J’ai suffisamment dit de vilenies par ici sur Cécile Duflot pour ne point la féliciter quand elle souligne, assez isolément, que le droit à la justice, et donc aussi à la présomption d’innocence vaut pour tout le monde dans l’affaire qui nous rive tous à nos ordiradiotélés et que tout le monde, ben, c’est tout le monde et pas seulement DSK.
En effet, la secrétaire nationale d’Europe Ecologie-Les Verts a fait entendre une voix un rien dissonante en réclamant au micro de RMC « la justice pour la jeune femme qui a porté plainte pour des faits qui, s’ils sont avérés, sont très graves. La justice pour Dominique Strauss Kahn qui bénéficie de la présomption d’innocence ».
On notera au passage que Cécile Duflot, a tout simplement oublié de prononcer le crédo rituel à gauche si justement pointé par Me Rodolphe : « Cela ne ressemble pas au DSK que je connais », ni même un produit dérivé du genre de celui délivré ce matin par sa camarade Eva Joly sur France Info : « C’est un drame, c’est un cauchemar, et j’espère que nous allons nous réveiller de ce cauchemar ».
On notera que cette même interview a donné l’occasion à la primocandidate écolo à la présidentielle de s’exprimer sur les différences entre le système judiciaire américain et le notre : « C’est un système accusatoire où les procureurs réunissent les éléments à charge alors qu’en France, on fait plus attention, on réunit les éléments à charge et à décharge ».
Rien qu’à imaginer Eva Joly et l’ensemble de ses confrères magistrats instructeurs passant leurs nuits à réunir des éléments à décharge, j’en ris encore. Mais peut-être que les innocents emprisonnés d’Outreau et d’ailleurs trouvent ça moins drôle…
Depuis l’affaire dite de la Porsche, le grand-public savait que Dominique Strauss Kahn disposait d’un staff conséquent de conseillers et de communicants – cela fait belle lurette que les journalistes n’en ignorent rien. Les événements de New York ont prouvé à quel point ils étaient compétents. Insensiblement, les « éléments de langage », comme on dit dans ce milieu, ont été diffusés, répétés et amplement relayés. Au-delà de l’incontournable – et néanmoins légitime – référence à la présomption d’innocence, la pierre angulaire du discours choisi par les spin doctors de DSK, c’est l’incrédulité.
Depuis dimanche matin, de Jean-Marie Le Guen à Jean-Christophe Cambadélis en passant par le biographe autorisé Michel Taubmann, combien de proches a-t-on entendu rabâcher la même phrase : « Cela ne ressemble pas au DSK que je connais » ? Techniquement, l’idée est simple mais forte : marteler l’incompatibilité entre le profil psychologique et les faits.
Séducteur oui, violeur non. Une fois ce présupposé acquis, le complot que d’aucuns soupçonnent entre les lignes prend alors un début d’épaisseur. Qui veut faire tomber le patron du FMI? Les Américains, les Allemands, les Russes, les Grecs, l’Elysée ? Quelle que soit la pseudo-piste, l’angle choisi est le bon car il découple la réputation de DSK des faits et le dossier s’en trouve, de ce fait, très allégé.
Seulement voilà, à peine cet axe ébauché, patatras !, un autre dossier sort ou plutôt ressort. Celui de Tristane Banon (journaliste et filleule de la deuxième épouse de DSK) qui se plaint d’une agression sexuelle commise en 2002. En 2007, elle avait évoqué l’épisode sur Paris Première dans le cadre de l’émission « 93, Faubourg Saint-Honoré » animée par Thierry Ardisson sans que le nom de DSK, qu’elle qualifie de « chimpanzé en rut », fût cité à l’antenne (il a été couvert par un bip).
On voit tous les convives réunis par le présentateur autour de sa table écouter Tristane Banon relater sa version des faits sans qu’aucun ne semble surpris, heurté ou gêné par ce déballage, y compris lorsque la jeune femme indique : « Il a voulu que je lui tienne la main pour répondre, puis le bras… On a fini par se battre (…) on sʼest battus au sol (…) jʼai donné des coups de pied, il a dégrafé mon soutien-gorge, il a essayé d’ouvrir mon jean. (…) Quand on se battait, je lui avais dit le mot « viol » pour lui faire peur, ça ne lui a pas fait peur plus que ça, comme quoi apparemment il était habitué. »
Ce dossier englouti est aujourd’hui ramené à la surface par la mère de Tristane Banon, Anne Mansouret, élue socialiste de Haute-Normandie et candidate aux primaires, qui se dit très culpabilisée d’avoir dissuadé sa fille dʼintenter une action en justice à lʼépoque du chef d’agression sexuelle. La description des faits est similaire en tous points à celle de la plaignante américaine.
Thierry Ardisson considère d’ailleurs que le rapport de DSK aux femmes est pathologique ou compulsif, de l’ordre du sex-addict. Anne Mansouret, quant à elle, ne dit pas autre chose: « Pour moi, Dominique Strauss-Kahn est malade. Ce nʼest pas une injure de dire cela, il a un vrai problème: une addiction au sexe, comme dʼautres ont des soucis avec lʼalcool, la drogue ou le jeu. Il est malade. Sur les faits eux- mêmes, je ne peux pas me prononcer, je nʼy étais pas. Mais pour moi, cʼest très plausible que cette femme ait été agressée sexuellement. En revanche, je suis formelle, il a bien tenté dʼabuser de Tristane. »
À bien y réfléchir, le choix d’axer la défense sur le profil psychologique de DSK – décrété par les siens comme incompatible avec les inculpations -, n’est peut-être pas le plus judicieux. Oserait-on dire que les faits sont têtus?
étudiants en médecine à Alepo. image : photo d'écran youtube
Sept semaines et autant de centaines de morts après le début de la contestation en Syrie, la liste des villes et localités touchées par le mouvement ne cesse de s’allonger. De Deraa, au sud, à Qamishli au nord-est, d’Abou-Kamal à la frontière irakienne et à Lattaquié sur la côte méditerranéenne en passant par Damas, les foyers de contestation contre le régime s’allument sur la carte de la Syrie comme les boutons d’acné sur le visage d’un adolescent.
Or, plus le mouvement s’étend, plus une absence se fait remarquer : celle d’Alep. La deuxième ville du pays par sa population et la première par sa contribution à l’économie nationale reste en dehors de la mêlée. Etant donné son poids démographique, économique et symbolique, son entrée dans la danse risquerait de porter au pouvoir un coup fatal. Du reste, plusieurs médias ont analysé la manifestation de quelques milliers d’étudiants mercredi dernier comme un événement important, si ce n’est un tournant dans la crise syrienne.
Pour autant, il ne s’agit pas d’aller trop vite en besogne. À y regarder de plus près, rien n’indique pour le moment qu’Alep ait décidé de lâcher Bachar el-Assad. Pour cette ville industrieuse et commerçante, le martyre n’est pas un business-model répertorié. Soyons juste, la contestation du régime n’a pas totalement épargné Alep. Si le président syrien tombe un jour, la cité trouvera sûrement le moyen de tresser des couronnes de laurier et d’ériger des monuments aux combattants pour la liberté. Mais il faut reconnaître que ceux-ci n’ont pas jusque-là constitué de très gros bataillons à en juger par l’affluence observée lors des manifestations: quelques centaines le 13 avril, une poignée le 4 mai. Il faut surtout signaler qu’elles étaient toutes confinées au campus universitaire. La timidité aleppine a aussi été flagrante le 22 avril, lors du « Grand vendredi » qui s’est soldé par la mort d’une centaine de Syriens. Les habitants d’Alep qui tiennent un journal intime auraient pu s’inspirer pour cette journée historique de la phrase rédigée par Louis XVI le 14 juillet 1789 : « Rien ».
Même après le rassemblement estudiantin du 11 mai, la situation à Alep n’a pas changé de façon notable. Comme auparavant, la manifestation est restée circonscrite à l’intérieur du campus, et si les 2000 participants traduisent une mobilisation en hausse, ils ne doivent pas faire oublier que l’écrasante majorité des 65 000 étudiants inscrits à l’université d’Alep n’y ont pas pris part. De plus, le fait que l’essentiel du mouvement se soit déroulé à proximité des dortoirs de la fac et que les principaux slogans aient exigé la levée de l’état de siège à Banias et Homs laisse penser qu’il ne s’agissait probablement pas d’étudiants aleppins. Autrement dit, il serait hâtif d’en conclure qu’Alep est sortie de sa réserve.
L’attitude disons circonspecte des Aleppins depuis le début des troubles rappelle qu’en plus de ses aspects communautaires, confessionnels et politiques, la contestation en Syrie a aussi une dimension socio-économique. Ainsi, le premier foyer de rébellion, Deraa, est une ville pauvre, provinciale et traditionnelle – autrement dit l’absolue opposée de la riche et immense métropole qu’est Alep. Ce sont deux mondes, deux Syries qui n’ont que très peu de choses en commun. L’explosion du Horan, région marginale et marginalisée où se trouve Deraa, est le résultat de mille humiliations dont la moindre n’est pas d’avoir été oubliée et abandonnée dans le développement économique du pays. Ce n’est absolument pas le cas d’Alep, où une large classe moyenne urbanisée vit confortablement au cœur d’une activité industrielle et commerciale relativement prospère, à proximité d’un aéroport international rénové il y a une dizaine d’années et d’une grande université. Rien à voir entre les larges rues commerçantes et le quartier d’affaires de cette métropole du nord de la Syrie, proche de la frontière turque et de ses opportunités, et la misère poussiéreuse de Deraa dont la proximité avec les frontières israélienne et jordanienne ne fait apparemment rêver personne.
