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Normale sup’ : feu sur le quartier général !

image : LATUFF

Le 19 avril, la direction de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm a fait évacuer par la police une douzaine d’étudiants de cette école qui occupaient le bureau de la directrice et la bibliothèque de ce prestigieux établissement.
Cette action militante était organisée par une poignée de « néo-maos » pour appuyer les « précaires » de la cantine de l’École, en grève depuis plus de trois mois pour exiger leur titularisation. Nous voilà donc revenus au temps où les disciples de Louis Althusser transformaient la rue d’Ulm en « base rouge », saccageaient le monument aux anciens élèves morts des deux guerres et s’apprêtaient à plonger au cœur du prolétariat en allant « s’établir » dans les lieux d’exploitation de l’homme par l’homme.[access capability= »lire_inedits »]

Badiou a succédé à Althusser comme gourou d’une jeunesse aussi avide de savoir que de victoires symboliques contre le néo-libéralisme, incarné localement par Monique Canto-Sperber, directrice de l’École depuis 2005.

L’épisode des maos des années 1970 relevait déjà de ce bégaiement de l’Histoire, évoqué par Marx, dégradant en comédie le mimétisme d’une tragédie antérieure. Certains de ses protagonistes en ont très bien parlé[1. Jean-Claude Milner, Olivier Rolin et Morgan Sportes, parmi d’autres…]. Le bégaiement d’un bégaiement transforme une comédie en farce, et c’est pourquoi, dans un souci de sauver cette belle jeunesse du ridicule, je me permets de lui faire quelques suggestions pour sortir du mauvais pas où elle s’est fourrée.

Les conditions de vie et de travail des précaires de la cantine sont, certes, déplorables. La compassion éprouvée à leur égard par l’avant-garde des étudiants progressistes témoigne d’un haut degré de moralité de cette dernière.

L’implacable RGPP (Révision générale des politiques publiques) place Mme Canto-Sperber face à un cruel dilemme : si elle demande des postes d’agents titulaires pour la cantine et le ménage, cela fera autant de postes d’enseignants ou de bibliothécaires en moins….
Il y a pourtant une mine de postes de fonctionnaires dans lequel il serait très facile de puiser, si nos néo-maos à keffieh étaient conséquents.

Dès leur entrée dans les ENS, les heureux reçus passent du statut d’étudiant à celui d’élèves-professeurs. Cela leur vaut quelques avantages, comme un logement à bas prix dans l’un des quartiers les plus huppés de Paris, une cantine bon marché et un traitement mensuel se montant à environ 1300 euros net. Dans aucun pays comparable à la France, on ne constate une telle disparité entre les étudiants dits d’élite et les étudiants « ordinaires ». À Harvard, Oxford ou Tübingen, universités sélectives s’il en est, le soutien public ou accordé par des fondations est réservé aux brillants sujets issus de milieux défavorisés. Or, le recrutement actuel des ENS révèle que, dans leur grande majorité, les élèves reçus sont issus de familles appartenant aux classes supérieures ou moyennes-supérieures, de l’aristocratie du pouvoir ou du savoir. Ils ont certes mérité, par leur intelligence et leur travail, qu’on leur offre les meilleurs professeurs, les meilleurs laboratoires, des voyages d’étude au bout du monde. Mais pourquoi leur conférer le statut de fonctionnaires avant qu’ils soient en mesure de contribuer au service de la collectivité ? L’argument selon lequel le traitement versé pendant leur scolarité est la contrepartie d’un engagement à servir l’Etat pendant dix ans (en fait sept, car le temps passé à l’École est compté) se révèle fallacieux : très rares sont aujourd’hui les normaliens frais émoulus qui vont, comme jadis, enseigner dans le secondaire au fond des provinces de France et encore moins dans les zones dites « sensibles ». Ils font, pour la plupart, une thèse dont le temps d’élaboration est décompté de leur engagement. Enfin, on ne voit pas bien qui, en dehors de l’Etat, est en mesure aujourd’hui d’assurer l’avenir professionnel de philosophes, d’historiens, de spécialistes pointus des langues anciennes ou des mathématiques fondamentales…

Alors, chers néo-maos de la rue d’Ulm, encore un effort pour être révolutionnaires ! Vous avez jusqu’au 4 août prochain pour brûler vos bulletins de salaire dans la Cour aux Ernests[2. Cour centrale de l’ENS de la rue d’Ulm. Les « Ernests » sont , dans le jargon normalien, les poissons rouges du bassin de cette cour introduits par l’ancien directeur Ernest Bersot] ![/access]

DSK : mépris de (première) classe

L’affaire DSK n’a pas fini de rebondir. Après l’échec de leur première stratégie de défense, basée sur l’heure du méfait présumé, les avocats du directeur général du FMI se pencheraient désormais sur le profil de la plaignante. On susurre qu’Ophelia, 33 ans, femme de chambre au Sofitel de Times Square et mère d’une fille de quinze ans, gagnerait « matériellement » à diffamer l’ex-futur hôte de l’Elysée. Les fuites rapportées par la presse française évoquent en outre une employée modèle dont le physique disgracieux laisserait insensible jusqu’au plus priapique des obsédés.

En s’emparant de ces arguments, les défenseurs de DSK mettent en cause la véracité de son témoignage et donc du crime sexuel : la présomption d’innocence de l’un sert ici de prétexte à un prolo-bashing de l’autre, digne des meilleures universités d’été du MEDEF. Dans leur très grande maladresse, la plupart des strauss-kahniens hésitent donc entre le délit de sale gueule et le haine de classe. Si leur projet politique ne servait pas l’intérêt des élites mondiales, on mettrait cela sur le compte de l’émotion (légitime).

Voila sans doute le vrai fond scandaleux de « l’affaire DSK ». Que l’accusatrice soit une victime ou une affabulatrice ne changera rien au péché capital des sociaux-démocrates : leur mépris du peuple.

Il n’y a pas d’affaire France Trésor

assigant, an III de la République

Nicolas Dupont-Aignan a récemment dénoncé sur Causeur le « scandale France Trésor » qu’il a, précise-t-il, « découvert sur internet ». Comme j’ai moi-même découvert un certain nombre de scandales sur internet – l’homme n’a jamais mis le pied sur la lune, le monde est en réalité dirigé par une secte extraterrestre et, pire encore, Elvis Presley n’est pas mort – je me fais un devoir de vérifier les assertions de ceux qui les dénoncent, en particulier, quand le « scandale » en question fleure la théorie du complot à plein nez.

L’Agence France Trésor (AFT), donc, est une agence gouvernementale française dont le métier consiste à gérer la dette et la trésorerie de l’Etat[1. Ce que monsieur Dupont-Aignan appelle improprement « la dette de la France » ; tombant ainsi dans le vieux travers socialiste qui consiste à confondre la Société et l’Etat] – à laquelle monsieur Dupont-Aignan reproche d’être conseillée – pas dirigée – par un comité stratégique « composé de banquiers internationaux qui sont aussi les bénéficiaires des placements qu’ils conseillent ». Traduction : l’AFT, dont le métier consiste à emprunter de l’argent sur les marchés financiers pour le compte de l’Etat, est (plus ou moins) dirigée par des banquiers privés (apatrides et avides de profits comme il se doit) qui ont tout intérêt à nous faire payer le plus possible d’intérêts puisque ce sont leurs banques qui achètent la dette de l’Etat. D’où l’« énorme conflit d’intérêt », d’où le scandale.

Le comité stratégique existe bel est bien et il n’a effectivement qu’un rôle de conseil – l’AFT étant, bien évidemment, dirigée par des représentant de l’Etat à commencer par monsieur Philippe Mills, son directeur général et monsieur Anthony Requin, son adjoint. Par ailleurs, le comité stratégique est composé de dix membres [2. Donc vous trouverez la liste ici] parmi lesquels seuls deux correspondent vaguement à ce que monsieur Dupont-Aignan appelle des « banquiers internationaux » – messieurs de Larosière (ancien gouverneur de la Banque de France et conseiller du président BNP Paribas) et Hau (membre du directoire de la Compagnie Financière Edmond de Rothschild) – à moins que l’on ne considère BlackRock (qui est une société de gestion), la Banque nationale suisse (qui est la banque centrale de nos voisins helvètes) et la BEI (qui est un organisme public de l’Union Européenne) comme des « banques internationales » ; ce qui amènerait – en tirant bien par les cheveux – la proportion de « banquiers internationaux » à cinquante pour cent de l’effectif. Passons.

Pour illustrer le scandale de ce « racket de la richesse nationale », monsieur Dupont-Aignan affirme que « la Banque centrale européenne prête aux banques au taux de 1%, et celles-ci prêtent à la France à 3% ». Il faudrait un volume d’introduction à l’économie pour expliquer à quel point cette affirmation est ridicule mais restons simples : 1%, c’est le taux que payent les banques commerciales à la BCE pour des emprunts sur une journée (c’est un taux « au jour-le-jour ») et 3%, c’est le taux que paye l’Etat pour des emprunts à dix ans. Avec un minimum de culture économique, monsieur Dupont-Aignan aurait certainement cherché à comparer des choses plus comparables : par exemple, pas plus tard que le 9 mai 2011, alors que le « taux refi » de la BCE (c’est-à-dire le taux auquel les banques commerciales empruntent de l’argent à la BCE) était à 1,25%, l’AFT a emprunté 4 milliards d’euros sur 3 mois à un taux de… 1,02% ; soit 0,23% de moins [3. Si, comme Nicolas Dupont-Aignan, vous avez internet chez vous : vous pouvez vérifier ici].

Ajoutons que la dette de l’Etat français est majoritairement détenue par des compagnies d’assurance, des fonds d’investissement ou des organismes de retraite c’est-à-dire – in fine – par d’honnêtes gens qui ont placé les économies d’une vie de travail dans des contrats d’assurance-vie, des OPCVMs ou des plans de retraite complémentaire. Les banques ne détiennent vraisemblablement pas beaucoup plus d’un dixième de notre dette publique et – mieux encore – ne le font que parce que la réglementation bancaire les y incite fortement ! C’est une simple question de bon sens : quel intérêt pourrait bien avoir une banque à prêter de l’argent à un Etat qui, par définition, paie des taux moins élevés qu’elle, si on ne l’y a pas incité par voie réglementaire ?

Enfin, juste pour le principe, cette accusation portée contre les instigateurs de cette fameuse loi de 1973 – aussi connue chez ses détracteurs sous le nom de « loi Rothschild » – relève non seulement de l’analphabétisme économique mais surtout du procès d’intention, voire de la théorie complotiste. Puis-je suggérer à monsieur Dupont-Aignan de mieux sélectionner ses sources à l’avenir et, par la même occasion, de se fendre d’une lettre d’excuses adressée à l’équipe de l’AFT ?

Cette loi de 1973, votée sous l’impulsion de Valéry Giscard d’Estaing, est l’un des derniers garde-fous dont nous disposons pour empêcher des politiciens incompétents de financer leurs lubies en dévaluant massivement la valeur de nos économies et le niveau de nos salaires réels. Depuis quand les politiciens sont-ils plus compétents que les gens dont c’est le métier – et par ailleurs l’intérêt bien compris – pour savoir combien et où investir ? Qui peut être assez naïf pour croire qu’il suffit de faire « tourner la planche à billets » pour créer de véritables richesses ? À combien d’expériences désastreuses – comme celle de la république de Weimar en 1923 ou les imbécilités de Robert Mugabe plus récemment – faudra-t-il que nous assistions pour comprendre que la création de richesse, l’innovation et – finalement – le bien-être des gens ne se planifie pas ? L’alternative de Nicolas Dupont-Aignan ressemble à celles que nous proposent Marine le Pen ou Jean-Luc Mélenchon : le suicide collectif.

