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La maman et le marmouset

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Photo : sara | b.

Il paraît qu’il existe un site de rencontres pour djeuns décomplexés (excusez la redondance) qui fait un carton. Ca s’appelle adopteunmec.com. J’ai découvert ça dans le métro hier, en rentrant chez moi. Je n’aurais jamais du lever le nez de mon Taillandier (Les romans vont où ils veulent, La Grande Intrigue IV, Stock 2010). Au bout de mon nez, sur les murs du quai d’en face, on voyait sur le fond noir d’une affiche deux silhouettes, un homme et une femme, dont les formes reproduisaient d’assez près la signalétique des toilettes SNCF. Sauf que là, au lieu de se tenir sagement l’un à côté de l’autre, l’homme et la femme étaient en pleine action. Le jour de la Saint Valentin, me direz-vous, pourquoi pas ?
Par les temps qui courent, et Dieu sait s’ils courent, il faut être large d’esprit, même si le corps lui, doit rester mince. Mais non, ce n’est pas du tout ce que vous pensez, je ne parle pas de l’intemporel acte sexuel, mais de l’acte qui caractérise si bien notre temps : faire les courses. Cependant, s’il faut être au moins deux pour la bagatelle; pour faire les courses, on peut être seul.

Sur l’affiche en question, seule la femme travaillait : elle poussait son caddie, alors que l’homme était représenté dans une situation d’une passivité affligeante, les jambes en l’air, culbuté par elle dans le dit caddie comme un vulgaire paquet de nouilles.
C’est ça l’idée, sur adopteunmec.com, « on renverse les rôles » (et les mecs); ce sont les meufs qui prennent l’initiative. Je me suis renseigné, avec adopteunmec.com, c’en est paraît-il fini de la « femme-objet », voici « l’homme-objet », consultable sur catalogue et accessible en deux clics. Après être entrées dans « la boutique », les femmes se ruent sur les « promos du jour » et choisissent le meilleur produit. Renversement, tu parles. Dans la droite ligne de tous les renversements, celui-ci est docilement décalqué des réalités qu’on prétend subvertir.

Alors que adopteunmec.com se taille un franc succès, en particulier auprès des jeunes adultes, on pourrait s’étonner du silence total de nos chiennes de garde et autres vigilantes, qui d’habitude sautent, comme autrefois la vérole sur le bas clergé espagnol, sur les miettes de machisme qui souillent encore notre bel Hexagone. Mais pas question de monter sur mes grands chevaux, quand bien même ce serait de grandes juments. Si personne ne s’offusque, c’est sans doute qu’il n’y a pas à s’offusquer. J’apprends en effet que les créateurs de ce site « décalé et ironique » sont deux garçons sympathiques comme tout, « dotés d’un QI à la Bill Gates » et prénommés « Flo et Manu », et qu’ils sont « fils de profs, mais allergiques à l’école ». Il paraît aussi que les hommes représentent environ 60% des inscrits du site. Qu’ils sont tous très contents d’être transformés en sex-toy boys pour ladies, en marmousets amuseurs de nanas, d’être emballés sous vide comme des quiches, assimilés à des consommables, avec date de péremption et garantie fraicheur à la clé. Comme dit Georges Kaplan, si tout le monde est content, où est le mal ? Elle n’est pas belle notre philosophie du consentement et la civilisation qui va avec ?

Bon. Ce n’est pas parce qu’on ne s’indigne pas qu’on n’a pas le droit de se poser des questions. Comment comprendre la servitude volontaire du mâle contemporain ? Peut-être est-il plus confortable pour les hommes d’abandonner la partie ? Après tout, la séduction, c’était parfois un jeu qui n’en valait pas la chandelle. La drague, c’était un poil fatigant. Comment affronter sans fléchir le regard de l’autre ? L’exigence d’originalité ? Comment maîtriser la peur du ridicule et l’art du franchissement des étapes ? Les râteaux, ça n’est jamais agréable. Je lève le nez et remarque les petites fesses de ce petit bonhomme que l’on culbute dans un caddie utérin. Viens par là que je t’adopte, mon bébé. Ces fesses, c’est un petit postérieur livré aux soins de la maman. Voici le néo-keum : coach potato, prêt à passer à la casserole. Le mâle 2.0 est un petit chien abandonné qui gémit doucement pour attendrir sa future maîtresse.

Adopte un mec : le site de la libération sexuelle par son assimilation à un acte purement commercial choisit un nom qui caractérise un acte reliant un homme et un animal, ou un adulte et un enfant. L’asymétrie de l’acte d’achat, décidé par un sujet seul et souverain, déclenché par une impulsion irréfléchie et sans conséquences, libère des affres de la réciprocité, comme l’image de l’adoption libère de la complexité de l’intersubjectivité amoureuse et de ses incertitudes. Une maman toute-puissance qui « adopte un mec » comme un chien ou un bébé, voilà notre piteuse conception de la rencontre amoureuse. La libération sexuelle, serait-ce surtout la libération du sexe, au sens de ce de quoi on se libère ? Triste Saint Valentin. Et étrange amalgame, alors que la pédophilie n’a jamais provoqué autant d’indignation.

Ecoute les orques, elles jouent pour toi !

Attention, il ne faut pas confondre l’épaulard ou orque (Orcinus orca) avec le pacifique dauphin commun (qui sert essentiellement à illustrer des posters qui ornent les chambres d’adolescentes) ou la baleine banale débonnaire (que le courageux pêcheur islandais des estampes anciennes ramenait jadis à son Islandaise, grâce à un harpon). Non, l’orque, c’est autre chose. On l’appelle vulgairement « baleine tueuse » ou encore « baleine à dents ». Il peut mesurer jusqu’à 10 mètres de long et peser 11 tonnes. Et ses dents acérées, précisément, peuvent mesurer 8 centimètres. Cela dresse tout de suite un portrait assez parlant du personnage ; c’est un animal avec lequel il convient de ne pas trop badiner. Et l’homme l’aime tellement qu’il en garde quelques spécimens en captivité dans des parcs d’attractions, afin de les regarder de près et toucher du doigt leur inquiétante grâce aquatique.

On apprend que l’association de défense des animaux PETA a porté une hallucinante plainte devant le tribunal fédéral de San Diego (Californie) au nom de cinq de ces épais cétacés, baptisées Tilikum, Katina, Corky, Kasatka et Ulises qui interprètent des numéros acrobatiques dans des parcs d’attractions SeaWorld, pour la distraction et l’agrément d’humains américains adultes et de leurs enfants du même métal. L’association voudrait – rapporte l’AFP – que le tribunal reconnaisse que les orques sont « soumises à l’esclavage et/ou à la servitude involontaire en violation du 13ème amendement de la constitution des États-Unis », et donc, puissent elles-mêmes porter plainte. Pour l’association « l’esclavage ne dépend pas plus de l’espèce de l’esclave que de la race, du sexe ou de l’ethnie ». On aimerait dire : c’est assez !

La semaine dernière, la justice fédérale a finalement débouté les Peta et écarté ses élucubrations antispécistes. Les orques ne pourront pas porter plainte contre leurs employeurs. Pas de syndicats pour Orcinus orca ! Ivre d’un lyrisme angoissant le porte-parole de l’association, David Perle, a cependant assuré que cette plainte n’était que le premier pas vers « le jour inévitable où tous les animaux seraient libérés de l’esclavagisme pour l’amusement des humains ». Un jour radieux où, comme dans La Ferme des animaux de George Orwell, les opprimés à poils, plumes et écailles, prendront leur liberté sur leurs infâmes oppresseurs humains ? On sait pourtant comment se termine la pessimiste fable de l’écrivain anglais : les animaux deviennent aussi chiens que les hommes, et les cochons finissent par se vouloir « plus égaux » que les autres… Quant aux orques Tilikum, Katina, Corky, Kasatka et Ulises, avec qui il convient de ne pas badiner, n’ont-elles pas eu le sentiment diffus, dans cette affaire, de se faire instrumentaliser ? Il faudrait interroger à ce sujet leur déléguée du personnel, quand elle aura terminé sa ration quotidienne de chair de phoque.

Cinéma français, la crise de foi

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The Artist

« Dans le monde actuel, les gens les plus puissants sont les plus vertueux. Ce sont aussi les plus grands défenseurs des bougeants et de ce qu’on appelle le cinéma social, tandis qu’ils sont hostiles au cinématographe, qu’ils jugent ‘‘élitiste’’ ou ‘‘ réactionnaire’’. Tout cela est très logique. » Eugène Green – Poétique du cinématographe – Actes Sud – 2009

Dans le numéro 31 de janvier 1954 des Cahiers du cinéma, François Truffaut publiait un texte demeuré célèbre, « Une certaine tendance du cinéma Français », où il critiquait avec fermeté le tropisme majeur du cinéma français : celui du réalisme psychologique. Il y opposait le cinéma poétique et le cinéma d’auteur représentés par Astruc, Bresson, Guitry, Pagnol, Renoir… C’était l’époque où les Cahiers du cinéma inventaient la politique des auteurs et défendaient l’idée que c’était le metteur en scène qui était l’auteur du film et personne d’autre.
Cette politique permettra, à partir des années cinquante, de mesurer l’importance des grands du cinéma mondial comme Bresson, Ford, Lang, Hawks, Hitchcock, Renoir, Preminger, Tourneur, Rossellini… Durant les années soixante et soixante dix, ces critiques des Cahiers allaient devenir à leur tour des auteurs majeurs du cinéma français : Chabrol, Godard, Rivette, Rohmer ou Truffaut lui-même. La revue continua de mener une politique cohérente, exceptée la parenthèse gauchiste et plutôt sectaire des années post 68, et révéla des cinéastes importants (Demy, Varda, Garrel, Pialat, Jacquot…) ainsi que plusieurs cinéastes d’origine étrangère (Michelangelo Antonioni, Rainer Werner Fassbinder, Andreï Tarkovski, Satyajit Ray, Glauber Raucha, Souleymane Cissé…).

Mais à partir du milieu des années quatre-vingt, cette politique des auteurs a dérivé. Sous l’influence des multiples revues, hebdomadaires, quotidiens, émissions de radios, on a donné le nom d’auteur à pratiquement tous les hommes et femmes réalisant un film. C’est pourquoi parler de cinéma d’auteur pour un bon nombre de films français contemporains est abusif. Il s’agit bien au contraire d’un cinéma de producteur, un cinéma à l’esthétique télévisuelle. C’est cette domination de la télévision sur le cinéma français qui a fortement contribué, d’ailleurs, à sa faiblesse actuelle, à son dénuement intellectuel et artistique.
Le phénomène Intouchables (ou Insoutenables, comme je préfère l’appeler…) est très révélateur de l’indigence du cinéma actuellement produit en France. Cette comédie sociale d’une grande vacuité cinématographique, politique et sociologique n’en triomphe pas moins dans les salles et enchante toutes les couches de la population française, en réitérant le succès de films du même acabit : Amélie Poulain, Les Choristes, Bienvenue chez les ch’tis, réalisations qui nous montrent une France fantasmée, une France de contes de fées ou appartenant à un passé révolu.