Pour l’instant, el-Assad et ses proches peuvent encore contenir Alep en brandissant le spectre d’une « deraïsation » de la Syrie. S’ils ne sont pas tous des bourgeois, les Aleppins, qui pourraient y perdre gros, semblent, dans leur grande majorité, fort sensibles à l’argument. Si on y ajoute un léger mépris pour les provinciaux et la peur que suscite l’attachement excessif de ceux-ci à la mosquée, on comprend qu’Alep ne soit pas prête à lâcher le clan au pouvoir. Cependant, ce choix a un prix économique. La consommation intérieure étant le moteur principal des industries et des commerces locaux, le pourrissement de la crise n’est pas une option très engageante. Même quand ils en ont les moyens, les habitants de Banias, Lattaquié et à Damas n’ont pas la tête à consommer. Le tourisme et les voyages d’affaire connaissent une baise notable, particulièrement sensible pour Alep qui accueille de nombreuses foires. Et si modestes qu’elles soient pour l’instant, les sanctions perturbent sans doute le sommeil de plus d’un honorable commerçant. Focalisés sur l’expérience iranienne, nous guettons le moment où l’armée bascule, convaincus que c’est celui où la contestation devient révolution. Peut-être devrions-nous réviser Marx et Lénine pour nous rappeler que les révolutions sont souvent faites par des bourgeois mécontents. Ceux d’Alep ne semblent pas avoir une vocation particulière pour l’héroïsme sacrificiel, mais s’ils n’ont pas d’autre choix, ils préfèreront encore le martyr à la faillite.
A propos de qui Hervé Morin a-t-il déclaré : « Ce n’est pas mon ami politique, mais pour autant je revendique pour lui la présomption d’innocence » ?
De qui Ségolène Royal parlait-elle en martelant à quinze reprises à Jean-Pierre Elkabbach : « Tout reste à vérifier » ?
Dans quelle affaire François Hollande a-t-il ainsi mis les journalistes en garde : «Il faut faire très attention, il n’y a pas de preuve de culpabilité« ?
Quel inculpé le porte-parole du gouvernement s’est-il – fort à propos – refusé à condamner d’avance sans preuves ni jugement en recommandant à tous d’ « être d’une extraordinaire prudence dans l’expression, dans l’analyse, dans les commentaires et dans les conséquences » ?
Si vous avez répondu Laurent Blanc, Eric Woerth ou même Xavier Dupont de Ligonnès, vous avez tout faux. A moins que ce soient les tenants de la présomption d’innocence à géométrie variable qui, en vrai, ont tout faux…
D’un côté, je suis mort de rire. Des réveils comme ça, j’achète tous les jours. C’est vache, c’est malsain, c’est peu charitable, c’est tout ce que vous voudrez, mais c’est comme ça et vous êtes comme moi.
Une star mondiale, du sexe, des policiers, une chambre d’hôtel à 3000 dollars au cœur de Times Square, une jeune soubrette en larmes, un criminel présumé en fuite, une arrestation en plein ciel ou presque, il ne manquait plus que les menottes, dont hélas pour les caméras, DSK a été dispensé.
Et vous voudriez que je boude mon plaisir ? Pas question, j’en veux, j’en redemande, j’y puise même assez d’énergie pour trouver l’envie d’en dire trois mots au détriment de mon oisiveté du dimanche matin : pas de trêve dominicale pour Dominique !
D’un autre côté, je suis effondré. La messe est dite. Dès 6h30, il était entendu pour l’ensemble des commentateurs que DSK ne pouvait plus être candidat à la présidentielle. Editions spéciales partout, exit la victoire de Lille en Coupe de France et celle de l’Azerbaïdjan à l’Eurovision.
C’est le bal des faux-culs à tous les étages, et nolens volens, j’y contribue moi aussi : chacun insiste sur la présomption d’innocence du patron du FMI, mais chaque mot consacré à l’affaire, chaque seconde d’antenne, chaque image broadcastée (Ah la la, cette photo devant le Sofitel avec le fourgon de police « Crime Scene Unit ») est un clou de plus planté dans le cercueil de DSK.
Or, les seuls faits avérés sont l’arrestation et la triple inculpation (agression sexuelle, tentative de viol et séquestration) du présumé coupable. Tout le reste n’est que conjectures, et donc viol, incontestable celui-là, de la présomption d’innocence.
Et pour prouver que la présomption d’innocence n’est pas un supplément d’âme ou un luxe dispensable, récapitulons l’histoire : DSK sort nu comme un ver de sa douche, et tombe, si j’ose dire, nez à nez avec la femme de chambre qui, comme d’hab’ a à peine frappé trois petits coups à la porte, avant de s’octroyer sans délai le droit d’entrer dans la suite pour déposer des chocolats sur l’oreiller[1. Note à l’attention de tous mes confères, les femmes de chambre des grands hôtels tiennent mordicus à cette appellation, et détestent être qualifiées de « femmes de ménage »]. Jusque là, les récits convergent[2. Vous ne lisez pas en ce moment le Canard Enchaîné, « convergent » n’est donc pas un jeu de mot pour nonagénaires]. Ensuite, ça se gâte pour cause de prétendue gâterie : l’employée accuse DSK d’avoir voulu la contraindre manu militari à des pratiques sexuelles non consenties. C’est peut-être vrai. Ou peut-être pas. On peut déjà savoir qu’on ne saura jamais.
Ce qu’on sait, en revanche, c’est qu’aux USA, des universitaires de renom ont perdu leurs chaires après des accusations d’étudiantes leur reprochant de les avoir regardées trop fixement durant un cours magistral. Même scénario pour ces PDG virés du jour au lendemain pour avoir complimenté dans l’ascenseur une secrétaire sur sa nouvelle robe. Avec, à la clef pour les plaignantes, la célébrité d’un jour et quelques millions de dollars de dommages et intérêts.
On ne saura donc jamais si DSK a agressé ou pas cette femme de chambre, on sait déjà qu’il y avait pour elle des motifs sonnants et trébuchants de l’alléguer. Et que DSK, même innocent comme l’agneau pascal, même ayant commis pour seul crime de ne pas prendre sa douche tout habillé, avait le cas échéant de bonnes raisons, compte tenu de sa mauvaise réputation, de vouloir changer dare-dare de crèmerie face à cette inconnue qui l’accusait de viol. Un mot sur cette mauvaise réputation : ce n’est pas parce qu’un type qui habite dans ma rue a déjà été pincé douze fois à voler des scooters qu’il a forcément volé le mien. Mais c’est normal que les flics ne le croient pas sur parole quand il clame son innocence. Et c’est normal aussi que le multirécidiviste préfère s’enfuir par la porte au fond du jardin quand la police sonne chez lui, qu’il soit ou non l’auteur de ce larcin-là. Avec le recul, on se dit que la fuite rocambolesque de DSK lui donne l’air, comme disait l’autre, forcément coupable, mais bon, j’aurais probablement fait pareil : que celui qui n’a jamais déraillé sous l’effet de la panique reçoive la première pierre, car c’est un vilain menteur. Enfin, et je suis désolé de vous le dire, mais une condamnation, ou non, en justice ne changera rien à ma certitude qu’on ne connaîtra jamais le fin mot de l’affaire : j’ai encore quelque part dans mes armoires mon T-shirt « Free Mike Tyson Now !»[3. En 1992, Mike Tyson avait été condamné sans trop de preuves à trois ans de prison ferme pour le viol d’une jeune fille de 18 ans, Desiree Washington. Je n’ai déjà pas une confiance aveugle dans la justice de mon pays, alors celle des autres…]
Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’il n’y avait absolument aucune obligation de faire tout ce cinéma (je pense notamment à l’arrestation dans l’avion et l’inculpation immédiate). On voit mal DSK se soustraire, façon Oussama Ben Laden, à la justice américaine, mais alors quel manque à gagner pour les attorneys locaux en campagne électorale permanente.
Une fois encore, je ne sais rien des faits, pas plus que vous. Deux personnes sur Terre seulement les connaissent. S’ils ont été commis, cela discrédite moralement DSK pour toute fonction exécutive d’importance. S’ils sont imaginaires, et bien on s’en fout, puisque les jeux sont déjà faits…
C’est la mort dans l’âme que j’aurais voté DSK au second tour de 2012. Une femme de chambre, un proc et mon propre voyeurisme viennent de me priver de ce crève-cœur. Je ne les en remercie pas.
Le privilège de l’insomniaque est de pouvoir annoncer à ses contemporains les nouvelles étonnantes survenues dans la nuit, et de guetter les réactions sur le visage enchifrené de ses proches. « C’est une machination ! ». Telle fut la réaction de la personne avec qui je partage depuis quelques décennies le quotidien et le nocturne, lorsque je l’informai des ennuis tout récents du secrétaire général du Fonds monétaire international.