DSK, politique prisonnier

photo : World Bank Photo Collection

Nous étions partis pour écrire un billet léger, avec une attaque humoristique, appelant le lecteur à fredonner une chanson impérissable, composée par une nonne belge, connue sous son nom d’artiste : Sœur sourire. Le succès de la jolie ritournelle, qui parle d’un certain Dominique, fut planétaire, mais le sort de son infortunée auteur-compositeur-interprète, désespérant ! Toujours est-il que, jeune scout de France, le mollet ferme, le col ouvert, nous aussi, nous allâmes par les chemins, déchiffrant les signes de piste, et chantant à tue-tête, avec la patrouille : « Dominique, nique, nique… ». Le brave aumônier, qui accompagnait nos pérégrinations (ce n’était pas l’abbé Cottard), n’y voyait pas malice, et reprenait au refrain, de sa belle voix de baryton Martin : « nique, nique ». Le soir, sous la tente, nous échangions des histoires sales…

Bref, nous souhaitions rire, malgré tout, de la très vilaine affaire, qui vient de salir la réputation, jusque-là flatteuse, du mâle français, passé brutalement du niveau d’un Don Juan aimable, à celui d’un prédateur de la domesticité hôtelière. Mais le cœur n’y est plus ! L’image de Dominique S-K, sortant d’un commissariat de Harlem, le visage exsangue, menotté dans le dos, a refroidi notre causticité naturelle.

Cependant, comme demeurait en nous, inassouvi, le désir de nuire à nos contemporains, nous avons pensé, avec un lâche soulagement, aux très nombreux affligés et affligeants personnages, qui se succèdent depuis dimanche matin, sur les plateaux des chaînes de télévision. Voyez Martine Aubry, par exemple : elle devrait absolument postuler à un rôle de figuration, dans la prochaine adaptation cinématographique de « L’attaque des robots », tant elle nous paraît incarner la formule, fameuse, du regretté Henri Bergson, à propos du processus comique : du mécanique plaqué sur du vivant. Comme figée dans la représentation idéale de l’accablement humain, Mme Aubry, plus « mère » de Lille que jamais, semblait contempler le spectacle d’une désolation intérieure, à côté de laquelle le dernier tsunami japonais est une vaguelette de baignoire ! Dans sa grave déclaration, elle appela « à la décence nécessaire », pria les socialistes de « rester unis et responsables », puis rassura les Français : « Nous sommes là, les socialistes, pour [vous] entendre, pour [vous] comprendre, pour apporter des réponses à [vos] problèmes. ». Faut-il commenter cet effrayant maternalisme ?

La palme de l’accusation radicale, de l’exécution en place publique, revient à Bernard Debré. Sur son blog, le député parisien dénonce DSK avec une brutalité de type vichinskien[1. Andréï Vichinsky (1902-1954) fut le plus redouté des procureurs, sous le règne de Staline] : « […] c’est un homme peu recommandable […] ». Puis, s’adressant au réprouvé de Harlem (sans désir) : « Vous allez peut-être être condamné à une peine de prison. Bravo ! ».

Certes, les journalistes « spécialisés » n’ont pas déçu nos espérances ! Tous annoncèrent la probable absence, dans la course à l’Élysée, du candidat de la « fabrique ». Poursuivant leur chimère d’une République entièrement sous contrôle, ils formèrent le chœur de la déploration : ils se lamentèrent sur la probable absence du favori des sondages, du héros de la classe médiatique. Ils persistèrent dans l’idée que l’homme de Washington devait passer triomphalement les médiocres obstacles du suffrage universel. Sourds et aveugles, ils encensèrent une pure abstraction, une créature numérisée, imaginée par une officine de communicants, servie par des apparatchiks, affamés de postes et de prébendes.

Nous retiendrons, évidemment, les prestations des excellences du Parti socialiste. Sans aucun doute « briefées » tôt dans la matinée, elles présentaient toutes le masque de stupeur de ben Laden, au moment où les navy seals s’invitèrent dans sa chambre à coucher. Elles allaient répétant que ce qu’elles savaient du comportement privé de leur champion, le plaçait naturellement au-dessus de tout soupçon. Le présumé « Harlem globe niqueur » était donc la victime, sinon la dupe, d’une manière de complot, fomenté par l’Internationale des droites !

Mais le meilleur de tous, selon nous, fut l’ineffable Bruno Roger-Petit. Dimanche soir, il démontra, devant un journaliste du Figaro, à i-Télé, une mansuétude, à laquelle ses billets vengeurs et très bêtes du Post.fr ne nous avaient pas accoutumés ! Il en appela à la prudence, à l’examen minutieux des faits, aux possibles rebondissements. Il s’offusqua de l’hallali, il railla l’opprobre, il s’indigna de l’anathème. Fort bien ! Nous invitons simplement Roger-Petit à s’appliquer à lui-même ces excellents préceptes. Que ne les a-t-il suivis, lorsqu’il lançait, chaque jour, des accusations venimeuses contre Éric Woerth, alors qu’il ignorait tout du degré de culpabilité de ce dernier dans les affaires où il était mis en cause. S’est-il découvert une vocation de moraliste ? Il convient de démontrer, dans cette discipline de l’esprit, un talent qu’il ne possède point. En revanche, il a toutes les qualités d’un moralisateur. Bas de gamme.

Divorce en vue à Londres?

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photo : Manic Street Preacher

Il y a tout juste un an, David Cameron et Nick Clegg tenaient leur première conférence de presse commune. Tapes sur l’épaule, confidences susurrées à l’oreille, Cameron et son vice-premier ministre libéral-démocrate rivalisaient de minauderies, trop heureux d’avoir fait son affaire à ce ronchon de Gordon Brown. Good bye le Labour, pourtant traditionnel allié des Libéraux-démocrates. Intronisés couple de l’année, Nick et David semblaient indispensables l’un à l’autre. Issus des mêmes écoles et du même milieu, les deux jeunes loups éclaboussaient les spectateurs de leur beauté so british.

À l’époque, Cameron avait manqué de peu la majorité alors que Clegg voulait faire passer à toute force la réforme du système électoral censée lui ouvrir les portes du pouvoir. Leur marché se voulait avant tout pragmatique : « grâce à moi tu deviens Prime Minister ; en retour tu m’offres sur un plateau le référendum qui renverra aux oubliettes de l’histoire le plus vieux système électoral du monde, le First Past The Post (FPTP) ». Dix candidats, celui qui arrive en tête rafle tout, quel que soit son score. Pas très démocratique, mais diablement efficace. Résultat de ce scrutin ultra-majoritaire : depuis Mathusalem ou presque, deux partis se partagent le pouvoir au Royaume-Uni.

Clegg le trouble-fête

Un an et un mariage princier plus tard, le jardin de roses du Ten Downing street résonne encore des embrassades du tandem gouvernemental. L’exécutif au beau fixe ? Ce serait sans compter avec l’arrivée tonitruante de Nick Clegg, ce roi médiatique à la couronne d’épines.
Pendant la dernière campagne législative, le temps de trois débats télévisés, le sémillant lib-dem avait réussi à brouiller les cartes à coups de sourires cajoleurs, de petites phrases piquées à Barack Obama et de discours simples ponctué de « them ». Eux, les rancis, les produits périmés de la vie politique britannique tranchaient avec « me », mes dents blanches, mon idéalisme de bon aloi et le vent de fraîche folie que je faisais souffler sur l’élection.

Les Brits en avaient fait l’arbitre des élégances. Très habilement, avec un zeste de cynisme bonhomme qui laissait présager un sacré métier derrière l’apparence lisse de gendre idéal, Clegg avait tranquillement fait monter les enchères. En échange du soutien des députés libéraux, le nouveau premier ministre conservateur avait concédé un poste de Deputy Prime Minister[1. Equivalent britannique de vice-premier ministre] à Clegg, des ministères-clés pour ses amis et surtout l’assurance d’un référendum sur le système électoral.

L’annus horribilis de Clegg

Depuis, les roses se sont fanées. Consternés par ses reniements permanents, son aplomb à la limite de l’impudence et ses erreurs de jugement monumentales, les Anglais ont à 70% rejeté le référendum dont Clegg avait fait la clé de son avenir. Autrement dit, il vient de perdre son pari, et d’humiliante façon. Le « vote alternatif » introduisant une forte dose de proportionnelle ne passera pas. Plus qu’un homme, la vox populi britannique a rejeté un texte. À l’instar du Traité Constitutionnel Européen, le projet proposé était lourd, obscur et compliqué à mettre un œuvre. À tel point qu’un esprit chagrin ou mal tourné n’hésiterait pas à accuser David Cameron d’avoir intentionnellement fait rédiger par ses services ce condensé indigeste. Honni soit qui mal y pense, bien sûr. En tout cas, le changement attendra.

Que croyez-vous que fit l’inénarrable Clegg après cette claque monumentale ? Il démissionna ? Vous n’y êtes pas du tout. Whitehall vaut bien une messe. Nick a décidé de se « radicaliser » en s’opposant par tous les moyens à la réforme du système de santé porté par Cameron. Partout Clegg s’effondre, rendant illusoire la pérennisation d’une coalition de centre-droit modéré qui n’a jamais existé ailleurs que dans les rêves du Guardian. Cameron et Clegg n’avaient d’ailleurs pas un seul point d’accord idéologique. Tout les séparait et tout les sépare encore : l’avenir des établissements financiers et la scission entre banques d’affaires et de dépôt, l’environnement (les Lib-dems sont des écolos convaincus), la charte des droits fondamentaux, la réforme cruciale du système de santé où Cameron voudrait introduire une forte dose de choix et de concurrence entre les médecins, le nucléaire, l’immigration, la guerre en Libye…. N’en jetez plus.

Cameron : la force tranquille

On peut apprécier ou non le programme des Conservateurs, mais force est de constater que le chef des tories tient le cap au 10 Downing Street. Tranquillement, il avance ses pions avec une assez redoutable maîtrise. Le Premier ministre n’a pas besoin d’une crise politique en ce moment. Ni d’élections anticipées. Assurés d’être battus ou sérieusement mis en danger, les parlementaires lib-dem n’ont d’autre choix que de le suivre. Bravo Maestro. À cynique, cynique et demi.

David Cameron dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit. Elu pour assainir les finances et tailler dans les dépenses publiques, il assainit et taille. Bon an mal an, les Anglais suivent, serrant les dents et leur ceinture en silence. Un coup à hue, un coup à dia, Clegg qui avait promis de ne pas toucher aux droits d’inscription à l’université accepte leur triplement au motif « qu’il ne connaissait pas la réalité ». Tout en prononçant une diatribe enflammée contre le nucléaire après Fukushima, alors que Cameron vient de commander de nouvelles centrales à Areva pour assurer l’indépendance énergétique du Royaume-Uni… Finalement, en politique, l’amateurisme et le cynisme peuvent aussi se payer cash.

Et pendant ce temps…

Et le Labour, le grand parti d’opposition ? Favorable à la réforme électorale… mais hostile à Clegg, il peine à trouver place et arguments. Dans son fief écossais, à l’occasion des élections municipales organisées en même temps que le référendum, le Scottish national party d’Alex Salmond a raflé la mise, faisant craindre une sécession dans la foulée des flons-flons nationalistes du mariage royal. Un comble. Certes, le Royaume en a vu d’autres, mais l’opposition travailliste peine à retrouver son assise populaire.

Quand il l’estimera opportun, David Cameron appellera les électeurs aux urnes et se débarrassera facilement de son embarrassant allié. Si… les Brits ont encore un ou deux crans à leur ceinture.

Mirbeau, Buñuel et DSK

Il ne faut jamais laisser l’actualité nous empêcher de relire ou revoir un bon classique. On se reportera donc avec bonheur au Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau (1900), un des grands écorchés de notre littérature de la fin du XIXème siècle, et trop peu lu à notre goût.

Gourmont disait de lui qu’il se réveillait en colère et se couchait furieux, un peu sans doute comme quelqu’un, ces jours-ci, qui aimerait la vie politique comme école de civisme et de dignité. Le roman montrait la propension de la grande bourgeoisie et d’une certaine aristocratie décavée à baiser systématiquement la bonne comme moyen ultime de marquer sa domination de classe, que ce soit pour faire sauter la capsule de l’ainé des garçons ou assurer une manustupration rapide au grand père qui fétichisait sur les bottines cirées.

On pourra compléter cette lecture par le visionnage de son adaptation cinématographique par Luis Buñuel en 1964 avec Jeanne Moreau dans le rôle de la bonne du Sofitel, euh pardon de la femme de chambre d’une gentilhommière normande.

