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Vivement les sélections présidentielles

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Il ne faut jamais bouder une occasion de rire. C’est ainsi que, conseillé par quelques amis, je me suis rendu ce matin sur le site de Terra Nova, fondation proche du Parti socialiste. Je n’ai pas été déçu.

Le think tank « progressiste » publie en effet une note de Michel Balinski et Rida Laraki, chercheurs à l’Ecole polytechnique, qui proposent de remplacer le scrutin majoritaire à deux tours par la notion de « jugement majoritaire ». Une révolution.

Avant d’expliquer en quoi consiste cette méthode novatrice, attardons-nous un instant sur le diagnostic formulé par nos deux éminents cerveaux à propos de ce mode de scrutin u mode de scrutin majoritaire, utilisé par les peuples du monde entier, et depuis deux siècles par le nôtre dans sa version uninominale et directe, pour sélectionner leurs dirigeants. En somme il est la traduction concrète la plus basique de la démocratie.

Eh bien, voyez-vous, il parait que ce mode de scrutin trahit la volonté des électeurs. Ainsi, Raymond Barre aurait dû battre François Mitterrand en 1988, mais le pauvre n’était pas qualifié au second tour. Si ma tante en avait… Evidemment, en 1995, c’est Edouard Balladur qui aurait dû entrer à l’Elysée. « Jacques Chirac a été élu en 1995 avec seulement 20,8% des voix au premier tour : mais si Philippe de Villiers ne s’était pas présenté, ses 4,7% des voix auraient pu s’ajouter au 18,6% d’Edouard Balladur, ce qui aurait produit une confrontation entre Balladur et Lionel Jospin au deuxième tour ». Où donc Balinski et Laraki sont-ils allés pêcher que les électeurs villiéristes se seraient reportés davantage sur Edouard Balladur que sur Jacques Chirac ou Jean-Marie Le Pen ? Boule de cristal ? Tarots ? Entrailles de poulet sacrifié en présence de Cayrol et Jaffré ? Ma tante commence vraiment à avoir des airs bizarres.

Deux autres hypothèses sont avancées : l’habituelle galéjade prétendant que, si Jospin était absent du second tour en 2002, c’est à cause de Jean-Pierre Chevènement[1. Pour avoir été des électeurs du candidat du Pôle républicain en 2002, je peux assurer qu’il ne me serait jamais venu à l’idée d’apporter mon suffrage à Lionel Jospin en son absence. Pis, c’est même sa rupture (sur la question corse, symptomatique d’une certaine conception de la République) avec le Premier ministre qui m’a encouragé à voter pour l’ex-ministre de l’Intérieur. Ayant un peu participé à la campagne et rencontré d’autres électeurs, je ne saurais jurer que j’étais le seul dans ce cas-là] et l’amusante idée selon laquelle, en 2007, Bayrou qui aurait battu Royal ou Sarkozy au second tour aurait été spolié.

Il y a bien pire encore, ajoutent nos chercheurs : les bulletins de vote ne traduisent nullement les sentiments des électeurs ! Vous avez bien lu. Pour appuyer cette affirmation, ils précisent que depuis 1988 Jean-Marie Le Pen fut placé régulièrement dans les quartés de tête des premiers tours alors qu’il était rejeté par trois électeurs sur quatre. A contrario, les pauvres écolos, tellement appréciés dans les études d’opinion, ne sont jamais parvenus à se hisser en haut du classement issu des urnes. À l’appui de cette thèse rafraichissante, les auteurs nous délivrent un scoop d’une ampleur interplanétaire : Jacques Chirac valait moins que ses 82,2 % du 5 mai 2002. Certes, il avait réussi à se qualifier au second tour, lui. Mais c’était un point de détail.

Et en plus ça ne marche même pas !

Et les duettistes de conclure par cette phrase particulièrement ébouriffante. Les voix d’un candidat sont loin d’avoir le même sens : les additionner ne veut rien dire ! C’est vrai, quoi ! Tous ces chefs de bureaux de vote qui additionnent les voix au lieu de les soustraire, de les multiplier ou de les diviser, où donc ont-ils la tête ? Afin d’étayer leur thèse, Terra Nova a même commandé un sondage à Opinion Way. Douze candidats ont été proposés aux sondés pour le premier tour, puis trois combinaisons pour le second. Ils en concluent que Marine Le Pen pourrait prendre honteusement la place d’un candidat pouvant gagner la présidentielle. Et que cela ne serait pas dû à la volonté des électeurs mais à l’éventuelle multiplicité des candidatures.

Marine Le Pen. Nous y sommes ! Ce n’est pas un hasard si cette note a été publiée le jour anniversaire de l’élimination de Lionel Jospin. Il faut éviter un nouveau 21 avril ! Ce scrutin majoritaire à deux tours qui, au passage, n’a que peu favorisé l’audience parlementaire du lepénisme pendant les vingt-trois dernières années, lui donnerait néanmoins une importance surdimensionnée dans le paysage politique. On se pince…

Vous n’avez encore rien vu ! Nos chercheurs n’en sont pas resté au stade du diagnostic : ils ont trouvé le remède miracle. Cela s’appelle « le jugement majoritaire ». Il s’agirait, une fois les candidats sélectionnés[2. Dans un autre document, Terra Nova propose de supprimer le système des parrainages d’élus et de rendre possible deux types de candidatures. Le premier : les candidatures désignées par les partis représentatifs (ceux dépassant un seuil de représentation électorale minimal, par exemple 5% aux élections législatives précédentes). Ce serait conforme au rôle que la Constitution confie aux partis dans la vie démocratique nationale. Le second : les candidatures ayant fait l’objet d’un « parrainage populaire » sous la forme d’une pétition de soutien (avec un seuil autour d’un million de signataires, soit 2.5% du corps électoral). Autant dire que le nombre de candidatures serait encore davantage réduit], de cocher pour chacun une croix dans une des cases correspondant aux mentions suivantes : Excellent, Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Insuffisant, A rejeter (tout candidat n’ayant pas obtenu une croix serait assimilé à cette dernière mention). Ensuite, on pondère tout ça et hop, le candidat arrivé en tête est président ! Figurez-vous que d’après les calculs d’Opinion Way , avec ce système, Marine Le Pen serait reléguée à la douzième et dernière place, loin derrière Jean-Louis Borloo et Dominique de Villepin, qui eux, finiraient 2e et 3e. Accessoirement, Martine Aubry serait élue présidente, n’y voyez pas malice.

Certains crieront au scandale devant un tel déni de démocratie. Pas moi ! Je trouve ça très drôle. J’imagine nos deux savants fous passant des jours, des semaines voire des mois à échafauder ce système auquel, si on vit ailleurs que dans le monde des matheux fous ou des Bisounours, on trouve la parade en trois minutes.

La parade est en effet très simple. Balinski et Laraki partent du postulat que les électeurs joueront leur jeu en mettant la note « excellent » à leur candidat préféré puis attribuant, après mure réflexion ou bien au pifomètre, à quelques candidats la mention « bien », à d’autres « assez bien » et ainsi de suite. Or, si par malheur, un tel système entrait en vigueur, les différents candidats s’y adapteraient illico. Marine Le Pen demandera à ses électeurs de lui mettre la note « excellent » et de rejeter tous les autres sans exception, ce que ceux-ci, révoltés à l’idée que le « système UMPS » a encore échafaudé un plan pour faire pièce à leur favorite, feront volontiers. Et chaque candidat donnant le même conseil à ses ouailles, à l’exception des électeurs du « marais » qui pourraient être tentés d’utiliser toute la palette des mentions. une très grande majorité d’électeurs portera son préféré au pinacle et rejettera tous les autres. Exactement comme dans un scrutin à l’ancienne. Sauf qu’on aura supprimé le second tour. Et, peut-être, amené Marine Le Pen à l’Elysée. Bravo Terra Nova !

Ça Pâques ou ça casse…

Les vigilants sont aux aguets. Tapis dans l’ombre, ils tendent leurs oreilles pour capter la moindre phrase chuchotée par Claude Guéant pouvant le conduire en correctionnelle. Ils désignent à la vindicte publique ces néo-réacs qui ont le culot de chanter, avec un certain talent en plus, un air quelque peu différent de leurs rengaines archéo-progressistes.

Ils se réclament de la laïcité, certes, mais dénient à ceux qui ne partagent pas la totalité de leur baluchon idéologique de s’en prévaloir et de la défendre.

Et ils jubilent comme des gamins lorsqu’ils croient avoir pris Nicolas Sarkozy la main dans le sac de l’hypocrisie, du double langage, du deux poids, deux mesures en matière de tolérance envers les religions.
C’est ainsi qu’un éminent journaliste de Médiapart s’est fait un devoir de soulever un lièvre de Pâques[1. Tous mes remerciements au site islamiste aslama qui m’a permis de faire ce lien avec l’article de Mediapart sans avoir à bourse délier] démontrant de manière éclatante que le président de la République chouchoute les juifs traditionnalistes alors qu’il fait les gros yeux aux musulmans pieux.

Ainsi, on aurait cherché, à l’Elysée une combine pour permettre à une demi douzaine de taupins à kippa de passer le concours d’entrée à Centrale-Supélec en dépit du fait que deux épreuves tombaient pendant les fêtes de la Pâque juive (Pessah). Personnellement, je serai instinctivement favorable à ce que les religions s’adaptent aux concours des grandes écoles, et non l’inverse.

D’ailleurs, la plupart des étudiants juifs, même pratiquants, se plient à la règle du jeu en espérant que le Très-Haut leur accordera Sa miséricorde, en prenant en considération le préjudice causé aux mamans des candidats. Celles-ci ne pourront pas aller raconter aux voisines que leur fils ou leur fille vient d’intégrer une école que quand on en sort, les patrons vous agrippent comme des schnorrers, mais pour vous proposer de l’argent.

L’Elysée et les directeurs des écoles concernées ont démenti, et les concours se sont déroulés sans que les mesures envisagées à la demande de l’Union des étudiants juifs de France (confinement des candidats jusqu’à la nuit et passage des épreuves entre 22h et 2h du matin) n’aient été mises en œuvre.

Mais admettons qu’il ait été, à un moment, envisagé dans les ministères concernés un aménagement des concours pour une poignée d’individus pratiquant un judaïsme ultra-orthodoxe. En quoi cela aurait-il été scandaleux ? L’égalité devant les épreuves aurait été, certes, quelque peu mise à mal, mais au détriment de ceux qui demandaient cette dérogation : ils auraient été contraint, après avoir planché jusqu’à deux heures du mat’, de remettre ça le même jour à huit heures.

Chaque année, le ministère de l’Education nationale publie, à l’intention des organisateurs d’examens et concours, une liste de jours non fériés, mais importants dans les rites des principales religions pratiquées en France en dehors du christianisme (Islam, judaïsme, bouddhisme). Il est demandé à ces organisateurs de les prendre en compte lorsqu’ils établissent le calendrier d’épreuves. Cette liste est limitée à trois jours par religion. Ainsi, pour cette année, les autorités religieuses juives avaient proposé Rosh Hachana et Yom Kippour en octobre et Shavouot (Pentecôte) en juin, des périodes où se déroulent la majorité des examens scolaires et universitaires. Mais voilà, manque de chance, cette année, comme en 1997, certains concours de grandes écoles scientifiques tombent en plein Pessah.

Ni l’UEJF, ni le CRIF n’exigeaient un changement de la règle des « trois jours » acceptée par tous. Ils demandaient une mesure exceptionnelle, pour une situation qui ne l’était pas moins, et pour un nombre de cas infimes. Cela n’a rien à voir avec cette revendication, exprimée par le Grand Rabbin de France en 1928 auprès du ministre de l’éducation nationale Edouard Herriot de ne pas placer d’épreuves écrites de l’agrégation le samedi. La réponse du vieux rad-soc fut à la mesure du personnage, grandiose. Non seulement il refusa la requête du Grand Rabbin, mais décréta que ces épreuves devront avoir lieu également le dimanche, une tradition qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Ils s’agissait seulement d’un arrangement raisonnable et discret qui ne lésait personne et ne remettait pas en cause les grands principes de la République. « Dina de mlakhouta dina » (« la loi de l’Etat est la loi ») est un principe que tous les juifs en Diaspora se doivent de respecter, c’est marqué en araméen dans le Talmud babylonien. La discrétion, en la matière n’a rien à voir avec l’opacité entretenue par le pouvoir pour mener je ne sais quelle magouille, ou se faire bien voir d’une communauté religieuse. Tout le monde y aurait trouvé son compte, et la vie aurait continué.

Japon : la mort atlante

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photo : RECORDED PICTURES

Toute catastrophe suscite un mélange d’effroi et d’extase. La vieille histoire d’Eros et de Thanatos ou, comme disait Georges Bataille, « ce désir d’approuver la vie jusque dans la mort ». Celle qui s’est abattue sur le Japon qui, comme toute vieille civilisation, sait jouer dans son art, sa poésie, son érotisme sur ces deux pulsions avec un grand raffinement, nous invite plus que jamais à réfléchir à notre rapport à notre propre fin collective. C’est-à-dire au fait de mourir, non pas en tant qu’individu, mais en tant que civilisation.
La manière de sidération qui s’est abattue sur nous tous à la vision des images du séisme, du tsunami qui s’est ensuivi et de la menace nucléaire qui en est une des conséquences les plus immédiates est-elle aussi sidérée que cela ?[access capability= »lire_inedits »]

Il y a un paradoxe de la sur-médiatisation, de l’abondance entropique des images déversées par les télés, Internet, les satellites, les téléphones portables. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation, disait Debord, et il n’est pas absurde d’imaginer une jeune Japonaise observant, sur l’écran de son iPhone, l’effondrement de son immeuble situé derrière elle : on a bien vu en Thaïlande, en 2004, des touristes filmer jusqu’au bout la vague qui arrivait sur eux et allait les emporter.

