qu’on ne peut s’ingérer. Mais de l’autre main, il faut garder des contacts soutenus avec les forces d’opposition démocratique. Nous avons su le faire au temps du bloc de l’Est. On discutait avec les gouvernements tout en soutenant politiquement les dissidents, et nos ambassades travaillaient dans ce sens. La réaction française aux événements en Tunisie montre que nous avons abandonné cette stratégie.

Malek Boutih. Pourquoi particulièrement avec la Tunisie ?
La Tunisie n’est que la cruelle illustration de notre comportement général. Il n’y a qu’à voir comment on se met à genoux devant Pékin espérant vendre des Airbus. Mais dans le fond, c’est assez rationnel : nos politiques se sont laissé embobiner par le régime de Tunis, par le décorum. Cette attitude aggrave notre faute vis à vis des Tunisiens. À tel point que je me demande si certains en France, n’étaient pas persuadés que, dans le fond, Ben Ali était un démocrate. Alors que la Tunisie c’était le mélange de la dictature et de la mafia. Les failles de notre diplomatie sont profondes et le gouvernement en porte aujourd’hui la responsabilité.

À ceci près que depuis la prise du pouvoir par Ben Ali en 1987, la gauche ne s’est guère démarquée de la droite
Sur la Tunisie, la gauche n’a pas plus été à la hauteur que le gouvernement ces dernières semaines. C’est quand les jeux ont été faits que les positions ont été clarifiées. Il y a eu un flottement dans la direction du PS, les militants ont critiqué une certaine timidité, une certaine gêne. Nous n’avons pas pris la mesure des événements. Force est de constater qu’il y a un continuum dans la politique étrangère entre la gauche et la droite. Depuis 1987 et l’arrivée de Ben Ali au pouvoir, la gauche a suivi la politique majoritaire et laissé faire les fonctionnaires du Quai d’Orsay. Résultat, gauche ou droite, la France recule dans le monde ; on désespère ceux qui s’opposent aux Etats-Unis et à la fois nos alliés occidentaux ne savent pas s’ils peuvent vraiment compter sur nous… Mais il n’y a pas plus de politique étrangère de gauche, qu’il n’y a de politique économique ou sociale : il lui est impossible de savoir aujourd’hui où mettre le curseur du changement. Au-delà de ce qui se passe en Tunisie, la gauche est de toute façon plus une force d’alternance que d’alternative. La preuve c’est qu’elle n’est pas capable de se maintenir au pouvoir et ne gagne jamais deux élections majeures de suite.…

Dutourd, mort d’un poète

La saison est cruelle aux académiciens. Après l’éminente helléniste Jacqueline de Romilly qui a été rappelée à ses Dieux anciens en fin d’année dernière, c’est au pamphlétaire et romancier Jean Dutourd d’entrer dans le silence de l’éternité. Évidemment, c’est là une information qui va peut-être réjouir certains esprits littéraires intrigants qui ont pris l’habitude malsaine de tâter le pouls des mains académiciennes qu’ils viennent à serrer, afin de savoir si tel ou tel fauteuil sera bientôt vacant. Mais qui diable ira s’installer dans le fauteuil de ce polémiste grinçant, sachant détester son époque avec un panache réjouissant, tantôt cynique, tantôt ironique, et jamais dénué de fantaisie. Fauteuil 31. Qui pour lui succéder ? Philippe Muray. On m’apprend que malgré tous les efforts de Fabrice Luchini, il serait mort. Patrick Rambaud ? C’est à craindre. PPDA ? Ne riez pas : le pire est toujours à venir, et n’oubliez pas que Jean D’Ormesson et Giscard d’Estaing font déjà partie de cette assemblée.

Dans les nouvelles de ces derniers jours la brûlante actualité tunisienne a eu raison du décès de Jean Dutourd, injustement peu médiatisé. Pourtant le bonhomme avait toujours su jouer avec les médias, déployant ça et là un verbe ronchon, un sourire roublard et une présence indéniablement charismatique. Son œuvre, surtout, a très largement touché le public, et il est difficile de se retourner aujourd’hui sur l’histoire de la Seconde guerre mondiale sans intégrer au « récit » la figure de Poissonnard (du roman Au bon beurre), crémier opportuniste pratiquant le marché noir sous l’occupation, et devenant résistant de la dernière heure. Difficile également de séparer le souvenir des « années Mitterrand » des délectables chroniques réactionnaires de Dutourd (le mot était admis et parfaitement assumé par l’auteur), empruntes d’une si rafraîchissante lucidité historique.

Mais qui sait que Jean Dutourd a été poète ? On le savait romancier, essayiste, pamphlétaire, chroniqueur, mais poète ? En 1947, pourtant, Dutourd publiait dans l’indifférence quasiment générale un somptueux recueil de poèmes fort difficile à trouver de nos jours : Galère. Le meilleur hommage que je voyais, pour saluer cet exigeant polygraphe, indiscutablement parti trop tôt (certaines tortues vivent près de 400 ans, donc avouez que c’est injuste !) était de rappeler que le souci même de la langue innervait toute sa littérature. Une attention on ne peut plus sensible dans cette très belle « Galère » de jeunesse, que n’auraient peut-être pas reniés de simples mortels tels que Verlaine ou Homère. Qui sait ?

Galère.

Lourdes ailes, rangs de rames,
Humes grosses du Levant,
Drapeaux, fanions et flammes,
Tous pressés sur le devant,

Etendards et boucliers
Mâts que le cordage racle
Avec de fins bruits d’osier,
Conspirez au beau spectacle :

La mélodieuse Galère,
Douce à la ferme chair des eaux,
S’attachant des rubans d’oiseaux,
Quitte le soleil et la terre.

Portant l’accord fructueux
De la boussole aux étoiles,
Dans ses escaliers de voiles
S’enfle un vent majestueux.

La mer marche sous sa coque ;
Elle ira jusqu’au Cancer ;
C’est un monument baroque,
Dressé sur la courbe mer.

Stable et aventureux palais,
Poisson rond comme une planète,
Elle prend l’or et le rejette
Aux cieux, aux flots et aux galets,

Cependant que meurt – il est mort –
Derrière un ultime pilastre,
Sans cri, sans mouvement, le Port
Qui poudroie aux gloires de l’Astre.

Au Bon Beurre

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Au réel des frontières

À l’heure du nomadisme numérique et du mainstream culturel, du patchwork artistique et de la pensée kitsch, du transnationalisme vert et du tourisme humanitaire, de la finance planétaire et de la consommation globalisée, Régis Debray invoque le Dieu Terme, cette divinité romaine de la frontière, démonisé par les mondialistes, les europhiles, les amoureux du trans, de l’alter et de l’inter, et tous ceux qui ne jurent que par le pacifisme messianique des citoyens du monde. Il s’emploie à dédiaboliser les frontières et à démystifier l’idéologie sans-frontiériste pour mieux critiquer les effets toxiques de la mondialisation libérale. Dans son dernier livre, L’éloge des frontières[1. Le texte reprend la conférence que Régis Debray a donnée à la Maison Franco-japonaise de Tokyo. Et si c’est depuis le pays du Couchant que Régis Debray adresse son « Eloge des frontières », ce n’est pas un hasard. L’auteur voit dans la culture japonaise notre contre modèle. A travers le raffinement des kimonos, la délicatesse des mœurs, l’esthétisme des intérieurs, l’érotisme des estampes, l’âme japonaise est encore en vie], en réactionnaire frondeur, il invite même à penser à contre-courant et exhorte le lecteur à défendre un « devoir de frontière ».

Les maladies de peau du monde global

La peur a donc changé de camp. Hier, c’était le vide des espaces infinis qui suscitait l’effroi.
Aujourd’hui, au contraire, l’informe « borderless world » rassure et ce sont les bornes de démarcation qui angoissent. Ce renversement de paradigme inquiète Régis Debray qui constate que la ghettoïsation, le communautarisme ethnique, l’intégrisme religieux, le narcissisme local du chauvinisme, la désacralisation des valeurs républicaines et religieuses, mais aussi le pessimisme ambiant, l’incivilité, l’indécence, résultent directement d’un déficit de frontière et non pas d’un excès, comme l’idéologie sans-frontiériste tend à le faire croire.

Sous la plume de Debray, le dogme d’un monde sans frontière nécessairement bon se fissure. L’abolition des frontières a pour conséquence paradoxale la création de lignes de fractures sociales et culturelles qui ébranlent la cohésion nationale. C’est « le retour du refoulé », « la société de l’apartheid » au sein du monde global, le cloisonnement du mur qui isole dans la fusion de la Tour de Babel qui englobe. « Les intégrismes religieux sont les maladies de peau du monde global où les cultures sont à touche-touche. ». Debray tire la sonnette d’alarme : mondialisme et communautarisme ne sont pas concomitants mais corollaires[2. Le constat de Debray se rapproche de l’analyse de Christophe Guilluy dans « Fractures françaises »].

Plongée dans un tohu-bohu informel, l’époque postmoderne vit à rebours de la création divine. Au nom du droit à la différence, la confusion des genres, des sphères et des âges a obtenu gain de cause. Bilan de cet inquiétant imbroglio : désorientation, désenchantement, désaffiliation et fractures haineuses.
Alors Debray se fiche pas mal de susciter les crispations des apôtres de la France multiculturelle pour qui réhabiliter la frontière équivaut à une régression fasciste et xénophobe du progressisme libertaire. Debray persiste et signe. Il est urgent de retracer des lignes si on veut sortir de cette situation mortifère et éviter que le ciel nous tombe sur la tête.

Comment une population devient peuple

Loin d’être liberticide, la frontière est, au contraire, productrice, parce qu’elle permet la « mise en forme symbolique d’un chaos ». Debray ressuscite son pouvoir créateur. Certes, la frontière coupe et sépare, mais c’est pour mieux faire émerger la singularité dans un ensemble informel.
Debray fait ainsi de la frontière « l’opération par laquelle une population se mue en peuple ».
De même que la vie commence par la coupure du cordon, un peuple se forme en se séparant. La frontière le délimite non pas pour l’enfermer, mais pour poser sa différence dans l’indifférencié du monde global. Sans ligne de démarcation qui sépare le dedans du dehors, l’autorisé de l’interdit, le transcendant de l’immanent, le privé du public, pas de peuple possible.

