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Jean-Claude Juncker, le dernier Carolingien

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Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg, est un homme politique à l’ancienne. La preuve ? Quand il reçoit un journaliste (en l’occurrence, votre serviteur[1. Cet entretien avec Jean-Claude Juncker paraîtra fin avril dans la livraison du printemps 2012 de la revue trimestrielle Politique internationale.]) dans son modeste bureau situé dans la vieille ville de la capitale du Grand-Duché, il fume à la chaîne des cigarettes tirées d’un étui en argent. Vintage, isn’t ? À 57 ans – l’âge de François Hollande –, Juncker semble cependant plus près de la sortie du groupe de tête des dirigeants des pays de l’UE que de l’augmentation de son influence à Bruxelles.

Depuis 2005, son expérience, sa double culture, française et germanique[2. Comme la plupart de ses compatriotes, Jean-Claude Juncker est parfaitement bilingue français-allemand, et pratique dans l’intimité le letzebuergesch, dialecte germanique vernaculaire du Grand-Duché. Il est diplômé de droit de l’université de Strasbourg.], son art de fignoler des compromis en avaient fait l’inamovible président de l’Ecofin, qui rassemble une fois par mois tous les ministres des Finances de l’UE.[access capability= »lire_inedits »] Il y siégeait depuis 1989, date à laquelle il devint ministre des Finances du premier ministre Jacques Santer, auquel il succéda en 1995, tout en conservant ses fonctions de grand argentier. On aura une petite idée de son statut dans cette instance (nommée Eurogroupe lorsqu’elle rassemble les seuls pays de la zone euro) en notant que le siège de la France y a été occupé, durant la même période, par dix-sept ministres différents. Cette longévité, jointe à une longue expérience de la machine européenne, confère à Juncker une influence dans cette institution disproportionnée au regard de la taille de son pays, grand comme un département français et peuplé de moins de 500 000 habitants. Le Luxembourg a beau être en tête du classement mondial du FMI dans la catégorie du PIB par tête d’habitant, il se situe, comme Malte, à mi-chemin entre les micro-États d’opérette, tels Monaco ou Andorre, et les « petits » États de l’UE comme la Slovénie ou Chypre.

Comble d’injustice, la crise de l’euro, cette monnaie unique dont il a été l’un des principaux artisans après que Jacques Delors, Helmut Kohl et François Mitterrand en eurent lancé l’idée en 1989, a eu pour conséquence la fin de son statut particulier dans le firmament bruxellois. En effet, le traité sur la rigueur budgétaire qui doit être adopté dans les prochains mois transfère les prérogatives de l’Ecofin et de l’Eurogoupe à un « gouvernement économique de l’Union européenne » assuré par le Conseil européen qui rassemble les chefs d’État ou de gouvernement de l’UE. Au mois de juillet prochain, Jean-Claude Juncker ne sera plus que le premier ministre d’un très petit pays, siégeant ès qualités au Conseil européen, un parmi 27, et pas le plus susceptible de renverser la table.

Alors, Jean-Claude Juncker est amer. Ce démocrate-chrétien à l’ancienne est le dernier héritier en ligne directe des pères fondateurs de l’Europe communautaire, originaire comme Robert Schuman, Konrad Adenauer, Helmut Kohl et Paul-Henri Spaak, du triangle d’or carolingien qui va de Bruxelles à Strasbourg en passant par Cologne : il se sent aujourd’hui bien seul. Fédéraliste de cœur et de conviction, il constate avec accablement le délitement d’un idéal au nom duquel il est entré en politique, celui d’une Europe supranationale prospère et pacifique. Le doute a commencé à le saisir au cours de l’été 2005. Alors que la France et les Pays-Bas venaient de repousser, par référendum, le traité constitutionnel européen, il maintenait la ratification de ce même traité par le peuple luxembourgeois prévue pour le mois de juillet. Cela ne pouvait rien changer, mais le petit Luxembourg montrerait à ses partenaires qu’il tenait bien haut l’étendard bleu étoilé. Alors que tous les partis politiques de gauche, de droite et du centre représentés au Parlement du Grand-Duché appelaient à voter « oui », celui-ci ne l’emportait qu’avec 56 % des voix. Juncker en fut profondément blessé : « ses » Luxembourgeois étaient eux aussi atteints par le virus de l’euroscepticisme dans une proportion inimaginable.

Depuis, les choses n’ont cessé, de son point de vue, de se dégrader. Il observe la renationalisation des discours politiques, l’effacement progressif de la « méthode communautaire », qui suppose la délégation de pans de plus en plus importants de souveraineté nationale à la Commission et au Parlement de Strasbourg, au profit de la « méthode intergouvernementale », qui donne un poids déterminant aux États. À chaque étape de la crise financière mondiale déclenchée en 2007 par la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, ceux-ci ont un peu plus repris les commandes. Le déclenchement de la spéculation financière contre les maillons faibles de la zone euro, Grèce, Portugal, Irlande n’a pas provoqué le choc salutaire espéré par les fédéralistes : les intérêts nationaux prévalaient, dans la tourmente, sur la mise en œuvre d’une solidarité continentale face aux défis de la finance mondialisée. Juncker enrage chaque fois qu’il entend Angela Merkel ou Nicolas Sarkozy se vanter, devant les journalistes de leur pays, d’avoir « sauvé l’euro » à l’issue d’un Conseil européen dit « de la dernière chance » (jusqu’à la fois d’après). « Parfois, quand je les entends parler, j’ai l’impression de ne pas avoir assisté à la même réunion ! », grince-t-il. Il leur reproche également de ne pas reprendre à leur compte un « narratif européen » qui rappellerait aux nouvelles générations que la paix continentale, la prospérité économique, l’effacement des frontières sur notre continent sont des acquis réversibles si on les néglige : « Il faudrait, ne serait-ce que pour des raisons pédagogiques, rétablir pour six mois les frontières d’avant Schengen pour que les gens se rendent compte du parcours accompli… ». Il égrène aussi les calamités qui nous auraient frappés si la monnaie unique n’avait pas été instaurée en 2002 : dévaluations en série dans les pays fragiles, troubles sociaux, concurrence fiscale et sociale exacerbée entre les membres de l’UE… L’ennui, pour lui, c’est que le « passé virtuel » n’est pas une figure rhétorique opérante dans le discours politique : bien peu nombreux sont ceux qui sont prêts à accepter de se serrer la ceinture en songeant que cela aurait pu être bien pire si…

Pour que l’Europe rêvée par Juncker fonctionne, il faudrait, reconnaît-il, qu’elle fasse en sorte que le « Lapon du nord de la Finlande soit sensible aux traditions du mode de vie méditerranéen… ». Contrairement aux « eurobéats » style Bernard Guetta ou Dany Cohn-Bendit, qui feignent de croire que tout ce qui ne tue pas l’Europe fédérale la renforce, mais sans renier ses convictions, Jean-Claude Juncker admet désormais que jamais les Grecs ne deviendront des Allemands. Et encore moins des Luxembourgeois.[/access]

Hollande – Sarkozy : la surprise que « Petit Filou » réserve à « Flamby »

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Franchement, j’aurais bien aimé que le débat entre François Hollande et Nicolas Sarkozy me renseigne un peu sur l’avenir qu’on nous prépare. Mais le duel entre « Flamby » et « P’tit Filou » a tenu toutes ses promesses : il a été caricatural. Entre un Hollande aussi suffisant qu’insuffisant et un Sarkozy toujours plus dealer que leader, je ne saurai donc rien de ce que mon prochain président compte faire pour réduire une dette abyssale, relancer la croissance, adapter le budget d’une armée inadaptée, et ainsi de suite. Les deux finalistes, en vérité, ne m’ont guère éclairé sur le futur.

Ou peut-être que si, sur un point secondaire mais qui mérite qu’on s’y attarde. Lors du débat, Sarkozy a voulu illustrer l’inexpérience internationale de Hollande en rappelant qu’il n’avait jamais participé à un sommet de dirigeants européens. Réponse de l’intéressé : normal, c’est le président de la République qui s’y rend ! Et là, sourire carnassier de Sarkozy : « Ou le premier ministre… » Pourquoi cette précision, lâchée comme une menace ?

Mettons-nous un instant à la place du chef de l’UMP et imaginons le scénario suivant : Hollande emporte l’élection présidentielle dans un mouchoir de poche et Sarkozy devient aussitôt chef de l’opposition pour les législatives. Trop soulagé de barrer la voie à Fillon et consorts, Copé remet à son service la machine UMP et, sait-on jamais, Sarkozy, auquel il n’aura peut-être manqué que quelques jours pour refaire son retard lors de la présidentielle, gagne et impose la cohabitation… Le représentant de la France dans les sommets internationaux, alors, ce sera qui, hein ?

Flamby, c’est fini !

Hollande ? « Capitaine de pédalo ! », avait dit Jean-Luc Mélenchon. « Gauche molle!», avait proclamé Martine Aubry. « Fraise des bois ! », avait ironisé Laurent Fabius. Tiens, M. Fabius, puisqu’il est question de lui : tout au long de son tête à tête avec Nicolas Sarkozy, en mars dernier, ce dernier semblait lui murmurer en aparté : « Tu ne seras jamais président. Pour toi, c’est fini : tu as raté ton tour, tu finiras mélancolique.».