Etait-ce de l’inconscience ou le stade ultime de l’aliénation par l’image, une image qui fonctionnerait comme la pensée magique et qui permettrait de restituer la réalité tout en la tenant à distance ? Les films d’épouvante jouent beaucoup là-dessus, ces temps-ci. Depuis le Projet Blair Witch en passant par Rec ou Cloverfield, on cherche à donner au spectateur l’impression qu’il regarde un film d’amateur avec plans aléatoires et images tressautantes.
Les images, pourtant, ne donnent rien à comprendre ou si peu, quand un roman, comme celui de Carrère, D’autres vies que la mienne, aide à faire sens. Ainsi, on dispose, et pour cause, d’assez peu d’images du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, lui aussi suivi d’un tsunami qui fit 100 000 morts. Il a pourtant eu des conséquences infiniment plus importantes sur la pensée occidentale que la vague meurtrière de 2004, par exemple en inspirant à Voltaire un poème épouvanté fondateur de l’athéisme moderne.
L’image déréalise, c’est le grand paradoxe. La vague noire engloutissant les ports de Minamisanriku et de Sendaï, l’explosion et le nuage blanc au dessus des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima sont tellement terrifiants, hyperréalistes, spectaculaires qu’ils transforment précisément l’événement en spectacle. À propos du 11-Septembre, Jean Baudrillard notait déjà, dans un texte fort mal compris : « L’image consomme l’événement, au sens où elle l’absorbe et le donne à consommer. Certes, elle lui donne un impact inédit jusqu’ici, mais en tant qu’événement-image. Qu’en est-il alors de l’évènement réel, si partout l’image, la fiction, le virtuel perfusent dans la réalité ? »

La question posée par cette perfusion est d’autant plus pertinente qu’elle nous renvoie à une grammaire, une syntaxe de l’apocalypse largement vulgarisée par l’industrie du divertissement. Les lecteurs de Tom Clancy avaient déjà dévoré des dizaines de techno-thrillers annonçant les attentats du WTC, et les amateurs de films-catastrophe − dont le dernier en date, 2012, donne l’impression que Tokyo est une répétition générale très légèrement en avance sur le calendrier maya − sont déjà habitués à voir des cargos échoués en centre-ville, des voitures sur le toit des maisons et des rails de chemin de fer flottant dans le vide.

« La nature imite l’art », remarquait Oscar Wilde. La catastrophe japonaise n’est compréhensible, dans son horreur absolue, que comme une imitation ou une confirmation de l’intuition de nombreux écrivains, penseurs, artistes. Prendre l’événement, montré en boucle sur des centaines de chaînes, en pleine face, dans sa brutalité et son indifférenciation médiatique, finit soit par hébéter, soit par insensibiliser.
Même la « une » du Monde proclamant, quelques jours après le séisme, « Tsunami, alerte nucléaire au Japon », donnait au lecteur l’impression d’être un personnage de John Brunner dans Tous à Zanzibar ou Le Troupeau aveugle, deux des grands romans de la SF américaine des années 1960-1970.

De plus, il s’agit du Japon, un pays qui est à la fois nous-mêmes et notre exact envers : le pays du monde où Proust est le plus lu et commenté parce que la ritualisation du salon des Guermantes vaut bien celle de la Cour impériale, et en même temps le royaume de la plus haute technologie où règne une foi quasiment prométhéenne dans la maîtrise de la nature par la technique. Dans un film magnifique de 1983, Sans soleil, Chris Marker imaginait les lettres envoyées par un cameraman fictif, Sandor Krasna, qui errait entre Guinée, Sahel et Japon, autant d’endroits où, pour des raisons différentes mais qui devaient toutes autant à la géologie qu’à l’histoire, l’homme n’était pas le bienvenu et se faisait pourtant un point d’honneur de rester et de résister. Le texte était lu en voix off par Florence Delay et on y évoquait le Japon comme un « pôle extrême de la survie », une société marchande en phase de devenir-monde qui connaissait encore le traditionalisme le plus rigoureux des civilisations shintoïstes et avait aussi fait, la première, l’expérience de l’holocauste atomique avec Hiroshima et Nagasaki.

Le grand philosophe Günter Anders, qui a su voir dans le nucléaire une opportunité de repenser la métaphysique, en a tiré son idée centrale de l’« obsolescence de l’homme », autrement dit du caractère gênant, démodé, voire inutile, de l’être humain face aux machines qu’il a créées et dont il a perdu le contrôle. Dans Le Temps de la fin, voici ce qu’il écrit à propos d’Hiroshima et de Nagasaki : « Nous sommes pourtant autres. Nous sommes pourtant devenus des êtres d’un nouveau genre. Des événements de la taille d’Hiroshima n’attendent pas de savoir si nous voulons bien nous mesurer à eux. Ce sont eux qui décident qui est transformé. D’où la question : qu’est-ce que l’événement Hiroshima a transformé en nous ? Notre statut métaphysique. » Ce qui nous conduit, comme il le dit plus loin « à réellement comprendre que nous venons de nous imputer à nous-mêmes la métamorphose de notre monde en un monde apocalyptique. »

On pourra toujours répondre qu’il s’agissait de bombes thermonucléaires lancées par un ennemi. Il n’empêche, construire sur des failles sismiques, pour se chauffer et s’éclairer, des centrales fondées sur la même technologie que les bombes multi-meurtrières révèle bien la soumission vaguement honteuse et la confiance un peu naïve de l’homme devant ce qu’il a lui-même conçu.

Que l’on soit pour ou contre, le nucléaire est en phase avec la grande hypocrisie moderne. Il est marqué, même dans les démocraties et même quand il est civil, par le sceau du secret. Il frappe de manière invisible et difficilement mesurable : on a changé les unités de mesure de la radioactivité une bonne demi-douzaine de fois, comme si on cherchait à rassurer le malade quand on lui annonce sa température.

En attendant, et quitte à paraître atrocement superficiel, j’espère que le bar du palace de Lost in Translation n’a pas trop souffert. Je me suis toujours promis d’aller y boire un verre ou deux de Suntory et, qui sait, d’y rencontrer une Scarlett Johansson pas trop irradiée.[/access]

Piss Christ, comment réparer l’offense faite à Serrano ?

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La médiocre provocation d’un subalterne agent mainstream du commerce de l’art, récemment sortie du formol sinon de la pisse, a été l’objet d’un acte de vandalisme. On évoque la responsabilité de catholiques intégristes, sans doute négationnistes, peut-être nazis, assurément sourds aux nuances de la beauté postmoderne… Celui qui joue à touche-pipi avec un crucifix, se dit consterné, inquiet même, et trouve mille échos indignés chez les gens qui font l’opinion.

Bref, l’ordre moral menace notre pays. Alors, comment réparer l’offense faite à Serrano ? Quel Canossa imaginer ? Peut-être un urinoir, rappelant le ready made de Marcel Duchamp, dont la cuvette présenterait, en incrustation dans sa faïence, un portrait de l’artiste : en le compissant, nous verserions ainsi notre obole.

Ce serait, en quelque sorte, une fontaine de repentance…

Les financiers contre la finance

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photo : Raja Daja

La communauté financière et les autorités se veulent rassurantes et sans équivoque. Selon elles, les réformes systémiques auraient été menées et les établissements financiers – nettement mieux régulés – travailleraient en provisionnant plus de capitaux. Mais bien sûr, le pire aveugle est celui qui s’obstine à ne pas voir. Les principaux facteurs responsables des tourmentes de ces dernières années sont toujours à l’œuvre, quand ils n’ont pas été amplifiés. Les déséquilibres commerciaux et financiers, creusés par une politique monétaire ultra-expansionniste ont en effet été portés, depuis 2008, à leur paroxysme… Pire encore : les banques, qui se retrouvent effectivement contraintes par des ratios plus stricts en matière de capitaux, se tournent vers les marchés des matières premières, des marchés émergents et des fonds spéculatifs (hedge funds), à la réglementation quasi inexistante, afin d’y réaliser des compléments de profits, au risque d’y gonfler une nouvelle bulle !

Occupé à remettre de l’ordre dans les ratios bancaires, le régulateur est donc – une fois de plus – pris de court par des intervenants financiers qui, motivés par la volonté de gagner encore et toujours plus, ont toujours une longueur d’avance. Autrement dit, le système est actuellement menacé d’implosion par une hyper-spéculation sur des classes d’actifs très peu réglementées menée par une profession qui ne se résout décidément pas à accepter des profits moindres que par le passé. Comment lui faire comprendre que les bénéfices des années 2000 à 2007 constituaient une anomalie malsaine et qu’il est impératif – pour la sauvegarde de notre activité économique – d’apporter une attention particulière à la gestion des risques et à la diminution massive des opérations à levier ?

La décennie précédente ayant été scandée par les implosions spéculatives et les faillites spectaculaires d’institutions financières et de grands fonds de placement, Nassim Taleb, auteur de The Black Swan, devra revoir sa théorie car son « cygne noir » est devenu notre pain quotidien ! En effet, en raison de nos connaissances limitées, nous sommes contraints d’analyser le présent et de prévoir le futur en observant et en extrapolant les tendances du passé. Résultat, tout événement imprévu nous déstabilise profondément. Dès que survient cet inconnu – le fameux « cygne noir » de Taleb – c’est l’ensemble du système, avec ses croyances et ses présupposés, qui menace de s’effondrer… Autrement dit, tout événement imprévisible, c’est-à-dire affecté d’une faible probabilité, revêt une portée considérable. La volatilité extrême et malsaine des marchés ces dernières années a précisément été provoquée par des événements « hautement improbables », en l’occurrence des réajustements et liquidations de positions opérés par des investisseurs qui avaient sciemment pris trop de risques.

Reconnaissons-le : l’investisseur et le professionnel de la finance sont aujourd’hui devenus de facto leurs propres ennemis car les cultures du risque à outrance et du gain coûte que coûte sont devenues la norme. Finie la période où papa achetait des actions pour les conserver quelques années, révolue celle où grand-papa plaçait son épargne en Bons du Trésor. Taleb est d’ores et déjà dépassé car l’incertitude, les mouvements erratiques et la volatilité exacerbée meublent aujourd’hui nos vies et les placements réputés jadis les plus sûrs sont susceptibles de se liquéfier du jour au lendemain. Les occurrences exceptionnelles font désormais partie intégrante de la psychologie des investisseurs. Pire encore: ceux-ci misent et spéculent sur l’avènement du « hautement improbable » dans l’espoir – évidemment – d’en tirer profit. Bref, le « cygne noir » règne en maître absolu.

La conjoncture étant nettement plus aléatoire qu’avant la crise des subprimes, notre système se retrouve donc frappé d’immunodéficience face au risque de nouvelle implosion. En effet, les Etats, qui ont dépensé des sommes faramineuses dans le cadre des sauvetages financiers, ne seront plus en mesure, ni économiquement, ni politiquement, de puiser dans des caisses désormais vides pour stabiliser et assainir le système. Les banquiers ont certes accompli une œuvre admirable de lobbying en persuadant nos gouvernements du rôle vital de leurs établissements pour nos économies. En attendant, le contribuable est aujourd’hui à sec et les Etats avec lui. Les conséquences de l’implosion d’une nouvelle bulle seraient donc simultanément simples à comprendre et terrifiantes à supporter.

Alors que des pans entiers de l’activité financière échappent à toute régulation et que de nouvelles crises des dettes souveraines sont en gestation, les ingrédients d’une conflagration majeure sont en train de se mettre en place. Inéluctablement.

Berlin, capitale de la trouille

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Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont passé, le 27 mars, un exécrable dimanche : des cantonales calamiteuses pour le premier et une défaite historique de la CDU dans le Bade-Wurtemberg, fief traditionnel des chrétiens-démocrates, pour la seconde. Ce Land riche comme Crésus va désormais être gouverné par une coalition de gauche dirigée par un Vert, Werner Kretschmann, un professeur de 62 ans.[access capability= »lire_inedits »]

Les bonnes performances récentes de l’économie allemande n’ont pas été portées au crédit de la Chancelière, qui va avoir du mal à remonter le courant avant septembre 2013. Ce n’est pas tant l’affaiblissement de la CDU qui fragilise Angela Merkel que l’effondrement de son partenaire libéral. À la différence de la coalition SPD-Verts de Gerhard Schröder du début des années 2000, quand la popularité de Joschka Fischer, chef de file des Verts et ministre des affaires étrangères, rejaillissait sur l’ensemble du gouvernement, les libéraux et leur chef, Guido Westerwelle, sont aujourd’hui devenus un boulet pour la Chancelière.

Mais là n’est pas l’essentiel : de part et d’autre du Rhin, des phénomènes de psychologie collective déterminent le comportement des électeurs tout autant, sinon plus, que la tenue du taux de croissance du PIB et la courbe du chômage.

Il existe en effet des pathologies nationales qu’aucune médecine politique n’est en mesure de traiter de manière radicale. Ainsi le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, quitte-t-il son poste en laissant à son successeur, le Défenseur des droits, un rapport sinistre sur le moral des Français. Il parle même, en bon franglais, d’un syndrome de « burn out » dont notre peuple souffrirait, à l’image d’un cadre sup’ totalement lessivé par la course au rendement et à la performance.