On comprend alors que dans un espace mondialisé, où tout se vaut et donc plus rien ne se différencie où tout est délié et donc plus rien n’unit, les citoyens ne peuvent ni se reconnaître, ni s’approprier le territoire et encore moins faire le lien avec leurs compatriotes.
Un territoire qui se décompose en perdant tous les repères identitaires, historiques et relationnels ne peut satisfaire le besoin d’appartenance de ses habitants qui vont chercher dans le « marxisme, personnalisme, islamisme, bouddhisme, écologisme, etc. (…) un palliatif au déracinement ». Sans dehors qui délimite et qui structure, le dedans se vide de sa contenance et s’autodétruit parce qu’il ne fait plus sens et n’engendre que des passions tristes.

Sous l’angle de la frontière, Régis Debray pointe in fine les dangers de la mondialisation de la culture occidentale et de la dénationalisation du territoire, qui, privés de leur « estampille », ne sont plus capables d’insuffler le désir de faire société.
Finalement, n’a-t-on pas un peu trop vite oublié qu’on intègre ce qui se distingue ?

Éloge des frontières

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« La bataille entre « populistes » sera l’un des enjeux de 2012 »

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Propos recueillis par Elisabeth Lévy

Comment qualifieriez-vous Marine Le Pen ? Populiste ? D’extrême droite ?
Le problème vient de loin. Avant de qualifier, il faut appréhender. Le problème est que, depuis trente ans, on a cherché à qualifier, ou plutôt à disqualifier, enfin à diaboliser. Accusé d’être successivement fasciste et nazi, tortionnaire, raciste et antisémite, Jean-Marie Le Pen est ainsi devenu le Goldstein de la vie politique française.[access capability= »lire_inedits »] Au passage, cette opération, outre l’entretien d’un petit milieu professionnel de l’antifascisme, a permis d’ignorer tous les problèmes soulevés par les saillies frontistes : l’immigration, l’insécurité, la désertification industrielle, etc. Puisque c’était Le Pen qui soulevait ses questions, c’est bien qu’elles étaient indécentes ou qu’elles n’existaient pas. Mais Goldstein n’avait pas de fille : on ne trouvera pas la suite de l’histoire chez Orwell. Le camp antiraciste a largement démontré, ces vingt dernières années, que la droite n’avait pas le monopole de la bêtise. La question est maintenant de savoir si les antifascistes d’opérette parviendront à enfermer Marine Le Pen dans le même corner que celui dans lequel son père s’est laissé piéger – souvent en y mettant beaucoup du sien.

Et avec sa sortie sur la rue Myrha « occupée », n’y a-t-elle pas, elle aussi, mis du sien ?
Cet épisode montre à la fois que la tentation d’un rebond diabolisant existe – j’ai comptabilisé plusieurs centaines d’articles sur le Net en vingt-quatre heures pour une phrase somme toute très anodine – mais que ce sera plus difficile avec la fille Le Pen. D’abord parce que la répétition n’est pas une chose joyeuse, même pour des antiracistes idiots. Ensuite parce que Marine Le Pen est sacrément habile pour retourner ceux qui la réduisent à un clone féminin de son paternel.

Est-elle, selon vous, capable de changer le FN pour en faire un parti de gouvernement ? Et dans quel camp ?
En politique, le temps est une donnée essentielle. Pourquoi Marine Le Pen se fatiguerait-elle à faire du FN un parti de gouvernement puisqu’une alliance avec la droite serait pour elle suicidaire et, de toute façon, impossible tant que celle-ci n’est pas revenue sur le principe du cordon sanitaire qui doit séparer les partis républicains du Front national ? À mon avis, elle cherche pourtant à donner des signes de cette transformation du FN en parti de gouvernement, d’où un début de concertation avec des hauts fonctionnaires anti-euro, sans pour autant se montrer trop précise sur un plan programmatique. Pour tout un tas de raisons, Marine Le Pen se contentera, un long moment encore, de jouer en contre.

Peut-elle alors « faire turbuler le système » et casser le clivage droite-gauche ?
Non, je ne le pense pas. Le Front national peut continuer à séduire les milieux populaires sans pour autant remettre en cause le clivage entre droite et gauche qui a partie liée, qu’on le veuille ou non, avec l’identité de la démocratie dans les pays développés.

Elle affirme en avoir fini avec les vieilles lunes racistes, antisémites, etc., pour adopter le logiciel républicain ? Croyez-vous à ces convictions ?
La sincérité est-elle si importante en politique ? Ce qui compte est qu’elle a compris qu’avec la République, elle pouvait réussir le même hold-up politique que celui réalisé par son père avec la nation. La droite et la gauche mettront-elles autant de temps à défendre la République qu’elles en ont mis à réhabiliter le drapeau tricolore ? De cela dépend en partie la prospérité à venir du Front national et du « marinisme » puisque, sur ce point, je crois qu’elle se distingue beaucoup de la génération de son père.

Comment jugez-vous son programme économique ? Sur ce point, en quoi se distingue-t-elle de Mélenchon ?
Je ne vois pas, pour le moment, se profiler un programme économique du côté du FN ou de Marine Le Pen. Cela viendra sans doute. Mais je perçois davantage cette étape comme celle du refus : refus de l’euro, refus de la retraite à 62 ans (encore une différence avec son père), refus de la mondialisation. Jean-Luc Mélenchon aussi, mais cela ne l’empêche pas de se distinguer du Front national sur d’autres plans, la Chine ou l’immigration par exemple. En fait, la bataille de ceux que l’on désigne comme « populistes » pour conquérir les voix populaires est l’un des enjeux les plus excitants de la bataille de 2012.

*Rédacteur en chef de Marianne 2, chargé du FN à Marianne[/access]

Ouattara encaisse, Gbabgo décaisse

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Outre la famille Ben Ali, ses parents, amis et alliés, la révolution tunisienne risque de faire une nouvelle victime, mais collatérale et sympathique, cette fois: Alassane Ouattara. Les yeux des medias internationaux braqués sur Tunis, la crise ivoirienne s’enlise dans une indifférence croissante. Le président élu de la Côte d’Ivoire a bel et bien appelé à la grève générale à partir de ce 18 janvier, mais entretemps, son adversaire n’attend pas les bras croisés.

Un des conseillers de Laurent Gbagbo a ainsi fait savoir que la Banque centrale ivoirienne, contrairement aux déclarations de son gouverneur, n’a pas arrêté de respecter la signature du président sortant. Gbagbo a donc suffisamment de cash pour payer les salaires des fonctionnaires nécessaires à la survie de son régime – notamment ceux en uniforme. Selon le QG de Ouattara, 141 millions de dollars ont été retirés du compte de l’Etat, une somme que Gbagbo n’a probablement pas l’intention d’utiliser pour rémunérer les détenteurs des obligations émises par son gouvernement ces dernières années…

Marine passe la droite au kärcher

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Je ne suis pas nationaliste, et encore moins souverainiste. Je n’ai aucun goût pour les populistes ou les poujadistes, je me méfie comme de la peste des néo-païens et des intégristes et, si le « politiquement correct » me fatigue, je me réjouis qu’une chape de plomb réduise au silence antisémitisme et révisionnisme. Autant dire que je me suis toujours senti très loin du Front national. Je ne veux pas « moins d’Europe » : je veux une Europe plus forte, idéaliste et armée. En fait, je serais plutôt occidentaliste, interventionniste et même impérialiste, alors vous comprendrez sûrement mon embarras quand je dois expliquer pourquoi, aujourd’hui, je vote Front national et pourquoi je soutiens Marine Le Pen.[access capability= »lire_inedits »]

L’Union européenne impose des contraintes à ses pays-membres et devrait, à mon avis, les étendre au monde. Il n’y a pas de quoi se dresser sur ses ergots. Comment pourrions-nous, autrement, obliger le marché à respecter notre environnement, œuvrer à la disparition des pétroliers-poubelles qui menacent notre littoral et celui de nos voisins, imposer des progrès dans les conditions d’élevage et combattre la souffrance animale, organiser la sauvegarde d’espèces entières par des quotas de pêche ou de chasse ? Dans ces domaines et dans d’autres, la nation, soumise uniquement à sa clientèle électorale, ne peut sauver le monde. Il en a pourtant besoin.

Je ne veux pas plus de repli identitaire que de repli national et j’aime que la France, au cœur de l’Europe et au sein de l’Occident, prenne sa part dans l’œuvre de notre civilisation, joue son rôle, se mêle des affaires du monde et défende un peu plus que ses propres intérêts. Je ne veux pas que mon pays laisse des populations sans défense et sans élections étouffer sous les dictatures militaires ou religieuses, être meurtries par les anarchies tribales ou les régimes mafieux. Si l’ONU ou l’OTAN nous associent à des pressions internationales en Iran ou en Côte d’Ivoire, nous entraînent dans des guerres en Irak ou en Afghanistan, si les tribunaux internationaux nous sollicitent pour inquiéter des criminels de guerre ou des chefs de gouvernement trafiquants d’organes et si nous répondons à ces appels, j’en suis plutôt fier. J’aurais honte d’une diplomatie qui regarde ailleurs, respectueuse de tous les souverainismes et d’une armée qui reste l’arme au pied quand on menace la veuve afghane et l’orphelin serbe du Kosovo. Par ailleurs, même stratégiquement, je doute qu’un souverainisme étroit et qu’un retrait à l’abri de nos frontières puisse nous protéger des attentats islamistes, du nucléaire iranien ou des nuages radioactifs.

Pour notre économie, je ne crois pas qu’une politique protectionniste règle nos problèmes. On peut regretter la disparition de nos industries délocalisées comme certains regrettent qu’on ait cessé de descendre dans les mines de charbon, mais si nous achetons toutes nos chaussettes en Chine, nous leur vendons des TGV et des centrales nucléaires et, pour l’instant, le chômeur français vit mieux que le travailleur chinois, alors je ne suis pas sûr qu’il y ait urgence à fermer nos frontières.

Le Front ne devrait pas se contenter d’être national

Enfin, j’aime l’idée de l’ingérence, de l’intervention et de l’empire car nous sommes la civilisation et le monde libre. Il suffit d’observer le sens des flux migratoires pour comprendre que cette idée est largement partagée sur la planète. Nous diffusons la lumière et nous ne pouvons plus le faire seuls. Tant que nous en avons la force, nous ne serions pas à la hauteur de notre tâche si nous renoncions à éclairer de nos lanternes les coins du monde les plus obscurs et les plus obscurantistes. Voilà pourquoi, il me semble, le Front ne devrait pas se contenter d’être national.