Le Journal d'une femme de chambre

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Soleil vert

« L’environnement, ça commence à bien faire ! » La saillie de Nicolas Sarkozy au Salon de l’agriculture 2010 aurait pu servir d’exergue à l’excellent documentaire rediffusé par France 2 en avril − sauf qu’il date de 2008. Mais qu’importe : non seulement cette enquête, intitulée Les Prêcheurs de l’Apocalypse, ne s’est pas biodégradée, mais elle nous en apprend de belles sur les dérives et les délires de l’Église d’Écologie, qui n’a jamais été aussi influente dans notre Occident décadent.

Sous la houlette de Françoise Castro, productrice, Jérôme Lambert et Philippe Picard retracent les glissements progressifs de l’écologie, qui fut une science avant de devenir une idéologie, puis une nouvelle foi dans l’Ouest. Une foi dont le fondamentalisme, avec ses superstitions et ses tabous, constitue désormais une menace pour l’avenir de l’humanité – à commencer par la sécurité alimentaire mondiale.[access capability= »lire_inedits »]

La planète, c’est nous !

Pour autant, ce documentaire ne semble pas avoir été sponsorisé par je ne sais quelle multinationale polluante, voire transgénique. À les en croire, ses auteurs ne veulent que nous rappeler une évidence : « l’impératif écologique » doit lui-même impérativement être concilié avec l’impératif humain… Faute de quoi la planète sera sauvée, mais sans nous.

Qu’on se rassure : Picard et Lambert n’ont pas d’a priori contre la préservation de l’environnement. Simplement, ils s’interrogent sur cette vague verte qui submerge aujourd’hui le monde occidental : d’où vient-elle et, surtout, jusqu’où ira-t-elle ? Au-delà d’un unanimisme aussi récent que suspect, comment démêler dans la doxa écologiste le vrai du faux – et éviter ainsi des remèdes pires que les maux ?

Pour nous y aider, voici une patarafée de spécialistes, d’universitaires et de chercheurs. Magie du petit écran ! Ils sont venus, ils sont tous là, suisses et hollandais, responsables de l’ONU et de la FAO, étasuniens et antipodistes. Chacun nous éclaire de sa science – et tous nous mettent en garde contre le même péril : l’absurdité qui consisterait à sacrifier l’homme sur l’autel de son environnement. C’est pourtant ce qui risque de se passer si nous n’y prenons garde ! Même que ça a déjà commencé…

DDT contre malaria

Historiquement, la première victoire du lobby écologiste fut l’interdiction du DDT, par les États-Unis d’abord (1972) puis par tout ce qui compte dans la communauté internationale[1. 158 pays ont signé la Convention DDTéicide de Stockholm (2001)]. Et dès ce moment-là, souligne notre documentaire décidément engagé, « l’impératif écologique s’est opposé à l’impératif humain ».

En sa qualité d’insecticide, le DDT avait contribué à éradiquer complètement, chez nous, le paludisme ; pour les mêmes raisons, son interdiction a eu pour conséquence, entre autres, une importante recrudescence de la malaria en Afrique. À tel point qu’il fut décidé finalement − non sans débats, et à titre exceptionnel − de lever l’interdit sur le DDT dans les pays dont la survie en dépendait. Trop aimable.

C’est dans des moments comme ça qu’on se demande si, en fait de religion, l’écologisme occidental ne serait pas plutôt, comme le bouddhisme du même métal : un caprice de riche. Rien à voir, direz-vous ! De fait, la lévitation germanopratine n’a jamais tué personne.

À propos, vous la connaissez, celle des biocarburants ? C’est l’histoire des États-Unis et de l’Union Européenne qui ont décidé de les subventionner au nom de leur croisade commune contre le réchauffement climatique. Le gag, c’est que, pour un ou deux milliards d’hommes, « carburant vert » rime avec crise alimentaire.

Biocarburants ou tortillas ?

Trop souvent, on fabrique les carburants « propres » à partir de végétaux qui seraient propres aussi à l’alimentation humaine. L’anecdote drôle, ici, se situe en 2007 : avec l’essor des biocarburants, notamment aux États-Unis, le cours du maïs a tellement augmenté qu’on a eu des « émeutes de la faim » au Mexique, soudain privé de tortillas[2. Mais en fait, si on y réfléchit bien, la blague n’est drôle que parce que ce sont des Mexicains].

C’était le début de la crise alimentaire mondiale − qui, sans rire cette fois, ne fait que commencer. « L’Occident a la mémoire courte », ose le documentaire : notre propre développement s’est appuyé en grande partie sur cette « agriculture moderne » que nous mettons en accusation aujourd’hui. Avons-nous pour autant le droit d’en priver les pays pauvres ? Les Européens ne jurent plus que par l’agriculture biologique, fort bien ; mais ce modèle peut-il nourrir le monde ? « Bientôt, s’indigne un responsable de la FAO, 20 % de la production mondiale de maïs sera retiré de l’alimentation. C’est une folie ! »

En 2050, on sera quand même neuf milliards (enfin, vous). Pour nourrir tout ce petit monde, il faudra augmenter d’au moins 50 % la production alimentaire mondiale – sans pouvoir étendre à proportion la surface des terres cultivables, et en limitant bien sûr l’usage de l’eau – qui risque de manquer en Afrique avant même qu’il y fasse trop chaud.

Comme le résume fort à propos le Dr Guillet, de l’OMS, c’est très bien de vouloir nous protéger, fût-ce à tout hasard ; encore faut-il prendre en considération d’autres populations, qui ont peut-être d’autres priorités que le CO2. Accessoirement, prévient le bonhomme, à la manière d’un Raspail, « si on ne s’occupe pas de ces gens-là, un jour ou l’autre, ils s’occuperont de nous ! »

Qui craint les grands méchants OGM ?

Plus diplomatiquement, disons que l’altruisme peut n’être qu’un égoïsme bien pensé. Pour assurer la sécurité alimentaire aux pays pauvres – c’est à dire la paix chez nous ! –, faisons donc proprement notre boulot de pays surdéveloppés : progressons en matière de biotechnologies ! Sans offenser Dieu, « créons », par croisement et sélection des espèces, des plantes toujours plus résistantes – notamment face aux changements climatiques tant redoutés.

Le problème, c’est qu’on a peur aussi des OGM[3. Moi c’est l’aspartame, et aussi mes deux portables]. Pourtant, observe le Pr Axel Kahn, le génie génétique fait déjà partie de notre vie : un nombre toujours croissant de nos médicaments sont des OGM, sans que personne n’appelle à les boycotter. Et qui songerait à interdire l’insuline aux diabétiques ?

Alors, au nom de quoi bloquer la recherche en matière de plantes transgéniques ? Et si, demain, elles s’avéraient indispensables pour contribuer à nourrir la planète ? Or, depuis vingt ans, la recherche en biotechnologie piétine, s’inquiète Guy Riba de l’INRA. « Le seul résultat, ajoute-t-il avec une ironie amère (à moins que ce ne soit l’inverse), aura été de renforcer les multinationales du secteur. » Bové, Monsanto, même combat ? Sans aller jusque-là, les responsables et porte-parole divers des pays pauvres, notamment africains, semblent passablement horripilés par l’obnubilation écologiste en vogue chez nous, les ravis de la couche.

Bon sens et mauvaises fois

« Entre le DDT et les OGM, qu’est-ce qui est le plus anti-écologique ? » persifle le président de l’Association des producteurs de coton africains. Abdoulaye Wade, président du Sénégal, préfère dramatiser – avec des accents de populisme panafricain qui ne mangent pas de pain, si j’ose dire : « L’Afrique a faim, et vous lui dites de se serrer la ceinture !, balance-t-il à la tribune de la FAO… Je reviendrai peut être vous demander la ceinture ! »

Au-delà du spectacle, le résumé de la situation par le président Wade[4. Et non pas Le Président et Miss Wade.] n’est pas faux. Chez nous, observe Axel Kahn, les OGM sont devenus l’enjeu d’un débat quasi théologique : on doit être pour ou contre – de préférence contre. Mais il ne suffit pas d’avoir choisi le bon camp ; encore faut-il s’y tenir strictement, sous peine d’être traité d’hérétique. Apparemment, Axel Kahn sait de quoi il parle.

En France, les gouvernements successifs ont toujours hésité à adopter, dans cette affaire, une position tranchée ; mais leurs décisions cumulées aboutissent à une interdiction de fait des OGM par précaution (de principe). Absurde autant qu’hypocrite ! s’énerve Guy Riba. Si vraiment les OGM présentent un risque pour la santé publique, alors il faut interdire non seulement leur production, mais leur importation : « 70 % des produits transformés chez nous dérivent de produits transgéniques… Un peu de cohérence ! »

Du risque zéro à la politique zéro

Mais le principe de précaution ne s’embarrasse pas de ce genre de détails : De minimis non curat praetor ! Il a désormais les moyens de sa politique : inscrit dans notre Constitution depuis 2005, il peut conduire demain n’importe quel le pouvoir à interdire n’importe quelle innovation scientifique ou technique au nom de n’importe quel « risque potentiel ». Or, comme chacun sait, le risque zéro n’existe pas. Ça me rappelle l’histoire du sourd : « Si je m’écoutais, je ne ferais jamais rien ! »

Bien sûr, il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne font pas de conneries… Sauf quand ne rien faire est la pire des conneries. Et lorsqu’il s’agit d’agir, c’est-à-dire de trancher, la prise de risque peut s’avérer nécessaire, euphémise le biologiste Pierre Joliot-Curie, professeur au Collège de France – avant d’illustrer joliment sa pensée : « Vu les conditions dans lesquelles Pasteur a fait ses premières vaccinations, aujourd’hui il irait directement en prison. »

La science, hier solution à tous nos problèmes – y compris métaphysiques – est devenue la cause de tous nos maux. Sic transit Chicago authority, comme disaient à peu près nos Anciens. Reste que ce néo-obscurantisme est parfaitement aberrant : sans l’aide de la science, nous ne parviendrons à sauver ni la planète, ni les humains qui, jusqu’à présent, l’habitent. Plus précisément, avertit le Pr Ingo Potrykus (mais oui), biologiste zurichois : « Si nous n’utilisons pas tous les moyens technologiques à notre disposition pour augmenter la production agricole mondiale, nous allons au-devant d’une catastrophe majeure. »

Pompidou, toujours vert !

« Gouverner, c’est choisir entre deux inconvénients », disait le regretté Georges Pompidou[5. Dans une interview (re)diffusée chez Taddeï, le 12 avril, au cours d’une « soirée Pompidou » comme on aimerait en voir plus souvent]. « Inventeur », en 1971, du ministère de l’Environnement, il lui fixait comme objectif d’« organiser le progrès économique d’une manière compatible avec le respect de l’environnement ». Et non pas l’inverse parce que, ajoutait-il avec sa lueur malicieuse dans l’œil, « de toute façon, vous savez, on n’arrête pas le progrès ! »

Brève de comptoir, ou réflexion de chef d’État ? Les deux, mon bougnat ! En fait de présidents de la République, je tiens même que c’est sa mort à lui qui a arrêté le progrès. Mais c’est le pompidolien historique qui parle ici – pas le chroniqueur subtil et pondéré auquel je vous ai habitués. À mes yeux, Pompidou faisait mieux que tous les autres, De Gaulle compris, le départ entre sa personne et sa fonction. C’est d’ailleurs à son propos que Marie-France Garaud[6. Toujours dans le nunéro du 12 avril de « Ce soir ou jamais ! » consacré à Georges Pompidou, après la diffusion du téléfilm Mort d’un président] cite Giscard, pour le contredire bien sûr : « Le président de la République n’est pas un homme comme les autres, tout simplement parce qu’il a la responsabilité des autres ! »

J’aime l’intransigeance courtoise de cette dame – au point de me demander si mon pompidolisme ne serait pas en fait un garaudisme. Il est vrai aussi que Mme Garaud présente l’avantage d’être toujours là – et même plus souvent qu’avant, grâce à Taddeï en particulier.

Utopie irresponsable, ou pessimisme actif ?