Le Français, donc, broie du noir, et on a beau s’échiner à lui expliquer que son pays ne se sort pas plus mal que d’autres des rigueurs de l’hiver économique et des défis de la mondialisation, il ne veut rien entendre. Les plus optimistes jugent la situation « moyenne »: pire qu’hier, mais meilleure que demain. Bon courage, donc, à ceux qui prétendent, en 2012, conduire le destin de cette nation de déprimés chroniques!

Ils pourront se consoler en jetant un coup d’œil de l’autre côté du Rhin, où la conjonction temporelle d’événements sans rapports directs entre eux vient de mettre en lumière le mal dont souffrent collectivement nos amis allemands.
Nous désignerons sous le nom de Trouilla germanica ce syndrome qui atteint ce « peuple de poètes et de penseurs », lequel versifie aujourd’hui sur les catastrophes inévitables et théorise dans les tremblements sur les abominations provoquées par l’espèce humaine contre Gaïa, la Terre-mère[1. Le sociologue Ulrich Beck est le plus éminent représentant de cette école de pensée].

À l’inverse des Gaulois, qui concentraient leurs craintes sur un seul et improbable cataclysme, les Allemands d’aujourd’hui passent d’une peur à une autre en fonction de l’actualité. Crise de l’euro? On brandit le spectre du pillage par les « Pigs » (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) du magot germanique accumulé au cours du dernier demi-siècle. On refuse à la Banque centrale européenne les moyens d’intervenir efficacement, comme le fait la « Fed » américaine, pour donner de l’air à la zone euro. Il faut les comprendre, plaident les germanophiles, ces Allemands ont été traumatisés, jadis, par l’hyperinflation des années vingt du siècle dernier… Comme si un vieillard avaricieux prenait prétexte des folies dispendieuses de son grand-père pour mettre tout son immeuble au diapason de sa pingrerie.

Fukushima ? Voilà revenue au galop la crainte d’une apocalypse nucléaire généralisée. Lors de l’accident de Tchernobyl, plusieurs centaines de femmes allemandes se firent avorter par crainte de mettre au monde un enfant sur une planète irradiée… Angela Merkel est contrainte de remettre à l’année prochaine la décision de prolonger ou non la vie du parc de centrales nucléaires. Cette physicienne de formation, imprégnée de la foi en la science du pays où elle a grandi, la RDA, ne partage pas, dans son for intérieur, l’irrationalisme et le catastrophisme de la majorité de ses concitoyens. Mais ces derniers étant également des électeurs appelés cette année à se rendre aux urnes pour une série d’importantes élections régionales, il lui faut bien faire semblant d’avoir peur du nucléaire alors que sa crainte principale est de se ramasser une veste. Cette phobie du nucléaire remonte aux années 1970, avec la montée en puissance du mouvement pacifiste qui combattait en même temps le surarmement nucléaire provoqué par la guerre froide et le développement du nucléaire civil. Un jour on criait « Eher rot al tot ! » (« Plutôt rouge que mort ! ») et le lendemain, on scandait « Kernkraft, nein Danke ! » (« Nucléaire ? Non merci ! »). La menace de vitrification militaire ayant disparu, reste la phobie de l’atome civil dont les Verts ont fait un fonds de commerce électoral prospère.

Joschka Fischer était Vert, certes, mais il était néanmoins doté de neurones à fonctionnement rapide et d’une vision de son pays et du monde allant au-delà de la contemplation béate et inquiète de son petit jardin bio. Son objectif était de faire entrer l’Allemagne dans le club des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Pour cela, il a réussi à faire avaler deux couleuvres guerrières à un peuple qui a pour idéal de devenir une grande Suisse : la participation de l’armée allemande aux opérations en Bosnie et au Kosovo et l’engagement de cette même Bundeswehr en Afghanistan en 2001.

Un vote au Conseil de sécurité a suffi au successeur de Fischer, le libéral Guido Westerwelle, pour réduire à néant cet édifice qui aurait dû être couronné par la réforme du Conseil de sécurité avec l’entrée de l’Allemagne comme membre permanent. Pris de panique devant le projet franco-britannique d’intervention en soutien aux insurgés anti-Kadhafi, le représentant de l’Allemagne s’est abstenu de voter la résolution 1973 autorisant cette opération, en compagnie de la Russie et de la Chine. On murmure même que, s’il n’en avait tenu qu’à Westerwelle, Berlin aurait voté contre, et que la Chancelière a dû lui remonter sérieusement les bretelles… Ce sacrifice au pacifisme sans limites ni vergogne de l’opinion allemande ne s’est pas révélé payant électoralement, et ce n’est pas seulement de la Schadenfreude[2. Joie mauvaise devant le malheur des autres, qui s’exprime par la maxime : « Ce n’est pas tout d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux. »] que de s’en féliciter…

Pour ne pas désespérer définitivement de nos voisins d’outre-Rhin, on pourra toujours se plonger dans le magnifique récit biographique, Hammerstein ou l’intransigeance, de Hans Magnus Enzensberger, qui vient d’être traduit chez Gallimard. Il retrace le destin de Kurt von Hammerstein, dernier chef d’état-major de la Reichswehr avant la prise de pouvoir par Hitler. Il disait souvent : « Angst ist keine Weltanschauung » (« La peur n’est pas une vision du monde »). Il vivait à Berlin. C’était il y a bien longtemps.[/access]

La droite morale

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Que fait-on quand on ne fait plus de politique ? On fait de la morale. La politique, c’est très compliqué. Ce n’est pas l’art du possible comme le chantent les résignés, c’est vouloir changer de monde, ici et maintenant. C’est trouver, disait Rimbaud, le lieu et la formule. Changer le monde n’est pas nécessairement une idée de gauche, comme on aurait tendance un peu facilement à le croire.

Un libéral conséquent peut, dans son optique, estimer à juste titre que la société française meurt de ses blocages institutionnels, sociaux, sociétaux. Que l’Etat providence est un frein, pire une tunique de Nessus, pour la libre entreprise, le marché libre, enfin pour tout ce qu’il pense éloigner de nous la route de la servitude et le danger totalitaire potentiel qui se niche dans la moindre intervention publique, la plus infime régulation des flux financiers, bref tout ce qui affirme la prééminence de la loi sur le contrat.

Un ministre authentiquement libéral, cohérent avec lui-même et plutôt brillant est arrivé une fois au gouvernement. Il s’appelait Alain Madelin et il a été ministre des finances le temps de l’été 1995 dans le premier gouvernement Juppé. Il a démissionné, préférant ses convictions à son portefeuille ou, si vous préférez, préférant faire de la politique plutôt que de gérer simplement le réel en tentant tous les 36 du mois de l’infléchir sans succès.

En plus, notre libéral conséquent va assez vite se heurter à ceux qui votent pour lui en croyant banalement voter pour un homme de droite. Parce que le libéral conséquent est pour la dépénalisation de la drogue, l’exercice totalement libre de la prostitution, la possibilité de se faire euthanasier quand on l’a décidé, bref tout ce qui hérisse profondément les convictions conservatrices des tenants, précisément, de l’Ordre Moral façon Mac Mahon.

Ce qui fait que, si un libéral veut rester au pouvoir, il cesse d’être libéral. Christine Lagarde qui se proclame libérale et sauve les banques en 2008 avec l’argent du contribuable n’est pas libérale, elle illustre juste ce dirigisme de droite, très français, qui veut bien privatiser – mais avec des noyaux durs d’investisseurs institutionnels, comme on disait du temps de Balladur – et mutualiser les pertes et seulement les pertes. De fait, elle se soumet au réel, même s’il est injuste, même s’il heurte ses convictions. Le contraire, encore une fois, de la politique.

À gauche, c’est la même chose, symétriquement. Quand le FN invente l’expression UMPS, cela ne sort pas de nulle part, mais traduit le sentiment qu’aucun de ces partis de gouvernement n’est plus capable de faire de la politique. On peut, par exemple, sans trop s’avancer, parier qu’il y aurait eu une politique rigoureusement identique, toujours en septembre 2008, de la part d’un tandem Sarkozy-Lagarde et d’un tandem Royal-DSK si Royal avait été élue en 2007 et qu’elle avait choisi, ce qui est probable, pour ministre des finances l’actuel président du FMI qui ne fait plus, lui, de politique depuis longtemps. Alors que la logique idéologique d’une Lagarde aurait voulu qu’elle laisse faire le marché et sombrer les banques trop exposées, tandis qu’un DSK ministre socialiste des Finances aurait dû, en théorie, faire le contraire : les nationaliser et réorienter d’autorité le crédit vers la relance de la consommation et l’investissement dans l’économie réelle. Mais non, dans un camp comme dans l’autre, cela aurait voulu dire faire de la politique, faire la politique pour laquelle on a été élu mais qui contrarierait l’ordre des choses, ou ce qui est cru tel.

Le dernier programme en date du PS, écrit par Guillaume Bachelay pour 2012, est très à gauche. C’est-à-dire très politique. On doit se souvenir, du côté de la rue de Solferino, de la calamiteuse entrée en campagne de Jospin en 2002 et de cette phrase qui sentait son 21 avril par anticipation : « Mon programme n’est pas essentiellement socialiste. » Ce qui voulait dire, par avance : « Je renonce à faire de la politique, je renonce au risque de vouloir changer le monde, ne comptez pas sur moi pour la semaine de quatre jours, de nouveaux emplois jeunes, la délimitation stricte d’un périmètre du marché qu’on ne laissera pas s’attaquer aux services publics et le refus d’une BCE indépendante. »

Il avouait par avance l’impuissance d’un gestionnaire qui allait s’occuper de la France comme d’une épicerie menacée par les supermarchés de la mondialisation. On peut appeler cela de l’honnêteté ou du réalisme. On peut aussi appeler cela du renoncement, voire de la lâcheté. Heureusement pour nous que Robespierre ne fut pas réaliste, ni la Commune, ni de Gaulle en 1940, ni Blum et Mitterrand (au moins au début de leur passage au pouvoir). Heureusement que tout ce petit monde en fit un peu, de la politique.

Mais on sait déjà, à propos de ce programme socialiste, qu’il est surtout là pour mobiliser un noyau dur de convaincus éternellement cocus. Et essayer de mordre sur le Front de gauche avec un Mélenchon qui ne fait que ça, lui, de la politique.

Même chose à droite. À part quelques mesures pour les plus riches, que reste-t-il du volontarisme sarkozyste ? A-t-il, par son néo-conservatisme affiché, son libéralisme en bandoulière, enrayé le chômage, la désindustrialisation, la baisse du pouvoir d’achat, l’augmentation de la dette ? Allons donc… Il suffit de regarder sa cote de popularité dans laquelle, davantage qu’un rejet de ses idées et de sa personne (qu’on ne s’illusionne pas trop chez mes amis de gauche), il faut surtout voir le reproche de promesses non tenues, le reproche de ne pas avoir fait de politique.

Quand la gauche au pouvoir arrive ou croit arriver au bout de ses forces fin 1983 et entame ce fameux tournant de la rigueur, que se passe-t-il ? Elle invente la morale. S’est-on assez gaussé, à droite, de cette « gauche morale » qui parle d’antiracisme quand elle laisse licencier massivement, qui promeut le rap, la bédé, le tag comme arts émancipateurs pendant que l’écart des salaires se creuse, qui mobilise contre le « péril fasciste » pour qu’on ne regarde pas du côté du monétarisme dur de Bérégovoy. Et que dire de Jospin discutant des mutins de 1917 pendant qu’il privatise davantage que Juppé ? Ou de la moraline Royal sur les enfants qu’il ne faut pas toucher et dont la parole prime sur celle de l’adulte (il faudra compter les profs accusés injustement de pédophilie qui se sont suicidés) ou sur les femmes policières qu’il faut raccompagner à la maison ?

Cette niaiserie dangereuse, pour masquer l’impuissance dans l’action, je suis assez heureux de la voir à son tour s’emparer du sarkozysme.

Voici venu le temps de la droite morale. Seulement, évidemment : à droite morale, morale de droite. C’est-à-dire une morale qui droitise la droite. Là où la gauche misait sur le surmoi antifasciste de son électorat de base pour faire passer sa conversion à l’économie de marché, la droite mise sur ce qu’elle croit être le surmoi conservateur et réac du sien pour faire oublier qu’elle a lourdement échoué : et de ne plus parler, ou presque, que des dangers du tabac, de la drogue, de la pornographie, du mariage homosexuel, des bébés médicaments. De refuser d’ouvrir le moindre débat sur l’euthanasie ou les salles de shoot pour les toxicomanes. De pénaliser le client des prostituées (quand bien même serait-elle suivie – étrange ruse de la raison – par quelques féministes < em>old school). De stigmatiser les sans-papiers (au grand dam du Medef, qui ne veut pas perdre son armée de réserve pour faire pression sur les salaires), quand la gauche morale voyait en eux la figure ultime du damné de la Terre.

Alors, tout le contraire de la gauche morale, la droite morale ? Même pas. Juste un reflet. Un reflet inversé comme il se doit dans un miroir, le miroir de la fin du politique. Le pire, c’est que parfois, ça réussit.

Quand Sarkozy dit qu’il y croit pour 2012, pourquoi pas ? C’est, finalement, le même pari que le Mitterrand paternaliste de 1988, qui se fait réélire par 54 % des voix sans jamais parler de politique et tout le temps de morale : « France Unie », « Génération Mitterrand » et le reste à l’avenant.