Cette dérive est dommageable car elle encourage la production de dizaines de films qui sortent sur nos écrans et qui ne sont que des comédies ou des drames sans lien avec la réalité de notre pays. Mais bien plus préoccupante encore est la pauvreté de ces œuvres. Je parle ici des films de fiction, la question des documentaires est différente car ils souvent empreints d’éthique et de désir de cinéma comme les très beaux Tous au Larzac et Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud.

« On peut aimer que le sens du mot art soit tenté de donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux » disait André Malraux dans la préface de son livre Le Temps du mépris. Welcome, Toutes nos envies, Polisse, Dans la tourmente, De bon matin, Des vents contraires, Entre les murs, Donoma, ces films faussement sociaux, de plus en plus nombreux, sont loin des meilleures oeuvres de Ken Loach, Mike Leigh, Stephen Frears ou du Guédiguian de Rouge midi, Dieu vomit les tièdes et du Promeneur du Champ-de-mars. Ce sont pourtant ces films artificiels qui plaisent au public et sont soutenus par la majeure partie des média.

Cette tendance lourde du cinéma français ne s’interroge pas sur la perte du sens de l’histoire, la faiblesse de la pensée politique et philosophique, sur son manque de croyance dans la force du cinématographe, sur sa crise de foi en l’Art pour tout dire. On se sert du social comme ressort et toile de fond cinématographique, on distrait et on apitoie les spectateurs, mais on ne les cultive pas.

Les films libres, eux, rencontrent beaucoup de difficultés à être produits et à trouver leur public. Un certain nombre de salles Art et Essai continuent mais avec bien moins de conviction politique et culturelle car elles doivent avant tout équilibrer leur budget. Elles sont bien souvent dominées, elles aussi, par le souci du politiquement correct et en oublient de montrer des films d’auteur dignes de ce nom : Jeanne captive, Hors Satan, La Religieuse portugaise, L’exercice de l’Etat, Pater, Louise Wimmer. Certes, certaines de ces œuvres audacieuses touchent parfois un public de cinéphiles relativement important (comme Pater et L’exercice de l’Etat), mais restent loin des chiffres que le cinéma ambitieux réalisait dans les années soixante et soixante dix.

La cinéphilie se perd, s’étiole, résultat logique de la perte des valeurs sociales, morales et culturelles que notre pays subit et entretient, voire encourage dans ses écoles, collèges, lycées, facultés, grandes écoles, souvent au corps défendant d’un bon nombre d’enseignants ayant pris conscience de la gravité de la situation. Les cinéastes français en activité ou en devenir doivent croire au cinéma, croire à la grandeur du passé historique, politique, cinématographique, artistique de leur pays. Le cinéma est un art et il faut le défendre en tant que tel. Il doit permettre au plus grand nombre de se cultiver, d’être fidèle à l’idée de « l’élitisme pour tous » que prônaient Condorcet, Alain, Jean Vilar, Antoine Vitez. Ne pas défendre ou laisser s’appauvrir la force intellectuelle de notre cinéma et sa possibilité de raconter des histoires qui donnent à penser notre monde est tout simplement criminel.

Où est la Dame de fer ?

Signer un film sur Thatcher sans parler de politique, il fallait oser. La réalisatrice de La Dame de fer, Phillipa Lloyd, et sa scénariste, Abi Morgan, auraient mieux fait d’appeler leur film Good Old Maggie ou Pauvre Margaret. On aurait mieux compris leur parti-pris de montrer une vieille femme démente qui voit son défunt et bien-aimé mari partout. De fer, il n’y a nulle trace dans cette Dame.
Réalisatrice et scénariste ont voulu faire un film « féministe ». Il faut être anglo-saxon pour comprendre. Ce n’est pas la politicienne qui les intéresse, mais la femme. Telle distinction ne nous viendrait pas à l’esprit à nous autres, habitués de la salutaire distinction public/privé, et peu versés dans le gender studies appliqué à tout. Nous, ce qui nous intéresse chez Thatcher, c’est Thatcher.

Je me souviens d’avoir entendu, en 2010, le dernier biographe britannique du général de Gaulle, le très érudit Jonathan Fenby, interrogé sur son livre, sur les ondes de la BBC, pour l’émission Start The Week d’Andrew Marr. De quoi l’historien a-t-il parlé pendant quinze minutes ? Du Général ? Non. D’un homme qui n’apparaissait jamais en sous-vêtements devant ses enfants. C’est le genre d’anecdote (et je vous livre la moins croustillante) que prisent nos voisins anglophones.[access capability= »lire_inedits »] Le genre de mièvreries qui, selon eux, en diraient long sur l’Histoire avec un grand H. Qu’il nous soit permis de douter. Que je sache, l’addiction de Napoléon au chocolat[1. J’invente, évidemment.] n’explique pas, ni même n’éclaire, la retraite de Russie.

Voir Thatcher en octogénaire ravagée par la maladie d’Alzheimer ranger les chaussettes de son mari décédé de longue date, ça fait pleurer dans les chaumières anglaises. Bien sûr, nous avons droit à quelques flash-backs pré-delirium tremens, du temps de sa splendeur, mais rien à se mettre sous la dent sinon des images d’Épinal : Maggie au Parlement, Maggie et son professeur de diction, Maggie et son petit sac à main, Maggie et les Falklands, Maggie et la poll tax. Pire, et véritable crime de lèse-majesté pour un film anglais, on ne rit pas beaucoup.
Sur Thatcher, on pouvait dire… oh ! Dieu !… bien des choses en somme. Marionnette ou théoricienne de l’« Endettez-vous ! » dont on connaît aujourd’hui les ravages ; misogyne ou amazone ; sûre d’elle ou percluse de doutes… témoignages et théories divergent sur celle que les Soviets affublèrent du sobriquet de « Dame de fer » dans les années 1970.

Pour certains, elle naviguait à vue, avec des principes de morale protestante rudimentaire, du genre : un sou est un sou, et il faut travailler dur pour le gagner. Autrement dit, elle n’aurait jamais suivi une ligne directrice mais gouverné en obéissant à un pragmatisme à toute épreuve, en se fiant aux alliances de circonstance plus qu’aux solidarités idéologiques.
Ses relations avec Rupert Murdoch, le magnat de la presse tabloïd, dont les pratiques autoritaires et anti-démocratiques ont été récemment révélées au grand jour, sont un bon exemple de la méthode Maggie. Au début des années 1980, ils nouent un accord simple : tu m’aides à briser la grève du syndicat des imprimeurs, je t’aide à gagner les élections. À partir de ce deal, plus aucun Premier ministre britannique ne gagnera des élections sans le soutien et l’aval de l’Australo-Américain.

La Dame de fer ne vaut que par la présence miraculeuse de Meryl Streep. On imagine ce qu’aurait été sa performance si elle avait été servie par un meilleur scénario. On aurait bien confié l’affaire à Peter Morgan et Stephen Frears, scénariste et réalisateur de The Queen, qui mettait en scène un sacré duo, Tony Blair et Élizabeth II. On aurait ri davantage et vu plus de politique que de « femme ».[/access]

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Série Z à Athènes

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J’ai vu un très bon film de science-fiction. Ca se passait en 2012. La Grèce y était attaquée par un ennemi terrible. Ce n’était pas une invasion extra-terrestre qui prenait pied sur l’Acropole, ni un réveil de morts-vivants envahissant les rues d’Athènes et faisant leur shopping dans des supermarchés déserts comme dans Zombies de George Romero, ni une moussaka irradiée par un accident nucléaire qui se mettait à grandir jusqu’à détruire tout le pays. D’ailleurs, les vrais amateurs de série Z auront reconnu dans ce dernier scénario un authentique chef d’œuvre du genre, L’attaque de la moussaka géante, un film grec de Panos Koutras, tourné en 1999.

Panos Koutras est moins connu que Théo Angélopoulos qui a obtenu la palme d’or au festival de Cannes pour L’éternité et un jour avec Bruno Ganz dans le rôle principal. Je ne veux pas faire insulte à Panos Koutras, mais même en admettant que la moussaka géante soit une métaphore de la dette grecque qui dévore son peuple, je fais plus confiance à Théo Angélopoulos pour me parler de ce qui se passe en ce moment en Grèce. Il est bon en parallèles historiques, cet Angélopoulos. Par exemple, dans Jours de 36, tourné en 1972, il mettait en regard son présent, celui de la dictature des colonels, avec la dictature de Metaxas dans les années 30, à travers la mort d’un syndicaliste.

Seulement, Théo Angélopoulos est mort le 23 janvier 2012 d’une hémorragie cérébrale après avoir été gravement grièvement blessé par un motard grec alors qu’il était en train de traverser une rue. Il tournait à 76 ans un nouveau film qui devait s’appeler L’autre mer. Une autre mer que celle dans laquelle baigne la Grèce depuis trois ou quatre ans et dans laquelle elle se noie, ça ne pouvait que faire rêver les spectateurs. Surtout les jeunes grecs qui, quand ils ne se suicident pas, restent avec leurs beaux diplômes dans un pays où le taux de chômage des jeunes approche les 50%, ou bien émigrent en Allemagne, histoire de fournir en sang neuf ce pays de vieillards sans enfants qui fabriquent des machines-outils en attendant la mort. C’est ça, la concurrence libre et non faussée au sein de l’UE : je te saigne à blanc et si tu n’as plus de sang, je me rembourse en matière grise comme dans l’intéressant nanar gore de Frank Ennenlotter, Brain Damages (1987), qui racontait comment une créature vous injecte une drogue dans le cerveau pour vous soumettre et vous obliger à manger d’autre cerveaux . Le nom de la drogue ? je ne sais plus… Orthodoxie budgétaire, peut-être bien…

Passer du cinéma d’auteur au cinéma gore pour de vrai, pauvre Théo Angelopoulos, quel accident bête ! Il ne fera plus de film pour raconter ce qui se passe en Grèce. Comme les Grecs exagèrent toujours leurs malheurs, certains ont eu l’indécence de dire que Théo Angelopoulos ne serait pas mort si les plans de rigueur n’avaient pas été aussi drastiques : la première ambulance appelée est tombée en panne et la seconde a mis quarante-cinq minutes pour arriver. Comme dit Ta Nea, journal de centre-gauche : Avec ces coupes imposées par le plan de rigueur, tout le système social, déjà abîmé, périclite complètement.

Dans le film de science-fiction que j’ai vu au début de la semaine, le scénariste partait d’un point de vue absurde : la Troïka, au lieu d’arrêter le carnage, songeait à nommer une autorité spéciale pour diriger la Grèce et décidait d’un autre plan de rigueur (portant notamment le smic à moins de 500 euros), provoquant des émeutes d’une rare violence, la démission de ministres en cascade et une implosion totale des appareils politiques.
Et pourquoi pas un coup d’état militaire ou une révolution populaire ? Au XXIème siècle, dans l’Union Européenne ? C’est vraiment n’importe quoi.
La prochaine fois, j’irai voir un film hongrois. Pour changer.