Vous me direz : quel rapport avec la choucroute verte ? Mais l’exercice du pouvoir tout simplement, et les responsabilités qu’il impose. Il y a sur cette question essentielle un fossé entre l’irénisme écologiste et le pessimisme actif qui doit guider tout gouvernant – chargé d’éviter le pire plutôt (ou plus tôt) que de se lancer pour la énième fois dans la difficile édification du « meilleur des mondes »[7. Voir par ex., à ce sujet, le XXe siècle].

C’est quand même aux politiques − nom d’un petit bonhomme en bois vert ! − qu’il appartient de veiller aux intérêts du pays et aux besoins du peuple. Sans parler de la nécessaire concertation entre nations sur les sujets d’intérêt commun – et Dieu sait que la sécurité mondiale en est un !
C’est même la raison pour laquelle, au nom de l’intérêt supérieur de tout le monde, j’ai l’honneur d’exiger par la présente la séparation immédiate de l’Église d’Écologie et de l’État.[/access]

DSK divise les Verts

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J’ai suffisamment dit de vilenies par ici sur Cécile Duflot pour ne point la féliciter quand elle souligne, assez isolément, que le droit à la justice, et donc aussi à la présomption d’innocence vaut pour tout le monde dans l’affaire qui nous rive tous à nos ordiradiotélés et que tout le monde, ben, c’est tout le monde et pas seulement DSK.

En effet, la secrétaire nationale d’Europe Ecologie-Les Verts a fait entendre une voix un rien dissonante en réclamant au micro de RMC « la justice pour la jeune femme qui a porté plainte pour des faits qui, s’ils sont avérés, sont très graves. La justice pour Dominique Strauss Kahn qui bénéficie de la présomption d’innocence ».

On notera au passage que Cécile Duflot, a tout simplement oublié de prononcer le crédo rituel à gauche si justement pointé par Me Rodolphe : « Cela ne ressemble pas au DSK que je connais », ni même un produit dérivé du genre de celui délivré ce matin par sa camarade Eva Joly sur France Info : « C’est un drame, c’est un cauchemar, et j’espère que nous allons nous réveiller de ce cauchemar ».

On notera que cette même interview a donné l’occasion à la primocandidate écolo à la présidentielle de s’exprimer sur les différences entre le système judiciaire américain et le notre : « C’est un système accusatoire où les procureurs réunissent les éléments à charge alors qu’en France, on fait plus attention, on réunit les éléments à charge et à décharge ».

Rien qu’à imaginer Eva Joly et l’ensemble de ses confrères magistrats instructeurs passant leurs nuits à réunir des éléments à décharge, j’en ris encore. Mais peut-être que les innocents emprisonnés d’Outreau et d’ailleurs trouvent ça moins drôle…

« Cela ne ressemble pas au DSK que je connais »

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image : gunthert (Flickr)

Depuis l’affaire dite de la Porsche, le grand-public savait que Dominique Strauss Kahn disposait d’un staff conséquent de conseillers et de communicants – cela fait belle lurette que les journalistes n’en ignorent rien. Les événements de New York ont prouvé à quel point ils étaient compétents. Insensiblement, les « éléments de langage », comme on dit dans ce milieu, ont été diffusés, répétés et amplement relayés. Au-delà de l’incontournable – et néanmoins légitime – référence à la présomption d’innocence, la pierre angulaire du discours choisi par les spin doctors de DSK, c’est l’incrédulité.

Depuis dimanche matin, de Jean-Marie Le Guen à Jean-Christophe Cambadélis en passant par le biographe autorisé Michel Taubmann, combien de proches a-t-on entendu rabâcher la même phrase : « Cela ne ressemble pas au DSK que je connais » ? Techniquement, l’idée est simple mais forte : marteler l’incompatibilité entre le profil psychologique et les faits.

Séducteur oui, violeur non. Une fois ce présupposé acquis, le complot que d’aucuns soupçonnent entre les lignes prend alors un début d’épaisseur. Qui veut faire tomber le patron du FMI? Les Américains, les Allemands, les Russes, les Grecs, l’Elysée ? Quelle que soit la pseudo-piste, l’angle choisi est le bon car il découple la réputation de DSK des faits et le dossier s’en trouve, de ce fait, très allégé.

Seulement voilà, à peine cet axe ébauché, patatras !, un autre dossier sort ou plutôt ressort. Celui de Tristane Banon (journaliste et filleule de la deuxième épouse de DSK) qui se plaint d’une agression sexuelle commise en 2002. En 2007, elle avait évoqué l’épisode sur Paris Première dans le cadre de l’émission « 93, Faubourg Saint-Honoré » animée par Thierry Ardisson sans que le nom de DSK, qu’elle qualifie de « chimpanzé en rut », fût cité à l’antenne (il a été couvert par un bip).

On voit tous les convives réunis par le présentateur autour de sa table écouter Tristane Banon relater sa version des faits sans qu’aucun ne semble surpris, heurté ou gêné par ce déballage, y compris lorsque la jeune femme indique : « Il a voulu que je lui tienne la main pour répondre, puis le bras… On a fini par se battre (…) on sʼest battus au sol (…) jʼai donné des coups de pied, il a dégrafé mon soutien-gorge, il a essayé d’ouvrir mon jean. (…) Quand on se battait, je lui avais dit le mot « viol » pour lui faire peur, ça ne lui a pas fait peur plus que ça, comme quoi apparemment il était habitué. »

Ce dossier englouti est aujourd’hui ramené à la surface par la mère de Tristane Banon, Anne Mansouret, élue socialiste de Haute-Normandie et candidate aux primaires, qui se dit très culpabilisée d’avoir dissuadé sa fille dʼintenter une action en justice à lʼépoque du chef d’agression sexuelle. La description des faits est similaire en tous points à celle de la plaignante américaine.


DSK et Tristane Banon (15/05/2011) par JaneBurgermeister

Thierry Ardisson considère d’ailleurs que le rapport de DSK aux femmes est pathologique ou compulsif, de l’ordre du sex-addict. Anne Mansouret, quant à elle, ne dit pas autre chose: « Pour moi, Dominique Strauss-Kahn est malade. Ce nʼest pas une injure de dire cela, il a un vrai problème: une addiction au sexe, comme dʼautres ont des soucis avec lʼalcool, la drogue ou le jeu. Il est malade. Sur les faits eux- mêmes, je ne peux pas me prononcer, je nʼy étais pas. Mais pour moi, cʼest très plausible que cette femme ait été agressée sexuellement. En revanche, je suis formelle, il a bien tenté dʼabuser de Tristane. »

À bien y réfléchir, le choix d’axer la défense sur le profil psychologique de DSK – décrété par les siens comme incompatible avec les inculpations -, n’est peut-être pas le plus judicieux. Oserait-on dire que les faits sont têtus?

Quand Alep s’éveillera

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étudiants en médecine à Alepo. image : photo d'écran youtube

Sept semaines et autant de centaines de morts après le début de la contestation en Syrie, la liste des villes et localités touchées par le mouvement ne cesse de s’allonger. De Deraa, au sud, à Qamishli au nord-est, d’Abou-Kamal à la frontière irakienne et à Lattaquié sur la côte méditerranéenne en passant par Damas, les foyers de contestation contre le régime s’allument sur la carte de la Syrie comme les boutons d’acné sur le visage d’un adolescent.

Or, plus le mouvement s’étend, plus une absence se fait remarquer : celle d’Alep. La deuxième ville du pays par sa population et la première par sa contribution à l’économie nationale reste en dehors de la mêlée. Etant donné son poids démographique, économique et symbolique, son entrée dans la danse risquerait de porter au pouvoir un coup fatal. Du reste, plusieurs médias ont analysé la manifestation de quelques milliers d’étudiants mercredi dernier comme un événement important, si ce n’est un tournant dans la crise syrienne.

Pour autant, il ne s’agit pas d’aller trop vite en besogne. À y regarder de plus près, rien n’indique pour le moment qu’Alep ait décidé de lâcher Bachar el-Assad. Pour cette ville industrieuse et commerçante, le martyre n’est pas un business-model répertorié. Soyons juste, la contestation du régime n’a pas totalement épargné Alep. Si le président syrien tombe un jour, la cité trouvera sûrement le moyen de tresser des couronnes de laurier et d’ériger des monuments aux combattants pour la liberté. Mais il faut reconnaître que ceux-ci n’ont pas jusque-là constitué de très gros bataillons à en juger par l’affluence observée lors des manifestations: quelques centaines le 13 avril, une poignée le 4 mai. Il faut surtout signaler qu’elles étaient toutes confinées au campus universitaire. La timidité aleppine a aussi été flagrante le 22 avril, lors du « Grand vendredi » qui s’est soldé par la mort d’une centaine de Syriens. Les habitants d’Alep qui tiennent un journal intime auraient pu s’inspirer pour cette journée historique de la phrase rédigée par Louis XVI le 14 juillet 1789 : « Rien ».

Même après le rassemblement estudiantin du 11 mai, la situation à Alep n’a pas changé de façon notable. Comme auparavant, la manifestation est restée circonscrite à l’intérieur du campus, et si les 2000 participants traduisent une mobilisation en hausse, ils ne doivent pas faire oublier que l’écrasante majorité des 65 000 étudiants inscrits à l’université d’Alep n’y ont pas pris part. De plus, le fait que l’essentiel du mouvement se soit déroulé à proximité des dortoirs de la fac et que les principaux slogans aient exigé la levée de l’état de siège à Banias et Homs laisse penser qu’il ne s’agissait probablement pas d’étudiants aleppins. Autrement dit, il serait hâtif d’en conclure qu’Alep est sortie de sa réserve.

L’attitude disons circonspecte des Aleppins depuis le début des troubles rappelle qu’en plus de ses aspects communautaires, confessionnels et politiques, la contestation en Syrie a aussi une dimension socio-économique. Ainsi, le premier foyer de rébellion, Deraa, est une ville pauvre, provinciale et traditionnelle – autrement dit l’absolue opposée de la riche et immense métropole qu’est Alep. Ce sont deux mondes, deux Syries qui n’ont que très peu de choses en commun. L’explosion du Horan, région marginale et marginalisée où se trouve Deraa, est le résultat de mille humiliations dont la moindre n’est pas d’avoir été oubliée et abandonnée dans le développement économique du pays. Ce n’est absolument pas le cas d’Alep, où une large classe moyenne urbanisée vit confortablement au cœur d’une activité industrielle et commerciale relativement prospère, à proximité d’un aéroport international rénové il y a une dizaine d’années et d’une grande université. Rien à voir entre les larges rues commerçantes et le quartier d’affaires de cette métropole du nord de la Syrie, proche de la frontière turque et de ses opportunités, et la misère poussiéreuse de Deraa dont la proximité avec les frontières israélienne et jordanienne ne fait apparemment rêver personne.

Pour l’instant, el-Assad et ses proches peuvent encore contenir Alep en brandissant le spectre d’une « deraïsation » de la Syrie. S’ils ne sont pas tous des bourgeois, les Aleppins, qui pourraient y perdre gros, semblent, dans leur grande majorité, fort sensibles à l’argument. Si on y ajoute un léger mépris pour les provinciaux et la peur que suscite l’attachement excessif de ceux-ci à la mosquée, on comprend qu’Alep ne soit pas prête à lâcher le clan au pouvoir. Cependant, ce choix a un prix économique. La consommation intérieure étant le moteur principal des industries et des commerces locaux, le pourrissement de la crise n’est pas une option très engageante. Même quand ils en ont les moyens, les habitants de Banias, Lattaquié et à Damas n’ont pas la tête à consommer. Le tourisme et les voyages d’affaire connaissent une baise notable, particulièrement sensible pour Alep qui accueille de nombreuses foires. Et si modestes qu’elles soient pour l’instant, les sanctions perturbent sans doute le sommeil de plus d’un honorable commerçant. Focalisés sur l’expérience iranienne, nous guettons le moment où l’armée bascule, convaincus que c’est celui où la contestation devient révolution. Peut-être devrions-nous réviser Marx et Lénine pour nous rappeler que les révolutions sont souvent faites par des bourgeois mécontents. Ceux d’Alep ne semblent pas avoir une vocation particulière pour l’héroïsme sacrificiel, mais s’ils n’ont pas d’autre choix, ils préfèreront encore le martyr à la faillite.