L’électorat, fragilisé par une crise interminable, aime se laisser distraire par les maîtres d’école, les pères la pudeur, les big mother infantilisantes, les dames chaisières. Je vais t’expliquer comment équilibrer tes repas puisque je ne peux pas augmenter tes salaires ou donner un emploi à tes mômes. Merci Monsieur, merci Madame. Jusqu’à la prochaine fois…

Syrie : Assad est-il bon pour le musée ?

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Dans cette période chaotique et meurtrière en Syrie, il est réconfortant d’apprendre que certaines affaires décisives suivent leur cours comme si de rien n’était. Comme souvent, cette pérennité, c’est à la culture qu’on la doit, ou plutôt, à La Culture, avec plein de majuscules partout, celle qui permet de tisser de liens entre les peuples.

C’est donc avec joie que nous accueillons dans les colonnes de Causeur ce petit communiqué de l’ambassade de France à Damas que vient de publier le site de TV5 Monde en espérant qu’une version arabe a été mise à la disposition des citoyens et citoyennes syriens et syriennes. En cette période d’angoisse, pourquoi priver les habitants de Deraa, Banias ou Homs d’un petit instant de bonheur, aussi fugace soit-il ?

Mettons donc fin à cette longue introduction et goûtons, sans bouder notre plaisir, cette petite bonne nouvelle qui nous vient, comme ça, comme un rayon de soleil printanier, de Damas :

« Le 19 février 2011, se sont ouverts les travaux du second comité de pilotage franco-syrien relatif à la coopération culturelle. » Ah les diplomates avec leur vocabulaire si riche où jamais la poésie ne cesse d’affleurer… Claudel n’est pas loin, Saint-John Perse non plus… Mais vous n’avez encore rien vu, le meilleur est à venir : « Du côté français, étaient présents à cette occasion l’ambassadeur, Henri Loyrette, président-directeur du musée du Louvre, et Olivier Henrard, conseiller à la présidence de la République pour la Culture, accompagnés de représentants des ministères français de la Culture et des Affaires étrangères, et des écoles françaises spécialisées. Du côté syrien, étaient présents le ministre de la Culture, Riad Esmat, son collègue en charge de l’Enseignement supérieur Ghiath Barakat, le gouverneur de Damas et des représentants du cabinet de la Première Dame. »

A tout seigneur tout honneur ! il ne faut pas pour autant oublier les petites mains et les grands esprits qui sont à l’œuvre, car les bonnes choses, celles qui font avancer l’humanité et rapprochent les peuples, n’arrivent pas toute seules :
« Les participants, tout au long des deux jours de travaux, ont pu notamment échanger sur les objectifs et les aspects opérationnels des projets de corridor culturel et de réforme muséale en Syrie. Ce comité, qui a permis également de renforcer les mécanismes de travail entre les deux parties, marque une nouvelle étape dans la coopération inaugurée en 2008 dans le domaine patrimonial et muséal, avec la définition de projets opérationnels destinés à être mis en place sur le court terme. » Nous ne pouvons que saluer les efforts et les sacrifices et féliciter les participants pour avoir marqué – et si bien – une nouvelle étape ! vite, marquez encore et encore d’étapes !

Et finalement, pour clouer le bec à tous ceux – et toutes celles – qui se moquent du président Bachar el-Assad, qui le critiquent pour un prétendu manque de volonté de reformes, voilà qu’on apprend que la réforme muséale est bel et bien sur les rails !

PS : Les collectionneurs, les pervers légers et ceux qui s’ennuient très fort durant les vacances de Pâques pourront trouver ici le communiqué intégral de notre ambassade à Damas

Dollar : on n‘a encore rien vu…

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Ce que d’aucuns ont qualifié hier de « bombe » – à savoir la mise en garde adressée aux Etats-Unis par l’agence Standard & Poor’s concernant leur notation AAA – est en réalité un non événement. D’autres instituts pourraient certes emboîter le pas à S&P, encore qu’il est quasiment certain qu’ils attendront la fin de la présidentielle de 2012, tout comme il est vraisemblable que les USA perdront à moyen terme ce AAA…

Il était on ne peut plus prévisible que ce qui portait doctement l’appellation de « baisses de taux quantitatives » et qui consistait prosaïquement à activer à outrance la planche à billets, mette KO les finances d’une nation déjà durement éprouvée par les crises des subprimes et du crédit. En fait, la combinaison de cette crise souveraine américaine (encore en gestation) et des conflagrations de l’Europe périphérique enverront au tapis la reprise économique mondiale qui se profile depuis quelques mois.

La précarité des comptes US pourraient certes ne pas se traduire mécaniquement par une envolée du financement de ses déficits et, à cet égard, le cas japonais est encourageant. Voilà en effet un pays qui, en dépit de crouler sous une catastrophe fiscale et budgétaire depuis de longues années, parvient quand même à financer ses ardoises à des taux très intéressants.

Toutefois, contrairement au Japon qui est le premier investisseur mondial, les Etats-Unis disposent d’une épargne nationale négligeable et sont de ce fait entièrement dépendants des fonds étrangers … qui seront évidemment accordés plus chèrement en cas de dégradation de sa notation. La crise souveraine US « en gestation » verra donc le jour à l’horizon 2013 car ce pays, dont le déficit de la balance des paiements est proprement gigantesque, ne saurait éternellement compter sur la Chine pour financer son train de vie. Le grand déclencheur sera la chute substantielle du dollar qui se prépare…

Badiou partout !

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Dans un court livre coécrit avec son éditeur Eric Hazan (L’Antisémitisme partout), Alain Badiou revient sur l’accusation d’antisémitisme portée contre lui. À cette question venue sur le devant de la scène des débats politiques et intellectuels entre 2005 et 2009, après la parution de De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Badiou a déjà maintes fois répondu, en particulier dans une tribune parue dans Le Monde le 25 juillet 2008 sous le titre « Tout antisarkozyste est-il un chien ? ». Le débat semblait en grande partie clos. On peut donc s’interroger sur les raisons de cette nouvelle défense pro domo, présentée d’ailleurs pour ce qu’elle est en réalité : une « attaque ».

Revenons rapidement sur les origines de la question. À la suite de la parution de Circonstances 3, puis de Circonstances 4, Badiou est accusé (Bernard-Henri Lévy) ou se sent accusé (Frédéric Nef, Roger Pol-Droit, Eric Marty, Pierre Assouline, Jean-Claude Milner, Pierre-André Taguieff) d’antisémitisme par des intellectuels que le philosophe soupçonne, à tort ou à raison, de militer en faveur de Sarkozy ou du sarkozysme, courant de pensée que Badiou assimile alors à une sorte de pétainisme éternel.

Badiou voit ainsi l’accusation d’antisémitisme dans un essai d’Eric Marty (Une querelle avec Alain Badiou, philosophe, Gallimard), contributeur régulier de la revue Le Meilleur des Mondes aujourd’hui disparue, mais considérée à l’époque comme un « nid » de néo-conservateurs français. Il la voit aussi dans les commentaires de Jean-Claude Milner et de Pierre Assouline, ce dernier s’étant interrogé sur les propos tenus par Badiou lors d’un séminaire à l’ENS qualifiant Sarkozy d’« homme aux rats » et ses électeurs de « rats ».

Badiou et Hazan reviennent sur ces différentes accusations, du moins sur ce qu’ils perçoivent comme des accusations, puisqu’aussi bien Eric Marty que Pierre Assouline se sont défendus de considérer Badiou comme antisémite – Assouline se demandant simplement en quelle année on avait bien pu comparer des êtres humains à des « rats » en France.

Alors quoi ? Toute personne ayant lu Badiou sait que le philosophe n’est pas antisémite, mais obsédé par l’Etat d’Israël et la situation en Palestine – ce qui n’est pas la même chose. Si Badiou n’est pas soupçonnable d’antisémitisme, à quoi rime la parution de ce livre ? C’est que l’objet du texte n’est pas, pour Badiou, de répondre à l’accusation d’antisémitisme dont il fut ou s’est senti victime. Il s’agit en réalité d’un pamphlet accusatoire.

Badiou et Hazan s’interrogent d’abord sur les conditions dans lesquelles ce débat est né. Ils considèrent que l’accusation portée contre Badiou s’inscrit dans un cadre plus large, celui de la montée d’une vague d’antisémitisme en France à partir de 2002. Cette vague a été mise en évidence par de nombreux travaux, dont ceux de Pierre-André Taguieff. C’est cependant l’existence même de cette vague antisémite que Badiou conteste, d’où le titre de son livre « l’antisémitisme partout », en forme d’ironie provocatrice.

Pour Badiou, la remontée de l’antisémitisme en France depuis le début du XXIe siècle est plus qu’un mythe, c’est une construction intellectuelle et militante : elle serait destinée à légitimer toutes les conceptions politiques pro-sionistes.

L’argumentation de Badiou pèche sur plusieurs points. En premier lieu, l’existence d’une nébuleuse néo-conservatrice dans les milieux intellectuels français prête à discussion. Il faut n’avoir pas lu sérieusement, par exemple, la revue Le Meilleur des Mondes pour y voir un simple organe de pensée néo-conservatrice. Cette revue était beaucoup plus complexe que cela. Les personnes incriminées par Badiou ne se reconnaissent évidemment pas dans cette accusation. Concernant la présence ou non d’un antisémitisme fort dans notre pays, Badiou et Hazan minimisent volontairement les indicateurs dont ils ont connaissance, insistant par exemple sur l’affaire de la fausse agression antisémite de « Marie L. » dans le RER D en 2004, omettant volontairement d’autres affaires comme celle de l’assassinat d’Ilan Halimi par le gang des « barbares ».

Si la défense de Badiou sur le thème « je ne suis pas antisémite » est convaincante, il n’en est pas de même de l’attaque du philosophe sur le thème « vous avez inventé un antisémitisme qui n’existe pas ». Du coup, la cible principale de ce petit essai fait flop. En employant le terme d' »instrumentalisation », Badiou veut simplement montrer que le « complot » en faveur d’Israël, à l’œuvre, pense-t-il, dans les milieux intellectuels français, viserait à masquer la responsabilité de l’Etat israélien dans les réactions de haine dont il est victime, particulièrement dans nos banlieues. Un des objets de ce complot serait de « stigmatiser » la jeunesse issue de l’immigration et, de ce fait, de mener une opération de propagande bourgeoise contre les classes laborieuses…

On le voit, le logiciel du vieux mao n’a guère évolué. Il s’agit essentiellement de cela : montrer du doigt « le réel et principal responsable ». Du point de vue de Badiou. Et accessoirement, de jouer sur les notions d’antisionisme et d’antisémitisme afin d’alimenter de nouveau le débat, et pourquoi pas l’accusation d’antisémitisme. Tout en se tenant à l’écart de tout ce qui vient de la gauche et qui est clairement antisémite, en particulier les courants groupusculaires qui ont donné des listes électorales antisionistes il y a peu. Pour Badiou, les hommes de gauche devenus antisémites ne sont plus de gauche. Tout n’est-il pas bon pour défendre la citadelle apparente de la pureté politique que serait la gauche radicale ? Au fond, peut-être est-ce cela qui inquiète réellement Badiou, cette présence d’un antisémitisme de gauche, plus que l’existence de néo-conservateurs en France…

Du reste, les accusations repérées par Badiou à son encontre sont-elles à l’origine de cette polémique ? Ce n’est pas certain. Badiou feint tactiquement d’être victime d’une offensive néo-conservatrice française. Où sont les intellectuels, où sont les livres niant le droit à l’existence de la Palestine ? Il y a des penseurs, des intellectuels des livres qui défendent le droit à l’existence d’Israël et une position critique quant aux modes d’actions des mouvements palestiniens. Ces positions sont perçues comme étant anti-palestiniennes, parce que le logiciel de l’extrême-gauche pro-palestinienne ne peut plus penser en dehors d’un manichéisme pauvre. C’est pourquoi Badiou ne peut voir que les accusations auxquelles il répond sont, à l’origine, une réaction à la présence forte, en France, d’un refus du droit à exister pour Israël.

Ainsi, il ressort de cet essai un manichéisme qui ne fait pas, en apparence, honneur à Badiou. Ce point de vue est cependant erroné : le philosophe ne cherche pas à philosopher mais à militer. Si une chose est bien plus intéressante à observer dans la pensée de Badiou que la présence d’un éventuel antisémitisme, c’est bien cela : cette pensée en est restée aux années 1970, époque où la philosophie se confondait avec le militantisme manichéen, où l’on était dans le camp du bien ou dans celui du mal. Cette pensée poussiéreuse survit, avec les mêmes modes de fonctionnement qu’hier, ne s’interrogeant aucunement sur le vrai, le juste, le bien ou le mal. Son objet n’est pas de réfléchir sur un fait mais uniquement de trouver le vecteur permettant d’utiliser ce fait à des fins militantes. En ce sens, la militance pro-palestinienne et antisioniste de Badiou, sous couvert de lutte en faveur des peuples opprimés, est avant tout une manipulation de la cause palestinienne à des fins de développement philosophico-politique militant personnel. La Palestine est ici le mode d’accès à une « révolution » en France. Cette fausse posture en rejoint une autre, celle d’être passé sous silence, d’être un martyr ou presque, alors que le philosophe est présent partout, émissions de radio et de télévision, presse, librairies, universités, etc. De cela, il convient d’être méfiant. La question du Proche-Orient mérite sans doute de meilleurs avocats que ceux de cette sempiternelle fabrique du virtuel.