Qui se souvient encore que les éléphants du parti socialiste, pachydermes fatigués de la trompe, soucieux de préserver leur dernier ivoire, marchaient au pas cadencé derrière un fameux « champion », Dominique Strauss-Kahn ? Soutenu par une officine de communicants présomptueux, bénéficiant d’un relais médiatique extravagant, celui-ci manifestait devant les journalistes de Marianne, la veille de son « accident domestique», un bien imprudent mépris pour ce même Hollande… La seule énumération des trois initiales qui forment son nom apporte désormais le rire et la bonne humeur dans tous les foyers du monde. Quant aux éléphants, ils se sont ébranlés, à la queue-leu-leu, énormes et dévoués, fuyant le cimetière.

Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle, François Hollande aura changé de statut. Nicolas Sarkozy, mercredi soir, l’a reconnu comme son égal : il l’a invité à la table des patrons. Il semblait un peu las, Nicolas : cinq ans d’enfer, ça vous use un homme ! Depuis si longtemps, il ne cotoyait que des subalternes, ne toisait que des « collaborateurs », ne soutenait que des troisièmes couteaux de la prébende et de la trahison ! Et voilà qu’un apparatchik, une ombre portée, un secrétaire aux cheveux plats, s’autorisait non seulement à lui faire face, mais encore avançait sur lui, puissant, cruel, menaçant !

Quelque chose s’est produit sous nos yeux : à l’impudent Hollande, le président de la République, sans doute estomaqué, aura transmis un message subliminal: « Puisque tu ne cèdes rien, qu’au contraire tu occupes progressivement tout le terrain, et que tu présentes les apparences d’un chef, je ne m’incline pas, mais je reconnais des qualités que je ne m’attribue qu’à moi-même. Si le peuple le veut, François, tu seras mon successeur, j’y consens ! ».

Les hiérarques socialistes ne voyaient en lui qu’un valet, Nicolas Sarkozy a fait de François Hollande un roi.

La France, six feet under

Ce n’est ni le rose socialiste, ni le bleu umpiste qui a dominé le débat de l’entre-deux-tours des « deux finalistes » « sélectionnés » par les Français. Les costumes et les cravates oscillaient entre le gris anthracite très sombre et le carrément noir, les deux animateurs et le décor du studio (à peu près aussi lugubre qu’une salle d’attente de crematorium) étant à l’unisson. A croire que chacun des deux candidats avait demandé ses bonnes adresses de fringues à un ami fossoyeur.

Certes, il faut bien admettre que c’était animé pour une veillée funèbre. Durant le débat lui-même, les deux candidats m’évoquaient parfois moins deux fossoyeurs que deux écoliers se disputant sur l’identité du prochain chef de leurs petits jeux de cour de récréation, tout en feignant d’ignorer que lorsque la maîtresse d’école, (au choix : la Commission européenne, les agences de notation ou les marchés) sifflera la fin de la récréation, il faudra sagement se mettre en rang pour retourner aux choses sérieuses.
De quoi les deux postulants portaient-ils donc le deuil ? On dit des All Blacks qu’ils portent le deuil de leurs adversaires. Hier soir, au-delà de leurs chamailleries de façade, nos deux champions semblaient s’être réunis pour porter le deuil d’une grande idée. Une grande idée qui aura quand même duré quelque quinze siècles. Une grande idée trop grande pour eux sans doute, écrasés qu’ils sont, comme nous le sommes tous, nous autres Européens fatigués, par une Histoire dont nous voulons à toute force sortir, après que nos ancêtres en eurent assumé la charge durant un temps immense.

Cette grande idée c’est bien sûr la France, qui de nation qu’elle était naguère est devenue en quelques décennies et dans l’indifférence quasi-générale, une province sympathique et verdoyante de l’Europe. Oh bien sûr, un des deux candidats s’en sera fait le chantre pendant toute la campagne et pendant ce débat, mais un chantre d’obsèques. C’est un beau requiem qui nous fut chanté, mais c’est un requiem. L’identité de la France tant célébrée par le Président sortant ressemble de plus en plus à celle de la Bretagne au XIXe siècle : un folklore qui est un os à ronger pour les locaux et un délicieux amusement pour les touristes. De ses derniers défenseurs qui la prennent encore au sérieux émanent d’ultimes odeurs nauséabondes qui sont celles d’un corps politique en voie de décomposition avancée. Quelques vigoureuses mesures de l’un ou l’autre de nos deux thanatopracteurs ne manqueront pas de les faire disparaitre : la France est sur le point d’être embaumée.

Durant ces dernières décennies, les Français se seront débarrassés de tous les attributs de la souveraineté. La France aura renoncé à sa monnaie, après avoir abandonné le contrôle de ses frontières, une politique de défense autonome, une politique commerciale et industrielle indépendante, pour finir par céder la liberté même de décider souverainement de son budget. Sur tous ces sujets, nos deux débatteurs ont gardé un prudent silence quasi- total. Entre les iPad de Corrèze et le cas DSK on évoqua bien un moment la perspective hautement comique de voir le nouveau Président arriver seul « avec son petit costume » pour éviter l’implosion de l’Euro ou la disparition de la Grèce, mais dans l’ensemble les 150 minutes d’un bruyant et belliqueux silence en mémoire de la France libre ont été parfaitement respectées.

Lorsque la France décide en 1973 d’aller se financer sur les marchés comme un simple particulier, ce n’est pas une simple mesure technique visant à juguler l’inflation, comme veulent nous le faire croire les économistes orthodoxes, mais une décision d’une portée anthropologique immense. Certains des plus grands économistes de notre pays, que l’on peut difficilement soupçonner d’appartenir à la France moisie, avaient écrit dès le début des années 1980 un ouvrage qui mettait en lumière le lien entre la notion de la souveraineté et la monnaie[1. Michel Aglietta et André Orléan, La Violence de la monnaie, PUF, 1982, et aussi des mêmes, La Monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, 2002]. D’un point de vue anthropologique, la souveraineté trouve sa source dans le sacré. De ce sacré qui fait tenir ensemble la communauté politique émane la monnaie. Et non l’inverse. Lorsque la source de la monnaie semble se trouver dans les marchés et non plus dans l’Etat lui-même, c’est que le sacré lui-même a connu un transfert de l’Etat vers les marchés. C’est en ce sens que l’on peut parler de la mort de la France. A l’aune de cette thèse, on mesure l’ampleur du fourvoiement que représente la création de l’Euro. De la monnaie elle-même, a fortiori d’une monnaie déterritorialisée et sans âme telle que l’Euro ne naîtra aucune souveraineté politique. Ce leurre nous a explosé à la figure ces dernières années. Mais encore une fois, chacun de nos deux Men in Black s’est tu là-dessus.

Si l’on veut mesurer le désarroi que provoque la disparition de la France, il suffit de constater l’absence quasi-totale du débat des questions de politique étrangère. C’est la notion même d’intérêt national qui semble être devenue illégitime, et même impensable. Sans même évoquer les bouleversements majeurs que constituent les changements politiques et les guerres civiles qui se déroulent à nos portes dans le monde arabe, sans même parler du sort tragique des chrétiens presque partout dans le monde musulman, y compris, et même surtout, dans les pays dans lesquels l’OTAN et donc la France sont intervenus, on ne peut qu’être frappé par le traitement incroyable qu’ont fait subir aux questions africaines les deux candidats. Un des pays en Afrique où l’influence française était la plus forte, un des pays les plus pauvres au monde, qui est aussi un des premiers pourvoyeurs d’émigrés vers la France, vient de tomber pour une large part sous la coupe d’un régime qui se revendique d’Al-Qaïda, pour des raisons liées à l’action militaire de la France. La seule réaction à un événement aussi important est venue du Président sortant, sermonnant les putschistes militaires maliens pour leur non–respect des procédures démocratiques. Le monde s’effondre, mais si l’on continue à voter, quitte à voter les pieds devant, tout va bien.

Eh bien, ce sera sans moi. Malgré tout ce noir, pour moi, c’est décidé, dimanche 6 mai, je vote blanc.

Hollande-Sarkozy : ce débat n’était pas pour moi

Chers lecteurs, je vous dois un aveu. Ce débat dont je me faisais une fête, je me suis endormie devant au bout d’une heure à peine. Oui, endormie ! Et il a parait-il été impossible de me réveiller. Alors pour tout vous dire, j’ai un peu honte. Serais-je une mauvaise française ? Une citoyenne irresponsable ? Devrai-je, pour me rattraper, le visionner cent fois et vous remettre une dissertation sur les mérites respectifs des deux rivaux ? En tout cas, j’en fais le serment solennel : dans cinq ans, je serai devant mon poste, toute la nuit s’il le faut. Avec un peu de chance, le duel de second tour opposera des nouvelles têtes.

Cela dit, c’est pas pour me justifier, mais j’en connais d’autres qui ont roupillé pendant que les deux éminences parlaient d’eux, pour eux et à eux. Je suis même en mesure d’apporter une précision scientifique grâce à un sondage réalisé auprès de deux couples de mes amis : dans tous les cas, c’est la femme qui a flanché.