Normale sup’ : feu sur le quartier général !

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image : LATUFF

Le 19 avril, la direction de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm a fait évacuer par la police une douzaine d’étudiants de cette école qui occupaient le bureau de la directrice et la bibliothèque de ce prestigieux établissement.
Cette action militante était organisée par une poignée de « néo-maos » pour appuyer les « précaires » de la cantine de l’École, en grève depuis plus de trois mois pour exiger leur titularisation. Nous voilà donc revenus au temps où les disciples de Louis Althusser transformaient la rue d’Ulm en « base rouge », saccageaient le monument aux anciens élèves morts des deux guerres et s’apprêtaient à plonger au cœur du prolétariat en allant « s’établir » dans les lieux d’exploitation de l’homme par l’homme.[access capability= »lire_inedits »]

Badiou a succédé à Althusser comme gourou d’une jeunesse aussi avide de savoir que de victoires symboliques contre le néo-libéralisme, incarné localement par Monique Canto-Sperber, directrice de l’École depuis 2005.

L’épisode des maos des années 1970 relevait déjà de ce bégaiement de l’Histoire, évoqué par Marx, dégradant en comédie le mimétisme d’une tragédie antérieure. Certains de ses protagonistes en ont très bien parlé[1. Jean-Claude Milner, Olivier Rolin et Morgan Sportes, parmi d’autres…]. Le bégaiement d’un bégaiement transforme une comédie en farce, et c’est pourquoi, dans un souci de sauver cette belle jeunesse du ridicule, je me permets de lui faire quelques suggestions pour sortir du mauvais pas où elle s’est fourrée.

Les conditions de vie et de travail des précaires de la cantine sont, certes, déplorables. La compassion éprouvée à leur égard par l’avant-garde des étudiants progressistes témoigne d’un haut degré de moralité de cette dernière.

L’implacable RGPP (Révision générale des politiques publiques) place Mme Canto-Sperber face à un cruel dilemme : si elle demande des postes d’agents titulaires pour la cantine et le ménage, cela fera autant de postes d’enseignants ou de bibliothécaires en moins….
Il y a pourtant une mine de postes de fonctionnaires dans lequel il serait très facile de puiser, si nos néo-maos à keffieh étaient conséquents.

Dès leur entrée dans les ENS, les heureux reçus passent du statut d’étudiant à celui d’élèves-professeurs. Cela leur vaut quelques avantages, comme un logement à bas prix dans l’un des quartiers les plus huppés de Paris, une cantine bon marché et un traitement mensuel se montant à environ 1300 euros net. Dans aucun pays comparable à la France, on ne constate une telle disparité entre les étudiants dits d’élite et les étudiants « ordinaires ». À Harvard, Oxford ou Tübingen, universités sélectives s’il en est, le soutien public ou accordé par des fondations est réservé aux brillants sujets issus de milieux défavorisés. Or, le recrutement actuel des ENS révèle que, dans leur grande majorité, les élèves reçus sont issus de familles appartenant aux classes supérieures ou moyennes-supérieures, de l’aristocratie du pouvoir ou du savoir. Ils ont certes mérité, par leur intelligence et leur travail, qu’on leur offre les meilleurs professeurs, les meilleurs laboratoires, des voyages d’étude au bout du monde. Mais pourquoi leur conférer le statut de fonctionnaires avant qu’ils soient en mesure de contribuer au service de la collectivité ? L’argument selon lequel le traitement versé pendant leur scolarité est la contrepartie d’un engagement à servir l’Etat pendant dix ans (en fait sept, car le temps passé à l’École est compté) se révèle fallacieux : très rares sont aujourd’hui les normaliens frais émoulus qui vont, comme jadis, enseigner dans le secondaire au fond des provinces de France et encore moins dans les zones dites « sensibles ». Ils font, pour la plupart, une thèse dont le temps d’élaboration est décompté de leur engagement. Enfin, on ne voit pas bien qui, en dehors de l’Etat, est en mesure aujourd’hui d’assurer l’avenir professionnel de philosophes, d’historiens, de spécialistes pointus des langues anciennes ou des mathématiques fondamentales…

Alors, chers néo-maos de la rue d’Ulm, encore un effort pour être révolutionnaires ! Vous avez jusqu’au 4 août prochain pour brûler vos bulletins de salaire dans la Cour aux Ernests[2. Cour centrale de l’ENS de la rue d’Ulm. Les « Ernests » sont , dans le jargon normalien, les poissons rouges du bassin de cette cour introduits par l’ancien directeur Ernest Bersot] ![/access]

DSK : mépris de (première) classe

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L’affaire DSK n’a pas fini de rebondir. Après l’échec de leur première stratégie de défense, basée sur l’heure du méfait présumé, les avocats du directeur général du FMI se pencheraient désormais sur le profil de la plaignante. On susurre qu’Ophelia, 33 ans, femme de chambre au Sofitel de Times Square et mère d’une fille de quinze ans, gagnerait « matériellement » à diffamer l’ex-futur hôte de l’Elysée. Les fuites rapportées par la presse française évoquent en outre une employée modèle dont le physique disgracieux laisserait insensible jusqu’au plus priapique des obsédés.

En s’emparant de ces arguments, les défenseurs de DSK mettent en cause la véracité de son témoignage et donc du crime sexuel : la présomption d’innocence de l’un sert ici de prétexte à un prolo-bashing de l’autre, digne des meilleures universités d’été du MEDEF. Dans leur très grande maladresse, la plupart des strauss-kahniens hésitent donc entre le délit de sale gueule et le haine de classe. Si leur projet politique ne servait pas l’intérêt des élites mondiales, on mettrait cela sur le compte de l’émotion (légitime).

Voila sans doute le vrai fond scandaleux de « l’affaire DSK ». Que l’accusatrice soit une victime ou une affabulatrice ne changera rien au péché capital des sociaux-démocrates : leur mépris du peuple.

Il n’y a pas d’affaire France Trésor

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assigant, an III de la République

Nicolas Dupont-Aignan a récemment dénoncé sur Causeur le « scandale France Trésor » qu’il a, précise-t-il, « découvert sur internet ». Comme j’ai moi-même découvert un certain nombre de scandales sur internet – l’homme n’a jamais mis le pied sur la lune, le monde est en réalité dirigé par une secte extraterrestre et, pire encore, Elvis Presley n’est pas mort – je me fais un devoir de vérifier les assertions de ceux qui les dénoncent, en particulier, quand le « scandale » en question fleure la théorie du complot à plein nez.

L’Agence France Trésor (AFT), donc, est une agence gouvernementale française dont le métier consiste à gérer la dette et la trésorerie de l’Etat[1. Ce que monsieur Dupont-Aignan appelle improprement « la dette de la France » ; tombant ainsi dans le vieux travers socialiste qui consiste à confondre la Société et l’Etat] – à laquelle monsieur Dupont-Aignan reproche d’être conseillée – pas dirigée – par un comité stratégique « composé de banquiers internationaux qui sont aussi les bénéficiaires des placements qu’ils conseillent ». Traduction : l’AFT, dont le métier consiste à emprunter de l’argent sur les marchés financiers pour le compte de l’Etat, est (plus ou moins) dirigée par des banquiers privés (apatrides et avides de profits comme il se doit) qui ont tout intérêt à nous faire payer le plus possible d’intérêts puisque ce sont leurs banques qui achètent la dette de l’Etat. D’où l’« énorme conflit d’intérêt », d’où le scandale.

Le comité stratégique existe bel est bien et il n’a effectivement qu’un rôle de conseil – l’AFT étant, bien évidemment, dirigée par des représentant de l’Etat à commencer par monsieur Philippe Mills, son directeur général et monsieur Anthony Requin, son adjoint. Par ailleurs, le comité stratégique est composé de dix membres [2. Donc vous trouverez la liste ici] parmi lesquels seuls deux correspondent vaguement à ce que monsieur Dupont-Aignan appelle des « banquiers internationaux » – messieurs de Larosière (ancien gouverneur de la Banque de France et conseiller du président BNP Paribas) et Hau (membre du directoire de la Compagnie Financière Edmond de Rothschild) – à moins que l’on ne considère BlackRock (qui est une société de gestion), la Banque nationale suisse (qui est la banque centrale de nos voisins helvètes) et la BEI (qui est un organisme public de l’Union Européenne) comme des « banques internationales » ; ce qui amènerait – en tirant bien par les cheveux – la proportion de « banquiers internationaux » à cinquante pour cent de l’effectif. Passons.

Pour illustrer le scandale de ce « racket de la richesse nationale », monsieur Dupont-Aignan affirme que « la Banque centrale européenne prête aux banques au taux de 1%, et celles-ci prêtent à la France à 3% ». Il faudrait un volume d’introduction à l’économie pour expliquer à quel point cette affirmation est ridicule mais restons simples : 1%, c’est le taux que payent les banques commerciales à la BCE pour des emprunts sur une journée (c’est un taux « au jour-le-jour ») et 3%, c’est le taux que paye l’Etat pour des emprunts à dix ans. Avec un minimum de culture économique, monsieur Dupont-Aignan aurait certainement cherché à comparer des choses plus comparables : par exemple, pas plus tard que le 9 mai 2011, alors que le « taux refi » de la BCE (c’est-à-dire le taux auquel les banques commerciales empruntent de l’argent à la BCE) était à 1,25%, l’AFT a emprunté 4 milliards d’euros sur 3 mois à un taux de… 1,02% ; soit 0,23% de moins [3. Si, comme Nicolas Dupont-Aignan, vous avez internet chez vous : vous pouvez vérifier ici].

Ajoutons que la dette de l’Etat français est majoritairement détenue par des compagnies d’assurance, des fonds d’investissement ou des organismes de retraite c’est-à-dire – in fine – par d’honnêtes gens qui ont placé les économies d’une vie de travail dans des contrats d’assurance-vie, des OPCVMs ou des plans de retraite complémentaire. Les banques ne détiennent vraisemblablement pas beaucoup plus d’un dixième de notre dette publique et – mieux encore – ne le font que parce que la réglementation bancaire les y incite fortement ! C’est une simple question de bon sens : quel intérêt pourrait bien avoir une banque à prêter de l’argent à un Etat qui, par définition, paie des taux moins élevés qu’elle, si on ne l’y a pas incité par voie réglementaire ?

Enfin, juste pour le principe, cette accusation portée contre les instigateurs de cette fameuse loi de 1973 – aussi connue chez ses détracteurs sous le nom de « loi Rothschild » – relève non seulement de l’analphabétisme économique mais surtout du procès d’intention, voire de la théorie complotiste. Puis-je suggérer à monsieur Dupont-Aignan de mieux sélectionner ses sources à l’avenir et, par la même occasion, de se fendre d’une lettre d’excuses adressée à l’équipe de l’AFT ?

Cette loi de 1973, votée sous l’impulsion de Valéry Giscard d’Estaing, est l’un des derniers garde-fous dont nous disposons pour empêcher des politiciens incompétents de financer leurs lubies en dévaluant massivement la valeur de nos économies et le niveau de nos salaires réels. Depuis quand les politiciens sont-ils plus compétents que les gens dont c’est le métier – et par ailleurs l’intérêt bien compris – pour savoir combien et où investir ? Qui peut être assez naïf pour croire qu’il suffit de faire « tourner la planche à billets » pour créer de véritables richesses ? À combien d’expériences désastreuses – comme celle de la république de Weimar en 1923 ou les imbécilités de Robert Mugabe plus récemment – faudra-t-il que nous assistions pour comprendre que la création de richesse, l’innovation et – finalement – le bien-être des gens ne se planifie pas ? L’alternative de Nicolas Dupont-Aignan ressemble à celles que nous proposent Marine le Pen ou Jean-Luc Mélenchon : le suicide collectif.