« Hélas, non !, la détrompé-je. J’aimerais bien qu’il en soit ainsi, mais la probabilité d’un piège tendu par une officine activée par un rival politique ou une quelconque mafia grecque est infinitésimale ». En effet, le scénario de l’affaire décrit par le menu dans le New York Times laisse peu de place au doute. Il rapporte un comportement dont furent victimes nombre de jeunes femmes qui ont été, dans le passé, amenées pour des raisons professionnelles, à se retrouver en tête à tête avec DSK. Ce serial dragueur est de ceux qui entendent « oui » quand elles disent « non », et qui jurent, une fois passé le pic de production hormonale, qu’ils ne repiqueront plus au truc. Jusqu’à la prochaine fois.
Certes, cette constatation ne réduit pas totalement à néant l’hypothèse d’une machination diabolique destinée à tuer politiquement le principal porteur d’espoir de la gauche française pour l’élection présidentielle. Mais son caractère hautement improbable tient au fait qu’elle aurait pu très facilement être déjouée par sa victime. L’hypothèse d’une affabulation complète ne résiste pas très longtemps à l’examen : si la femme de chambre avait tout inventé, pourquoi cette fuite précipitée ? Mais imaginons un instant que la femme de chambre, soudoyée par un homme de main des comploteurs, ait joué les allumeuses dans la suite à 3000$ la nuit occupée par DSK. En bonne logique, une petite lampe rouge aurait dû s’allumer dans les neurones de l’intéressé, qui fait l’objet d’une campagne insidieuse relative à son niveau de vie et l’acceptation d’un trajet dans la Porsche d’un ami. Se livrer à des galipettes ancillaires sur le sol américain après avoir senti, il y a deux ans, passer le vent du boulet dans l’affaire Piroska Nagy relève soit de la pathologie, soit d’un suicide politique dicté par l’inconscient.
Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse. DSK était coincé : les sondages, l’entourage, la force irrésistible du fatum le conduisaient vers une candidature qui était déjà pratiquement actée. Les premières salves d’attaques ad hominem – mise en doute de son ancrage dans le terroir français par Christian Jacob et Laurent Wauquiez, rappel de ses frasques sexuelles récentes, allusions à ses propriétés immobilières et à la fortune de son épouse – laissaient augurer de celles, encore plus violentes, qu’il allait devoir subir au cœur de la bataille. Il serait malvenu de le blâmer de s’être effrayé d’une castagne où les coups bas et la bave antisémite étaient à coup sûr au programme.
Qui ne paniquerait pas dans cette situation ? Un premier signe de nervosité s’est traduit la semaine dernière par la plainte déposée contre France-Soir qui avait prétendu que DSK s’habillait, à Washington, de costumes à 35 000 $ confectionnés par le fameux Georges de Paris. Faire condamner un canard trash, propriété du rejeton débile d’un oligarque russe, ne relève pas de la plus subtile des stratégies de communication politique.
La retraite en bon ordre était impossible : on ne titille pas ainsi la libido politique d’un peuple pour s’éclipser juste avant de conclure.
Le « meilleur-candidat-du-PS » avait donc besoin qu’un événement imprévu lui ouvre une porte de sortie, au besoin, s’il ne survenait pas spontanément, en le provoquant. L’inconscient de DSK a donc éteint la petite lampe rouge qui l’aurait empêché de faire une grosse bêtise.
La suite est lamentable, et le sera encore plus demain. Fuite de l’hôtel par la porte de derrière, sortie de l’avion d’Air France entre deux flics, nuit glauque dans un commissariat de police de Manhattan, comparution pas rasé devant le juge. Liberté sous caution, sans doute, mais perspective pas tout-à-fait exclue d’aller pour quelque temps taper le carton avec Bernard Madoff. Sans compter le « Bienvenue au club ! » que ne manquera pas de lui adresser l’ex-président israélien Moshe Katzav.
À la question rituelle de ma grand-mère « Est-ce que c’est bon pour nous ? », la réponse est « Mémé, tu me prends vraiment pour un idiot ? »
Ricanements et sarcasmes : telles seraient les armes favorites des « néonihilistes ». C’est l’une des brillantes idées exposées par un supposé spécialiste en communication politique, François Chérix, dans le Temps du 18 avril[1. Cette tribune de notre ami Roland Jaccard a été refusée par le quotidien suisse Le Temps. On comprendra pourquoi à la lecture…]. On ne s’en étonnera qu’à moitié, le quotidien genevois a refusé de publier la présente réponse.
Pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, « néonihilistes » c’est le mot savant que Chérix a trouvé pour désigner ceux qu’on appelle – tout aussi sottement – les « néo-réactionnaires ». « En France, une cohorte de bateleurs fait grimper l’audimat, à la manière d’Eric Zemmour ou de Robert Ménard », écrit-il, reprenant des formules déjà usées à force d’avoir été ressassées par la presse. Héritiers des ultralibéraux et des néoconservateurs, mais totalement désabusés, ces « néonihilistes » auraient pour seul objectif leur gloriole. Tous les moyens leur sont bons pour l’obtenir depuis la stigmatisation de l’islam jusqu’à leur complaisance à l’égard des populismes. Arborant volontiers une touche de racisme à leur boutonnière, ils jouent habilement aux boutefeux avec une insouciance de sales gosses. Chérix pratique la méthode éprouvée consistant à caricaturer ses adversaires pour ne pas avoir à se donner la peine de leur répondre.
Chérix, lui, appartient à une autre tribu, celle qui se dévoue inlassablement aux nobles causes – et Dieu ou le Diable savent qu’elles ne font jamais défaut. Chérix est un « buoniste », spontanément acquis à la cause des victimes. Il est aussi un citoyen responsable, soucieux de la complexité des problèmes, conscient que ses idéaux sont hors de sa portée, mais cela ne l’empêche pas d’apporter sa part de bonne volonté à l’entreprise de toute la tribu. On les imagine ensemble, le soir, lisant Indignez-vous ! de Stéphane Hessel en hochant la tête. Le printemps arabe réjouit Chérix et, pour marquer sa solidarité, il a sans doute déjà réservé une suite dans un palace de Djerba. Il ne se demande jamais pourquoi les révolutions font fuir les révolutionnaires. J’oubliais : il est de cœur pro-palestinien et se désole de voir la Chine reculer devant les idéaux démocratiques qui lui tiennent tant à cœur.
Il y a dans le vaste monde beaucoup de Chérix qui participent tous plus ou moins de ce que j’appellerai le boyscoutisme planétaire. Je les admire et regrette parfois de ne pas être comme eux. La bonne conscience, quand même, ce n’est pas rien. Mais en dépit de tous mes efforts, je ne parviens pas à m’indigner.
Le boyscoutisme planétaire, chacun sait ce que c’est. Inutile de l’expliquer. Alors que le néonihilisme, Chérix (François) a pris la peine de le définir. Il est même remonté dans un louable souci pédagogique jusqu’à un sophiste du IVème siècle avant J.C, un certain Gorgias qui lui non plus ne s’embarrassait pas de nuances. Car pour Chérix tout est dans la nuance, sauf sur les sujets qui fâchent : les droits de l’Homme, le respect de l’islam, la peine de mort, la colonisation, l’immigration….Il y a des questions qui ne se discutent pas, à moins d’être néonihiliste ou populiste. Sans oublier toute celles qu’il vaut mieux éviter car leur évocation pourrait être blessante pour les uns ou les autres. Certes, Chérix est un ardent défenseur de la liberté d’expression, mais il serait pour que l’on décrète une fois pour toutes que les valeurs qu’il défend font partie de l’héritage spirituel de l’humanité et ne sauraient, à ce titre, être remises en question.
Car Chérix (François) veut aller de l’avant : il croit en l’idée de progrès, pas comme les « néonihilistes » qui considèrent que c’est un attrape-nigauds. Chérix ( François ) est un homme responsable. Il veut sortir du nucléaire. Il veut laisser une planète propre à ses enfants. C’est un homme sympathique par ailleurs qui n’a aucun tabou, car l’idée même du négatif lui est étrangère. Il n’envisage pas que la vertu est le pire des vices et que « vivre » et « être injuste » sont synonymes. Il a combattu les libéraux, style Blair. Il exècre W. Bush, Wolfowitz et les autres néo-cons. Il a été déçu par l’apathie d’Obama qui n’a même pas tenu sa promesse de fermer un des pires symboles de la barbarie américaine : Guantanamo. Chérix, socialiste et spécialiste en communication, désespérait d’Obama bien avant qu’il ne porte le coup fatal à Ben Laden depuis qu’il est au pouvoir. Mais ce qu’il ne supporte vraiment pas, ce qui lui donne des allergies, ce sont ces « néonihilistes » qui font l’apologie du rien. Il les redoute : « Immanquablement, le camp des destructeurs va grandir », écrit-il. Ces hordes sauvages perturbent ses nuits. Il peine à les comprendre, ce qui est regrettable pour un spécialiste en communication, mais plutôt banal chez un boy-scout. Portons-lui secours en lui rappelant qu’il y a cent ans naissait Cioran, le Vandale des Carpathes, et que pour se mettre un peu à la page il ne serait pas inutile qu’il le lise. Cela lui éviterait de caricaturer la pensée qu’il définit comme « néonihiliste » et de considérer ceux qui s’en réclament comme des filous ne rêvant que de passer à la télévision.