Faute de pouvoir, comme l’ensemble de mes confrères, décerner le pompon du meilleur débatteur, je vais tenter d’expliquer pourquoi mes deux copines et moi-même avons décroché. Au risque de passer pour atrocement réac mention sexiste, j’avancerai une hypothèse dont j’admets par avance qu’elle est assez fantaisiste: la plupart des hommes de ma connaissance ne détestent pas soulever le capot d’une voiture pour comprendre comment elle marche ou pourquoi elle ne marche pas. Alors que mes copines et moi, on aime d’abord que la voiture ait de la classe, un petit genre bien à elle, et qu’elle nous conduise là où on veut aller.

Pour résumer, j’espérais un choc de Titans, un combat d’hommes genre « Mohamed Ali contre George Foreman ». J’allais avoir ma dose d’épique, de lyrique et de tragique. Au lieu de quoi j’ai eu du soporifique hésitant entre l’oral de Sciences Po et la cour de récré – menteur ! toi-même ! C’est toi qui a commencé ! Bref, puisqu’à l’évidence, Sarkozy et Hollande ne nous proposent pas deux voies radicalement différentes pour sortir de la mouise. J’attendais qu’ils me parlent de la France, de sa culture, de son héritage. Et j’ai vu deux garagistes s’empailler sur la meilleure façon de faire repartir le moteur. Autrement dit, au lieu d’un duel sur les fins, on a assisté à une bataille de chiffonniers sur les moyens. Alors voilà, mes copines et moi, on a bien notre petite idée sur la dette, le chômage et la TVA sociale, mais hier soir, on voulait rêver un peu. Et pour ça, le meilleur moyen, c’était encore de roupiller.

image : Flickr

Quand Hollande va au Front

Avantage à qui ? Bien malin qui peut le dire aujourd’hui, ce qui en clair signifie : bien crétin qui affirme le savoir. Les impressions que je vais vous livrer ci après sont donc celles de Marc Cohen, et ça vaut pas plus cher. Bien malin, donc, qui peut expertiser à H+12 le fond de l’âme de 18 millions de téléspectateurs, et ce qu’il adviendra dimanche dans l’isoloir de la trace laissée par ce choc frontal. Permettez-moi une certitude cependant : le tsunami obligatoire, celui qui ferait que Nicolas Sarkozy comblerait son retard présumé en trois heures n’a pas eu lieu hier soir.

La faute à qui ? À François Hollande, bien sûr, qui a été d’une rare malice sur les occurrences les plus touchy. Depuis le temps que les débatologues nous cassaient les oreilles avec le théorème à la noix du judoka (faire une force de son infériorité musculaire blabla blabla), on l’a enfin vu à l’œuvre. Sur le nucléaire et le multicul, deux thèmes où Nicolas Sarkozy pensait pouvoir profiter de sa supériorité (celle donnée par l’assentiment majoritaire des Français d’en bas) pour terrasser l’adversaire, Hollande a raflé la mise.

Sur le nucléaire, le harcèlement sarkozyste, au lieu de le mettre mal à l’aise, lui a donné l’occasion de rappeler à tous les Français qu’il ne se sentait aucunement engagé par l’accord calamiteux passé entre Martine Aubry et Cécile Duflot[1. Cécile Duflot qui sera, n’en doutons pas, balayée aux Législatives dans le XIème, par la députée socialiste sortante Danièle Hoffman-Rispal devenue candidate indépendante de gauche] et qu’on allait refiler Fesseinheim comme un susucre aux Verts et pis c’est tout !

Même topo sur les centres de rétention. Le président pensait déstabiliser son challenger avec l’engagement stupide donné il y a dix jours à France Terre d’Asile de faire des centres de rétention « une exception ». Sentant le danger, Hollande s’est immédiatement renié, quitte à faire blêmir quelques lecteurs du Monde Diplo : en ces affaires mieux vaut passer pour un peu distrait que complètement laxiste. Et je ne vous raconte pas ma propre surprise quand j’ai appris, à l’occasion de cette joute verbale, qu’en 2003, Sarkozy avait défendu, contre Hollande, le droit au port du voile islamique dans l’école publique…

En fait le champ de mines de Nicolas Sarkozy aura surtout permis à Hollande de multiplier les messages subliminaux et même des appels du pied assez directs en directions de l’électorat mariniste. C’est lui et lui seul qui dans ce débat a prononcé le mot « halal », pour signifier qu’il l’interdirait dans les cantines publiques, idem pour les horaires de piscine ou la médecine non mixte dans les hopitaux.

Quant au vote des étrangers, j’ai lu ça et là qu’Hollande l’avait courageusement défendu. Tu parles Charles ! Certes, le candidat de la gauche a nié l’évidence en faisant semblant de ne pas voir les dangers communautaristes induits par cette mesure. Mais qu’importe, puisqu’en insistant lourdement sur le fait que le vote des étrangers serait très probablement soumis à référendum, il a tout bêtement expliqué aux Français que même s’ils l’élisaient, ce sont eux et eux seuls qui décideraient. Bref dans l’ordre de ses priorités, Hollande a remisé cette mesure-phare si chère à Mélenchon, Télérama et Terra Nova quelque part entre les calendes grecques et le Père Lachaise : laissez venir à moi les petits enfants bleu marine !

À tout cela, on n’oubliera pas d’ajouter la réaffirmation musclée de l’instauration d’une dose conséquente de proportionnelle. Pour ceux qui n’auraient pas compris le sous-texte, François Hollande a chiffré à 100 le nombre de députés ainsi élus, ce qui en clair garantira au FN (ou plutôt au néoparti qui lui aura succédé) un groupe parlementaire à l’Assemblée.

À cela on pourra me rétorquer que contrairement à Hollande, Sarkozy a formulé un appel direct aux électeurs frontistes, en citant –en toute fin de débat- le nom de Marine Le Pen. Sauf qu’en passant les deux premières heures (interminables !) de la confrontation à tenter de montrer qu’il incarnait mieux que son adversaire la Règle d’Or, la concorde européenne et le modèle allemand, bref en draguant lourdement un fantomatique électorat rigoristo-bayrouiste, Sarkozy a tout fait pour désespérer l’électorat mariniste, auquel il n’aura d’ailleurs pas pris la peine de parler de mariage gay ou d’insécurité.

Une fois acté le refus des trois débats, jamais le président n’aurait dû avaliser un tel déroulé de l’unique face-à-face, et on se demande encore pourquoi, à l’instar de Ségolène en 2007, il n’a pas fait exploser en route le plan bien trop plan-plan servi par David et Lolo. Pour mettre Hollande en difficulté, il fallait sortir des clous. Des clous de ce débat trop bayroucentré et des clous de Bruxelles. Mais Sarkozy ne l’a pas fait. De là à imaginer que lui aussi pense que c’est déjà plié…

François Hollande, otage de Cheminade

Les ralliements de poids se succèdent pour François Hollande et ces mauvais coups doivent miner le moral du président sortant. Attendant avec un opportunisme honteux la fin du débat, Jacques Cheminade – 84 969 voix au premier tour, soit 0,27 % des suffrages exprimés- vient d’appeler à voter pour le candidat socialiste. Nicolas Sarkozy ne cessant de répéter que l’élection va se jouer dans un mouchoir de poche, il semblerait bien que ces précieux suffrages qui feront peut-être la différence doivent lui échapper. Le problème, maintenant, est de savoir ce qui a été négocié en sous-main. Dans les milieux autorisés, on parle d’une trentaine de circonscriptions et d’un secrétariat d’état à la planification spatiale ainsi que de la construction d’une piste d’atterrissage pour vaisseaux extraterrestres sur le champ de Mars.

Le cynisme de François Hollande laisse décidément pantois. Après avoir cédé aux écologistes et promis la sortie du nucléaire en moins de 6 mois puis au Front de Gauche en admettant le principe de l’appropriation collective des moyens de production avant 2014 ainsi que l’ouverture de plusieurs goulags dans le Morbihan pour les patrons du CAC 40, le voici devenu l’otage de monsieur Cheminade et de son gourou américain l’étrange Lyndon Larouche.

Alors que l’on ne vienne pas faire de mauvais procès à Nicolas Sarkozy qui ferait campagne sous pression de Marine Le Pen. Au lieu de regarder la paille dans l’œil du voisin, hein…

Voyage sociologique au bout de la rue Auber

Avec Jeanne d’Arc en toile de fond et la statue La Poésie de Charles Gumery qui surplombe l’Opéra Garnier, la Présidente a de l’allure. A son père, elle a laissé le privilège de faire l’éloge de la Pucelle d’Orléans. Le vieux grigou n’a pas manqué de rappeler le rôle salvateur de celle qui bouta les anglais hors de France. Frissons dans l’assemblée, le Menhir n’a rien perdu de son aura. Lorsque sa fille achève son discours, c’est encore lui qui reprend le micro pour entonner a capella La Marseillaise.

Sur la place de l’opéra Garnier, c’est un étrange ballet d’acteurs qui vaque. Bien trop prévenu par les media ou les politiques de la « vraie » République, le spectateur innocent s’attend à rencontrer les rejetons de la bête immonde : des nazillons en herbe nostalgiques du IIIème Reich, au mieux des souffrants, des désespérés, des révoltés (la notion d’indigné est manifestement incompatible avec les valeurs que défend le Front National).