DSK, politique prisonnier

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photo : World Bank Photo Collection

Nous étions partis pour écrire un billet léger, avec une attaque humoristique, appelant le lecteur à fredonner une chanson impérissable, composée par une nonne belge, connue sous son nom d’artiste : Sœur sourire. Le succès de la jolie ritournelle, qui parle d’un certain Dominique, fut planétaire, mais le sort de son infortunée auteur-compositeur-interprète, désespérant ! Toujours est-il que, jeune scout de France, le mollet ferme, le col ouvert, nous aussi, nous allâmes par les chemins, déchiffrant les signes de piste, et chantant à tue-tête, avec la patrouille : « Dominique, nique, nique… ». Le brave aumônier, qui accompagnait nos pérégrinations (ce n’était pas l’abbé Cottard), n’y voyait pas malice, et reprenait au refrain, de sa belle voix de baryton Martin : « nique, nique ». Le soir, sous la tente, nous échangions des histoires sales…

Bref, nous souhaitions rire, malgré tout, de la très vilaine affaire, qui vient de salir la réputation, jusque-là flatteuse, du mâle français, passé brutalement du niveau d’un Don Juan aimable, à celui d’un prédateur de la domesticité hôtelière. Mais le cœur n’y est plus ! L’image de Dominique S-K, sortant d’un commissariat de Harlem, le visage exsangue, menotté dans le dos, a refroidi notre causticité naturelle.

Cependant, comme demeurait en nous, inassouvi, le désir de nuire à nos contemporains, nous avons pensé, avec un lâche soulagement, aux très nombreux affligés et affligeants personnages, qui se succèdent depuis dimanche matin, sur les plateaux des chaînes de télévision. Voyez Martine Aubry, par exemple : elle devrait absolument postuler à un rôle de figuration, dans la prochaine adaptation cinématographique de « L’attaque des robots », tant elle nous paraît incarner la formule, fameuse, du regretté Henri Bergson, à propos du processus comique : du mécanique plaqué sur du vivant. Comme figée dans la représentation idéale de l’accablement humain, Mme Aubry, plus « mère » de Lille que jamais, semblait contempler le spectacle d’une désolation intérieure, à côté de laquelle le dernier tsunami japonais est une vaguelette de baignoire ! Dans sa grave déclaration, elle appela « à la décence nécessaire », pria les socialistes de « rester unis et responsables », puis rassura les Français : « Nous sommes là, les socialistes, pour [vous] entendre, pour [vous] comprendre, pour apporter des réponses à [vos] problèmes. ». Faut-il commenter cet effrayant maternalisme ?

La palme de l’accusation radicale, de l’exécution en place publique, revient à Bernard Debré. Sur son blog, le député parisien dénonce DSK avec une brutalité de type vichinskien[1. Andréï Vichinsky (1902-1954) fut le plus redouté des procureurs, sous le règne de Staline] : « […] c’est un homme peu recommandable […] ». Puis, s’adressant au réprouvé de Harlem (sans désir) : « Vous allez peut-être être condamné à une peine de prison. Bravo ! ».

Certes, les journalistes « spécialisés » n’ont pas déçu nos espérances ! Tous annoncèrent la probable absence, dans la course à l’Élysée, du candidat de la « fabrique ». Poursuivant leur chimère d’une République entièrement sous contrôle, ils formèrent le chœur de la déploration : ils se lamentèrent sur la probable absence du favori des sondages, du héros de la classe médiatique. Ils persistèrent dans l’idée que l’homme de Washington devait passer triomphalement les médiocres obstacles du suffrage universel. Sourds et aveugles, ils encensèrent une pure abstraction, une créature numérisée, imaginée par une officine de communicants, servie par des apparatchiks, affamés de postes et de prébendes.

Nous retiendrons, évidemment, les prestations des excellences du Parti socialiste. Sans aucun doute « briefées » tôt dans la matinée, elles présentaient toutes le masque de stupeur de ben Laden, au moment où les navy seals s’invitèrent dans sa chambre à coucher. Elles allaient répétant que ce qu’elles savaient du comportement privé de leur champion, le plaçait naturellement au-dessus de tout soupçon. Le présumé « Harlem globe niqueur » était donc la victime, sinon la dupe, d’une manière de complot, fomenté par l’Internationale des droites !

Mais le meilleur de tous, selon nous, fut l’ineffable Bruno Roger-Petit. Dimanche soir, il démontra, devant un journaliste du Figaro, à i-Télé, une mansuétude, à laquelle ses billets vengeurs et très bêtes du Post.fr ne nous avaient pas accoutumés ! Il en appela à la prudence, à l’examen minutieux des faits, aux possibles rebondissements. Il s’offusqua de l’hallali, il railla l’opprobre, il s’indigna de l’anathème. Fort bien ! Nous invitons simplement Roger-Petit à s’appliquer à lui-même ces excellents préceptes. Que ne les a-t-il suivis, lorsqu’il lançait, chaque jour, des accusations venimeuses contre Éric Woerth, alors qu’il ignorait tout du degré de culpabilité de ce dernier dans les affaires où il était mis en cause. S’est-il découvert une vocation de moraliste ? Il convient de démontrer, dans cette discipline de l’esprit, un talent qu’il ne possède point. En revanche, il a toutes les qualités d’un moralisateur. Bas de gamme.

Divorce en vue à Londres?

5
photo : Manic Street Preacher

Il y a tout juste un an, David Cameron et Nick Clegg tenaient leur première conférence de presse commune. Tapes sur l’épaule, confidences susurrées à l’oreille, Cameron et son vice-premier ministre libéral-démocrate rivalisaient de minauderies, trop heureux d’avoir fait son affaire à ce ronchon de Gordon Brown. Good bye le Labour, pourtant traditionnel allié des Libéraux-démocrates. Intronisés couple de l’année, Nick et David semblaient indispensables l’un à l’autre. Issus des mêmes écoles et du même milieu, les deux jeunes loups éclaboussaient les spectateurs de leur beauté so british.

À l’époque, Cameron avait manqué de peu la majorité alors que Clegg voulait faire passer à toute force la réforme du système électoral censée lui ouvrir les portes du pouvoir. Leur marché se voulait avant tout pragmatique : « grâce à moi tu deviens Prime Minister ; en retour tu m’offres sur un plateau le référendum qui renverra aux oubliettes de l’histoire le plus vieux système électoral du monde, le First Past The Post (FPTP) ». Dix candidats, celui qui arrive en tête rafle tout, quel que soit son score. Pas très démocratique, mais diablement efficace. Résultat de ce scrutin ultra-majoritaire : depuis Mathusalem ou presque, deux partis se partagent le pouvoir au Royaume-Uni.

Clegg le trouble-fête

Un an et un mariage princier plus tard, le jardin de roses du Ten Downing street résonne encore des embrassades du tandem gouvernemental. L’exécutif au beau fixe ? Ce serait sans compter avec l’arrivée tonitruante de Nick Clegg, ce roi médiatique à la couronne d’épines.
Pendant la dernière campagne législative, le temps de trois débats télévisés, le sémillant lib-dem avait réussi à brouiller les cartes à coups de sourires cajoleurs, de petites phrases piquées à Barack Obama et de discours simples ponctué de « them ». Eux, les rancis, les produits périmés de la vie politique britannique tranchaient avec « me », mes dents blanches, mon idéalisme de bon aloi et le vent de fraîche folie que je faisais souffler sur l’élection.

Les Brits en avaient fait l’arbitre des élégances. Très habilement, avec un zeste de cynisme bonhomme qui laissait présager un sacré métier derrière l’apparence lisse de gendre idéal, Clegg avait tranquillement fait monter les enchères. En échange du soutien des députés libéraux, le nouveau premier ministre conservateur avait concédé un poste de Deputy Prime Minister[1. Equivalent britannique de vice-premier ministre] à Clegg, des ministères-clés pour ses amis et surtout l’assurance d’un référendum sur le système électoral.

L’annus horribilis de Clegg

Depuis, les roses se sont fanées. Consternés par ses reniements permanents, son aplomb à la limite de l’impudence et ses erreurs de jugement monumentales, les Anglais ont à 70% rejeté le référendum dont Clegg avait fait la clé de son avenir. Autrement dit, il vient de perdre son pari, et d’humiliante façon. Le « vote alternatif » introduisant une forte dose de proportionnelle ne passera pas. Plus qu’un homme, la vox populi britannique a rejeté un texte. À l’instar du Traité Constitutionnel Européen, le projet proposé était lourd, obscur et compliqué à mettre un œuvre. À tel point qu’un esprit chagrin ou mal tourné n’hésiterait pas à accuser David Cameron d’avoir intentionnellement fait rédiger par ses services ce condensé indigeste. Honni soit qui mal y pense, bien sûr. En tout cas, le changement attendra.

Que croyez-vous que fit l’inénarrable Clegg après cette claque monumentale ? Il démissionna ? Vous n’y êtes pas du tout. Whitehall vaut bien une messe. Nick a décidé de se « radicaliser » en s’opposant par tous les moyens à la réforme du système de santé porté par Cameron. Partout Clegg s’effondre, rendant illusoire la pérennisation d’une coalition de centre-droit modéré qui n’a jamais existé ailleurs que dans les rêves du Guardian. Cameron et Clegg n’avaient d’ailleurs pas un seul point d’accord idéologique. Tout les séparait et tout les sépare encore : l’avenir des établissements financiers et la scission entre banques d’affaires et de dépôt, l’environnement (les Lib-dems sont des écolos convaincus), la charte des droits fondamentaux, la réforme cruciale du système de santé où Cameron voudrait introduire une forte dose de choix et de concurrence entre les médecins, le nucléaire, l’immigration, la guerre en Libye…. N’en jetez plus.

Cameron : la force tranquille

On peut apprécier ou non le programme des Conservateurs, mais force est de constater que le chef des tories tient le cap au 10 Downing Street. Tranquillement, il avance ses pions avec une assez redoutable maîtrise. Le Premier ministre n’a pas besoin d’une crise politique en ce moment. Ni d’élections anticipées. Assurés d’être battus ou sérieusement mis en danger, les parlementaires lib-dem n’ont d’autre choix que de le suivre. Bravo Maestro. À cynique, cynique et demi.

David Cameron dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit. Elu pour assainir les finances et tailler dans les dépenses publiques, il assainit et taille. Bon an mal an, les Anglais suivent, serrant les dents et leur ceinture en silence. Un coup à hue, un coup à dia, Clegg qui avait promis de ne pas toucher aux droits d’inscription à l’université accepte leur triplement au motif « qu’il ne connaissait pas la réalité ». Tout en prononçant une diatribe enflammée contre le nucléaire après Fukushima, alors que Cameron vient de commander de nouvelles centrales à Areva pour assurer l’indépendance énergétique du Royaume-Uni… Finalement, en politique, l’amateurisme et le cynisme peuvent aussi se payer cash.

Et pendant ce temps…

Et le Labour, le grand parti d’opposition ? Favorable à la réforme électorale… mais hostile à Clegg, il peine à trouver place et arguments. Dans son fief écossais, à l’occasion des élections municipales organisées en même temps que le référendum, le Scottish national party d’Alex Salmond a raflé la mise, faisant craindre une sécession dans la foulée des flons-flons nationalistes du mariage royal. Un comble. Certes, le Royaume en a vu d’autres, mais l’opposition travailliste peine à retrouver son assise populaire.

Quand il l’estimera opportun, David Cameron appellera les électeurs aux urnes et se débarrassera facilement de son embarrassant allié. Si… les Brits ont encore un ou deux crans à leur ceinture.

Mirbeau, Buñuel et DSK

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Il ne faut jamais laisser l’actualité nous empêcher de relire ou revoir un bon classique. On se reportera donc avec bonheur au Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau (1900), un des grands écorchés de notre littérature de la fin du XIXème siècle, et trop peu lu à notre goût.

Gourmont disait de lui qu’il se réveillait en colère et se couchait furieux, un peu sans doute comme quelqu’un, ces jours-ci, qui aimerait la vie politique comme école de civisme et de dignité. Le roman montrait la propension de la grande bourgeoisie et d’une certaine aristocratie décavée à baiser systématiquement la bonne comme moyen ultime de marquer sa domination de classe, que ce soit pour faire sauter la capsule de l’ainé des garçons ou assurer une manustupration rapide au grand père qui fétichisait sur les bottines cirées.

On pourra compléter cette lecture par le visionnage de son adaptation cinématographique par Luis Buñuel en 1964 avec Jeanne Moreau dans le rôle de la bonne du Sofitel, euh pardon de la femme de chambre d’une gentilhommière normande.