Mais si je ne veux pas d’une France de petits commerçants derrière des rideaux de fer, je supporte de moins en moins le spectacle de notre démocratie devenue impotente où le peuple est soumis au dictat de contre-pouvoirs qui ne le représentent plus et où le plus simple bon sens ne parvient plus à s’imposer. La démocratie est en panne et je crois Marine Le Pen capable de la remettre en état de marche, à coups de pied aux fesses s’il le faut. L’échec de l’intégration d’une partie de l’immigration que notre pays a subie saute aux yeux d’une immense majorité de Français. Une immigration bas de gamme de populations illettrées et non qualifiées, étrangères à tout ce qui fait l’âme de la France et ne manifestant aucun désir d’y adhérer mais très attachée aux droits sociaux en vigueur, creuse les déficits, augmente la délinquance et la criminalité, porte atteinte à notre laïcité et menace l’identité nationale.

Ce constat est largement partagé et l’arrêt total de l’immigration paraît, pour des Français de plus en plus nombreux, la seule solution sérieuse, mais nous continuons d’importer des pauvres par centaines de milliers chaque année, qui crachent sur leur pays d’adoption après une génération et prennent notre générosité pour de la faiblesse. Si Nicolas Sarkozy n’est pas avare de déclarations encourageantes, seule Marine Le Pen propose des solutions crédibles à ce problème qui pourrait bien, à terme, ruiner nos finances et nous entraîner dans des guerres civiles pour défendre notre République une et indivisible.

Les timides objectifs de reconduite aux frontières ne parviendront pas à endiguer l’invasion en marche. Seule la fin du regroupement familial, de toute forme d’accès automatique à la nationalité et des « pompes aspirantes » (pour reprendre les termes frontistes) qui promettent à tout clandestin accueil et protection redresseront la situation dramatique de notre société. Seul le Front national les envisage.

Obliger la justice à rendre la justice

Pour combattre le crime et la violence qui augmentent dans nos villes et viennent de nos banlieues, la droite semble très volontaire mais, après des années d’exercice du pouvoir, la répression ne dissuade pas les criminels multirécidivistes et, aujourd’hui, un constat s’impose : le crime paye. Quelles que soient les raisons de cet échec, comment pouvons-nous accepter que des individus « bien connus des services de police » continuent de voler, de violer et de tuer ? Depuis trop longtemps, les ministres se mettent en colère mais rien ne change. Les juges, à l’abri de leur précieuse indépendance, laissent passer les gouvernements et les « sages » rejettent les lois pourtant bien peu répressives que les parlementaires avancent. Quand les papys cambriolés qui se défendent sont en prison et que les braqueurs qui tirent sur la police sont dehors, quelque chose cloche. L’UMP s’en émeut, mais le pouvoir des juges ne tremble pas. Le Front national propose de remettre les choses dans le bon sens. Plus de prisons et l’expulsion des étrangers criminels ; que les peines prononcées soient exécutées ; que les violences policières redeviennent des violences légitimes, que les flics soient couverts par leur hiérarchie pour que la peur du gendarme revienne là où les gendarmes ont peur. Entre autres moyens, Marine Le Pen promet la dissolution du Syndicat de la magistrature et du Conseil constitutionnel. Un coup de kärcher élargi à l’ensemble du dispositif législatif et judiciaire.

C’est sûrement la solution pour obliger la justice à rendre la justice !
Partout où les corporatismes, les syndicalismes, les féodalités, les communautés, tous les mammouths, de l’Education nationale à la magistrature en passant par les cheminots, empêchent par leurs résistances et leurs inerties toute réforme et tout redressement, Marine Le Pen promet du changement. Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est qu’elle ne semble craindre personne, ni les médias qui l’ont déjà condamnée ni les lobbies auxquels elle ne doit rien. Les marges de manœuvre des gouvernants sont, paraît-il, extrêmement réduites pour ceux qui naviguent entre la chèvre et le chou.

La France gagnerait sûrement à remplacer des notables prudents par une femme qui ne craint pas les coups. Le FN pourrait avoir les qualités de ses défauts et, si je redoute de voir certains traités internationaux dénoncés, je serais ravi de voir le système tourner dans un sens attendu par le peuple, qu’il se lève tôt ou se couche tard.

Marine Le Pen, qui a rompu avec les clins d’œil racistes ou antisémites de son père, qui a fait le ménage en déclarant personae non gratae au FN les cathos intégristes et les fachos, n’incarne plus l’ordre moral et l’extrême droite mais l’autorité et le courage qu’il faut pour bousculer les institutions démocratiques et supranationales devenues des obstacles à la volonté du peuple et donc à l’application d’une réelle démocratie. Gouverner par référendum, respecter les aspirations populaires plus que les institutions non élues, c’est donner à mon bulletin de vote un peu plus de poids et c’est tout ce que j’attends d’un candidat à l’élection présidentielle. Aujourd’hui, c’est Marine qui fait le poids et Sarkozy qui s’en inquiète. Qu’elle soit élue ou qu’il applique le programme du Front pour plus de sécurité et moins d’immigration, en la soutenant en 2012, à tous les coups je gagne ![/access]

Israël : Barak change de baraque

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Moins dramatique que les évènements en Tunisie ou la crise libanaise provoquée par la démission des ministres du Hezbollah, la scission du parti travailliste israélien n’en est pas moins importante. Ehoud Barak, jusqu’à ce matin leader du parti, vient de fonder avec quatre autres députés ex-travaillistes, le parti de l’Indépendance. Cette opération commando concoctée sans doute avec l’aval du premier ministre Netanyahou ôtera une épine du pied de ce dernier : Barak et les quatre nains (comme on les surnomme déjà) vont assurer la survie de sa coalition, neutralisant donc les huit autres députés toujours travaillistes qui menacent depuis des semaines de faire perdre à Bibi la confiance de la Knesset.

Barak vise sans doute les électeurs centristes qu’il espère séduire d’ici les prochaines élections, prévues normalement pour 2013. Il faut dire qu’il y a un marché à prendre : les centaines de milliers d’Israéliens qui, en 2009, ont fait ex nihilo de Kadima le plus grand parti du pays (28 députés sur 120 contre 27 députés pour le Likoud de Netanyahou), pour constater deux ans plus tard à quel point cette nouvelle puissance était impuissante.

Quoiqu’il arrive, Netanyahou pourra désormais dormir un peu mieux. Que ses concitoyens y arrivent eux aussi est une toute autre histoire…

Marine n’est pas encore Marianne

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Rien n’a manqué au spectacle, même pas la blague de fin de banquet sur « les juifs qu’on reconnait ni à leur carte, ni à leur nez ». Comme si Jean-Marie Le Pen avait voulu faire savoir à la France et à son héritière de fille que ses adieux ne faisaient que commencer. Comme s’il avait voulu tester, une heure avant de passer le témoin, sa capacité à faire turbiner la fabrique d’indignation. Comme s’il avait cherché à signifier aux journalistes venus en masse à Tours assister au Congrès du FN qu’ils pouvaient encore compter sur lui pour faire le show.

Le Pen qui devait déjà affronter la rude épreuve de transmettre le flambeau a peut-être pensé avec mélancolie que la corporation médiatique était bien ingrate, elle qui lui doit tant. Lorsque le vieux tribun a fait sa sortie, dans la salle de presse bondée au cours d’un bref point presse, les journalistes ont échangé des regards plus amusés ou embarrassés qu’indignés, un peu comme des gens bien élevés habitués aux frasques d’un vieil oncle excentrique. « Ça le reprend », semblaient-ils penser sans donner l’impression qu’ils avaient entendu Hitler en personne. L’entourage de Marine s’est évidemment employé à minimiser l’incident, levant les yeux au ciel sur le mode « vous le connaissez, il adore mettre les pieds dans le plat ». Mais alors que la nouvelle présidente du Front s’apprêtait à prononcer un discours de rénovation, il n’a échappé à personne que Le Pen avait, consciemment ou pas, fait une mauvaise manière à la fille. Une façon de signifier à la « jeune garde » qu’on ne tue pas le père comme ça.

Seulement, voilà, la mayonnaise n’a pas pris. Certes, quelques responsables socialistes sont montés au créneau sur le mode « on vous l’avait bien dit qu’il était incorrigible, d’ailleurs sa fille est plus dangereuse que lui ». Pierre Moscovici a dénoncé « l’antisémitisme obsessionnel » du désormais président d’honneur du FN[1. Pour ma part, je suis peut-être naïve, mais je n’ai jamais vraiment cru à cet antisémitisme, bien réel en revanche chez nombre de vieux militants du Front. Je continue à penser que, pour Le Pen, les juifs et la Seconde Guerre mondiale ont été le curseur de la transgression et, par conséquence, le moyen le plus sûr d’être diabolisé.]. Je suppose que BHL nous gratifiera d’un avertissement solennel dans Le Point. Mais les médias se sont assez vite lassés, préférant commenter sans trop de trémolos le discours de Marine. Ce lundi matin, l’affaire du « nez juif » ne fait même pas la « une » de Libé, c’est dire si les temps ont changé.

La « quinzaine Le Pen » qui entre aujourd’hui dans sa deuxième semaine n’a pas grand-chose à voir avec la « quinzaine anti-Le Pen », heureuse formule par laquelle Muray avait désigné les festivités d’avril 2002. L’antifascisme est passé. Il ne repassera pas. Certes, le Monde avait tenté de chauffer la salle en annonçant lundi dernier que le FN séduisait de plus en plus « les sympathisants de la droite classique ». Libé a bien fait quelques jours plus tard une petite poussée d’acné, avec une « une » dramatique sur cette « sombre histoire française ». Quant aux manifestants qui ont défilé dans les rues de Tours samedi après-midi, ils ont ressorti des placards les vieux slogans. Mais si on se rappelle qu’en 1997, toute la France médiatique et politique s’était déplacée à Strasbourg pour dénoncer le « congrès de la honte », on se dit qu’on a bel et bien changé d’époque.