C’est pourtant des visages bien différents qui se dessinent ici et là. Des visages si normaux qu’on les verrait tout autant chez François Hollande. Il y a bien sûr les tripotées de marmots qui courent dans tous les sens au grand dam de leurs parents et les nonagénaires qui règlent leurs sonotones au gré des philippiques plus ou moins accentuées de la blonde : chez les Le Pen, tout est question de générations. Entre ces deux âges, on y croise de délicieuses jeunes femmes callipyges qu’on accompagnerait presque dans leurs égosillements et de juvéniles cadres dynamiques dont on se demande s’ils n’ont pas confondu la place de l’Opéra et l’esplanade du Trocadéro. Mais le melting-pot ne s’arrête pas là, loin s’en faut. Car la France d’en bas est bien là et elle est majoritaire. Beaucoup d’ouvriers, de ruraux, qui, entre une bouffée de gitane et deux rasades de houblon (il faut le voir pour le croire), agitent leur drapeau français en faisant entendre des cliquetis de gourmette, fiers comme Artaban de leur rôle d’arbitre du second tour. En leur sein, des africains, des asiatiques, des magrébins qui ne sont pas les moins prompts à reprendre en chœur les slogans entrecoupant le discours de la Présidente.

Fasciste, cette assemblée fourmillante buvant les paroles de sa porte-parole ? Votants protestataires mais pas adhérents ? Ou tout simplement convaincus du programme de Marine Le Pen ? Il y a une quinzaine d’années, Pascal Perrineau, chercheur au Centre d’étude de la vie politique française et spécialiste du parti lepéniste prévenait déjà : « Le Front est entré en 1995 dans son troisième âge sociologique […], l’enracinement devient véritablement populaire, avec une très forte représentation ouvrière. Le vote FN est, de loin, en France le vote le plus programmatique.» Un raisonnement repris des années après par Terra Nova qui conseillait au PS, en vue des élections présidentielles, de favoriser l’adhésion des immigrés plutôt que celles des ouvriers. Un raisonnement qui aura aussi beaucoup coûté au candidat Mélenchon auquel les oracles promettaient la troisième place. Car en se positionnant dès le départ comme un réservoir de voix pour François Hollande, le trublion du Front de Gauche oubliait un peu vite combien la gauche, comme la droite, ont conjointement plongé dans un libéralisme débridé.

Treize heures sonnent. Pendant près de soixante minutes, Marine Le Pen aura fustigé le système UMPS, la technocratie européenne et ces élites de droite qui préfèrent voter pour la gauche quand elles assurent (depuis peu) partager avec les électeurs du Front National un certain nombre d’idées. Le verdict tombe : « A titre personnel, (…) je n’accorderai ni confiance, ni mandat à aucun des deux candidats. Dimanche, je voterai blanc, et en juin, bleu Marine ! » scande, galvanisée, la Présidente. L’hymne national retentit dans la foule avant que les participants ne se dispersent, pour certains vers le Trocadéro et d’autres vers Denfert-Rochereau.

Les mines sont jubilatoires, ragaillardies. On se croirait à la sortie d’un match de foot.

Pascal Lamy à Matignon

Les hypothèses vont bon train. À elles s’ajoute la rumeur, alimentée par les offres de service à peine déguisées de certains. Elle grandit et s’étend, de bouche à oreille – plus rarement de bouche à bouche –, de la rue de Solferino jusqu’au boulevard Saint-Germain. Elle rampe cent mètres. Fatiguée et incertaine, elle n’a pas la force de pousser jusqu’à la terrasse des Deux-Magots. Elle s’épuise, entre deux verres de blanc, à la terrasse du Mucha. Là, des lèvres à peine humides posent la question qui fait trembler : qui sera le Premier ministre de François Hollande ? Oui, qui ? La question est, en elle-même, si angoissante que ceux qui se la posent en oublieraient presque une autre : François Hollande sera-t-il élu dimanche ? Au diable les préliminaires, quand on en est à chanter la victoire sur l’air du Trouvère. Et puis, François Hollande n’en est-il pas, déjà, à composer son cabinet à la présidence de la République : pourquoi ne songerait-il pas à nommer, dans la foulée, un Premier ministre ?

Ce ne sera pas Martine Aubry. La Première secrétaire reste la Dame des 35 heures. Elle est marquée du sceau du gouvernement Jospin, dont elle fut la pasionaria. Certes, en ces temps de revival du mitterrandisme, la répétition de l’accession d’un maire de Lille à Matignon rendrait plausible la farce : après Mauroy, Aubry ! Mais le temps a passé. Le devoir d’inventaire a fait son œuvre. Et il n’est pas sûr que François Hollande veuille nommer comme chef de la majorité celle qui a passé sa carrière politique à vouloir venger papa de tous ceux qui ont eu l’impudence de lui faire du mal. Et puis, comment dire ? Pour devenir Première secrétaire du parti socialiste, il suffit de bourrer les urnes, comme les partisans de Ségolène Royal n’ont cessé de le clamer. Pour devenir Premier ministre, il faudrait bourrer François Hollande. Or, il est au régime et ne boit pas : le bât blesse.

Ce ne sera pas non plus ni Arnaud Montebourg ni Manuel Valls. Pourquoi ? Parce que les deux ont défendu le « non » au référendum de 2005. François Hollande ne commettra pas l’impair de nommer l’un ou l’autre trublion eurosceptique à Matignon, risquant par là-même de s’attirer les foudres conjuguées de Londres et de Berlin. La City verrait d’un œil mauvais une telle nomination qui porterait un coup dur à l’Europe des marchés. Quant à la chancelière Merkel, elle est prête à se rendre à Montoire (le maire de la commune est socialiste) serrer vigoureusement la main du futur Président. Mais pas plus – surtout pas accepter l’installation d’un homme à Matignon qui aurait combattu le Traité constitutionnel européen, texte qui reste, aux yeux berlinois, le meilleur fruit de l’entente franco-allemande depuis les accords Bichelonne-Speer. Vous me direz : on ne gouverne pas la France avec l’Allemagne. Certes, mais on ne la gouverne pas sans. Ni même contre.

Alors, que nous reste-t-il pour prétendre aller succéder à François Fillon à Matignon ? En vérité, pas grand monde. Pierre Moscovici ? Michel Sapin ? Evidemment. Et pourquoi pas Danièle Gilbert ?

En vérité, François Hollande est acculé. Il n’a que deux solutions pour sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve et compenser, par son Premier ministre, ses propres défauts. Cherche-t-il un chef de la majorité ? Evidemment que non : il a suffisamment embobiné son monde comme Premier secrétaire qu’il n’a plus besoin de personne pour parvenir à une synthèse dont il est devenu un artiste. Ce qui lui manque réellement, c’est une crédibilité internationale. Le fait d’être élu président de la République y pourvoira à moitié. Mais à moitié seulement : il aura les cartes de visite et les accès VIP aux sommets internationaux. Mais les réseaux, tissés de longue date et de lente expérience, lui manqueront.

C’est la raison pour laquelle François Hollande n’a, en réalité, qu’une alternative : nommer Dominique Strauss-Kahn ou Pascal Lamy à Matignon. Ce sont les deux seuls socialistes à peu près présentables sur la scène internationale. On me souffle à l’oreille que, pour Dominique Strauss-Kahn, ce ne sera pas trop possible. Fausse joie, donc. Nous reste dans le champ des possibles, Pascal Lamy. Dispose-t-il de réseaux internationaux ? Cela ne souffre aucun doute : il dirige l’Organisation Mondiale du Commerce et, à l’heure actuelle, c’est certainement le Français le plus respecté par les gouvernements et les marchés au monde. Est-il socialiste ? Assurément. Mais d’un genre nouveau : ce n’est pas qu’il soit un fervent adepte de la troisième voie, cette réconciliation blairiste entre le libéralisme et le socialisme. Il est passé, comme Jacques Attali, à une vitesse supérieure : il frôle la 25e, si ce n’est la 30e voie. Pascal Lamy est non seulement le partisan, mais également le chef d’orchestre d’un socialisme ultra-libéral ou d’un ultra-libéralisme socialiste. Un truc maouss costaud, où la dérégulation est érigée comme règle ; et où toute règle est sujette à la dérégulation. Pascal Lamy est, dans le monde entier, le chantre de la « mondialisation heureuse ».

C’est lui donc qui, nommé début mai à Matignon, nous fera, en bonne logique, rentrer dans ce XXIe siècle que nous promettait Nicolas Sarkozy en 2007. Mais remarquez que rien n’est sûr en politique. Surtout pas la bonne logique.

Licite ou illicite : le vrai débat

Sarko a trop malmené la langue française.
Hollande était pompeux.

Niveau du débat : le bistrot du coin.

L’un défendait un bilan mitigé.
L’autre ne proposait rien. Mais il s’y voyait déjà un peu trop.

Je ne veux ni l’un, ni l’autre pour m’accompagner à la plage.
Avec Hollande, je m’ennuierai. Avec Sarko, je fayoterai pour le ridiculiser.

Je préfère la compagnie de celles qui veulent plaire juste pour le plaisir….est-ce encore licite ou déjà illicite ?