Les habitants de la cité de la Grande Borne à Grigny (91) sont envahis pas les pigeons. Ces derniers ont élu domicile dans les façades des immeubles, dont les ardoises cassées offrent un nid idéal. Le Parisien nous apprend que le bailleur a débloqué 50000 euros pour « traiter spécifiquement le problème des pigeons ». Le « spécifiquement » laissant peu de doute sur l’issue fatale qui attend ces pacifiques volatiles. De quoi se retourner d’ire dans sa tombe le sculpteur François-Xavier Lalanne, à qui l’on doit les deux pigeons de 4,50 mètres qui trônent place de la Treille en plein cœur de la cité, dont ils sont un peu l’emblème. Cité dont le taux de chômage avoisine les 20%, quand le moindre petit « chat polymorphe » de Lalanne est estimé 800000 euros.
Rappelons pour mémoire que F.X. Lalanne et sa femme Claude ont notamment réalisé de nombreux objets d’art pour le domicile d’Yves-Saint-Laurent et Pierre Bergé, oeuvres particulièrement prisées lors de la grande « vente Bergé » de 2009. Comme une vengeance anticipée, et ironiquement cruelle, en mémoire des vrais pigeons de La Grande Borne.
Donc, les lycéennes françaises pourront dorénavant se fournir en contraceptifs à l’heure de la récré sur le lieu même de leur activité principale, l’école.
On peut penser que l’Education nationale se mêle une fois encore de ce qui ne la regarde pas, confondant avec ou sans malice, l’enseignement, qui est son rôle, avec l’éducation qui devrait être le pré carré des parents. Mais il faut aussi constater que cette confusion est devenue monnaie courante.
Dès la fin des années 1970, des responsables de la Santé publique arpentaient les classes primaires, distribuant des dentifrices et initiant des écoliers, trop heureux d’éviter la table de multiplication par 7, à l’art et la manière de se brosser les dents.
Depuis quelques années, ces bonnes âmes dispensatrices du savoir hygiéniste nous bassinent avec leur pyramide de l’alimentation, voire, organisent des petits-déjeuners bios et équitables dans les salles de classe.
C’est un peu crétin et certains murmurent qu’il serait peut-être plus judicieux de consacrer les heures de cours à l’apprentissage de la règle de 3, de l’imparfait du subjonctif ou du relief du bassin lorrain et de laisser les parents s’occuper du p’tit-déj.
Mais ce qui tracasse François Taillandier, ce n’est ni le dentifrice ni le petit-déjeuner, c’est la pilule !
Pourquoi ?
Eh bien, à en croire notre talentueux romancier du désastre contemporain, les parents, modernes Spartiates, ont renoncé à éduquer leurs enfants et s’en remettent mollement à la collectivité. On ne saurait donc imaginer que Charlotte, après avoir pris conseil auprès de maman et discuté la chose avec le jeune homme de sa jeune vie, se fournisse sur le lieu même où elle se coltine la trigonométrie et les cornéliens dilemmes. Si elle se fournit au lycée, c’est la preuve irréfutable d’un abandon de poste de ses parents. Déjà qu’ils étaient un peu légers sur le coup de l’hygiène buccale…
Et aussi, bien sûr, parce que notre époque désenchantée, forcément, ne supporterait plus les jeunes gens timides et les jeunes filles rêveuses. On a peut-être oublié de signaler à François Taillandier que le « pass-contraception » était un cours à option et qu’il ne faisait pas l’objet d’une évaluation en fin d’année. Rassurez-vous, mon ami, on a toujours le droit de rêver. Et en plus, on a le droit de rêver que le rêve ne vire pas au cauchemar.
« On n’allait pas leur parler indéfiniment de leur sensibilité, de leurs rêves, de leurs désirs, de leurs questionnements, de leurs émerveillements, de leurs cœurs qui battent (…) », nous dit Taillandier. Non. Effectivement, on n’allait pas leur en parler. Cela s’appelle le respect de l’intimité, le droit de chacun à cheminer à son rythme et à sa façon, sans que l’école vienne dicter sa loi et sa cadence. Les cœurs qui palpitent, c’est infiniment secret.
On a respecté leurs émois, leur envie de tendresse, leur besoin de chaleur et de douceur. On leur a juste donné l’outil pour que la tendresse demeure de la tendresse, pour que les premiers pas vers l’érotisme ne se transforment pas en premiers pas vers une maternité qui, à seize ou dix-sept ans, deviendrait une malédiction.
Et aussi pour qu’une erreur d’un soir ne se paye pas toute une vie.
Non, cher François Taillandier, faciliter la contraception n’a rien de collectiviste. C’est même exactement le contraire. C’est rendre l’homme unique, libre et responsable.
Sauf qu’en ce cas, l’homme, c’est une femme. Que dis-je, une jeune fille ! Ce n’est pas vous qui me direz que les jeunes filles ne contribuent pas à l’enchantement du monde ?
Pierre Pachet est incorrigible : il aime les femmes et le temps. Il aime les traversées du temps dont la forme est une femme. Il aime regarder les femmes regarder les regards et si les regards. Femmes sans amour, vous n’êtes pas seules. Pierre Pachet vous garde et vous regarde, vous accueille au plus profond de lui-même au point de devenir l’une des vôtres à l’orée de son livre – avant de reprendre sexe. Ce livre triste et heureux, ce livre débordant d’amour se nomme Sans amour.
« Parce que l’amour n’est pas une conséquence inévitable de notre nature, seulement une possibilité, on peut concevoir des vies sans amour ou destituées de l’amour. »[access capability= »lire_inedits »] L’espace exploré par Pachet est celui ouvert par l’absence d’une vie amoureuse et sexuelle présente. Cet espace n’est pas à proprement parler « sans amour ». D’abord, parce que la vie amoureuse est seulement l’une des possibilités de l’amour en tant que tel – qui connaît bien d’autres formes. Ensuite, parce que la mémoire y fait fidèlement, indubitablement, acte d’amour.
Pierre Pachet n’a jamais été avare à payer l’amour de son prix exorbitant de solitude. L’heureux destin de ses solitudes est de se métamorphoser irrésistiblement en littérature, d’Autobiographie de mon père à Devant ma mère en passant par l’Adieu à son épouse Soizic. Très rares sont les êtres qui habitent à tel point la littérature, avec une familiarité imprécautionneuse, recevant en chaussettes Baudelaire au petit-déjeuner et en pantoufles Flaubert dans l’après-midi.
« Le hasard mit le veuf à côté de la veuve. » Je me rappelle ce bel incipit de L’Appel du crapaud, de Günter Grass. Pierre Pachet n’est pas seul : il est surpeuplé de solitudes. De solitudes, certes. Mais surpeuplé, avant tout. « Mille fois le plus riche », comme Arthur Rimbaud. Ses solitudes se nomment ici Vera Davidovitch, Rose Salzberg, Mania Baranoff, Iva Berladsky, Mania Goldenstein, Mizou, Rassia Cherman. Elles ont traversé, de près ou de loin – qui est très près aussi – l’Occupation, les tragédies du XXe siècle qui ont souvent pris logis chez elles. Mais leurs mystères ne se résument pas seulement à ces drames historiques, ils sont chaque fois aussi ailleurs, rigoureusement et âprement singuliers.
« Que devient le corps intouché ? » Que devient le corps qui s’avance dans la vieillesse, la solitude, l’absence d’amour ? Qui se retrouve ou se tient à distance de la révélation, de la délivrance d’un toucher amoureux ? Que devient son temps intérieur ? Il est livré tout cru à l’ennui, c’est-à-dire à l’expérience pure du temps. Celle-ci peut être une douleur atroce comme aussi bien le toucher vivifiant de la sensualité même du monde et de la pensée à l’état naissant. Pierre Pachet prolonge ici les belles pages sur l’ennui de L’Œuvre des jours.
« Cette mystérieuse tranquillité qu’aiment les femmes »
Mais le cœur de ses méditations demeure « cette mystérieuse tranquillité qu’aiment les femmes et dans laquelle elles se réfugient volontiers après les tourments de l’amour, ou pour les éviter ». Il aborde opiniâtrement, à travers chacun de ces portraits de femmes, les multiples versants d’une unique énigme. C’est pour lui « comme si les femmes, qui dans le jeu de l’amour sont éminemment maîtresses de dire oui ou non à ceux qui les convoitent, tombaient à certains moments de leur vie dans un » non » profond, irrécusable, et qui en quelque sorte ne dépendrait pas complètement de leur volonté ou de leurs intentions ».
Mais j’oubliais encore Léa. Et Irène. Les deux portraits les plus bouleversants du livre. Léa et Irène, deux réponses diamétralement opposées à la guerre et à l’Occupation. La vitalité sensuelle de Léa, la découverte avec elle de l’amour physique, la tentative de retrouvailles. Mais la figure d’Irène est plus fascinante encore. Irène, agrippée dignement et tragiquement jusqu’à sa mort au « refus ». Irène, traversée par « la conscience intermittente d’être ouverte par une blessure de vie menaçante autant que prometteuse ». Contrainte à choisir entre la vie de sa féminité et la sienne. Irène ou la rétraction irrépressible devant le partage du sensuel, la division de soi et de l’autre par l’expérience sensuelle. Irène, caressée et sauvée par les mains d’Agnès et l’écriture de Pierre Pachet.[/access]
J’ai suffisamment dit de vilenies par ici sur Cécile Duflot pour ne point la féliciter quand elle souligne, assez isolément, que le droit à la justice, et donc aussi à la présomption d’innocence vaut pour tout le monde dans l’affaire qui nous rive tous à nos ordiradiotélés et que tout le monde, ben, c’est tout le monde et pas seulement DSK.