Le Journal d'une femme de chambre

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Soleil vert

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« L’environnement, ça commence à bien faire ! » La saillie de Nicolas Sarkozy au Salon de l’agriculture 2010 aurait pu servir d’exergue à l’excellent documentaire rediffusé par France 2 en avril − sauf qu’il date de 2008. Mais qu’importe : non seulement cette enquête, intitulée Les Prêcheurs de l’Apocalypse, ne s’est pas biodégradée, mais elle nous en apprend de belles sur les dérives et les délires de l’Église d’Écologie, qui n’a jamais été aussi influente dans notre Occident décadent.

Sous la houlette de Françoise Castro, productrice, Jérôme Lambert et Philippe Picard retracent les glissements progressifs de l’écologie, qui fut une science avant de devenir une idéologie, puis une nouvelle foi dans l’Ouest. Une foi dont le fondamentalisme, avec ses superstitions et ses tabous, constitue désormais une menace pour l’avenir de l’humanité – à commencer par la sécurité alimentaire mondiale.[access capability= »lire_inedits »]

La planète, c’est nous !

Pour autant, ce documentaire ne semble pas avoir été sponsorisé par je ne sais quelle multinationale polluante, voire transgénique. À les en croire, ses auteurs ne veulent que nous rappeler une évidence : « l’impératif écologique » doit lui-même impérativement être concilié avec l’impératif humain… Faute de quoi la planète sera sauvée, mais sans nous.

Qu’on se rassure : Picard et Lambert n’ont pas d’a priori contre la préservation de l’environnement. Simplement, ils s’interrogent sur cette vague verte qui submerge aujourd’hui le monde occidental : d’où vient-elle et, surtout, jusqu’où ira-t-elle ? Au-delà d’un unanimisme aussi récent que suspect, comment démêler dans la doxa écologiste le vrai du faux – et éviter ainsi des remèdes pires que les maux ?

Pour nous y aider, voici une patarafée de spécialistes, d’universitaires et de chercheurs. Magie du petit écran ! Ils sont venus, ils sont tous là, suisses et hollandais, responsables de l’ONU et de la FAO, étasuniens et antipodistes. Chacun nous éclaire de sa science – et tous nous mettent en garde contre le même péril : l’absurdité qui consisterait à sacrifier l’homme sur l’autel de son environnement. C’est pourtant ce qui risque de se passer si nous n’y prenons garde ! Même que ça a déjà commencé…

DDT contre malaria

Historiquement, la première victoire du lobby écologiste fut l’interdiction du DDT, par les États-Unis d’abord (1972) puis par tout ce qui compte dans la communauté internationale[1. 158 pays ont signé la Convention DDTéicide de Stockholm (2001)]. Et dès ce moment-là, souligne notre documentaire décidément engagé, « l’impératif écologique s’est opposé à l’impératif humain ».

En sa qualité d’insecticide, le DDT avait contribué à éradiquer complètement, chez nous, le paludisme ; pour les mêmes raisons, son interdiction a eu pour conséquence, entre autres, une importante recrudescence de la malaria en Afrique. À tel point qu’il fut décidé finalement − non sans débats, et à titre exceptionnel − de lever l’interdit sur le DDT dans les pays dont la survie en dépendait. Trop aimable.

C’est dans des moments comme ça qu’on se demande si, en fait de religion, l’écologisme occidental ne serait pas plutôt, comme le bouddhisme du même métal : un caprice de riche. Rien à voir, direz-vous ! De fait, la lévitation germanopratine n’a jamais tué personne.

À propos, vous la connaissez, celle des biocarburants ? C’est l’histoire des États-Unis et de l’Union Européenne qui ont décidé de les subventionner au nom de leur croisade commune contre le réchauffement climatique. Le gag, c’est que, pour un ou deux milliards d’hommes, « carburant vert » rime avec crise alimentaire.

Biocarburants ou tortillas ?

Trop souvent, on fabrique les carburants « propres » à partir de végétaux qui seraient propres aussi à l’alimentation humaine. L’anecdote drôle, ici, se situe en 2007 : avec l’essor des biocarburants, notamment aux États-Unis, le cours du maïs a tellement augmenté qu’on a eu des « émeutes de la faim » au Mexique, soudain privé de tortillas[2. Mais en fait, si on y réfléchit bien, la blague n’est drôle que parce que ce sont des Mexicains].

C’était le début de la crise alimentaire mondiale − qui, sans rire cette fois, ne fait que commencer. « L’Occident a la mémoire courte », ose le documentaire : notre propre développement s’est appuyé en grande partie sur cette « agriculture moderne » que nous mettons en accusation aujourd’hui. Avons-nous pour autant le droit d’en priver les pays pauvres ? Les Européens ne jurent plus que par l’agriculture biologique, fort bien ; mais ce modèle peut-il nourrir le monde ? « Bientôt, s’indigne un responsable de la FAO, 20 % de la production mondiale de maïs sera retiré de l’alimentation. C’est une folie ! »

En 2050, on sera quand même neuf milliards (enfin, vous). Pour nourrir tout ce petit monde, il faudra augmenter d’au moins 50 % la production alimentaire mondiale – sans pouvoir étendre à proportion la surface des terres cultivables, et en limitant bien sûr l’usage de l’eau – qui risque de manquer en Afrique avant même qu’il y fasse trop chaud.

Comme le résume fort à propos le Dr Guillet, de l’OMS, c’est très bien de vouloir nous protéger, fût-ce à tout hasard ; encore faut-il prendre en considération d’autres populations, qui ont peut-être d’autres priorités que le CO2. Accessoirement, prévient le bonhomme, à la manière d’un Raspail, « si on ne s’occupe pas de ces gens-là, un jour ou l’autre, ils s’occuperont de nous ! »

Qui craint les grands méchants OGM ?

Plus diplomatiquement, disons que l’altruisme peut n’être qu’un égoïsme bien pensé. Pour assurer la sécurité alimentaire aux pays pauvres – c’est à dire la paix chez nous ! –, faisons donc proprement notre boulot de pays surdéveloppés : progressons en matière de biotechnologies ! Sans offenser Dieu, « créons », par croisement et sélection des espèces, des plantes toujours plus résistantes – notamment face aux changements climatiques tant redoutés.

Le problème, c’est qu’on a peur aussi des OGM[3. Moi c’est l’aspartame, et aussi mes deux portables]. Pourtant, observe le Pr Axel Kahn, le génie génétique fait déjà partie de notre vie : un nombre toujours croissant de nos médicaments sont des OGM, sans que personne n’appelle à les boycotter. Et qui songerait à interdire l’insuline aux diabétiques ?

Alors, au nom de quoi bloquer la recherche en matière de plantes transgéniques ? Et si, demain, elles s’avéraient indispensables pour contribuer à nourrir la planète ? Or, depuis vingt ans, la recherche en biotechnologie piétine, s’inquiète Guy Riba de l’INRA. « Le seul résultat, ajoute-t-il avec une ironie amère (à moins que ce ne soit l’inverse), aura été de renforcer les multinationales du secteur. » Bové, Monsanto, même combat ? Sans aller jusque-là, les responsables et porte-parole divers des pays pauvres, notamment africains, semblent passablement horripilés par l’obnubilation écologiste en vogue chez nous, les ravis de la couche.

Bon sens et mauvaises fois

« Entre le DDT et les OGM, qu’est-ce qui est le plus anti-écologique ? » persifle le président de l’Association des producteurs de coton africains. Abdoulaye Wade, président du Sénégal, préfère dramatiser – avec des accents de populisme panafricain qui ne mangent pas de pain, si j’ose dire : « L’Afrique a faim, et vous lui dites de se serrer la ceinture !, balance-t-il à la tribune de la FAO… Je reviendrai peut être vous demander la ceinture ! »

Au-delà du spectacle, le résumé de la situation par le président Wade[4. Et non pas Le Président et Miss Wade.] n’est pas faux. Chez nous, observe Axel Kahn, les OGM sont devenus l’enjeu d’un débat quasi théologique : on doit être pour ou contre – de préférence contre. Mais il ne suffit pas d’avoir choisi le bon camp ; encore faut-il s’y tenir strictement, sous peine d’être traité d’hérétique. Apparemment, Axel Kahn sait de quoi il parle.

En France, les gouvernements successifs ont toujours hésité à adopter, dans cette affaire, une position tranchée ; mais leurs décisions cumulées aboutissent à une interdiction de fait des OGM par précaution (de principe). Absurde autant qu’hypocrite ! s’énerve Guy Riba. Si vraiment les OGM présentent un risque pour la santé publique, alors il faut interdire non seulement leur production, mais leur importation : « 70 % des produits transformés chez nous dérivent de produits transgéniques… Un peu de cohérence ! »

Du risque zéro à la politique zéro

Mais le principe de précaution ne s’embarrasse pas de ce genre de détails : De minimis non curat praetor ! Il a désormais les moyens de sa politique : inscrit dans notre Constitution depuis 2005, il peut conduire demain n’importe quel le pouvoir à interdire n’importe quelle innovation scientifique ou technique au nom de n’importe quel « risque potentiel ». Or, comme chacun sait, le risque zéro n’existe pas. Ça me rappelle l’histoire du sourd : « Si je m’écoutais, je ne ferais jamais rien ! »

Bien sûr, il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne font pas de conneries… Sauf quand ne rien faire est la pire des conneries. Et lorsqu’il s’agit d’agir, c’est-à-dire de trancher, la prise de risque peut s’avérer nécessaire, euphémise le biologiste Pierre Joliot-Curie, professeur au Collège de France – avant d’illustrer joliment sa pensée : « Vu les conditions dans lesquelles Pasteur a fait ses premières vaccinations, aujourd’hui il irait directement en prison. »

La science, hier solution à tous nos problèmes – y compris métaphysiques – est devenue la cause de tous nos maux. Sic transit Chicago authority, comme disaient à peu près nos Anciens. Reste que ce néo-obscurantisme est parfaitement aberrant : sans l’aide de la science, nous ne parviendrons à sauver ni la planète, ni les humains qui, jusqu’à présent, l’habitent. Plus précisément, avertit le Pr Ingo Potrykus (mais oui), biologiste zurichois : « Si nous n’utilisons pas tous les moyens technologiques à notre disposition pour augmenter la production agricole mondiale, nous allons au-devant d’une catastrophe majeure. »

Pompidou, toujours vert !

« Gouverner, c’est choisir entre deux inconvénients », disait le regretté Georges Pompidou[5. Dans une interview (re)diffusée chez Taddeï, le 12 avril, au cours d’une « soirée Pompidou » comme on aimerait en voir plus souvent]. « Inventeur », en 1971, du ministère de l’Environnement, il lui fixait comme objectif d’« organiser le progrès économique d’une manière compatible avec le respect de l’environnement ». Et non pas l’inverse parce que, ajoutait-il avec sa lueur malicieuse dans l’œil, « de toute façon, vous savez, on n’arrête pas le progrès ! »

Brève de comptoir, ou réflexion de chef d’État ? Les deux, mon bougnat ! En fait de présidents de la République, je tiens même que c’est sa mort à lui qui a arrêté le progrès. Mais c’est le pompidolien historique qui parle ici – pas le chroniqueur subtil et pondéré auquel je vous ai habitués. À mes yeux, Pompidou faisait mieux que tous les autres, De Gaulle compris, le départ entre sa personne et sa fonction. C’est d’ailleurs à son propos que Marie-France Garaud[6. Toujours dans le nunéro du 12 avril de « Ce soir ou jamais ! » consacré à Georges Pompidou, après la diffusion du téléfilm Mort d’un président] cite Giscard, pour le contredire bien sûr : « Le président de la République n’est pas un homme comme les autres, tout simplement parce qu’il a la responsabilité des autres ! »

J’aime l’intransigeance courtoise de cette dame – au point de me demander si mon pompidolisme ne serait pas en fait un garaudisme. Il est vrai aussi que Mme Garaud présente l’avantage d’être toujours là – et même plus souvent qu’avant, grâce à Taddeï en particulier.

Utopie irresponsable, ou pessimisme actif ?