Jean-Claude Juncker, le dernier Carolingien

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Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg, est un homme politique à l’ancienne. La preuve ? Quand il reçoit un journaliste (en l’occurrence, votre serviteur[1. Cet entretien avec Jean-Claude Juncker paraîtra fin avril dans la livraison du printemps 2012 de la revue trimestrielle Politique internationale.]) dans son modeste bureau situé dans la vieille ville de la capitale du Grand-Duché, il fume à la chaîne des cigarettes tirées d’un étui en argent. Vintage, isn’t ? À 57 ans – l’âge de François Hollande –, Juncker semble cependant plus près de la sortie du groupe de tête des dirigeants des pays de l’UE que de l’augmentation de son influence à Bruxelles.

Depuis 2005, son expérience, sa double culture, française et germanique[2. Comme la plupart de ses compatriotes, Jean-Claude Juncker est parfaitement bilingue français-allemand, et pratique dans l’intimité le letzebuergesch, dialecte germanique vernaculaire du Grand-Duché. Il est diplômé de droit de l’université de Strasbourg.], son art de fignoler des compromis en avaient fait l’inamovible président de l’Ecofin, qui rassemble une fois par mois tous les ministres des Finances de l’UE.[access capability= »lire_inedits »] Il y siégeait depuis 1989, date à laquelle il devint ministre des Finances du premier ministre Jacques Santer, auquel il succéda en 1995, tout en conservant ses fonctions de grand argentier. On aura une petite idée de son statut dans cette instance (nommée Eurogroupe lorsqu’elle rassemble les seuls pays de la zone euro) en notant que le siège de la France y a été occupé, durant la même période, par dix-sept ministres différents. Cette longévité, jointe à une longue expérience de la machine européenne, confère à Juncker une influence dans cette institution disproportionnée au regard de la taille de son pays, grand comme un département français et peuplé de moins de 500 000 habitants. Le Luxembourg a beau être en tête du classement mondial du FMI dans la catégorie du PIB par tête d’habitant, il se situe, comme Malte, à mi-chemin entre les micro-États d’opérette, tels Monaco ou Andorre, et les « petits » États de l’UE comme la Slovénie ou Chypre.

Comble d’injustice, la crise de l’euro, cette monnaie unique dont il a été l’un des principaux artisans après que Jacques Delors, Helmut Kohl et François Mitterrand en eurent lancé l’idée en 1989, a eu pour conséquence la fin de son statut particulier dans le firmament bruxellois. En effet, le traité sur la rigueur budgétaire qui doit être adopté dans les prochains mois transfère les prérogatives de l’Ecofin et de l’Eurogoupe à un « gouvernement économique de l’Union européenne » assuré par le Conseil européen qui rassemble les chefs d’État ou de gouvernement de l’UE. Au mois de juillet prochain, Jean-Claude Juncker ne sera plus que le premier ministre d’un très petit pays, siégeant ès qualités au Conseil européen, un parmi 27, et pas le plus susceptible de renverser la table.

Alors, Jean-Claude Juncker est amer. Ce démocrate-chrétien à l’ancienne est le dernier héritier en ligne directe des pères fondateurs de l’Europe communautaire, originaire comme Robert Schuman, Konrad Adenauer, Helmut Kohl et Paul-Henri Spaak, du triangle d’or carolingien qui va de Bruxelles à Strasbourg en passant par Cologne : il se sent aujourd’hui bien seul. Fédéraliste de cœur et de conviction, il constate avec accablement le délitement d’un idéal au nom duquel il est entré en politique, celui d’une Europe supranationale prospère et pacifique. Le doute a commencé à le saisir au cours de l’été 2005. Alors que la France et les Pays-Bas venaient de repousser, par référendum, le traité constitutionnel européen, il maintenait la ratification de ce même traité par le peuple luxembourgeois prévue pour le mois de juillet. Cela ne pouvait rien changer, mais le petit Luxembourg montrerait à ses partenaires qu’il tenait bien haut l’étendard bleu étoilé. Alors que tous les partis politiques de gauche, de droite et du centre représentés au Parlement du Grand-Duché appelaient à voter « oui », celui-ci ne l’emportait qu’avec 56 % des voix. Juncker en fut profondément blessé : « ses » Luxembourgeois étaient eux aussi atteints par le virus de l’euroscepticisme dans une proportion inimaginable.

Depuis, les choses n’ont cessé, de son point de vue, de se dégrader. Il observe la renationalisation des discours politiques, l’effacement progressif de la « méthode communautaire », qui suppose la délégation de pans de plus en plus importants de souveraineté nationale à la Commission et au Parlement de Strasbourg, au profit de la « méthode intergouvernementale », qui donne un poids déterminant aux États. À chaque étape de la crise financière mondiale déclenchée en 2007 par la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, ceux-ci ont un peu plus repris les commandes. Le déclenchement de la spéculation financière contre les maillons faibles de la zone euro, Grèce, Portugal, Irlande n’a pas provoqué le choc salutaire espéré par les fédéralistes : les intérêts nationaux prévalaient, dans la tourmente, sur la mise en œuvre d’une solidarité continentale face aux défis de la finance mondialisée. Juncker enrage chaque fois qu’il entend Angela Merkel ou Nicolas Sarkozy se vanter, devant les journalistes de leur pays, d’avoir « sauvé l’euro » à l’issue d’un Conseil européen dit « de la dernière chance » (jusqu’à la fois d’après). « Parfois, quand je les entends parler, j’ai l’impression de ne pas avoir assisté à la même réunion ! », grince-t-il. Il leur reproche également de ne pas reprendre à leur compte un « narratif européen » qui rappellerait aux nouvelles générations que la paix continentale, la prospérité économique, l’effacement des frontières sur notre continent sont des acquis réversibles si on les néglige : « Il faudrait, ne serait-ce que pour des raisons pédagogiques, rétablir pour six mois les frontières d’avant Schengen pour que les gens se rendent compte du parcours accompli… ». Il égrène aussi les calamités qui nous auraient frappés si la monnaie unique n’avait pas été instaurée en 2002 : dévaluations en série dans les pays fragiles, troubles sociaux, concurrence fiscale et sociale exacerbée entre les membres de l’UE… L’ennui, pour lui, c’est que le « passé virtuel » n’est pas une figure rhétorique opérante dans le discours politique : bien peu nombreux sont ceux qui sont prêts à accepter de se serrer la ceinture en songeant que cela aurait pu être bien pire si…

Pour que l’Europe rêvée par Juncker fonctionne, il faudrait, reconnaît-il, qu’elle fasse en sorte que le « Lapon du nord de la Finlande soit sensible aux traditions du mode de vie méditerranéen… ». Contrairement aux « eurobéats » style Bernard Guetta ou Dany Cohn-Bendit, qui feignent de croire que tout ce qui ne tue pas l’Europe fédérale la renforce, mais sans renier ses convictions, Jean-Claude Juncker admet désormais que jamais les Grecs ne deviendront des Allemands. Et encore moins des Luxembourgeois.[/access]

Hollande – Sarkozy : la surprise que « Petit Filou » réserve à « Flamby »

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Franchement, j’aurais bien aimé que le débat entre François Hollande et Nicolas Sarkozy me renseigne un peu sur l’avenir qu’on nous prépare. Mais le duel entre « Flamby » et « P’tit Filou » a tenu toutes ses promesses : il a été caricatural. Entre un Hollande aussi suffisant qu’insuffisant et un Sarkozy toujours plus dealer que leader, je ne saurai donc rien de ce que mon prochain président compte faire pour réduire une dette abyssale, relancer la croissance, adapter le budget d’une armée inadaptée, et ainsi de suite. Les deux finalistes, en vérité, ne m’ont guère éclairé sur le futur.

Ou peut-être que si, sur un point secondaire mais qui mérite qu’on s’y attarde. Lors du débat, Sarkozy a voulu illustrer l’inexpérience internationale de Hollande en rappelant qu’il n’avait jamais participé à un sommet de dirigeants européens. Réponse de l’intéressé : normal, c’est le président de la République qui s’y rend ! Et là, sourire carnassier de Sarkozy : « Ou le premier ministre… » Pourquoi cette précision, lâchée comme une menace ?

Mettons-nous un instant à la place du chef de l’UMP et imaginons le scénario suivant : Hollande emporte l’élection présidentielle dans un mouchoir de poche et Sarkozy devient aussitôt chef de l’opposition pour les législatives. Trop soulagé de barrer la voie à Fillon et consorts, Copé remet à son service la machine UMP et, sait-on jamais, Sarkozy, auquel il n’aura peut-être manqué que quelques jours pour refaire son retard lors de la présidentielle, gagne et impose la cohabitation… Le représentant de la France dans les sommets internationaux, alors, ce sera qui, hein ?

Flamby, c’est fini !

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Hollande ? « Capitaine de pédalo ! », avait dit Jean-Luc Mélenchon. « Gauche molle!», avait proclamé Martine Aubry. « Fraise des bois ! », avait ironisé Laurent Fabius. Tiens, M. Fabius, puisqu’il est question de lui : tout au long de son tête à tête avec Nicolas Sarkozy, en mars dernier, ce dernier semblait lui murmurer en aparté : « Tu ne seras jamais président. Pour toi, c’est fini : tu as raté ton tour, tu finiras mélancolique.».