Décultivons-nous !

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Chère lectrice, cher lecteur,

Je suis inculte.

La probabilité de participer à un débat houleux avec un individu reconnu pour son érudition demeure donc proche des températures hivernales de l’Islande. C’est l’un des avantages d’être inculte. Je dirais même que si elle devait avoir lieu, cette rencontre se solderait par la clôture immédiate de toute forme de début de commencement de discussion. Soit que l’interlocuteur veuille se montrer courtois; soit plus probablement qu’il souhaite mettre fin aussi vite que possible à un entretien jugé soporifique; soit encore, que comme l’illustre la souriante condescendance affichée par certains médecins pour décrire le processus de pose d’une sonde rectale à leurs patients atones, les tentatives d’explication se révèlent superflues. En règle générale, l’intellectuel ne voit aucun intérêt particulier à l’échange avec l’ignorant, étant donné qu’il n’y a rien à échanger.
Il postule que l’ignorant est un parfait imbécile qui ignore qu’il est crétin puisqu’il est idiot. C’est oublier que l’imbécile est heureux. Second avantage d’être inculte ! Devrions-nous perdre cet acquis de pleine et innocente allégresse ? Allez convaincre un imbécile heureux que pour être moins sot il doit non seulement s’infliger la lecture de la Grande encyclopédie chinoise de Yongle mais aussi renoncer à son bonheur. Nous préférons rester des abrutis comblés que des Einstein sous Prozac.

Mais qu’importe ces fascinantes considérations philosophiques relatives à la sérénité du benêt ! Si nous jaugions l’intellectuel à l’aune de son utilité pour l’Humanité continuerions-nous à encenser la Culture ? S’ils sont indiscutablement capables de pérorer en se gargarisant des savantes réflexions qu’ils empruntent à ceux qu’ils vénèrent, les singes savants de l’intelligentsia française n’ont pas ré-inventé le monde dans lequel nous périclitons, si ? La culture est à l’intellectuel ce que le manuel militaire est au sous-officier : l’unique référence sur laquelle l’un comme l’autre fondent leur façon de penser et d’agir. On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’un sergent-chef demeure globalement assez peu créatif même quand il chante avec entrain Le Cri du poilu. Quant à l’intellectuel, il se contente de rabâcher avec le talent d’un scalde ce que d’autres ont dit avant lui. Si par le plus improbable des hasards, il lui arrive d’avoir une idée c’est qu’il aura pu s’appuyer sur celle, originale, de l’un de ses illustres prédécesseurs. Le changement de paradigme n’est pas pour demain.

Par conséquent, étant acquis que les vastes connaissances assimilées par l’intellectuel :
1° ne permettent au mieux que d’effleurer les problèmes d’un peton nonchalant sans pour autant les régler,
2° risquent d’ébranler la fragile béatitude de la majorité primitive,
je réclame solennellement :
a) l’arrêt définitif de toute forme d’enseignement académique,
b) que soit dorénavant proscrite toute référence culturelle sur ce site afin de prouver qu’au moins une infime partie de l’élite intellectuelle de ce pays peut faire preuve d’imagination.

Je compte, Chère lectrice, Cher lecteur, sur votre soutien indéfectible.
Surtout si vous n’êtes pas d’accord.

Les 121 travaux de Lamalattie

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Pierre Lamalattie. Photo : http://www.l-editeur.fr

Pierre Lamalattie peint habituellement des portraits et des autoportraits mais voilà que cet ancien élève de l’Agro se fait portraitiste littéraire dans son premier roman publié cet automne, 121 curriculum vitae pour un tombeau (L’Editeur). Loin des autofictions nombrilistes dont se repaît le petit milieu des lettres parisiennes, Lamalattie traite son premier opus comme ses peintures, soignant méticuleusement les détails que l’on ne voit pas mais qui forment la trame de l’œuvre, comme la réussite d’une pâtisserie dépend de la maîtrise du « fond de tarte ». Son parallèle entre littérature, art pictural et musique classique structure en fait les quatre cents pages de ce récit entrecoupé de descriptions minutieuses d’une galerie de personnages presque interchangeables tant ils participent tous d’une même époque sinistre : la nôtre.

Il y a quelque chose du premier Houellebecq dans ce Lamalattie, qui fait de la relation de la maladie mortelle de sa mère un prétexte à la décomposition du monde moderne. Mais un Houellebecq qui serait humain, presque doux. On navigue ici dans le paysage exsangue de ces étudiantes désorientées par l’explosion de leur cellule familiale, de ces petits fonctionnaires du ministère de l’Agriculture qui noient leur mal de vivre dans d’insanes colères. On se surprend à épouser l’ indifférence aimable de Lamalattie, lorsqu’il butine de femme en femme, participe « machinalement » à un mariage « participatif » où les convives se doivent de cuisiner, ranger et nettoyer pour contribuer à la « convivialité » bourgeoise d’un couple en mal d’authenticité néo-rurale.

Dans son emploi à quart-temps de fonctionnaire assoupi au ministère de l’Agriculture, il observe la désertification industrielle des campagnes, la détresse et le dépit pathétiques de syndicalistes qui ne négocient plus le sauvetage de leurs usines mais mendient la considération d’un dircab qui-en-a-vu-d’autres. C’est aussi cela, la France de 2012 : les miettes et les décombres du XXe siècle qui a le mauvais goût de se répandre en auto-célébration perpétuelle.

Anticonformiste artistique, Lamalattie préfère le style néo-pompier des sculptures du Grand Palais aux avant-gardes impressionnistes et a fortiori contemporaines qui font le succès des grandes expositions pluriannuelles. C’est en peintre et en mélomane averti qu’il a entrepris d’écrire, son « tombeau » devant beaucoup à Mozart, Schuman et Chostakovitch qu’il écoute en parcourant Paris et la Corrèze dans son véhicule Espace ultrapolluant.

Son « tombeau », inspiré des œuvres de ces maîtres baroques, est une sorte d’hommage ante mortem aux ombres errantes qu’il croise, baise ou imagine pendant les quelques semaines qui précèdent la mort de sa mère, atteinte d’une tumeur foudroyante, attendant la mort dans une maison de soins de Brive-la-Gaillarde.

121 est un chiffre arbitraire pour cette élégie d’un genre nouveau : 121 portraits à l’huile[1. On peut en admirer quelques uns, dont celui de l’auteur (reproduit à la fin de l’article), dans un petit volume fourni avec le livre.], chacune arborant le prénom et une phrase, souvent dérisoire mais jamais anodin, qui présente succinctement son modèle, le tout exposé dans une église de Brive.

Dans ces années 2010 vouées à la dilution du sensible dans l’hyper-réalisme des mangas, de la bande dessinée et du porno en haut débit, le souffle inspiré de Pierre Lamalattie rappelle les meilleures déplorations d’Annie Le Brun. Sans larmes ni pathos, cet écrivain enfin révélé nous éclaire sur la mutation anthropologique de nos amis mortels. Décidément post-humains, trop post-humains…

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, L’Editeur.

Autoportrait de Pierre Lamalattie.

C’est le dernier jour…pour changer vos euros

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On l’avait prévenu mais il s’était laissé avoir et maintenant, il faisait la queue devant la banque de France, en face du Bon Marché. Ce n’était pourtant pas très prudent de rester dehors trop longtemps, même avec les masques de la sécurité civile et leurs filtres au charbon actif.

Oui, il aurait pu s’y prendre plus tôt. Depuis des semaines, les chaines d’info continues sur le Net faisaient passer les messages gouvernementaux. « Il ne vous reste plus que quelques mois, quelques semaines, quelques jours ». Les panneaux intuitifs dans le métro aussi, ceux qui affichaient votre nom quand vous passiez devant eux et vous recommandaient personnellement un produit qui correspondait aux informations contenues dans votre I-Phone. Cette technique de marketing intrusive était très critiquée par les associations et le gouvernement de Front Social mais les Firmes restaient puissantes.
De toute manière, ça ne le concernait pas tellement, les panneaux intuitifs : il lisait encore des livres-papiers, qui d’ailleurs ne se vendaient plus tellement…

En attendant, devant la Banque de France, la queue s’allongeait. C’était le dernier jour où l’on pouvait rendre les billets en euros qui traînaient encore chez soi. Il avait du mal à se dire que le temps avait passé si vite. Dix ans déjà que l’on était revenu au Franc… Dix ans… Ce plaisir qu’il avait eu, presque sensuel, à retrouver des coupures de 5, 10, 50 et 100, respectivement aux effigies de Blum, Aragon, De Gaulle et Jules Vallès. Il faut dire qu’à l’époque, on se contentait de peu.

On sortait des grands troubles. Sale époque, les années 2012-2015. Les Français avaient élu le socialiste en 2012. Il s’était contenté, évidemment, de faire sensiblement la même politique que son prédécesseur. Malgré le bon score de la gauche de la gauche, du candidat gaulliste et de celle de l’extrême droite qui à eux trois représentaient plus de la moitié du corps électoral au premier tour, le président socialiste avait décrété le changement dans la continuité : on continuait l’austérité pour rembourser la dette et on remplissait le tonneau des Danaïdes en pressurant la population. C’est à peine si quelques mesures de taxation financière contrebalançaient symboliquement « l’effort demandé à tous ».
Et puis tout s’était précipité.
Il y avait eu en janvier 2013 le coup d’état militaire en Grèce, soutenu par la Russie. Il avait été initié par des capitaines plutôt à gauche, comme au Portugal en 74. La Grèce était sortie de l’Union et de l’Euro par la même occasion dans l’euphorie, les anarchistes du quartier d’Exarchia fraternisaient avec les tankistes sur la place Syntagma.

La chancelière allemande, folle de fureur devant les faillites bancaires des établissements trop exposés, avait osé demander une intervention de l’Eurocorps. Le président socialiste, qui affrontait déjà un mouvement social monstre, avait donné son feu vert. Pendant ce temps, le mouvement social, avec ses millions de manifestants depuis des semaines, refusait la politique dite de « Grande Convergence » avec l’Allemagne (retraite à 70 ans, semaine de 45 heures, disparition du salaire minimum, privatisation programmée de la sécurité sociale). Il se transforma en un mouvement anti guerre et gagna toute l’Europe après le bombardement de Patras en mai par des Rafales et des Eurofighter qui fit une vingtaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Tout cela, ajouté aux émeutes de la faim en Espagne, au Portugal, en Irlande et au Royaume-Uni, ainsi qu’aux menaces russo-chinoises de rétorsion, forca le président socialiste à organiser un referendum sur le maintien dans l’Union Européenne de la République Française. Il le perdit assez largement et démissionna dans la foulée.