En effet, la secrétaire nationale d’Europe Ecologie-Les Verts a fait entendre une voix un rien dissonante en réclamant au micro de RMC « la justice pour la jeune femme qui a porté plainte pour des faits qui, s’ils sont avérés, sont très graves. La justice pour Dominique Strauss Kahn qui bénéficie de la présomption d’innocence ».
On notera au passage que Cécile Duflot, a tout simplement oublié de prononcer le crédo rituel à gauche si justement pointé par Me Rodolphe : « Cela ne ressemble pas au DSK que je connais », ni même un produit dérivé du genre de celui délivré ce matin par sa camarade Eva Joly sur France Info : « C’est un drame, c’est un cauchemar, et j’espère que nous allons nous réveiller de ce cauchemar ».
On notera que cette même interview a donné l’occasion à la primocandidate écolo à la présidentielle de s’exprimer sur les différences entre le système judiciaire américain et le notre : « C’est un système accusatoire où les procureurs réunissent les éléments à charge alors qu’en France, on fait plus attention, on réunit les éléments à charge et à décharge ».
Rien qu’à imaginer Eva Joly et l’ensemble de ses confrères magistrats instructeurs passant leurs nuits à réunir des éléments à décharge, j’en ris encore. Mais peut-être que les innocents emprisonnés d’Outreau et d’ailleurs trouvent ça moins drôle…
Depuis l’affaire dite de la Porsche, le grand-public savait que Dominique Strauss Kahn disposait d’un staff conséquent de conseillers et de communicants – cela fait belle lurette que les journalistes n’en ignorent rien. Les événements de New York ont prouvé à quel point ils étaient compétents. Insensiblement, les « éléments de langage », comme on dit dans ce milieu, ont été diffusés, répétés et amplement relayés. Au-delà de l’incontournable – et néanmoins légitime – référence à la présomption d’innocence, la pierre angulaire du discours choisi par les spin doctors de DSK, c’est l’incrédulité.
Depuis dimanche matin, de Jean-Marie Le Guen à Jean-Christophe Cambadélis en passant par le biographe autorisé Michel Taubmann, combien de proches a-t-on entendu rabâcher la même phrase : « Cela ne ressemble pas au DSK que je connais » ? Techniquement, l’idée est simple mais forte : marteler l’incompatibilité entre le profil psychologique et les faits.
Séducteur oui, violeur non. Une fois ce présupposé acquis, le complot que d’aucuns soupçonnent entre les lignes prend alors un début d’épaisseur. Qui veut faire tomber le patron du FMI? Les Américains, les Allemands, les Russes, les Grecs, l’Elysée ? Quelle que soit la pseudo-piste, l’angle choisi est le bon car il découple la réputation de DSK des faits et le dossier s’en trouve, de ce fait, très allégé.
Seulement voilà, à peine cet axe ébauché, patatras !, un autre dossier sort ou plutôt ressort. Celui de Tristane Banon (journaliste et filleule de la deuxième épouse de DSK) qui se plaint d’une agression sexuelle commise en 2002. En 2007, elle avait évoqué l’épisode sur Paris Première dans le cadre de l’émission « 93, Faubourg Saint-Honoré » animée par Thierry Ardisson sans que le nom de DSK, qu’elle qualifie de « chimpanzé en rut », fût cité à l’antenne (il a été couvert par un bip).
On voit tous les convives réunis par le présentateur autour de sa table écouter Tristane Banon relater sa version des faits sans qu’aucun ne semble surpris, heurté ou gêné par ce déballage, y compris lorsque la jeune femme indique : « Il a voulu que je lui tienne la main pour répondre, puis le bras… On a fini par se battre (…) on sʼest battus au sol (…) jʼai donné des coups de pied, il a dégrafé mon soutien-gorge, il a essayé d’ouvrir mon jean. (…) Quand on se battait, je lui avais dit le mot « viol » pour lui faire peur, ça ne lui a pas fait peur plus que ça, comme quoi apparemment il était habitué. »
Ce dossier englouti est aujourd’hui ramené à la surface par la mère de Tristane Banon, Anne Mansouret, élue socialiste de Haute-Normandie et candidate aux primaires, qui se dit très culpabilisée d’avoir dissuadé sa fille dʼintenter une action en justice à lʼépoque du chef d’agression sexuelle. La description des faits est similaire en tous points à celle de la plaignante américaine.
Thierry Ardisson considère d’ailleurs que le rapport de DSK aux femmes est pathologique ou compulsif, de l’ordre du sex-addict. Anne Mansouret, quant à elle, ne dit pas autre chose: « Pour moi, Dominique Strauss-Kahn est malade. Ce nʼest pas une injure de dire cela, il a un vrai problème: une addiction au sexe, comme dʼautres ont des soucis avec lʼalcool, la drogue ou le jeu. Il est malade. Sur les faits eux- mêmes, je ne peux pas me prononcer, je nʼy étais pas. Mais pour moi, cʼest très plausible que cette femme ait été agressée sexuellement. En revanche, je suis formelle, il a bien tenté dʼabuser de Tristane. »
À bien y réfléchir, le choix d’axer la défense sur le profil psychologique de DSK – décrété par les siens comme incompatible avec les inculpations -, n’est peut-être pas le plus judicieux. Oserait-on dire que les faits sont têtus?
étudiants en médecine à Alepo. image : photo d'écran youtube
Sept semaines et autant de centaines de morts après le début de la contestation en Syrie, la liste des villes et localités touchées par le mouvement ne cesse de s’allonger. De Deraa, au sud, à Qamishli au nord-est, d’Abou-Kamal à la frontière irakienne et à Lattaquié sur la côte méditerranéenne en passant par Damas, les foyers de contestation contre le régime s’allument sur la carte de la Syrie comme les boutons d’acné sur le visage d’un adolescent.
Or, plus le mouvement s’étend, plus une absence se fait remarquer : celle d’Alep. La deuxième ville du pays par sa population et la première par sa contribution à l’économie nationale reste en dehors de la mêlée. Etant donné son poids démographique, économique et symbolique, son entrée dans la danse risquerait de porter au pouvoir un coup fatal. Du reste, plusieurs médias ont analysé la manifestation de quelques milliers d’étudiants mercredi dernier comme un événement important, si ce n’est un tournant dans la crise syrienne.
Pour autant, il ne s’agit pas d’aller trop vite en besogne. À y regarder de plus près, rien n’indique pour le moment qu’Alep ait décidé de lâcher Bachar el-Assad. Pour cette ville industrieuse et commerçante, le martyre n’est pas un business-model répertorié. Soyons juste, la contestation du régime n’a pas totalement épargné Alep. Si le président syrien tombe un jour, la cité trouvera sûrement le moyen de tresser des couronnes de laurier et d’ériger des monuments aux combattants pour la liberté. Mais il faut reconnaître que ceux-ci n’ont pas jusque-là constitué de très gros bataillons à en juger par l’affluence observée lors des manifestations: quelques centaines le 13 avril, une poignée le 4 mai. Il faut surtout signaler qu’elles étaient toutes confinées au campus universitaire. La timidité aleppine a aussi été flagrante le 22 avril, lors du « Grand vendredi » qui s’est soldé par la mort d’une centaine de Syriens. Les habitants d’Alep qui tiennent un journal intime auraient pu s’inspirer pour cette journée historique de la phrase rédigée par Louis XVI le 14 juillet 1789 : « Rien ».
Même après le rassemblement estudiantin du 11 mai, la situation à Alep n’a pas changé de façon notable. Comme auparavant, la manifestation est restée circonscrite à l’intérieur du campus, et si les 2000 participants traduisent une mobilisation en hausse, ils ne doivent pas faire oublier que l’écrasante majorité des 65 000 étudiants inscrits à l’université d’Alep n’y ont pas pris part. De plus, le fait que l’essentiel du mouvement se soit déroulé à proximité des dortoirs de la fac et que les principaux slogans aient exigé la levée de l’état de siège à Banias et Homs laisse penser qu’il ne s’agissait probablement pas d’étudiants aleppins. Autrement dit, il serait hâtif d’en conclure qu’Alep est sortie de sa réserve.
L’attitude disons circonspecte des Aleppins depuis le début des troubles rappelle qu’en plus de ses aspects communautaires, confessionnels et politiques, la contestation en Syrie a aussi une dimension socio-économique. Ainsi, le premier foyer de rébellion, Deraa, est une ville pauvre, provinciale et traditionnelle – autrement dit l’absolue opposée de la riche et immense métropole qu’est Alep. Ce sont deux mondes, deux Syries qui n’ont que très peu de choses en commun. L’explosion du Horan, région marginale et marginalisée où se trouve Deraa, est le résultat de mille humiliations dont la moindre n’est pas d’avoir été oubliée et abandonnée dans le développement économique du pays. Ce n’est absolument pas le cas d’Alep, où une large classe moyenne urbanisée vit confortablement au cœur d’une activité industrielle et commerciale relativement prospère, à proximité d’un aéroport international rénové il y a une dizaine d’années et d’une grande université. Rien à voir entre les larges rues commerçantes et le quartier d’affaires de cette métropole du nord de la Syrie, proche de la frontière turque et de ses opportunités, et la misère poussiéreuse de Deraa dont la proximité avec les frontières israélienne et jordanienne ne fait apparemment rêver personne.