Qui se souvient encore que les éléphants du parti socialiste, pachydermes fatigués de la trompe, soucieux de préserver leur dernier ivoire, marchaient au pas cadencé derrière un fameux « champion », Dominique Strauss-Kahn ? Soutenu par une officine de communicants présomptueux, bénéficiant d’un relais médiatique extravagant, celui-ci manifestait devant les journalistes de Marianne, la veille de son « accident domestique», un bien imprudent mépris pour ce même Hollande… La seule énumération des trois initiales qui forment son nom apporte désormais le rire et la bonne humeur dans tous les foyers du monde. Quant aux éléphants, ils se sont ébranlés, à la queue-leu-leu, énormes et dévoués, fuyant le cimetière.

Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle, François Hollande aura changé de statut. Nicolas Sarkozy, mercredi soir, l’a reconnu comme son égal : il l’a invité à la table des patrons. Il semblait un peu las, Nicolas : cinq ans d’enfer, ça vous use un homme ! Depuis si longtemps, il ne cotoyait que des subalternes, ne toisait que des « collaborateurs », ne soutenait que des troisièmes couteaux de la prébende et de la trahison ! Et voilà qu’un apparatchik, une ombre portée, un secrétaire aux cheveux plats, s’autorisait non seulement à lui faire face, mais encore avançait sur lui, puissant, cruel, menaçant !

Quelque chose s’est produit sous nos yeux : à l’impudent Hollande, le président de la République, sans doute estomaqué, aura transmis un message subliminal: « Puisque tu ne cèdes rien, qu’au contraire tu occupes progressivement tout le terrain, et que tu présentes les apparences d’un chef, je ne m’incline pas, mais je reconnais des qualités que je ne m’attribue qu’à moi-même. Si le peuple le veut, François, tu seras mon successeur, j’y consens ! ».

Les hiérarques socialistes ne voyaient en lui qu’un valet, Nicolas Sarkozy a fait de François Hollande un roi.

La France, six feet under

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Ce n’est ni le rose socialiste, ni le bleu umpiste qui a dominé le débat de l’entre-deux-tours des « deux finalistes » « sélectionnés » par les Français. Les costumes et les cravates oscillaient entre le gris anthracite très sombre et le carrément noir, les deux animateurs et le décor du studio (à peu près aussi lugubre qu’une salle d’attente de crematorium) étant à l’unisson. A croire que chacun des deux candidats avait demandé ses bonnes adresses de fringues à un ami fossoyeur.

Certes, il faut bien admettre que c’était animé pour une veillée funèbre. Durant le débat lui-même, les deux candidats m’évoquaient parfois moins deux fossoyeurs que deux écoliers se disputant sur l’identité du prochain chef de leurs petits jeux de cour de récréation, tout en feignant d’ignorer que lorsque la maîtresse d’école, (au choix : la Commission européenne, les agences de notation ou les marchés) sifflera la fin de la récréation, il faudra sagement se mettre en rang pour retourner aux choses sérieuses.
De quoi les deux postulants portaient-ils donc le deuil ? On dit des All Blacks qu’ils portent le deuil de leurs adversaires. Hier soir, au-delà de leurs chamailleries de façade, nos deux champions semblaient s’être réunis pour porter le deuil d’une grande idée. Une grande idée qui aura quand même duré quelque quinze siècles. Une grande idée trop grande pour eux sans doute, écrasés qu’ils sont, comme nous le sommes tous, nous autres Européens fatigués, par une Histoire dont nous voulons à toute force sortir, après que nos ancêtres en eurent assumé la charge durant un temps immense.

Cette grande idée c’est bien sûr la France, qui de nation qu’elle était naguère est devenue en quelques décennies et dans l’indifférence quasi-générale, une province sympathique et verdoyante de l’Europe. Oh bien sûr, un des deux candidats s’en sera fait le chantre pendant toute la campagne et pendant ce débat, mais un chantre d’obsèques. C’est un beau requiem qui nous fut chanté, mais c’est un requiem. L’identité de la France tant célébrée par le Président sortant ressemble de plus en plus à celle de la Bretagne au XIXe siècle : un folklore qui est un os à ronger pour les locaux et un délicieux amusement pour les touristes. De ses derniers défenseurs qui la prennent encore au sérieux émanent d’ultimes odeurs nauséabondes qui sont celles d’un corps politique en voie de décomposition avancée. Quelques vigoureuses mesures de l’un ou l’autre de nos deux thanatopracteurs ne manqueront pas de les faire disparaitre : la France est sur le point d’être embaumée.

Durant ces dernières décennies, les Français se seront débarrassés de tous les attributs de la souveraineté. La France aura renoncé à sa monnaie, après avoir abandonné le contrôle de ses frontières, une politique de défense autonome, une politique commerciale et industrielle indépendante, pour finir par céder la liberté même de décider souverainement de son budget. Sur tous ces sujets, nos deux débatteurs ont gardé un prudent silence quasi- total. Entre les iPad de Corrèze et le cas DSK on évoqua bien un moment la perspective hautement comique de voir le nouveau Président arriver seul « avec son petit costume » pour éviter l’implosion de l’Euro ou la disparition de la Grèce, mais dans l’ensemble les 150 minutes d’un bruyant et belliqueux silence en mémoire de la France libre ont été parfaitement respectées.

Lorsque la France décide en 1973 d’aller se financer sur les marchés comme un simple particulier, ce n’est pas une simple mesure technique visant à juguler l’inflation, comme veulent nous le faire croire les économistes orthodoxes, mais une décision d’une portée anthropologique immense. Certains des plus grands économistes de notre pays, que l’on peut difficilement soupçonner d’appartenir à la France moisie, avaient écrit dès le début des années 1980 un ouvrage qui mettait en lumière le lien entre la notion de la souveraineté et la monnaie[1. Michel Aglietta et André Orléan, La Violence de la monnaie, PUF, 1982, et aussi des mêmes, La Monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, 2002]. D’un point de vue anthropologique, la souveraineté trouve sa source dans le sacré. De ce sacré qui fait tenir ensemble la communauté politique émane la monnaie. Et non l’inverse. Lorsque la source de la monnaie semble se trouver dans les marchés et non plus dans l’Etat lui-même, c’est que le sacré lui-même a connu un transfert de l’Etat vers les marchés. C’est en ce sens que l’on peut parler de la mort de la France. A l’aune de cette thèse, on mesure l’ampleur du fourvoiement que représente la création de l’Euro. De la monnaie elle-même, a fortiori d’une monnaie déterritorialisée et sans âme telle que l’Euro ne naîtra aucune souveraineté politique. Ce leurre nous a explosé à la figure ces dernières années. Mais encore une fois, chacun de nos deux Men in Black s’est tu là-dessus.

Si l’on veut mesurer le désarroi que provoque la disparition de la France, il suffit de constater l’absence quasi-totale du débat des questions de politique étrangère. C’est la notion même d’intérêt national qui semble être devenue illégitime, et même impensable. Sans même évoquer les bouleversements majeurs que constituent les changements politiques et les guerres civiles qui se déroulent à nos portes dans le monde arabe, sans même parler du sort tragique des chrétiens presque partout dans le monde musulman, y compris, et même surtout, dans les pays dans lesquels l’OTAN et donc la France sont intervenus, on ne peut qu’être frappé par le traitement incroyable qu’ont fait subir aux questions africaines les deux candidats. Un des pays en Afrique où l’influence française était la plus forte, un des pays les plus pauvres au monde, qui est aussi un des premiers pourvoyeurs d’émigrés vers la France, vient de tomber pour une large part sous la coupe d’un régime qui se revendique d’Al-Qaïda, pour des raisons liées à l’action militaire de la France. La seule réaction à un événement aussi important est venue du Président sortant, sermonnant les putschistes militaires maliens pour leur non–respect des procédures démocratiques. Le monde s’effondre, mais si l’on continue à voter, quitte à voter les pieds devant, tout va bien.

Eh bien, ce sera sans moi. Malgré tout ce noir, pour moi, c’est décidé, dimanche 6 mai, je vote blanc.

Hollande-Sarkozy : ce débat n’était pas pour moi

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Chers lecteurs, je vous dois un aveu. Ce débat dont je me faisais une fête, je me suis endormie devant au bout d’une heure à peine. Oui, endormie ! Et il a parait-il été impossible de me réveiller. Alors pour tout vous dire, j’ai un peu honte. Serais-je une mauvaise française ? Une citoyenne irresponsable ? Devrai-je, pour me rattraper, le visionner cent fois et vous remettre une dissertation sur les mérites respectifs des deux rivaux ? En tout cas, j’en fais le serment solennel : dans cinq ans, je serai devant mon poste, toute la nuit s’il le faut. Avec un peu de chance, le duel de second tour opposera des nouvelles têtes.

Cela dit, c’est pas pour me justifier, mais j’en connais d’autres qui ont roupillé pendant que les deux éminences parlaient d’eux, pour eux et à eux. Je suis même en mesure d’apporter une précision scientifique grâce à un sondage réalisé auprès de deux couples de mes amis : dans tous les cas, c’est la femme qui a flanché.