Le recours fut incarné lors d’élections se déroulant dans une atmosphère de violence par un ancien Premier ministre qui, en 2005, avait été le seul homme politique de premier plan à se prononcer pour le non au referendum. Dans la foulée de son élection, après les législatives, il demanda à l’Assemblée de se transformer en Constituante. Largement soutenue par la gauche et les souverainistes, la Sixième République fit ses premiers pas en février 2014 et, par séries de referendum successifs, appliqua un programme que les historiens qualifièrent de « Nouveau CNR ». Le oui à la fin de l’euro (referendum de juin 2015) obtint une majorité de 87%.

Et voilà pourquoi, dix ans après, cette file d’attente devant la Banque de France n’en finissait pas. Il entra dans la banque. Quand le guichetier lui demanda combien il avait à changer, presque gêné, il répondit :
– 5000 euros…
Le guichetier sourit
– Sacrée somme !
– Oui, j’ai retrouvé ça chez ma grand-mère il y a quelques mois, après son décès.
– Elle faisait quoi votre grand-mère ?
– Ma grand-mère ? Fonctionnaire à la Commission Européenne…
– A la quoi ? demanda le guichetier qui paraissait très jeune.
– Laissez tomber, c’est de l’histoire ancienne.

Sarkozy le Hongrois

23

Dans son premier discours de campagne, à Annecy, Nicolas Sarkozy a accusé son adversaire socialiste de « mentir matin et soir » aux Français. Il a oublié le midi en raison, sans doute, de la sincérité des efforts effectués par François Hollande pour éliminer sa surcharge pondérale. Mais il y avait un message subliminal adressé à son rival par l’actuel président de la République.

L’expression « nous avons menti au peuple matin et soir » avait été employée par l’ex-premier ministre socialiste hongrois Ferenc Gyurcsany dans une réunion censée se tenir à huis clos des principaux dirigeants de son parti, à l’issue de sa victoire électorale de septembre 2006.

Ce mea culpa ayant fuité dans la presse, des manifestations monstres, organisées par la droite et l’extrême droite tentèrent, sans succès, d’obtenir la démission du chef du gouvernement. Aujourd’hui, Gyursany est menacé d’être traduit en justice par le nouvel homme fort de la Hongrie, Viktor Orban, pour avoir mis le pays en quasi-faillite par sa politique économique erratique.

En 2010, Orban a gagné avec 53% des voix et les deux tiers des sièges au Parlement. Si, comme le prédisent nos experts infaillibles, François Hollande rafle pareillement la mise, pour Sarkozy, ce rêve hongrois risque de tourner au cauchemar.

Mourir pour le JT

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Gilles Jacquier

À quoi servent les reporters de guerre ? Un mois après la mort de Gilles Jacquier, grand reporter à France Télévisions, tué le 11 janvier en Syrie, la question peut sembler cruelle. Certains la trouveront scandaleuse, comme s’il était immoral d’envisager qu’une telle mort pût être inutile. On m’autorisera à penser que le plus immoral serait encore ne pas l’envisager pour se contenter de la glorieuse légende des « morts au combat pour l’information ».

Bien entendu, cela ne change rien au courage et à l’engagement des journalistes qui risquent leur vie en connaissance de cause. En choisissant d’arpenter ces terres sans lois que sont les zones de guerre, ils savent qu’ils peuvent être blessés ou tués, mais aussi capturés. Nul ne peut oublier la fin atroce de Daniel Pearl au Pakistan. Après les calvaires vécus par Jean-Paul Kauffmann au Liban, Georges Malbrunot, Christian Chesnot et Florence Aubenas en Irak, et, plus récemment, par Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier en Afghanistan, on sait aussi que le journaliste est l’otage idéal, son statut lui garantissant la publicité recherchée par les preneurs d’otages.[access capability= »lire_inedits »] Si elle a la vertu de réconforter le prisonnier, la mobilisation organisée par ses collègues a pour conséquence plus fâcheuse de faire monter les enchères : en braquant la lumière sur le reporter, on lui confère une valeur stratégique. Il est très probable que le Hezbollah ait obtenu, en échange de la libération de Kauffmann, des concessions dans le contentieux franco-iranien lié au dossier nucléaire. Ces tragédies personnelles ont donc aussi un coût élevé pour la collectivité.

Rappeler ces évidences, c’est s’exposer à l’accusation de cynisme ou d’ingratitude. Claude Guéant déclencha une bronca en évoquant l’éventuelle l’imprudence de Ghesquière et Taponier − il est vrai qu’il eût été plus convenable d’attendre un heureux dénouement pour tirer les leçons de l’affaire. « L’information n’a pas de prix ! », entendit-on sur toutes les ondes. Est-ce si sûr ? « Ils sont partis pour nous, ils rentreront pour nous ! », proclamaient les banderoles déployées pour « Florence et Hussein ». Florence et Hussein sont rentrés, ainsi que tous les autres, heureusement. Mais puisqu’ils étaient partis pour nous, il doit être permis de dire que nous n’en demandons pas tant.

Autant regarder les choses en face : la contribution des reporters de guerre et autres spécialistes des missions dangereuses à l’information des citoyens est marginale. Certes, grâce à leurs images, le téléspectateur occidental partagera chaque soir, durant quelques minutes, la liesse des Libyens célébrant la chute de Kadhafi, la tristesse d’une mère qui a perdu son fils, les espoirs d’un médecin, le quotidien d’un hôpital. Il découvrira l’ambiance du souk et l’ampleur des destructions. Bref, il aura sa dose d’émotions et, si la dose est massive, il manifestera pour réclamer l’envoi de troupes et dénoncer la passivité du gouvernement. De ce point de vue, les reporters exercent une influence bien réelle − à défaut d’être toujours heureuse. Hubert Védrine raconte que, pendant les guerres en ex-Yougoslavie, les médias ont joué un rôle déterminant − et de son point de vue plutôt néfaste − dans les choix politiques de la France.

Il ne s’agit pas de prôner une information aseptisée, délivrée de toute charge émotionnelle, et encore moins de suggérer qu’il faudrait laisser les tyrans et autres tortionnaires massacrer en paix. Alors que des informations alarmantes et parcellaires parviennent de la ville de Homs, on voudrait être, par images interposées, au côté des victimes. Il faut préciser que le reportage dans lequel une histoire singulière, nourrie par la connaissance que le journaliste a du sujet, permet de comprendre une situation forcément compliquée, conserve toute sa pertinence, qu’il se déroule dans une cité de banlieue ou à l’autre bout du monde.

L’ennui, c’est que dès qu’il s’agit de couvrir un conflit ou une révolution au retentissement planétaire, on dirait que le journalisme consiste à aller voir et à raconter ce qu’on voit. Mais voir n’est pas savoir. On peut avoir le nez sur l’événement et ne rien y comprendre comme en témoigne cette anecdote rapportée par Jean-François Kahn. En septembre 1970, il se trouve à Amman pour couvrir la guerre entre les forces jordaniennes et l’OLP de Yasser Arafat. Un matin à l’aube, il quitte l’hôtel où séjournent les journalistes occidentaux pour « aller sur le terrain ». Très vite, il se retrouve au milieu de combats dans les rues de la capitale jordanienne, tandis que tous ses confrères sont bloqués dans leur hôtel, occupé peu de temps après son départ par un commando palestinien. Kahn passe sa journée planqué dans des abris de fortune, avec des balles qui sifflent à ses oreilles, sans jamais comprendre qui tire sur qui et encore moins pourquoi. Pendant ce temps, les journalistes restés à l’hôtel appellent leurs copains des médias locaux et interrogent les combattants palestiniens qui sont informés par leurs camarades. Le soir, Kahn, qui était au cœur de l’action, n’a pas grand-chose à raconter.

Aujourd’hui, les choses sont encore plus claires. Le journaliste en mission dans un pays en guerre passe beaucoup de temps dans sa chambre d’hôtel où nombre d’informations lui sont envoyées par sa rédaction. Personne ne s’étonne que le correspondant d’une radio écrive son papier à partir d’une dépêche tombée sur son ordinateur. Et à vrai dire, prendrait-il le risque d’aller se faire trouer la peau pour assister aux combats qu’il ne serait pas mieux outillé pour analyser la situation.

D’Albert Londres à Robert Capa en passant par Ernest Hemingway, les grandes figures du journalisme de guerre ont façonné notre imaginaire. La guerre du Vietnam a inauguré l’ère de la télé : ce saut technologique, les hommes en « vestes à poches » l’ont payé de leur liberté de mouvement. Encombré par un équipement lourd, fragile et coûteux, obligé de se déplacer en équipe, le journaliste de guerre dépend de plus en plus des acteurs du conflit qu’il doit comprendre et raconter. S’il parvient à échapper à la vigilance de ses « hôtes » officiels, il se trouve, faute de maîtriser la langue et les coutumes, locales, prisonnier des « fixeurs », pigistes et autres chauffeurs du cru.

La guerre du Golfe, en 1991, aurait dû faire office de rappel au réel. Pour cette première « guerre CNN », le citoyen occidental était invité à vivre au rythme de l’information continue. L’ennui, c’est qu’il n’y avait pas d’information, à l’exception de celles que consentaient à fournir l’armée américaine d’un côté, les autorités irakiennes de l’autre : les images tournées à Bagdad par Peter Arnett pour CNN auraient pu être réalisées par le ministère irakien de la propagande.

Vingt ans plus tard, le monde entier applaudit aux « révolutions Facebook » pendant que les télévisions diffusent en continu un plan fixe de la place Al-Tahrir : puisqu’on vous dit que rien ne vaut le terrain ! On aimerait éventuellement découvrir ce que sait et ce que pense le paysan égyptien qui n’a jamais entendu parler de Facebook. Nenni : on a beau zapper, ce sont les mêmes images, commentées par des journalistes qui ne pratiquent pas l’arabe et dont la connaissance du pays se résume à des vacances remontant à quelques années. Quelques mois plus tard, alors que les combats font rage en Lybie, des envoyés spéciaux incapables de distinguer un missile d’une roquette et encore moins de donner un sens au va-et-vient des pick-up Toyota bourrés d’armes que l’on voit circuler à l’arrière-plan débitent des commentaires dénués de tout intérêt, parlant de « combats acharnés » qui se soldent par trois morts ou de massacres dont il n’existe pas l’ombre d’une preuve.