Vivement les sélections présidentielles

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Il ne faut jamais bouder une occasion de rire. C’est ainsi que, conseillé par quelques amis, je me suis rendu ce matin sur le site de Terra Nova, fondation proche du Parti socialiste. Je n’ai pas été déçu.

Le think tank « progressiste » publie en effet une note de Michel Balinski et Rida Laraki, chercheurs à l’Ecole polytechnique, qui proposent de remplacer le scrutin majoritaire à deux tours par la notion de « jugement majoritaire ». Une révolution.

Avant d’expliquer en quoi consiste cette méthode novatrice, attardons-nous un instant sur le diagnostic formulé par nos deux éminents cerveaux à propos de ce mode de scrutin u mode de scrutin majoritaire, utilisé par les peuples du monde entier, et depuis deux siècles par le nôtre dans sa version uninominale et directe, pour sélectionner leurs dirigeants. En somme il est la traduction concrète la plus basique de la démocratie.

Eh bien, voyez-vous, il parait que ce mode de scrutin trahit la volonté des électeurs. Ainsi, Raymond Barre aurait dû battre François Mitterrand en 1988, mais le pauvre n’était pas qualifié au second tour. Si ma tante en avait… Evidemment, en 1995, c’est Edouard Balladur qui aurait dû entrer à l’Elysée. « Jacques Chirac a été élu en 1995 avec seulement 20,8% des voix au premier tour : mais si Philippe de Villiers ne s’était pas présenté, ses 4,7% des voix auraient pu s’ajouter au 18,6% d’Edouard Balladur, ce qui aurait produit une confrontation entre Balladur et Lionel Jospin au deuxième tour ». Où donc Balinski et Laraki sont-ils allés pêcher que les électeurs villiéristes se seraient reportés davantage sur Edouard Balladur que sur Jacques Chirac ou Jean-Marie Le Pen ? Boule de cristal ? Tarots ? Entrailles de poulet sacrifié en présence de Cayrol et Jaffré ? Ma tante commence vraiment à avoir des airs bizarres.

Deux autres hypothèses sont avancées : l’habituelle galéjade prétendant que, si Jospin était absent du second tour en 2002, c’est à cause de Jean-Pierre Chevènement[1. Pour avoir été des électeurs du candidat du Pôle républicain en 2002, je peux assurer qu’il ne me serait jamais venu à l’idée d’apporter mon suffrage à Lionel Jospin en son absence. Pis, c’est même sa rupture (sur la question corse, symptomatique d’une certaine conception de la République) avec le Premier ministre qui m’a encouragé à voter pour l’ex-ministre de l’Intérieur. Ayant un peu participé à la campagne et rencontré d’autres électeurs, je ne saurais jurer que j’étais le seul dans ce cas-là] et l’amusante idée selon laquelle, en 2007, Bayrou qui aurait battu Royal ou Sarkozy au second tour aurait été spolié.

Il y a bien pire encore, ajoutent nos chercheurs : les bulletins de vote ne traduisent nullement les sentiments des électeurs ! Vous avez bien lu. Pour appuyer cette affirmation, ils précisent que depuis 1988 Jean-Marie Le Pen fut placé régulièrement dans les quartés de tête des premiers tours alors qu’il était rejeté par trois électeurs sur quatre. A contrario, les pauvres écolos, tellement appréciés dans les études d’opinion, ne sont jamais parvenus à se hisser en haut du classement issu des urnes. À l’appui de cette thèse rafraichissante, les auteurs nous délivrent un scoop d’une ampleur interplanétaire : Jacques Chirac valait moins que ses 82,2 % du 5 mai 2002. Certes, il avait réussi à se qualifier au second tour, lui. Mais c’était un point de détail.

Et en plus ça ne marche même pas !

Et les duettistes de conclure par cette phrase particulièrement ébouriffante. Les voix d’un candidat sont loin d’avoir le même sens : les additionner ne veut rien dire ! C’est vrai, quoi ! Tous ces chefs de bureaux de vote qui additionnent les voix au lieu de les soustraire, de les multiplier ou de les diviser, où donc ont-ils la tête ? Afin d’étayer leur thèse, Terra Nova a même commandé un sondage à Opinion Way. Douze candidats ont été proposés aux sondés pour le premier tour, puis trois combinaisons pour le second. Ils en concluent que Marine Le Pen pourrait prendre honteusement la place d’un candidat pouvant gagner la présidentielle. Et que cela ne serait pas dû à la volonté des électeurs mais à l’éventuelle multiplicité des candidatures.

Marine Le Pen. Nous y sommes ! Ce n’est pas un hasard si cette note a été publiée le jour anniversaire de l’élimination de Lionel Jospin. Il faut éviter un nouveau 21 avril ! Ce scrutin majoritaire à deux tours qui, au passage, n’a que peu favorisé l’audience parlementaire du lepénisme pendant les vingt-trois dernières années, lui donnerait néanmoins une importance surdimensionnée dans le paysage politique. On se pince…

Vous n’avez encore rien vu ! Nos chercheurs n’en sont pas resté au stade du diagnostic : ils ont trouvé le remède miracle. Cela s’appelle « le jugement majoritaire ». Il s’agirait, une fois les candidats sélectionnés[2. Dans un autre document, Terra Nova propose de supprimer le système des parrainages d’élus et de rendre possible deux types de candidatures. Le premier : les candidatures désignées par les partis représentatifs (ceux dépassant un seuil de représentation électorale minimal, par exemple 5% aux élections législatives précédentes). Ce serait conforme au rôle que la Constitution confie aux partis dans la vie démocratique nationale. Le second : les candidatures ayant fait l’objet d’un « parrainage populaire » sous la forme d’une pétition de soutien (avec un seuil autour d’un million de signataires, soit 2.5% du corps électoral). Autant dire que le nombre de candidatures serait encore davantage réduit], de cocher pour chacun une croix dans une des cases correspondant aux mentions suivantes : Excellent, Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Insuffisant, A rejeter (tout candidat n’ayant pas obtenu une croix serait assimilé à cette dernière mention). Ensuite, on pondère tout ça et hop, le candidat arrivé en tête est président ! Figurez-vous que d’après les calculs d’Opinion Way , avec ce système, Marine Le Pen serait reléguée à la douzième et dernière place, loin derrière Jean-Louis Borloo et Dominique de Villepin, qui eux, finiraient 2e et 3e. Accessoirement, Martine Aubry serait élue présidente, n’y voyez pas malice.

Certains crieront au scandale devant un tel déni de démocratie. Pas moi ! Je trouve ça très drôle. J’imagine nos deux savants fous passant des jours, des semaines voire des mois à échafauder ce système auquel, si on vit ailleurs que dans le monde des matheux fous ou des Bisounours, on trouve la parade en trois minutes.

La parade est en effet très simple. Balinski et Laraki partent du postulat que les électeurs joueront leur jeu en mettant la note « excellent » à leur candidat préféré puis attribuant, après mure réflexion ou bien au pifomètre, à quelques candidats la mention « bien », à d’autres « assez bien » et ainsi de suite. Or, si par malheur, un tel système entrait en vigueur, les différents candidats s’y adapteraient illico. Marine Le Pen demandera à ses électeurs de lui mettre la note « excellent » et de rejeter tous les autres sans exception, ce que ceux-ci, révoltés à l’idée que le « système UMPS » a encore échafaudé un plan pour faire pièce à leur favorite, feront volontiers. Et chaque candidat donnant le même conseil à ses ouailles, à l’exception des électeurs du « marais » qui pourraient être tentés d’utiliser toute la palette des mentions. une très grande majorité d’électeurs portera son préféré au pinacle et rejettera tous les autres. Exactement comme dans un scrutin à l’ancienne. Sauf qu’on aura supprimé le second tour. Et, peut-être, amené Marine Le Pen à l’Elysée. Bravo Terra Nova !

Ça Pâques ou ça casse…

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Les vigilants sont aux aguets. Tapis dans l’ombre, ils tendent leurs oreilles pour capter la moindre phrase chuchotée par Claude Guéant pouvant le conduire en correctionnelle. Ils désignent à la vindicte publique ces néo-réacs qui ont le culot de chanter, avec un certain talent en plus, un air quelque peu différent de leurs rengaines archéo-progressistes.

Ils se réclament de la laïcité, certes, mais dénient à ceux qui ne partagent pas la totalité de leur baluchon idéologique de s’en prévaloir et de la défendre.

Et ils jubilent comme des gamins lorsqu’ils croient avoir pris Nicolas Sarkozy la main dans le sac de l’hypocrisie, du double langage, du deux poids, deux mesures en matière de tolérance envers les religions.
C’est ainsi qu’un éminent journaliste de Médiapart s’est fait un devoir de soulever un lièvre de Pâques[1. Tous mes remerciements au site islamiste aslama qui m’a permis de faire ce lien avec l’article de Mediapart sans avoir à bourse délier] démontrant de manière éclatante que le président de la République chouchoute les juifs traditionnalistes alors qu’il fait les gros yeux aux musulmans pieux.

Ainsi, on aurait cherché, à l’Elysée une combine pour permettre à une demi douzaine de taupins à kippa de passer le concours d’entrée à Centrale-Supélec en dépit du fait que deux épreuves tombaient pendant les fêtes de la Pâque juive (Pessah). Personnellement, je serai instinctivement favorable à ce que les religions s’adaptent aux concours des grandes écoles, et non l’inverse.

D’ailleurs, la plupart des étudiants juifs, même pratiquants, se plient à la règle du jeu en espérant que le Très-Haut leur accordera Sa miséricorde, en prenant en considération le préjudice causé aux mamans des candidats. Celles-ci ne pourront pas aller raconter aux voisines que leur fils ou leur fille vient d’intégrer une école que quand on en sort, les patrons vous agrippent comme des schnorrers, mais pour vous proposer de l’argent.

L’Elysée et les directeurs des écoles concernées ont démenti, et les concours se sont déroulés sans que les mesures envisagées à la demande de l’Union des étudiants juifs de France (confinement des candidats jusqu’à la nuit et passage des épreuves entre 22h et 2h du matin) n’aient été mises en œuvre.

Mais admettons qu’il ait été, à un moment, envisagé dans les ministères concernés un aménagement des concours pour une poignée d’individus pratiquant un judaïsme ultra-orthodoxe. En quoi cela aurait-il été scandaleux ? L’égalité devant les épreuves aurait été, certes, quelque peu mise à mal, mais au détriment de ceux qui demandaient cette dérogation : ils auraient été contraint, après avoir planché jusqu’à deux heures du mat’, de remettre ça le même jour à huit heures.

Chaque année, le ministère de l’Education nationale publie, à l’intention des organisateurs d’examens et concours, une liste de jours non fériés, mais importants dans les rites des principales religions pratiquées en France en dehors du christianisme (Islam, judaïsme, bouddhisme). Il est demandé à ces organisateurs de les prendre en compte lorsqu’ils établissent le calendrier d’épreuves. Cette liste est limitée à trois jours par religion. Ainsi, pour cette année, les autorités religieuses juives avaient proposé Rosh Hachana et Yom Kippour en octobre et Shavouot (Pentecôte) en juin, des périodes où se déroulent la majorité des examens scolaires et universitaires. Mais voilà, manque de chance, cette année, comme en 1997, certains concours de grandes écoles scientifiques tombent en plein Pessah.

Ni l’UEJF, ni le CRIF n’exigeaient un changement de la règle des « trois jours » acceptée par tous. Ils demandaient une mesure exceptionnelle, pour une situation qui ne l’était pas moins, et pour un nombre de cas infimes. Cela n’a rien à voir avec cette revendication, exprimée par le Grand Rabbin de France en 1928 auprès du ministre de l’éducation nationale Edouard Herriot de ne pas placer d’épreuves écrites de l’agrégation le samedi. La réponse du vieux rad-soc fut à la mesure du personnage, grandiose. Non seulement il refusa la requête du Grand Rabbin, mais décréta que ces épreuves devront avoir lieu également le dimanche, une tradition qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Ils s’agissait seulement d’un arrangement raisonnable et discret qui ne lésait personne et ne remettait pas en cause les grands principes de la République. « Dina de mlakhouta dina » (« la loi de l’Etat est la loi ») est un principe que tous les juifs en Diaspora se doivent de respecter, c’est marqué en araméen dans le Talmud babylonien. La discrétion, en la matière n’a rien à voir avec l’opacité entretenue par le pouvoir pour mener je ne sais quelle magouille, ou se faire bien voir d’une communauté religieuse. Tout le monde y aurait trouvé son compte, et la vie aurait continué.

Japon : la mort atlante

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photo : RECORDED PICTURES

Toute catastrophe suscite un mélange d’effroi et d’extase. La vieille histoire d’Eros et de Thanatos ou, comme disait Georges Bataille, « ce désir d’approuver la vie jusque dans la mort ». Celle qui s’est abattue sur le Japon qui, comme toute vieille civilisation, sait jouer dans son art, sa poésie, son érotisme sur ces deux pulsions avec un grand raffinement, nous invite plus que jamais à réfléchir à notre rapport à notre propre fin collective. C’est-à-dire au fait de mourir, non pas en tant qu’individu, mais en tant que civilisation.
La manière de sidération qui s’est abattue sur nous tous à la vision des images du séisme, du tsunami qui s’est ensuivi et de la menace nucléaire qui en est une des conséquences les plus immédiates est-elle aussi sidérée que cela ?[access capability= »lire_inedits »]

Il y a un paradoxe de la sur-médiatisation, de l’abondance entropique des images déversées par les télés, Internet, les satellites, les téléphones portables. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation, disait Debord, et il n’est pas absurde d’imaginer une jeune Japonaise observant, sur l’écran de son iPhone, l’effondrement de son immeuble situé derrière elle : on a bien vu en Thaïlande, en 2004, des touristes filmer jusqu’au bout la vague qui arrivait sur eux et allait les emporter.