Faute de pouvoir, comme l’ensemble de mes confrères, décerner le pompon du meilleur débatteur, je vais tenter d’expliquer pourquoi mes deux copines et moi-même avons décroché. Au risque de passer pour atrocement réac mention sexiste, j’avancerai une hypothèse dont j’admets par avance qu’elle est assez fantaisiste: la plupart des hommes de ma connaissance ne détestent pas soulever le capot d’une voiture pour comprendre comment elle marche ou pourquoi elle ne marche pas. Alors que mes copines et moi, on aime d’abord que la voiture ait de la classe, un petit genre bien à elle, et qu’elle nous conduise là où on veut aller.

Pour résumer, j’espérais un choc de Titans, un combat d’hommes genre « Mohamed Ali contre George Foreman ». J’allais avoir ma dose d’épique, de lyrique et de tragique. Au lieu de quoi j’ai eu du soporifique hésitant entre l’oral de Sciences Po et la cour de récré – menteur ! toi-même ! C’est toi qui a commencé ! Bref, puisqu’à l’évidence, Sarkozy et Hollande ne nous proposent pas deux voies radicalement différentes pour sortir de la mouise. J’attendais qu’ils me parlent de la France, de sa culture, de son héritage. Et j’ai vu deux garagistes s’empailler sur la meilleure façon de faire repartir le moteur. Autrement dit, au lieu d’un duel sur les fins, on a assisté à une bataille de chiffonniers sur les moyens. Alors voilà, mes copines et moi, on a bien notre petite idée sur la dette, le chômage et la TVA sociale, mais hier soir, on voulait rêver un peu. Et pour ça, le meilleur moyen, c’était encore de roupiller.

image : Flickr

Quand Hollande va au Front

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Avantage à qui ? Bien malin qui peut le dire aujourd’hui, ce qui en clair signifie : bien crétin qui affirme le savoir. Les impressions que je vais vous livrer ci après sont donc celles de Marc Cohen, et ça vaut pas plus cher. Bien malin, donc, qui peut expertiser à H+12 le fond de l’âme de 18 millions de téléspectateurs, et ce qu’il adviendra dimanche dans l’isoloir de la trace laissée par ce choc frontal. Permettez-moi une certitude cependant : le tsunami obligatoire, celui qui ferait que Nicolas Sarkozy comblerait son retard présumé en trois heures n’a pas eu lieu hier soir.

La faute à qui ? À François Hollande, bien sûr, qui a été d’une rare malice sur les occurrences les plus touchy. Depuis le temps que les débatologues nous cassaient les oreilles avec le théorème à la noix du judoka (faire une force de son infériorité musculaire blabla blabla), on l’a enfin vu à l’œuvre. Sur le nucléaire et le multicul, deux thèmes où Nicolas Sarkozy pensait pouvoir profiter de sa supériorité (celle donnée par l’assentiment majoritaire des Français d’en bas) pour terrasser l’adversaire, Hollande a raflé la mise.

Sur le nucléaire, le harcèlement sarkozyste, au lieu de le mettre mal à l’aise, lui a donné l’occasion de rappeler à tous les Français qu’il ne se sentait aucunement engagé par l’accord calamiteux passé entre Martine Aubry et Cécile Duflot[1. Cécile Duflot qui sera, n’en doutons pas, balayée aux Législatives dans le XIème, par la députée socialiste sortante Danièle Hoffman-Rispal devenue candidate indépendante de gauche] et qu’on allait refiler Fesseinheim comme un susucre aux Verts et pis c’est tout !

Même topo sur les centres de rétention. Le président pensait déstabiliser son challenger avec l’engagement stupide donné il y a dix jours à France Terre d’Asile de faire des centres de rétention « une exception ». Sentant le danger, Hollande s’est immédiatement renié, quitte à faire blêmir quelques lecteurs du Monde Diplo : en ces affaires mieux vaut passer pour un peu distrait que complètement laxiste. Et je ne vous raconte pas ma propre surprise quand j’ai appris, à l’occasion de cette joute verbale, qu’en 2003, Sarkozy avait défendu, contre Hollande, le droit au port du voile islamique dans l’école publique…

En fait le champ de mines de Nicolas Sarkozy aura surtout permis à Hollande de multiplier les messages subliminaux et même des appels du pied assez directs en directions de l’électorat mariniste. C’est lui et lui seul qui dans ce débat a prononcé le mot « halal », pour signifier qu’il l’interdirait dans les cantines publiques, idem pour les horaires de piscine ou la médecine non mixte dans les hopitaux.

Quant au vote des étrangers, j’ai lu ça et là qu’Hollande l’avait courageusement défendu. Tu parles Charles ! Certes, le candidat de la gauche a nié l’évidence en faisant semblant de ne pas voir les dangers communautaristes induits par cette mesure. Mais qu’importe, puisqu’en insistant lourdement sur le fait que le vote des étrangers serait très probablement soumis à référendum, il a tout bêtement expliqué aux Français que même s’ils l’élisaient, ce sont eux et eux seuls qui décideraient. Bref dans l’ordre de ses priorités, Hollande a remisé cette mesure-phare si chère à Mélenchon, Télérama et Terra Nova quelque part entre les calendes grecques et le Père Lachaise : laissez venir à moi les petits enfants bleu marine !

À tout cela, on n’oubliera pas d’ajouter la réaffirmation musclée de l’instauration d’une dose conséquente de proportionnelle. Pour ceux qui n’auraient pas compris le sous-texte, François Hollande a chiffré à 100 le nombre de députés ainsi élus, ce qui en clair garantira au FN (ou plutôt au néoparti qui lui aura succédé) un groupe parlementaire à l’Assemblée.

À cela on pourra me rétorquer que contrairement à Hollande, Sarkozy a formulé un appel direct aux électeurs frontistes, en citant –en toute fin de débat- le nom de Marine Le Pen. Sauf qu’en passant les deux premières heures (interminables !) de la confrontation à tenter de montrer qu’il incarnait mieux que son adversaire la Règle d’Or, la concorde européenne et le modèle allemand, bref en draguant lourdement un fantomatique électorat rigoristo-bayrouiste, Sarkozy a tout fait pour désespérer l’électorat mariniste, auquel il n’aura d’ailleurs pas pris la peine de parler de mariage gay ou d’insécurité.

Une fois acté le refus des trois débats, jamais le président n’aurait dû avaliser un tel déroulé de l’unique face-à-face, et on se demande encore pourquoi, à l’instar de Ségolène en 2007, il n’a pas fait exploser en route le plan bien trop plan-plan servi par David et Lolo. Pour mettre Hollande en difficulté, il fallait sortir des clous. Des clous de ce débat trop bayroucentré et des clous de Bruxelles. Mais Sarkozy ne l’a pas fait. De là à imaginer que lui aussi pense que c’est déjà plié…

François Hollande, otage de Cheminade

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Les ralliements de poids se succèdent pour François Hollande et ces mauvais coups doivent miner le moral du président sortant. Attendant avec un opportunisme honteux la fin du débat, Jacques Cheminade – 84 969 voix au premier tour, soit 0,27 % des suffrages exprimés- vient d’appeler à voter pour le candidat socialiste. Nicolas Sarkozy ne cessant de répéter que l’élection va se jouer dans un mouchoir de poche, il semblerait bien que ces précieux suffrages qui feront peut-être la différence doivent lui échapper. Le problème, maintenant, est de savoir ce qui a été négocié en sous-main. Dans les milieux autorisés, on parle d’une trentaine de circonscriptions et d’un secrétariat d’état à la planification spatiale ainsi que de la construction d’une piste d’atterrissage pour vaisseaux extraterrestres sur le champ de Mars.

Le cynisme de François Hollande laisse décidément pantois. Après avoir cédé aux écologistes et promis la sortie du nucléaire en moins de 6 mois puis au Front de Gauche en admettant le principe de l’appropriation collective des moyens de production avant 2014 ainsi que l’ouverture de plusieurs goulags dans le Morbihan pour les patrons du CAC 40, le voici devenu l’otage de monsieur Cheminade et de son gourou américain l’étrange Lyndon Larouche.

Alors que l’on ne vienne pas faire de mauvais procès à Nicolas Sarkozy qui ferait campagne sous pression de Marine Le Pen. Au lieu de regarder la paille dans l’œil du voisin, hein…

Voyage sociologique au bout de la rue Auber

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Avec Jeanne d’Arc en toile de fond et la statue La Poésie de Charles Gumery qui surplombe l’Opéra Garnier, la Présidente a de l’allure. A son père, elle a laissé le privilège de faire l’éloge de la Pucelle d’Orléans. Le vieux grigou n’a pas manqué de rappeler le rôle salvateur de celle qui bouta les anglais hors de France. Frissons dans l’assemblée, le Menhir n’a rien perdu de son aura. Lorsque sa fille achève son discours, c’est encore lui qui reprend le micro pour entonner a capella La Marseillaise.

Sur la place de l’opéra Garnier, c’est un étrange ballet d’acteurs qui vaque. Bien trop prévenu par les media ou les politiques de la « vraie » République, le spectateur innocent s’attend à rencontrer les rejetons de la bête immonde : des nazillons en herbe nostalgiques du IIIème Reich, au mieux des souffrants, des désespérés, des révoltés (la notion d’indigné est manifestement incompatible avec les valeurs que défend le Front National).