Osons le dire : la mythologie du héros de l’information n’a plus de sens. Dès lors que les images et informations provenant du terrain sont disponibles en abondance, un spécialiste capable de les décrypter et de les mettre en perspective contribuera infiniment plus à la compréhension du public qu’une palanquée d’envoyés spéciaux condamnés à débiter de l’émotion à jet continu. Peut-être est-il temps, dans ces conditions, de redécouvrir que le journalisme est une profession intellectuelle. Ce ne sont pas l’endurance physique ou la capacité de vivre des semaines sans prendre une douche qui font le bon journaliste, mais l’intelligence, la maîtrise des dossiers, l’aptitude à mettre en doute ses propres certitudes. Il est temps d’en finir avec le culte du terrain car, contrairement à ce que croient les confrères en « vestes à poches », le terrain ment.[/access]

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La maman et le marmouset

13
Photo : sara | b.

Il paraît qu’il existe un site de rencontres pour djeuns décomplexés (excusez la redondance) qui fait un carton. Ca s’appelle adopteunmec.com. J’ai découvert ça dans le métro hier, en rentrant chez moi. Je n’aurais jamais du lever le nez de mon Taillandier (Les romans vont où ils veulent, La Grande Intrigue IV, Stock 2010). Au bout de mon nez, sur les murs du quai d’en face, on voyait sur le fond noir d’une affiche deux silhouettes, un homme et une femme, dont les formes reproduisaient d’assez près la signalétique des toilettes SNCF. Sauf que là, au lieu de se tenir sagement l’un à côté de l’autre, l’homme et la femme étaient en pleine action. Le jour de la Saint Valentin, me direz-vous, pourquoi pas ?
Par les temps qui courent, et Dieu sait s’ils courent, il faut être large d’esprit, même si le corps lui, doit rester mince. Mais non, ce n’est pas du tout ce que vous pensez, je ne parle pas de l’intemporel acte sexuel, mais de l’acte qui caractérise si bien notre temps : faire les courses. Cependant, s’il faut être au moins deux pour la bagatelle; pour faire les courses, on peut être seul.

Sur l’affiche en question, seule la femme travaillait : elle poussait son caddie, alors que l’homme était représenté dans une situation d’une passivité affligeante, les jambes en l’air, culbuté par elle dans le dit caddie comme un vulgaire paquet de nouilles.
C’est ça l’idée, sur adopteunmec.com, « on renverse les rôles » (et les mecs); ce sont les meufs qui prennent l’initiative. Je me suis renseigné, avec adopteunmec.com, c’en est paraît-il fini de la « femme-objet », voici « l’homme-objet », consultable sur catalogue et accessible en deux clics. Après être entrées dans « la boutique », les femmes se ruent sur les « promos du jour » et choisissent le meilleur produit. Renversement, tu parles. Dans la droite ligne de tous les renversements, celui-ci est docilement décalqué des réalités qu’on prétend subvertir.

Alors que adopteunmec.com se taille un franc succès, en particulier auprès des jeunes adultes, on pourrait s’étonner du silence total de nos chiennes de garde et autres vigilantes, qui d’habitude sautent, comme autrefois la vérole sur le bas clergé espagnol, sur les miettes de machisme qui souillent encore notre bel Hexagone. Mais pas question de monter sur mes grands chevaux, quand bien même ce serait de grandes juments. Si personne ne s’offusque, c’est sans doute qu’il n’y a pas à s’offusquer. J’apprends en effet que les créateurs de ce site « décalé et ironique » sont deux garçons sympathiques comme tout, « dotés d’un QI à la Bill Gates » et prénommés « Flo et Manu », et qu’ils sont « fils de profs, mais allergiques à l’école ». Il paraît aussi que les hommes représentent environ 60% des inscrits du site. Qu’ils sont tous très contents d’être transformés en sex-toy boys pour ladies, en marmousets amuseurs de nanas, d’être emballés sous vide comme des quiches, assimilés à des consommables, avec date de péremption et garantie fraicheur à la clé. Comme dit Georges Kaplan, si tout le monde est content, où est le mal ? Elle n’est pas belle notre philosophie du consentement et la civilisation qui va avec ?

Bon. Ce n’est pas parce qu’on ne s’indigne pas qu’on n’a pas le droit de se poser des questions. Comment comprendre la servitude volontaire du mâle contemporain ? Peut-être est-il plus confortable pour les hommes d’abandonner la partie ? Après tout, la séduction, c’était parfois un jeu qui n’en valait pas la chandelle. La drague, c’était un poil fatigant. Comment affronter sans fléchir le regard de l’autre ? L’exigence d’originalité ? Comment maîtriser la peur du ridicule et l’art du franchissement des étapes ? Les râteaux, ça n’est jamais agréable. Je lève le nez et remarque les petites fesses de ce petit bonhomme que l’on culbute dans un caddie utérin. Viens par là que je t’adopte, mon bébé. Ces fesses, c’est un petit postérieur livré aux soins de la maman. Voici le néo-keum : coach potato, prêt à passer à la casserole. Le mâle 2.0 est un petit chien abandonné qui gémit doucement pour attendrir sa future maîtresse.

Adopte un mec : le site de la libération sexuelle par son assimilation à un acte purement commercial choisit un nom qui caractérise un acte reliant un homme et un animal, ou un adulte et un enfant. L’asymétrie de l’acte d’achat, décidé par un sujet seul et souverain, déclenché par une impulsion irréfléchie et sans conséquences, libère des affres de la réciprocité, comme l’image de l’adoption libère de la complexité de l’intersubjectivité amoureuse et de ses incertitudes. Une maman toute-puissance qui « adopte un mec » comme un chien ou un bébé, voilà notre piteuse conception de la rencontre amoureuse. La libération sexuelle, serait-ce surtout la libération du sexe, au sens de ce de quoi on se libère ? Triste Saint Valentin. Et étrange amalgame, alors que la pédophilie n’a jamais provoqué autant d’indignation.

Ecoute les orques, elles jouent pour toi !

3

Attention, il ne faut pas confondre l’épaulard ou orque (Orcinus orca) avec le pacifique dauphin commun (qui sert essentiellement à illustrer des posters qui ornent les chambres d’adolescentes) ou la baleine banale débonnaire (que le courageux pêcheur islandais des estampes anciennes ramenait jadis à son Islandaise, grâce à un harpon). Non, l’orque, c’est autre chose. On l’appelle vulgairement « baleine tueuse » ou encore « baleine à dents ». Il peut mesurer jusqu’à 10 mètres de long et peser 11 tonnes. Et ses dents acérées, précisément, peuvent mesurer 8 centimètres. Cela dresse tout de suite un portrait assez parlant du personnage ; c’est un animal avec lequel il convient de ne pas trop badiner. Et l’homme l’aime tellement qu’il en garde quelques spécimens en captivité dans des parcs d’attractions, afin de les regarder de près et toucher du doigt leur inquiétante grâce aquatique.

On apprend que l’association de défense des animaux PETA a porté une hallucinante plainte devant le tribunal fédéral de San Diego (Californie) au nom de cinq de ces épais cétacés, baptisées Tilikum, Katina, Corky, Kasatka et Ulises qui interprètent des numéros acrobatiques dans des parcs d’attractions SeaWorld, pour la distraction et l’agrément d’humains américains adultes et de leurs enfants du même métal. L’association voudrait – rapporte l’AFP – que le tribunal reconnaisse que les orques sont « soumises à l’esclavage et/ou à la servitude involontaire en violation du 13ème amendement de la constitution des États-Unis », et donc, puissent elles-mêmes porter plainte. Pour l’association « l’esclavage ne dépend pas plus de l’espèce de l’esclave que de la race, du sexe ou de l’ethnie ». On aimerait dire : c’est assez !

La semaine dernière, la justice fédérale a finalement débouté les Peta et écarté ses élucubrations antispécistes. Les orques ne pourront pas porter plainte contre leurs employeurs. Pas de syndicats pour Orcinus orca ! Ivre d’un lyrisme angoissant le porte-parole de l’association, David Perle, a cependant assuré que cette plainte n’était que le premier pas vers « le jour inévitable où tous les animaux seraient libérés de l’esclavagisme pour l’amusement des humains ». Un jour radieux où, comme dans La Ferme des animaux de George Orwell, les opprimés à poils, plumes et écailles, prendront leur liberté sur leurs infâmes oppresseurs humains ? On sait pourtant comment se termine la pessimiste fable de l’écrivain anglais : les animaux deviennent aussi chiens que les hommes, et les cochons finissent par se vouloir « plus égaux » que les autres… Quant aux orques Tilikum, Katina, Corky, Kasatka et Ulises, avec qui il convient de ne pas badiner, n’ont-elles pas eu le sentiment diffus, dans cette affaire, de se faire instrumentaliser ? Il faudrait interroger à ce sujet leur déléguée du personnel, quand elle aura terminé sa ration quotidienne de chair de phoque.

Cinéma français, la crise de foi

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The Artist

« Dans le monde actuel, les gens les plus puissants sont les plus vertueux. Ce sont aussi les plus grands défenseurs des bougeants et de ce qu’on appelle le cinéma social, tandis qu’ils sont hostiles au cinématographe, qu’ils jugent ‘‘élitiste’’ ou ‘‘ réactionnaire’’. Tout cela est très logique. » Eugène Green – Poétique du cinématographe – Actes Sud – 2009

Dans le numéro 31 de janvier 1954 des Cahiers du cinéma, François Truffaut publiait un texte demeuré célèbre, « Une certaine tendance du cinéma Français », où il critiquait avec fermeté le tropisme majeur du cinéma français : celui du réalisme psychologique. Il y opposait le cinéma poétique et le cinéma d’auteur représentés par Astruc, Bresson, Guitry, Pagnol, Renoir… C’était l’époque où les Cahiers du cinéma inventaient la politique des auteurs et défendaient l’idée que c’était le metteur en scène qui était l’auteur du film et personne d’autre.
Cette politique permettra, à partir des années cinquante, de mesurer l’importance des grands du cinéma mondial comme Bresson, Ford, Lang, Hawks, Hitchcock, Renoir, Preminger, Tourneur, Rossellini… Durant les années soixante et soixante dix, ces critiques des Cahiers allaient devenir à leur tour des auteurs majeurs du cinéma français : Chabrol, Godard, Rivette, Rohmer ou Truffaut lui-même. La revue continua de mener une politique cohérente, exceptée la parenthèse gauchiste et plutôt sectaire des années post 68, et révéla des cinéastes importants (Demy, Varda, Garrel, Pialat, Jacquot…) ainsi que plusieurs cinéastes d’origine étrangère (Michelangelo Antonioni, Rainer Werner Fassbinder, Andreï Tarkovski, Satyajit Ray, Glauber Raucha, Souleymane Cissé…).

Mais à partir du milieu des années quatre-vingt, cette politique des auteurs a dérivé. Sous l’influence des multiples revues, hebdomadaires, quotidiens, émissions de radios, on a donné le nom d’auteur à pratiquement tous les hommes et femmes réalisant un film. C’est pourquoi parler de cinéma d’auteur pour un bon nombre de films français contemporains est abusif. Il s’agit bien au contraire d’un cinéma de producteur, un cinéma à l’esthétique télévisuelle. C’est cette domination de la télévision sur le cinéma français qui a fortement contribué, d’ailleurs, à sa faiblesse actuelle, à son dénuement intellectuel et artistique.
Le phénomène Intouchables (ou Insoutenables, comme je préfère l’appeler…) est très révélateur de l’indigence du cinéma actuellement produit en France. Cette comédie sociale d’une grande vacuité cinématographique, politique et sociologique n’en triomphe pas moins dans les salles et enchante toutes les couches de la population française, en réitérant le succès de films du même acabit : Amélie Poulain, Les Choristes, Bienvenue chez les ch’tis, réalisations qui nous montrent une France fantasmée, une France de contes de fées ou appartenant à un passé révolu.