Pour l’instant, el-Assad et ses proches peuvent encore contenir Alep en brandissant le spectre d’une « deraïsation » de la Syrie. S’ils ne sont pas tous des bourgeois, les Aleppins, qui pourraient y perdre gros, semblent, dans leur grande majorité, fort sensibles à l’argument. Si on y ajoute un léger mépris pour les provinciaux et la peur que suscite l’attachement excessif de ceux-ci à la mosquée, on comprend qu’Alep ne soit pas prête à lâcher le clan au pouvoir. Cependant, ce choix a un prix économique. La consommation intérieure étant le moteur principal des industries et des commerces locaux, le pourrissement de la crise n’est pas une option très engageante. Même quand ils en ont les moyens, les habitants de Banias, Lattaquié et à Damas n’ont pas la tête à consommer. Le tourisme et les voyages d’affaire connaissent une baise notable, particulièrement sensible pour Alep qui accueille de nombreuses foires. Et si modestes qu’elles soient pour l’instant, les sanctions perturbent sans doute le sommeil de plus d’un honorable commerçant. Focalisés sur l’expérience iranienne, nous guettons le moment où l’armée bascule, convaincus que c’est celui où la contestation devient révolution. Peut-être devrions-nous réviser Marx et Lénine pour nous rappeler que les révolutions sont souvent faites par des bourgeois mécontents. Ceux d’Alep ne semblent pas avoir une vocation particulière pour l’héroïsme sacrificiel, mais s’ils n’ont pas d’autre choix, ils préfèreront encore le martyr à la faillite.
A propos de qui Hervé Morin a-t-il déclaré : « Ce n’est pas mon ami politique, mais pour autant je revendique pour lui la présomption d’innocence » ?
De qui Ségolène Royal parlait-elle en martelant à quinze reprises à Jean-Pierre Elkabbach : « Tout reste à vérifier » ?
Dans quelle affaire François Hollande a-t-il ainsi mis les journalistes en garde : «Il faut faire très attention, il n’y a pas de preuve de culpabilité« ?
Quel inculpé le porte-parole du gouvernement s’est-il – fort à propos – refusé à condamner d’avance sans preuves ni jugement en recommandant à tous d’ « être d’une extraordinaire prudence dans l’expression, dans l’analyse, dans les commentaires et dans les conséquences » ?
Si vous avez répondu Laurent Blanc, Eric Woerth ou même Xavier Dupont de Ligonnès, vous avez tout faux. A moins que ce soient les tenants de la présomption d’innocence à géométrie variable qui, en vrai, ont tout faux…
D’un côté, je suis mort de rire. Des réveils comme ça, j’achète tous les jours. C’est vache, c’est malsain, c’est peu charitable, c’est tout ce que vous voudrez, mais c’est comme ça et vous êtes comme moi.
Une star mondiale, du sexe, des policiers, une chambre d’hôtel à 3000 dollars au cœur de Times Square, une jeune soubrette en larmes, un criminel présumé en fuite, une arrestation en plein ciel ou presque, il ne manquait plus que les menottes, dont hélas pour les caméras, DSK a été dispensé.
Et vous voudriez que je boude mon plaisir ? Pas question, j’en veux, j’en redemande, j’y puise même assez d’énergie pour trouver l’envie d’en dire trois mots au détriment de mon oisiveté du dimanche matin : pas de trêve dominicale pour Dominique !
D’un autre côté, je suis effondré. La messe est dite. Dès 6h30, il était entendu pour l’ensemble des commentateurs que DSK ne pouvait plus être candidat à la présidentielle. Editions spéciales partout, exit la victoire de Lille en Coupe de France et celle de l’Azerbaïdjan à l’Eurovision.
C’est le bal des faux-culs à tous les étages, et nolens volens, j’y contribue moi aussi : chacun insiste sur la présomption d’innocence du patron du FMI, mais chaque mot consacré à l’affaire, chaque seconde d’antenne, chaque image broadcastée (Ah la la, cette photo devant le Sofitel avec le fourgon de police « Crime Scene Unit ») est un clou de plus planté dans le cercueil de DSK.
Or, les seuls faits avérés sont l’arrestation et la triple inculpation (agression sexuelle, tentative de viol et séquestration) du présumé coupable. Tout le reste n’est que conjectures, et donc viol, incontestable celui-là, de la présomption d’innocence.
Et pour prouver que la présomption d’innocence n’est pas un supplément d’âme ou un luxe dispensable, récapitulons l’histoire : DSK sort nu comme un ver de sa douche, et tombe, si j’ose dire, nez à nez avec la femme de chambre qui, comme d’hab’ a à peine frappé trois petits coups à la porte, avant de s’octroyer sans délai le droit d’entrer dans la suite pour déposer des chocolats sur l’oreiller[1. Note à l’attention de tous mes confères, les femmes de chambre des grands hôtels tiennent mordicus à cette appellation, et détestent être qualifiées de « femmes de ménage »]. Jusque là, les récits convergent[2. Vous ne lisez pas en ce moment le Canard Enchaîné, « convergent » n’est donc pas un jeu de mot pour nonagénaires]. Ensuite, ça se gâte pour cause de prétendue gâterie : l’employée accuse DSK d’avoir voulu la contraindre manu militari à des pratiques sexuelles non consenties. C’est peut-être vrai. Ou peut-être pas. On peut déjà savoir qu’on ne saura jamais.
Ce qu’on sait, en revanche, c’est qu’aux USA, des universitaires de renom ont perdu leurs chaires après des accusations d’étudiantes leur reprochant de les avoir regardées trop fixement durant un cours magistral. Même scénario pour ces PDG virés du jour au lendemain pour avoir complimenté dans l’ascenseur une secrétaire sur sa nouvelle robe. Avec, à la clef pour les plaignantes, la célébrité d’un jour et quelques millions de dollars de dommages et intérêts.
On ne saura donc jamais si DSK a agressé ou pas cette femme de chambre, on sait déjà qu’il y avait pour elle des motifs sonnants et trébuchants de l’alléguer. Et que DSK, même innocent comme l’agneau pascal, même ayant commis pour seul crime de ne pas prendre sa douche tout habillé, avait le cas échéant de bonnes raisons, compte tenu de sa mauvaise réputation, de vouloir changer dare-dare de crèmerie face à cette inconnue qui l’accusait de viol. Un mot sur cette mauvaise réputation : ce n’est pas parce qu’un type qui habite dans ma rue a déjà été pincé douze fois à voler des scooters qu’il a forcément volé le mien. Mais c’est normal que les flics ne le croient pas sur parole quand il clame son innocence. Et c’est normal aussi que le multirécidiviste préfère s’enfuir par la porte au fond du jardin quand la police sonne chez lui, qu’il soit ou non l’auteur de ce larcin-là. Avec le recul, on se dit que la fuite rocambolesque de DSK lui donne l’air, comme disait l’autre, forcément coupable, mais bon, j’aurais probablement fait pareil : que celui qui n’a jamais déraillé sous l’effet de la panique reçoive la première pierre, car c’est un vilain menteur. Enfin, et je suis désolé de vous le dire, mais une condamnation, ou non, en justice ne changera rien à ma certitude qu’on ne connaîtra jamais le fin mot de l’affaire : j’ai encore quelque part dans mes armoires mon T-shirt « Free Mike Tyson Now !»[3. En 1992, Mike Tyson avait été condamné sans trop de preuves à trois ans de prison ferme pour le viol d’une jeune fille de 18 ans, Desiree Washington. Je n’ai déjà pas une confiance aveugle dans la justice de mon pays, alors celle des autres…]
Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’il n’y avait absolument aucune obligation de faire tout ce cinéma (je pense notamment à l’arrestation dans l’avion et l’inculpation immédiate). On voit mal DSK se soustraire, façon Oussama Ben Laden, à la justice américaine, mais alors quel manque à gagner pour les attorneys locaux en campagne électorale permanente.
Une fois encore, je ne sais rien des faits, pas plus que vous. Deux personnes sur Terre seulement les connaissent. S’ils ont été commis, cela discrédite moralement DSK pour toute fonction exécutive d’importance. S’ils sont imaginaires, et bien on s’en fout, puisque les jeux sont déjà faits…
C’est la mort dans l’âme que j’aurais voté DSK au second tour de 2012. Une femme de chambre, un proc et mon propre voyeurisme viennent de me priver de ce crève-cœur. Je ne les en remercie pas.
Le privilège de l’insomniaque est de pouvoir annoncer à ses contemporains les nouvelles étonnantes survenues dans la nuit, et de guetter les réactions sur le visage enchifrené de ses proches. « C’est une machination ! ». Telle fut la réaction de la personne avec qui je partage depuis quelques décennies le quotidien et le nocturne, lorsque je l’informai des ennuis tout récents du secrétaire général du Fonds monétaire international.