Etait-ce de l’inconscience ou le stade ultime de l’aliénation par l’image, une image qui fonctionnerait comme la pensée magique et qui permettrait de restituer la réalité tout en la tenant à distance ? Les films d’épouvante jouent beaucoup là-dessus, ces temps-ci. Depuis le Projet Blair Witch en passant par Rec ou Cloverfield, on cherche à donner au spectateur l’impression qu’il regarde un film d’amateur avec plans aléatoires et images tressautantes.
Les images, pourtant, ne donnent rien à comprendre ou si peu, quand un roman, comme celui de Carrère, D’autres vies que la mienne, aide à faire sens. Ainsi, on dispose, et pour cause, d’assez peu d’images du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, lui aussi suivi d’un tsunami qui fit 100 000 morts. Il a pourtant eu des conséquences infiniment plus importantes sur la pensée occidentale que la vague meurtrière de 2004, par exemple en inspirant à Voltaire un poème épouvanté fondateur de l’athéisme moderne.
L’image déréalise, c’est le grand paradoxe. La vague noire engloutissant les ports de Minamisanriku et de Sendaï, l’explosion et le nuage blanc au dessus des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima sont tellement terrifiants, hyperréalistes, spectaculaires qu’ils transforment précisément l’événement en spectacle. À propos du 11-Septembre, Jean Baudrillard notait déjà, dans un texte fort mal compris : « L’image consomme l’événement, au sens où elle l’absorbe et le donne à consommer. Certes, elle lui donne un impact inédit jusqu’ici, mais en tant qu’événement-image. Qu’en est-il alors de l’évènement réel, si partout l’image, la fiction, le virtuel perfusent dans la réalité ? »

La question posée par cette perfusion est d’autant plus pertinente qu’elle nous renvoie à une grammaire, une syntaxe de l’apocalypse largement vulgarisée par l’industrie du divertissement. Les lecteurs de Tom Clancy avaient déjà dévoré des dizaines de techno-thrillers annonçant les attentats du WTC, et les amateurs de films-catastrophe − dont le dernier en date, 2012, donne l’impression que Tokyo est une répétition générale très légèrement en avance sur le calendrier maya − sont déjà habitués à voir des cargos échoués en centre-ville, des voitures sur le toit des maisons et des rails de chemin de fer flottant dans le vide.

« La nature imite l’art », remarquait Oscar Wilde. La catastrophe japonaise n’est compréhensible, dans son horreur absolue, que comme une imitation ou une confirmation de l’intuition de nombreux écrivains, penseurs, artistes. Prendre l’événement, montré en boucle sur des centaines de chaînes, en pleine face, dans sa brutalité et son indifférenciation médiatique, finit soit par hébéter, soit par insensibiliser.
Même la « une » du Monde proclamant, quelques jours après le séisme, « Tsunami, alerte nucléaire au Japon », donnait au lecteur l’impression d’être un personnage de John Brunner dans Tous à Zanzibar ou Le Troupeau aveugle, deux des grands romans de la SF américaine des années 1960-1970.

De plus, il s’agit du Japon, un pays qui est à la fois nous-mêmes et notre exact envers : le pays du monde où Proust est le plus lu et commenté parce que la ritualisation du salon des Guermantes vaut bien celle de la Cour impériale, et en même temps le royaume de la plus haute technologie où règne une foi quasiment prométhéenne dans la maîtrise de la nature par la technique. Dans un film magnifique de 1983, Sans soleil, Chris Marker imaginait les lettres envoyées par un cameraman fictif, Sandor Krasna, qui errait entre Guinée, Sahel et Japon, autant d’endroits où, pour des raisons différentes mais qui devaient toutes autant à la géologie qu’à l’histoire, l’homme n’était pas le bienvenu et se faisait pourtant un point d’honneur de rester et de résister. Le texte était lu en voix off par Florence Delay et on y évoquait le Japon comme un « pôle extrême de la survie », une société marchande en phase de devenir-monde qui connaissait encore le traditionalisme le plus rigoureux des civilisations shintoïstes et avait aussi fait, la première, l’expérience de l’holocauste atomique avec Hiroshima et Nagasaki.

Le grand philosophe Günter Anders, qui a su voir dans le nucléaire une opportunité de repenser la métaphysique, en a tiré son idée centrale de l’« obsolescence de l’homme », autrement dit du caractère gênant, démodé, voire inutile, de l’être humain face aux machines qu’il a créées et dont il a perdu le contrôle. Dans Le Temps de la fin, voici ce qu’il écrit à propos d’Hiroshima et de Nagasaki : « Nous sommes pourtant autres. Nous sommes pourtant devenus des êtres d’un nouveau genre. Des événements de la taille d’Hiroshima n’attendent pas de savoir si nous voulons bien nous mesurer à eux. Ce sont eux qui décident qui est transformé. D’où la question : qu’est-ce que l’événement Hiroshima a transformé en nous ? Notre statut métaphysique. » Ce qui nous conduit, comme il le dit plus loin « à réellement comprendre que nous venons de nous imputer à nous-mêmes la métamorphose de notre monde en un monde apocalyptique. »

On pourra toujours répondre qu’il s’agissait de bombes thermonucléaires lancées par un ennemi. Il n’empêche, construire sur des failles sismiques, pour se chauffer et s’éclairer, des centrales fondées sur la même technologie que les bombes multi-meurtrières révèle bien la soumission vaguement honteuse et la confiance un peu naïve de l’homme devant ce qu’il a lui-même conçu.

Que l’on soit pour ou contre, le nucléaire est en phase avec la grande hypocrisie moderne. Il est marqué, même dans les démocraties et même quand il est civil, par le sceau du secret. Il frappe de manière invisible et difficilement mesurable : on a changé les unités de mesure de la radioactivité une bonne demi-douzaine de fois, comme si on cherchait à rassurer le malade quand on lui annonce sa température.

En attendant, et quitte à paraître atrocement superficiel, j’espère que le bar du palace de Lost in Translation n’a pas trop souffert. Je me suis toujours promis d’aller y boire un verre ou deux de Suntory et, qui sait, d’y rencontrer une Scarlett Johansson pas trop irradiée.[/access]

Piss Christ, comment réparer l’offense faite à Serrano ?

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La médiocre provocation d’un subalterne agent mainstream du commerce de l’art, récemment sortie du formol sinon de la pisse, a été l’objet d’un acte de vandalisme. On évoque la responsabilité de catholiques intégristes, sans doute négationnistes, peut-être nazis, assurément sourds aux nuances de la beauté postmoderne… Celui qui joue à touche-pipi avec un crucifix, se dit consterné, inquiet même, et trouve mille échos indignés chez les gens qui font l’opinion.

Bref, l’ordre moral menace notre pays. Alors, comment réparer l’offense faite à Serrano ? Quel Canossa imaginer ? Peut-être un urinoir, rappelant le ready made de Marcel Duchamp, dont la cuvette présenterait, en incrustation dans sa faïence, un portrait de l’artiste : en le compissant, nous verserions ainsi notre obole.

Ce serait, en quelque sorte, une fontaine de repentance…

Les financiers contre la finance

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photo : Raja Daja

La communauté financière et les autorités se veulent rassurantes et sans équivoque. Selon elles, les réformes systémiques auraient été menées et les établissements financiers – nettement mieux régulés – travailleraient en provisionnant plus de capitaux. Mais bien sûr, le pire aveugle est celui qui s’obstine à ne pas voir. Les principaux facteurs responsables des tourmentes de ces dernières années sont toujours à l’œuvre, quand ils n’ont pas été amplifiés. Les déséquilibres commerciaux et financiers, creusés par une politique monétaire ultra-expansionniste ont en effet été portés, depuis 2008, à leur paroxysme… Pire encore : les banques, qui se retrouvent effectivement contraintes par des ratios plus stricts en matière de capitaux, se tournent vers les marchés des matières premières, des marchés émergents et des fonds spéculatifs (hedge funds), à la réglementation quasi inexistante, afin d’y réaliser des compléments de profits, au risque d’y gonfler une nouvelle bulle !

Occupé à remettre de l’ordre dans les ratios bancaires, le régulateur est donc – une fois de plus – pris de court par des intervenants financiers qui, motivés par la volonté de gagner encore et toujours plus, ont toujours une longueur d’avance. Autrement dit, le système est actuellement menacé d’implosion par une hyper-spéculation sur des classes d’actifs très peu réglementées menée par une profession qui ne se résout décidément pas à accepter des profits moindres que par le passé. Comment lui faire comprendre que les bénéfices des années 2000 à 2007 constituaient une anomalie malsaine et qu’il est impératif – pour la sauvegarde de notre activité économique – d’apporter une attention particulière à la gestion des risques et à la diminution massive des opérations à levier ?

La décennie précédente ayant été scandée par les implosions spéculatives et les faillites spectaculaires d’institutions financières et de grands fonds de placement, Nassim Taleb, auteur de The Black Swan, devra revoir sa théorie car son « cygne noir » est devenu notre pain quotidien ! En effet, en raison de nos connaissances limitées, nous sommes contraints d’analyser le présent et de prévoir le futur en observant et en extrapolant les tendances du passé. Résultat, tout événement imprévu nous déstabilise profondément. Dès que survient cet inconnu – le fameux « cygne noir » de Taleb – c’est l’ensemble du système, avec ses croyances et ses présupposés, qui menace de s’effondrer… Autrement dit, tout événement imprévisible, c’est-à-dire affecté d’une faible probabilité, revêt une portée considérable. La volatilité extrême et malsaine des marchés ces dernières années a précisément été provoquée par des événements « hautement improbables », en l’occurrence des réajustements et liquidations de positions opérés par des investisseurs qui avaient sciemment pris trop de risques.

Reconnaissons-le : l’investisseur et le professionnel de la finance sont aujourd’hui devenus de facto leurs propres ennemis car les cultures du risque à outrance et du gain coûte que coûte sont devenues la norme. Finie la période où papa achetait des actions pour les conserver quelques années, révolue celle où grand-papa plaçait son épargne en Bons du Trésor. Taleb est d’ores et déjà dépassé car l’incertitude, les mouvements erratiques et la volatilité exacerbée meublent aujourd’hui nos vies et les placements réputés jadis les plus sûrs sont susceptibles de se liquéfier du jour au lendemain. Les occurrences exceptionnelles font désormais partie intégrante de la psychologie des investisseurs. Pire encore: ceux-ci misent et spéculent sur l’avènement du « hautement improbable » dans l’espoir – évidemment – d’en tirer profit. Bref, le « cygne noir » règne en maître absolu.

La conjoncture étant nettement plus aléatoire qu’avant la crise des subprimes, notre système se retrouve donc frappé d’immunodéficience face au risque de nouvelle implosion. En effet, les Etats, qui ont dépensé des sommes faramineuses dans le cadre des sauvetages financiers, ne seront plus en mesure, ni économiquement, ni politiquement, de puiser dans des caisses désormais vides pour stabiliser et assainir le système. Les banquiers ont certes accompli une œuvre admirable de lobbying en persuadant nos gouvernements du rôle vital de leurs établissements pour nos économies. En attendant, le contribuable est aujourd’hui à sec et les Etats avec lui. Les conséquences de l’implosion d’une nouvelle bulle seraient donc simultanément simples à comprendre et terrifiantes à supporter.

Alors que des pans entiers de l’activité financière échappent à toute régulation et que de nouvelles crises des dettes souveraines sont en gestation, les ingrédients d’une conflagration majeure sont en train de se mettre en place. Inéluctablement.

Le cygne noir : La puissance de l'imprévisible

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Berlin, capitale de la trouille

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Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont passé, le 27 mars, un exécrable dimanche : des cantonales calamiteuses pour le premier et une défaite historique de la CDU dans le Bade-Wurtemberg, fief traditionnel des chrétiens-démocrates, pour la seconde. Ce Land riche comme Crésus va désormais être gouverné par une coalition de gauche dirigée par un Vert, Werner Kretschmann, un professeur de 62 ans.[access capability= »lire_inedits »]

Les bonnes performances récentes de l’économie allemande n’ont pas été portées au crédit de la Chancelière, qui va avoir du mal à remonter le courant avant septembre 2013. Ce n’est pas tant l’affaiblissement de la CDU qui fragilise Angela Merkel que l’effondrement de son partenaire libéral. À la différence de la coalition SPD-Verts de Gerhard Schröder du début des années 2000, quand la popularité de Joschka Fischer, chef de file des Verts et ministre des affaires étrangères, rejaillissait sur l’ensemble du gouvernement, les libéraux et leur chef, Guido Westerwelle, sont aujourd’hui devenus un boulet pour la Chancelière.

Mais là n’est pas l’essentiel : de part et d’autre du Rhin, des phénomènes de psychologie collective déterminent le comportement des électeurs tout autant, sinon plus, que la tenue du taux de croissance du PIB et la courbe du chômage.

Il existe en effet des pathologies nationales qu’aucune médecine politique n’est en mesure de traiter de manière radicale. Ainsi le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, quitte-t-il son poste en laissant à son successeur, le Défenseur des droits, un rapport sinistre sur le moral des Français. Il parle même, en bon franglais, d’un syndrome de « burn out » dont notre peuple souffrirait, à l’image d’un cadre sup’ totalement lessivé par la course au rendement et à la performance.