Cette dérive est dommageable car elle encourage la production de dizaines de films qui sortent sur nos écrans et qui ne sont que des comédies ou des drames sans lien avec la réalité de notre pays. Mais bien plus préoccupante encore est la pauvreté de ces œuvres. Je parle ici des films de fiction, la question des documentaires est différente car ils souvent empreints d’éthique et de désir de cinéma comme les très beaux Tous au Larzac et Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud.

« On peut aimer que le sens du mot art soit tenté de donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux » disait André Malraux dans la préface de son livre Le Temps du mépris. Welcome, Toutes nos envies, Polisse, Dans la tourmente, De bon matin, Des vents contraires, Entre les murs, Donoma, ces films faussement sociaux, de plus en plus nombreux, sont loin des meilleures oeuvres de Ken Loach, Mike Leigh, Stephen Frears ou du Guédiguian de Rouge midi, Dieu vomit les tièdes et du Promeneur du Champ-de-mars. Ce sont pourtant ces films artificiels qui plaisent au public et sont soutenus par la majeure partie des média.

Cette tendance lourde du cinéma français ne s’interroge pas sur la perte du sens de l’histoire, la faiblesse de la pensée politique et philosophique, sur son manque de croyance dans la force du cinématographe, sur sa crise de foi en l’Art pour tout dire. On se sert du social comme ressort et toile de fond cinématographique, on distrait et on apitoie les spectateurs, mais on ne les cultive pas.

Les films libres, eux, rencontrent beaucoup de difficultés à être produits et à trouver leur public. Un certain nombre de salles Art et Essai continuent mais avec bien moins de conviction politique et culturelle car elles doivent avant tout équilibrer leur budget. Elles sont bien souvent dominées, elles aussi, par le souci du politiquement correct et en oublient de montrer des films d’auteur dignes de ce nom : Jeanne captive, Hors Satan, La Religieuse portugaise, L’exercice de l’Etat, Pater, Louise Wimmer. Certes, certaines de ces œuvres audacieuses touchent parfois un public de cinéphiles relativement important (comme Pater et L’exercice de l’Etat), mais restent loin des chiffres que le cinéma ambitieux réalisait dans les années soixante et soixante dix.

La cinéphilie se perd, s’étiole, résultat logique de la perte des valeurs sociales, morales et culturelles que notre pays subit et entretient, voire encourage dans ses écoles, collèges, lycées, facultés, grandes écoles, souvent au corps défendant d’un bon nombre d’enseignants ayant pris conscience de la gravité de la situation. Les cinéastes français en activité ou en devenir doivent croire au cinéma, croire à la grandeur du passé historique, politique, cinématographique, artistique de leur pays. Le cinéma est un art et il faut le défendre en tant que tel. Il doit permettre au plus grand nombre de se cultiver, d’être fidèle à l’idée de « l’élitisme pour tous » que prônaient Condorcet, Alain, Jean Vilar, Antoine Vitez. Ne pas défendre ou laisser s’appauvrir la force intellectuelle de notre cinéma et sa possibilité de raconter des histoires qui donnent à penser notre monde est tout simplement criminel.

Où est la Dame de fer ?

3

Signer un film sur Thatcher sans parler de politique, il fallait oser. La réalisatrice de La Dame de fer, Phillipa Lloyd, et sa scénariste, Abi Morgan, auraient mieux fait d’appeler leur film Good Old Maggie ou Pauvre Margaret. On aurait mieux compris leur parti-pris de montrer une vieille femme démente qui voit son défunt et bien-aimé mari partout. De fer, il n’y a nulle trace dans cette Dame.
Réalisatrice et scénariste ont voulu faire un film « féministe ». Il faut être anglo-saxon pour comprendre. Ce n’est pas la politicienne qui les intéresse, mais la femme. Telle distinction ne nous viendrait pas à l’esprit à nous autres, habitués de la salutaire distinction public/privé, et peu versés dans le gender studies appliqué à tout. Nous, ce qui nous intéresse chez Thatcher, c’est Thatcher.

Je me souviens d’avoir entendu, en 2010, le dernier biographe britannique du général de Gaulle, le très érudit Jonathan Fenby, interrogé sur son livre, sur les ondes de la BBC, pour l’émission Start The Week d’Andrew Marr. De quoi l’historien a-t-il parlé pendant quinze minutes ? Du Général ? Non. D’un homme qui n’apparaissait jamais en sous-vêtements devant ses enfants. C’est le genre d’anecdote (et je vous livre la moins croustillante) que prisent nos voisins anglophones.[access capability= »lire_inedits »] Le genre de mièvreries qui, selon eux, en diraient long sur l’Histoire avec un grand H. Qu’il nous soit permis de douter. Que je sache, l’addiction de Napoléon au chocolat[1. J’invente, évidemment.] n’explique pas, ni même n’éclaire, la retraite de Russie.

Voir Thatcher en octogénaire ravagée par la maladie d’Alzheimer ranger les chaussettes de son mari décédé de longue date, ça fait pleurer dans les chaumières anglaises. Bien sûr, nous avons droit à quelques flash-backs pré-delirium tremens, du temps de sa splendeur, mais rien à se mettre sous la dent sinon des images d’Épinal : Maggie au Parlement, Maggie et son professeur de diction, Maggie et son petit sac à main, Maggie et les Falklands, Maggie et la poll tax. Pire, et véritable crime de lèse-majesté pour un film anglais, on ne rit pas beaucoup.
Sur Thatcher, on pouvait dire… oh ! Dieu !… bien des choses en somme. Marionnette ou théoricienne de l’« Endettez-vous ! » dont on connaît aujourd’hui les ravages ; misogyne ou amazone ; sûre d’elle ou percluse de doutes… témoignages et théories divergent sur celle que les Soviets affublèrent du sobriquet de « Dame de fer » dans les années 1970.

Pour certains, elle naviguait à vue, avec des principes de morale protestante rudimentaire, du genre : un sou est un sou, et il faut travailler dur pour le gagner. Autrement dit, elle n’aurait jamais suivi une ligne directrice mais gouverné en obéissant à un pragmatisme à toute épreuve, en se fiant aux alliances de circonstance plus qu’aux solidarités idéologiques.
Ses relations avec Rupert Murdoch, le magnat de la presse tabloïd, dont les pratiques autoritaires et anti-démocratiques ont été récemment révélées au grand jour, sont un bon exemple de la méthode Maggie. Au début des années 1980, ils nouent un accord simple : tu m’aides à briser la grève du syndicat des imprimeurs, je t’aide à gagner les élections. À partir de ce deal, plus aucun Premier ministre britannique ne gagnera des élections sans le soutien et l’aval de l’Australo-Américain.

La Dame de fer ne vaut que par la présence miraculeuse de Meryl Streep. On imagine ce qu’aurait été sa performance si elle avait été servie par un meilleur scénario. On aurait bien confié l’affaire à Peter Morgan et Stephen Frears, scénariste et réalisateur de The Queen, qui mettait en scène un sacré duo, Tony Blair et Élizabeth II. On aurait ri davantage et vu plus de politique que de « femme ».[/access]

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Série Z à Athènes

11

J’ai vu un très bon film de science-fiction. Ca se passait en 2012. La Grèce y était attaquée par un ennemi terrible. Ce n’était pas une invasion extra-terrestre qui prenait pied sur l’Acropole, ni un réveil de morts-vivants envahissant les rues d’Athènes et faisant leur shopping dans des supermarchés déserts comme dans Zombies de George Romero, ni une moussaka irradiée par un accident nucléaire qui se mettait à grandir jusqu’à détruire tout le pays. D’ailleurs, les vrais amateurs de série Z auront reconnu dans ce dernier scénario un authentique chef d’œuvre du genre, L’attaque de la moussaka géante, un film grec de Panos Koutras, tourné en 1999.

Panos Koutras est moins connu que Théo Angélopoulos qui a obtenu la palme d’or au festival de Cannes pour L’éternité et un jour avec Bruno Ganz dans le rôle principal. Je ne veux pas faire insulte à Panos Koutras, mais même en admettant que la moussaka géante soit une métaphore de la dette grecque qui dévore son peuple, je fais plus confiance à Théo Angélopoulos pour me parler de ce qui se passe en ce moment en Grèce. Il est bon en parallèles historiques, cet Angélopoulos. Par exemple, dans Jours de 36, tourné en 1972, il mettait en regard son présent, celui de la dictature des colonels, avec la dictature de Metaxas dans les années 30, à travers la mort d’un syndicaliste.

Seulement, Théo Angélopoulos est mort le 23 janvier 2012 d’une hémorragie cérébrale après avoir été gravement grièvement blessé par un motard grec alors qu’il était en train de traverser une rue. Il tournait à 76 ans un nouveau film qui devait s’appeler L’autre mer. Une autre mer que celle dans laquelle baigne la Grèce depuis trois ou quatre ans et dans laquelle elle se noie, ça ne pouvait que faire rêver les spectateurs. Surtout les jeunes grecs qui, quand ils ne se suicident pas, restent avec leurs beaux diplômes dans un pays où le taux de chômage des jeunes approche les 50%, ou bien émigrent en Allemagne, histoire de fournir en sang neuf ce pays de vieillards sans enfants qui fabriquent des machines-outils en attendant la mort. C’est ça, la concurrence libre et non faussée au sein de l’UE : je te saigne à blanc et si tu n’as plus de sang, je me rembourse en matière grise comme dans l’intéressant nanar gore de Frank Ennenlotter, Brain Damages (1987), qui racontait comment une créature vous injecte une drogue dans le cerveau pour vous soumettre et vous obliger à manger d’autre cerveaux . Le nom de la drogue ? je ne sais plus… Orthodoxie budgétaire, peut-être bien…

Passer du cinéma d’auteur au cinéma gore pour de vrai, pauvre Théo Angelopoulos, quel accident bête ! Il ne fera plus de film pour raconter ce qui se passe en Grèce. Comme les Grecs exagèrent toujours leurs malheurs, certains ont eu l’indécence de dire que Théo Angelopoulos ne serait pas mort si les plans de rigueur n’avaient pas été aussi drastiques : la première ambulance appelée est tombée en panne et la seconde a mis quarante-cinq minutes pour arriver. Comme dit Ta Nea, journal de centre-gauche : Avec ces coupes imposées par le plan de rigueur, tout le système social, déjà abîmé, périclite complètement.

Dans le film de science-fiction que j’ai vu au début de la semaine, le scénariste partait d’un point de vue absurde : la Troïka, au lieu d’arrêter le carnage, songeait à nommer une autorité spéciale pour diriger la Grèce et décidait d’un autre plan de rigueur (portant notamment le smic à moins de 500 euros), provoquant des émeutes d’une rare violence, la démission de ministres en cascade et une implosion totale des appareils politiques.
Et pourquoi pas un coup d’état militaire ou une révolution populaire ? Au XXIème siècle, dans l’Union Européenne ? C’est vraiment n’importe quoi.
La prochaine fois, j’irai voir un film hongrois. Pour changer.