Vous me direz : quel rapport avec la choucroute verte ? Mais l’exercice du pouvoir tout simplement, et les responsabilités qu’il impose. Il y a sur cette question essentielle un fossé entre l’irénisme écologiste et le pessimisme actif qui doit guider tout gouvernant – chargé d’éviter le pire plutôt (ou plus tôt) que de se lancer pour la énième fois dans la difficile édification du « meilleur des mondes »[7. Voir par ex., à ce sujet, le XXe siècle].

C’est quand même aux politiques − nom d’un petit bonhomme en bois vert ! − qu’il appartient de veiller aux intérêts du pays et aux besoins du peuple. Sans parler de la nécessaire concertation entre nations sur les sujets d’intérêt commun – et Dieu sait que la sécurité mondiale en est un !
C’est même la raison pour laquelle, au nom de l’intérêt supérieur de tout le monde, j’ai l’honneur d’exiger par la présente la séparation immédiate de l’Église d’Écologie et de l’État.[/access]

DSK divise les Verts

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J’ai suffisamment dit de vilenies par ici sur Cécile Duflot pour ne point la féliciter quand elle souligne, assez isolément, que le droit à la justice, et donc aussi à la présomption d’innocence vaut pour tout le monde dans l’affaire qui nous rive tous à nos ordiradiotélés et que tout le monde, ben, c’est tout le monde et pas seulement DSK.

En effet, la secrétaire nationale d’Europe Ecologie-Les Verts a fait entendre une voix un rien dissonante en réclamant au micro de RMC « la justice pour la jeune femme qui a porté plainte pour des faits qui, s’ils sont avérés, sont très graves. La justice pour Dominique Strauss Kahn qui bénéficie de la présomption d’innocence ».

On notera au passage que Cécile Duflot, a tout simplement oublié de prononcer le crédo rituel à gauche si justement pointé par Me Rodolphe : « Cela ne ressemble pas au DSK que je connais », ni même un produit dérivé du genre de celui délivré ce matin par sa camarade Eva Joly sur France Info : « C’est un drame, c’est un cauchemar, et j’espère que nous allons nous réveiller de ce cauchemar ».

On notera que cette même interview a donné l’occasion à la primocandidate écolo à la présidentielle de s’exprimer sur les différences entre le système judiciaire américain et le notre : « C’est un système accusatoire où les procureurs réunissent les éléments à charge alors qu’en France, on fait plus attention, on réunit les éléments à charge et à décharge ».

Rien qu’à imaginer Eva Joly et l’ensemble de ses confrères magistrats instructeurs passant leurs nuits à réunir des éléments à décharge, j’en ris encore. Mais peut-être que les innocents emprisonnés d’Outreau et d’ailleurs trouvent ça moins drôle…

« Cela ne ressemble pas au DSK que je connais »

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image : gunthert (Flickr)

Depuis l’affaire dite de la Porsche, le grand-public savait que Dominique Strauss Kahn disposait d’un staff conséquent de conseillers et de communicants – cela fait belle lurette que les journalistes n’en ignorent rien. Les événements de New York ont prouvé à quel point ils étaient compétents. Insensiblement, les « éléments de langage », comme on dit dans ce milieu, ont été diffusés, répétés et amplement relayés. Au-delà de l’incontournable – et néanmoins légitime – référence à la présomption d’innocence, la pierre angulaire du discours choisi par les spin doctors de DSK, c’est l’incrédulité.

Depuis dimanche matin, de Jean-Marie Le Guen à Jean-Christophe Cambadélis en passant par le biographe autorisé Michel Taubmann, combien de proches a-t-on entendu rabâcher la même phrase : « Cela ne ressemble pas au DSK que je connais » ? Techniquement, l’idée est simple mais forte : marteler l’incompatibilité entre le profil psychologique et les faits.

Séducteur oui, violeur non. Une fois ce présupposé acquis, le complot que d’aucuns soupçonnent entre les lignes prend alors un début d’épaisseur. Qui veut faire tomber le patron du FMI? Les Américains, les Allemands, les Russes, les Grecs, l’Elysée ? Quelle que soit la pseudo-piste, l’angle choisi est le bon car il découple la réputation de DSK des faits et le dossier s’en trouve, de ce fait, très allégé.

Seulement voilà, à peine cet axe ébauché, patatras !, un autre dossier sort ou plutôt ressort. Celui de Tristane Banon (journaliste et filleule de la deuxième épouse de DSK) qui se plaint d’une agression sexuelle commise en 2002. En 2007, elle avait évoqué l’épisode sur Paris Première dans le cadre de l’émission « 93, Faubourg Saint-Honoré » animée par Thierry Ardisson sans que le nom de DSK, qu’elle qualifie de « chimpanzé en rut », fût cité à l’antenne (il a été couvert par un bip).

On voit tous les convives réunis par le présentateur autour de sa table écouter Tristane Banon relater sa version des faits sans qu’aucun ne semble surpris, heurté ou gêné par ce déballage, y compris lorsque la jeune femme indique : « Il a voulu que je lui tienne la main pour répondre, puis le bras… On a fini par se battre (…) on sʼest battus au sol (…) jʼai donné des coups de pied, il a dégrafé mon soutien-gorge, il a essayé d’ouvrir mon jean. (…) Quand on se battait, je lui avais dit le mot « viol » pour lui faire peur, ça ne lui a pas fait peur plus que ça, comme quoi apparemment il était habitué. »

Ce dossier englouti est aujourd’hui ramené à la surface par la mère de Tristane Banon, Anne Mansouret, élue socialiste de Haute-Normandie et candidate aux primaires, qui se dit très culpabilisée d’avoir dissuadé sa fille dʼintenter une action en justice à lʼépoque du chef d’agression sexuelle. La description des faits est similaire en tous points à celle de la plaignante américaine.


DSK et Tristane Banon (15/05/2011) par JaneBurgermeister

Thierry Ardisson considère d’ailleurs que le rapport de DSK aux femmes est pathologique ou compulsif, de l’ordre du sex-addict. Anne Mansouret, quant à elle, ne dit pas autre chose: « Pour moi, Dominique Strauss-Kahn est malade. Ce nʼest pas une injure de dire cela, il a un vrai problème: une addiction au sexe, comme dʼautres ont des soucis avec lʼalcool, la drogue ou le jeu. Il est malade. Sur les faits eux- mêmes, je ne peux pas me prononcer, je nʼy étais pas. Mais pour moi, cʼest très plausible que cette femme ait été agressée sexuellement. En revanche, je suis formelle, il a bien tenté dʼabuser de Tristane. »

À bien y réfléchir, le choix d’axer la défense sur le profil psychologique de DSK – décrété par les siens comme incompatible avec les inculpations -, n’est peut-être pas le plus judicieux. Oserait-on dire que les faits sont têtus?

Quand Alep s’éveillera

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étudiants en médecine à Alepo. image : photo d'écran youtube

Sept semaines et autant de centaines de morts après le début de la contestation en Syrie, la liste des villes et localités touchées par le mouvement ne cesse de s’allonger. De Deraa, au sud, à Qamishli au nord-est, d’Abou-Kamal à la frontière irakienne et à Lattaquié sur la côte méditerranéenne en passant par Damas, les foyers de contestation contre le régime s’allument sur la carte de la Syrie comme les boutons d’acné sur le visage d’un adolescent.

Or, plus le mouvement s’étend, plus une absence se fait remarquer : celle d’Alep. La deuxième ville du pays par sa population et la première par sa contribution à l’économie nationale reste en dehors de la mêlée. Etant donné son poids démographique, économique et symbolique, son entrée dans la danse risquerait de porter au pouvoir un coup fatal. Du reste, plusieurs médias ont analysé la manifestation de quelques milliers d’étudiants mercredi dernier comme un événement important, si ce n’est un tournant dans la crise syrienne.

Pour autant, il ne s’agit pas d’aller trop vite en besogne. À y regarder de plus près, rien n’indique pour le moment qu’Alep ait décidé de lâcher Bachar el-Assad. Pour cette ville industrieuse et commerçante, le martyre n’est pas un business-model répertorié. Soyons juste, la contestation du régime n’a pas totalement épargné Alep. Si le président syrien tombe un jour, la cité trouvera sûrement le moyen de tresser des couronnes de laurier et d’ériger des monuments aux combattants pour la liberté. Mais il faut reconnaître que ceux-ci n’ont pas jusque-là constitué de très gros bataillons à en juger par l’affluence observée lors des manifestations: quelques centaines le 13 avril, une poignée le 4 mai. Il faut surtout signaler qu’elles étaient toutes confinées au campus universitaire. La timidité aleppine a aussi été flagrante le 22 avril, lors du « Grand vendredi » qui s’est soldé par la mort d’une centaine de Syriens. Les habitants d’Alep qui tiennent un journal intime auraient pu s’inspirer pour cette journée historique de la phrase rédigée par Louis XVI le 14 juillet 1789 : « Rien ».

Même après le rassemblement estudiantin du 11 mai, la situation à Alep n’a pas changé de façon notable. Comme auparavant, la manifestation est restée circonscrite à l’intérieur du campus, et si les 2000 participants traduisent une mobilisation en hausse, ils ne doivent pas faire oublier que l’écrasante majorité des 65 000 étudiants inscrits à l’université d’Alep n’y ont pas pris part. De plus, le fait que l’essentiel du mouvement se soit déroulé à proximité des dortoirs de la fac et que les principaux slogans aient exigé la levée de l’état de siège à Banias et Homs laisse penser qu’il ne s’agissait probablement pas d’étudiants aleppins. Autrement dit, il serait hâtif d’en conclure qu’Alep est sortie de sa réserve.

L’attitude disons circonspecte des Aleppins depuis le début des troubles rappelle qu’en plus de ses aspects communautaires, confessionnels et politiques, la contestation en Syrie a aussi une dimension socio-économique. Ainsi, le premier foyer de rébellion, Deraa, est une ville pauvre, provinciale et traditionnelle – autrement dit l’absolue opposée de la riche et immense métropole qu’est Alep. Ce sont deux mondes, deux Syries qui n’ont que très peu de choses en commun. L’explosion du Horan, région marginale et marginalisée où se trouve Deraa, est le résultat de mille humiliations dont la moindre n’est pas d’avoir été oubliée et abandonnée dans le développement économique du pays. Ce n’est absolument pas le cas d’Alep, où une large classe moyenne urbanisée vit confortablement au cœur d’une activité industrielle et commerciale relativement prospère, à proximité d’un aéroport international rénové il y a une dizaine d’années et d’une grande université. Rien à voir entre les larges rues commerçantes et le quartier d’affaires de cette métropole du nord de la Syrie, proche de la frontière turque et de ses opportunités, et la misère poussiéreuse de Deraa dont la proximité avec les frontières israélienne et jordanienne ne fait apparemment rêver personne.

Pour l’instant, el-Assad et ses proches peuvent encore contenir Alep en brandissant le spectre d’une « deraïsation » de la Syrie. S’ils ne sont pas tous des bourgeois, les Aleppins, qui pourraient y perdre gros, semblent, dans leur grande majorité, fort sensibles à l’argument. Si on y ajoute un léger mépris pour les provinciaux et la peur que suscite l’attachement excessif de ceux-ci à la mosquée, on comprend qu’Alep ne soit pas prête à lâcher le clan au pouvoir. Cependant, ce choix a un prix économique. La consommation intérieure étant le moteur principal des industries et des commerces locaux, le pourrissement de la crise n’est pas une option très engageante. Même quand ils en ont les moyens, les habitants de Banias, Lattaquié et à Damas n’ont pas la tête à consommer. Le tourisme et les voyages d’affaire connaissent une baise notable, particulièrement sensible pour Alep qui accueille de nombreuses foires. Et si modestes qu’elles soient pour l’instant, les sanctions perturbent sans doute le sommeil de plus d’un honorable commerçant. Focalisés sur l’expérience iranienne, nous guettons le moment où l’armée bascule, convaincus que c’est celui où la contestation devient révolution. Peut-être devrions-nous réviser Marx et Lénine pour nous rappeler que les révolutions sont souvent faites par des bourgeois mécontents. Ceux d’Alep ne semblent pas avoir une vocation particulière pour l’héroïsme sacrificiel, mais s’ils n’ont pas d’autre choix, ils préfèreront encore le martyr à la faillite.