C’est pourtant des visages bien différents qui se dessinent ici et là. Des visages si normaux qu’on les verrait tout autant chez François Hollande. Il y a bien sûr les tripotées de marmots qui courent dans tous les sens au grand dam de leurs parents et les nonagénaires qui règlent leurs sonotones au gré des philippiques plus ou moins accentuées de la blonde : chez les Le Pen, tout est question de générations. Entre ces deux âges, on y croise de délicieuses jeunes femmes callipyges qu’on accompagnerait presque dans leurs égosillements et de juvéniles cadres dynamiques dont on se demande s’ils n’ont pas confondu la place de l’Opéra et l’esplanade du Trocadéro. Mais le melting-pot ne s’arrête pas là, loin s’en faut. Car la France d’en bas est bien là et elle est majoritaire. Beaucoup d’ouvriers, de ruraux, qui, entre une bouffée de gitane et deux rasades de houblon (il faut le voir pour le croire), agitent leur drapeau français en faisant entendre des cliquetis de gourmette, fiers comme Artaban de leur rôle d’arbitre du second tour. En leur sein, des africains, des asiatiques, des magrébins qui ne sont pas les moins prompts à reprendre en chœur les slogans entrecoupant le discours de la Présidente.

Fasciste, cette assemblée fourmillante buvant les paroles de sa porte-parole ? Votants protestataires mais pas adhérents ? Ou tout simplement convaincus du programme de Marine Le Pen ? Il y a une quinzaine d’années, Pascal Perrineau, chercheur au Centre d’étude de la vie politique française et spécialiste du parti lepéniste prévenait déjà : « Le Front est entré en 1995 dans son troisième âge sociologique […], l’enracinement devient véritablement populaire, avec une très forte représentation ouvrière. Le vote FN est, de loin, en France le vote le plus programmatique.» Un raisonnement repris des années après par Terra Nova qui conseillait au PS, en vue des élections présidentielles, de favoriser l’adhésion des immigrés plutôt que celles des ouvriers. Un raisonnement qui aura aussi beaucoup coûté au candidat Mélenchon auquel les oracles promettaient la troisième place. Car en se positionnant dès le départ comme un réservoir de voix pour François Hollande, le trublion du Front de Gauche oubliait un peu vite combien la gauche, comme la droite, ont conjointement plongé dans un libéralisme débridé.

Treize heures sonnent. Pendant près de soixante minutes, Marine Le Pen aura fustigé le système UMPS, la technocratie européenne et ces élites de droite qui préfèrent voter pour la gauche quand elles assurent (depuis peu) partager avec les électeurs du Front National un certain nombre d’idées. Le verdict tombe : « A titre personnel, (…) je n’accorderai ni confiance, ni mandat à aucun des deux candidats. Dimanche, je voterai blanc, et en juin, bleu Marine ! » scande, galvanisée, la Présidente. L’hymne national retentit dans la foule avant que les participants ne se dispersent, pour certains vers le Trocadéro et d’autres vers Denfert-Rochereau.

Les mines sont jubilatoires, ragaillardies. On se croirait à la sortie d’un match de foot.

Pascal Lamy à Matignon

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Les hypothèses vont bon train. À elles s’ajoute la rumeur, alimentée par les offres de service à peine déguisées de certains. Elle grandit et s’étend, de bouche à oreille – plus rarement de bouche à bouche –, de la rue de Solferino jusqu’au boulevard Saint-Germain. Elle rampe cent mètres. Fatiguée et incertaine, elle n’a pas la force de pousser jusqu’à la terrasse des Deux-Magots. Elle s’épuise, entre deux verres de blanc, à la terrasse du Mucha. Là, des lèvres à peine humides posent la question qui fait trembler : qui sera le Premier ministre de François Hollande ? Oui, qui ? La question est, en elle-même, si angoissante que ceux qui se la posent en oublieraient presque une autre : François Hollande sera-t-il élu dimanche ? Au diable les préliminaires, quand on en est à chanter la victoire sur l’air du Trouvère. Et puis, François Hollande n’en est-il pas, déjà, à composer son cabinet à la présidence de la République : pourquoi ne songerait-il pas à nommer, dans la foulée, un Premier ministre ?

Ce ne sera pas Martine Aubry. La Première secrétaire reste la Dame des 35 heures. Elle est marquée du sceau du gouvernement Jospin, dont elle fut la pasionaria. Certes, en ces temps de revival du mitterrandisme, la répétition de l’accession d’un maire de Lille à Matignon rendrait plausible la farce : après Mauroy, Aubry ! Mais le temps a passé. Le devoir d’inventaire a fait son œuvre. Et il n’est pas sûr que François Hollande veuille nommer comme chef de la majorité celle qui a passé sa carrière politique à vouloir venger papa de tous ceux qui ont eu l’impudence de lui faire du mal. Et puis, comment dire ? Pour devenir Première secrétaire du parti socialiste, il suffit de bourrer les urnes, comme les partisans de Ségolène Royal n’ont cessé de le clamer. Pour devenir Premier ministre, il faudrait bourrer François Hollande. Or, il est au régime et ne boit pas : le bât blesse.

Ce ne sera pas non plus ni Arnaud Montebourg ni Manuel Valls. Pourquoi ? Parce que les deux ont défendu le « non » au référendum de 2005. François Hollande ne commettra pas l’impair de nommer l’un ou l’autre trublion eurosceptique à Matignon, risquant par là-même de s’attirer les foudres conjuguées de Londres et de Berlin. La City verrait d’un œil mauvais une telle nomination qui porterait un coup dur à l’Europe des marchés. Quant à la chancelière Merkel, elle est prête à se rendre à Montoire (le maire de la commune est socialiste) serrer vigoureusement la main du futur Président. Mais pas plus – surtout pas accepter l’installation d’un homme à Matignon qui aurait combattu le Traité constitutionnel européen, texte qui reste, aux yeux berlinois, le meilleur fruit de l’entente franco-allemande depuis les accords Bichelonne-Speer. Vous me direz : on ne gouverne pas la France avec l’Allemagne. Certes, mais on ne la gouverne pas sans. Ni même contre.

Alors, que nous reste-t-il pour prétendre aller succéder à François Fillon à Matignon ? En vérité, pas grand monde. Pierre Moscovici ? Michel Sapin ? Evidemment. Et pourquoi pas Danièle Gilbert ?

En vérité, François Hollande est acculé. Il n’a que deux solutions pour sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve et compenser, par son Premier ministre, ses propres défauts. Cherche-t-il un chef de la majorité ? Evidemment que non : il a suffisamment embobiné son monde comme Premier secrétaire qu’il n’a plus besoin de personne pour parvenir à une synthèse dont il est devenu un artiste. Ce qui lui manque réellement, c’est une crédibilité internationale. Le fait d’être élu président de la République y pourvoira à moitié. Mais à moitié seulement : il aura les cartes de visite et les accès VIP aux sommets internationaux. Mais les réseaux, tissés de longue date et de lente expérience, lui manqueront.

C’est la raison pour laquelle François Hollande n’a, en réalité, qu’une alternative : nommer Dominique Strauss-Kahn ou Pascal Lamy à Matignon. Ce sont les deux seuls socialistes à peu près présentables sur la scène internationale. On me souffle à l’oreille que, pour Dominique Strauss-Kahn, ce ne sera pas trop possible. Fausse joie, donc. Nous reste dans le champ des possibles, Pascal Lamy. Dispose-t-il de réseaux internationaux ? Cela ne souffre aucun doute : il dirige l’Organisation Mondiale du Commerce et, à l’heure actuelle, c’est certainement le Français le plus respecté par les gouvernements et les marchés au monde. Est-il socialiste ? Assurément. Mais d’un genre nouveau : ce n’est pas qu’il soit un fervent adepte de la troisième voie, cette réconciliation blairiste entre le libéralisme et le socialisme. Il est passé, comme Jacques Attali, à une vitesse supérieure : il frôle la 25e, si ce n’est la 30e voie. Pascal Lamy est non seulement le partisan, mais également le chef d’orchestre d’un socialisme ultra-libéral ou d’un ultra-libéralisme socialiste. Un truc maouss costaud, où la dérégulation est érigée comme règle ; et où toute règle est sujette à la dérégulation. Pascal Lamy est, dans le monde entier, le chantre de la « mondialisation heureuse ».

C’est lui donc qui, nommé début mai à Matignon, nous fera, en bonne logique, rentrer dans ce XXIe siècle que nous promettait Nicolas Sarkozy en 2007. Mais remarquez que rien n’est sûr en politique. Surtout pas la bonne logique.

Licite ou illicite : le vrai débat

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Sarko a trop malmené la langue française.
Hollande était pompeux.

Niveau du débat : le bistrot du coin.

L’un défendait un bilan mitigé.
L’autre ne proposait rien. Mais il s’y voyait déjà un peu trop.

Je ne veux ni l’un, ni l’autre pour m’accompagner à la plage.
Avec Hollande, je m’ennuierai. Avec Sarko, je fayoterai pour le ridiculiser.

Je préfère la compagnie de celles qui veulent plaire juste pour le plaisir….est-ce encore licite ou déjà illicite ?