Reste à savoir si c’est le Front qui a changé ou si, comme l’affirme sombrement Jean-François Kahn, c’est la France qui est en train de glisser vers l’extrême droite, encouragée par la « rhétorique agressivement réac » de quelques commentateurs – dont votre servante – apparaissant dans le meilleur des cas comme les idiots utiles du « lepénisme à visage humain » incarné par Marine, permettant aux téléspectateurs/électeurs d’assouvir leurs mauvais sentiments comme ils canaliseraient leur libido avec du porno. Pour JFK, c’est à force de dire ceci ou cela qu’on a fait monter le FN mais il ne se demande jamais si ceci ou cela est vrai. Tout en estimant que Causeur est une revue « originale et souvent intéressante », merci du compliment, il me reproche d’avoir trouvé celle-ci « sympathique » et de n’avoir pas entendu, au cours de l’entretien qu’elle nous a accordé, de choses moralement scandaleuses – aurais-je dû les inventer ou ajouter que les paroles cachaient forcément d’inavouables pensées ? En tout cas, il est rigolo de voir, dans le même magazine, deux photos de Marine Le Pen (dont l’une est assez réussie) dont la légende annonce fièrement qu’elles ont été réalisées par William Klein pour Marianne. L’un des plus grands photographes mondiaux, excusez du peu. Passons.

images : Marianne, William Klein

Sur le papier, c’est imparable : selon le sondage TNS/Sofres du Monde, « 53 % des sympathisants de l’UMP adhèrent aux idées du FN », ce qui semble indiquer que la « lepénisation des esprits » annoncée depuis des années est en marche. Sauf que pour Le Monde, exprimer des inquiétudes quant à l’immigration ou l’islam, c’est adhérer aux idées du FN. Le tour est joué : le FN parle d’immigration, vous parlez d’immigration, vous êtes lepénisé. Autrement dit, si le FN donne de mauvaises réponses, c’est qu’il s’agit de mauvaises questions. Or, en refusant de se saisir de ces questions pour leur apporter une réponse républicaine, ce sont les « partis de gouvernement » qui « font le jeu du Front national » et qui, poussant vers lui un nombre croissant d’électeurs, finiront par en faire un parti comme les autres, ce qui est exactement l’objectif de Marine Le Pen.

Reste qu’une révolution culturelle ne se décrète pas. La nouvelle présidente du FN a beau proclamer ses intentions rénovatrices, il suffisait de se balader dans les couloirs du Congrès pour comprendre qu’on ne change pas l’ADN d’un parti d’un claquement de doigt. Les militants qui avaient décidé de faire le voyage et la dépense semblaient plus proches du FN Canal Historique que du « grand parti républicain » dont Marine Le Pen a parlé dans son discours. Citant Jaurès et Péguy, défendant la laïcité, elle a revendiqué l’héritage de Clovis et Henri IV mais aussi celui des « hussards noirs de la IIIe République » et « des résistants de 1940 » avant de conclure par un « Vive la République ! », franchement inhabituel au Front. Sincère ou, comme le décrète Thomas Legrand sur France Inter, purement tactique, le tournant républicain de la patronne a, pour nombre de vieux frontistes, un air de renoncement. Du reste beaucoup admettent avoir voté pour elle non pas parce qu’ils partagent ses idées, mais parce qu’ils espèrent qu’elle a une chance de briser l’ostracisme dont ils ricanent mais dont ils souffrent. Paris vaut bien une messe laïque.

Le matin, Bruno Gollnisch, son rival malheureux qui comptait visiblement une majorité de partisans dans la salle, avait fait un tabac avec un discours hard jouant sur toutes les cordes de la vieille rhétorique de l’extrême droite : recensant les signes de la « décadence française », dénonçant les « intérêts abjects » et les « forces obscures » à l’œuvre derrière le mondialisme, il avait déclenché une salve d’applaudissements en évoquant les morts du 6 février 1934. À l’évidence, une partie des troupes frontistes se méfie toujours de « la Gueuse », coupable d’avoir entraîné la déchristianisation de la France. Avec ça, la plupart sont sans doute de braves gens, malheureux de voir le monde changer et nostalgiques d’une France qui n’existe plus depuis belle lurette. Peut-être ne sont-ils pas racistes, mais ils sont obsédés par l’immigration. Les « marinistes » affirment qu’ils incarnent le passé finissant du FN et que l’avenir, ce sont les jeunes gens modernes, ouverts et intelligents qui, tout le week-end, ont tenté de convaincre les journalistes de ne pas prêter trop d’attention à ces anciens bien encombrants voués à disparaître de la scène. On verra si la fille a hérité du talent de son père pour fédérer les contraires. Mais si elle veut un jour arriver au pouvoir, et elle le veut indéniablement, il lui faudra bien choisir entre ceux qui risquent la quitter et ceux qui pourraient la rejoindre.

Espions mais pas trop

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photo : laverrue
photo : laverrue

Nonabstant les coupes claires dans les budgets ministériels et l’obsession présidentielle de réduction du déficit avec les dents, toutes les administrations n’ont pas hissé le drapeau noir sur la marmite.

Ainsi, à la Défense, pourtant un des ministères les plus durement touchés par le régime budgétaire Dukan-Juppé, certains ont réussi à tirer leur épingle du jeu de massacre: les espions. Non seulement il n’est pas question de supprimer un OSS 117 sur deux à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), mais en plus, celle-ci recrute et se relooke pour attirer à elle les jeunes talents. Son budget sera en hausse de 13 % cette année et 500 recrutements sont provisionnés d’ici à 2016. Des mesures auxquelles il faut ajouter la création, en juillet 2010, de l’Académie du renseignement, inaugurée en septembre par François Fillon en personne. Pour parachever le tout, les ci-devant super-autistes de la « Grande Muette » se sont dotés d’un site internet tout neuf et on leur a affecté − pour la première fois dans l’histoire de la DGSE − un porte-parole officiel, Nicolas Wuest-Famose.[access capability= »lire_inedits »]

L’agence Associated Press, qui consacre une longue dépêche à la deuxième jeunesse de la « Piscine » est allée lui demander les raisons de ce grand bond en avant et de cette nouvelle propension au show off : sa réponse fut laconique (on aurait pourtant pu croire qu’il aurait beaucoup de choses à dire après cinquante ans de silence forcé), mais néanmoins très claire, style « mili » comme on aime, quoi : « De nos jours, rester dans l’ombre, c’est ne pas exister. Or nous existons bel et bien et nous avons des objectifs. »

Quant à la nature desdits objectifs, on n’en saura pas plus, mais on imagine volontiers qu’ils ne se limitent pas à la protection de la Tour Eiffel contre les cadeaux de Noël au semtex d’Al-Qaïda. Certes, la lutte contre le terrorisme islamiste sera à l’évidence l’une des priorités de nos services dans la décennie à venir, mais sûrement pas la seule. Là encore, ce n’est pas dans les discours officiels qu’il faut chercher nos buts de guerre. Et si François Fillon a beaucoup parlé pour le discours de rentrée de la première promo de l’Académie du renseignement, il ne en nous a pas dit grand-chose, se contentant de disserter sur l’équation délicate entre secret et transparence et de remixer une version expand de la déclaration de Wuest-Famose : « De plus en plus, les services de renseignement sont confrontés à la question de leur ouverture à la société, car il ne leur est pas possible d’ignorer le monde dominé par l’échange et l’information qui les entoure. Il ne s’agit pas de porter atteinte au secret dont vous avez besoin pour travailler et que vous avez le devoir de préserver ; mais de faire en sorte que les Français connaissent mieux les services de renseignement, sachent mieux quelle est leur contribution à leur sécurité quotidienne et soient plus nombreux à vouloir servir dans leurs rangs. »

Mais revenons à nos objectifs, nos buts secrets de guerre secrète. C’est d’accord, on embauche, disions-nous, pour cause d’Al-Qaïda, mais pas seulement. De même que, côté espionnage policier, la houleuse fusion Direction de la surveillance du territoire (DST)-Renseignements généraux (RG) sous l’égide de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) avait notamment pour but de permettre une reprise en main de services soupçonnés d’être truffés de paléo-gaullistes, donc de chiraquiens, donc de potentiels villepinistes, il n’est pas à exclure qu’une tentative du même ordre soit envisagée chez les espions version « mili ». Ceux-ci, du temps du Général, de Mitterrand puis de Chirac, ont cultivé une solide tradition de méfiance voire d’hostilité vis-à-vis des Anglo-Saxons, notamment en Afrique mais aussi au Proche-Orient, où ils leur livrent une guerre larvée depuis un demi-siècle. Pour dire les choses gentiment, il semble que cette défiance ne soit plus une priorité absolue sous la présidence Sarkozy, celle du retour dans le commandement intégré de l’OTAN et du partnership stratégique franco-anglais en matière d’arme nucléaire, signé par Alain Juppé à Londres quelques jours à peine après sa nomination.

Mais le fossé entre nos espions made in France et les collègues de Jason Bourne et de James Bond n’est pas seulement politique, il est aussi méthodologique : nous avons affaire à deux cultures du renseignement radicalement différentes. Pour aller vite, contrairement à ce qu’Hollywood nous raconte depuis l’invention du Technicolor, 90 % des communautés du renseignement US et britannique sont composés de ronds-de-cuir surdiplômés, auxquels sont venus s’ajouter depuis ce siècle quelques bataillons de geeks supposés patriotes. On y voue un culte sans bornes aux longs rapports analytiques façon Yale-Cambridge et on a tendance à y penser que les technologies de pointe sont la clé de la victoire contre le terrorisme et autres contrariétés. Il semblerait que le 11-Septembre n’a pas pulvérisé cette certitude-là.

« Jamais, depuis le « Rainbow Warrior », le moral des troupes n’a été aussi bas »

La tradition française, elle, était jusqu’ici beaucoup plus pragmatique : on ne courait pas à tout prix après le polytechnicien qui fait chic dans un bureau, mais on a toujours accueilli à bras ouvert un titulaire du certif doué pour l’infiltration, le renseignement ou l’action. Ça, c’était avant… Comme nous l’a raconté un agent un rien désabusé : « On voit arriver presque chaque semaine des petits cons de Sciences-Po qui ne connaissent rien à rien mais qui trouvent que ça fait trop classe de faire espion. » Mauvaise pioche, semble-t-il : « Vu nos priorités de terrain et stratégiques du moment, on préférerait mille fois former au renseignement des jeunes issus de l’immigration ; il y en a des centaines de très valables qu’on pourrait repérer dans les lycées pro et les facs, mais ce type de recrutement-là, on nous le refuse… »

Pour un autre de ses collègues, le constat est encore plus sévère : « La tentation est forte pour certains de croiser les bras, d’expédier les affaires courantes et d’attendre des jours meilleurs ; je crois qu’on peut dire que le moral des troupes n’a jamais été aussi bas depuis le Rainbow-Warrior. »

Un esprit retors − et heureusement, il n’en manque pas dans les métiers de l’espionnage − pourrait penser que cette démoralisation est justement le but recherché. C’est le secret le moins bien gardé de Paris : derrière les discours redondants sur la nécessaire coordination police-armée et les babillages sur la déontologie, le contrôle démocratique et la nécessité d’un minimum de transparence dans le secteur, se dissimule assez mal une OPA forcenée de l’exécutif sur les services, sur tous les services.