« Hélas, non !, la détrompé-je. J’aimerais bien qu’il en soit ainsi, mais la probabilité d’un piège tendu par une officine activée par un rival politique ou une quelconque mafia grecque est infinitésimale ». En effet, le scénario de l’affaire décrit par le menu dans le New York Times laisse peu de place au doute. Il rapporte un comportement dont furent victimes nombre de jeunes femmes qui ont été, dans le passé, amenées pour des raisons professionnelles, à se retrouver en tête à tête avec DSK. Ce serial dragueur est de ceux qui entendent « oui » quand elles disent « non », et qui jurent, une fois passé le pic de production hormonale, qu’ils ne repiqueront plus au truc. Jusqu’à la prochaine fois.
Certes, cette constatation ne réduit pas totalement à néant l’hypothèse d’une machination diabolique destinée à tuer politiquement le principal porteur d’espoir de la gauche française pour l’élection présidentielle. Mais son caractère hautement improbable tient au fait qu’elle aurait pu très facilement être déjouée par sa victime. L’hypothèse d’une affabulation complète ne résiste pas très longtemps à l’examen : si la femme de chambre avait tout inventé, pourquoi cette fuite précipitée ? Mais imaginons un instant que la femme de chambre, soudoyée par un homme de main des comploteurs, ait joué les allumeuses dans la suite à 3000$ la nuit occupée par DSK. En bonne logique, une petite lampe rouge aurait dû s’allumer dans les neurones de l’intéressé, qui fait l’objet d’une campagne insidieuse relative à son niveau de vie et l’acceptation d’un trajet dans la Porsche d’un ami. Se livrer à des galipettes ancillaires sur le sol américain après avoir senti, il y a deux ans, passer le vent du boulet dans l’affaire Piroska Nagy relève soit de la pathologie, soit d’un suicide politique dicté par l’inconscient.
Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse. DSK était coincé : les sondages, l’entourage, la force irrésistible du fatum le conduisaient vers une candidature qui était déjà pratiquement actée. Les premières salves d’attaques ad hominem – mise en doute de son ancrage dans le terroir français par Christian Jacob et Laurent Wauquiez, rappel de ses frasques sexuelles récentes, allusions à ses propriétés immobilières et à la fortune de son épouse – laissaient augurer de celles, encore plus violentes, qu’il allait devoir subir au cœur de la bataille. Il serait malvenu de le blâmer de s’être effrayé d’une castagne où les coups bas et la bave antisémite étaient à coup sûr au programme.
Qui ne paniquerait pas dans cette situation ? Un premier signe de nervosité s’est traduit la semaine dernière par la plainte déposée contre France-Soir qui avait prétendu que DSK s’habillait, à Washington, de costumes à 35 000 $ confectionnés par le fameux Georges de Paris. Faire condamner un canard trash, propriété du rejeton débile d’un oligarque russe, ne relève pas de la plus subtile des stratégies de communication politique.
La retraite en bon ordre était impossible : on ne titille pas ainsi la libido politique d’un peuple pour s’éclipser juste avant de conclure.
Le « meilleur-candidat-du-PS » avait donc besoin qu’un événement imprévu lui ouvre une porte de sortie, au besoin, s’il ne survenait pas spontanément, en le provoquant. L’inconscient de DSK a donc éteint la petite lampe rouge qui l’aurait empêché de faire une grosse bêtise.
La suite est lamentable, et le sera encore plus demain. Fuite de l’hôtel par la porte de derrière, sortie de l’avion d’Air France entre deux flics, nuit glauque dans un commissariat de police de Manhattan, comparution pas rasé devant le juge. Liberté sous caution, sans doute, mais perspective pas tout-à-fait exclue d’aller pour quelque temps taper le carton avec Bernard Madoff. Sans compter le « Bienvenue au club ! » que ne manquera pas de lui adresser l’ex-président israélien Moshe Katzav.
À la question rituelle de ma grand-mère « Est-ce que c’est bon pour nous ? », la réponse est « Mémé, tu me prends vraiment pour un idiot ? »
Ricanements et sarcasmes : telles seraient les armes favorites des « néonihilistes ». C’est l’une des brillantes idées exposées par un supposé spécialiste en communication politique, François Chérix, dans le Temps du 18 avril[1. Cette tribune de notre ami Roland Jaccard a été refusée par le quotidien suisse Le Temps. On comprendra pourquoi à la lecture…]. On ne s’en étonnera qu’à moitié, le quotidien genevois a refusé de publier la présente réponse.
Pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, « néonihilistes » c’est le mot savant que Chérix a trouvé pour désigner ceux qu’on appelle – tout aussi sottement – les « néo-réactionnaires ». « En France, une cohorte de bateleurs fait grimper l’audimat, à la manière d’Eric Zemmour ou de Robert Ménard », écrit-il, reprenant des formules déjà usées à force d’avoir été ressassées par la presse. Héritiers des ultralibéraux et des néoconservateurs, mais totalement désabusés, ces « néonihilistes » auraient pour seul objectif leur gloriole. Tous les moyens leur sont bons pour l’obtenir depuis la stigmatisation de l’islam jusqu’à leur complaisance à l’égard des populismes. Arborant volontiers une touche de racisme à leur boutonnière, ils jouent habilement aux boutefeux avec une insouciance de sales gosses. Chérix pratique la méthode éprouvée consistant à caricaturer ses adversaires pour ne pas avoir à se donner la peine de leur répondre.
Chérix, lui, appartient à une autre tribu, celle qui se dévoue inlassablement aux nobles causes – et Dieu ou le Diable savent qu’elles ne font jamais défaut. Chérix est un « buoniste », spontanément acquis à la cause des victimes. Il est aussi un citoyen responsable, soucieux de la complexité des problèmes, conscient que ses idéaux sont hors de sa portée, mais cela ne l’empêche pas d’apporter sa part de bonne volonté à l’entreprise de toute la tribu. On les imagine ensemble, le soir, lisant Indignez-vous ! de Stéphane Hessel en hochant la tête. Le printemps arabe réjouit Chérix et, pour marquer sa solidarité, il a sans doute déjà réservé une suite dans un palace de Djerba. Il ne se demande jamais pourquoi les révolutions font fuir les révolutionnaires. J’oubliais : il est de cœur pro-palestinien et se désole de voir la Chine reculer devant les idéaux démocratiques qui lui tiennent tant à cœur.
Il y a dans le vaste monde beaucoup de Chérix qui participent tous plus ou moins de ce que j’appellerai le boyscoutisme planétaire. Je les admire et regrette parfois de ne pas être comme eux. La bonne conscience, quand même, ce n’est pas rien. Mais en dépit de tous mes efforts, je ne parviens pas à m’indigner.
Le boyscoutisme planétaire, chacun sait ce que c’est. Inutile de l’expliquer. Alors que le néonihilisme, Chérix (François) a pris la peine de le définir. Il est même remonté dans un louable souci pédagogique jusqu’à un sophiste du IVème siècle avant J.C, un certain Gorgias qui lui non plus ne s’embarrassait pas de nuances. Car pour Chérix tout est dans la nuance, sauf sur les sujets qui fâchent : les droits de l’Homme, le respect de l’islam, la peine de mort, la colonisation, l’immigration….Il y a des questions qui ne se discutent pas, à moins d’être néonihiliste ou populiste. Sans oublier toute celles qu’il vaut mieux éviter car leur évocation pourrait être blessante pour les uns ou les autres. Certes, Chérix est un ardent défenseur de la liberté d’expression, mais il serait pour que l’on décrète une fois pour toutes que les valeurs qu’il défend font partie de l’héritage spirituel de l’humanité et ne sauraient, à ce titre, être remises en question.
Car Chérix (François) veut aller de l’avant : il croit en l’idée de progrès, pas comme les « néonihilistes » qui considèrent que c’est un attrape-nigauds. Chérix ( François ) est un homme responsable. Il veut sortir du nucléaire. Il veut laisser une planète propre à ses enfants. C’est un homme sympathique par ailleurs qui n’a aucun tabou, car l’idée même du négatif lui est étrangère. Il n’envisage pas que la vertu est le pire des vices et que « vivre » et « être injuste » sont synonymes. Il a combattu les libéraux, style Blair. Il exècre W. Bush, Wolfowitz et les autres néo-cons. Il a été déçu par l’apathie d’Obama qui n’a même pas tenu sa promesse de fermer un des pires symboles de la barbarie américaine : Guantanamo. Chérix, socialiste et spécialiste en communication, désespérait d’Obama bien avant qu’il ne porte le coup fatal à Ben Laden depuis qu’il est au pouvoir. Mais ce qu’il ne supporte vraiment pas, ce qui lui donne des allergies, ce sont ces « néonihilistes » qui font l’apologie du rien. Il les redoute : « Immanquablement, le camp des destructeurs va grandir », écrit-il. Ces hordes sauvages perturbent ses nuits. Il peine à les comprendre, ce qui est regrettable pour un spécialiste en communication, mais plutôt banal chez un boy-scout. Portons-lui secours en lui rappelant qu’il y a cent ans naissait Cioran, le Vandale des Carpathes, et que pour se mettre un peu à la page il ne serait pas inutile qu’il le lise. Cela lui éviterait de caricaturer la pensée qu’il définit comme « néonihiliste » et de considérer ceux qui s’en réclament comme des filous ne rêvant que de passer à la télévision.