Décultivons-nous !

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Chère lectrice, cher lecteur,

Je suis inculte.

La probabilité de participer à un débat houleux avec un individu reconnu pour son érudition demeure donc proche des températures hivernales de l’Islande. C’est l’un des avantages d’être inculte. Je dirais même que si elle devait avoir lieu, cette rencontre se solderait par la clôture immédiate de toute forme de début de commencement de discussion. Soit que l’interlocuteur veuille se montrer courtois; soit plus probablement qu’il souhaite mettre fin aussi vite que possible à un entretien jugé soporifique; soit encore, que comme l’illustre la souriante condescendance affichée par certains médecins pour décrire le processus de pose d’une sonde rectale à leurs patients atones, les tentatives d’explication se révèlent superflues. En règle générale, l’intellectuel ne voit aucun intérêt particulier à l’échange avec l’ignorant, étant donné qu’il n’y a rien à échanger.
Il postule que l’ignorant est un parfait imbécile qui ignore qu’il est crétin puisqu’il est idiot. C’est oublier que l’imbécile est heureux. Second avantage d’être inculte ! Devrions-nous perdre cet acquis de pleine et innocente allégresse ? Allez convaincre un imbécile heureux que pour être moins sot il doit non seulement s’infliger la lecture de la Grande encyclopédie chinoise de Yongle mais aussi renoncer à son bonheur. Nous préférons rester des abrutis comblés que des Einstein sous Prozac.

Mais qu’importe ces fascinantes considérations philosophiques relatives à la sérénité du benêt ! Si nous jaugions l’intellectuel à l’aune de son utilité pour l’Humanité continuerions-nous à encenser la Culture ? S’ils sont indiscutablement capables de pérorer en se gargarisant des savantes réflexions qu’ils empruntent à ceux qu’ils vénèrent, les singes savants de l’intelligentsia française n’ont pas ré-inventé le monde dans lequel nous périclitons, si ? La culture est à l’intellectuel ce que le manuel militaire est au sous-officier : l’unique référence sur laquelle l’un comme l’autre fondent leur façon de penser et d’agir. On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’un sergent-chef demeure globalement assez peu créatif même quand il chante avec entrain Le Cri du poilu. Quant à l’intellectuel, il se contente de rabâcher avec le talent d’un scalde ce que d’autres ont dit avant lui. Si par le plus improbable des hasards, il lui arrive d’avoir une idée c’est qu’il aura pu s’appuyer sur celle, originale, de l’un de ses illustres prédécesseurs. Le changement de paradigme n’est pas pour demain.

Par conséquent, étant acquis que les vastes connaissances assimilées par l’intellectuel :
1° ne permettent au mieux que d’effleurer les problèmes d’un peton nonchalant sans pour autant les régler,
2° risquent d’ébranler la fragile béatitude de la majorité primitive,
je réclame solennellement :
a) l’arrêt définitif de toute forme d’enseignement académique,
b) que soit dorénavant proscrite toute référence culturelle sur ce site afin de prouver qu’au moins une infime partie de l’élite intellectuelle de ce pays peut faire preuve d’imagination.

Je compte, Chère lectrice, Cher lecteur, sur votre soutien indéfectible.
Surtout si vous n’êtes pas d’accord.

Les 121 travaux de Lamalattie

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Pierre Lamalattie. Photo : http://www.l-editeur.fr

Pierre Lamalattie peint habituellement des portraits et des autoportraits mais voilà que cet ancien élève de l’Agro se fait portraitiste littéraire dans son premier roman publié cet automne, 121 curriculum vitae pour un tombeau (L’Editeur). Loin des autofictions nombrilistes dont se repaît le petit milieu des lettres parisiennes, Lamalattie traite son premier opus comme ses peintures, soignant méticuleusement les détails que l’on ne voit pas mais qui forment la trame de l’œuvre, comme la réussite d’une pâtisserie dépend de la maîtrise du « fond de tarte ». Son parallèle entre littérature, art pictural et musique classique structure en fait les quatre cents pages de ce récit entrecoupé de descriptions minutieuses d’une galerie de personnages presque interchangeables tant ils participent tous d’une même époque sinistre : la nôtre.

Il y a quelque chose du premier Houellebecq dans ce Lamalattie, qui fait de la relation de la maladie mortelle de sa mère un prétexte à la décomposition du monde moderne. Mais un Houellebecq qui serait humain, presque doux. On navigue ici dans le paysage exsangue de ces étudiantes désorientées par l’explosion de leur cellule familiale, de ces petits fonctionnaires du ministère de l’Agriculture qui noient leur mal de vivre dans d’insanes colères. On se surprend à épouser l’ indifférence aimable de Lamalattie, lorsqu’il butine de femme en femme, participe « machinalement » à un mariage « participatif » où les convives se doivent de cuisiner, ranger et nettoyer pour contribuer à la « convivialité » bourgeoise d’un couple en mal d’authenticité néo-rurale.

Dans son emploi à quart-temps de fonctionnaire assoupi au ministère de l’Agriculture, il observe la désertification industrielle des campagnes, la détresse et le dépit pathétiques de syndicalistes qui ne négocient plus le sauvetage de leurs usines mais mendient la considération d’un dircab qui-en-a-vu-d’autres. C’est aussi cela, la France de 2012 : les miettes et les décombres du XXe siècle qui a le mauvais goût de se répandre en auto-célébration perpétuelle.

Anticonformiste artistique, Lamalattie préfère le style néo-pompier des sculptures du Grand Palais aux avant-gardes impressionnistes et a fortiori contemporaines qui font le succès des grandes expositions pluriannuelles. C’est en peintre et en mélomane averti qu’il a entrepris d’écrire, son « tombeau » devant beaucoup à Mozart, Schuman et Chostakovitch qu’il écoute en parcourant Paris et la Corrèze dans son véhicule Espace ultrapolluant.

Son « tombeau », inspiré des œuvres de ces maîtres baroques, est une sorte d’hommage ante mortem aux ombres errantes qu’il croise, baise ou imagine pendant les quelques semaines qui précèdent la mort de sa mère, atteinte d’une tumeur foudroyante, attendant la mort dans une maison de soins de Brive-la-Gaillarde.

121 est un chiffre arbitraire pour cette élégie d’un genre nouveau : 121 portraits à l’huile[1. On peut en admirer quelques uns, dont celui de l’auteur (reproduit à la fin de l’article), dans un petit volume fourni avec le livre.], chacune arborant le prénom et une phrase, souvent dérisoire mais jamais anodin, qui présente succinctement son modèle, le tout exposé dans une église de Brive.

Dans ces années 2010 vouées à la dilution du sensible dans l’hyper-réalisme des mangas, de la bande dessinée et du porno en haut débit, le souffle inspiré de Pierre Lamalattie rappelle les meilleures déplorations d’Annie Le Brun. Sans larmes ni pathos, cet écrivain enfin révélé nous éclaire sur la mutation anthropologique de nos amis mortels. Décidément post-humains, trop post-humains…

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, L’Editeur.

Autoportrait de Pierre Lamalattie.

C’est le dernier jour…pour changer vos euros

37

On l’avait prévenu mais il s’était laissé avoir et maintenant, il faisait la queue devant la banque de France, en face du Bon Marché. Ce n’était pourtant pas très prudent de rester dehors trop longtemps, même avec les masques de la sécurité civile et leurs filtres au charbon actif.

Oui, il aurait pu s’y prendre plus tôt. Depuis des semaines, les chaines d’info continues sur le Net faisaient passer les messages gouvernementaux. « Il ne vous reste plus que quelques mois, quelques semaines, quelques jours ». Les panneaux intuitifs dans le métro aussi, ceux qui affichaient votre nom quand vous passiez devant eux et vous recommandaient personnellement un produit qui correspondait aux informations contenues dans votre I-Phone. Cette technique de marketing intrusive était très critiquée par les associations et le gouvernement de Front Social mais les Firmes restaient puissantes.
De toute manière, ça ne le concernait pas tellement, les panneaux intuitifs : il lisait encore des livres-papiers, qui d’ailleurs ne se vendaient plus tellement…

En attendant, devant la Banque de France, la queue s’allongeait. C’était le dernier jour où l’on pouvait rendre les billets en euros qui traînaient encore chez soi. Il avait du mal à se dire que le temps avait passé si vite. Dix ans déjà que l’on était revenu au Franc… Dix ans… Ce plaisir qu’il avait eu, presque sensuel, à retrouver des coupures de 5, 10, 50 et 100, respectivement aux effigies de Blum, Aragon, De Gaulle et Jules Vallès. Il faut dire qu’à l’époque, on se contentait de peu.

On sortait des grands troubles. Sale époque, les années 2012-2015. Les Français avaient élu le socialiste en 2012. Il s’était contenté, évidemment, de faire sensiblement la même politique que son prédécesseur. Malgré le bon score de la gauche de la gauche, du candidat gaulliste et de celle de l’extrême droite qui à eux trois représentaient plus de la moitié du corps électoral au premier tour, le président socialiste avait décrété le changement dans la continuité : on continuait l’austérité pour rembourser la dette et on remplissait le tonneau des Danaïdes en pressurant la population. C’est à peine si quelques mesures de taxation financière contrebalançaient symboliquement « l’effort demandé à tous ».
Et puis tout s’était précipité.
Il y avait eu en janvier 2013 le coup d’état militaire en Grèce, soutenu par la Russie. Il avait été initié par des capitaines plutôt à gauche, comme au Portugal en 74. La Grèce était sortie de l’Union et de l’Euro par la même occasion dans l’euphorie, les anarchistes du quartier d’Exarchia fraternisaient avec les tankistes sur la place Syntagma.

La chancelière allemande, folle de fureur devant les faillites bancaires des établissements trop exposés, avait osé demander une intervention de l’Eurocorps. Le président socialiste, qui affrontait déjà un mouvement social monstre, avait donné son feu vert. Pendant ce temps, le mouvement social, avec ses millions de manifestants depuis des semaines, refusait la politique dite de « Grande Convergence » avec l’Allemagne (retraite à 70 ans, semaine de 45 heures, disparition du salaire minimum, privatisation programmée de la sécurité sociale). Il se transforma en un mouvement anti guerre et gagna toute l’Europe après le bombardement de Patras en mai par des Rafales et des Eurofighter qui fit une vingtaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Tout cela, ajouté aux émeutes de la faim en Espagne, au Portugal, en Irlande et au Royaume-Uni, ainsi qu’aux menaces russo-chinoises de rétorsion, forca le président socialiste à organiser un referendum sur le maintien dans l’Union Européenne de la République Française. Il le perdit assez largement et démissionna dans la foulée.