Et pour que chacun comprenne bien la nature du message, François Fillon l’a dit, une fois n’est pas coutume, assez explicitement dans ce même discours de rentrée de l’Académie du renseignement : « Auparavant, le pouvoir politique n’énonçait pas clairement aux services ses besoins de renseignement ; et les services cherchaient et définissaient eux-mêmes leurs propres priorités stratégiques. On comprend quelle perte d’efficacité pouvait naître de cette situation, des deux côtés. Aujourd’hui, la demande politique de renseignement est clarifiée et guide l’action des services. » Ça, pour être clair, c’est clair…[/access]

A bientôt, père Dutourd!

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« Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… »
Ce vers d’Aragon chante en moi comme un psaume depuis mardi matin où mon père m’a téléphoné, et appris la mort de Jean Dutourd. Mon père. Signe étrange. Mon père, le vrai, l’unique, qui m’appelle pour me dire : « ton ami Dutourd… Tu as vu ? » Jean Dutourd n’était pas mon père, car j’ai un père (et Jean Dutourd a un fils, que je salue ici). Pourtant cet homme, mon maître, un jour m’écrivait : « Vous êtes bien un peu mon fils littéraire… Vous ne croyez pas ? »

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Il ne sera donc plus jamais là, dans ce grand appartement un peu sombre, rue Guénégaud, où j’allais quelquefois, timide, pour le voir. On causait de tout et de rien. Et avec l’air de rien, cet homme me disait tout. « La politique ? Foutez-vous de ça, Taillandier ! Votre politique, vous la faites dans vos livres. Il n’y a que ça qui doit compter. Relisez-vous, et barrez tous les mots inutiles ! » Lui, le réac provocateur, de droite comme c’est pas permis ! Il me disait : « Votre bouquin sera fini quand il aura atteint le bout de sa trajectoire, qui existe et que vous ne connaissez pas. » Il me disait : « Bah, pour écrire, faut être un peu myope… » En me raccompagnant, il me racontait la dernière blague que lui avait fait passer son copain Paucard.

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités. Je n’ai pas vraiment le cœur à analyser. Jean Dutourd m’a fait découvrir, quand j’avais vingt-cinq ans, une grande chose : qu’il ne fallait jamais croire ce que la société dit d’elle-même. Que seuls nos écrivains, nos peintres, ceux qui se sont brûlés juste pour donner au monde leur petite mélodie unique, sont les seuls à dire la vérité. Comment, me dira-t-on ? Cet écrivain bourgeois, cet académicien ? Oui. Il savait et il me l’a dit. Il m’a ouvert ça devant moi. Le père Jean.
Il savait tout de notre langue, de notre histoire, de nos poèmes. Il n’aimait que ça. Il aimait comme il faut aimer : par cœur ! Il croyait, comme son cher général de Gaulle, que la France ne cesserait jamais, à cause de Corneille, à cause de Balzac, à cause de Toulet. Il espérait qu’il y aurait toujours des écrivains français. Qu’ils soient auvergnats ou qu’ils soient nègres, qu’ils se croient lorrains comme Barrès ou qu’ils se croient parisiens comme Baudelaire.

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Un jour, Dutourd est venu dans la maison d’Aragon, là-bas, à Saint-Arnould, et il a parlé de lui. Il aimait Aragon. Il fut le seul homme à demander pour Aragon, publiquement, des funérailles nationales. Et un gouvernement de gauche tourna la tête pudiquement ! Salauds, va ! Moi, j’ai dédié à Dutourd un petit livre que j’ai écrit sur Aragon. Il m’a téléphoné, c’était en 1997, autant dire la préhistoire, et il m’a dit : « Avec Aragon en amont et vous en aval, je suis sauvé. » Moi, le téléphone raccroché, je me disais : il est vraiment sympa ce mec, trop, trop sympa de me dire ça. Qui n’est pas vrai. Et qui l’est peut-être. Qui sait.

Il n’est plus là, alors, le père Dutourd. Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Et j’ai cinquante-cinq balais. La vie passe. Alors, j’ai peut-être quelque chose à faire ? Pour Matthieu ? Pour Enguerrand ? Pour Sébastien ? Pour Solange ou pour Véronique ? Pour d’autres ? Qui veulent casser le monde avec des livres ? On passe. Et puis on passe le relais… Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Non, vraiment, j’ai trop de tristesse pour analyser… Trop de tristesse et puis le sentiment que chaque phrase à peu près balancée, que chaque mot qui me vient de Diderot ou de Racin, justifie ma vie, et qu’il n’y a que ça pour la justifier. Que je sers quelque chose de bien plus grand que moi. C’est ça que vous m’avez dit, mon bon maître, avec vos yeux qui rigolaient derrière vos lunettes. Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités. À bientôt, père Dutourd. Je vous pleure, je ne vous perds pas.

Malek Boutih

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Muriel Gremillet. Comment jugez-vous l’attitude de la classe politique à l’égard des événements tunisiens ?
Une fois de plus la France a raté une occasion de prendre une position forte. Ce n’est qu’une fois que les choses ont été jouées que le gouvernement est intervenu officiellement. Le problème, c’est que nous n’avions plus de liens qu’avec le pouvoir. Il n’y a qu’à voir comment Michèle Alliot-Marie a été incapable de décrypter le mouvement populaire. On paye dans cette situation notre pseudo-realpolitik en matière de relations internationales. L’alternative aujourd’hui est absurde : soit on est catalogué comme doux rêveur si on pose un minimum d’exigences éthiques, soit on est classé comme collabo, si on a entretenu des relations. Mon opinion est qu’il y a une autre façon de faire de la politique: le gouvernement maintient des relations d’Etat à Etat : on sait qu’on ne peut s’ingérer. Mais de l’autre main, il faut garder des contacts soutenus avec les forces d’opposition démocratique. Nous avons su le faire au temps du bloc de l’Est. On discutait avec les gouvernements tout en soutenant politiquement les dissidents, et nos ambassades travaillaient dans ce sens. La réaction française aux événements en Tunisie montre que nous avons abandonné cette stratégie.

Malek Boutih. Pourquoi particulièrement avec la Tunisie ?
La Tunisie n’est que la cruelle illustration de notre comportement général. Il n’y a qu’à voir comment on se met à genoux devant Pékin espérant vendre des Airbus. Mais dans le fond, c’est assez rationnel : nos politiques se sont laissé embobiner par le régime de Tunis, par le décorum. Cette attitude aggrave notre faute vis à vis des Tunisiens. À tel point que je me demande si certains en France, n’étaient pas persuadés que, dans le fond, Ben Ali était un démocrate. Alors que la Tunisie c’était le mélange de la dictature et de la mafia. Les failles de notre diplomatie sont profondes et le gouvernement en porte aujourd’hui la responsabilité.

À ceci près que depuis la prise du pouvoir par Ben Ali en 1987, la gauche ne s’est guère démarquée de la droite
Sur la Tunisie, la gauche n’a pas plus été à la hauteur que le gouvernement ces dernières semaines. C’est quand les jeux ont été faits que les positions ont été clarifiées. Il y a eu un flottement dans la direction du PS, les militants ont critiqué une certaine timidité, une certaine gêne. Nous n’avons pas pris la mesure des événements. Force est de constater qu’il y a un continuum dans la politique étrangère entre la gauche et la droite. Depuis 1987 et l’arrivée de Ben Ali au pouvoir, la gauche a suivi la politique majoritaire et laissé faire les fonctionnaires du Quai d’Orsay. Résultat, gauche ou droite, la France recule dans le monde ; on désespère ceux qui s’opposent aux Etats-Unis et à la fois nos alliés occidentaux ne savent pas s’ils peuvent vraiment compter sur nous… Mais il n’y a pas plus de politique étrangère de gauche, qu’il n’y a de politique économique ou sociale : il lui est impossible de savoir aujourd’hui où mettre le curseur du changement. Au-delà de ce qui se passe en Tunisie, la gauche est de toute façon plus une force d’alternance que d’alternative. La preuve c’est qu’elle n’est pas capable de se maintenir au pouvoir et ne gagne jamais deux élections majeures de suite.…

Dutourd, mort d’un poète

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La saison est cruelle aux académiciens. Après l’éminente helléniste Jacqueline de Romilly qui a été rappelée à ses Dieux anciens en fin d’année dernière, c’est au pamphlétaire et romancier Jean Dutourd d’entrer dans le silence de l’éternité. Évidemment, c’est là une information qui va peut-être réjouir certains esprits littéraires intrigants qui ont pris l’habitude malsaine de tâter le pouls des mains académiciennes qu’ils viennent à serrer, afin de savoir si tel ou tel fauteuil sera bientôt vacant. Mais qui diable ira s’installer dans le fauteuil de ce polémiste grinçant, sachant détester son époque avec un panache réjouissant, tantôt cynique, tantôt ironique, et jamais dénué de fantaisie. Fauteuil 31. Qui pour lui succéder ? Philippe Muray. On m’apprend que malgré tous les efforts de Fabrice Luchini, il serait mort. Patrick Rambaud ? C’est à craindre. PPDA ? Ne riez pas : le pire est toujours à venir, et n’oubliez pas que Jean D’Ormesson et Giscard d’Estaing font déjà partie de cette assemblée.

Dans les nouvelles de ces derniers jours la brûlante actualité tunisienne a eu raison du décès de Jean Dutourd, injustement peu médiatisé. Pourtant le bonhomme avait toujours su jouer avec les médias, déployant ça et là un verbe ronchon, un sourire roublard et une présence indéniablement charismatique. Son œuvre, surtout, a très largement touché le public, et il est difficile de se retourner aujourd’hui sur l’histoire de la Seconde guerre mondiale sans intégrer au « récit » la figure de Poissonnard (du roman Au bon beurre), crémier opportuniste pratiquant le marché noir sous l’occupation, et devenant résistant de la dernière heure. Difficile également de séparer le souvenir des « années Mitterrand » des délectables chroniques réactionnaires de Dutourd (le mot était admis et parfaitement assumé par l’auteur), empruntes d’une si rafraîchissante lucidité historique.