Les habitants de la cité de la Grande Borne à Grigny (91) sont envahis pas les pigeons. Ces derniers ont élu domicile dans les façades des immeubles, dont les ardoises cassées offrent un nid idéal. Le Parisien nous apprend que le bailleur a débloqué 50000 euros pour « traiter spécifiquement le problème des pigeons ». Le « spécifiquement » laissant peu de doute sur l’issue fatale qui attend ces pacifiques volatiles. De quoi se retourner d’ire dans sa tombe le sculpteur François-Xavier Lalanne, à qui l’on doit les deux pigeons de 4,50 mètres qui trônent place de la Treille en plein cœur de la cité, dont ils sont un peu l’emblème. Cité dont le taux de chômage avoisine les 20%, quand le moindre petit « chat polymorphe » de Lalanne est estimé 800000 euros.
Rappelons pour mémoire que F.X. Lalanne et sa femme Claude ont notamment réalisé de nombreux objets d’art pour le domicile d’Yves-Saint-Laurent et Pierre Bergé, oeuvres particulièrement prisées lors de la grande « vente Bergé » de 2009. Comme une vengeance anticipée, et ironiquement cruelle, en mémoire des vrais pigeons de La Grande Borne.
Donc, les lycéennes françaises pourront dorénavant se fournir en contraceptifs à l’heure de la récré sur le lieu même de leur activité principale, l’école.
On peut penser que l’Education nationale se mêle une fois encore de ce qui ne la regarde pas, confondant avec ou sans malice, l’enseignement, qui est son rôle, avec l’éducation qui devrait être le pré carré des parents. Mais il faut aussi constater que cette confusion est devenue monnaie courante.
Dès la fin des années 1970, des responsables de la Santé publique arpentaient les classes primaires, distribuant des dentifrices et initiant des écoliers, trop heureux d’éviter la table de multiplication par 7, à l’art et la manière de se brosser les dents.
Depuis quelques années, ces bonnes âmes dispensatrices du savoir hygiéniste nous bassinent avec leur pyramide de l’alimentation, voire, organisent des petits-déjeuners bios et équitables dans les salles de classe.
C’est un peu crétin et certains murmurent qu’il serait peut-être plus judicieux de consacrer les heures de cours à l’apprentissage de la règle de 3, de l’imparfait du subjonctif ou du relief du bassin lorrain et de laisser les parents s’occuper du p’tit-déj.
Mais ce qui tracasse François Taillandier, ce n’est ni le dentifrice ni le petit-déjeuner, c’est la pilule !
Pourquoi ?
Eh bien, à en croire notre talentueux romancier du désastre contemporain, les parents, modernes Spartiates, ont renoncé à éduquer leurs enfants et s’en remettent mollement à la collectivité. On ne saurait donc imaginer que Charlotte, après avoir pris conseil auprès de maman et discuté la chose avec le jeune homme de sa jeune vie, se fournisse sur le lieu même où elle se coltine la trigonométrie et les cornéliens dilemmes. Si elle se fournit au lycée, c’est la preuve irréfutable d’un abandon de poste de ses parents. Déjà qu’ils étaient un peu légers sur le coup de l’hygiène buccale…
Et aussi, bien sûr, parce que notre époque désenchantée, forcément, ne supporterait plus les jeunes gens timides et les jeunes filles rêveuses. On a peut-être oublié de signaler à François Taillandier que le « pass-contraception » était un cours à option et qu’il ne faisait pas l’objet d’une évaluation en fin d’année. Rassurez-vous, mon ami, on a toujours le droit de rêver. Et en plus, on a le droit de rêver que le rêve ne vire pas au cauchemar.
« On n’allait pas leur parler indéfiniment de leur sensibilité, de leurs rêves, de leurs désirs, de leurs questionnements, de leurs émerveillements, de leurs cœurs qui battent (…) », nous dit Taillandier. Non. Effectivement, on n’allait pas leur en parler. Cela s’appelle le respect de l’intimité, le droit de chacun à cheminer à son rythme et à sa façon, sans que l’école vienne dicter sa loi et sa cadence. Les cœurs qui palpitent, c’est infiniment secret.
On a respecté leurs émois, leur envie de tendresse, leur besoin de chaleur et de douceur. On leur a juste donné l’outil pour que la tendresse demeure de la tendresse, pour que les premiers pas vers l’érotisme ne se transforment pas en premiers pas vers une maternité qui, à seize ou dix-sept ans, deviendrait une malédiction.
Et aussi pour qu’une erreur d’un soir ne se paye pas toute une vie.
Non, cher François Taillandier, faciliter la contraception n’a rien de collectiviste. C’est même exactement le contraire. C’est rendre l’homme unique, libre et responsable.
Sauf qu’en ce cas, l’homme, c’est une femme. Que dis-je, une jeune fille ! Ce n’est pas vous qui me direz que les jeunes filles ne contribuent pas à l’enchantement du monde ?
Pierre Pachet est incorrigible : il aime les femmes et le temps. Il aime les traversées du temps dont la forme est une femme. Il aime regarder les femmes regarder les regards et si les regards. Femmes sans amour, vous n’êtes pas seules. Pierre Pachet vous garde et vous regarde, vous accueille au plus profond de lui-même au point de devenir l’une des vôtres à l’orée de son livre – avant de reprendre sexe. Ce livre triste et heureux, ce livre débordant d’amour se nomme Sans amour.
« Parce que l’amour n’est pas une conséquence inévitable de notre nature, seulement une possibilité, on peut concevoir des vies sans amour ou destituées de l’amour. »[access capability= »lire_inedits »] L’espace exploré par Pachet est celui ouvert par l’absence d’une vie amoureuse et sexuelle présente. Cet espace n’est pas à proprement parler « sans amour ». D’abord, parce que la vie amoureuse est seulement l’une des possibilités de l’amour en tant que tel – qui connaît bien d’autres formes. Ensuite, parce que la mémoire y fait fidèlement, indubitablement, acte d’amour.
Pierre Pachet n’a jamais été avare à payer l’amour de son prix exorbitant de solitude. L’heureux destin de ses solitudes est de se métamorphoser irrésistiblement en littérature, d’Autobiographie de mon père à Devant ma mère en passant par l’Adieu à son épouse Soizic. Très rares sont les êtres qui habitent à tel point la littérature, avec une familiarité imprécautionneuse, recevant en chaussettes Baudelaire au petit-déjeuner et en pantoufles Flaubert dans l’après-midi.
« Le hasard mit le veuf à côté de la veuve. » Je me rappelle ce bel incipit de L’Appel du crapaud, de Günter Grass. Pierre Pachet n’est pas seul : il est surpeuplé de solitudes. De solitudes, certes. Mais surpeuplé, avant tout. « Mille fois le plus riche », comme Arthur Rimbaud. Ses solitudes se nomment ici Vera Davidovitch, Rose Salzberg, Mania Baranoff, Iva Berladsky, Mania Goldenstein, Mizou, Rassia Cherman. Elles ont traversé, de près ou de loin – qui est très près aussi – l’Occupation, les tragédies du XXe siècle qui ont souvent pris logis chez elles. Mais leurs mystères ne se résument pas seulement à ces drames historiques, ils sont chaque fois aussi ailleurs, rigoureusement et âprement singuliers.
« Que devient le corps intouché ? » Que devient le corps qui s’avance dans la vieillesse, la solitude, l’absence d’amour ? Qui se retrouve ou se tient à distance de la révélation, de la délivrance d’un toucher amoureux ? Que devient son temps intérieur ? Il est livré tout cru à l’ennui, c’est-à-dire à l’expérience pure du temps. Celle-ci peut être une douleur atroce comme aussi bien le toucher vivifiant de la sensualité même du monde et de la pensée à l’état naissant. Pierre Pachet prolonge ici les belles pages sur l’ennui de L’Œuvre des jours.
« Cette mystérieuse tranquillité qu’aiment les femmes »
Mais le cœur de ses méditations demeure « cette mystérieuse tranquillité qu’aiment les femmes et dans laquelle elles se réfugient volontiers après les tourments de l’amour, ou pour les éviter ». Il aborde opiniâtrement, à travers chacun de ces portraits de femmes, les multiples versants d’une unique énigme. C’est pour lui « comme si les femmes, qui dans le jeu de l’amour sont éminemment maîtresses de dire oui ou non à ceux qui les convoitent, tombaient à certains moments de leur vie dans un » non » profond, irrécusable, et qui en quelque sorte ne dépendrait pas complètement de leur volonté ou de leurs intentions ».
Mais j’oubliais encore Léa. Et Irène. Les deux portraits les plus bouleversants du livre. Léa et Irène, deux réponses diamétralement opposées à la guerre et à l’Occupation. La vitalité sensuelle de Léa, la découverte avec elle de l’amour physique, la tentative de retrouvailles. Mais la figure d’Irène est plus fascinante encore. Irène, agrippée dignement et tragiquement jusqu’à sa mort au « refus ». Irène, traversée par « la conscience intermittente d’être ouverte par une blessure de vie menaçante autant que prometteuse ». Contrainte à choisir entre la vie de sa féminité et la sienne. Irène ou la rétraction irrépressible devant le partage du sensuel, la division de soi et de l’autre par l’expérience sensuelle. Irène, caressée et sauvée par les mains d’Agnès et l’écriture de Pierre Pachet.[/access]