Le Français, donc, broie du noir, et on a beau s’échiner à lui expliquer que son pays ne se sort pas plus mal que d’autres des rigueurs de l’hiver économique et des défis de la mondialisation, il ne veut rien entendre. Les plus optimistes jugent la situation « moyenne »: pire qu’hier, mais meilleure que demain. Bon courage, donc, à ceux qui prétendent, en 2012, conduire le destin de cette nation de déprimés chroniques!

Ils pourront se consoler en jetant un coup d’œil de l’autre côté du Rhin, où la conjonction temporelle d’événements sans rapports directs entre eux vient de mettre en lumière le mal dont souffrent collectivement nos amis allemands.
Nous désignerons sous le nom de Trouilla germanica ce syndrome qui atteint ce « peuple de poètes et de penseurs », lequel versifie aujourd’hui sur les catastrophes inévitables et théorise dans les tremblements sur les abominations provoquées par l’espèce humaine contre Gaïa, la Terre-mère[1. Le sociologue Ulrich Beck est le plus éminent représentant de cette école de pensée].

À l’inverse des Gaulois, qui concentraient leurs craintes sur un seul et improbable cataclysme, les Allemands d’aujourd’hui passent d’une peur à une autre en fonction de l’actualité. Crise de l’euro? On brandit le spectre du pillage par les « Pigs » (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) du magot germanique accumulé au cours du dernier demi-siècle. On refuse à la Banque centrale européenne les moyens d’intervenir efficacement, comme le fait la « Fed » américaine, pour donner de l’air à la zone euro. Il faut les comprendre, plaident les germanophiles, ces Allemands ont été traumatisés, jadis, par l’hyperinflation des années vingt du siècle dernier… Comme si un vieillard avaricieux prenait prétexte des folies dispendieuses de son grand-père pour mettre tout son immeuble au diapason de sa pingrerie.

Fukushima ? Voilà revenue au galop la crainte d’une apocalypse nucléaire généralisée. Lors de l’accident de Tchernobyl, plusieurs centaines de femmes allemandes se firent avorter par crainte de mettre au monde un enfant sur une planète irradiée… Angela Merkel est contrainte de remettre à l’année prochaine la décision de prolonger ou non la vie du parc de centrales nucléaires. Cette physicienne de formation, imprégnée de la foi en la science du pays où elle a grandi, la RDA, ne partage pas, dans son for intérieur, l’irrationalisme et le catastrophisme de la majorité de ses concitoyens. Mais ces derniers étant également des électeurs appelés cette année à se rendre aux urnes pour une série d’importantes élections régionales, il lui faut bien faire semblant d’avoir peur du nucléaire alors que sa crainte principale est de se ramasser une veste. Cette phobie du nucléaire remonte aux années 1970, avec la montée en puissance du mouvement pacifiste qui combattait en même temps le surarmement nucléaire provoqué par la guerre froide et le développement du nucléaire civil. Un jour on criait « Eher rot al tot ! » (« Plutôt rouge que mort ! ») et le lendemain, on scandait « Kernkraft, nein Danke ! » (« Nucléaire ? Non merci ! »). La menace de vitrification militaire ayant disparu, reste la phobie de l’atome civil dont les Verts ont fait un fonds de commerce électoral prospère.

Joschka Fischer était Vert, certes, mais il était néanmoins doté de neurones à fonctionnement rapide et d’une vision de son pays et du monde allant au-delà de la contemplation béate et inquiète de son petit jardin bio. Son objectif était de faire entrer l’Allemagne dans le club des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Pour cela, il a réussi à faire avaler deux couleuvres guerrières à un peuple qui a pour idéal de devenir une grande Suisse : la participation de l’armée allemande aux opérations en Bosnie et au Kosovo et l’engagement de cette même Bundeswehr en Afghanistan en 2001.

Un vote au Conseil de sécurité a suffi au successeur de Fischer, le libéral Guido Westerwelle, pour réduire à néant cet édifice qui aurait dû être couronné par la réforme du Conseil de sécurité avec l’entrée de l’Allemagne comme membre permanent. Pris de panique devant le projet franco-britannique d’intervention en soutien aux insurgés anti-Kadhafi, le représentant de l’Allemagne s’est abstenu de voter la résolution 1973 autorisant cette opération, en compagnie de la Russie et de la Chine. On murmure même que, s’il n’en avait tenu qu’à Westerwelle, Berlin aurait voté contre, et que la Chancelière a dû lui remonter sérieusement les bretelles… Ce sacrifice au pacifisme sans limites ni vergogne de l’opinion allemande ne s’est pas révélé payant électoralement, et ce n’est pas seulement de la Schadenfreude[2. Joie mauvaise devant le malheur des autres, qui s’exprime par la maxime : « Ce n’est pas tout d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux. »] que de s’en féliciter…

Pour ne pas désespérer définitivement de nos voisins d’outre-Rhin, on pourra toujours se plonger dans le magnifique récit biographique, Hammerstein ou l’intransigeance, de Hans Magnus Enzensberger, qui vient d’être traduit chez Gallimard. Il retrace le destin de Kurt von Hammerstein, dernier chef d’état-major de la Reichswehr avant la prise de pouvoir par Hitler. Il disait souvent : « Angst ist keine Weltanschauung » (« La peur n’est pas une vision du monde »). Il vivait à Berlin. C’était il y a bien longtemps.[/access]

La droite morale

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Que fait-on quand on ne fait plus de politique ? On fait de la morale. La politique, c’est très compliqué. Ce n’est pas l’art du possible comme le chantent les résignés, c’est vouloir changer de monde, ici et maintenant. C’est trouver, disait Rimbaud, le lieu et la formule. Changer le monde n’est pas nécessairement une idée de gauche, comme on aurait tendance un peu facilement à le croire.

Un libéral conséquent peut, dans son optique, estimer à juste titre que la société française meurt de ses blocages institutionnels, sociaux, sociétaux. Que l’Etat providence est un frein, pire une tunique de Nessus, pour la libre entreprise, le marché libre, enfin pour tout ce qu’il pense éloigner de nous la route de la servitude et le danger totalitaire potentiel qui se niche dans la moindre intervention publique, la plus infime régulation des flux financiers, bref tout ce qui affirme la prééminence de la loi sur le contrat.

Un ministre authentiquement libéral, cohérent avec lui-même et plutôt brillant est arrivé une fois au gouvernement. Il s’appelait Alain Madelin et il a été ministre des finances le temps de l’été 1995 dans le premier gouvernement Juppé. Il a démissionné, préférant ses convictions à son portefeuille ou, si vous préférez, préférant faire de la politique plutôt que de gérer simplement le réel en tentant tous les 36 du mois de l’infléchir sans succès.

En plus, notre libéral conséquent va assez vite se heurter à ceux qui votent pour lui en croyant banalement voter pour un homme de droite. Parce que le libéral conséquent est pour la dépénalisation de la drogue, l’exercice totalement libre de la prostitution, la possibilité de se faire euthanasier quand on l’a décidé, bref tout ce qui hérisse profondément les convictions conservatrices des tenants, précisément, de l’Ordre Moral façon Mac Mahon.

Ce qui fait que, si un libéral veut rester au pouvoir, il cesse d’être libéral. Christine Lagarde qui se proclame libérale et sauve les banques en 2008 avec l’argent du contribuable n’est pas libérale, elle illustre juste ce dirigisme de droite, très français, qui veut bien privatiser – mais avec des noyaux durs d’investisseurs institutionnels, comme on disait du temps de Balladur – et mutualiser les pertes et seulement les pertes. De fait, elle se soumet au réel, même s’il est injuste, même s’il heurte ses convictions. Le contraire, encore une fois, de la politique.

À gauche, c’est la même chose, symétriquement. Quand le FN invente l’expression UMPS, cela ne sort pas de nulle part, mais traduit le sentiment qu’aucun de ces partis de gouvernement n’est plus capable de faire de la politique. On peut, par exemple, sans trop s’avancer, parier qu’il y aurait eu une politique rigoureusement identique, toujours en septembre 2008, de la part d’un tandem Sarkozy-Lagarde et d’un tandem Royal-DSK si Royal avait été élue en 2007 et qu’elle avait choisi, ce qui est probable, pour ministre des finances l’actuel président du FMI qui ne fait plus, lui, de politique depuis longtemps. Alors que la logique idéologique d’une Lagarde aurait voulu qu’elle laisse faire le marché et sombrer les banques trop exposées, tandis qu’un DSK ministre socialiste des Finances aurait dû, en théorie, faire le contraire : les nationaliser et réorienter d’autorité le crédit vers la relance de la consommation et l’investissement dans l’économie réelle. Mais non, dans un camp comme dans l’autre, cela aurait voulu dire faire de la politique, faire la politique pour laquelle on a été élu mais qui contrarierait l’ordre des choses, ou ce qui est cru tel.

Le dernier programme en date du PS, écrit par Guillaume Bachelay pour 2012, est très à gauche. C’est-à-dire très politique. On doit se souvenir, du côté de la rue de Solferino, de la calamiteuse entrée en campagne de Jospin en 2002 et de cette phrase qui sentait son 21 avril par anticipation : « Mon programme n’est pas essentiellement socialiste. » Ce qui voulait dire, par avance : « Je renonce à faire de la politique, je renonce au risque de vouloir changer le monde, ne comptez pas sur moi pour la semaine de quatre jours, de nouveaux emplois jeunes, la délimitation stricte d’un périmètre du marché qu’on ne laissera pas s’attaquer aux services publics et le refus d’une BCE indépendante. »

Il avouait par avance l’impuissance d’un gestionnaire qui allait s’occuper de la France comme d’une épicerie menacée par les supermarchés de la mondialisation. On peut appeler cela de l’honnêteté ou du réalisme. On peut aussi appeler cela du renoncement, voire de la lâcheté. Heureusement pour nous que Robespierre ne fut pas réaliste, ni la Commune, ni de Gaulle en 1940, ni Blum et Mitterrand (au moins au début de leur passage au pouvoir). Heureusement que tout ce petit monde en fit un peu, de la politique.

Mais on sait déjà, à propos de ce programme socialiste, qu’il est surtout là pour mobiliser un noyau dur de convaincus éternellement cocus. Et essayer de mordre sur le Front de gauche avec un Mélenchon qui ne fait que ça, lui, de la politique.

Même chose à droite. À part quelques mesures pour les plus riches, que reste-t-il du volontarisme sarkozyste ? A-t-il, par son néo-conservatisme affiché, son libéralisme en bandoulière, enrayé le chômage, la désindustrialisation, la baisse du pouvoir d’achat, l’augmentation de la dette ? Allons donc… Il suffit de regarder sa cote de popularité dans laquelle, davantage qu’un rejet de ses idées et de sa personne (qu’on ne s’illusionne pas trop chez mes amis de gauche), il faut surtout voir le reproche de promesses non tenues, le reproche de ne pas avoir fait de politique.

Quand la gauche au pouvoir arrive ou croit arriver au bout de ses forces fin 1983 et entame ce fameux tournant de la rigueur, que se passe-t-il ? Elle invente la morale. S’est-on assez gaussé, à droite, de cette « gauche morale » qui parle d’antiracisme quand elle laisse licencier massivement, qui promeut le rap, la bédé, le tag comme arts émancipateurs pendant que l’écart des salaires se creuse, qui mobilise contre le « péril fasciste » pour qu’on ne regarde pas du côté du monétarisme dur de Bérégovoy. Et que dire de Jospin discutant des mutins de 1917 pendant qu’il privatise davantage que Juppé ? Ou de la moraline Royal sur les enfants qu’il ne faut pas toucher et dont la parole prime sur celle de l’adulte (il faudra compter les profs accusés injustement de pédophilie qui se sont suicidés) ou sur les femmes policières qu’il faut raccompagner à la maison ?

Cette niaiserie dangereuse, pour masquer l’impuissance dans l’action, je suis assez heureux de la voir à son tour s’emparer du sarkozysme.

Voici venu le temps de la droite morale. Seulement, évidemment : à droite morale, morale de droite. C’est-à-dire une morale qui droitise la droite. Là où la gauche misait sur le surmoi antifasciste de son électorat de base pour faire passer sa conversion à l’économie de marché, la droite mise sur ce qu’elle croit être le surmoi conservateur et réac du sien pour faire oublier qu’elle a lourdement échoué : et de ne plus parler, ou presque, que des dangers du tabac, de la drogue, de la pornographie, du mariage homosexuel, des bébés médicaments. De refuser d’ouvrir le moindre débat sur l’euthanasie ou les salles de shoot pour les toxicomanes. De pénaliser le client des prostituées (quand bien même serait-elle suivie – étrange ruse de la raison – par quelques féministes < em>old school). De stigmatiser les sans-papiers (au grand dam du Medef, qui ne veut pas perdre son armée de réserve pour faire pression sur les salaires), quand la gauche morale voyait en eux la figure ultime du damné de la Terre.

Alors, tout le contraire de la gauche morale, la droite morale ? Même pas. Juste un reflet. Un reflet inversé comme il se doit dans un miroir, le miroir de la fin du politique. Le pire, c’est que parfois, ça réussit.

Quand Sarkozy dit qu’il y croit pour 2012, pourquoi pas ? C’est, finalement, le même pari que le Mitterrand paternaliste de 1988, qui se fait réélire par 54 % des voix sans jamais parler de politique et tout le temps de morale : « France Unie », « Génération Mitterrand » et le reste à l’avenant.