Mais qui sait que Jean Dutourd a été poète ? On le savait romancier, essayiste, pamphlétaire, chroniqueur, mais poète ? En 1947, pourtant, Dutourd publiait dans l’indifférence quasiment générale un somptueux recueil de poèmes fort difficile à trouver de nos jours : Galère. Le meilleur hommage que je voyais, pour saluer cet exigeant polygraphe, indiscutablement parti trop tôt (certaines tortues vivent près de 400 ans, donc avouez que c’est injuste !) était de rappeler que le souci même de la langue innervait toute sa littérature. Une attention on ne peut plus sensible dans cette très belle « Galère » de jeunesse, que n’auraient peut-être pas reniés de simples mortels tels que Verlaine ou Homère. Qui sait ?

Galère.

Lourdes ailes, rangs de rames,
Humes grosses du Levant,
Drapeaux, fanions et flammes,
Tous pressés sur le devant,

Etendards et boucliers
Mâts que le cordage racle
Avec de fins bruits d’osier,
Conspirez au beau spectacle :

La mélodieuse Galère,
Douce à la ferme chair des eaux,
S’attachant des rubans d’oiseaux,
Quitte le soleil et la terre.

Portant l’accord fructueux
De la boussole aux étoiles,
Dans ses escaliers de voiles
S’enfle un vent majestueux.

La mer marche sous sa coque ;
Elle ira jusqu’au Cancer ;
C’est un monument baroque,
Dressé sur la courbe mer.

Stable et aventureux palais,
Poisson rond comme une planète,
Elle prend l’or et le rejette
Aux cieux, aux flots et aux galets,

Cependant que meurt – il est mort –
Derrière un ultime pilastre,
Sans cri, sans mouvement, le Port
Qui poudroie aux gloires de l’Astre.

Au Bon Beurre

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Au réel des frontières

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À l’heure du nomadisme numérique et du mainstream culturel, du patchwork artistique et de la pensée kitsch, du transnationalisme vert et du tourisme humanitaire, de la finance planétaire et de la consommation globalisée, Régis Debray invoque le Dieu Terme, cette divinité romaine de la frontière, démonisé par les mondialistes, les europhiles, les amoureux du trans, de l’alter et de l’inter, et tous ceux qui ne jurent que par le pacifisme messianique des citoyens du monde. Il s’emploie à dédiaboliser les frontières et à démystifier l’idéologie sans-frontiériste pour mieux critiquer les effets toxiques de la mondialisation libérale. Dans son dernier livre, L’éloge des frontières[1. Le texte reprend la conférence que Régis Debray a donnée à la Maison Franco-japonaise de Tokyo. Et si c’est depuis le pays du Couchant que Régis Debray adresse son « Eloge des frontières », ce n’est pas un hasard. L’auteur voit dans la culture japonaise notre contre modèle. A travers le raffinement des kimonos, la délicatesse des mœurs, l’esthétisme des intérieurs, l’érotisme des estampes, l’âme japonaise est encore en vie], en réactionnaire frondeur, il invite même à penser à contre-courant et exhorte le lecteur à défendre un « devoir de frontière ».

Les maladies de peau du monde global

La peur a donc changé de camp. Hier, c’était le vide des espaces infinis qui suscitait l’effroi.
Aujourd’hui, au contraire, l’informe « borderless world » rassure et ce sont les bornes de démarcation qui angoissent. Ce renversement de paradigme inquiète Régis Debray qui constate que la ghettoïsation, le communautarisme ethnique, l’intégrisme religieux, le narcissisme local du chauvinisme, la désacralisation des valeurs républicaines et religieuses, mais aussi le pessimisme ambiant, l’incivilité, l’indécence, résultent directement d’un déficit de frontière et non pas d’un excès, comme l’idéologie sans-frontiériste tend à le faire croire.

Sous la plume de Debray, le dogme d’un monde sans frontière nécessairement bon se fissure. L’abolition des frontières a pour conséquence paradoxale la création de lignes de fractures sociales et culturelles qui ébranlent la cohésion nationale. C’est « le retour du refoulé », « la société de l’apartheid » au sein du monde global, le cloisonnement du mur qui isole dans la fusion de la Tour de Babel qui englobe. « Les intégrismes religieux sont les maladies de peau du monde global où les cultures sont à touche-touche. ». Debray tire la sonnette d’alarme : mondialisme et communautarisme ne sont pas concomitants mais corollaires[2. Le constat de Debray se rapproche de l’analyse de Christophe Guilluy dans « Fractures françaises »].

Plongée dans un tohu-bohu informel, l’époque postmoderne vit à rebours de la création divine. Au nom du droit à la différence, la confusion des genres, des sphères et des âges a obtenu gain de cause. Bilan de cet inquiétant imbroglio : désorientation, désenchantement, désaffiliation et fractures haineuses.
Alors Debray se fiche pas mal de susciter les crispations des apôtres de la France multiculturelle pour qui réhabiliter la frontière équivaut à une régression fasciste et xénophobe du progressisme libertaire. Debray persiste et signe. Il est urgent de retracer des lignes si on veut sortir de cette situation mortifère et éviter que le ciel nous tombe sur la tête.

Comment une population devient peuple

Loin d’être liberticide, la frontière est, au contraire, productrice, parce qu’elle permet la « mise en forme symbolique d’un chaos ». Debray ressuscite son pouvoir créateur. Certes, la frontière coupe et sépare, mais c’est pour mieux faire émerger la singularité dans un ensemble informel.
Debray fait ainsi de la frontière « l’opération par laquelle une population se mue en peuple ».
De même que la vie commence par la coupure du cordon, un peuple se forme en se séparant. La frontière le délimite non pas pour l’enfermer, mais pour poser sa différence dans l’indifférencié du monde global. Sans ligne de démarcation qui sépare le dedans du dehors, l’autorisé de l’interdit, le transcendant de l’immanent, le privé du public, pas de peuple possible.

On comprend alors que dans un espace mondialisé, où tout se vaut et donc plus rien ne se différencie où tout est délié et donc plus rien n’unit, les citoyens ne peuvent ni se reconnaître, ni s’approprier le territoire et encore moins faire le lien avec leurs compatriotes.
Un territoire qui se décompose en perdant tous les repères identitaires, historiques et relationnels ne peut satisfaire le besoin d’appartenance de ses habitants qui vont chercher dans le « marxisme, personnalisme, islamisme, bouddhisme, écologisme, etc. (…) un palliatif au déracinement ». Sans dehors qui délimite et qui structure, le dedans se vide de sa contenance et s’autodétruit parce qu’il ne fait plus sens et n’engendre que des passions tristes.

Sous l’angle de la frontière, Régis Debray pointe in fine les dangers de la mondialisation de la culture occidentale et de la dénationalisation du territoire, qui, privés de leur « estampille », ne sont plus capables d’insuffler le désir de faire société.
Finalement, n’a-t-on pas un peu trop vite oublié qu’on intègre ce qui se distingue ?

Éloge des frontières

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« La bataille entre « populistes » sera l’un des enjeux de 2012 »

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Propos recueillis par Elisabeth Lévy

Comment qualifieriez-vous Marine Le Pen ? Populiste ? D’extrême droite ?
Le problème vient de loin. Avant de qualifier, il faut appréhender. Le problème est que, depuis trente ans, on a cherché à qualifier, ou plutôt à disqualifier, enfin à diaboliser. Accusé d’être successivement fasciste et nazi, tortionnaire, raciste et antisémite, Jean-Marie Le Pen est ainsi devenu le Goldstein de la vie politique française.[access capability= »lire_inedits »] Au passage, cette opération, outre l’entretien d’un petit milieu professionnel de l’antifascisme, a permis d’ignorer tous les problèmes soulevés par les saillies frontistes : l’immigration, l’insécurité, la désertification industrielle, etc. Puisque c’était Le Pen qui soulevait ses questions, c’est bien qu’elles étaient indécentes ou qu’elles n’existaient pas. Mais Goldstein n’avait pas de fille : on ne trouvera pas la suite de l’histoire chez Orwell. Le camp antiraciste a largement démontré, ces vingt dernières années, que la droite n’avait pas le monopole de la bêtise. La question est maintenant de savoir si les antifascistes d’opérette parviendront à enfermer Marine Le Pen dans le même corner que celui dans lequel son père s’est laissé piéger – souvent en y mettant beaucoup du sien.

Et avec sa sortie sur la rue Myrha « occupée », n’y a-t-elle pas, elle aussi, mis du sien ?
Cet épisode montre à la fois que la tentation d’un rebond diabolisant existe – j’ai comptabilisé plusieurs centaines d’articles sur le Net en vingt-quatre heures pour une phrase somme toute très anodine – mais que ce sera plus difficile avec la fille Le Pen. D’abord parce que la répétition n’est pas une chose joyeuse, même pour des antiracistes idiots. Ensuite parce que Marine Le Pen est sacrément habile pour retourner ceux qui la réduisent à un clone féminin de son paternel.

Est-elle, selon vous, capable de changer le FN pour en faire un parti de gouvernement ? Et dans quel camp ?
En politique, le temps est une donnée essentielle. Pourquoi Marine Le Pen se fatiguerait-elle à faire du FN un parti de gouvernement puisqu’une alliance avec la droite serait pour elle suicidaire et, de toute façon, impossible tant que celle-ci n’est pas revenue sur le principe du cordon sanitaire qui doit séparer les partis républicains du Front national ? À mon avis, elle cherche pourtant à donner des signes de cette transformation du FN en parti de gouvernement, d’où un début de concertation avec des hauts fonctionnaires anti-euro, sans pour autant se montrer trop précise sur un plan programmatique. Pour tout un tas de raisons, Marine Le Pen se contentera, un long moment encore, de jouer en contre.

Peut-elle alors « faire turbuler le système » et casser le clivage droite-gauche ?
Non, je ne le pense pas. Le Front national peut continuer à séduire les milieux populaires sans pour autant remettre en cause le clivage entre droite et gauche qui a partie liée, qu’on le veuille ou non, avec l’identité de la démocratie dans les pays développés.