Le recours fut incarné lors d’élections se déroulant dans une atmosphère de violence par un ancien Premier ministre qui, en 2005, avait été le seul homme politique de premier plan à se prononcer pour le non au referendum. Dans la foulée de son élection, après les législatives, il demanda à l’Assemblée de se transformer en Constituante. Largement soutenue par la gauche et les souverainistes, la Sixième République fit ses premiers pas en février 2014 et, par séries de referendum successifs, appliqua un programme que les historiens qualifièrent de « Nouveau CNR ». Le oui à la fin de l’euro (referendum de juin 2015) obtint une majorité de 87%.

Et voilà pourquoi, dix ans après, cette file d’attente devant la Banque de France n’en finissait pas. Il entra dans la banque. Quand le guichetier lui demanda combien il avait à changer, presque gêné, il répondit :
– 5000 euros…
Le guichetier sourit
– Sacrée somme !
– Oui, j’ai retrouvé ça chez ma grand-mère il y a quelques mois, après son décès.
– Elle faisait quoi votre grand-mère ?
– Ma grand-mère ? Fonctionnaire à la Commission Européenne…
– A la quoi ? demanda le guichetier qui paraissait très jeune.
– Laissez tomber, c’est de l’histoire ancienne.

Sarkozy le Hongrois

23

Dans son premier discours de campagne, à Annecy, Nicolas Sarkozy a accusé son adversaire socialiste de « mentir matin et soir » aux Français. Il a oublié le midi en raison, sans doute, de la sincérité des efforts effectués par François Hollande pour éliminer sa surcharge pondérale. Mais il y avait un message subliminal adressé à son rival par l’actuel président de la République.

L’expression « nous avons menti au peuple matin et soir » avait été employée par l’ex-premier ministre socialiste hongrois Ferenc Gyurcsany dans une réunion censée se tenir à huis clos des principaux dirigeants de son parti, à l’issue de sa victoire électorale de septembre 2006.

Ce mea culpa ayant fuité dans la presse, des manifestations monstres, organisées par la droite et l’extrême droite tentèrent, sans succès, d’obtenir la démission du chef du gouvernement. Aujourd’hui, Gyursany est menacé d’être traduit en justice par le nouvel homme fort de la Hongrie, Viktor Orban, pour avoir mis le pays en quasi-faillite par sa politique économique erratique.

En 2010, Orban a gagné avec 53% des voix et les deux tiers des sièges au Parlement. Si, comme le prédisent nos experts infaillibles, François Hollande rafle pareillement la mise, pour Sarkozy, ce rêve hongrois risque de tourner au cauchemar.

Mourir pour le JT

28
Gilles Jacquier

À quoi servent les reporters de guerre ? Un mois après la mort de Gilles Jacquier, grand reporter à France Télévisions, tué le 11 janvier en Syrie, la question peut sembler cruelle. Certains la trouveront scandaleuse, comme s’il était immoral d’envisager qu’une telle mort pût être inutile. On m’autorisera à penser que le plus immoral serait encore ne pas l’envisager pour se contenter de la glorieuse légende des « morts au combat pour l’information ».

Bien entendu, cela ne change rien au courage et à l’engagement des journalistes qui risquent leur vie en connaissance de cause. En choisissant d’arpenter ces terres sans lois que sont les zones de guerre, ils savent qu’ils peuvent être blessés ou tués, mais aussi capturés. Nul ne peut oublier la fin atroce de Daniel Pearl au Pakistan. Après les calvaires vécus par Jean-Paul Kauffmann au Liban, Georges Malbrunot, Christian Chesnot et Florence Aubenas en Irak, et, plus récemment, par Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier en Afghanistan, on sait aussi que le journaliste est l’otage idéal, son statut lui garantissant la publicité recherchée par les preneurs d’otages.[access capability= »lire_inedits »] Si elle a la vertu de réconforter le prisonnier, la mobilisation organisée par ses collègues a pour conséquence plus fâcheuse de faire monter les enchères : en braquant la lumière sur le reporter, on lui confère une valeur stratégique. Il est très probable que le Hezbollah ait obtenu, en échange de la libération de Kauffmann, des concessions dans le contentieux franco-iranien lié au dossier nucléaire. Ces tragédies personnelles ont donc aussi un coût élevé pour la collectivité.

Rappeler ces évidences, c’est s’exposer à l’accusation de cynisme ou d’ingratitude. Claude Guéant déclencha une bronca en évoquant l’éventuelle l’imprudence de Ghesquière et Taponier − il est vrai qu’il eût été plus convenable d’attendre un heureux dénouement pour tirer les leçons de l’affaire. « L’information n’a pas de prix ! », entendit-on sur toutes les ondes. Est-ce si sûr ? « Ils sont partis pour nous, ils rentreront pour nous ! », proclamaient les banderoles déployées pour « Florence et Hussein ». Florence et Hussein sont rentrés, ainsi que tous les autres, heureusement. Mais puisqu’ils étaient partis pour nous, il doit être permis de dire que nous n’en demandons pas tant.

Autant regarder les choses en face : la contribution des reporters de guerre et autres spécialistes des missions dangereuses à l’information des citoyens est marginale. Certes, grâce à leurs images, le téléspectateur occidental partagera chaque soir, durant quelques minutes, la liesse des Libyens célébrant la chute de Kadhafi, la tristesse d’une mère qui a perdu son fils, les espoirs d’un médecin, le quotidien d’un hôpital. Il découvrira l’ambiance du souk et l’ampleur des destructions. Bref, il aura sa dose d’émotions et, si la dose est massive, il manifestera pour réclamer l’envoi de troupes et dénoncer la passivité du gouvernement. De ce point de vue, les reporters exercent une influence bien réelle − à défaut d’être toujours heureuse. Hubert Védrine raconte que, pendant les guerres en ex-Yougoslavie, les médias ont joué un rôle déterminant − et de son point de vue plutôt néfaste − dans les choix politiques de la France.

Il ne s’agit pas de prôner une information aseptisée, délivrée de toute charge émotionnelle, et encore moins de suggérer qu’il faudrait laisser les tyrans et autres tortionnaires massacrer en paix. Alors que des informations alarmantes et parcellaires parviennent de la ville de Homs, on voudrait être, par images interposées, au côté des victimes. Il faut préciser que le reportage dans lequel une histoire singulière, nourrie par la connaissance que le journaliste a du sujet, permet de comprendre une situation forcément compliquée, conserve toute sa pertinence, qu’il se déroule dans une cité de banlieue ou à l’autre bout du monde.

L’ennui, c’est que dès qu’il s’agit de couvrir un conflit ou une révolution au retentissement planétaire, on dirait que le journalisme consiste à aller voir et à raconter ce qu’on voit. Mais voir n’est pas savoir. On peut avoir le nez sur l’événement et ne rien y comprendre comme en témoigne cette anecdote rapportée par Jean-François Kahn. En septembre 1970, il se trouve à Amman pour couvrir la guerre entre les forces jordaniennes et l’OLP de Yasser Arafat. Un matin à l’aube, il quitte l’hôtel où séjournent les journalistes occidentaux pour « aller sur le terrain ». Très vite, il se retrouve au milieu de combats dans les rues de la capitale jordanienne, tandis que tous ses confrères sont bloqués dans leur hôtel, occupé peu de temps après son départ par un commando palestinien. Kahn passe sa journée planqué dans des abris de fortune, avec des balles qui sifflent à ses oreilles, sans jamais comprendre qui tire sur qui et encore moins pourquoi. Pendant ce temps, les journalistes restés à l’hôtel appellent leurs copains des médias locaux et interrogent les combattants palestiniens qui sont informés par leurs camarades. Le soir, Kahn, qui était au cœur de l’action, n’a pas grand-chose à raconter.

Aujourd’hui, les choses sont encore plus claires. Le journaliste en mission dans un pays en guerre passe beaucoup de temps dans sa chambre d’hôtel où nombre d’informations lui sont envoyées par sa rédaction. Personne ne s’étonne que le correspondant d’une radio écrive son papier à partir d’une dépêche tombée sur son ordinateur. Et à vrai dire, prendrait-il le risque d’aller se faire trouer la peau pour assister aux combats qu’il ne serait pas mieux outillé pour analyser la situation.

D’Albert Londres à Robert Capa en passant par Ernest Hemingway, les grandes figures du journalisme de guerre ont façonné notre imaginaire. La guerre du Vietnam a inauguré l’ère de la télé : ce saut technologique, les hommes en « vestes à poches » l’ont payé de leur liberté de mouvement. Encombré par un équipement lourd, fragile et coûteux, obligé de se déplacer en équipe, le journaliste de guerre dépend de plus en plus des acteurs du conflit qu’il doit comprendre et raconter. S’il parvient à échapper à la vigilance de ses « hôtes » officiels, il se trouve, faute de maîtriser la langue et les coutumes, locales, prisonnier des « fixeurs », pigistes et autres chauffeurs du cru.

La guerre du Golfe, en 1991, aurait dû faire office de rappel au réel. Pour cette première « guerre CNN », le citoyen occidental était invité à vivre au rythme de l’information continue. L’ennui, c’est qu’il n’y avait pas d’information, à l’exception de celles que consentaient à fournir l’armée américaine d’un côté, les autorités irakiennes de l’autre : les images tournées à Bagdad par Peter Arnett pour CNN auraient pu être réalisées par le ministère irakien de la propagande.

Vingt ans plus tard, le monde entier applaudit aux « révolutions Facebook » pendant que les télévisions diffusent en continu un plan fixe de la place Al-Tahrir : puisqu’on vous dit que rien ne vaut le terrain ! On aimerait éventuellement découvrir ce que sait et ce que pense le paysan égyptien qui n’a jamais entendu parler de Facebook. Nenni : on a beau zapper, ce sont les mêmes images, commentées par des journalistes qui ne pratiquent pas l’arabe et dont la connaissance du pays se résume à des vacances remontant à quelques années. Quelques mois plus tard, alors que les combats font rage en Lybie, des envoyés spéciaux incapables de distinguer un missile d’une roquette et encore moins de donner un sens au va-et-vient des pick-up Toyota bourrés d’armes que l’on voit circuler à l’arrière-plan débitent des commentaires dénués de tout intérêt, parlant de « combats acharnés » qui se soldent par trois morts ou de massacres dont il n’existe pas l’ombre d’une preuve.

Osons le dire : la mythologie du héros de l’information n’a plus de sens. Dès lors que les images et informations provenant du terrain sont disponibles en abondance, un spécialiste capable de les décrypter et de les mettre en perspective contribuera infiniment plus à la compréhension du public qu’une palanquée d’envoyés spéciaux condamnés à débiter de l’émotion à jet continu. Peut-être est-il temps, dans ces conditions, de redécouvrir que le journalisme est une profession intellectuelle. Ce ne sont pas l’endurance physique ou la capacité de vivre des semaines sans prendre une douche qui font le bon journaliste, mais l’intelligence, la maîtrise des dossiers, l’aptitude à mettre en doute ses propres certitudes. Il est temps d’en finir avec le culte du terrain car, contrairement à ce que croient les confrères en « vestes à poches », le terrain ment.[/access]

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