L’électorat, fragilisé par une crise interminable, aime se laisser distraire par les maîtres d’école, les pères la pudeur, les big mother infantilisantes, les dames chaisières. Je vais t’expliquer comment équilibrer tes repas puisque je ne peux pas augmenter tes salaires ou donner un emploi à tes mômes. Merci Monsieur, merci Madame. Jusqu’à la prochaine fois…

Syrie : Assad est-il bon pour le musée ?

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Dans cette période chaotique et meurtrière en Syrie, il est réconfortant d’apprendre que certaines affaires décisives suivent leur cours comme si de rien n’était. Comme souvent, cette pérennité, c’est à la culture qu’on la doit, ou plutôt, à La Culture, avec plein de majuscules partout, celle qui permet de tisser de liens entre les peuples.

C’est donc avec joie que nous accueillons dans les colonnes de Causeur ce petit communiqué de l’ambassade de France à Damas que vient de publier le site de TV5 Monde en espérant qu’une version arabe a été mise à la disposition des citoyens et citoyennes syriens et syriennes. En cette période d’angoisse, pourquoi priver les habitants de Deraa, Banias ou Homs d’un petit instant de bonheur, aussi fugace soit-il ?

Mettons donc fin à cette longue introduction et goûtons, sans bouder notre plaisir, cette petite bonne nouvelle qui nous vient, comme ça, comme un rayon de soleil printanier, de Damas :

« Le 19 février 2011, se sont ouverts les travaux du second comité de pilotage franco-syrien relatif à la coopération culturelle. » Ah les diplomates avec leur vocabulaire si riche où jamais la poésie ne cesse d’affleurer… Claudel n’est pas loin, Saint-John Perse non plus… Mais vous n’avez encore rien vu, le meilleur est à venir : « Du côté français, étaient présents à cette occasion l’ambassadeur, Henri Loyrette, président-directeur du musée du Louvre, et Olivier Henrard, conseiller à la présidence de la République pour la Culture, accompagnés de représentants des ministères français de la Culture et des Affaires étrangères, et des écoles françaises spécialisées. Du côté syrien, étaient présents le ministre de la Culture, Riad Esmat, son collègue en charge de l’Enseignement supérieur Ghiath Barakat, le gouverneur de Damas et des représentants du cabinet de la Première Dame. »

A tout seigneur tout honneur ! il ne faut pas pour autant oublier les petites mains et les grands esprits qui sont à l’œuvre, car les bonnes choses, celles qui font avancer l’humanité et rapprochent les peuples, n’arrivent pas toute seules :
« Les participants, tout au long des deux jours de travaux, ont pu notamment échanger sur les objectifs et les aspects opérationnels des projets de corridor culturel et de réforme muséale en Syrie. Ce comité, qui a permis également de renforcer les mécanismes de travail entre les deux parties, marque une nouvelle étape dans la coopération inaugurée en 2008 dans le domaine patrimonial et muséal, avec la définition de projets opérationnels destinés à être mis en place sur le court terme. » Nous ne pouvons que saluer les efforts et les sacrifices et féliciter les participants pour avoir marqué – et si bien – une nouvelle étape ! vite, marquez encore et encore d’étapes !

Et finalement, pour clouer le bec à tous ceux – et toutes celles – qui se moquent du président Bachar el-Assad, qui le critiquent pour un prétendu manque de volonté de reformes, voilà qu’on apprend que la réforme muséale est bel et bien sur les rails !

PS : Les collectionneurs, les pervers légers et ceux qui s’ennuient très fort durant les vacances de Pâques pourront trouver ici le communiqué intégral de notre ambassade à Damas

Dollar : on n‘a encore rien vu…

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Ce que d’aucuns ont qualifié hier de « bombe » – à savoir la mise en garde adressée aux Etats-Unis par l’agence Standard & Poor’s concernant leur notation AAA – est en réalité un non événement. D’autres instituts pourraient certes emboîter le pas à S&P, encore qu’il est quasiment certain qu’ils attendront la fin de la présidentielle de 2012, tout comme il est vraisemblable que les USA perdront à moyen terme ce AAA…

Il était on ne peut plus prévisible que ce qui portait doctement l’appellation de « baisses de taux quantitatives » et qui consistait prosaïquement à activer à outrance la planche à billets, mette KO les finances d’une nation déjà durement éprouvée par les crises des subprimes et du crédit. En fait, la combinaison de cette crise souveraine américaine (encore en gestation) et des conflagrations de l’Europe périphérique enverront au tapis la reprise économique mondiale qui se profile depuis quelques mois.

La précarité des comptes US pourraient certes ne pas se traduire mécaniquement par une envolée du financement de ses déficits et, à cet égard, le cas japonais est encourageant. Voilà en effet un pays qui, en dépit de crouler sous une catastrophe fiscale et budgétaire depuis de longues années, parvient quand même à financer ses ardoises à des taux très intéressants.

Toutefois, contrairement au Japon qui est le premier investisseur mondial, les Etats-Unis disposent d’une épargne nationale négligeable et sont de ce fait entièrement dépendants des fonds étrangers … qui seront évidemment accordés plus chèrement en cas de dégradation de sa notation. La crise souveraine US « en gestation » verra donc le jour à l’horizon 2013 car ce pays, dont le déficit de la balance des paiements est proprement gigantesque, ne saurait éternellement compter sur la Chine pour financer son train de vie. Le grand déclencheur sera la chute substantielle du dollar qui se prépare…

Badiou partout !

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Dans un court livre coécrit avec son éditeur Eric Hazan (L’Antisémitisme partout), Alain Badiou revient sur l’accusation d’antisémitisme portée contre lui. À cette question venue sur le devant de la scène des débats politiques et intellectuels entre 2005 et 2009, après la parution de De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Badiou a déjà maintes fois répondu, en particulier dans une tribune parue dans Le Monde le 25 juillet 2008 sous le titre « Tout antisarkozyste est-il un chien ? ». Le débat semblait en grande partie clos. On peut donc s’interroger sur les raisons de cette nouvelle défense pro domo, présentée d’ailleurs pour ce qu’elle est en réalité : une « attaque ».

Revenons rapidement sur les origines de la question. À la suite de la parution de Circonstances 3, puis de Circonstances 4, Badiou est accusé (Bernard-Henri Lévy) ou se sent accusé (Frédéric Nef, Roger Pol-Droit, Eric Marty, Pierre Assouline, Jean-Claude Milner, Pierre-André Taguieff) d’antisémitisme par des intellectuels que le philosophe soupçonne, à tort ou à raison, de militer en faveur de Sarkozy ou du sarkozysme, courant de pensée que Badiou assimile alors à une sorte de pétainisme éternel.

Badiou voit ainsi l’accusation d’antisémitisme dans un essai d’Eric Marty (Une querelle avec Alain Badiou, philosophe, Gallimard), contributeur régulier de la revue Le Meilleur des Mondes aujourd’hui disparue, mais considérée à l’époque comme un « nid » de néo-conservateurs français. Il la voit aussi dans les commentaires de Jean-Claude Milner et de Pierre Assouline, ce dernier s’étant interrogé sur les propos tenus par Badiou lors d’un séminaire à l’ENS qualifiant Sarkozy d’« homme aux rats » et ses électeurs de « rats ».

Badiou et Hazan reviennent sur ces différentes accusations, du moins sur ce qu’ils perçoivent comme des accusations, puisqu’aussi bien Eric Marty que Pierre Assouline se sont défendus de considérer Badiou comme antisémite – Assouline se demandant simplement en quelle année on avait bien pu comparer des êtres humains à des « rats » en France.

Alors quoi ? Toute personne ayant lu Badiou sait que le philosophe n’est pas antisémite, mais obsédé par l’Etat d’Israël et la situation en Palestine – ce qui n’est pas la même chose. Si Badiou n’est pas soupçonnable d’antisémitisme, à quoi rime la parution de ce livre ? C’est que l’objet du texte n’est pas, pour Badiou, de répondre à l’accusation d’antisémitisme dont il fut ou s’est senti victime. Il s’agit en réalité d’un pamphlet accusatoire.

Badiou et Hazan s’interrogent d’abord sur les conditions dans lesquelles ce débat est né. Ils considèrent que l’accusation portée contre Badiou s’inscrit dans un cadre plus large, celui de la montée d’une vague d’antisémitisme en France à partir de 2002. Cette vague a été mise en évidence par de nombreux travaux, dont ceux de Pierre-André Taguieff. C’est cependant l’existence même de cette vague antisémite que Badiou conteste, d’où le titre de son livre « l’antisémitisme partout », en forme d’ironie provocatrice.

Pour Badiou, la remontée de l’antisémitisme en France depuis le début du XXIe siècle est plus qu’un mythe, c’est une construction intellectuelle et militante : elle serait destinée à légitimer toutes les conceptions politiques pro-sionistes.

L’argumentation de Badiou pèche sur plusieurs points. En premier lieu, l’existence d’une nébuleuse néo-conservatrice dans les milieux intellectuels français prête à discussion. Il faut n’avoir pas lu sérieusement, par exemple, la revue Le Meilleur des Mondes pour y voir un simple organe de pensée néo-conservatrice. Cette revue était beaucoup plus complexe que cela. Les personnes incriminées par Badiou ne se reconnaissent évidemment pas dans cette accusation. Concernant la présence ou non d’un antisémitisme fort dans notre pays, Badiou et Hazan minimisent volontairement les indicateurs dont ils ont connaissance, insistant par exemple sur l’affaire de la fausse agression antisémite de « Marie L. » dans le RER D en 2004, omettant volontairement d’autres affaires comme celle de l’assassinat d’Ilan Halimi par le gang des « barbares ».

Si la défense de Badiou sur le thème « je ne suis pas antisémite » est convaincante, il n’en est pas de même de l’attaque du philosophe sur le thème « vous avez inventé un antisémitisme qui n’existe pas ». Du coup, la cible principale de ce petit essai fait flop. En employant le terme d' »instrumentalisation », Badiou veut simplement montrer que le « complot » en faveur d’Israël, à l’œuvre, pense-t-il, dans les milieux intellectuels français, viserait à masquer la responsabilité de l’Etat israélien dans les réactions de haine dont il est victime, particulièrement dans nos banlieues. Un des objets de ce complot serait de « stigmatiser » la jeunesse issue de l’immigration et, de ce fait, de mener une opération de propagande bourgeoise contre les classes laborieuses…

On le voit, le logiciel du vieux mao n’a guère évolué. Il s’agit essentiellement de cela : montrer du doigt « le réel et principal responsable ». Du point de vue de Badiou. Et accessoirement, de jouer sur les notions d’antisionisme et d’antisémitisme afin d’alimenter de nouveau le débat, et pourquoi pas l’accusation d’antisémitisme. Tout en se tenant à l’écart de tout ce qui vient de la gauche et qui est clairement antisémite, en particulier les courants groupusculaires qui ont donné des listes électorales antisionistes il y a peu. Pour Badiou, les hommes de gauche devenus antisémites ne sont plus de gauche. Tout n’est-il pas bon pour défendre la citadelle apparente de la pureté politique que serait la gauche radicale ? Au fond, peut-être est-ce cela qui inquiète réellement Badiou, cette présence d’un antisémitisme de gauche, plus que l’existence de néo-conservateurs en France…

Du reste, les accusations repérées par Badiou à son encontre sont-elles à l’origine de cette polémique ? Ce n’est pas certain. Badiou feint tactiquement d’être victime d’une offensive néo-conservatrice française. Où sont les intellectuels, où sont les livres niant le droit à l’existence de la Palestine ? Il y a des penseurs, des intellectuels des livres qui défendent le droit à l’existence d’Israël et une position critique quant aux modes d’actions des mouvements palestiniens. Ces positions sont perçues comme étant anti-palestiniennes, parce que le logiciel de l’extrême-gauche pro-palestinienne ne peut plus penser en dehors d’un manichéisme pauvre. C’est pourquoi Badiou ne peut voir que les accusations auxquelles il répond sont, à l’origine, une réaction à la présence forte, en France, d’un refus du droit à exister pour Israël.

Ainsi, il ressort de cet essai un manichéisme qui ne fait pas, en apparence, honneur à Badiou. Ce point de vue est cependant erroné : le philosophe ne cherche pas à philosopher mais à militer. Si une chose est bien plus intéressante à observer dans la pensée de Badiou que la présence d’un éventuel antisémitisme, c’est bien cela : cette pensée en est restée aux années 1970, époque où la philosophie se confondait avec le militantisme manichéen, où l’on était dans le camp du bien ou dans celui du mal. Cette pensée poussiéreuse survit, avec les mêmes modes de fonctionnement qu’hier, ne s’interrogeant aucunement sur le vrai, le juste, le bien ou le mal. Son objet n’est pas de réfléchir sur un fait mais uniquement de trouver le vecteur permettant d’utiliser ce fait à des fins militantes. En ce sens, la militance pro-palestinienne et antisioniste de Badiou, sous couvert de lutte en faveur des peuples opprimés, est avant tout une manipulation de la cause palestinienne à des fins de développement philosophico-politique militant personnel. La Palestine est ici le mode d’accès à une « révolution » en France. Cette fausse posture en rejoint une autre, celle d’être passé sous silence, d’être un martyr ou presque, alors que le philosophe est présent partout, émissions de radio et de télévision, presse, librairies, universités, etc. De cela, il convient d’être méfiant. La question du Proche-Orient mérite sans doute de meilleurs avocats que ceux de cette sempiternelle fabrique du virtuel.