Elle affirme en avoir fini avec les vieilles lunes racistes, antisémites, etc., pour adopter le logiciel républicain ? Croyez-vous à ces convictions ?
La sincérité est-elle si importante en politique ? Ce qui compte est qu’elle a compris qu’avec la République, elle pouvait réussir le même hold-up politique que celui réalisé par son père avec la nation. La droite et la gauche mettront-elles autant de temps à défendre la République qu’elles en ont mis à réhabiliter le drapeau tricolore ? De cela dépend en partie la prospérité à venir du Front national et du « marinisme » puisque, sur ce point, je crois qu’elle se distingue beaucoup de la génération de son père.

Comment jugez-vous son programme économique ? Sur ce point, en quoi se distingue-t-elle de Mélenchon ?
Je ne vois pas, pour le moment, se profiler un programme économique du côté du FN ou de Marine Le Pen. Cela viendra sans doute. Mais je perçois davantage cette étape comme celle du refus : refus de l’euro, refus de la retraite à 62 ans (encore une différence avec son père), refus de la mondialisation. Jean-Luc Mélenchon aussi, mais cela ne l’empêche pas de se distinguer du Front national sur d’autres plans, la Chine ou l’immigration par exemple. En fait, la bataille de ceux que l’on désigne comme « populistes » pour conquérir les voix populaires est l’un des enjeux les plus excitants de la bataille de 2012.

*Rédacteur en chef de Marianne 2, chargé du FN à Marianne[/access]

Ouattara encaisse, Gbabgo décaisse

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Outre la famille Ben Ali, ses parents, amis et alliés, la révolution tunisienne risque de faire une nouvelle victime, mais collatérale et sympathique, cette fois: Alassane Ouattara. Les yeux des medias internationaux braqués sur Tunis, la crise ivoirienne s’enlise dans une indifférence croissante. Le président élu de la Côte d’Ivoire a bel et bien appelé à la grève générale à partir de ce 18 janvier, mais entretemps, son adversaire n’attend pas les bras croisés.

Un des conseillers de Laurent Gbagbo a ainsi fait savoir que la Banque centrale ivoirienne, contrairement aux déclarations de son gouverneur, n’a pas arrêté de respecter la signature du président sortant. Gbagbo a donc suffisamment de cash pour payer les salaires des fonctionnaires nécessaires à la survie de son régime – notamment ceux en uniforme. Selon le QG de Ouattara, 141 millions de dollars ont été retirés du compte de l’Etat, une somme que Gbagbo n’a probablement pas l’intention d’utiliser pour rémunérer les détenteurs des obligations émises par son gouvernement ces dernières années…

Marine passe la droite au kärcher

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Je ne suis pas nationaliste, et encore moins souverainiste. Je n’ai aucun goût pour les populistes ou les poujadistes, je me méfie comme de la peste des néo-païens et des intégristes et, si le « politiquement correct » me fatigue, je me réjouis qu’une chape de plomb réduise au silence antisémitisme et révisionnisme. Autant dire que je me suis toujours senti très loin du Front national. Je ne veux pas « moins d’Europe » : je veux une Europe plus forte, idéaliste et armée. En fait, je serais plutôt occidentaliste, interventionniste et même impérialiste, alors vous comprendrez sûrement mon embarras quand je dois expliquer pourquoi, aujourd’hui, je vote Front national et pourquoi je soutiens Marine Le Pen.[access capability= »lire_inedits »]

L’Union européenne impose des contraintes à ses pays-membres et devrait, à mon avis, les étendre au monde. Il n’y a pas de quoi se dresser sur ses ergots. Comment pourrions-nous, autrement, obliger le marché à respecter notre environnement, œuvrer à la disparition des pétroliers-poubelles qui menacent notre littoral et celui de nos voisins, imposer des progrès dans les conditions d’élevage et combattre la souffrance animale, organiser la sauvegarde d’espèces entières par des quotas de pêche ou de chasse ? Dans ces domaines et dans d’autres, la nation, soumise uniquement à sa clientèle électorale, ne peut sauver le monde. Il en a pourtant besoin.

Je ne veux pas plus de repli identitaire que de repli national et j’aime que la France, au cœur de l’Europe et au sein de l’Occident, prenne sa part dans l’œuvre de notre civilisation, joue son rôle, se mêle des affaires du monde et défende un peu plus que ses propres intérêts. Je ne veux pas que mon pays laisse des populations sans défense et sans élections étouffer sous les dictatures militaires ou religieuses, être meurtries par les anarchies tribales ou les régimes mafieux. Si l’ONU ou l’OTAN nous associent à des pressions internationales en Iran ou en Côte d’Ivoire, nous entraînent dans des guerres en Irak ou en Afghanistan, si les tribunaux internationaux nous sollicitent pour inquiéter des criminels de guerre ou des chefs de gouvernement trafiquants d’organes et si nous répondons à ces appels, j’en suis plutôt fier. J’aurais honte d’une diplomatie qui regarde ailleurs, respectueuse de tous les souverainismes et d’une armée qui reste l’arme au pied quand on menace la veuve afghane et l’orphelin serbe du Kosovo. Par ailleurs, même stratégiquement, je doute qu’un souverainisme étroit et qu’un retrait à l’abri de nos frontières puisse nous protéger des attentats islamistes, du nucléaire iranien ou des nuages radioactifs.

Pour notre économie, je ne crois pas qu’une politique protectionniste règle nos problèmes. On peut regretter la disparition de nos industries délocalisées comme certains regrettent qu’on ait cessé de descendre dans les mines de charbon, mais si nous achetons toutes nos chaussettes en Chine, nous leur vendons des TGV et des centrales nucléaires et, pour l’instant, le chômeur français vit mieux que le travailleur chinois, alors je ne suis pas sûr qu’il y ait urgence à fermer nos frontières.

Le Front ne devrait pas se contenter d’être national

Enfin, j’aime l’idée de l’ingérence, de l’intervention et de l’empire car nous sommes la civilisation et le monde libre. Il suffit d’observer le sens des flux migratoires pour comprendre que cette idée est largement partagée sur la planète. Nous diffusons la lumière et nous ne pouvons plus le faire seuls. Tant que nous en avons la force, nous ne serions pas à la hauteur de notre tâche si nous renoncions à éclairer de nos lanternes les coins du monde les plus obscurs et les plus obscurantistes. Voilà pourquoi, il me semble, le Front ne devrait pas se contenter d’être national.

Mais si je ne veux pas d’une France de petits commerçants derrière des rideaux de fer, je supporte de moins en moins le spectacle de notre démocratie devenue impotente où le peuple est soumis au dictat de contre-pouvoirs qui ne le représentent plus et où le plus simple bon sens ne parvient plus à s’imposer. La démocratie est en panne et je crois Marine Le Pen capable de la remettre en état de marche, à coups de pied aux fesses s’il le faut. L’échec de l’intégration d’une partie de l’immigration que notre pays a subie saute aux yeux d’une immense majorité de Français. Une immigration bas de gamme de populations illettrées et non qualifiées, étrangères à tout ce qui fait l’âme de la France et ne manifestant aucun désir d’y adhérer mais très attachée aux droits sociaux en vigueur, creuse les déficits, augmente la délinquance et la criminalité, porte atteinte à notre laïcité et menace l’identité nationale.

Ce constat est largement partagé et l’arrêt total de l’immigration paraît, pour des Français de plus en plus nombreux, la seule solution sérieuse, mais nous continuons d’importer des pauvres par centaines de milliers chaque année, qui crachent sur leur pays d’adoption après une génération et prennent notre générosité pour de la faiblesse. Si Nicolas Sarkozy n’est pas avare de déclarations encourageantes, seule Marine Le Pen propose des solutions crédibles à ce problème qui pourrait bien, à terme, ruiner nos finances et nous entraîner dans des guerres civiles pour défendre notre République une et indivisible.

Les timides objectifs de reconduite aux frontières ne parviendront pas à endiguer l’invasion en marche. Seule la fin du regroupement familial, de toute forme d’accès automatique à la nationalité et des « pompes aspirantes » (pour reprendre les termes frontistes) qui promettent à tout clandestin accueil et protection redresseront la situation dramatique de notre société. Seul le Front national les envisage.

Obliger la justice à rendre la justice

Pour combattre le crime et la violence qui augmentent dans nos villes et viennent de nos banlieues, la droite semble très volontaire mais, après des années d’exercice du pouvoir, la répression ne dissuade pas les criminels multirécidivistes et, aujourd’hui, un constat s’impose : le crime paye. Quelles que soient les raisons de cet échec, comment pouvons-nous accepter que des individus « bien connus des services de police » continuent de voler, de violer et de tuer ? Depuis trop longtemps, les ministres se mettent en colère mais rien ne change. Les juges, à l’abri de leur précieuse indépendance, laissent passer les gouvernements et les « sages » rejettent les lois pourtant bien peu répressives que les parlementaires avancent. Quand les papys cambriolés qui se défendent sont en prison et que les braqueurs qui tirent sur la police sont dehors, quelque chose cloche. L’UMP s’en émeut, mais le pouvoir des juges ne tremble pas. Le Front national propose de remettre les choses dans le bon sens. Plus de prisons et l’expulsion des étrangers criminels ; que les peines prononcées soient exécutées ; que les violences policières redeviennent des violences légitimes, que les flics soient couverts par leur hiérarchie pour que la peur du gendarme revienne là où les gendarmes ont peur. Entre autres moyens, Marine Le Pen promet la dissolution du Syndicat de la magistrature et du Conseil constitutionnel. Un coup de kärcher élargi à l’ensemble du dispositif législatif et judiciaire.

C’est sûrement la solution pour obliger la justice à rendre la justice !
Partout où les corporatismes, les syndicalismes, les féodalités, les communautés, tous les mammouths, de l’Education nationale à la magistrature en passant par les cheminots, empêchent par leurs résistances et leurs inerties toute réforme et tout redressement, Marine Le Pen promet du changement. Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est qu’elle ne semble craindre personne, ni les médias qui l’ont déjà condamnée ni les lobbies auxquels elle ne doit rien. Les marges de manœuvre des gouvernants sont, paraît-il, extrêmement réduites pour ceux qui naviguent entre la chèvre et le chou.

La France gagnerait sûrement à remplacer des notables prudents par une femme qui ne craint pas les coups. Le FN pourrait avoir les qualités de ses défauts et, si je redoute de voir certains traités internationaux dénoncés, je serais ravi de voir le système tourner dans un sens attendu par le peuple, qu’il se lève tôt ou se couche tard.

Marine Le Pen, qui a rompu avec les clins d’œil racistes ou antisémites de son père, qui a fait le ménage en déclarant personae non gratae au FN les cathos intégristes et les fachos, n’incarne plus l’ordre moral et l’extrême droite mais l’autorité et le courage qu’il faut pour bousculer les institutions démocratiques et supranationales devenues des obstacles à la volonté du peuple et donc à l’application d’une réelle démocratie. Gouverner par référendum, respecter les aspirations populaires plus que les institutions non élues, c’est donner à mon bulletin de vote un peu plus de poids et c’est tout ce que j’attends d’un candidat à l’élection présidentielle. Aujourd’hui, c’est Marine qui fait le poids et Sarkozy qui s’en inquiète. Qu’elle soit élue ou qu’il applique le programme du Front pour plus de sécurité et moins d’immigration, en la soutenant en 2012, à tous les coups je gagne ![/access]

Israël : Barak change de baraque

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Moins dramatique que les évènements en Tunisie ou la crise libanaise provoquée par la démission des ministres du Hezbollah, la scission du parti travailliste israélien n’en est pas moins importante. Ehoud Barak, jusqu’à ce matin leader du parti, vient de fonder avec quatre autres députés ex-travaillistes, le parti de l’Indépendance. Cette opération commando concoctée sans doute avec l’aval du premier ministre Netanyahou ôtera une épine du pied de ce dernier : Barak et les quatre nains (comme on les surnomme déjà) vont assurer la survie de sa coalition, neutralisant donc les huit autres députés toujours travaillistes qui menacent depuis des semaines de faire perdre à Bibi la confiance de la Knesset.

Barak vise sans doute les électeurs centristes qu’il espère séduire d’ici les prochaines élections, prévues normalement pour 2013. Il faut dire qu’il y a un marché à prendre : les centaines de milliers d’Israéliens qui, en 2009, ont fait ex nihilo de Kadima le plus grand parti du pays (28 députés sur 120 contre 27 députés pour le Likoud de Netanyahou), pour constater deux ans plus tard à quel point cette nouvelle puissance était impuissante.

Quoiqu’il arrive, Netanyahou pourra désormais dormir un peu mieux. Que ses concitoyens y arrivent eux aussi est une toute autre histoire…

Marine n’est pas encore Marianne

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Photo : Claude37

Rien n’a manqué au spectacle, même pas la blague de fin de banquet sur « les juifs qu’on reconnait ni à leur carte, ni à leur nez ». Comme si Jean-Marie Le Pen avait voulu faire savoir à la France et à son héritière de fille que ses adieux ne faisaient que commencer. Comme s’il avait voulu tester, une heure avant de passer le témoin, sa capacité à faire turbiner la fabrique d’indignation. Comme s’il avait cherché à signifier aux journalistes venus en masse à Tours assister au Congrès du FN qu’ils pouvaient encore compter sur lui pour faire le show.

Le Pen qui devait déjà affronter la rude épreuve de transmettre le flambeau a peut-être pensé avec mélancolie que la corporation médiatique était bien ingrate, elle qui lui doit tant. Lorsque le vieux tribun a fait sa sortie, dans la salle de presse bondée au cours d’un bref point presse, les journalistes ont échangé des regards plus amusés ou embarrassés qu’indignés, un peu comme des gens bien élevés habitués aux frasques d’un vieil oncle excentrique. « Ça le reprend », semblaient-ils penser sans donner l’impression qu’ils avaient entendu Hitler en personne. L’entourage de Marine s’est évidemment employé à minimiser l’incident, levant les yeux au ciel sur le mode « vous le connaissez, il adore mettre les pieds dans le plat ». Mais alors que la nouvelle présidente du Front s’apprêtait à prononcer un discours de rénovation, il n’a échappé à personne que Le Pen avait, consciemment ou pas, fait une mauvaise manière à la fille. Une façon de signifier à la « jeune garde » qu’on ne tue pas le père comme ça.

Seulement, voilà, la mayonnaise n’a pas pris. Certes, quelques responsables socialistes sont montés au créneau sur le mode « on vous l’avait bien dit qu’il était incorrigible, d’ailleurs sa fille est plus dangereuse que lui ». Pierre Moscovici a dénoncé « l’antisémitisme obsessionnel » du désormais président d’honneur du FN[1. Pour ma part, je suis peut-être naïve, mais je n’ai jamais vraiment cru à cet antisémitisme, bien réel en revanche chez nombre de vieux militants du Front. Je continue à penser que, pour Le Pen, les juifs et la Seconde Guerre mondiale ont été le curseur de la transgression et, par conséquence, le moyen le plus sûr d’être diabolisé.]. Je suppose que BHL nous gratifiera d’un avertissement solennel dans Le Point. Mais les médias se sont assez vite lassés, préférant commenter sans trop de trémolos le discours de Marine. Ce lundi matin, l’affaire du « nez juif » ne fait même pas la « une » de Libé, c’est dire si les temps ont changé.

La « quinzaine Le Pen » qui entre aujourd’hui dans sa deuxième semaine n’a pas grand-chose à voir avec la « quinzaine anti-Le Pen », heureuse formule par laquelle Muray avait désigné les festivités d’avril 2002. L’antifascisme est passé. Il ne repassera pas. Certes, le Monde avait tenté de chauffer la salle en annonçant lundi dernier que le FN séduisait de plus en plus « les sympathisants de la droite classique ». Libé a bien fait quelques jours plus tard une petite poussée d’acné, avec une « une » dramatique sur cette « sombre histoire française ». Quant aux manifestants qui ont défilé dans les rues de Tours samedi après-midi, ils ont ressorti des placards les vieux slogans. Mais si on se rappelle qu’en 1997, toute la France médiatique et politique s’était déplacée à Strasbourg pour dénoncer le « congrès de la honte », on se dit qu’on a bel et bien changé d’époque.

Reste à savoir si c’est le Front qui a changé ou si, comme l’affirme sombrement Jean-François Kahn, c’est la France qui est en train de glisser vers l’extrême droite, encouragée par la « rhétorique agressivement réac » de quelques commentateurs – dont votre servante – apparaissant dans le meilleur des cas comme les idiots utiles du « lepénisme à visage humain » incarné par Marine, permettant aux téléspectateurs/électeurs d’assouvir leurs mauvais sentiments comme ils canaliseraient leur libido avec du porno. Pour JFK, c’est à force de dire ceci ou cela qu’on a fait monter le FN mais il ne se demande jamais si ceci ou cela est vrai. Tout en estimant que Causeur est une revue « originale et souvent intéressante », merci du compliment, il me reproche d’avoir trouvé celle-ci « sympathique » et de n’avoir pas entendu, au cours de l’entretien qu’elle nous a accordé, de choses moralement scandaleuses – aurais-je dû les inventer ou ajouter que les paroles cachaient forcément d’inavouables pensées ? En tout cas, il est rigolo de voir, dans le même magazine, deux photos de Marine Le Pen (dont l’une est assez réussie) dont la légende annonce fièrement qu’elles ont été réalisées par William Klein pour Marianne. L’un des plus grands photographes mondiaux, excusez du peu. Passons.

images : Marianne, William Klein

Sur le papier, c’est imparable : selon le sondage TNS/Sofres du Monde, « 53 % des sympathisants de l’UMP adhèrent aux idées du FN », ce qui semble indiquer que la « lepénisation des esprits » annoncée depuis des années est en marche. Sauf que pour Le Monde, exprimer des inquiétudes quant à l’immigration ou l’islam, c’est adhérer aux idées du FN. Le tour est joué : le FN parle d’immigration, vous parlez d’immigration, vous êtes lepénisé. Autrement dit, si le FN donne de mauvaises réponses, c’est qu’il s’agit de mauvaises questions. Or, en refusant de se saisir de ces questions pour leur apporter une réponse républicaine, ce sont les « partis de gouvernement » qui « font le jeu du Front national » et qui, poussant vers lui un nombre croissant d’électeurs, finiront par en faire un parti comme les autres, ce qui est exactement l’objectif de Marine Le Pen.

Reste qu’une révolution culturelle ne se décrète pas. La nouvelle présidente du FN a beau proclamer ses intentions rénovatrices, il suffisait de se balader dans les couloirs du Congrès pour comprendre qu’on ne change pas l’ADN d’un parti d’un claquement de doigt. Les militants qui avaient décidé de faire le voyage et la dépense semblaient plus proches du FN Canal Historique que du « grand parti républicain » dont Marine Le Pen a parlé dans son discours. Citant Jaurès et Péguy, défendant la laïcité, elle a revendiqué l’héritage de Clovis et Henri IV mais aussi celui des « hussards noirs de la IIIe République » et « des résistants de 1940 » avant de conclure par un « Vive la République ! », franchement inhabituel au Front. Sincère ou, comme le décrète Thomas Legrand sur France Inter, purement tactique, le tournant républicain de la patronne a, pour nombre de vieux frontistes, un air de renoncement. Du reste beaucoup admettent avoir voté pour elle non pas parce qu’ils partagent ses idées, mais parce qu’ils espèrent qu’elle a une chance de briser l’ostracisme dont ils ricanent mais dont ils souffrent. Paris vaut bien une messe laïque.

Le matin, Bruno Gollnisch, son rival malheureux qui comptait visiblement une majorité de partisans dans la salle, avait fait un tabac avec un discours hard jouant sur toutes les cordes de la vieille rhétorique de l’extrême droite : recensant les signes de la « décadence française », dénonçant les « intérêts abjects » et les « forces obscures » à l’œuvre derrière le mondialisme, il avait déclenché une salve d’applaudissements en évoquant les morts du 6 février 1934. À l’évidence, une partie des troupes frontistes se méfie toujours de « la Gueuse », coupable d’avoir entraîné la déchristianisation de la France. Avec ça, la plupart sont sans doute de braves gens, malheureux de voir le monde changer et nostalgiques d’une France qui n’existe plus depuis belle lurette. Peut-être ne sont-ils pas racistes, mais ils sont obsédés par l’immigration. Les « marinistes » affirment qu’ils incarnent le passé finissant du FN et que l’avenir, ce sont les jeunes gens modernes, ouverts et intelligents qui, tout le week-end, ont tenté de convaincre les journalistes de ne pas prêter trop d’attention à ces anciens bien encombrants voués à disparaître de la scène. On verra si la fille a hérité du talent de son père pour fédérer les contraires. Mais si elle veut un jour arriver au pouvoir, et elle le veut indéniablement, il lui faudra bien choisir entre ceux qui risquent la quitter et ceux qui pourraient la rejoindre.